YOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOOO !
…Je crois, et ce n'est qu'une impression, sodomisez-moi si je me fourvoie, mais je crois être en retard. Un peu. De 4 mois, un truc du genre ? Ah, la vie est tellement pressée de courser !
Je vais nous épargner le passage maladroit des justifications, on s'en bat tous la rondelle à grands coups de courgettes bouillies (ça fait moins mal, quand c'est bouilli), et hop ! Sus au chapitre !
(ah, si, je peux pas m'empêcher de faire une remarque CONCERNANT LE CHAPITRE 74, SPOIL DONC POUR CEUX QUI NE LISENT PAS LES SCANS : je vais essayer de ne pas fondre de fangirlisme répugnant devant la classe absolue de Levi quand il fond sur Reiner comme un rayon de justice – et qu'il rate son coup, faut croire qu'entre cette fois et celle où Mikasa avait « épargné » Reiner et Bert, les Ackerman ont quelques difficultés à finir le boulot avec ces deux-là), mais bref, vous vous souvenez dans le chapitre 49 ou 50, quand Eren se fait (encore) capturer et tout, Erwin balance ses troupes à l'assaut des Titans, oublie son bras dans la gueule d'un Titan en route (faut pas laisser traîner ses affaires, les enfants), et, ainsi blessé, IL ATTAQUE BERT ET LE BLESSE MORTELLEMENT (…si ce grand dadais n'avait pas été un shifter, il serai décédé oui) pour récupérer Eren. Erwin attaque Bert. Erwin est blond, Bert brun. Le blond attaque le brun. Dans le chapitre 74, Rivaï, le brun, attaque Reiner, le blond. PUTAIN ET ON VEUT NOUS FAIRE CROIRE QU'ILS NE SONT PAS FAITS L'UN POUR L'AUTRE ?! Ah je t'ai vu, Isayama, avec ton parallélisme ! HA-HAAAA !
Allez, j'arrête de m'illusionner pour essayer de cacher le désespoir dans lequel me plonge ce manga, passons à ce qui doit quand même en intéresser certains concernés :
Ackerman : WOUH ! Je suis intimidée de m'adresser à une « Ackerman ». Tant que je t'ai sous le coude, tu permets que je te fasse un contrôle anti-dopage ? Votre lignée est suspecte…
Un tel petit condensé d'enthousiasme m'envoie du peps au ventre très chère, je t'en remercie ! Et si tu apprécies les combats et le 3DMG, j'espère que la suite sera à la hauteur )
Merci beaucoup pour tes encouragements !
Levi512 : HEY MA GUEULE ! DANS MES BRAAAAAAAAS ! Tu m'avais manqué, twaaa ! Qu'allais-je devenir sans mon carburant, tes reviews pétaradantes ?
Allez, en voiture Simone, je conduis tu klaxonnes ! Début du chapitre :
Oui, je crois que Rivaï est doué en cuisine en vrai… Enfin, Isayama-bâtard et les studios l'ont déjà représenté en train de cuisiner, après si ça se trouve il faisait de la merde. S'il se croit aussi doué en cuisine qu'il l'est en dessin, alors j'ai le droit de le faire galérer pour un œuf brouillé x)
Oui, Squirrel est vraiment cheloue. Je n'ai aucune empathie pour elle (pour autant qu'on puisse éprouver de l'empathie pour un personnage fictif qu'on a soi-même inventé), elle m'éclate, j'adore la façonner, mais elle est tellement atypique que je pense que tous les lecteurs s'en sentent aussi un peu détachés. Donc je vois complètement ce que tu veux dire et j'imagine que d'une certaine manière, je l'ai cherché ^^ Du coup je t'avoue que c'était pour moi un petit pari un peu risqué de la faire réagir ici « normalement », je me demandais si ce n'était pas trop brusque avec ce qu'on connaît d'elle. Mais ce qui est terriblement pratique avec cette demoiselle, c'est qu'il n'y a pas grand-chose d'OOC. Elle est tellement dans les extrêmes, le décalé, l'incompréhensible que si elle part en vrille, si elle passe du lard au cochon… ben c'est Squirrel quoi ! Mais ça fait très plaisir de savoir que ce passage te l'a rendue plus accessible et humaine, c' était le but !
Oui, « quand Rivaï l'ouvre c'est toujours classe »… Ou presque toujours ! Parfois, si y a pas Hanji dans les parages pour décoder, ça ressemble surtout à du porridge à la bonne volonté ! Mais comme Hanji n'est pas là pour faire la traductrice, j'ai sué sang et eau pour essayer de le rendre intelligible. Et encore une fois… terriblement ravie que ça t'ait plu, merci beaucoup pour ces compliments ! TwT (viiiiiite, où est mon feuilleté à nem pour m'enrouler dedans et y enfouir rougissement et hurlements d'hystérie ?!)
Ah, j'aime comme tu parles d'Aleb. Voilà un cookie ! En fait, c'est un peu bizarre, j'ai l'impression que ce que je cherche à faire passer dans cette relation a pas mal évolué depuis les commencements de cette fiction. Mais tu exprimes très bien ce que je cherche à retransmettre à travers les passages qui parlent d'eux. Ils sont un peu tout, l'un pour l'autre : des frères, des protecteurs, des amants, des compagnons de galère, des exutoires… Au risque de paraître terriblement cliché, en fait, je me dis que si je devais me mettre à la place de l'un des deux pensant à l'autre, ce serait comme penser à la personne qui, dans ces films ricains, connaît tout de toi (et t'aime quand même, voilà, c'est dit, vive le stéréotype), à qui tu peux tout dire même si tu n'en fais rien, que tu pourrais appeler au milieu de la nuit avec un cadavre sur les bras (cliché numéro 2, et en plus en sachant que si Rivaï avait dû appeler Al à chaque cadavre, le pauvre aurait passé beaucoup de nuits blanches), celui sur le ventre duquel tu peux faire des bisous-prout pour passer le temps ou te caler la tête contre ses couilles parce que c'est confortable. Bon, après c'est bien beau d'être les meilleurs amis du monde mais c'est quand même de Rivaï de qu'ça cause, et de ce grand dadais roux qu'il a « formé » à la survie dans le souterrain, donc c'est une relation indissociable de brutalité, de heurts, mais honnêtement… heureusement qu'il y a de quoi pimenter sévère, sinon on finirait par en chier des fraises tagada. Rivaï tendre je le vois qu'avec Petra. Et encore.
Mwouehehehehe, MWOUEHEHEHEHEHEHEHEHE, qu'il est vilain, Camille. L'immonde petite pute, et encore je présente mes excuses auprès de la gente péripatéticienne qui ne mérite pas d'être comparée à cette sale race. Il ressort le fouet, là je me suis dit « Il va vraiment se faire passer pour une version glauque de Grey (oui, j'ai osé évoqué ce roman…)… non, TU vas te faire passer pour une grosse SM adepte de la flagellation ! » mais comme je disais, le fouet me paraissait le plus « approprié », donc… voilà. Il fallait que Rivaï en chie, pas seulement qu'il est mal, mais que quelque chose le perfore en plein orgueil, jusqu'à la haine absolue. J'avoue que ce passage a été jouissif à écrire, et je suis ravie qu'il t'ait plu )
(En parlant de haine, alors là, prépare-toi à te prendre du placement de produit en plein museau ma belle : je sais pas pourquoi, en te lisant j'ai pensé à quelque chose, c'est « Tout un poème » du recueil « Chiche ! » de Griseldis (cette fille est une… une tuerie à elle toute seule. Va la lire. NOW.)
Ah, au fait : tu es démasquée depuis longtemps, je sais que tu ES une psychopathe. Mais c'est pour ça que je t'aime, grande folle ! Nous irons répandre la terreur et faire couler le sang à flot, toi et moi, chevauchant la monture de Gengis Khan dans le soleil couchant !
Tiens, c'est drôle, j'ai reçu pas mal (enfin, quelques-uns) commentaires sur les deux filles, réclamant qu'on en sache plus sur elles.
Ce qui me déçoit terriblement de moi-même quand je prends du recul, c'est que je constate que les personnages féminins principaux sont : une prostituée, et une nana qui passe ses journées à tisser des bracelets, faire la cuisine, la couture. Bon, elle est balèze en mécanique et a des pattes de bricoleuse, mais quand même. Or je suis une adepte féroce des figures féminines… égales aux hommes. Pas les « sur-femmes » que je trouve ridicules, ces meufs que les mangakas mettent en avant en se croyant fervents défenseurs du féminisme et de l'égalité des sexes en créant des demoiselles à la force monstrueuse. J'aime les filles juste …comme les gars, les gars comme les meufs, bref que les valeurs soient totalement indépendantes du genre et du sexe. Dans SnK (à tout hasard), à AUCUN MOMENT il n'est dit quelque chose du genre « qu'elle est forte, pour une fille ! » (même dit avec admiration, c'est discriminatoire bordel), et ça c'est la vraie égalité. J'aime ça. Ok, les femelles mammifères ont généralement une masse musculaire inférieure à celle des mâles, mais dans la nature la férocité se vaut sans distinction, c'est ce que je cherche à montrer avec ces deux nanas, et je regrette de ne pas avoir inséré une fille en main character qui valle Aleb ou Rivaï, ou Bachir. Pas une Chuck Norris à vagin du genre Erza (dans FT), Sakura, juste une nénette qui a des tripes, qui a ses défauts, peut-être lâche, égoïste, inconséquente, faux-cul, emmerdeuse, félonne, influençable, une vraie chieuse hypocrite, on s'en fout, mais juste une fille qui « comme les hommes », comme TOUT LE MONDE, s'est débattue. Bordel, pourquoi me laisse-t-on divaguer en grandes envolées pro-equalisme ?... Bref, pour en revenir aux deux filles, oui elles en ont grave chié parce que même si je déteste peindre des tableaux significativement « masculins à cause de leur rudesse », le milieu des clans reste une foire à la saucisse et qu'une ou deux chattes là-dedans, ça fait pas de mal. Elles n'ont pas agi « comme des filles » ou « comme des gars », elles ont juste agi comme elles devaient le faire pour survivre et se faire une place. Arf, j'ai besoin d'un verre de grenadine, j'ai trop causé moi…
Voui, encore on cause de la mama ! J'ai tourné en rond là-dessus, ça n'apporte rien de plus que dans le chapitre 3, je sais pas bien ce qu'il s'est passé… Ce passage sert surtout à évoquer les deux bonshommes en effet… Gnaha, je n'en dis pas plus ! ^^
(Levi', chère Levi'… Tu sais que je t'aime. Tu le sais ? Bon. Mais là tu as dépassé les limites. Tu as le droit de faire allusion à une pub de lunettes Krys, mais je te demanderai de ne plus jamais évoquer de chanteuses en string dans un texte portant sur SnK. Faut pas faire ça. C'est pas bien.)
En fait, il ne pense plus tellement à Ikki je crois. Il l'a aimé, très très fort, comme une maman, une grande sœur, ou comme un petit garçon (ou une petite fille) peut tomber amoureux de sa maîtrisse ou sa baby-sitter, ou la grande sœur de sa copine de classe. Il l'a perdue sous ses yeux mais il avait six ans, depuis les années ont passé, il a vu mille choses, en a vécu des vertes et des pas mûres, il a sans doute été témoin de la disparition d'autres connaissances « sans trop d'importance »… Il relativise. Il n'est pas comme Eren, qui nourrit une haine innommable contre les Titans en immense partie parce qu'ils lui ont pris sa mère, la rage d'Eren vs Titans n'est pas la même que celle de Rivaï vs 3Dagues. Rivaï, j'ai essayé d'exprimer ce qui lui tenait au ventre à travers l'analyse de Squirrel (elle est trop pratique cette nana, elle permet de sonder Rivaï à ma place, on n'a rien inventé de mieux depuis le ventilateur à spaghetti) (dieu que c'est présomptueux). Oui donc, Rivaï, il a besoin d'un but, il a besoin d'une cible sur laquelle déchaîner cette énergie énorme qui l'habite, plutôt que de la laisser errer indéfiniment dans les rues mornes de la cité. Il a besoin de nerf, je le vois vraiment comme un combattant, dans l'essence et la moelle. Ikki n'était qu'un amorceur, une sorte d'excuse pour se déchaîner sur quelque chose, sa mort justifie la colère initiale, mais l'acharnement de Rivaï est plus intrinsèque. C'est en cela qu'elle l'a marqué, surtout. S'il repense à elle aujourd'hui, c'est avec beaucoup de tendresse et une certaine mélancolie, un peu de colère peut-être mais pas de verve, Ikki est passée, elle ne l'habite plus.
…moi j'ai l'impression que plus l'histoire avance, plus les chapitres sont looongs, sacrebleu ! O-O Mais c'est un plaisir sans nom, une vraie jouissance de recevoir tes reviews, bourrées de commentaires et de compliments ! Tu me drogues là, petite fourbe, tu me soudoies à grand renfort de flatteries !
Je te cache pas mes trépignements dans l'attente d'une review sur le chapitre 10 ) En attendant, je te remercie encore du fond du cœur, je t'enserre dans mon feuilleté à nem et te fais un grand bisou-prout sur la fesse gauche, en espérant que ce chapitre 11 te plaise )
Helena Ackerman : YOOOOOOO ! Enchantée chère… Helena Ackerman ? Mais bon sang vous êtes partout !
Je sue de nervosité à en mourir de déshydratation en lisant ce genre de remarques qui se veulent (je crois) mélioratives : « on dirait que tu revisites ACWNR »… UGH ! Que dire pour ma défense ? J'avais commencé à lire les spin-off quand la fanfiction prenait forme dans ma tête, mais à vrai dire je n'ai jamais cherché à les suivre, ou les revisiter. Dès l'instant où on a su que Rivaï venait du souterrain, là a été mon seul et unique point de départ, ma ligne à suivre.
(je ne sais pas si tu lis les scans, sache que le contenu de la parenthèse contient des spoils : Donc oui, dans le manga après sont apparus Kenny, Kushel… mais à aucun moment je n'ai voulu les introduire ou faire des parallélismes.)
J'étais lancée dans mon idée, et même si le manga révélait des trucs croustillants je n'ai pas du tout voulu m'en rapprocher, j'avais commencé en mode yolo, je vais finir en mode yolo. Donc même si ta gentille remarque m'a tout l'air d'être un compliment, je tiens à défendre farouchement l'indépendance totale de la construction de cette fanfiction par rapport à l'histoire originelle de notre Cap'n national.
En tout cas c'est une grande joie de recevoir des reviews aussi encourageantes ! Tu peux me croire, je vais continuer à offrir mon cœur pour la victoire de l'Humanité ! *effectue un salut fervent*
Guest (celle qui pratique des sports de combat, si elle se reconnaît ^^) : YEAAH ! Coupine ! Dis-moi tout, qu'est-ce que tu pratiques ? (allez, je fais un pari : …tu as déjà fait du judo ? Moi jamais, j'avoue, mais apparemment tout le monde y est passé o_o BREF, je suis très intéressée de savoir ce que tu fais p) Du coup, même si j'ignore encore dans quel sport tu baignes, c'est très plaisant de recevoir un compliment sur ce passage ^^
Quant au 3DMG, yeah, il va y arriver le bonhomme, à se rapprocher de son titre de « plus puissant de l'Humanité » ^^ On croit en lui. On y croit.
Je suis ravie que tu prennes tant de plaisir à la lecture de ces chapitres, c'est très stimulant ! Je continue de me donner à fond, chère Guest mystérieuse, j'espère que la suite te plaira )
Et merci aussi à Petite Louve, Orellia, Libellule35, Angaradh, AngellaN, Libellule35, auxquelles j'ai répondu par MP (avec mon grand ami le retard)
JE TIENS À RAPPELER QU'EN PREVISION DE CE CHAPITRE, LE CHAPITRE 9 A ETE LEGÈREMENT MODIFIÉ (UN COURT PASSAGE Y A ETE AJOUTÉ LE 19 OCTOBRE), IL VOUS EST DONC CONSEILLÉ, SI VOUS N'AVEZ PAS LU CE CHAPITRE DEPUIS, D'ALLER Y REJETER UN COUP D'ŒIL ! À bon entendeur )
Concernant la citation de début de chapitre – et je tiens d'ailleurs à rappeler que je ne les choisis pas bêtement au hasard, elles ont toujours un écho à ce qu'il se passe dans le chapitre – celle-ci est tirée du terriblissime film d'Eatswood « Million dollar baby ». Bien que je l'ai déjà fait deux ou trois fois, je n'aime pas trop choisir des citations de films, romans, manga, mais celle-ci renvoie si bien à ce que j'essaie de faire passer que je n'imaginais pas en mettre une autre ! Bref, on y go, aveeeeeeec :
xXxXxXxXxXx
Chapitre 11 : Main tendue et poing serré
« Je me suis bagarrée pour entrer dans ce monde, et c'est en me bagarrant que j'en sortirai »
Maggie Fitzgerald, Million Dollar Baby
xXx
Cela lui revenait parfois à l'esprit, avec l'indifférence des vieux souvenirs sans importance. Ce jour où, affamé, il s'était aventuré dans l'antre d'un trafiquant, dont il avait repéré à l'odeur de la cuisine et à la corpulence du bonhomme l'abondance de la réserve. Cela faisait quelques mois que le Phénix avait brûlé et qu'il errait, seul, dans les rues de la cité. La faim lui tenaillait les entrailles. Combien de temps pouvait tenir un gamin anémique, seul, armé d'un simple couteau ? Pas très longtemps. Pas tellement plus qu'un homme désarmé en territoire Titan, sans doute. Alors Rivaï avait profité de ce que le propriétaire de la maison semblait absent depuis quelques temps pour s'y infiltrer. Longeant les murs, il avait tâté en tout coin, ouvrant les placards sans rien y trouver d'autre que des miettes. Étrange pour quelqu'un qui avait dû faire un trou supplémentaire à sa ceinture pour ne pas comprimer son ventre.
Lorsque Rivaï, plongé dans ses fouilles, avait manqué se faire surprendre par l'entrée de deux inconnus dans la maison, il s'était réfugié dans un cagibi renfoncé entre le sol et le mur, disparaissant dans ce trou noir lui servant d'échappatoire le temps que les intrus s'en aillent.
- Autant l'y laisser, avait déclaré une des voix. Personne ne cherchera à le retrouver de toute façon. Il est très bien là où il est, il n'avait qu'à pas nous baratiner avec son marché foireux.
- C'est bien beau d'avoir récupéré notre dû, surtout vu ce que ce salopard cachait dans ses placards, mais faut pouvoir retrouver un commerçant. Il vaut mieux en causer maintenant, tant qu'on est tranquille.
- Attends, pour peu qu'il ramperait au-dehors et viendrait nous grignoter les pieds, plaisantait le premier homme.
Rivaï s'était tassé davantage dans l'ombre du cagibi en entendant des pas s'approcher, et deux grosses mains avaient rabattu les lourds battants de la trappe, refermant l'obscurité sur Rivaï. L'air était lourd, et la poussière lui piquait les yeux. Et une autre odeur. Quelque chose qui était monté dans ses narines comme une fumée invisible et grasse.
Il avait senti comme une présence, un regard d'ailleurs posé sur lui, dans le noir et l'exiguïté. Il avait beau être téméraire, ne pas craindre les rues la nuit, provoquer les autres bandes de garçons de son âge et se bagarrer avec leur petit leader, il avait beau n'avoir peur ni des hommes, ni des chiens, ni des soldats, il déglutit lorsque, prenant son courage à deux mains, il tendit le bras dans l'obscurité visqueuse qui semblait le regarder, là devant. Sa main avait effleuré un tissu, et il eut peine à étouffer un cri de révulsion lorsque ses doigts avaient palpé la peau molle et glacée d'un visage. Il avait bien senti le nez, tourné vers lui. Le propriétaire des lieux devait être bien mal installé, dans ce petit cagibi, son ventre le gênant sans doute autant que la présence de ce petit voleur squattant le trou qu'il comptait occuper jusqu'à sa totale décomposition, sans doute.
Glacé par la présence de ce gros cadavre à quelques centimètres de lui, Rivaï s'était tassé contre la paroi, sentant face à lui le défunt le fixer de ses yeux éteints, et une puanteur s'en élever d'autant plus vite que l'enfant avait pris conscience de sa présence dans ce ridicule cagibi confiné qui laissait à peine rentrer l'air. Et cet air si maigre, le mort le lui volait, l'empoisonnant de ses émanations immondes.
Au-dehors, il entendait encore les hommes discuter entre eux mais même si tous les gamins de la cité se targuaient des échanges dont ils étaient parfois les témoins clandestins, la tête de Rivaï bourdonnait trop pour lui laisser le loisir d'écouter au-dehors. Ils avaient l'air de s'être installé à table, profitant de la tanière de leur victime et se bâfrant sans doute des vivres qu'ils lui avaient subtilisés avant que Rivaï ne le fasse. Ce dernier guettait juste, avec une impatience intenable, le moment où ils quitteraient les lieux. Cela lui avait semblé durer des semaines, qui ne s'avéraient être que deux longs jours. Sa langue se faisait au fil du temps de plus en plus sèche, et il n'osa porter une figue – ramassée dans une étagère – à sa bouche que lorsqu'il lui sembla être arrivé au bout de sa résistance. La chair mielleuse du fruit lui éclata sur la langue, et alors que l'odeur du cadavre se faisait insoutenable, il semblait à Rivaï qu'il mordait dans ses chairs pourries. Il s'était obligé à finir le fruit, le diaphragme secoué de nausées.
Puis, après une éternité, les voix s'étaient éloignées, un bruit de porta avait claqué au lointain et le silence s'était fait.
Aussitôt, Rivaï avait cherché à s'extraire de ce piège nauséabond, réalisant en essayant de soulever les lourds battants que ceux-ci étaient bien fermés par un loquet extérieur, qu'il ne parvint à atteindre avec son couteau, devant se servir de celui-ci pour entrebâiller faiblement les portes.
