Chapitre 11 : Errances/ Wandering
Trois mois. Notre errance dura trois mois. De Kyoto, nous partîmes à Changaï où nous demeurâmes une semaine environ puis nous nous rendîmes à Dubaï où nous séjournâmes une quinzaine de jours.
La température y était déjà caniculaire et nous nous terrions, durant la journée, dans un superbe appartement du quartier de Umm Suqeim, près de Jumeirah, qu'Edward avait tenu à louer. J'avais tenté de lui faire comprendre que nous pouvions nous contenter de lieux de résidence plus modestes mais il m'avait objecté, avec une pointe d'humour -qui m'avait abasourdie compte tenu de notre situation-, que je n'avais qu'à considérer notre tour du monde forcé comme le voyage de noces que nous n'avions jamais eu et que, par conséquent, je devais le laisser faire en sorte que nous nous sentions le plus confortable possible.
A la tombée de la nuit, nous déambulions dans les souks, nous mêlant à la foule des doubaïotes, marchions sur la plage de sable blanc, contemplions l'architecture extravagante du lieu. Les immeubles illuminés de la Marina, les gratte-ciels incroyables de la ville se reflétant dans l'eau du Khor, et, plus loin, le désert de Rub al-Khali, autant de beautés qu'il était incroyablement difficile de contempler le cœur gonflé d'angoisse.
Carlisle avait pu nous joindre à plusieurs reprises cependant, et les bonnes nouvelles qu'il nous avait communiquées avaient quelque peu apaisé la tension constante qui raidissait mon corps et torturait ma pensée. Nous étions dans un abra, un bateau-taxi faisant la navette sur le Khor Dubaï, qui nous amenait vers la vieille ville, quand il avait appelé, un soir, pour nous exposer les dernières nouvelles. Alice avait eut une vision dans laquelle, à nouveau, elle avait vu à travers le regard de Démétri. Elle avait compris ses intentions et avait élaboré, avec l'aide de Jasper, une stratégie qui devait se montrer efficace. Démétri avait décidé de se focaliser d'abord sur ceux des Cullen qui lui semblaient les plus proches. Il avait donc entrepris, pour commencer, de pourchasser Alice. Celle-ci était descendue au sud, comme elle l'avait expliqué à Edward, pendant que Jasper se déplaçait au nord. Passant par les Bahamas puis à Cuba, elle s'était rendue au Venezuela et enfin au Brésil. Félix et Démétri la suivaient. Elle les laissait embarquer pour de longues distances puis elle prenait une autre direction. Ils la cherchaient en Patagonie qu'elle était déjà à Santiago du Chili. Son intention était de retourner progressivement vers Forks où les amis de Carlisle se trouvaient toujours. Ces semaines d'échange avec les vampires qui séjournaient chez lui, paraissaient également à ce dernier une opportunité qu'il fallait saisir pleinement dans tout ce qu'elle pouvait apporter de positif. Ils débattaient sur différents sujets : la souveraineté des Volturi, la lignée des Transformateurs, dont les dons surprenants ne cessaient d'émerveiller Carlisle, les rêves que j'avais faits moi-même ainsi que mon don particulier… Siobhan et Maggie s'étaient montrées très intéressées par les Quileutes, surtout depuis qu'elles avaient eu l'occasion de rencontrer Seth Clearwater et Sam Uley qui venaient régulièrement s'enquérir de l'évolution de la situation. Elles avaient accepté, pour la durée de leur séjour, de ne pas chasser d'êtres humains, ni sur leur territoire ni ailleurs, ce dont les Indiens s'étaient montrés tout à fait satisfaits. Eleazar était, lui, beaucoup plus intrigué par ma personne. Ce que le docteur Cullen lui avait raconté à mon sujet lui avait fait comprendre la raison des réticences d'Aro à nous condamner à mort sans chercher plus avant -ce qu'il aurait sans doute fait dans d'autres circonstances-, ainsi que sa patience à notre égard. Il était très désireux de me rencontrer dès que cela serait possible. Le nomade Garrett avait, quant à lui, éprouvé, dès son arrivée, une totale fascination pour le don de Kate, et ils passaient de longs moments à se promener ensemble dans la forêt ou à discuter de leurs vécus respectifs. Carlisle ne doutait pas une seconde que Garrett rejoindrait le clan de Denali dès que celui-ci regagnerait son territoire. Je pus moi-même l'en assurer.
