Epilogue

J'ouvris les yeux sur des bois foisonnants, du même émeraude que les yeux magnifiques de mon aimé. Mes yeux vérifièrent l'état de ma cheville, mais nulle flèche ne l'entravait désormais. Je n'étais plus dans le monde des mortels. Me mettant rapidement debout, je regardais ce qui m'entourait. Le soleil brillait fort, ne laissant aucun secret à l'obscurité. J'étais seul.

Suivant la direction d'une douce brise, je me retrouvais au bord d'une falaise à l'eau turquoise. Serait-ce le Styx ? Mon aimé l'aurait-il traversé sans m'attendre ? Pour rejoindre Acturus, oui, il aurait pu le faire… Alors je me retrouvais seul et désœuvré. Fallait-il que je rejoigne le banc de sable pour y attendre Charon ? Il me tardait tant de retrouver mon compagnon et de voir s'agiter dans mes bras notre fils…

Ma décision fut vite prise. Je me mis en marche, suivant scrupuleusement la falaise en essayant de trouver un endroit où descendre pour arriver au bord de l'eau. Cependant un bâtiment m'arrêta. C'était une modeste maisonnette, d'un blanc éclatant. J'aurais dû passer mon chemin, y voir quelques pièges mis là par des âmes aussi corrompues qu'Hector, mais des rires eurent sur moi l'effet d'un chant de sirène. J'ignorais quelle créature pouvait ainsi imiter le rire de mon adoré, mais j'étais incapable de résister à l'appel.

Sans faire de bruit, je m'approchais de la maisonnette, suivant toujours ces rires légers. Il fallut un moment avant que j'aperçoive une silhouette allongée dans l'herbe, tenant à bout de bras un nourrisson qu'elle soulevait et ramenait à elle pour l'amuser. Mon cœur battit fort à ce moment, comme si depuis mon éveil il attendait cette vue. C'était bien mon Patrocle, qui jouait avec notre petit Acturus… De là je ne cherchais plus à cacher ma présence, courant vers les âmes que la guerre m'avait arrachées. Mon compagnon se redressa alors et, digne d'une apparition divine, il m'offrit un sourire rayonnant.

_ Achille…, pleura-t-il ému.

Mon visage était lui aussi humide alors que je me hâtais auprès de ma famille. La distance qui me séparait de lui me parut infranchissable, mais finalement je pus tomber à genoux près de mon aimé, incapable de quitter son regard un seul instant, de peur que cette euphorie qui brillait dans ses yeux disparaisse une nouvelle fois. Je reçus le corps frêle de mon adoré comme une coupe d'eau fraiche après une marche interminable au soleil. Un véritable soulagement, un aboutissement… Il ne me rendait évidemment pas cette étreinte, se contentant d'accepter les baisers que je déposais sur son visage… Lui tenait la petite créature qui gigotait entre nous deux… notre petit Acturus…

Le contact de petits doigts humides me détourna des lèvres que je convoitais. Je tombais sur une magnifique paire d'yeux brillants, à peine plus foncés que ceux de mon aimé, qui me dévisageaient avec curiosité. Mon Patrocle fit alors un geste en ma direction, me tendant l'enfant qu'il avait eu de moi.

_ Mon aimé, rencontre ton fils, me sourit-il.

Mes mains tremblaient. J'étais effrayé d'être trop brusque face à cette créature rose si frêle. J'étais un guerrier, je ne devenais père qu'avec cet enfant que je n'avais bercé que dans un sommeil éternel… Mais le sourire de mon compagnon m'invitait à prendre mon fils dans les bras, mon petit Acturus. Il voulait que j'embrasse mon rôle de père dans l'instant, et après avoir tant déploré la mort de mon enfant je ne pouvais lui refuser cette requête. J'avais tant rêvé ce moment…

Le corps de ma progéniture était si petit dans mes mains… Mais il y semblait à son aise. Mon fils ne pleurait pas, gesticulant toujours, comme il le faisait dans les bras de mon aimé. J'eu un rire euphorique en le voyant faire.

_ Mon petit Acturus, murmurais-je en caressant sa joue.

Mon adoré se pencha alors sur moi pour m'embrasser, et ma passion prit le dessus, enflammant nos baisers. J'étais enfin comblé dans tous mes vœux, mon fils étant blotti contre mon sein et mon amant m'offrant le plus tendre des accueils…

_ Doucement Achille, nous ne sommes plus seuls…, rit mon aimé en me repoussant gentiment.

_ Je n'aurais su vivre une journée de plus sans vous. Jamais plus vous ne m'échapperez.

Nos regards convergèrent sur notre enfant, le fruit de notre amour, qui baillait avec conviction. J'avais l'impression de tenir dans mes bras l'encre encore fraiche d'un mythe tout juste écrit. C'était surréaliste, et aucun mot ne pouvait décrire l'étrangeté de la situation.