Réalisant que sa seule lame ne pouvait faire office que de levier et qu'il aurait besoin d'autre chose pour soulever le loquet, il s'était mis à tâtonner sans manières le long du cadavre, le souffle coupé, sans trouver d'arme, fouissant sa dépouille jusqu'à trouver sa ceinture qu'il lui avait ôté pour en récupérer le crochet de la boucle. Fixé à une petite tige rigide, grâce à un lacet aussi subtilisé au macchabé, Rivaï avait réussi à bricoler à tâtons un petit outil qui lui permettrait d'ouvrir cette fichue porte. Tout le long de son ouvrage, l'odeur du cadavre en décomposition lui avait de plus en plus soulevé le cœur, sans qu'il parvienne à s'habituer à cette puanteur qui pourtant faisait partie intégrante de l'air qu'il respirait depuis près de cinquante heures.
En se servant de nouveau de sa lame comme d'un pied-de-biche pour écarter légèrement les deux battants et en insérant dans l'interstice son levier de fortune, à force d'essais, il avait finalement réussi à ouvrir les portes de la trappe et à s'extirper hors de ce trou puant, et il avait filé aussi sec dans la rue, sans un regard pour ce cadavre qui avait été son anonyme compagnon de misère pendant le temps – indéfinissable – qu'il avait passé enfermé. Il avait aussitôt cherché fébrilement un endroit où se laver, se récurer, se poncer la peau et les cheveux pour les débarrasser de cette odeur qui le rendait dément de dégoût, et boire, se laver le gosier. Il lui semblait qu'il s'était roulé dans un amas de viscères puantes et grouillantes de vers, qu'il s'était engouffré des poignées de chairs moisies dans la bouche et que son ventre en était rempli, tant les relents de putréfaction étaient tenaces.
Il avait cru qu'une fois à l'extérieur, l'odeur de pourriture serait lessivée par celui de l'air frais. Tout du moins, aussi frais que puisse être l'air de la cité, en comparaison avec celui, mortellement vicié, du cagibi. Mais l'ignoble effluve de la putréfaction était demeuré dans son nez, semblait stagner dans sa trachée, contaminer l'oxygène qu'il respirait. Il avait fallu plus de temps qu'il ne l'aurait cru pour s'en débarrasser, comme si elle lui collait à la peau – et son acharnement à se frotter la peau sous le ruissellement maigre et glacé d'une gouttière crevée ne vinrent pas à bout de cette odeur. Peu à peu, il n'y prit plus garde, il l'oublia. Elle semblait avoir disparu.
Pourtant de temps en temps, depuis ce jour et sans raison apparente, l'odeur lui remontait parfois au nez, comme un vieux relent. Soulevée de nulle part, elle lui emplissait les narines, et ne disparaissait qu'au bout de longues minutes, comme si le cadavre se cachait sous ses vêtements et que sa chair en décomposition et ses fluides visqueux dégoulinaient sur Rivaï sans qu'il puisse les percevoir autrement que par cet air irrespirable.
La cité puait, elle puait de ses caniveaux, de ses amas de déchets, de ses eaux croupies, de ses immondices souillant les coins de pavés. Mais quelque chose d'autre puait, et Rivaï se sentait devenir fou en réalisant que cette odeur de pourriture semblait lui venir de l'intérieur, comme si elle bouillait dans son sang et sortait en émanations par les pores de sa peau. Il pourrissait de dedans, comme tous ceux ici. Ils se pourrissaient tous les uns sur les autres, les uns avec les autres, les garçons et les filles et les hommes et les vieillards et les femmes, tous pourris dès la naissance, ces humains, et puant de plus en plus cette odeur de mort dégueulasse qui ne se lavait pas.
xXxXx
L'hiver approchait de nouveau. Les foyers, luttant contre l'envie de commencer à entamer les précieuses réserves de combustible, n'osaient pas encore allumer le poêle, aussi les volets étaient-ils tous fermés nuit et jour à cette période de l'année, afin de conserver chaque bribe de chaleur dans le huis clos des maisons.
Dans celui d'Aleb et Rivaï, le souffle des trois habitants permettait de réchauffer un peu le logis. Cela faisait quelques jours que le brun et Squirrel avaient débarqué chez Al, et la cohabitation ne se déroulait pas trop mal. Il fallait dire qu'hormis le soir, ils ne se retrouvaient jamais tous les trois ensemble. Seule la jeune femme restait à la cabane, tandis qu'Al quittait les lieux à l'aube et revenait aux heures tardives, éreinté de ses journées à l'usine (1), et que Rivaï disparaissait, comme à son habitude, de longues heures durant pour ne réapparaître qu'à l'improviste.
Ce soir, les deux garçons étant rentrés en parfaite synchronisation, ils se retrouvaient tous ensemble dans l'étroite enceinte de bois vermoulu. Squirrel se faisait une conversation, assise sur la paillasse, occupée à tresser inlassablement ses bracelets tandis que Rivaï et Aleb, passaient le temps en s'adonnant à un vieux jeu d'adresse. Une sorte de partie d'osselets – les petits os remplacés par des douilles de balles qu'ils avaient récupérées dans les rues après des querelles lorsqu'ils étaient plus jeunes, et dont ils avaient rempli tout un saladier. Aleb les utilisait parfois dans la confection de ses carillons étranges.
L'un des deux joueurs devait lancer à la parfaite verticale une ou plusieurs douilles, selon la difficulté de la partie, et chacun devait effectuer une suite de petits gestes avant d'essayer de rattraper les « osselets » avant l'autre. Rivaï était une terreur à ce jeu-là, mais bien que cela faisait plus d'une demi-heure qu'ils jouaient, Aleb n'en démordait pas et s'acharnait avec un optimisme inlassable, faisant s'enchaîner les parties. Aussi, lorsqu'au bout d'un énième essai, il sentit sa main se refermer sur les trois douilles alors qu'il n'avait jusque-là brassé que de l'air, il s'immobilisa, la bouche ronde comme celle d'un poisson, stupéfié de son exploit.
- Oh mais oui ! éclata-t-il de joie, pareil à un enfant victorieux. Je les ai chopées, bordel !
- Bien joué, fit Rivaï.
Al lança un regard suspicieux à son ami et aussitôt son large sourire s'effaça pour se transformer en moue sceptique.
- Arrête ça !
- De quoi ? demanda Rivaï en haussant un sourcil.
- Tout ça ! fit Aleb en désignant le brun d'un ample geste de la main. Tu me donnes la désagréable impression d'avoir fait semblant de perdre.
- Tu as juste été plus rapide.
- Ouais c'est ça, et tu te paies ma tête en plus ?
- Mais c'est quoi ton problème ? lâcha Rivaï avec consternation, un sourcil arqué. Tu as putain de gagné une partie, ne me fais pas chier ! Si tu n'es pas content, on en refait encore une !
- Ben voyons, pour que tu m'éclates ostensiblement cette fois ?
- Mais bordel de merde, qu'est-ce que tu veux à la fin ?
Les deux garçons haussaient le ton sans que Squirrel n'y prête attention, habituée à leurs aboiements. Soudain, la jeune femme fut secouée d'une violente convulsion. Se plaquant une main sur la bouche, elle s'aida de son bras libre pour diriger son plateau roulant à toute vitesse vers la salle de bain. Rivaï et Aleb se désintéressèrent de leur chamaillerie et entendirent un bruit étranglé de dégorgement.
- Squirrel ?
Rivaï se leva et se dirigea à son tour vers la petite pièce. Cassée en deux par la nausée, la jeune femme vomissait dans le bidet. Il soupira et s'approcha d'elle.
- Je t'avais dit de ne pas toucher à la réserve d'Aleb. Ses bières sont douteuses. Ça va ?
- Oui, ça va !... rugit-elle avec une virulence qui surprit le jeune homme. Non, c'est… Laisse-moi !
Il haussa un sourcil, interloqué. Elle retombait dans ses incompréhensibles tressautements caractériels. Il s'accroupit et écarta prudemment une mèche de cheveux bouclés pour essayer de voir son visage – et surtout l'empêcher de vomir dessus, ce qui aurait traîné une odeur nauséabonde dans tout l'appartement. L'expression de profond effroi qui figeait son visage le laissa interdit.
- Je sais ce que j'ai, murmura-t-elle pour elle-même, son œil valide dans le vague. Je sais… Je sais ce que j'ai.
Rivaï l'entendit à peine, mais le ton étranglé de la jeune femme l'interpella et il se pencha vers elle.
- Qu'est-ce que t'as ?
- Ça… C'est ça.
Son œil droit, grand écarquillé, était brillant d'un tel effroi que Rivaï aurait cru qu'elle voyait la mort face à elle. Et encore, même l'incarnation du Néant en personne n'aurait jamais terrifié Squirrel à ce point. Elle fut soudain agitée d'un grand tremblement nerveux et déboutonna fébrilement la grande chemise qu'Aleb lui avait prêtée, se plaquant les paumes sur l'abdomen et se le frictionnant avec tant de frénésie qu'elle semblait vouloir se décaper la peau avec la paume des mains. Elle gémit et se courba davantage, et il semblait à Rivaï que les propres mains de la jeune femme la brûlait là où elles touchaient.
- Eh, fit-il en essayant de lui saisir le poignet, arrête ça. Squirrel, qu'est-ce qu…
- Lâche-moi ! rugit-elle avec une hargne qu'il ne lui avait jamais vue, en le repoussant si violemment qu'elle manqua d'en perdre l'équilibre et de tomber de son plateau.
Elle se cramponna au bidet, haletante, et se barra le ventre des avant-bras en fixant Rivaï sans un mot, la mâchoire crispée. Rivaï expira longuement et sans un mot, il s'accroupit à côté d'elle, sans la toucher. Et il attendit.
Squirrel était dans un état qu'il ne lui avait jamais vu, même lorsqu'elle avait senti la mort de son frère. La respiration sifflante, les cheveux collés à ses joues par la sueur, elle était secouée de haut-le-cœur incontrôlables. Cela aurait pouvait être une intoxication alimentaire, mais Rivaï et Aleb étaient terriblement regardant quant à la qualité de ce qu'ils conservaient dans leurs placards, aussi l'état de la jeune femme était-il interloquant. Secouée par un spasme particulièrement violet, elle donna l'impression de s'étrangler et, par réflexe, Rivaï avança les mains pour la soutenir. Elle sursauta lorsqu'il la toucha et elle le repoussa avec une telle horreur qu'elle manqua d'en tomber de son plateau. Pourtant, sa main resta fermée sur le poignet du jeune homme, le serrant si fort que c'en fut douloureux. Il la sentait trembler et cette prise sur son avant-bras donnait à Rivaï l'impression que Squirrel lui transmettait son effroi.
- Squirrel, l'appela Rivaï, la sentant perdre totalement pied. Hey, Squirrel, qu'est-ce qu'il t'arrive ?
Rivaï remercia le ciel que Squirrel n'aie pas de jambes, car il n'y avait pas l'once d'un doute qu'elle lui aurait déjà sauté à la gorge pour la lui arracher en une fraction de secondes. Elle plaqua soudain ses bras sur son ventre, le dos secoué d'une nouvelle série de spasmes et de hoquets nauséeux. Il s'approcha de nouveau pour l'assister mais elle balaya sa main.
- Dégage ! Laisse-moi, Rivaï !
Il l'ignora et essaya de la soutenir avec précaution mais elle le repoussa avec violence.
- Va-t-en ! Va-t-en !
Il s'écarta doucement sans la quitter des yeux tandis qu'elle ânonnait.
- Laisse-moi…
Elle se recroquevilla, le ventre brûlant de fièvre, et resta repliée sur elle-même, le corps secoué de sanglots. Le jeune homme se releva et, les traits tirés, sortit de la salle de bains. Dans l'autre pièce, Aleb était resté attablé mais fixait la porte avec perplexité, les mots criés depuis la salle de bains lui étant parvenus sans mal. À l'arrivée de Rivaï, il haussa un sourcil et demanda :
- Qu'est-ce que t'as foutu encore ?
- Ta gueule.
Rivaï prit des mains la bière que s'était servie le roux et la finit d'une traite avant de marmonner quelque chose d'inintelligible et d'aller s'enfoncer les fesses sur un tabouret dans un coin, muré dans un silence préoccupé. Al soupira. Sa revanche aux osselets, ce ne serait pas pour ce soir. Un poids étrange pesa dans l'air piquant de la cabane. Les garçons mangèrent un peu, sans grand appétit, celui de Rivaï coupé par le mal-être incompréhensible et soudain de Squirrel, et celui d'Aleb altéré par la nervosité perplexe de son ami. Squirrel resta cloitrée dans la salle de bains, émettant des sons intelligibles et étranglés. Alors que les heures s'écoulaient, Aleb décréta que bordel de merde, ce n'était pas décemment possible de squatter chez les autres et d'y foutre une pareille mauvaise ambiance, et, agacé, il finit par s'étaler sur le matelas décharné et s'y assoupit rapidement. En quelques minutes, il dormait profondément, le corps avide de sommeil après ses longues journées d'usine. Seul un léger ronflement se faisait parfois entendre, avant que le jeune homme ne s'enfouisse dans les draps usés et ne recouvre une respiration silencieuse durant quelques secondes.
Rivaï, les sourcils inconsciemment froncés, se trouvait absolument incapable de dormir et s'occupait en lustrant les meubles ridiculement branlants de l'antre. Le bois en était si vermoulu qu'il s'y formait constamment de petites échardes, que le jeune homme ponçait inlassablement. Aleb avait fini par remarquer que la surface des meubles, régulièrement lissée, avait commencé à s'incurver légèrement, constamment rabotée d'une infime pellicule sous l'acharnement vigoureux de Rivaï. Le nez de ce dernier se fronçait à l'odeur de moisissure qui emplissait toujours les lieux. Il avait beau frotter, récurer, laver à grande eau et à grand renfort du précieux savon noir qu'ils se devaient d'économiser, les relents âcres saturant l'air de la cité s'insinuait dans chaque interstices de leurs murs et viciaient l'atmosphère de la cabane, que le brun s'évertuait pourtant à préserver de la crasse indécente du souterrain.
Au moins, ce cercle vicieux de la chasse à la crasse permettait-elle à Rivaï de s'occuper l'esprit. L'attitude de Squirrel le peinait, et il détestait ça. Cette fille aux agissements toujours incroyablement décalés, imprévisibles, lui serrait la poitrine par cette détresse soudaine qu'elle lui jetait au visage tout en l'en écartant violemment. Il était surtout agacé de se voir lui-même si soucieux alors que d'autres préoccupations bouillonnaient aussi dans sa tête.
Il s'améliorait dans la maîtrise de la manœuvre tridimensionnelle, ses progrès étaient flagrants et fulgurants. Les obstacles qui s'élevaient sur son parcours, en travers de sa compréhension de cette technique, n'étaient pas des moindres mais lorsqu'il parvenait à passer outre, un bouchon semblait sauter et laisser se déverser naturellement les mouvements en un flux torrentiel. De plus, bien que lorsqu'il se heurtait à une difficulté, celle-ci semblait se dresser devant lui comme un mur immense et impraticable, la technique générale de la manœuvre s'était révélée moins inaccessible que prévu, son corps semblant se mouler parfaitement dans l'univers de la manœuvre, comme s'il avait été taillé pour ça. Ce qui était le cas, en vérité. Les longues semaines de renforcement que lui avait imposées Herzéphyr avaient indéniablement porté leurs fruits, et lui apportaient à présent une grande facilité de gestuelle. Les heures interminables durant lesquelles il avait dû tenir, tenir, tenir encore, les joues trempées de sueur et de larmes de douleur, les muscles tremblants et le crâne brûlé par les battements du sang, n'avaient pas été vaines. Il ne ménageait pas ses efforts, persévérait avec un embrasement silencieux dans l'amélioration de sa maîtrise, l'aiguisait comme une lame. Elle serait bientôt prête à être dégainée.
Plus il y pensait, moins le sommeil venait. La nuit s'avançait peu à peu vers sa fin, sans que le jeune homme ne puisse s'apaiser. La tête en effervescence, il ne cessa de s'activer, chiffon en main, déambulant dans la cahute sans un bruit, pareil à un fantôme frénétique incapable de trouver le repos.
Le mobilier de l'antre étant si réduit qu'il ne fallait pas plus d'une quarantaine de minute pour en venir à bout, Rivaï finit par lâcher son chiffon après avoir astiqué longuement les arêtes de la table pour la quatrième fois. Il s'assit dans un petit coin de la paillasse, à l'autre bout de l'emplacement où Aleb dormait du lourd sommeil du travailleur. Les mains le démangeant encore de laver leur foyer de sa crasse invisible, le jeune homme brun essaya de calmer sa frénésie maladive et regarda son ami inconscient, le front voilé de ses drôles de boucles auburn. Il s'oublia quelques instants dans la contemplation de son partenaire, puis sortit de sa ceinture un couteau effilé, s'empara d'une pierre à aiguiser glissée sous le matelas et s'occupa à soigner sa lame. Durant les quelques heures le séparant encore de son horaire de rendez-vous au QG, il s'affaira, lentement, précautionneusement, à aiguiser ses dagues, jusqu'à ce que cette mystérieuse horloge interne qui mesurait le temps dans la tête des habitants de la cité ne lui signale que l'heure approchait.
Il se leva, frais comme s'il venait de s'éveiller d'un bon repos, et après s'être assuré qu'il ne réveillait pas Aleb, il se dirigea vers la sortie et enfila son blouson, prêt à descendre dans la rue. Alors qu'il posait la main sur la poignée, quelque chose le retint et, murmurant une insulte dans le vide, il fit demi-tour et s'approcha de la salle de bains. Il entrouvrit silencieusement la porte et constata que la jeune femme s'était endormie, calée entre le mur et le bidet, dans une position paraissant extrêmement inconfortable. Il s'approcha d'elle sans un bruit et s'accroupit à sa hauteur, observant son visage. La figure aux deux hémisphères, l'un presque ravissant, l'autre monstrueusement déformé, aurait pu paraître paisible dans le sommeil. Cependant la mystérieuse souffrance qui semblait avoir surgit du néant pour la ravager de l'intérieur tirait ses traits. Rivaï avança précautionneusement la main et écarta une boucle masquant la partie blessée du visage, qu'il dégagea avec précaution en replaçant la mèche derrière l'oreille de Squirrel. Un filet de salive mêlé de bile souillait encore son menton, que le jeune homme nettoya précautionneusement avec un mouchoir humide.
- Idiote. Je ne vais pas te laisser comme ça. Sois apaisée quand je rentrerai, sinon sois sûre que je te lâcherai pas.
Il l'observa encore quelques instants, tiraillé par le besoin de faire quelque chose, faire quelque chose pour l'arracher à ce mal-être qui la hantait, faire quelque chose pour lui donner l'impression, à lui, de lui être un peu utile. Mais pour elle, il ne saurait rien faire d'autre que laver, et Squirrel n'était pas sale, il ne servait à rien de la frotter au savon noir et à l'eau claire. Alors, les mains lourdes et impuissantes, il finit par se lever et sortit tout aussi silencieusement, refermant sans se retourner la porte de la salle de bain, closant une bulle de pudeur autour de Squirrel endormie dans son tourment. Dans la cabane, personne ne s'éveilla lorsque le vieux battant de l'entrée se referma sur Rivaï, disparaissant au-dehors, retrouvant Kô dans les avenues froides pour s'éloigner vers la tanière de la Triple Dague qui l'attendait.
Aleb s'éveilla à l'aube – l'aube de la cité – comme un oiseau matinal, un coucou réglé de l'intérieur pour se redresser pile à l'heure. Pas besoin de faire un tour de pièce pour sentir que Rivaï avait filé. Le jeune homme se frotta le visage et se dirigea vers la salle de bains. La porte était close. Il se souvint que la veille, Squirrel s'y était réfugiée.
- Hé, la tordue, l'appela-t-il.
Pas de réponse. Était-elle morte ? Ce serait bien sa veine, tiens, il ne manquait plus que ça. Il entrouvrit la porte et passa la tête dans l'entrebâillement. Squirrel s'était davantage recroquevillée près du bidet, comme un petit animal sauvage effarouché, seule la masse bouclée de ses cheveux dépassant de derrière le lavabo. Al, peu sûr de la savoir éveillée, entendait sa respiration étrangement lourde et après avoir lâché un soupir quelque peu soulagé, il osa :
- Ça va pas mieux ?
La jeune femme garda le silence. Aleb entra prudemment dans la salle de bain et se tint devant Squirrel, qui gardait le visage enfoui derrière ses boucles claires.
- Hé, appela-t-il de nouveau en la poussant doucement du bout du pied. C'est quoi ton souci ?
Elle se tassa davantage sur elle-même, comme si elle souhaitait occuper le moins d'espace possible. Aleb se sentit étrangement touché par la détresse mystérieuse qui semblait la ravageait de l'intérieur et, malgré son emploi du temps intraitable, s'accorda quelques secondes pour s'accroupir à sa hauteur. Il entendit à peine mieux la jeune femme chuchoter.
- Ils reviennent.
- Oui…, fit Al, interloqué. Qui ça, « ils » ?
La jeune femme sembla prise d'un vertige et dodelina de la tête,
- Ces vieux souvenirs, ces vieilles choses qu'on laisse derrière. Tu le sais toi aussi, Aleb. La cité, elle nous mange des petits bouts. Je croyais que je lui avais déjà donné mon dû… Mais Rivaï, il l'avait bien dit, que la vie n'allait pas me laisser tranquille dans mon coin. Et lui, il…
Al essayait de démêler le sens de ce balbutiement, mais la jeune femme soliloquait.
- Non, jamais tranquille… Je croyais tout fini, tout donné, je croyais que j'avais été vidée mais c'est de nouveau là. Le maxo pourrait l'enlever, n'est-ce pas ? Mais j'ai déjà essayé. Bon sang… Pourquoi ça s'accroche ?
Elle fit un mouvement des bras, comme pour les enrouler autour de genoux inexistants imaginairement serrés contre sa poitrine mais ne rencontrant rien, ses mains se crispèrent sur ses épaules et elle resta prostrée, le regard fixe. D'une voix blanche, elle monologuait, comme si un trop-plein de mots lui gonflant les joues s'évacuait involontairement hors de sa bouche.