Par contre, le docteur Cullen ne souhaitait pas partager avec ses invités le secret de l'existence de Johnny, craignant que, d'une manière ou d'une autre, cela puisse lui nuire. Il n'avait pas mentionné non plus l'existence de mes enfants. Rosalie veillait attentivement sur Sarah et Karel, avec tout l'amour dont elle était capable, et je savais qu'il était immense. Dire à quel point mes enfants me manquaient était impossible. Lorsqu'elle me parla d'eux, une fois que j'insistai pour l'entendre au téléphone, je pleurai.
De Dubaï, nous rejoignîmes Moscou où nous passâmes encore une quinzaine de jours. Là, nous apprîmes que, Alice étant retournée auprès de sa famille, les traqueurs avaient changé leur trajectoire, et cherchaient maintenant à retrouver Jasper. Celui-ci était quelque part au Québec, sur la Baie d'Hudson. Il accomplirait un trajet semblable à celui d'Alice. Passant par le Canada, peut-être l'Alaska, il rejoindrait finalement Forks, où les deux Volturi ne le suivraient sans doute pas. Alice le contactait régulièrement pour le tenir au courant de ce qu'elle voyait. Son don avait la capacité formidable de se plier à ses nécessités personnelles. Il semblait que, lorsque son esprit était captivé par une préoccupation particulière, ses visions se faisaient plus fréquentes et précises. Carlisle espérait qu'elle réussirait peut-être un jour à les maîtriser totalement.
Dès qu'elle avait su que Félix et Démétri avaient changé de cible, elle était repartie, elle-même, en sens inverse, de manière à ne laisser aucun répit à la vigilance du traqueur. Elle se trouvait actuellement à Hawaii.
Nous quittions Moscou pour St Pétersbourg, un soir que le couchant russe se teintait de somptueuses couleurs rouges et noires, quand le téléphone d'Edward sonna. Comme à son habitude, il attendit avant d'écouter le message laissé et de composer le numéro. C'était Carlisle. Jasper avait rejoint Forks, Alice venait de les appeler de Montevideo. Depuis quelques jours, lassé de leur manège, Démétri avait abandonné la poursuite de Jasper. Félix et lui s'étaient immédiatement lancés à nos trousses. Ils se trouvaient actuellement sur le même continent que nous. A cette nouvelle, tout mon être se glaça. Ils étaient passés par Oulan-Bator et s'apprêtaient à débarquer dans la capitale kazakhe d'Astana. Malgré la distance qui nous séparait d'eux, il me sembla qu'ils se trouvaient effroyablement près.
Après avoir raccroché, Edward me lança un regard qui acheva de me terrifier. Il posa ses mains sur mes épaules.
« Ecoute, Bella, écoute-moi bien et tu sauras que j'ai raison. Si je continue à me déplacer à ton rythme, Démétri saura que tu es avec moi. Peut-être même l'a-t-il déjà compris. S'il fait appel à d'autres membres de la garde des Volturi, nous ne pourront pas leur échapper. Alors, voilà ce que nous allons faire… »
Je savais ce qu'il voulait dire, j'étais tétanisée.
« Tu vas aller à St Pétersbourg, et tu vas y rester. De mon côté, je vais partir… loin. Je te promets de t'appeler, très régulièrement. Je vais faire comme Alice et Jasper. Je vais rejoindre Forks. Je suis certain qu'ils ne me suivront pas jusque-là. Par contre, notre petit jeu les aura tellement exaspérés que je redoute leur réaction ensuite. Enfin, pour le moment, je suis convaincu que c'est ce qu'il y a de mieux à faire. Tu m'entends, Bella ? »
J'avais fermé les yeux. Il m'abandonnait. Pourtant, je savais qu'il ne pouvait pas proposer une meilleure alternative. Alors, je hochai piteusement la tête.
« Regarde-moi, Bella, murmura-t-il. Regarde-moi. »
Je levai vers lui un visage dont je ne parvenais pas à contrôler l'expression.
« Tout ira bien. Je te le jure. Nous nous retrouverons bientôt. Penses-y, penses-y à chaque seconde. »
Puis il me serra dans ses bras.
