Chapitre 11 : Le deuil
Il avait fallu deux jours à Olympe, accompagnée de Lucile Desmoulins et Gabrielle Danton, pour rejoindre les anciennes terres de Ronan et de son père. Camille et Georges auraient aimé la suivre pour un dernier adieu à leur ami, mais les évènements s'accéléraient dans la capitale. Les trois femmes étaient parties de bonne heure le 16 juillet, dans une charrette où était posée la bière contenant la dépouille de Ronan. Danton avait estimé que vu la tension qui régnait dans Paris et dans les villages alentours, elles risquaient moins d'être attaquées si l'on voyait clairement qu'elles faisaient office de corbillard. Les routes n'étaient pas très sûres, et on n'était jamais assez prudent... Le voyage sembla durer une éternité pour Olympe. Retenant ses larmes, elle espérait au plus profond d'elle-même que tout ceci n'était qu'un cauchemar, que Ronan n'était pas mort, que les balles l'avaient juste blessé et que, se réveillant en sursaut, il gratterait le bois de son cercueil pour qu'on l'en délivre. Mais cela n'arriva pas... La jeune femme, silencieuse, repensait à leur dernière entrevue, lorsqu'ils s'étaient disputés si fortement. Réveillée par un horrible rêve, elle avait vu celui qu'elle considérait comme un monstre, Lazare de Peyrolles, abattre Ronan d'un coup de pistolet, le tout sous les rires machiavéliques d'Auguste Ramard et de ses acolytes. Ronan l'avait consolée à son réveil tandis qu'elle voyait ce cauchemar comme un affreux présage. Il avait préféré en rire.
« Mon amour... Ce rêve comme une douleur, il me disait ta mort...
- Mais quelle mort ? Je suis là, avec toi, et je suis le plus heureux des hommes, parce que je t'aime... »
Olympe repassait cette phrase en boucle dans sa tête, et les larmes coulèrent d'un coup le long de ses joues pâles. Elle se sentait mal, ne parvenait pas à digérer le pain et le lait que Lucile l'avait obligée à avaler pour tenir au moins jusqu'au déjeuner qu'elles improviseraient dans une auberge de village. Et puis ensuite, ils s'étaient disputés. Il voulait l'épouser, l'emmener en Bretagne et retrouver ses terres. Elle refusait d'abandonner ceux qui lui étaient chers. La haine de Ronan était trop forte. Ne la voyait-il que comme un moyen de se venger d'un monde qu'il abhorrait ? Partie fâchée, elle était retournée à Versailles. Et au fond, elle maudissait Ronan parce qu'il n'avait pas voulu la croire. S'il l'avait écoutée, s'il avait compris le sens prémonitoire de son rêve, sans doute serait-elle déjà madame Mazurier, et non une jeune femme qui ne pouvait même pas se présenter comme sa veuve. Au final, ce n'était pas Peyrolles qui avait tué Ronan, l'odieux Ramard n'était plus là pour en rire, pourtant son amour était quand même mort... La mauvaise qualité des chemins sortit Olympe de ses sombres pensées. Secouée par les cailloux et les nids de poules, la charrette était chahutée de toutes parts. En un sens, Olympe avait hâte d'arriver : inhumé à côté de son père et sur ses terres, Ronan pourrait enfin reposer en paix, au lieu d'être secoué sur les mauvaises routes du royaume.
...
Deux jours plus tard, le convoi était parvenu à son but. En traversant la campagne bretonne, la jeune femme avait observé les maisons alentours. Ronan lui avait plusieurs fois parlé de ses terres, mais Olympe ne connaissait que le nom du village. Ainsi, laquelle était celle des Mazurier ? L'air breton secouait les longs cheveux châtains qu'Olympe gardait désormais lâchés. Finies les belles coiffures de Versailles, les plumes et autres dentelles. Terminés les rubans et les belles étoffes. Marie-Antoinette l'avait libérée de son emploi, la jeune femme lui resterait toujours attachée, mais désormais sa vie était au milieu de ce peuple dont elle ne faisait pas vraiment partie, mais qu'elle rejoignait en souvenir de son amant. Plantée devant la tombe de Ronan, elle lisait la maigre stèle où étaient gravés les noms des parents de son amour, accompagnés d'un nouveau : « Ronan Mazurier, 1769-1789 ». A-t-on le droit de mourir lorsque l'on a vingt ans, que l'on aime et que l'on se bat pour ses idées ? Non... Olympe serra les poings jusqu'à ce que ses ongles commencent à laisser des traces sanguines sur ses paumes, pour s'empêcher de pleurer, mais c'était inutile. Des larmes humidifiaient son beau visage. Elle se promettait de racheter la propriété des Mazurier, et de venger la mort de Ronan et celle de son père par la même occasion. Ils ne seraient pas morts pour rien...