- Moi je ne veux plus, tu comprends… Je croyais que c'était fini. Que je n'aurais plus jamais à ressentir ça. Mais si, c'est encore là, et moi je ne veux plus…, répétait-elle. Rivaï avait raison, jamais tranquille… C'est pas sa faute, mais il avait raison.
Elle bégaya quelque chose d'inintelligible, fut secouée d'un haut-le-cœur qui fit tressauter la lourde masse de boucles cuivrées lui tombant devant le visage. Aleb la regardait sans dire un mot, les paupières légèrement plissées sur un jugement silencieux du spectacle pitoyable qu'offrait cette infirme délurée plongeant dans un abîme de détresse dont il lui était impossible, à lui, de distinguer le fond et l'infinie noirceur.
- Je veux pas…, ânonna-t-elle. Je…Non…
Elle se roula de nouveau en boule, si compacte qu'un derme épais et hermétique semblait la recouvrir. Aleb la regarda, prolongeant son silence. Il n'avait rien à répondre à cette souffrance-là, qui lui était étrangère mais que Rivaï avait amenée, avait lâché au milieu de la baraque sans y prêter plus d'attention que cela. Al n'en pensait rien. Il constatait, spectateur passif, les conséquences des leurs égards. Cela ne le regardait pas après tout. Rivaï aurait un sacré morceau sur les bras avec cette affaire. Le roux hésita quelques instants, avant de se lever. Il devait absolument, terriblement retourner à l'usine, mais laisser Squirrel ici, toute seule avec sa blessure à vif, le dérangeait plus qu'il ne le tolérait. Cependant il ne pouvait rien lui apporter, hormis lui recouvrir les épaules avec cette cape miteuse que Rivaï traînait partout, avec ces deux ailes bizarres que la jeune femme avaient elle-même cousues. Lorsque le tissu reposa sur ses épaules, Squirrel l'agrippa fébrilement et s'y cramponna, silencieuse, le visage luisant de sueur et de larmes.
Se sentant bêtement rassuré par l'arrêt de ses gémissements et interprétant la léthargie de la jeune femme comme une amélioration de son état, Al déclara maladroitement :
- Bon, je dois filer, je… J'y vais. Rivaï sera sûrement là avant moi, donc… À ce soir, hein.
Il se dirigea de travers vers la porte, qu'il n'osa referma, et quelques secondes plus tard le chambranle de l'entrée grinça, indiquant qu'il sortait. Squirrel, immobile dans la petite salle de bains, se sentait toujours mourir à petit feu, et plus seule que jamais.
xXxXx
Une, deux…
Avec un bruit sec, deux lames se fichèrent dans les cibles de bois suspendues aux poutres.
… Trois…
Rivaï crut qu'il allait rater sa cible de peu, mais son projectile l'atteignit tout de même, légèrement de biais. Sans une demi-seconde d'interruption, poursuivant son long mouvement d'élan, de muscle en détente, d'élastique propulsé dans les airs, tournoyant, s'élançant, frôlant le sol, les obstacles, semblant rebondir dessus sans les toucher, il se brûlait les yeux à force de s'efforcer de repérer au plus vite les cibles disposées sur le parcours, dans l'obscurité. Et à peine en apercevait-il une que, sans se déséquilibrer, poursuivant sa manœuvre, il devait dégainer une des lames glissées à ses ceintures et toucher dans le mile.
Quatre, cinq, six, sept…
Le bruit de l'impact des lames dans le bois des cibles lui indiqua qu'elles avaient encore fait mouche.
Huit, neuf…
Un son claquant lui parvint. Il s'était précipité, une des lames avait rebondi. Il fit demi-tour et dans une pirouette, tira un autre couteau et visa une seconde fois la cible loupée, qu'il atteignit cette fois.
Sans cesser son envol tourbillonnant de poutre en poutre, de mur en mur, il tâtonna et constata qu'il avait épuisé sa réserve de couteaux. Si sa mémoire était bonne, il lui restait encore cinq cibles. Les cherchant du regard, il en repéra une à travers une brèche entre deux parois de béton. Avec un rictus, il sortit de son étui grossier le petit revolver qui lui servait de plan B. Tournant quelques secondes autour du bloc obstruant la cible, il chercha le meilleur angle et invoquant toute sa concentration dans cet exercice de tir peu habituel pour lui, tâchant de ne pas perdre son précieux élan d'équilibre modulé, il se retrouva pile en face de la cible et, visant du mieux qu'il put, tira deux fois. Des éclats de bois volèrent à travers l'interstice. Touchée.
Le jeune homme se remit à la rechercher des cibles restantes, virevoltant le plus vite possible. Au sol, les mains dans les poches, la haute silhouette noire de Herzéphyr le suivait des yeux.
- Ça commence à ressembler à quelque chose, constata ce dernier en mâchonnant son brin de paille.
La vérité était que Rivaï avait fait de prodigieux progrès. Il n'avait aucun talent pour la tridimensionnalité mais il était doté d'un véritable génie d'énergie. Sa connaissance du corps et de ses capacités compensaient et avaient rattrapé à merveille ses terribles difficultés en matière de maîtrise de la manœuvre. Oui, un véritable génie d'énergie… et de quelque chose d'autre. Quelque chose de dangereux qui faisait frémir les narines d'Herzéphyr quand le garçon passait à côté de lui, quelque chose qui électrisait. Il aimait s'en méfier.
Lorsque que la séance prit fin, Rivaï n'échappa pas à une heure supplémentaire de boulot lorsque Camille, décidé à ne pas laisser les entraînements lui voler son agent, l'envoya à la rencontre de deux complices dans un commerce à l'autre bout de la ville.
En en revenant, une fois le travail achevé, alors qu'il longeait un long muret éboulé à l'écart des ruelles, une odeur qu'il ne connaissait que trop bien lui envahit les narines. Son attention fut attirée par un mouvement mat sur sa gauche. Il reconnut aussitôt l'échine hirsute de Kô, masse noire arquée sur les longues pattes sèches, fouillant dans les ordures amassées au pied du mur et dont l'odeur immonde émanait par vagues nauséabondes.
- Oi, Kô ! l'appela-t-il, en proie au doute.
L'animal l'ignora complètement, farfouillant de plus belle. Rivaï avait bien remarqué qu'il ne faisait pas que fouiller l'ordure. Il mangeait quelque chose. Cela aurait pu être un rat, un chat malade. Mais Rivaï discerna bien qu'il ne s'agissait pas de ça. Dans la masse sombre agrégée au pied du muret, il distingua la forme de la large cage thoracique et le manche osseux d'un long membre.
- HÉ !
Se retenant de faire un grand bond de dégoût en arrière et de se cacher le visage dans sa manche, il réagit au quart de tour, il agrippa le chien et tenta de le tirer en arrière. Le chien, campé sur ses pattes et l'esprit buté sur son occupation, ne bougea pas d'un poil, plus revêche qu'un mulet. La manœuvre ne permit à Rivaï que de mieux distinguer la silhouette de la charogne, étêtée, avachie comme un pantin puant le début d'une putréfaction imminente.
Une dépouille répugnante, que Kô fouillait du mufle pour en dévorer les viscères pourris. Rivaï n'en supporta pas plus.
- Arrête ça !
La violence de l'impact du poing de Rivaï sur son museau propulsa le chien deux mètres plus loin, l'arrachant au corps. Sonné, Kô dodelina de la tête et sembla fusiller Rivaï du regard tout en fronça les babines, mais il ne se jeta pas sur lui avec la fougue d'autrefois, se contenta d'hérisser l'échine et de gronder à l'intention de son compagnon qui lui avait scotché ce vilain coup sur la truffe. Ce fichu bout humain partageait toujours avec lui leurs prises, viande de rats ou saucisses sèches, alors pourquoi l'empêchait-il de se remplir la panse cette fois ? Ils ne s'étaient plus battus pour de la nourriture depuis leur rencontre, après tout.
Mais face à lui, s'interposant entre le cadavre et le chien, Rivaï se dressait contre Kô et lui renvoyait son grondement hargneux du regard, et l'animal sentait nettement la colère agitant véhémentement son compagnon.
- Tu recommences ça encore une fois et je te saigne, gronda Rivaï.
Kô fit mine de s'approcher de nouveau mais Rivaï s'interposa si violemment que l'animal dû renoncer à sa proie.
L'être humain n'était qu'une petite mécanique de survie, au même titre que les chiens, les rats et les écrevisses véreuses du souterrain. Un animal comme les autres, ne se démarquant d'eux que parce qu'il était un peu plus compliqué de la cervelle. Pourtant, Rivaï ne supportait pas ce spectacle. Même réduit à l'état de seule chaire morte, vouée à une fatale décomposition, la vision d'une dépouille humaine broyée par des mâchoires et nourrissant un autre être vivant le débectait. Un être humain, ça ne devait pas se manger, aussi primaire soit-il. Kô ne le comprenait pas. Kô s'en fichait. Kô avait faim. Rivaï s'accroupit et avant que le chien ne puisse faire claquer ses mâchoires carnassières, il lui saisit le museau et lui attrapa le regard.
- Ne fais plus ça.
Et cela lui semblait idiot de le dire, comme s'il grondait un môme ayant chipé dans les placards et qu'il gourmandait autoritairement.
En vérité, depuis qu'Erwin le lui avait fait remarquer, Rivaï constatait en effet le changement de Kô et considérait son vieillissement. La robustesse de ce grand bâtard des rues ne pouvait le faire lutter indéfiniment contre le court du temps et l'animal traînait de plus en plus la patte, courbait le cou, haletait plus rapidement en course. Chasser les petites proies habituelles, les chats, les rats, fouiller les détritus férocement gardés par les hordes de gamins ou d'autres chiens était devenu de plus en plus pénible et éreintant. Le régime alimentaire de Kô se dirigeait par nécessité vers celui d'un charognard et qu'importait si l'opportunité du jour était de l'espèce de son partenaire, sans queue, sans fourrure et sans museau. Ce petit bipède à crin noir, il l'aurait bien mangé lui-même après tout, à l'époque où il était assez vigoureux pour avoir des chances de le tuer. Aussi la faim le poussait sans l'ombre d'une hésitation. Et cette scène d'anthropophagie excédait Rivaï, qui la percevait aussi comme un avertissement, un rappel que Kô n'était pas éternel.
- Tch, cracha-t-il en lâchant brusquement l'animal.
Il reprit son chemin, ruminant en silence, sans se soucier de ce que l'animal parvenait à le suivre mais s'étant assuré qu'il se désintéressait du cadavre après avoir signalé à une petite sentinelle sur un toit la présence de la charogne que la charrette d'un employé du crématorium devrait venir chercher.
D'une humeur noire, Rivaï arriva jusqu'à la cabane et lorsqu'il passa le seuil, il la sentit aussitôt. L'absence. Il l'appela, sans réponse, et se rendit à la salle de bain pour s'en assurer : pas de Squirrel. Un rapide coup d'œil suffisait pour constater qu'elle n'était pas dans la cabane, et il remarqua que le plateau à roulettes manquait aussi à l'appel. Elle était sortie ? C'était bien la première fois, depuis qu'ils avaient aménagé ici.
Rivaï fronça les sourcils, oubliant son irritation envers Kô, alarmé par le souvenir de l'attaque à la maison de Squirrel. Des gars étaient à ses trousses, et avaient manqué de la tuer au passage lors de leur dernière rencontre. La savoir seule dans les rues de la cité n'avait rien de rassurant. Encore que, il n'avait jamais vraiment considéré Squirrel comme vulnérable, toute mystique qu'elle était. Mais si elle était encore en proie aux démons qui l'avaient tourmentée hier soir, elle lui paraissait soudain d'une vulnérabilité extrême, et comme le sac de bracelets était encore sur le lit, cela signifie qu'elle n'était pas sortie pour les vendre à la surface, et il se l'imaginait errer sans but dans la grande cité, traînant son plateau à roulettes et sa détresse. Il n'en fallait pas plus pour le faire se précipiter à l'extérieur.
- Tch, pesta-t-il, fichue borgne, qu'est-ce que tu es allée foutre, tout d'un coup ?
Il ne savait pas exactement pourquoi, mais il sentait une certaine anxiété enfler dans son ventre, et d'un pas nerveux, après avoir longé quelques avenues en revenant sur ses pas, hagard, il eut l'idée de retourner à la vieille bicoque de Squirrel – ou ce qu'il devait en rester. Dans son trouble, la jeune femme avait peut-être voulu retrouver ce qui avait été sa maison. Il y arriva en moins de vingt minutes, pressant quelque peu le pas, les nerfs à vif, prêt à attraper Squirrel par la peau du cul quand il lui tomberait dessus et à la secouer comme un prunier pour lui faire passer l'envie de jouer les filles de l'air. Lorsqu'il déboucha sur la place des Pieds-de-corbeaux, il ne se laissa pas émouvoir par le triste spectacle. Il n'était jamais revenu sur les lieux, au cas où, et n'avait pas encore constaté l'ampleur des dégâts causés par le vandalisme de ses mystérieux agresseurs. Ce qui avait été la drôle de cabane renfoncée dans la roche comme un sanctuaire de sylvains, les pierres et les tuiles du toit enchevêtrées avec le lierre maigre et dru, n'était plus qu'un méconnaissable amas de décombres noires. Et pas de Squirrel en vue. Personne. Il crapahuta parmi les gravats, souleva au hasard quelques chambranles effondrés, se noircissant les mains sur la vieille suie. Cet amas de décombres était désert. Rivaï continua de laisser errer son regard, le souffle étrangement court, comme si quelque chose lui oppressait la poitrine. Il se souvint de la sensation d'écrasement qui lui avait pressé les poumons et les voies respiratoires lorsqu'il avait manqué de rester coincé dans les canalisations d'eau menant au niveau inférieur. Le poids de centaines de litres d'eau, l'exiguïté d'un tuyau semblaient de nouveau l'oppresser. Il essaya de rassembler ses idées, flairant l'air comme si l'odeur de Squirrel, s'il la détectait, pouvait la mener à elle.
Al. Son ami surgit dans son esprit comme une bulle à la surface de l'eau imaginaire qui lui pesait sur la cage thoracique. Aleb avait quitté la cabane après lui, peut-être avait-il vu Squirrel éveillée et savait-il où elle pouvait se trouver. Peut-être même était-elle avec lui – une pensée tout à fait loufoque, mais à cet instant, tout semblait bon à Rivaï plutôt que d'envisager que la jeune femme avait rencontré des ennuis dans son escapade.
Le garçon dégringola au pied du monceau de gravas et emprunta le chemin menant à la fabrique dans laquelle travaillait son ami. Cette sensation d'urgence qui l'empêchait de respirer sembla se matérialiser dans son dos, le pousser avec force et lui fit presser le pas. Bientôt il se précipitait carrément à travers les avenues. Sa tête bourdonnait et quelque chose lui séchait la langue tandis qu'il galopait sur le pavé. L'éveil de l'intuition le terrifiait plus qu'il ne l'avait jamais ressenti.
En courant, il passa devant une large ruelle mal éclairée exhalant un air glacé qui lui hérissa la nuque. Il stoppa net sa course, un drôle de mal-être lui serrant les entrailles alors qu'il revenait sur ses pas malgré l'urgence, et s'approchait de la rue. Il la connaissant, de loin, comme tout le monde. Un cul de sac baigné d'une semi-obscurité jaunâtre et grasse, encombrée de tas sombres qui se révélaient être les silhouettes immobiles de vieilles matrones aux robustes épaules voutées, emmaillotées dans des fichus bordeaux. L'allée des Faiseuses d'anges. Quelque chose de mystique, intime et terrible créait une aura dans ce cul-de-sac qui tenait éloigné quiconque n'avait pas à faire avec les dames au pudique et fatal savoir. Les filles et femmes qui y pénétraient se fondaient dans l'ombre des murs et, le temps de s'approcher d'une des Faiseuses d'anges, celle-ci sans un mot l'emportait à l'écart et toutes deux semblaient alors se fondre dans un passage invisible des parois moisies. .
Un souffle étrange s'exhalait de la rue, et après un instant d'interdiction, il osa un pas vers elle. Aussitôt un vieillard aux larges épaules lui attrapa le bras et le tira légèrement en arrière.
- Hé, gamin. N'entre pas.
Rivaï l'ignora et se débarrassa de sa poigne, s'avançant pour interpeller une des femmes.
- Squirrel ! Vous avez vu Sq… Une fille, sans jambes, avec la peau brune ! Vous l'avez vue ?
Seul le silence lui répondit. Elles l'ignoraient, restant sourde à tout ce qui n'était pas une supplique implorant leurs soins. Exaspéré, Rivaï brava l'interdit et pénétra franchement dans la ruelle, empoignant une des Faiseuse d'anges.
- Est-ce que vous l'avez vue ? aboya-t-il, les yeux allumés.
Plus pour se débarrasser de ce bout de mâle bruyant que cédant à la pression qu'il exerçait sur elles, l'une d'elles répondit :
- Ça n'a pas à être dit. Pas ici. Peut-être que celles d'entre nous qui se trouvent aux crématoriums à l'heure qu'il est peuvent te dire s'ils l'ont vue.
Rivaï avait déjà disparu. Les fours crématoires jouxtaient presque la ruelle et il percuta presque le grand mur de briques rouges au détour d'une bâtisse. Ses yeux repérèrent aussitôt le fichu bordeaux d'une des ouvrières ombrageuse.
- Grand-mère ! la héla-t-il brusquement en lui attrapant le bras – il lui sembla tout décharné, sa main faisait sans mal le tour du membre osseux. Une fille ! Défigurée, sans jambes, tu…
- Ôte-toi de là, coupa la vieillarde. Qui que tu cherches, tu vois bien que je n'ai personne avec moi.
Rivaï se tut, le cœur au bord des lèvres, lorsqu'il remarqua le paquetage que tenait la vielle femme. Il ne remarquait pas la poigne qu'il exerçait toujours sur son bras exsangue, que ses yeux dévisageaient avec une horreur muette et grandissante. Le panier tapissé de linges enduits d'alcool dans lesquels elles transportaient les petits fardeaux qu'elles extrayaient des femmes, pendu à son bras. Les draps trempés de sang. La besace pleine de linge, d'aiguilles, de flacons dont les contenants stupéfiants exhalaient une odeur anesthésiante.
L'odeur. L'odeur de ces drogues, mêlée à celle de la pierre de savon qu'utilisaient les Faiseuses d'anges pour laver le linge souillé. L'odeur du sang, âcre, écœurante, ainsi que celle de chair brûlée et de cire organique qui émanait des fours. Et l'odeur de la pourriture. Cette pourriture surgie de nulle part, surgie de partout, du sol, de l'air, de la fumée des fours, de cette vieille femme, de lui-même.
Mais au milieu de l'attirail de l'infirmière auquel il ne prêtait pas attention, ce qui lui figeait la vie sous la peau et qu'il ne pouvait quitter des yeux était un repli sombre. Cette cape verte. Une vieille cape militaire, usée sans jamais avoir vu le champ de bataille, reconnaissable entre mille avec ses deux ailes biscornues étrangement déployées, cousues avec fantaisie.
Il ne sut pas bien s'il la prit de force des mains de la vieille, ou si celle-ci le lui rendit avec compréhension.
- Elles veulent faire ça toutes seules, expliqua la vieille femme. C'est quand elles réalisent qu'elles n'arrivent à rien qu'elles viennent nous trouver, et c'est parfois difficile de rattraper du mauvais travail. On fait ce qu'on peut.
Rivaï n'écoutait pas. Ou plutôt, il entendait tout en refusant d'assimiler ce que lui disait la vieille décrocheuse, qui déjà s'éloignait et disparaissait dans sa rue. Une fois qu'il eut la cape dans les bras, il lui sembla qu'elle pesait mille plombs. Ses jambes se dérobèrent et, adossé à un pilier, il se laissa glisser le long de la paroi et resta assis au pied de l'immense stalagmite, un vrombissement insoutenable vrillant ses tempes.
Il resta longuement immobile face aux fours sans chercher à y entrer, la cape molle et froissée entre les bras, comme morte. Il ne savait pas très bien ce qu'il attendait. Mais quand une nouvelle flambée fit rougeoyer les soupiraux, signe que d'autres cadavres venaient rôtir sur les cendres de ceux qui avaient dû finir d'être consumés, il tourna lentement les talons et s'éloigna dans la cité noire.
xXxXx
Erwin fixa l'immense horloge, aisément visible au sommet du beffroi surplombant la grand'place. La grande aiguille de fer fit un petit pas de côté et huit heures résonnèrent. Le doux frou-frou des rues s'était apaisé, comme une eau en ébullition retirée du feu et qui retrouverait son calme. La fin de saison baignait le ciel d'une douce pénombre et aux terrasses, seules les places collées aux torches étaient occupées. Erwin se gratta la nuque, regarda à droite, à gauche : toujours rien. Il piétina doucement sur place, fit demi-tour et manqua de percuter Rivaï, qui semblait avoir poussé droit derrière lui sans qu'il l'ait senti.
- Je croyais que tu ne viendrais pas, le salua-t-il avec un sourire faussement accusateur.
Il s'interrompit en remarquant l'expression du brun qui semblait plus fermé que jamais, comme si les trois Murs le ceignaient et le séparaient du reste du monde. Le gris de ses yeux était étrangement flou, et ses lèvres hermétiquement closes. Il semblait être lui-même un rempart contre n'importe quoi cherchant à l'atteindre, mais Erwin osa, la voix sans doute empreinte de plus de tracas et d'intérêt qu'il ne l'aurait fallu.
- Tout va bien ?
Le brun hocha la tête sans vraiment le regarder, et le soldat allait lui proposer de reporter le rendez-vous si quelque chose le contrariait, mais il n'en fit rien. Rivaï lui répondrait que s'il s'était donné la peine de venir, ce n'était pas pour annuler au dernier moment, bordel de merde. S'il n'avait pas voulu venir, il ne serait pas là. Lui faire la courtoisie d'une proposition de désistement serait sans aucun doute accueilli avec un « Tch » méprisant.
- Où va-t-on ? demanda finalement le brun d'une voix légèrement enrouée.