A l'aéroport Domodedovo, il changea son billet pour un aller en direction de Londres. Son vol partirait quelques heures après le mien. Les minutes qu'il nous restait à passer ensemble furent un véritable supplice. Je ne lâchai pas sa main une seconde, il ne me quitta pas des yeux. Lorsque enfin je dus embarquer, il m'accompagna jusqu'à la limite autorisée, me serra contre lui avec force, embrassa mes cheveux. Je sentis son souffle, sa respiration qui humait mon parfum. Il cherchait à s'emplir de mon odeur, comme quelqu'un qui craint, peut-être, une séparation définitive. La distance qu'il fallut finalement mettre entre nos deux corps eut l'effet d'un authentique déchirement. On m'aurait arraché un membre, à cet instant, que je n'en aurais pas plus souffert.
« Embrasse Sarah et Karel pour moi, si tu les vois », soufflai-je simplement avant de m'éloigner pour de bon.
Longtemps, je le cherchai du regard, avant de devoir disparaître dans le long couloir souple qui menait à l'appareil.
J'eus toutes les peines du monde à tenir en place durant la petite heure et demie que durait le vol. Je n'étais plus restée seule depuis si longtemps ! Déjà, je me sentais perdue et comme vidée de moi-même. J'allais me retrouver dans une ville inconnue, j'allais devoir y rester… combien de temps ? Comment pourrais-je supporter de ne pas savoir, à chaque minute, ce qu'il en était de ceux que j'aimais ? Edward pourrait-il m'appeler ? Quand il était avec moi, les heures paraissaient moins longues… comment ferais-je pour ne pas mourir d'angoisse ? Et si Démétri et Félix parvenaient à l'intercepter avant qu'il ne rejoigne Forks ? Que lui feraient-ils subir ?
Un nombre incalculable de questions tournaient dans mon esprit et je savais que, tant qu'Edward ne serait pas revenu auprès de moi, je n'aurais pas de repos.
Quand l'appareil s'immobilisa sur la piste de l'aéroport Pulkovo, je m'emparai rapidement du petit sac de voyage (il avait pu être glissé dans le compartiment pour les bagages à main au-dessus des sièges) contenant toutes les affaires qui m'avaient été nécessaires durant les quelques semaines pendant lesquelles nous avions déjà voyagé et que j'avais acquises au fil de nos destinations. L'essentiel seulement, qui se résumait, en définitive, à peu de choses : de quoi être propre, ne pas avoir froid, papiers d'identité, moyen de paiement -qui appartenait forcément à Edward, comment aurais-je pu faire sans lui ?- et le chargeur du téléphone portable qu'il m'avait laissé. Ma vie tenait avec ces cinq éléments. Le reste était superflu. C'était déjà le double de ce dont Edward avait besoin lui-même, et, si je n'avais pas été avec lui, il n'aurait eu besoin de rien. Ni logement, ni moyen de communication. Seul le besoin de se nourrir l'enchaînait au monde dans lequel il vivait, l'obligeait à s'y consacrer, à chercher, quelque soit l'endroit, des proies diverses, d'autant plus régulièrement qu'il passait le reste de son temps en ma présence. Il ne m'avait quitté que quelques heures depuis que nous avions laissé derrière nous le continent américain, et je n'avais jamais eu l'occasion de souffrir de son absence puisqu'il l'avait toujours fait durant mon sommeil. A présent… à présent j'étais livrée à moi-même. J'allais devoir supporter d'être avec moi seule, jour et nuit.
Mon bagage serré sous le bras -j'avais conscience de mes mains crispées sur la toile du sac, je m'y agrippais comme s'il avait contenu un trésor- je sortis de l'aéroport et montai immédiatement dans un taxi qui me conduisit à l'hôtel dans lequel nous avions envisagé de nous rendre. Le chauffeur, qui parlait très bien notre langue, m'expliqua que sur la Perspective Nevski se trouvaient de nombreux appartements à louer. Cela me sembla une meilleure option qu'un hôtel trop luxueux, compte tenu de la durée incertaine que j'aurais à passer dans la ville. Dès le lendemain, j'en retiendrais un pour la semaine, un studio, ce qui était tout à fait suffisant. Je sentais également que moins il y aurait d'espace autour de moi, plus je me sentirais en sécurité. Arrivée à l'hôtel, je pris une douche rapide, puis je me mis à attendre, le téléphone bien en évidence sur le joli petit bureau en bois foncé placé devant la fenêtre aux rideaux tirés. Je ne pouvais rien envisager d'autre. J'attendis. Longtemps. Je finis par m'endormir.