« Olympe, viens... Il faut rentrer... »
La douce voix de Lucile la sortit de sa torpeur. Des gouttes de pluie commençaient à tomber, mouillant la terre encore fraîchement retournée sous laquelle Ronan dormait pour l'éternité. Les épouses de Danton et Desmoulins étaient restées en retrait, laissant leur nouvelle amie seule face à sa douleur, parce qu'elle en avait besoin pour l'accepter et la surmonter. Mais à présent, elles reprenaient leur rôle de soutien et d'amies. Écouter sa peine, oui se laisser aller, certainement pas ! Déposant une cape sur les épaules d'Olympe, Gabrielle lui prit le bras et la raccompagna jusqu'à la charrette. Le long chemin vers Paris allait bientôt reprendre, sans le lourd cercueil comme unique bagage. Installée entre ses deux compagnes, Olympe restait muette. Elle ne voulait pas parler, ses amies ne l'y obligeaient pas, elles comprenaient. Chacune pensa à son mari respectif : s'ils mouraient eux aussi, comment réagiraient-elles ? Le silence était pesant, long, accablant, lorsqu'Olympe le rompit.
« Lucile, Gabrielle, si l'on vous demande, je suis Olympe Mazurier. Olympe du Puget est morte le 14 juillet 1789 avec Ronan, elle représente mon ancienne vie à Versailles. »
Un mouvement de tête fit comprendre à la jeune femme que ses amies l'approuvaient et feraient passer le message. Et puis, vu la tournure que prenaient les évènements à Paris, il valait mieux oublier sa particule. D'aussi petite noblesse soit-elle, Olympe appartenait malgré tout à cette caste devenue indésirable en ces temps révolutionnaires. Proche de Yolande de Polignac, de la Princesse de Lamballe, toutes deux amies de la Reine, et de Marie-Antoinette elle-même, Olympe risquait de voir les Parisiens se retourner contre elle s'ils apprenaient son ancienne position de sous-gouvernante des Enfants de France.
...
La charrette s'arrêta rue du Théâtre-Français. Les trois jeunes femmes avaient accompli leur mission. Lucile proposa à Gabrielle de monter chez elle prendre un remontant. L'été était lourd et chaud, le voyage les avait fatiguées, 'madame Mazurier' plus que les autres pour des raisons évidentes. Desmoulins était chez lui, en compagnie de Danton, avec certains de leurs amis dont Maximilien Robespierre, qui avait abandonné sa particule afin de mieux adhérer à l'image qu'il se donnait. En passant à côté de lui, Olympe tressaillit. Cet homme était le malheur personnifié, elle le ressentait. Il ne lui inspirait aucune confiance, la mort rôdait autour de lui comme des mouches autour d'un déchet.
« Robespierre, mon ami, je te présente Olympe. Elle était fiancée à notre regretté Ronan, lança Camille.
- Mademoiselle.
- Elle était au service des enfants de l'Autrichienne avant de se rallier à nous par amour pour Ronan. Lorsqu'elle est arrivée, il venait d'être abattu par les soldats de la Bastille. »
Olympe afficha un sourire forcé, tout en fixant Desmoulins. Cette appellation de 'l'Autrichienne' lui donnait la nausée : Camille la connaissait-il assez pour la juger ? Non ! Robespierre, quant à lui, la dévisagea des pieds à la tête, en haussant les sourcils. L'ébauche de sourire qu'il avait eue en apprenant la relation entre la jeune femme et Ronan disparut aussitôt qu'il apprit son ancien emploi à la Cour.
« Ainsi mademoiselle vous venez de Versailles... Comptez-vous y retourner ?
- Madame, pas mademoiselle. Bien que les évènements n'aient pas permis que j'épouse l'homme que j'aime, je souhaite porter son nom et m'appeler Olympe Mazurier. Et non, je ne retournerai pas à Versailles. La Reine m'a libérée de mes fonctions, je suis certainement déjà remplacée auprès du Dauphin. Aujourd'hui, ma place est ici. »
Pour couper court à toute discussion qui l'aurait assurément mise mal à l'aise, Olympe salua d'un mouvement de tête et rejoignit Lucile et Gabrielle à la cuisine. Les petits yeux sombres de Robespierre l'avaient suivie jusqu'à ce qu'elle ait quitté la pièce. Desmoulins avait trop parlé en dévoilant d'où elle venait, Olympe sentait que l'orateur du club des Jacobins ne l'aimait pas à cause de ça. Soupirant bruyamment, elle vida d'un trait le verre de prune que lui tendait Gabrielle.
« Je crois que je viens de me faire un ennemi dangereux...
- Tu exagères, lança Lucile. Robespierre est un ami de Camille depuis l'adolescence. Ils ont tous les deux étudié à Louis-le-Grand, et il était témoin à notre mariage ! Il est certes étrange au premier abord, mais il n'est pas méchant. Un peu prude, peut-être... »
Olympe haussa les épaules. Elle ne voyait pas l'intérêt de continuer cette conversation. Tout ce qu'elle voulait, c'était dormir et rêver de Ronan, de ce qu'aurait pu être sa vie avec lui en Bretagne. Elle se leva, embrassa ses amies puis partit se coucher.