- Comme je te l'avais dit, je pensais qu'on pourrait manger un bout ensemble un de ces jours. Tu me suis ?
Ils marchèrent quelques minutes en silence, et Erwin les fit arrêter au niveau de la terrasse d'une brasserie à la devanture colorée. Le soldat avait compris depuis un moment que les hypocrisies bourgeoises exaspéraient particulièrement Rivaï, aussi n'avait-il pas fait trop de manières dans le choix de leur lieu de restauration. Il avait ainsi préféré une petite brasserie confortable et sans vanité, mais réputée pour la générosité de ses assiettes.
D'ailleurs, les vêtements du garçon, bien qu'étonnamment propres et bien tenus pour un habitant du souterrain, laissaient à la lumière de la ville de la surface apparaître les coutures des reprises et des raccommodassions rapiécés, quelques vieilles taches incrustées dans la toile, l'usure des tissus.
Ils s'assirent, et Erwin remarqua que malgré son air absent, Rivaï continuait de lancer des regards alertes autour de lui, toisant les passants qui déambulaient un peu trop près, les passereaux qui voletaient au-dessus de la terrasse, les clients bavards. En d'autres circonstances, Rivaï aurait silencieusement jugé leur insouciance, leur inconscience presque, à agir de manière si paisible alors qu'il serait si facile à un malfrat de les dépouiller, ou même de leur rompre le cou. Mais la légèreté de l'atmosphère, l'inconséquence des habitants, les effluves de la rue et les arômes de pain et de grillades émanant des cuisines ricochaient sur Rivaï sans pénétrer la gangue de tétanie qui l'isolait de son environnement.
Erwin observait son camarade de table en silence, mais ne posa pas la moindre question. Il interpella le serveur et leur commanda deux boissons, qui se posèrent sur leur table quelques minutes après. Après une gorgée, le soldat se redressa sur sa chaise pour s'accouder à la table, et brisa le silence en déclarant :
- Tu te souviens de ton soldat, cet homme à la peau sombre et aux cheveux clairs que tu m'avais demandé d'identifier ?
Rivaï hocha vaguement la tête. Il savait ce qu'allait lui annoncer Erwin : que ce soldat était mort. Cela n'avait plus la moindre importance à présent.
- Ça n'a pas été facile de le retrouver dans nos listes. Il est mort au combat, annonça Erwin, comme attendu. Il y a près de trois ans de cela.
À ces mots, les pupilles de Rivaï s'étrécirent, et le soldat interpréta son léger tressaillement comme dû à la funeste nouvelle, mais c'était la seconde partie de la déclaration qui secoua le brun.
Trois ans. Trois ans que cet homme n'existait plus. Squirrel avait été foudroyée par le pressentiment et le chagrin il y avait à peine cinq mois. Comment était-ce possible ?
- Comment s'appelait-il ? demanda Rivaï d'une voix absente.
- Kalim Asmar. Il n'avait plus de famille, à part une sœur infirme nommée Zéneth à qui l'institution militaire versait une petite somme d'argent. Le délai de « dédommagement » a pris fin il y a quelques mois.
Rivaï ne répondit pas et plus aucun signe extérieur ne trahit la moindre réaction. Mais cette nouvelle lui serrait le cœur. Squirrel, qui n'avait jamais su lui donner son vrai nom – Zéneth, hein –, cette illuminée merveilleuse, cette fée aux mains et à l'esprit empreints de magie et d'instincts mystérieux, s'était lourdement fourvoyée. Elle avait pleuré il y a quelques mois la mort d'un frère décédé en vérité des années auparavant. Ses sensations, ses intuitions, tout se révélait faux. Elle n'était donc qu'une folle éplorée, dénuée de la moindre perception transcendante. Quelle ironique coïncidence qu'à son pressentiment raté avait succédé l'arrêt de l'envoi d'argent, l'enfonçant dans la confirmation que son frère n'existait plus. Cela faisait bien longtemps qu'il avait eu le temps de pourrir, le pauvre bougre, bien longtemps qu'il ne lui envoyait plus rien ! Et ces sommes d'argent qu'elle recevait, elles lui venaient bien de lui. Oh oui, c'était son cadavre qi les lui envoyait. Voilà le dédommagement que l'armée lui faisait.
- Je ne suis pas en droit ni en mesure d'étayer cette description, continua Erwin à propos du soldat dénommé Kalim. Voilà tout ce que je peux te dire.
- Merci, répondit Rivaï, les yeux dans le vide, avec un hochement de tête. C'est suffisant.
- Vraiment… ?
Rivaï sembla se murer dans une réflexion opaque et lorsque le serveur s'approcha pour leur demander ce qu'ils souhaitaient, le brun lança un regard de travers sur sa gauche et désigna l'assiette d'un client deux tables plus loin, savourant un ragoût ressemblant plus à une plâtrée formidable de purée, légumes bouillis et viande hachée assaisonnée d'une épaisse sauce luisante.
- Tu es sûr, Rivaï ? prévint Erwin, ne sachant s'il devait se sentir amusé de l'avidité du jeune homme, ou troublé par son comportement singulier. C'est une sacrée assiette.
Rivaï eut un mouvement vague – un haussement d'épaules, ou un hochement de tête, Erwin ne fut pas sûr – et le serveur prit la commande gargantuesque, ainsi que celle d'Erwin qui, plus humble, avait demandé une simple marinade de truite. Les plats arrivèrent et le serveur posa l'assiette surchargée devant Rivaï.
Le blond amorça à peine un mouvement vers son plat que, tout juste sa commande eût-elle été posée devant son nez, Rivaï, dédaignant ses couverts, avança les mains vers la nourriture et l'attrapa avec les doigts, portant un mélange de purée et de viande à sa bouche et l'engloutissant aussi sec.
Le geste de fourchette d'Erwin resta suspendu en l'air, un ridicule morceau de poisson harponné au bout tandis que le brun mâchait grossièrement et engloutissait sa bouchée. Après un moment de stupeur, Erwin réussit à articuler :
- Rivaï ?
Le menton, le nez, les joues poisseuses, les mains dégoulinantes de sauce jusqu'aux coudes, le garçon sembla sourd. Rivaï qui derrière ses manières rudes et rustiques, préservait une sorte d'attention précieuse à la propreté des choses qu'il avait vite remarquée depuis leurs premières rencontres, se barbouillait à présent sans y prêter attention le visage de sauce grasse en enfournant sa nourriture comme s'il cherchait à la faire expressément disparaître. Par poignées, il se remplissait la bouche, mastiquait primitivement, avalait à peine que déjà il engloutissait un nouveau morceau trop gros pour lui, laissant le jus et l'excédent de nourriture lui couler sur le menton.
Erwin fronça les sourcils, une lueur soucieuse assombrissant son regard.
- Rivaï, arrête.
Le jeune homme ne sembla même pas l'entendre. Arrêter… Ha, et pourquoi ? Parce que les autres nous regardent ? Parce qu'ils te voient en présence d'un sauvage ? Qu'ils regardent, Erwin. Qu'ils s'emplissent les yeux du spectacle. Sache que c'est bien la dernière chose qui m'importe. Vraiment… c'est la dernière chose.
Le soldat l'appela encore, mais le brun n'y prêta pas plus attention. Il n'avait jamais autant mangé. Son estomac, habitué aux quantités de survie, lui donnait déjà l'impression d'être bourré à craquer, mais qu'importait.
Il balaya la main qu'avançait Erwin vers lui, et gardait le nez dans son ragout, s'obstinant à ingurgiter toujours plus de nourriture, la mâchant de moins en moins et en enfournant toujours plus. La terrible assiette fut presque vidée en moins d'une minute mais Rivaï, la tête cuisant de l'intérieur d'un turbulent orage et les sens obstrués, se sentit arraché à sa chaise. Erwin lui avait empoigné fermement le bras, et après avoir laissé son paiement sous son assiette, il entraîna sans ménagement le garçon derrière lui.
En moins de temps qu'il n'en fallut à Rivaï pour se ressaisir, ils se calèrent dans l'angle d'une ruelle loin des avenues fréquentées.
Rivaï resta immobile, adossé au mur, tête baissée. Les mèches noires retombant sur son front voilaient son regard aux yeux d'Erwin mais ce dernier devinait la turbulence des pupilles grises. Sa mâchoire était encore barbouillée de jus de viande et de purée, mais il n'esquissa pas un geste pour essuyer la sauce grasse dégoulinant de son menton.
Erwin s'adossa au mur d'en face, les séparant d'à peine plus deux mètres, et demanda sur un ton tranquille :
- Qu'est-ce qu'il t'arrive, Rivaï ?
Le brun garda le silence, mais une tension crispa ses épaules. Le soldat fit de même, continuant de fixer Rivaï, avec une sorte de bienveillance qui empêchait que son regard ne pesa trop lourdement sur lui. Ce qu'il voyait, c'était que Rivaï semblait prêt à imploser. Il n'avait plus rien à voir avec ce fauve tout en crocs et en fureur létale qu'il avait contemplé et affronté, plus rien à voir non plus avec cet individu fier et tranquille qui lui avait fait visité le souterrain. Il paraissait à cet instant comme broyé jusqu'à la moelle, fracturé en une multitude de fissures qui n'apparaissaient pas en surface. Et pourtant, pour protéger cette masse friable, il avait érigé une cuirasse épaisse et impénétrable qui hérissait une couche d'épines autour de lui, empêchait même qu'on s'apitoie sur son sort, qu'on tende la main vers lui sans s'y blesser jusqu'au sang. Erwin ne pouvait que regarder en silence cet animal blessé protégé par son armure factice, qu'il avait lui-même grotesquement à grande poignées de nourriture.
Le soldat plongea la main dans sa poche et en sortit un mouchoir immaculé, qu'il tendit sans un mot au jeune homme. Celui-ci n'esquissa d'abord pas un geste, puis, ignorant le tissu que lui présentait le soldat, il s'essuya le menton du revers de la main, ôtant le plus gros de la salissure lui colorant la peau de ruissellement coloré. Une fois grossièrement nettoyé, il ouvrit la bouche sans relever la tête, comme prêt à dire quelque chose. Mais ce quelque chose s'étouffa au fond de sa poitrine et Erwin le vit refermer les lèvres et se redresser. Il leva le poing et sembla ne pas savoir quoi en faire avant de le tapoter sur le thorax du soldat, là où s'effectuait le salut militaire.
- Surveille tes arrières.
Rien de plus. Il se détourna, laissant Erwin planté dans la petite rue pour s'enfoncer vers ce qui semblait être un cul de sac, déchiré dans l'angle du mur par une brèche noire. Rivaï s'arrêta quelques instants et lança d'une voix pâteuse :
- Merci pour le repas, Erwin.
Et avant que le soldat ne puisse réagir, il disparut dans l'étroitesse obscure du passage, laissant Erwin et la clarté du jour derrière lui.
Lorsque la cité noire se déploya autour de lui de nouveau, il lui sembla respirer enfin. Mais c'était cet air vicié, saturé de puanteur qui seul semblait pouvoir emplir ses poumons, comme s'il n'était capable de vivre que par l'atmosphère dégueulasse du souterrain.
Il fit quelques pas au hasard et s'appuya contre la roche. Tout son corps était d'une lourdeur écrasante, pourtant une fébrilité horripilante lui hérissait la peau. À son poignet gauche, le contact du bracelet lui donnait l'impression de le brûler. Il n'y prenait plus garde, à cette tresse rose nouée à son poignet, et se rappeler de son existence le secoua. Il leva la main et eut presque l'impression de discerner une légère marque brûlée là où les fils tissés, pourtant assez lâches pour ne pas le serrer, le touchaient. Le cœur roulant dans sa poitrine comme un galet malmené par un mauvais remous, Rivaï se sentit parcouru par une décharge de colère sourde et, dégainant son couteau, il glissa la lame entre son poignet et le fichu bracelet, prêt à le couper net. Il marqua une pause d'une seconde à peine, une seconde de trop, quand une nausée violente le secoua, interrompant son geste. Il desserra sa prise sur le couteau et se retourna pour s'appuyer au mur lorsque le haut-le-cœur le fit vomir la quasi-totalité du ragout gargantuesque dont il s'était bâfré. Haletant, le front appuyé contre la roche humide et la vue floutée par la violence de l'expulsion, il ferma les yeux avec force, fronçant si fort les sourcils qu'il en ressentait un point douloureux dans le crâne. Ses mâchoires serrées et son œsophage, semblable à un long serpent acide, lui faisaient mal. Il resta ainsi quelques secondes à peine, avant d'entrouvrir les paupières.
- Arrête tes gamineries, souffla-t-il d'une voix rauque. Debout, allez.
Il se releva, rangea le couteau à sa ceinture sans plus oser regarder le bracelet toujours noué à son poignet, et s'enfonça dans les ruelles de la ville. Il se dirigea vers le QG sans y rencontrer plus de deux ou trois hommes de service qui ne prêtèrent pas attention à lui. Il alla se rincer la bouche à l'évier et ceux qui tournèrent la tête à ce moment le virent se frotter les mains avec acharnement sous l'eau glacée. Après dix minutes de ce manège, il descendit à la cave s'emparer de son harnais de manœuvre tridimensionnelle, ressortit et quelques instants plus tard, se retrouvait dans les airs. Les hauteurs de la cité lui semblaient être une contrée aussi isolée que les plaines au-delà des Murs. Un endroit où les humains ne grouillaient pas, où hélas leur odeur exécrable se condensait, mais qui restait vierge de toute présence. Voilà ce dont il avait besoin. Se retrouver loin d'eux, s'enfuir, être seul, et laisser le vent lui fouetter le visage sans pitié et lui faire perdre la tête, lui brûler le nez et surpasser cette odeur de chair brûlée, cette puanteur grasse qu'il sentait par vagues immondes, comme s'il stagnait encore à la pleine fumée des fours.
La première – et unique – fois qu'il avait volé en-dehors de la grande salle froide d'entraînement, c'était lors de leur échappée avec Squirrel, lorsqu'ils avaient dû fuir par les airs les hommes de main de l'Egoule. Comme ce souvenir résonnait étrangement en lui… Il se rappelait avec précision de chaque sensation. Celle de la frustration amère du combat évité, celle de l'inquiétude pour la vie de Squirrel, du stress face au vide qu'il devait dompter, et puis, croissante, s'amplifiant de plus en plus, celle d'une ivresse inconnue qui lui avait gonflé le cœur et les poumons tandis qu'il bondissait de toit en toit, volait presque entre les piliers, rebondissait sur l'air lui-même. Il se souvenait du poids de Squirrel dans son dos, et comme cela l'avait d'abord déséquilibré et gêné.
Aujourd'hui il ne la portait pas, et cette absence, ce vide dans son dos pesait plus lourd que jamais.
L'air lacérait ses joues, lui séchait les yeux, lui glaçait la gorge, lui fouettait le cœur. Et pourtant, il sembla à Rivaï que l'odeur de la pourriture envahissant ses sinus ne se laissait pas chasser. Jamais elle ne le pourrait après tout. Cette putréfaction, cette décomposition éternelle le détruisait de l'intérieur. Plus que jamais, il la sentait émaner de lui. Aussi, il eut l'impression de se découvrir peu à peu un nouveau sens lorsque l'immonde effluve se dilua. Alors qu'il défiait les airs, les déchirait, les chevauchait, de pilier en pilier, de hauteur en hauteur, quelque chose chassait cette puanteur qui ne le quittait jamais de l'intérieur. Et il se sentit… respirer. D'une manière qu'il n'avait jamais connue. Son dos vide lui donnait froid, sa poitrine le brûlait, mais il respirait.
Et, comme rythmée par cette respiration nouvelle qui lui vivifiait le sang, il effectuait le chemin en tous sens, sans jamais repasser deux fois par la même voie, empruntait mille et une routes aériennes invisibles. Papillon de nuit frénétique emprisonné et se heurtant aux parois de sa cage, bête folle et avide d'un air pur qu'elle ne trouvait pas.
L'habitude qu'il avait prise de n'utiliser que très peu la propulsion du gaz sollicitait ardemment ses muscles et une légère douleur dans sa jambe gauche fragilisée le rappela à l'ordre lorsque, manœuvrant furieusement par-dessus une cheminée, il perdit un peu l'équilibre et dût atterrir en catastrophe, dérapant sur le toit de tuiles. Le souffle court, il s'apprêta à repartir aussitôt mais fut interrompu par le spectacle qu'il surplombait. Rien de plus que l'étendue boursouflée des toits biscornus de la cité, pareille à un troupeau de bêtes hérissées et immobiles dans la pénombre. Rien de plus que ce dans quoi il avait toujours vécu, ce qu'il avait toujours vu. Le terrier immonde.
Ces générations de truands, de vauriens, de mord-la-mort et de meurt-la-faim, de crèves-misère que le Sort, sous le coup d'un mauvais coup, plantait dans le ventre des femmes et que l'existence dispersait aux quatre coins de la cité noire, par grosses poignées grasses, et laissait pousser au hasard puis pourrir sur place. Tout était laid, et puant, et répugnant, ça l'avait toujours été, il l'avait toujours su. Mais à présent qu'il n'y avait plus Squirrel dans ce trou ordurier, l'immondice de la cité lui remontait au cœur, lui éclaboussait le visage. Les éclats salvateurs qui faisaient que cette cité était sa terre et son foyer malgré tout, Aleb, le braves connaissances des rues, Mésange, les soirées de pain et les jours de printemps qui réchauffaient lentement les roches, le feu et Kô, tout cela semblait épars, noyé de boue. Il lui semblait devoir replonger dans la grande citerne d'eau noire qui l'avait mené au niveau inférieur, nager furieusement jusqu'au fond, à s'en exploser les poumons et la cervelle, pour les retrouver dans cette obscurité dégueulasse. Et toute la laideur, la foison de saloperies du souterrain lui paraissaient plus ternes à présent qu'il n'abritait plus, quelque part en son sein, cette petite lueur rousse, cet oiseau de vie, de vent, de feu, cet oiseau chanteur tout ébouriffé, cet oiseau estropié et qui n'avait jamais eu besoin que d'une paire d'ailes mal cousues sur une vieille cape pour s'envoler au-delà de ces bas-fonds. Squirrel était morte et il ne restait que le reste, plus noir et plus sale que jamais.
Et Rivaï était pris d'une telle rage soudain contre cet Univers morbide, pervers, vicié des maux humains qu'Il laissait macérer dans ce trou glacé, qu'il en sentait quelque chose enfler dans sa poitrine, comme cherchant à écarteler ses côtes, le craqueler, pour jaillir au-dehors. Un rugissement de révolte et fureur qui bouillonnait dans ses viscères, mais restait bloqué dans sa gorge.
Comme il serait simple de mettre fin à ce cycle malsain de la vie. Il n'y avait qu'à tout raser, tout détruire, brûler ce souterrain comme un terrier de vipères, crever cet abcès immonde et purulent. Et peut-être que des entrailles béants de la terre, abreuvée du sang tourné des hommes, naîtrait quelque chose. Quelque chose de simple, quelque chose de sain, quelque chose d'autre. Quelque chose qui ne ressemblerait pas aux massacres, aux ordures, aux humiliations. Dans sa soudaine rage nihiliste, Rivaï se sentait les mains frémissantes et les viscères brûlants de voir à ses pieds s'étendre cette porcherie humaine qu'il serait si simple de faire brûler, ou de broyer sous les rochers qui étaient son ciel.
Si seulement ce peuple de lâches avait eu par le passé la bravoure de se révolter et qu'ils avaient alors été réprimés par l'armée, au moins la population d'aujourd'hui pourrait grouiller paisiblement, assurée qu'elle était retenue ici par une puissance supérieure et invincible, dans le sanglant souvenir de cette rébellion dont le glorieux échec aurait marqué les esprits et aurait auréolé les habitants du souterrain d'une bravoure ancestrale, encore vive dans les souvenirs mais éteinte par la fatalité. Le poids du pouvoir les contenant enfermés ici serait l'excuse asservissant leur dignité dans un état comateux, si seulement une fois, une seule fois dans l'Histoire honteuse de cette cité sans vie et sans évènements, le désir de se révolter, une pulsion de fierté, d'honneur et de liberté les avait fait affluer vers les passages, se répandre dans les rues de la surface, se mêler aux peuples du dessus, s'arracher au joug de la ségrégation. Que cette tentative ait été vaine et étouffée dans le sang aurait été une bien belle excuse pour rester ici à croupir. Mais personne n'avait jamais d'excuses, voilà ce que Rivaï avait toujours pensé, voilà ce qu'il avait dit à Squirrel. Jamais d'excuses.
Et ce troupeau déchu n'était qu'un peuple de brigands, de voleurs, de meurtriers, d'ouvriers exsangues et mécanisés par la besogne, aux yeux et aux bronches pénétrés de suie, qui se mêlaient à des crapules ayant tué père et mère pour leur vendre la peau. Des porcs se vautrant dans la fange et ne se souciant pas de se nourrir d'une chair semblable à la leur. Des bêtes, dotées de moins de sensibilité encore que les chiens, et qui était odieux autant qu'ils manquaient de dignité. Lui qui avait craché à Erwin qu'en péteux de la surface, il ne connaissait rien de la dignité humaine ou de la liberté intrinsèque, il ne trouvait à cet instant rien de moins digne et de moins libre que cette tanière dans laquelle il avait poussé.
Lui-même était né ainsi. Bravant les milliers d'improbabilités, une fusion fortuite avait engendré la cellule initiale qui devait le former. Une mauvaise graine, plantée par mégarde dans la fange, et qui avait envers et contre tout bourgeonné à travers la croûte aride et puante du sol. Puis, livrée à elle-même, s'était développée, pouce par pousse, pousse par pouce. Une herbe vivace poussant à l'arrache, sans fleur et sans couleur, dans l'odeur de putréfaction de la cité. Cette puanteur pourrie qui émanait de partout en général, et de lui en particulier, et qui manquait encore de le faire étouffer à chaque inspiration maintenant qu'il ne volait plus.