Peu à peu, des images se formèrent autour de moi. Je reconnus instantanément, cette fois-ci, le lieu dans lequel je me trouvais. Mon esprit, qui s'accrochait encore à la conscience, trop angoissé et tendu peut-être pour pouvoir s'abandonner complètement à l'oubli de la réalité, savait que ce que je voyais à présent n'était que le produit de mon imagination. Je me trouvais à nouveau chez Billy, à La Push. Le même feu brûlait dans la cheminée près de laquelle je me tenais, en compagnie d'Edward.
« Edward, je rêve…, fis-je. »
Immédiatement, je retrouvai cette impression que j'avais eue, la première fois que j'avais vu cette scène : le visage d'Edward dégageait quelque chose d'étrange. Bizarrement, il paraissait… plus humain. Il ne me regardait pas, fixait un point devant lui en souriant. La petite fille aux yeux noirs s'approchait de nous. Elle sentait si bon ! Ses cheveux dégageaient une odeur tendre de fleur de tilleul et d'amande amère.
« Omémée…, s'exclama-t-elle avec une moue suppliante adorable, Chogan, venez jouer avec moi, vous ! Nashoba ne veut pas…
_ Retourne à table, Sarah, lui répondit Edward en clignant de l'oeil. Tout à l'heure… quand tu auras fini ton dessert.
_ Mais l'oiseau sera parti !, protesta-t-elle. C'est maintenant qu'il faut y aller…
_ L'oiseau va t'attendre, assura Edward. Demande à Hakan d'aller lui parler, je suis sûr qu'il saura le convaincre. »
Toute joyeuse, Sarah courut vers la table où se tenaient les convives. Elle attrapa la manche de Jacob.
« Tu peux lui dire de rester, s'il te plaît ? Je voudrais qu'il attende un peu… »
Jacob tendit une main, caressa sa joue. Je fus frappée par la ressemblance qu'il y avait entre eux deux. La forme de leurs visages, leurs mentons, leur bouches étaient vraiment les mêmes.
« Ne t'en fais pas, rit-il, il t'attendra. Il est là pour toi. Il a tout son temps. »
Sarah explosa d'un petit rire d'excitation et retourna s'asseoir près de Seth.
Je ne savais pas pourquoi, mais les paroles que Jacob venait de prononcer faisaient écho, en moi, à une question que je n'avais moi-même jamais formulée. Il me semblait que sa réponse à Sarah s'adressait à moi aussi. J'éprouvais un sentiment de réconfort qui détendait mon corps et mon âme. Il chassait peu à peu la détresse qui ne m'avait pas quittée depuis plusieurs heures. Elle se délitait, progressivement remplacée par une chaleur, une douceur, une certitude bienfaisantes. Quelques secondes après, toute inquiétude avait totalement disparu. Jacob jeta un regard en arrière. Vers moi. Il se leva et s'avança, un éclat malicieux dans ses pupilles sombres. Je n'avais jamais remarqué qu'il fût si grand. Si imposant, plutôt. Il y avait quelque chose de Billy en lui, à présent, qui apparaissait avec évidence. Je remarquai la forme de son front, de sa mâchoire. Elle avait imperceptiblement changé. Mon souvenir cherchait à retrouver son ancien visage, celui, plus enfantin, que j'avais connu, mais ne parvenait pas à déterminer avec précision les différences qui s'étaient opérées. Jacob était toujours Jacob. Je ne voyais en lui que ce qu'il était, ce qu'il avait toujours été, au fond, depuis que je l'avais rencontré. A mesure qu'il approchait, je sentais sa chaleur. Je percevais son odeur. Elle me submergea soudain, comme si je venais d'enfouir mon visage au creux de son cou alors qu'il était encore à quelques mètres. Je ne comprenais pas pourquoi elle me donnait le vertige. Elle m'était trop familière… cela en était presque dérangeant. Trop intense aussi. Animale. Bois, terre, pierre, forêt, métal et fruits… tout se mêlait. Je déglutis.
Il s'accroupit devant nous, posa une main brûlante sur la mienne, sourit affectueusement. Je me sentais… si bien. Je savais. Je savais que chaque chose avait retrouvé sa place et que le monde tournait rond. Je lui rendis son sourire. Derrière Jacob, une ombre était apparue. Une silhouette. Qui avait glissé, sans bruit, jusqu'à nous, comme un souffle d'air léger. J'allais lever les yeux vers elle pour lui sourire également, quand le téléphone sonna.