Et malgré le cuir qui lui rigidifiait le cœur et le corps, malgré sa fureur nihiliste l'embrasant et le faisant trembler de rage face à ce royaume sans valeur, malgré le tumulte pandémoniaque de son esprit, l'image de Squirrel persistait et sa poitrine se serra violemment. Il s'était toujours demandé pourquoi l'humanité persistait à proliférer dans ce sous-sol alors que rien ne donnait envie d'y perpétuer la vie, mais il s'avérait bien qu'il n'y avait besoin qu'un de quelques instants pour la faire jaillir dans le ventre des femmes. Une connerie. Sans doute Squirrel avait-elle eu raison. Mais elle avait eu tort de mourir. Voilà quelle était la fureur profonde de Rivaï. Il la haïssait d'avoir disparue à jamais, pour une bêtise qui leur avait duré un instant. Il enrageait contre elle, elle qui semblait transcender les grandes lois de la Nature et de la vie, d'avoir cessé d'exister, tout simplement. Squirrel n'existait plus. La seule pensée de concevoir le reste, la suite, l'avenir – comme ce mot sonnait faux et ironique – sans elle lui rongeait l'âme. Il ne saurait jamais la formule secrète qu'elle lui avait murmuré sur le cœur, ce cœur qu'elle avait regardé de son grand œil aveugle, sans voir le tatouage sinistre le cachant. Les yeux de Squirrel avaient toujours su voir l'essentiel.
Les jours suivants, Rivaï reprit proprement l'entraînement à la salle, sans un mot, l'air sombre et la manœuvre acérée. Il y passait ses journées, ses nuits, pulvérisait les cibles toujours mieux dissimulées et toujours plus hors d'atteintes, tourbillonnait comme un trublion fou, un orage en cage qu'Herzéphyr contemplait en secret, assuré d'avoir face à lui la croissance de sa plus féroce bête de guerre. Le matin lorsqu'il arrivait, le soir alors qu'il repartait, Rivaï était là. La Dague pouvait apparaître à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, il lui semblait toujours trouver Rivaï harnaché et voltigeant. De longues semaines s'écoulèrent ainsi. Le brun ne semblait plus vivre que par les mouvements de la manœuvre, pareil à un poisson qui se noierait s'il se trouvait amputé des nageoires, condamné à couler et s'asphyxier par sa paralysie. Personne ne venait lui chercher des noises et à vrai dire, hormis les boss, tout le monde l'oublia un peu. Il semblait qu'il se fondait complètement avec son équipement, ses grappins, son propulseur, et qu'il n'était plus qu'une chimère curieuse, un monstre modifié s'agitant au sous-sol du pigeonnier.
Il n'ôtait son équipement que pour se laver. Avec une frénésie silencieuse, toutes les huit heures environ, il se retirait dans la salle d'eau précaire – quoi qu'en état décent – du pigeonnier, retirait les sangles qui laissaient sur sa peau des zébrures violacées qu'il ne sentait plus, et se frottait à l'eau glacée et au mauvais savon avant de s'harnacher de nouveau et retourner encore dans la salle, s'imbriquant lui-même dans un cercle sans fin d'envols ininterrompus.
C'était la dernière ligne droite, et il avait intérêt à la terminer d'une traite, sans perdre de temps en pauses.
Juste une fois, alors, qu'il descendait les escaliers de la tour du pigeonnier, revenant de sa toilette et passant devant une petite meurtrière donnant sur la cité, un son lui parvint. Une mélodie, qu'il reconnut sans mal. Aleb devait passer non loin, harmonica aux lèvres, se rendant à l'usine. Rivaï ne vit pas son ami, ne le chercha pas des yeux à vrai dire. Il s'adossa à la roche et attendit que la musique s'éloigne. Il avait parfaitement entendu : l'instrument sonnait faux. Aleb avait encore dû l'abîmer, à force de le traîner partout. Et lorsque le brun reprit son entraînement, la mélodie jouée par Al lui restait en tête, rythmant ses manœuvres, l'entêtant dans la persistance de ce petit son grinçant qu'il avait perçu chez l'instrument.
Aussi, un jour que, craignant de le voir finir par claquer en plein vol, Herzéphyr lui avait ordonné de se reposer ne serait-ce que le temps d'une après-midi, le jeune homme en profita pour se faufiler jusqu'à son ancienne cabane. Persuadé de ne pas y trouver Aleb à cette heure. Il chercha dans les placards l'harmonica mais de toute évidence, le roux l'avait encore gardé sur lui. Pestant, Rivaï s'apprêta à quitter les lieux quand la porte s'ouvrit.
- Yo, lâcha Aleb en le voyant, sans avoir l'air surpris.
- …Salut, répondit Rivaï, pris au dépourvu.
Cela faisait plus d'un mois qu'ils ne s'étaient pas vus, mais avec un naturel déconcertant,Al s'approcha et lui ébouriffa les cheveux, avant de poser son manteau dans un coin. Rivaï le vit épousseter machinalement le dessus du buffet, une vieille habitude que le roux avait prise avec le temps, contaminé par la maniaquerie de celui qui avait été son protecteur colocataire. Rivaï ne savait trop que faire. Il n'avait aucune envie de voir Aleb – ou plutôt si, il en ressentait l'irrésistible désir – mais ces semaines passées coupé de tout après la mot de Squirrel lui avait donné l'impression d'évoluer en parallèle du monde, sans lui. Se laisser atteindre par la sérénité délectable qu'il l'envahissait chaque fois qu'il se trouvait avec Aleb lui semblait l'effet d'un retour à zéro, une rechute dans l'existence ordinaire. Et pour finir ce qu'il avait commencé, il devait à tout prix rester hors de son existence habituelle. Côtoyer Squirrel avait été trop perturbant, il ne devait plus se laisser agripper par d'autres distractions. Cependant, trop spontanément, le brun sortit de sous sa veste deux bières qu'il avait subtilisé au QG. Il avait eu l'intention de les laisser sur la table, en cadeau au roux, avant son retour.
- Oh, sourit ce dernier. Une offre qui mérite d'être accompagnée d'un festin.
Il sortit du placard un palet de lard séché et quelques poires molles qu'il laissa rouler sur la table, se coupant une tranche de charcuterie avant de lancer le palet à son ami, grignotant debout en le lorgnant du coin de l'œil, une curiosité prudente lui éclairant la pupille.
- Elle est passée où, ta petite colocataire borgne ? finit-il par demander en voyant Rivaï se contenter de mordre dans une poire tout en piétinant sur place, comme pressé de se faire la malle. Tu l'as ramenée dans un autre nid d'amour ? Si ça ne m'avait pas fait de l'air, j'aurais été vexé que tu dénigres mon logis pour un autre.
Rivaï ne répondit pas, mais Aleb insista avec un grincement de dents.
- Tu aurais pu me prévenir quand même, connard. Un jour tu débarques à l'arrache en me fourrant ta copine dans les pattes, et quelques jours après, vous disparaissez tous les deux sans laisser de traces. Je dis pas que retrouver le calme dans la tanière m'a déplu, mais quand même. Je suis pas un tenancier d'auberge.
Rivaï ne répondit rien. Il avait bien conscience d'avoir abusé de la disponibilité de son ami, et il comprenait l'agacement de ce dernier. Alors qu'il devait les héberger tous les deux, il avait dû rentrer ce soir-là et ne trouver nulle trace de Squirrel ni de Rivaï, et celui-ci était resté envolé depuis tout ce temps, sans daigner l'informer de ce qu'il se passait. Le brun n'en avait à vrai dire eu ni l'énergie ni l'intérêt. Il avait préféré se jeter à corps perdu dans lamanœuvre aérienne, souffler Squirrel hors de ses pensées. Il avait paru de plus en plus vain de baragouiner auprès d'Aleb quelque vague excuse fumeuse, et lui défiler l'histoire sinistre et stupide de la disparition de la jeune femme clouait de lassitude les lèvres de Rivaï. Lui et Al ne s'étaient jamais encombrés de confidences. Ils aimaient se raconter leurs aventures quand elles en valaient la peine, ou bien pour passer le temps à deux. Ils ne jouaient les curieux face à une cachotterie de l'autre que par taquinerie négligente. Mais Aleb savait que cette affaire-là n'avait rien d'anodin et dans tout le capharnaüm des maques dans lesquelles le brun s'était retrouvé, celle-ci ne l'avait pas laissé indemne. Sa simple curiosité s'associait à son léger agacement face à l'attitude fuyante de Rivaï, décidément pressé de filer, et du coup le désir buté d'Aleb de le retenir. Pourtant Rivaï répondit, tranquille.
- Elle est morte. Une connerie.
- Ah.
Aleb but une gorgée, se remémorant le comportement de la jeune femme la dernière fois qu'il l'avait vue et quittée, tremblant sur le sol de la salle de bains. Rivaï ne sut ce qu'il se passait dans son esprit, mais Aleb resta pensif quelques secondes, tournant sa gorgée de bière dans la bouche avant de finir par l'avaler.
Aleb n'avait que faire de Squirrel, il le savait, mais le roux savait aussi qu'elle et Rivaï avaient partagé des moments qui lui échappaient, et qu'elle était – avait été – d'une certaine manière chère au brun. Il n'exprima cependant aucune compassion inutile et se contenta de finir sa bière. Il lança un bref regard à Rivaï, parce qu'il se souvenait des balbutiements de Squirrel lorsqu'il l'avait vue pour la dernière fois, tremblante sur le sol de la salle de bains. Il se souvenait d'en avoir assez saisi le sens pour comprendre le tourment de cette meurtrie de l'existence. Et après ? Ces choses-là arrivaient, elles faisaient partie des hasards qui perpétuaient la vie de cette cité à laquelle Rivaï l'avait lui-même éveillé. C'était bien bête de finir comme ça, c'est sûr. Il regardait Rivaï, cherchant à deviner à quel point les démons de la jeune femme l'avaient rongé lui aussi. Il regardait Rivaï, pour savoir ce qu'il ressentait, parce qu'au fond c'était un peu de sa faute sans vraiment l'être. Il regardait Rivaï et ils étaient tous les deux, seuls comme ils l'avaient toujours été avant, parce que Squirrel était morte et que c'était tout, elle n'était passée qu'en coup de vent entre leurs existences et s'était volatilisée. Aleb regardait Rivaï, mais ne disait rien, ne demanda aucune explication. « Pas de question, pas de réponses ». Ce n'était certainement pas là son affaire et à vrai dire, même s'il était piqué d'une certaine empathie, il voulait entendre parler de cette histoire et de Squirrel au minimum. Parce que même disparue, elle semblait encore là, comme si encore une fois par sa présence, Rivaï l'avait ramené avec lui dans la cabane. Et Aleb n'avait pas envie de voir ou sentir Squirrel. Il voulait juste Rivaï, et elle le gênait.
Il finit sa bière, invitant en bon camarade Rivaï à reprendre la sienne, histoire de se désaltérer le gosier après cette laconique conversation pleine de non-dits sur ce sujet lourds d'indélicatesses.
- Et du coup, finit par demander le roux, t'as traîné tout ce temps ? Je sais pas ce que t'as trouvé pour te changer les idées mais tu sais, si tu cherches à tâter du concret pour te déminer la tête, je peux toujours essayer de voir avec le patron si y a pas moyen d'insérer un gaillard entre deux autre à la fabrique. Ça t'occupera.
- Je suis pas désœuvré, ni démuni, remercia le garçon. Mais si tu le proposes, c'est que le travail ne file pas trop mal pour toi en ce moment hein ?
Il disait ça pour causer, mais s'impatientait au fond, oppressé, cherchant à regagner la porte. Quelque chose le gênait, un mauvais nerf lui battant la cervelle, lancinant une pensée entêtante qui croissait à mesure que le roux se rapprochait de lui.
- Ça se passe, répondit l'autre sur le même ton traînant. Je comble toujours mes heures d'usine avec les missions d'entretien des canalisations. Je m'y retrouve, tu vois, j'ai même trouvé moyen de me dénicher du lard.
Ils se fichaient tous deux de cette conversation. Tout ce que voulait Rivaï était filer, tout ce que voulait Aleb était le retenir. Il s'était rapproché en parlant, jusqu'à arriver aux côté de son ami, qui avait posé sa bière vide sur le buffet. Rivaï avait repéré l'harmonica, dans la poche intérieure de la veste de son ami. Il aurait été fort simple de le lui demander. Mais il était un voleur. Alors il prit un air faussement dédaigneux.
- Comment ça va, tes petites côtes de princesse, depuis ton passage à tabac ?
Disant cela, il lui donna un brusque coup en plein poitrine, du revers de la main. Le choc étouffa la réponse d'Aleb mais alors que Rivaï retirait sa main, le jeune homme roux sentit un frôlement sur sa poitrine. Interprétant mal ce furtif contact et sans même réaliser le tour que venait de lui jouer son ami, sans un mot, Aleb laissa traîner sa main sur les reins du jeune homme et Rivaï sentit ses doigts effleurer les sangles de l'équipement, sous sa chemise. Il se décala de quelques centimètres, comme si la main d'Aleb l'avait brûlé. Ce dernier avait l'habitude de leurs gamineries de chat et de souris et il n'en tint pas rigueur. Après tout, c'était Rivaï qui avait commencé. Il s'avança vers le brun afin de le faire reculer contre le mur, les yeux brillants sur sa frimousse de renard alors qu'il approchait son visage du sien. Parce que bordel, Squirrel n'avait aucune raison de les gêner et que Rivaï était fuyant, mais pas indifférent. Et Aleb le sentait bien.
- L'appétit vient en mangeant, souffla-t-il en réponse à la retenue du brun.
Rivaï soutint le regard du roux et pendant quelques secondes, il du mal à contrôler sa respiration et eut toutes les peines du monde à inspirer convenablement. Le visage impassible, il repoussa Al et s'éloigna.
- Je dois y aller.
Il se hâta vers la porte, mais la voix d'Aleb l'agrippa.
- Attends, attends ! le héla le roux avec un agacement évident. Qu'est-ce que tu es venu faire ici au juste ?
- …Récupérer deux-trois bricoles.
- Et alors, ça t'empêche de rester dix minutes ?
- Oui, je te l'ai dit, je dois y aller. Je dois faire vite.
- Tes mystérieuses occupations, hein ?
Le ton du roux piqua Rivaï. Il n'avait qu'à partir maintenant, rien ne l'en empêchait. Pourtant, il tourna la tête vers Aleb et rétorqua avec une légère verve qui le surprit lui-même.
- Pourquoi ?
- Oh, rien, ironisa Al. Je ne te vois pas pendant plusieurs semaines, je n'entends même pas parler de toi et tu te pointes comme une fleur… Je t'avoue que je suis un peu surpris.
- C'est quoi ça ? rétorqua Rivaï. Une scène de ménage ? Tu m'engueules ?
- Et si c'était le cas ? Parce que ouais, ça me fait un peu chier de te voir aussi indifférent alors qu'on n'a pas pu se voir depuis la St-Glin-glin.
Et le nerf qui titillait Rivaï électrisa avec précision ce qui le taraudait depuis quelques temps. Squirrel ne l'aurait jamais gêné dans l'accomplissement de ses plans, car elle savait tout, comprenait tout et se fichait de tout, à sa manière. Aleb ne savait rien mais au contraire, se mêlait de tout. Cette corde de chanvre grossière et épaisse, terriblement tenace, qui les maintenant l'un à l'autre, ce lien invisible qui toujours les ramenait à l'autre, les faisaient se télescoper, s'écraser chair contre chair, gênait Rivaï dans la réalisation de son projet contre le réseau et lui gravait dans la tête les faux accords de l'harmonica. Alors ce n'était pas si grave s'ils se brouillaient un peu. Ça lui donnerait du lâche.
- Je savais pas qu'on devait coordonner nos agendas, rétorqua alors Rivaï. Tu me fais chier, Al, arrête de vouloir toujours contrôler les rencontres.
- C'est vrai, Pââârdon Rivaï-sama, de vous importuner ! Je suis sûr qu'en fait t'es même pas venu ici volontairement hein ? Ça va être ma faute, d'avoir mis la piaule sur ton chemin et que tu t'y sois retrouvé malgré toi ?
- C'est quoi le souci ?
- Le souci c'est que ça m'a carrément perturbé et emmerdé de pas apercevoir le bout de ton nez pendant tout ce temps.
- Eh alors, t'as besoin d'être chaperonné ? Ou bien quoi, t'étais simplement frustré ? Tu peux pas te branler tout seul ?
Ces mots, cinglants, semblèrent glacer Aleb. Le brun savait qu'il était allé trop loin et mériterait une bonne droite, réalisant à quel point ses mots pouvaient être blessants. Il ne discernait pas très bien ce qui le poussait à se montrer si cassant avec son partenaire ni s'il pensait ce qu'il disait, mais il n'en montra rien et continua *son affaire*.
- Je parle pas que du sexe, Rivaï.
- Et tu parles de quoi alors ? Parce que, arrête-moi si je me trompe, mais on ne se doit rien. La raison pour laquelle on créchait régulièrement ensemble, c'est essentiellement pour ça. C'était plus pratique, non ?
Pas seulement, aurait aimé lui rétorquer Aleb, parce que le souvenir de toutes ces soirées désintéressées, juste pour le plaisir de passer du temps ensemble, le réconfort de se retrouver, de partager le fruit des trouvailles constituant un maigre repas, la chaleur qui les englobait lorsqu'ils étaient à deux au milieu du reste du monde tombant lentement en lambeaux, ça n'avait rien à voir avec quelques coucheries.
Mais Rivaï ne semblait même pas le remarquer.
- Tu piges pas que ce qui me chagrine, c'est la façon dont tu te comportes alors qu'on se retrouve ?
Ils avaient déjà eu des heurts, des différends qui les avaient montés nez contre nez et les avaient fait finir aux poings, à quelques verres cassés ou table renversée. Des engueulades anodines, quelques purges nécessaires pour alléger les liens. Entre deux torgnoles, les choses étaient remises au clair et tout n'en était que plus sain. Mais des disputes pareilles, jamais ils n'en avaient eues. Cette discussion, sans foudre ni violence mais suintant lentement d'une souffrance sourde, surgissait entre eux comme sortant de terre. Aleb enchaîna :
- Je te refais le tableau : ça fait des semaines qu'on se voit plus, pas grave, je me fais une raison et on a l'habitude. Là je te retrouve ici, excuse-moi d'exprimer mon désir de fêter ça… Et tu me repousses avec indifférence. C'est pas ça qui me choque. Le truc c'est que pour moi, là, coucher avec toi ça aurait été un peu comme célébrer ton p'tit retour, même ponctuel. Ça aurait été différent d'un simple coup en l'air, sur la table ou contre une porte ! Parce que pour moi, quand je le fais avec toi, ça signifie toujours un peu quelque chose, même quand on le fait à l'arrache, à la déconne. Mais ce n'est apparemment pas ton cas, vu que tu as réagis comme si de rien n'était, que j'étais juste une sale bête t'importunant avec mes ardeurs alors que t'es pas d'humeur. Bordel, Rivaï, ça fait quatre semaines qu'on s'est pas vu ! Quatre ! Un mois que j'ai pas de nouvelles ! T'aurais été mort que ton cadavre aurait été bouffé par les chats bien longtemps avant que j'en sache rien ! Et tu as l'air de t'en cogner complètement.
Ils avaient longtemps été collés l'un à l'autre sans l'être, s'éloignant constamment pour se percuter de nouveau. Il y avait le dehors, qui les dispersait, et la maison. Ils étaient toujours la maison. Aleb ne se plaignait pas que Rivaï aille voir ailleurs, que Rivaï se trouve une autre cabane pour passer la nuit, que Rivaï s'attache à des Squirrel qui mourraient et qui laissaient des fantômes derrière elles, flottant entre eux. Il ne s'en plaignait pas, parce qu'ils ne se devaient rien, parce qu'ils étaient assez grands, et surtout assez orgueilleux pour pouvoir faire leur vie chacun de leur côté.
Il ne s'en plaignait pas, mais comme ça lui faisait mal… Et maintenant, Rivaï lui échappait totalement. Ce que Squirrel avait laissé derrière elle l'avait capturé pendant des semaines et semblait refuser de le lui ramener.
- Il peut te venir à l'idée que je regrette un peu notre ancienne situation ? Toi, pendant des mois, t'étais peut-être bien occupé avec ta petite colocataire – paix à son âme – et tes affaires, mais moi j'ai gardé la même vie qu'avant ! J'imagine que tu passes des journées palpitantes, mais c'est pas mon cas ! J'en chie toujours autant pour grailler ! Et je ne te vois plus. C'est concevable, pour toi, que j'espère dans ces moments-là retrouver ta petite personne ? Ta présence ?
En disant cela il s'était planté devant le brun, le désignait avec un dédain provocateur et désabusé, se moquant presque de lui-même dans son attitude. Il sembla chercher ses mots et sa voix peiner à s'extraire de son gosier, puis il laissa retomber ses bras le long du corps. Il plomba sur Rivaï son regard clair et lâcha, avec un tel abandon dans la voix que ses mots semblaient s'écraser à leurs pieds.
- C'est possible pour toi, de te dire que tu peux manquer à quelqu'un ?
Les deux garçons se regardèrent, sans que Rivaï ne répondre, et sentaient les palpitations du sang de l'autre à travers l'infime espace les séparant. Après un instant qui leur sembla s'éterniser, Aleb reprit d'une voix enrouée :
- Si tu ne m'avais pas repoussé, Rivaï, je te l'aurais pas fait comme un con, comme ce qu'on fait la plupart du temps. Je t'aurais fait ressentir que j'étais heureux de le faire avec toi, à ce moment même, et pas avec un autre. Je t'aurais fait comprendre que c'est important pour moi, pas de coucher bêtement, mais de le faire avec toi. Et même sans ça, si tu n'étais pas en train d'essayer de fuir cette baraque, je t'aurais fait comprendre qu'être juste là, avec toi, ça me fait du bien.
Rivaï se taisait. Le regard d'Aleb ancré à lui lui faisait mal à présent. Les lèvres hermétiquement pincées, le brun garda le silence. L'autre semblait attendre quelque chose – évidemment, maintenant qu'il venait de se dévoiler dans la même souffrance que s'il s'était ouvert la poitrine avec un coutelas, il ne pouvait plus qu'attendre une réaction de son interlocuteur – mais Rivaï se sentait incapable d'ouvrir la bouche. Il sentait quelque chose palpiter dans sa gorge, mais sans savoir même de quelle genre de réponse il pouvait s'agir, il s'interdit de la laisser jaillir au-dehors. Il se contenta de rester muré dans un silence idiot en soutenant le regard d'Al, qui, au bout d'un temps qui leur sembla durer des heures, lâcha un « tch » rageur et douloureux, piquant comme une insulte. Il se détourna de Rivaï et sans un mot de plus, alla s'asseoir à la table, sortant un outil d'une de ses poches de veste, une pièce de mécanique d'une autre, et se mit à y œuvrer en silence. Embullé, il semblait totalement exclure Rivaï de son activité, comme de son existence.
Voilà. C'est parfait, pensa le garçon en tournant les talons. C'est exactement ce que je veux. Oui.
Parce que comme ça, il donnait du mou à leur corde de chanvre. Il la sciait un peu. L'amenuisait au bon endroit. Elle serait plus facile à casser totalement, s'il arrivait quelque chose. Aleb était un idiot, un impulsif qui fourrait son nez partout, et si par malheur le coup de Rivaï contre la Triple Dague tournait mal, il découvrirait le fin mot de l'histoire et irait chercher des noises au clan ou ce qu'il en resterait, sans que quiconque – et certainement pas le brun, du coup – ne puisse le retenir. Alors si la corde était abîmée, Al mettrait sans doute moins de verve dans une quelconque action vengeresse. Peut-être même n'en aurait-il même pas l'envie. C'était très bien comme ça, se convainquait le brun. Il se dirigea vers la sortie et jamais une distance ne lui avait semblé si étrange à franchir, comme si ses jambes étaient engluées, que des barbelés l'enserraient pour le tirer en arrière. Mais sans un frémissement, il passa le seuil de la porte et la referma tranquillement derrière lui. Il descendit les quelques marches, un peu au radar. La corde de chanvre lui donnait l'impression de pendre lamentablement dans son dos, il lui semblait en traîner derrière lui un lourd lambeau arraché, mais bon sang, c'était exactement ce qu'il y avait de mieux à faire. Sans doute aurait-il fallu même s'acharner davantage sur cette corde. La scier un peu plus. Totalement peut-être. Tant pis, c'était déjà pas trop mal.
Il sentit dans sa poche quelque chose qui le gênait, et en le sortant il découvrit l'harmonica d'Aleb. Mais il ne devait plus se retourner vers la cabane pour le lui rendre. Il n'était qu'un voleur après tout.
xXxXx
- Qu'est-ce que tu fiches ?
Rivaï ne répondit pas, concentrant toute son attention sur son ouvrage. Herzéphyr s'approcha et sembla hausser les sourcils sous son chapeau.
- Tu sais en jouer ? demanda-t-il en remarquant l'harmonica entre les mains du garçon.
- Moi non, pas vraiment.
Sans se préoccuper de la présence de la Dague, il continua son travail. Une petite ciselure du métal cornait une extrémité et obstruait partiellement un trou, et malgré toute sa minutie, Rivaï ne parvenait pas à le dégager avec la pointe de son couteau.
- Tiens, déclara Herzéphyr. C'est plus fin.
Il sortit de sa ceinture une lame extrêmement effilée, presque une aiguille, que Rivaï saisit.
- Merci.
- Tu continueras ton bordel plus tard, interrompit Herzéphyr. Ils devraient plus tarder. Va te mettre en position.
Rivaï glissa l'harmonica et la lame à sa ceinture et, sans un mot, sauta du toit pour disparaître dans le dédale de ruelles. Alors que le jeune homme s'était éloigné, Camille apparut et s'approcha de son collègue. Les deux hommes se regardèrent un instant en silence, et Camille s'alluma une cigarette. Ces drôles de cigarettes à l'odeur douce-amère, venues des commerces de la surface. Après tout, un esthète tel que lui se répugnait à inhaler la fumée des cibiches de mauvais tabac que se roulaient les grouillauds de la cité. Et puis, même si les arrivées de bonnes cigarettes étaient plutôt rares, il aimait en savourer une pour accompagner une occasion, et l'évaluation finale de la maîtrise de Rivaï à la manœuvre tridimensionnelle en était une.
- Comment ça se profile ? demanda-t-il à son collègue.
- J'ai envoyé Jo' provoquer ce qu'il faut une troupe de soldats à la surface, ils ne devraient plus tarder à rappliquer. Ils débarquent, Rivaï les accroche un peu pour les inciter à le prendre en chasse et le but sera qu'il leur échappe jusqu'au bout.
- Ils ne lâcheront pas le morceau. S'ils l'attrapent ?
Un regard aiguisé répondit avec évidence. Rivaï, se faire attraper ? Si par magie ses os se disloquaient et que ses jambes et ses bras se détachaient de son corps pour ne laisser qu'un moignon rampant, peut-être que ses poursuivants auraient une chance de mettre la main sur lui. Peut-être.
- Certes, acquiesça Camille en réalisant l'improbabilité de la réalisation de son inquiétude.
- Surtout que ce sera une des troupes habituelles que les Brigades auront envoyée par arrangement. Rien de très vilain, mais il faut bien faire avec ce qu'on nous envoie.
Herzéphyr n'avait pas tort. Si la Triple Dague avait en sa possession un petit stock d'équipements militaires, et bien que les armes à feu fleurissaient à foison dans les gangs, ce n'était pas que tout ce joli matériel avait poussé dans la cité. Contre un petit marchandage d'intérêts et quelques bourses rondes, certains soldats de la Police militaire démontraient l'élasticité de leur morale en écartant leur vertu au profit du marché noir. Les Hautes sphères de l'armée avait-elle seulement vent du petit armement crapuleux des sous-sols ? Pas sûr, si les soldats impliqués dans ce commerce cupide gardaient le secret en main. Aussi, à chaque descente dans la cité noire, les habitants de celle-ci s'étaient habitués à certains visages représentatifs des forces de l'ordre. Inquiets de laisser d'autres camarades plus vertueux découvrir quelque échantillon d'équipements militaires entre les mains des petits malfrats dévoilerait l'existence du marché noir, son étendue, et permettrait de remonter jusqu'aux coupables au sein des rangs et décider de sanctions peu enviables.
Camille tourna les yeux sans bouger, pareil à un serpent sortant la langue pour sentir ce qui approchait.
- Ils arrivent. Je vais me poster.
Il disparut et Herzéphyr, aux aguets, entendit en effet, depuis les quartiers sud, les sifflements d'alerte des petits guetteurs perchés sur les toits. L'infanterie volante approchait. La Dague se cala contre la roche, spectateur invisible surplombant la cité.
- Allez morveux. Montre-moi ce que tu vaux.
Dans la ville souterraine, l'arrivée de la petite dizaine de soldats des Brigades spéciales déclencha le remous habituel : les braillements surexcités des mômes, la cavalcade des voyous, les quelques huées accompagnant l'apparition des représentants de la loi et de la paix. Ceux-ci, survolant les rues un peu au hasard, se coordonnèrent instantanément lorsqu'une furie leur coupa la route et se mit à virevolter de toit en toit en travers de leur chemin, les narguant.
Rivaï s'assura qu'ils l'avaient bien vu et se lançaient à sa poursuite, et se mit à les promener à travers la ville. Se maintenir hors d'atteinte d'eux nécessitait toute sa concentration, mais une fois qu'il eut pris le rythme, le jeu lui apparut d'une grande aise. Ses poursuivants étaient certes plus expérimentés et nombreux que lui, mais malgré leur verve leur technique était molle et avait perdu le nerf. À plusieurs reprises, il leur sembla qu'ils l'avaient rattrapé, mais chaque fois il se dérobait hors de leur encerclement, rebondissait contre un mur, disparaissait sous une vieille toiture pour s'envoler en direction inverse. Il passa devant une vieille tourelle sans savoir qu'y était posté Roch, qui le vit passer comme une trombe. Il fallut attendre quelques secondes avant que la troupe de soldats ne dépassent à leur tour la Dague plantée dans son coin d'ombre. Il les suivit des yeux, et vit Rivaï planter un des grappins dans un des immenses piliers soutenant la voûte de la cité. Le jeune homme effectua un virage serré autour du pilier, imité par ses poursuivants. Au lieu de repartir de toit en toit, le garçon continua de tournoyer autour du pilier, esquivant les soldats qui essayaient de le prendre à revers. Le garçon semblait tournoyer le long du pilier comme une tornade et alors que deux groupes de soldats pensaient le coincer en l'encerclant, il se détacha du de la stalagmite et leur glissa entre les pattes, filant de nouveau vers la ville. Il repassa devant Roch,
- Il joue, ce couillon, constata Roch, les yeux allumés d'amusement.
Au sol, quelques bandes de gamins noirauds harassaient les soldats de sifflements détonants et essayaient de suivre depuis le sol les allers-retours de Rivaï, éclatant de rire et s'amusant de ses pirouettes qui égaraient les officiers.
- Attrapez ce bouffon, bon sang ! braillait le soldat qui semblait mener le groupe, exaspéré de ne pouvoir mettre la main sur leur proie et agacés de leur propre épuisement à force de se faire balader en tous sens.
Rivaï les semait, à l'évidence. Plusieurs fois il parut même ralentir le rythme exprès pour leur permettre de le rattraper un peu, avant de piquer de nouveau une envolée fulgurante. Le jeu dura plus d'une demi-heure. Les trois paires d'yeux, postées sur les hauteurs de la ville, n'avaient rien perdu du spectacle. Il était évident qu'il s'était agi là pour Rivaï d'une balade de santé, et la formation de plus en plus dispersée des soldats trahissait leur épuisement et leur énervement. Devinant que la partie se terminait, et sans gloire, Rivaï disparut dans une brèche obscure, pareil à une petite bête disparaissant dans un trou de souris, contre lequel s'écraserait un matou trop gros pour l'y suivre. Les soldats, égarés, scrutèrent les alentours sans parvenir à retrouver le fuyard.
Ils tournèrent en rond pendant une dizaine de minutes puis semblèrent se disperser, préférant sans doute éviter de tomber en panne sèche en pleine cité noire, et finirent par disparaître du souterrain, retournant bredouilles à la surface.
- Déjà, siffla Herzéphyr depuis son balcon de spectateur. C'est passé bien vite.
Il mâchonna son brin de paille et abaissa son chapeau sur ses yeux avant de se relever.
- Enfin, murmura-t-il, pensif, en descendant de son perchoir pour rejoindre ses deux homologues qui avaient déjà dû retrouver Rivaï. Je n'aurai pas perdu mon temps en fin de compte, fichu morveux.
xXxXx
Le jeune homme avait passé l'étape finale de son entraînement, avec un succès ridicule. Sa formation à la manœuvre tridimensionnelle était indéniablement terminée, et les boss devaient déjà discuter entre eux des premières missions qu'ils lui feraient faire. Pour Rivaï, cette réussite au test signifiait bien autre chose. Il avait à présent un atout indéniable, il avait fait un véritable bon en avant. Il avait tout ce qu'il fallait pour ouvrir les hostilités et en finir avec le réseau. Ne restait qu'à choisir l'exact bon moment, celui qui lui permettrait de faire exploser en une unique fois ce sac de graisse répugnante qu'était la Triple Dague. Il fallait faire vite, se décider rapidement. En finir.
Son esprit farfouillait comme une petite souris avide à la recherche de l'occasion tant attendue. Pourtant, à la pensée que son heure approchait enfin, une excitation lui pulsait dans les veines. À cet instant précis, Rivaï ne rêvait que d'une chose : juste pour quelques minutes, ôter son équipement, décoller de sa peau les sangles de cuir, s'en extirper comme un reptile se glissant hors de sa mue. Respirer un peu. Aleb avait toujours su le faire, ça. Par sa présence, décontracter ses muscles, alléger la tension, le détendre. Mais la cabane était le dernier lieu dans lequel il devait retourner, parce que cette fois, la quitter serait difficile. Il se souvenait de leur dispute, et du regard blessé que lui avait lancé son ami. Il se souvenait de cet éclat dans ses yeux lorsqu'il avait cherché à le coincer contre le mur et, bon sang, par sa seule absence, Aleb rendait ce regard à présent irrésistible pour Rivaï.
Pourquoi était-ce quand il n'était plus possible de le retrouver que Rivaï ressentait si fort l'envie d'être avec lui ? La cité lui paraissait alors vide et immense.
Avide d'un exutoire, il se dirigea vers la baraque de Mésange et, constatant que la bougie à la fenêtre était allumée, signe que la chambre était « libre », il escalada le mur et se glissa par la fenêtre. Mésange était négligemment assise au secrétaire, touillant une tasse de café, cigarette à la main, l'air pensif. Rivaï l'appela et elle tourna la tête, un léger trouble assombrissant fugitivement son regard.L'éclat d'ébène de ses yeux s'alluma joliment et elle se leva, secoua son époustouflante chevelure noire et invita le jeune homme à entrer.
- Je t'ai vu voleter tout à l'heure, avait-elle dit avec un sourire. Tu les as menés par le bout du nez, ces pauvres bougres.
Sans un mot, Rivaï poussa la jeune femme vers le lit où ils glissèrent aussitôt. Mésange ne dit plus rien, se laissa mener par le brun. Ce dernier se pencha vers le cou de la jeune femme qu'il commença à embrasser – ou plutôt à couver avidement de ses lèvres.
- Vorace, souffla-t-elle dans un sourire.
Elle se cambra légèrement sur le matelas pour dégager ses bras et enserra la taille du jeune homme de ses jambes, le maintenant fermement contre elle tandis qu'il dévorait sa gorge. Rivaï la sentit bouger, les petites mains fourrageant sur les draps et sous l'oreiller. Il descendit peu à peu mais voulut revenir un instant au visage de la jeune femme. Lorsqu'il releva la tête, il tomba nez-à-nez avec la gueule du canon d'un revolver que Mésange pointait sur lui.
Ce fut comme un éclair lui foudroyant l'échine. Dans un réflex fulgurant il balaya l'arme d'un revers de la main et le revolver fut propulsé à l'autre bout de la pièce, heurtant le sol sans laisser partir le coup. La surprise l'avait empêché de s'emparer de l'arme comme il l'aurait dû.
Rivaï bondit hors du lit comme s'il venait de se brûler à Mésange ou au matelas.
- Mésange, qu… Quoi ? balbutia-t-il, complètement confus, la peau hérissée, pareil à un chat jeté à l'eau.
- Eh, voilà, siffla Mésange avec un amer sourire empreint d'une évidente contrariété. Au fond, j'étais certaine que j'allais rater la première occasion.
Elle se leva à son tour mais, par précaution, se tint de l'autre côté du lit, laissant celui-ci la séparer de Rivaï. Ils se tenaient face à face, tenus à bonne distance par le matelas, et Mésange prit la parole avec un mécontentement évident.
- Surprise, Pépite. Pas de quiproquo, j'ai bien cherché à te trouer le crâne, mais rien de personnel. Je reçois des ordres, et celui-ci en était un.
- De qui ? demanda Rivaï, et sa voix semblait avoir eu tous les maux du monde à se frayer un passage à travers la sécheresse de sa gorge.
- La Triple Dague. L'un des trois seulement, pour être exacte.
- Qui ? aboya Rivaï en faisant un pas vers elle, l'esprit bouillant dans la confusion.
Mésange ne répondit pas, toisant en silence le jeune homme de ses yeux noirs trop grands pour son visage.
- Je n'ai aucune raison de t'offrir toutes les réponses que tu attends. Mais ne fais pas l'étonné. Tu nous donnes toutes les raisons de vouloir ta mort, ou du moins lui, il a trouvé ses raisons. Ne te prends pas le bourrichon à te demander à quel moment j'ai retourné ma lame contre toi. Elle a toujours été orientée de cette façon, et ce depuis notre rencontre, mon gars.
- Tu fais partie de la Triple Dague, siffla le jeune homme plus pour lui-même, imprimant l'information.
- Porter notre marque ficherait en l'air chacune de mes missions, mais malgré ça, oui, répondit Mésange avec sérieux.
Elle n'avait pas besoin – ni l'intention – d'en dire davantage pour que Rivaï reconstitue le schéma. Une taupe. Un agent vierge de toute marque apparente, de toute appartenance ostentatoire, implanté dans le lieu où les confidences s'échappaient à travers les mailles de la prudence : le lit. Rivaï essaya de se re-visionner chacune des soirées qu'ils avaient passées ensemble, se souvenir de tout ce qu'il avait pu laisser échapper sous le coup du ramollissement de sa méfiance, pareille à une grosse cotte de maille qu'il entrouvrirait devant elle, se croyant relativement en sécurité. Il fouilla parmi les innombrables rendez-vous improvisés qu'ils avaient eu dans cette même chambre ce qui avait pu le trahir pour que les Dagues en arrivent à vouloir le faire éliminer par leur petite taupe. Mais la confusion était telle qu'il ne parvenait à retracer quoi que ce soit. Il avait beau essayer de se souvenir de tout ce qu'il avait laissé filtrer en sa présence, tous les petits morceaux qu'il lui avait révélés sans y prêter attention, tout ce qu'il lui avait dit et qu'elle avait pu rapporter au réseau, ses pensées s'embrouillaient et pulsaient contre les parois de son crâne. Une chose était sûre : quoi qu'il ait lâché, ça avait été de trop. Il se rappelait lui avoir confié avoir retrouvé et relâché Lorin, il lui avait parlé de l'attaque de nuit chez Squirrel, il lui avait parlé… de quoi d'autre ?
Lui avait-il parlé d'Erwin ? Il ne s'en souvenait pas, mais est-ce que ça avait seulement de l'importance ? Et dire qu'il n'avait strictement rien vu venir…
- J'ai terminé mon entraînement, déclara Rivaï en essayant de se rassembler. Je maîtrise mieux la manœuvre tridimensionnelle que n'importe quel gars du réseau, que n'importe qui dans le souterrain. Mieux que les soldats de la Police militaire ! Qu'est-ce qui cloche avec les Dagues, pourquoi chercher à m'éliminer ? Ils ont consacré des mois à me former et maintenant que c'est fait, ils foutent leur travail à la poubelle ?
- Ne sois pas stupide, persifla Mésange. Laisse tomber le masque, Pépite, ne fais pas ton bonhomme outré qui ne comprend pas ce qui lui arrive. J'ai bien saisi, dans tes petites élucubrations durant nos rencontres, que tu es toi-même une sorte d'agent double à ton propre compte, et que tu es prêt à tout moment à retourner l'arme contre nous. C'est pour ça que j'ai été chargée de t'éliminer, ne jouons plus avec nos déguisements.
Rivaï fronça les sourcils, les pupilles étrécies. Le soir de leur rencontre refit surface dans son esprit, la manière dont elle l'avait abordée, l'air de rien, et lui avait proposé entre deux pas de danse, comme par ennui, de lui filer un coup de pouce désintéressé. Il se souvenait de sa montée à l'étage après son rendez-vous avec Roch, et la manière dont finalement, il avait cédé face aux grands yeux noirs et aux lèvres de ce petit bout de jeune femme plein d'outrage, qui se moquait de tout. Une espionne. Une putain de traîtresse moucharde, que la Triple Dague avait envoyé à sa rencontre pour le happer.
- Pff. Tu n'as pas été si difficile à hameçonner finalement, fit remarquer Mésange en s'étirant le cou, une mèche de cheveux coulant sur son épaule. Les hommes sont tous les mêmes en fin de compte.
Cette remarque l'atteignit à peine, comparé à l'indicible colère lui brûlant les nerfs, lui noircissant le regard. Les traits durcis et les lèvres pincées, il fusillait la jeune femme avec tant de virulence qu'elle fit mine de se réajuster ses vêtements pour se détourner de lui.
- Allons Pépite, ne me regarde pas avec cet air blessé. Je t'ai mené en bateau, c'est vrai. Et toi tu as cherché à faire exactement la même chose avec le clan. Tu as pensé que tu pourrais blesser nos boss et qu'ils prendraient cette petite moue de chiot contrarié en découvrant le pot aux roses ? Ce que je t'ai fait n'est pas moins abject que ta longue manigance contre la Triple Dague. J'ai joué le rôle que j'avais à endosser pour protéger mon camp, rien de plus. Tu as fait de même. Un partout balle au centre, c'est tout.
Il ne répondit rien, car elle avait entièrement raison. Au fond, qu'est-ce que cela changeait ? Camille, Roch et Herzéphyr allaient finir par comprendre – un peu tard, il aurait espéré – qu'il était loin d'être leur fidèle chien de chasse, tout comme il découvrait soudain que Mésange n'avait jamais été cette drôle de fille qui s'amusait à le taquiner et qu'il aimait pourtant retrouver. Ou plutôt, elle avait été plus que ça, pire que ça. Et le réaliser lui mettait le feu aux viscères.
Elle avisa les muscles tendus du garçon, qui semblait prêt à lui broyer le visage d'un coup de poing au moindre geste suspect.
- Je ne suis pas comme vos tigresses, je ne sais pas me battre, soupira-t-elle avec un haussement d'épaules. Desserre-toi le cul, je ne vais pas te sauter dessus pour tenter de t'étriper à mains nues, je sais que ça finirait très mal pour moi.
- Qui t'a chargé en personne de m'éliminer ? répéta Rivaï. Herzéphyr ? Camille ? Tout le réseau fait-il partie de la chasse ?
- Minute, bébé, interrompit-elle. J'te l'ai dit, tu rêves si tu crois que parce que je suis à ta merci, je vais tout te dérouler sur un plateau d'argent. Enfin. Je sais quel genre de boulots ils t'ont fait faire.
Une ombre passa dans son regard et elle fit un pas vers lui. Elle abattit ses mains sur la table qui les séparaient, le regardant droit dans les yeux.
- Je ne suis jamais passée par la torture, déclara-t-elle avec calme, j'ignore donc complètement quelle est ma résistance à la vraie, grande douleur. On va découvrir ça ensemble je suppose. Ce sera une nouvelle expérience à ajouter à notre parcours.
Il ne répondit pas, la toisant en silence.
- Tu ne dis plus rien ?