Je sursautai. Mes yeux s'ouvrirent. Alors, je m'aperçus qu'il faisait grand jour. Bondissant sur mes pieds, je m'emparai du téléphone.
« Bella ? »
La voix avait des intonations de surprise.
« Oh, Edward, je suis si contente ! Comment vas-tu ?
_ Bella… mais pourquoi as-tu décroché ?
_ Quoi ?
_ Tu dois attendre un message. Pour être sûre…
_ Je n'en pouvais plus, Edward…, balbutiai-je, je… je suis désolée. Mais qui d'autre que toi… ?
_ On ne sait jamais. Promets-moi… promets-moi d'être plus prudente à l'avenir. »
Je promis. J'expliquai à Edward que j'étais encore à l'hôtel mais que j'avais l'intention de louer plutôt un appartement. Il approuva. De son côté, il se trouvait à Madrid. Une fois arrivé à Londres, il avait eu l'intention de continuer à l'ouest et de rejoindre immédiatement New York, puis Forks, mais il s'était ravisé et avait décidé de poursuivre encore ses déplacements vers le sud, avant de regagner les Etats-Unis. Il ne quitterait plus les aéroports. Alice n'avait pas eu d'autre vision pour le moment. Elle avait, elle aussi, poursuivi sa route, et se trouvait actuellement à Pékin. Jasper, lui, était reparti à l'est, et venait d'arriver à La Nouvelle-Orléans. Edward embarquerait, dans quelques heures pour Johannesburg. De là seulement, il rejoindrait le continent américain. Il m'appellerait le lendemain pour me donner des nouvelles. Les quelques mots que nous échangeâmes ne pouvaient remplacer la présence de l'autre, nous le sentions tous deux certainement, alors notre conversation ne dura pas. Lorsque je raccrochai, je retournai au vide et à ma solitude. Je me mis cependant en devoir de quitter l'hôtel et de louer le logement dont je venais de parler à Edward.
Mon allure et la taille de mon bagage parurent un instant inquiéter les personnes de l'agence à laquelle je m'adressai. Je n'avais certes pas le charisme et l'assurance d'Edward dans ce genre de situation, mais, quand j'eus présenté les documents nécessaires et réglé d'avance le loyer demandé, tout le monde retrouva son sourire et son amabilité. Une jeune femme, prénommée Tatiana, me conduisit à l'appartement. Il se trouvait au quatrième étage d'un vieil immeuble à la très belle façade, près de la Maison des livres. Il n'avait qu'une pièce, mais assez grande et claire, et un petit balcon donnant sur la Perspective. Le lit se trouvait dans une sorte d'alcôve intelligemment aménagée dans le fond de la pièce, près d'une porte donnant sur une petite salle de bain très propre. Je ne pouvais espérer mieux. Lorsque je posai enfin mon sac de voyage au sol, Tatiana sortit de sa sacoche quelques documents et m'expliqua que le Festival durait encore trois semaines. A mon air surpris, elle comprit que je ne savais pas de quoi elle parlait et s'en montra désolée : elle avait pensé que j'étais là pour l'évènement, comme de nombreux autres touristes. Comme chaque année à la même période, la ville vivait au rythme du Festival des Nuits Blanches. A ce nom, mes yeux s'écarquillèrent malgré moi et Tatiana sourit, heureuse que je réalise enfin ce à quoi elle faisait allusion. Quand elle me quitta, non sans me souhaiter chaleureusement un bon séjour dans la ville de Pierre, je feuilletai rapidement les prospectus qu'elle m'avait laissés et compris à quel point mon ignorance devait lui avoir paru incroyable. Nous étions à la mi-juin et, dans ce lieu où le hasard m'avait conduite afin d'échapper au danger qui menaçait ma vie, la nuit n'existait plus.
Tout à coup, un souvenir émergea de ma mémoire. J'entendis mes propres paroles, celles que j'avais prononcées, le front contre la poitrine de Jacob. « Il existe un phénomène, en été, dans les régions proches des pôles, je crois, que l'on appelle les nuits blanches, parce que la lumière du soleil continue d'éclairer la terre, même en pleine nuit… », avais-je expliqué. Pour autant, je n'aurais jamais pensé avoir l'opportunité d'assister par moi-même à ce phénomène ! Un long moment, je demeurai ébahie et l'esprit confus.