- Tu as raison, lâcha-t-il d'une voix rauque – et elle retint un frémissement en voyant le gris des yeux se voiler d'une ombre dure et résignée, ce rideau d'impassibilité qui le recouvrait lorsqu'il se dirigeait vers le prisonnier du jour qu'il allait devoir torturer. Ce n'est pas à moi de dire quoi que ce soit, c'est à toi de m'expliquer encore deux-trois choses.
Avant qu'il ne fasse un geste vers elle, Mésange attrapa brusquement une assiette posée sur la table et la lança sur lui. Il évita sans mal le projectile alors que la jeune femme en profitait pour se ruer sur lui avec violence, mais il la repoussa sans grand effort. Elle heurta le plancher dans sa chute, mais sans perdre une seconde, elle sembla attraper quelque chose qui y gisait. Le revolver, que Rivaï avait envoyé valser lorsqu'elle l'avait menacé sur le lit, se retrouva de nouveau braqué sur lui. Le coup partit aussitôt cette fois et siffla à l'oreille de Rivaï avec la puissance d'une déflagration dans son propre crâne. Le plomb perfora l'armoire branlante derrière lui, qui avait bondi hors du champ de tir de justesse.
Mésange tenta de tirer une troisième fois mais déjà deux bras la prenaient en guillotine, lui serrant la gorge. Alors qu'il essayait de l'immobiliser au mieux en augmentant la pression pour la faire tomber dans l'inconscience, Mésange, luttant contre la détresse respiratoire croissante, se débattit et resserra son emprise sur son arme tout en se tordant le bras pour l'orienter derrière elle, en direction de son adversaire.
- Mésange !...
Il ne sut trop pourquoi il l'appelait, comme pour la prévenir, la rappeler à l'ordre. La jeune femme, la gorge écrasée par la pression, tenta, à tâtons et à moitié asphyxiée, de diriger le revolver vers son ennemi. Rivaï ne pouvait le lui arracher sans la lâcher et vit l'œil noir du canon le lorgner, à quelques centimètres de son propre œil. Il déverrouilla ses bras et dans le mouvement, agrippa la tête de Mésange et la fit brutalement claquer.
Le craquement qui retentit dans la pièce parvint à Rivaï et résonna à ses oreilles comme la détonation du coup de revolver. Tout sembla se figer, comme si, encore inconscient de s'être fait transpercer le crâne par la balle, il attendait de s'effondrer. Mais aucune sensation ne lui vint, et il resta debout, le cœur battant dans la poitrine. Il sentit seulement la tête de Mésange retomber lourdement, comme si son cou frêle n'était soudain qu'un fil susceptible de se rompre à tout moment. Les bras de Rivaï sentirent le poids du corps de la jeune femme peser plus lourd que les futiles trente-cinq kilos la remplissant, et il la retint à peine de glisser à terre. Mésange pendait dans ses bras, inerte, comme désarticulée. Une poupée morte, ses immenses yeux noirs écarquillés, plus grands que jamais au milieu de son petit visage.
Il fut secoué d'un frisson et se redressa, soulevant le corps de la jeune femme qu'il déposa comme un automate sur le lit.
Ce qu'il avait face à lui n'était plus qu'un enveloppe inerte et molle, une peau vide, et il n'arrivait pas discerner ce qu'elle lui faisait éprouver. Cette fille qui l'avait abordé, pétillante et bourrue, cette fille lascive et surprenante, et gourmande, malicieuse, railleuse, ravissante, cette menteuse. Elle n'avait rien fait de plus que lui, elle avait raison. Une trahison pour une trahison. Et face à sa dépouille, il n'arrivait pas à lui en vouloir. C'était une perte de temps. Pourtant, à présent que la chaude Mésange n'était plus destinée qu'à se roidir et se refroidir, à présent que tout dans la chambre ne serait plus que froid, Rivaï sentait une boule tout aussi glacée lui peser dans les entrailles. C'était cette même nausée de dégoût que lorsque, depuis tout petit, il regardait la salissure lui barbouiller les mains, les bras, jusqu'aux coudes, quand il avait dû les enfoncer dans l'ordure pour la fouiller à la recherche de quelque chose de récupérable. Mésange était ensorcelante, et son petit charme plein d'étincelles avait occulté la saleté de leur affaire. Sur ce lit, tant de vauriens s'étaient vautrés, des ivrognes, des beuglards, des travailleurs éreintés, des crétins, des hommes simples au cœur lourd, des salauds et des bêtes, et lui-même parmi eux. Mésange se moquait à gorge déployée de sa condition de paillasse à gaillards, riait au nez de la saleté, des risques, du dégoût. Et Rivaï qui détestait la maladie et les choses dégoûtantes, jamais ne s'était préoccupé de toutes celles qui étaient passées sur le ventre de Mésange. La mort de celle-ci semblait faire suinter sur la peau de la défunte toute cette obscénité sur laquelle Rivaï s'était étalé comme les autres. Se laver les mains, se frotter l'épiderme à l'en arracher ne la rendrait jamais plus propre. Mésange avait été victime et coupable de son sort, et lui un complice stupide. Pourtant il réalisa à peine que d'un mouvement machinal, il lui fermait les yeux, et que c'était la première fois de sa vie qu'il faisait un tel geste.
La Triple Dague l'avait envoyée le tuer, ils cherchaient à l'éliminer et s'assureraient vite que le travail avait été fait. Ils viendraient sans doute ici. Rivaï balaya la pièce du regard, cherchant quelque chose pour dissimuler rapidement le corps, car la vision du cadavre alerterait d'autant plus vite le réseau que si la jeune femme restait introuvable.
Mais il fallait faire vite. Perdre du temps pour en gagner était futile, et, les méninges brûlantes, Rivaï se dirigea finalement vers la fenêtre, s'assurant d'un coup d'œil que personne ne guettait dans la rue. Il ne lança pas un regard en arrière avant de sauter à l'extérieur, s'enfuyant loin de cette fichue chambre qui en avait trop entendu et aurait pu être sa tombe.
Les yeux noirs, le sang claquant aux tempes, il descendit dans la rue et se dirigea tout droit dans les rues puantes de la Cité, qui semblait plus que jamais ouvrir ses mille yeux dans chaque interstice de la roche, le suivant à travers son trajet furieux et glacé.
xXxXx
Bachir finissait de compter ses munitions, pour la quatrième fois de la soirée, avec la tendre ferveur d'un amoureux. Cependant, en terminant son inventaire, il rangea les balles avec une certaine brutalité, l'exercice n'arrivant plus à le détendre. Il but une grande goulée d'un mauvais whiskey traînant sur son bureau. Bon sang, il n'arrivait même pas à se saouler correctement ce soir. Alors qu'il s'allumait un reste de clope, une voix féminine l'appela, à l'autre bout de la petite pièce.
- Chéri, tu viens ?
- Mmh… J'arrive, j'arrive, répondit-il bourruement à la trentagénaire au regard fatigué qui se glissait sous les draps du lit participant au maigre mobilier de la chambre.
Mais les pensées de Bachir étaient ce soir bien loin de son lit. Elles ne pouvaient s'empêcher de fuir vers la personne de Rivaï. Mésange avait dû en finir avec lui, à l'heure qu'il était. Il était presque certain que Rivaï était allé la retrouver, comme ils l'avaient pensé. En effet, en quittant les boss après son test de l'après-midi, il avait bien pris le chemin de la bâtisse de la prostituée.
- Putain, merde, jura Bachir entre ses dents.
Fini, ce sacré bâtard. Alors qu'il aurait été si simple qu'on lui demande à lui, à n'importe quel moment, même à soixante mètres de distance, de lui tirer dans l'œil. Dans ce putain d'œil qui semblait tout juger en silence, qui semblait mordre. Même lui, l'Anémone, n'aurait rien vu venir et se serait simplement étalé sur le pavé, la cervelle lui dégoulinant de l'orbite, et ce se serait terminé proprement. Franchement, laisser cette Mésange s'en charger alors qu'elle ne s'était presque jamais servi d'une arme… Son seul avantage était le terrible effet de surprise.
Bachir se pencha sur son dossier, jetant un coup d'œil à la fenêtre. La cité était noire, la cité dormait, la cité venait de manger son rival sans qu'il ait pu intervenir. Effroyablement frustrant. Bon sang, même crevé, ce connard continuait de le mettre hors de lui. Bachir se leva, cracha rageusement son mégot et se leva en maudissant ce foutu chieur qu'il n'aurait plus jamais le plaisir d'abattre. Merde.
- Je l'encule, Rivaï.
Ravalant mal sa colère, il se dirigea vers le lit, un peu à tâtons. Il ne rêvait que d'une chose : se pieuter, et oublier ce sale con. Il allait se glisser sur le matelas, quand quelque chose sembla le harponner.
L'impact de son dos contre le mur lui ébranla l'échine et lorsque son esprit de bagarreur habitué aux chocs se rassembla dans sa tête, il sentit la pression intraitable d'une poigne refermée sur sa gorge, et une autre sur ses parties génitales. Et face à lui, dans l'obscurité, l'éclat d'une paire d'yeux, létal, lui transperça le crâne.
- Alors comme ça tu veux m'enculer ? siffla une voix. Pour ça, il faudrait que tu aies de quoi, non ?
Pour illustrer, la main qui serrait l'entrejambe de Bachir se crispa davantage, lui broyant cruellement les chairs, mais aucun cri ne put sortir de la gorge de Bachir, écrasée par la poigne de Rivaï qu'il fixait comme un fantôme.
- R-… va- …? ahana Bachir sans pouvoir expirer de son intelligible.
- Je suis étonné que tu aies laissé quelqu'un d'autre se charger de me crever.
- B… Bachir, balbutia la femme en s'éveillant en sursaut, allumant la lampe à son chevet et découvrant le spectacle de son compagnon, écrasé contre le mur et serré au cou et aux couilles par un parfait inconnu. C'est quoi ce… ?
- Éteignez la lumière, ordonna Rivaï. Et pas un bruit.
Sous le coup de la stupeur, la femme lâcha une série de jurons d'une voix blanche et obéit promptement, replongeant la pièce dans l'obscurité. Rivaï lâcha brusquement les testicules de son prisonnier et lui fouilla la ceinture, en dégainant l'arme de Bachir pour le mettre en joue, tout en le maintenant toujours à la gorge de la main droite. À travers la pénombre, il jeta un bref coup d'œil à travers une porte ouverte donnant sur une petite salle de bains annexe dont il s'assura qu'elle était dénuée de fenêtre.
- Allez vous enfermer là-dedans, intima-t-il à l'intention de la femme. Allongez-vous au fond de la bassine et n'en bougez pas pendant cinq heures. Après vous pourrez sortir. Vous ne serez pas blessée.
Il attendit que la concernée se soit exécutée, non sans le foudroyer du regard et cracher dans sa direction, mais s'empressant tout de même de se calfeutrer dans la petite salle de bains et sans doute s'y faire toute petite en formant une boule d'angoisse et de hargne impuissante. Au moins ce n'était pas une furie qui s'était jetée sur lui avec tout ce qui lui passerait sous la main.
Rivaï, continuant à maintenir Bachir en joue, le traîna avec rudesse jusqu'à une table trônant au milieu de la pièce et l'y fit asseoir brutalement et lui plaqua les avant-bras sur le bois. Bachir vit un éclair argenté tournoyer dans les mains de Rivaï, et la seconde suivante la lame des dagues transperçait ses mains posées sur la table, les y clouant net. Il ne put empêcher la douleur soudaine d'étrangler sa voix dans sa gorge en un hoquet de souffrance et de colère tandis qu'un sursaut l'agitait. Il lança un regard mauvais à Rivaï, et siffla entre ses deux, un rictus déformant ses lèvres.
- Mésange a foiré hein ?
- Comme tu peux voir. Ne cache pas ton sourire, rétorqua Rivaï. Tu es ravi à l'idée d'avoir une deuxième chance.
- Et que me vaut l'honneur de ta visite ? ricana Bachir. Tu aurais mieux fait de profiter de ta deuxième chance pour filer te cacher.
Rivaï ne prit pas la peine de répondre. Pourquoi venir voir Bachir ? Parce qu'avant d'aller au-devant du clan, il avait besoin de réponses pour comprendre ce qu'il se passait, et d'éviter de se jeter dans la gueule du loup. Et comme il n'avait rien appris de Mésange et que le bon sens et son intuition le poussait à la certitude que Bachir était forcément impliqué, cuisiner ce dernier était évident.
- Pourquoi maintenant ? demanda Rivaï abruptement. Qu'est-ce qui a décidé les… ou la Dague à attaquer ? Qu'est-ce que ça signifie ?
- …
- Tu sais comment ça fonctionne, Bachir, déclara Rivaï en se penchant vers l'homme.
- Ha…, ricana Bachir. Par quoi vas-tu commencer, anémone ? Les yeux ? Les oreilles ?
- Tu ne me prends pas au sérieux, hein ?
- Oh que si, siffla l'autre. Qui au sein du réseau n'a pas eu vent de l'impitoyable efficacité des… talents de persuasion de l'anémone ? Mais je faisais ça bien avant toi, bleusaille. Je prendrai plus de plaisir à te voir te démener pour m'arracher les ongles que tu n'en auras à m'érafler le cuir.
- Les ongles ? répéta Rivaï avec un air faussement étonné. Que veux-tu que j'en fasse ? Tu t'en tirerais très bien sans. Je pense cependant que tu serais plus embêté sans… tes doigts par exemple. Tu es droitier il me semble. Parfait.
- Va crever, cracha Bachir, la mâchoire avancée et les yeux brûlants dans leurs orbites.
Rivaï sortit une troisième dague et en posa la pointe contre l'index de Bachir, l'interrogeant une dernière fois du regard. Mais il n'attendit aucune réponse.
Il abaissa avec force la lame, qui sectionna proprement le doigt. Bachir fut secoué d'un violent haut-le-cœur et un hurlement s'étrangla dans son gosier. Il ne lâcha pas son rival des yeux et, après avoir expiré lourdement, comme pour expectorer une boule d'air coincée dans sa trachée, il renifla avec dédain lorsque le pic de douleur reflua pour ne plus le lancer que par vagues lancinantes. Rivaï attendit quelques secondes le temps que Bachir respire de nouveau. Inutile de réitérer la question, Bachir la connaissait. Il replaça le couteau au niveau du doigt suivant, s'apprêtant à sectionner le majeur si aucune réponse ne lui était donnée. Et, à la grande surprise de Rivaï, Bachir répondit :
- Camille. Qui d'autre ? Il t'a toujours trouvé louche. Pourquoi maintenant ? …Mais mon pauvre, ça fait belle lurette qu'il travaille à ta mort. Mais c'est pas facile, pour nos boss, de se séparer d'un agent si… efficace (ce mot semblait lui brûler la bouche). Autant profiter de tes bons services quelques temps, et si tu dev'nais un peu trop obscur, il était prêt à t'éliminer. Quand tu as commencé à exceller en manœuvre tridimensionnelle, Roch et Herzéphyr s'enjaillaient complètement. Mais Camille, il voyait la merde venir. Mésange, elle fait partie du clan depuis des piges et elle a été envoyée par les Dagues, mais y a qu'à Camille qu'elle fait les rapports. Les deux autres, elle les baratine en leur envoyant du « RAS » à gogo. Camille a pris contact avec l'Egoule, rien de bizarre, nos patrons causent souvent. Mais cette fois c'était pas en rapport à la taxe de flotte, aux maques de bouffe ou au trafic d'armes. Il a demandé à leur chef d'envoyer une équipe de gars te buter à ta tanière. Ça aurait été propre. Un de nos hommes abattu par l'adversaire, c'est du classique, mais évidemment ces couillonards se sont foirés, et Camille tournait en rond, à pas être sûr de savoir quand t'abattre. Si tu te demandes qui d'autre du réseau est dans le coup, personne. Seul moi. Et Mésange bien sûr. Camille voulait éviter des fuites, si les deux autres boss l'avaient appris, les choses seraient devenues délicates au sein du réseau.
Hormis son front trempé de sueur par la douleur, le visage buriné de Bachir semblait parfaitement serein. Il tourna sa langue dans sa bouche, comme quelqu'un d'ennuyé d'avoir parlé trop longtemps et cherchant à se réhydrater. Il cracha sur la table, l'air plutôt satisfait d'avoir tout déballé sans rien omettre de croustillant.
Rivaï ne saisissait pas la raison qui poussait Bachir à tout lui avouer, si facilement. Ce n'était pas le coup de la douleur. Il l'observa quelques secondes en silence. Son visage de buffle buté, sa mâchoire épaisse hérissée de la courte barbe noire, l'arcade proéminente… et au milieu de ce faciès de brute, la flamme des yeux, un foyer ardent de hargne hurlante, macérant et s'envenimant au fil des mois qui les avaient fait se heurter de l'épaule à chaque rencontre.
- Tu es tellement certain que ça d'avoir ma peau hein ? siffla Rivaï.
- Avant que tu aies la mienne. On s'en fout, de tout ça, ces « révélations ». Je pourrais te révéler les mille vérités du monde, le prénom de tes quatre arrière-grands-mères ou l'origine des Titans, ce serait comme jeter des pièces au caniveau. Tu vas crever, Rivaï. Ce soir. Coupe-moi tous les doigts de la main, broie-moi les burnes, explose-moi les dents si ça t'enchante. C'est incomparable par rapport à la jouissance que ce sera de te perforer le crâne d'une seule balle.
Rivaï aurait pu rétorquer que vu d'ici, Bachir semblait à mille lieues de la possibilité de tenter quoi que ce soit contre lui. Pourtant, quelque chose alerta le jeune homme. Le danger lui pinçait les tempes et il ne répondit rien, se dirigeant vers la fenêtre en remettant Bachir en joue avec son revolver le temps qu'il s'éloignait de lui. Il jeta un œil au dehors, sur le fouillis de toits et de stalagmites de la cité, à perte de vue, dans la pénombre. Plus que jamais, ce spectacle lui donnait l'impression d'un bocal clos et opaque. Pas d'échappatoire.
- Où crois-tu aller ? cingla Bachir en semblant deviner les pensées de Rivaï. Camille a déjà dû remarquer que Mésange avait raté son coup. Il a déjà pris contact avec l'Egoule, et ça m'étonnerait pas que ce joyeux monde quadrille déjà la ville.
Il avait sûrement raison. Ce qui paraissait le plus judicieux à présent était simplement d'éliminer Bachir et de filer au QG, en espérant que le gros du réseau y serait, surtout les boss. Ce serait un peu trop beau qu'ils s'y trouvent au même moment, mais une fois la majorité du clan neutralisée, il serait toujours à temps de débusquer les survivants et de tous les éliminer. Rivaï jeta un coup d'œil au doigt coupé gisant sur la table, comme une queue de lézard inerte, tandis que la main mutilée de Bachir laissait s'épandre sur le bois une petite flaque sombre. Il contempla, pensif, le sang imbiber les vermoulures, suintant sans fin de ce morceau de chair mutilé. « Dégueulasse ».
Au moment où il allait sortir de ses pensées pour réajuster son arme et en finir avec Bachir, un bruit au-dehors l'alerta. D'instinct il se plaqua dans l'ombre de la fenêtre et vit une personne sortir de l'obscurité de la ruelle desservissant le bâtiment, puis un groupe de cinq personnes, suivi d'encore quelques groupes de deux ou trois. Tout ce monde pénétra en décalé dans la bâtisse, et Rivaï, à travers le plancher vermoulu, entendit quelques voix masculines.
À pas de loup, il se dirigea vers une petite lucarne taillée dans le plancher et obstruée par un vieux vitrage jaunie, presque opaque, et s'y posta de sorte que l'angle lui permettait de distinguer les arrivants s'attroupant au rez-de-chaussée. Ce faisant, il braquait toujours son pistolet sur Bachir, encore assis à la table à laquelle étaient clouées ses deux mains.Ce dernier n'était pas idiot. Enfin, si, mais il savait qu'au moindre cri, Rivaï le ferait taire d'une balle dans la gorge. La seule raison qui le retenait encore de l'abattre était qu'il craignait le bruit du coup de feu qui le ferait repérer. Alors les deux hommes se toisèrent en silence, leur envie de meurtre mutuelle durement ravalée, temporairement.
Rivaï avait repéré que la chambre de Bachir se situait au premier étage d'une baraque isolée servant de forge. Une vieille forge, très vaste, aussi large qu'une grange, mais encombrée d'immenses soufflets, d'étaux d'acier, de cuves de cambouis, de pièces mécaniques torsadées barrant l'espace en un tel amas d'organes de forge, le tout faiblement éclairé de quelques torches, qu'il aurait fallu se faufiler entre les obstacles pour passer d'un bout à l'autre de la salle. Loin d'être le lieu optimal pour de la manœuvre aérienne, pensa-t-il spontanément. L'encombrement de la forge et les poutres épaisses de la charpente l'empêchèrent de bien distinguer les arrivants, mais il vit nettement entrer Camille, suivit quelques dizaines de secondes après par un groupe d'hommes qui rejoignirent ceux qui étaient arrivés par grappe dans la pièce et que Rivaï reconnut pour la plupart comme appartenant à l'Egoule. Les tatouages en forme de griffes dépassant sur leurs mains en étaient de toute façon la confirmation ostentatoire. À leur tête se tenait une grande femme, tout en nerfs et en solidité, au crâne nu. La boss de l'Egoule. Il l'avait vaguement aperçue lors de rencontres entre clans – il avait surtout entendu sa voix de stentor qui faisait tressaillir même ses hommes lorsqu'elle se mettait à gueuler – mais n'avait jamais eu à faire à elle. Vu comme elle dirigeait son réseau, cet Egoule qui s'entêtait à mettre à mal la Triple Dague et à le prendre de cours, elle devait avoir plus de jugeote que ne le suggérait son attitude et sa grande carcasse d'ours nerveux.
Évidemment, toute la citée était surveillée par les réseaux, et un rendez-vous clandestin entre une des Dagues et l'Egoule aurait fini par être remarqué. Autant le situer dans la tanière d'un des complices. Sans doute la plupart de leur manigance s'étaient-elles élaborées ici-même, ou bien encore dans la petite chambre de Mésange.
- Eh bien ? grogna l'Egoule en chef. Qu'est-ce qui se bricole, avec l'Anémone ? Votre petite pute l'a raté ou quoi ?
- Elle a été retrouvée morte sur son lit, la nuque brisée, siffla Camille. C'est lui, sans aucun doute. On ne sait pas où il est passé.
La femme lâcha un juron si épicé que Rivaï en fut presque admiratif, entendant pour la première fois un tel condensé imagé de mépris et d'aigre consternation.
- Ce que je vois, mon p'tit père, reprit-elle d'une voix grave, c'est que vous avez voulu vous la jouer fine et que ça ne vous a pas tellement réussi. Qu'est-ce que ça vous aurait coûté de le faire abattre en pleine rue par Bachir ?
- Mais le problème ne se poserait même pas si vos hommes avaient réussi à l'éliminer il y a un mois, de nuit, dans sa propre baraque, siffla Camille, venimeux. Voilà qui n'aurait pas dû poser tant de problème.
La femme répondit pas un ricanement mauvais et cracha par terre, sans répondre.
- Bon, qu'est-ce qu'on fait alors ? Il doit bien être quelque part.
- La situation est délicate, répondit Camille. Il sait que nous sommes après lui, et nous devons le débusquer avant que mes deux collègues ne se doutent de quelque chose. Et connaissant Rivaï, il fera tout ou rien, sans juste milieu. Ou il restera tapi dans un coin à attendre son heure, ou il causera un grabuge sans nom au réseau, ce que je ne peux permettre. En tout cas, impossible pour nous de tomber sur lui par hasard, comme si de rien n'était. Nous avons jusqu'à l'aube pour le trouver et l'éliminer. Bachir doit être à l'étage. Je vais le chercher.
Bachir ne réussissait pas à saisir toute la conversation, mais la voix de Camille prononçant son nom lui parvint et il comprit aussitôt que la Dague allait monter et entrer. Rivaï allait le cueillir. Aussi, sans l'ombre d'une hésitation, il gonfla son poitrail de taureau et gueula.
- CAMILLE !
Rivaï, terriblement prêt à en finir avec la Dague, sursauta quand Bachir lança l'alerte. Comme si cela avait été son signal et sans prendre la peine de gâcher une balle en tuant le gêneur cloué à sa table, il fit exploser la vitre de la lucarne.
Un boulet de canon sembla perforer le toit alors que Camille s'apprêtait à monter à l'étage, sans avoir eu le temps d'assimiler ce que le cri de Bachir signifiait. Cependant, à peine le passage vers l'étage eut-il sauté que l'homme se jeta de côté, à l'abri derrière un essieu. Réflexe qui lui sauva la vie quand deux plombs ricochèrent à l'endroit où il s'était trouvé.
À peine eut-il débaroulé dans la forge et tiré sur Camille que Rivaï enclencha sa manœuvre et tant bien que mal, se posta aussi vite que possible en hauteur, derrière le soufflet. Il avait raté Camille, et avait perdu son effet de surprise.
Les deux hommes échangèrent un regard venimeux, brûlant, sans prononcer un mot. Tout le mépris et la haine sourde qu'ils se vouaient en silence depuis ces deux années, depuis leur première rencontre, éclata comme un pus acide hors d'un abcès percé. Camille fut le premier à bouger, décochant comme une flèche un projectile que Rivaï évita de justesse et qui s'avéra être un aiguillon qui se ficha dans une planche. Personne au sein du gang n'avait jamais vu Camille prendre part à un affrontement mais les plus anciens disaient que ce serpent était truffé d'aiguilles empoisonnées, et Rivaï avait pris en compte cet avertissement. Mieux valait éviter de se faire toucher par ces trucs-là. Il préféra tout de même se poster hors d'atteinte et il alla se percher en hauteur, caché au-dessus des poutres pour mieux juger la situation tandis que Camille, la meneuse de l'Egoule et quelques-uns de ses hommes se postèrent aux quatre coins de la forge, derrière des empilements de grandes caisses de poudres et des établis à l'abri de Rivaï. La main de ce dernier, perché sur sa poutre, se resserra sur la crosse du revolver lorsqu'il le braqua de nouveau sur la tête d'un autre des gars de l'Egoule dépassant de derrière un établi. La balle transperça le crâne de l'imprudent qui, en s'écroulant, percuta une cuve de cambouis qui se renversa, déversant son contenu au sol. L'œil de Rivaï s'alluma et il donna un coup de pied dans une torche à sa portée. La flamme, en touchant le sol, embrasa la large flaque huileuse, créant des langues de flammes crépitant entre les pièces métalliques, obligeant les hommes les plus proches à bondir hors de leur poste pour éviter de finir carboniser ou étouffés par la fumée, se mettant à la mercie de Rivaï qui en élimina autant que possible.
La pièce était encombrée et sombre malgré le feu serpentant au sol, peuplée d'ennemis et de Camille, sans doute armé jusqu'aux dents de ces aiguillons venimeux,
Ils n'étaient qu'une douzaine, en comptant les deux chefs. Tout le reste de l'ennemi était constitué d'hommes dont Rivaï ne connaissait rien.
Il jeta un œil vers la lucarne par-laquelle il était entré, mais n'envisagea même pasd'emprunter ce passage vers l'étage pour s'enfuir au-dehors par la fenêtre.
- Pourquoi il ne s'échappe pas ? grinça la meneuse de l'Egoule, qui avait aussi remarqué l'ouverture de la trappe au plafond.
Un sourire reptilien étira les lèvres minces de Camille, découvrant ses canines.
- Nous avons tous les deux décidé d'en finir, ici et maintenant, répondit-il, la flamme aux yeux. Personne ne sortira avant la fin.
- Qu'on se bouge le cul, alors ! rugit la femme en s'apprêtant à bondir.
- Avant tout, tenez vos hommes ! Je vous prie de vous rappeler où nous nous trouvons, rétorqua Camille en désignant du menton les caisses de poudre empilées aux quatre coins de la vieille forge. Je ne donne pas cher de notre peau si, toutes hermétiques qu'elles soient, ces caisses étaient endommagées, désigna-t-il du menton les flammes léchant le sol autour des caisses. Le lieu est loin d'être un champ de bataille adéquat, gardez ça à l'esprit si vous ne voulez pas qu'un de vos gars nous fasse sauter !
L'egoule haussait les épaules et hurlait cependant ses ordres de prudence à ses subordonnés, mais déjà l'un deux s'effondrait, la gorge perforée
Rivaï essaya d'atteindre tous ceux qu'ils pouvaient et dû finir par sortir de son promontoire pour débusquer les autres, tout en évitant les tirs de Camille.
- Il arrive, fit Camille sans le voir, mais ayant entendu le sifflement du filin.
La Dague se positionna derrière un interstice, voyant Rivaï foncer sur eux, et tirant une petite sarbacane de sa veste, la glissa dans la meurtrière et souffla. L'aiguillon venimeux fendit l'air et si Rivaï évita de justesse de se faire trouer la gorge, le projectile le heurta en pleine poitrine. Il retint son souffle en sentant léger impact et vit l'aiguillon rebondir et tomber. Il avait heurté quelque chose. L'harmonica d'Aleb, glissé dans sa poche pectorale, avait fait bouclier… Merci la chance, Camille avait révélé sa position par ce tir. Rivaï décrivit une parabole et survola l'établi servant d'abri à la Dague. Un jeu de chat et de la souris s'engagea alors, Camille, au sol, évitant les assauts de son ancien subordonné, se glissant entre les obstacles pour lui échapper tout en le bombardant de ses projectiles que Rivaï esquivait avec des déplacements erratiques et vifs de chauve-souris, gardant un œil sur les egoules qui le maintenaient en joue.
Les établis et soufflets s'hérissant en tous sens formaient des gerbes de fonte en travers de son chemin, mais n'avaient rien de plus gênant que les obstacles qu'Herzéphyr avait montés sur son parcours d'entraînement.
Des poutrelles d'acier le gênaient, lui barrant la route sans pouvoir servir de substrat aux grappins. Tant pis, elles lui feraient office de boucliers et de rampes de lancement.
Le point délicat était ces caisses de poudre, qu'il valait mieux éviter de trop bousculer au vu du sol partiellement embrasé.
Alors il virevoltait, s'élançait, rebondissant, glissait entre les obstacles, serpentait entre les tirs, poursuivait Camille, l'Egoule. Les hommes restants étaient avertis et il dût s'approcher pour espérer les neutraliser, se retrouvant presque au-corps-à-corps. Alors que l'un d'eux se trouva acculé contre un étau, Rivaï donna un coup de pied dans une manivelle qui, en tournant, resserra brusquement l'étau et broya le bassin du malheureux.
Un autre se retrouva le visage fracassé contre m'angle d'un établi. Un quatrième s'étala, la gorge perforée de deux balles.
C'était d'une simplicité terrifiante. Là où un affrontement classique en sous-nombre aurait fini par le mettre en déroute, la manœuvre aérienne, bien que réduite par l'encombrement du lieu, lui donnait une nouvelle dimension d'attaque, l'arrachant aux contraintes du sol.
Une fois qu'il se fut occupé de tous ceux qu'il pouvait aisément neutraliser, il réactiva ses grappins et reprit de la hauteur, voltigeant hors des tirs de Camille et de l'Egoule.
Une brûlure lui lancina soudain la cuisse et, maîtrisant un déséquilibre malheureux, il se posta de nouveau derrière le soufflet. Il passa sa main derrière la cuisse, juste au-dessus du genou, et la ramena rouge. Risquant un œil de l'autre côté de sa cachette, il remarqua la silhouette de Bachir rejoignant celle des autres.
- L'enflure, siffla Rivaï. Évidemment, ce n'est pas lui qui me loupera si facilement.
S'il avait pu ne serait-ce que l'érafler de sa balle, Bachir pouvait plus. Il avait dû finir par se libérer en réussissant à arracher les couteaux le clouant à la table, et même avec son index droit en moins, il avait pu viser le voltigeur. Cela n'annonçait rien de bon si le tireur d'élite du réseau se mêlait à la partie. Rivaï nota qu'il restait encore trois ou quatre hommes pugnaces disséminés dans la salle, en plus des deux boss et de Bachir. Cela se corsait.
- Bachir !
Le tireur tourna la tête et vit Camille qui lui faisait signe de le rejoindre derrière un établi. Une fois qu'il se trouva aux côtés de ce dernier, il déclara sans attendre :
- Je peux l'avoir, boss.
- Non, maintenant il est échaudé, il ne se laissera plus toucher, tu n'arriveras qu'à l'érafler et tu épuiseras tes balles. Il va s'évertuer à zigzaguer et gigoter en tous sens, alors si tu dois te concentrer sur quelque chose, c'est ses grappins. Vise ceux-ci quand il les plante, arrange-toi pour le décrocher et le faire tomber. Une fois les ailes coupées, il nous sera accessible. N'hésite pas à t'exposer si besoin, je te couvrirai.
- Pas de problème, répondit Bachir en se postant, tandis que Camille remarquait sans un mot ses mains ensanglantées que le tireur avait grossièrement enserrées de linge et ne semblait même plus considérer.
Rivaï avait flairé le danger, à présent que Bachir était de la partie, et préférait reprendre son souffle. Il se mordait les doigts de ne pas avoir simplement éliminé le tireur lorsqu'il était à sa merci, là-haut, dans la chambre. Le neutraliser était une évidente priorité. Préférant rester à l'abri des charpentes, il repéra la femme de l'egoule et la mit en joue. Elle le visa au même moment et leurs tirs se croisèrent, tandis que Bachir profitait de ce que l'attention de Rivaï soit occupée pour le contourner et lui tirer dessus depuis son angle mort. Rivaï se plaqua contre les poutres et le plomb se ficha dans le bois. L'endroit n'était plus sûr, et Bachir obligea son ennemi à quitter sa tanière. À peine Rivaï se fut-il envolé que les yeux de Bachir s'aiguisèrent, s'évertuant à viser les prises du grappin.
Rivaï le comprit bien et s'appliqua à ficher ses harpons le moins possible, en profita pour se ruer droit sur l'egoule, dont il réussit à passer la barrière. La combattante eut juste le temps de sentir le garçon se coller à son dos. Le feu de Bachir l'avait suivi et lui perfora la poitrine tandis que Rivaï se servait d'elle comme d'un bouclier.
- Bachir ! hurla Camille en voyant la femme s'effondrer.
Rivaï lâcha le corps de l'egoule, roula sur le côté et enclencha précipitamment son grappin, qui fusa vers Camille.L'épaule de la Dague fut transpercée sans qu'il pousse le moindre cri. Il heurta le sol tandis que le harpon se fichait dans une planche derrière lui. Fiévreux, Camille agrippa à deux mains le câble lui traversant l'épaule.
- Tu ne t'envoleras pas…
Rivaï, dans sa pirouette, n'avait pas vu Camille empoigner son câble et alors qu'il s'apprêtait à ramener celui-ci, il sentit un brusque à-coup du filin manquer de le faire trébucher. Il tira mais le câble, traversant l'épaule même de Camille et maintenu par la poigne d'acier de celui-ci, ne lui revint pas. Au contraire, Camille se campa sur ses positions pour empêcher sa proie de s'échapper, et ayant harponné son ennemi, Rivaï se trouva lui-même piégé.
- Bachir !
Rivaï vit le tireur se relever et décocha dans sa direction une de ses lames, que Bachir dût éviter en s'étalant de nouveau.
Cela suffit juste à laisser le temps à Rivaï de trancher son propre câble pour s'arracher à la prise de Camille et, de son seul grappin restant, il prit tant bien que mal de la hauteur vers les poutres.
Soudain un choc le secoua brutalement et il eut l'impression d'un violent impact sur les reins. Un crachotement du réservoir à gaz se fit entendre, et alors qu'il se trouvait dans un de ces rares moments où il avait besoin de la propulsion de celui-ci, Rivaï comprit que Bachir avait réussi à toucher son précieux petit réservoir. Il lui avait coupé les ailes.
Rivaï essaya de se rattraper, pensa de justesse à manœuvrer en biais pour éviter un tir de Bachir qui cherchait à le cueillir dans sa chute et, totalement déséquilibré, il heurta une des poutrelles d'acier. Ses grappins se décrochèrent et il roula jusqu'au sol, où étaient entassées les caisses de poudre explosive qui s'ébranlèrent lorsqu'il les percuta, emportant dans sa chute un amas de métaux qui s'abattit autour de lui. La dégringolade souleva un nuage de poussière âcre, qui verdit les flammes et la fumée emplissant la pièce, obligeant les survivants à s'abriter pour éviter de se faire prendre dans l'écroulement des empilements de caissons.
Rivaï, sonné, dodelina de la tête et lutta pour rassembler ses esprits. Sa vision se clarifia juste assez pour lui permettre d'examiner son environnement. Bachir, toujours affalé au milieu des caissons de poudre éventrés, se frottait frénétiquement les yeux en jurant comme un verrat. Camille, à quelques mètres sur sa droite et devant sans doute le considérer à demi-mort, pressait son épaule blessé, s'y appliquant un garrot nécessaire et grossier. Dans sa main droite, il serrait avec ferveur l'arme qu'il dirigerait enfin vers Rivaï pour l'abattre définitivement, une fois l'hémorragie freinée. Les silhouettes branlantes des quelques survivants de l'Egoule tremblaient dans la vision floutée de Rivaï comme les flammes de bougies dans un courant d'air. Le jeune homme essaya de rassembler ses forces, se relever pour leur faire face, mais la douleur dans sa jambe et son dos le clouèrent au sol, écrasé par les débris. Un gibier touché, qu'il suffisait d'achever. Une proie qui avait bien malmené ses chasseurs, mais à présent acculée. Dans quelques instants, lorsque la poussière soulevée par cette apocalypse retomberait, que l'ennemi aurait réussi à se redresser et le localiser dans le fatras de décombres, ce serait fini.
Dehors, Kô trépignait. Il avait flairé Rivaï et avait suivi sa piste jusqu'à ce bâtiment, devant lequel il s'était d'abord assis comme il le faisait chaque fois. Son bipède de camarde avait disparu dans cette grande bâtisse depuis un certain temps et les odeurs et bruits d'une sale affaire agressaient les sens et nerfs de l'animal, le faisant se lever et faire les cents pas et geindre nerveusement. Pourtant, un élan irraisonné, un instinct transcendant l'état de bête et d'humain, une pulsion l'arrachant à la trouille lui donna soudainement comme un coup de pied au derrière, le poussant tout d'un coup dans la baraque à moitié effondrée. Le poil hérissé et la truffe brûlante, il s'y précipita, droit au secours de son frère de meute.
Et Rivaï, perdu au milieu de ses traqueurs qui reprenaient aussi leurs esprits, respirait fort, étouffé par la poussière et l'épuisement, et brûlé par l'urgence de s'en sortir. Il avisa les caissons de poudre, cabossé mais intacts pour la plupart, amassés autour de lui. Celui qui avait manqué de l'écraser dans sa chute était le plus proche, encore bien fermé, tandis que le contenu des plus abîmés s'était répandu en coulées sablonneuse dans le monticule, glissant en petits serpentins au sol. Rivaï tourna de nouveau la tête autour de lui, les yeux allumés par les flammes léchant le sol tout proche de lui, lui chauffant le visage. Les serpents de poudre et les langues de feu étaient éloignés de quelques mètres, désintéressées les uns des autres. Alors, sans une hésitation, le jeune homme se redressa sur les coudes et se hissa en jusqu'au caisson clos qui avait roulé juste à côté de lui, assez près des flammes, et usa d'une barre de métal dépassant des décombres et la cala dans l'interstice hermétique du couvercle. Jamais les muscles de ses bras ne lui avaient fait si mal. Ils lui semblaient prêts à exploser, surchauffant. En courant, gamin, pour échapper à une bande d'ados salauds, pour échapper aux vadrouilles de la Police militaire, aux trafiquants, en se battant à l'arène, en torturant, en fuyant pour sa vie, toujours, même acculé, Rivaï n'avait toujours ressenti qu'un sang-froid immense (qui n'avait été mis à mal que lors de son expérience au niveau inférieur) coordonnant parfaitement son énergie. Jamais dans l'urgence, même acculé dans ses derniers retranchements, il n'avait senti son corps lui faire défaut, le trahir, le lâcher. Pourtant, il était à bout de souffle, à bout de forces, et ce fichu caisson ne s'ouvrait pas, et Camille se redressait, face à lui, au milieu des nuages de poussière. Et lui n'arrivait pas à faire sauter ce couvercle, et ses bras brûlaient, son cœur brûlait, brûlait dans sa poitrine.
Kô, perdu au milieu des décombres, la truffe piquée par la poussière et la poudre, les coussinets agacés par les langues de flammes lui roussissant le poil, zigzaguait au milieu de ce fatras de corps et d'éboulis, cherchant frénétiquement Rivaï. Il détecta subitement la présence de celui-ci et alors qu'il s'élançait sur sa piste, la voix de ce dernier manqua de le faire sursauter. Un cri, un rugissement d'effort et de fureur, qui précéda un « klonk » étrange d'acier qui saute.
La déflagration fut presque instantanée. Lorsque la poudre jaillit jusqu'aux flammes, le rugissement de l'explosion engloutit totalement celui de l'homme, comme une pétarade en chaîne, gonflante, s'amplifiant en jets de poudre enflammée, sautant comme des mines. Et chaque « boum » en entraînait un autre, les caissons encore intacts explosaient à leur tour, et la terre sembla s'ouvrir autour de Kô, les roches éclataient, les flammes surgissaient en jaillissements infernaux, et c'était comme si le monde autour de lui pétait comme une grenade que la main de son humain avait dégoupillée.
Les éboulements et les déflagrations crachèrent des fulminations de poussières, de feu et d'ondes de chocs qui engloutirent tout, dévorant la rue, la baraque, les humains qui s'y trouvaient, et le chien disparut avec le reste.
xXxXx
(1) Bravo, jJolie misogynie ! La femme qui s'occupe du foyer, les bonhommes qui vont travailler. Mais qu'est-ce que j'ai fait de mes ferventes convictions d'égalité des sexes moi ? Comme je le disais à Levi512, avec le recul, ma répartition paritaire est plutôt déplorable, je le reconnais ._.
Au fait, j'avais reçu une ou deux fois la question et comme j'adore expliquer le pourquoi du comment des noms quand il y a une raison, je vais en profiter pour raconter en deux mots la signification de « l'Egoule », le gang rival de la Triple Dague. En fait j'ai appris ce terme dans le livre (absolument et terriblement passionnant) de John Vaillant, « Le Tigre ». Dans le folklore sibérien, surtout les communautés taïojnik, l'égoule est une créature naissant lorsqu'un tigre dévore un homme, ou à l'inverse qu'un homme se nourrit de la dépouille d'un tigre. Comme je suis une pauvre fanficeuse dépassée par les élans otaku qui la piétinent parfois dans la fange de la galvanisation chevaleresque de bas étage, je cherchais avidement des noms transpirant l'epicness et la badassitude pour mes noms de clans, et le terme « egoule » me plaisait bien. Dans le pire des cas, ça fait penser à « goule », qui ne donne pas non plus une image très sympa donc ce nom m'a bien plu. Voilà pour la chtite histoire ! ^^ BWEF.
Bon. Ça fait beaucoup de morts et disparus ça. Squirrel, Mésange (RIP, les meufs), Kô, Bachir, Rivaï, Camille, ma santé psychique… Rien de tel que clore un chapitre sur une hécatombe ! Que diriez-vous qu'on finisse la fiction sur cette note ?
Naaah, on se retrouve pour la suite bientôt j'espère… Mwohohohoho, j'ai bien commencé le chapitre 12, il est quasi-fini dans ma tête, je m'y éclate comme une ptite folle ! Vous m'en direz des nouvelles. Mais avant, déjà sur ce chapitre-là, je les prendrai avec un plaisir féroce )
Prenez soin de vous, MANGEZ BIEN, très important ça, et surtout, surtout… Surveillez vos arrières ! (ou vos derrières, comme dit Angaradh)
Cha cha !