Un sanglot étranglé me ramena à mon amant. J'allais devoir m'habituer, trouver ma place entre l'attention qu'exigeait mon enfant, et le temps que je devais à mon amant, mais aussi les instants privilégiés que mon aimé aurait avec Acturus, et dont il m'exclurait… Mais pour le moment je pouvais concilier mes rôles. Mon Patrocle avait besoin d'une épaule pour pleurer, évacuer les peurs qui l'avaient hanté dernièrement, et mon fils réclamait un berceau pour dormir. Je m'allongeais rapidement, couchant Acturus contre mon cœur apaisé, et attirant mon bienaimé contre mon flanc pour lui caresser le dos alors qu'il purgeait son âme du reste des angoisses qui l'empêchaient d'embrasser pleinement cette nouvelle vie qui lui ouvrait les bras. Les deux êtres que je chérissais plus que la vie elle-même s'endormirent assez facilement dans mon étreinte.

Je fus pour ma part incapable de fermer les yeux, craignant qu'un monstre vienne m'arracher ce bonheur encore fragile et trop longtemps espéré. Le spectacle était de toute façon trop beau pour vouloir s'assoupir. Cents peintres de talent auraient pu travailler un siècle sur cette scène de réunion familiale sans parvenir à en retranscrire l'intensité… Jamais je n'avais senti mon aimé aussi détendu, et pourtant je le savais alerte, parce que ses instincts de père lui dictaient de toujours prêter l'oreille pour identifier les pleurs de son enfant. Mon adoré se réalisait dans son rôle, il était le père accompli et sublime qui avait peuplé mes rêves en le sachant porteur de vie.

Le soleil déclina lentement pendant que mes amours se reposaient, me donnant une idée du déroulement du temps dans ce lieu sans nom. Mon aimé fut le premier à s'éveiller, avec la majesté et la sérénité d'une fleur qui s'ouvre au monde. Si ses yeux s'ouvrirent sur mon visage, son premier regard chercha Acturus, pour s'assurer qu'il était bien auprès de nous et qu'il était en parfaite santé. Une fois son inquiétude calmée, il employa son temps en m'offrant les baisers les plus doux et en couvant d'un regard aimant notre progéniture profondément assoupie.

Le réveil d'Acturus fut plus brutal. Je craignais un instant que sa mort violente ait laissé un traumatisme irréparable en lui, mais le rire de mon adoré m'apaisa. Mes bras bercèrent par instinct mon fils qui hurlait, pour faire cesser ces cris insupportables, alors que mon amant allait chercher de quoi lui remplir l'estomac. Ma curiosité quant à sa nourriture, en sachant la poitrine virile de son père aride, n'eut pas trop d'espace pour s'exprimer puisque mes tendres cajoleries ne faisaient que l'irriter davantage. Acturus secouait ses poings et ses pieds en trépignant, me frappant sans même en avoir conscience.

_ Eh bien petit homme, est-ce une façon de traiter son père ?ris-je.

C'était une réaction instinctive, je le savais bien. A cet âge-là aucun geste n'était réfléchi, ça tenait plus de la réaction primitive, animale. Pourtant j'avais envie de voir dans cette colère soudaine l'héritage des caprices de son père quand il avait faim alors que son ventre était rond. Les mots étaient inutiles dans ces moments, et il ne fallait surtout pas penser à le toucher…

Mon aimé fut bientôt de retour, un sourire amusé aux lèvres en voyant dans quel état d'énervement l'attente mettait notre garçon. Il le prit délicatement de mes bras et pressa contre ses lèvres un bol qu'un bec ouvrait en douceur. Ce n'était certainement pas le moyen le plus simple pour nourrir Acturus, mais s'il procédait ainsi c'était forcément qu'il n'y avait pas d'alternative. Je reconnus le liquide sans difficulté. C'était ce même ambre dont ma mère avait baigné mon fils et mon compagnon une fois leurs poitrines muettes… Le nectar, cette boisson divine destinée aux immortels seuls.

Je n'étais pas curieux de goûter cet or liquide, je préférais nettement que mon héritier s'en repaisse, ce qui le mettrait autant que possible hors de portée de la main d'Hadès. Je n'avais pas l'impression que nous étions dans son royaume, mais à vrai dire je n'arrivais pas vraiment à m'en soucier, pas quand j'avais sous les yeux le sourire tendre de mon compagnon nourrissant notre fils.

Le repas s'acheva quand Acturus détourna sa tête pour bâiller, les yeux déjà clos. Notre petite merveille ne s'était réveillée que pour manger, mais maintenant qu'elle avait le ventre plein… J'eu un petit rire en le voyant s'assoupir si aisément. Mon bienaimé m'offrit un regard chaleureux avant de se mordre la lèvre et de se relever. Je connaissais bien cette expression, elle était le signal de beaucoup de choses agréables… Sans songer à protester un seul instant, je le suivais dans la maisonnette que j'avais repérée à mon arrivée.

La demeure ne rivalisait pas avec les plus majestueux palais, et n'était composée que d'une grande pièce très simple. Juste une table, un berceau suspendu au toit, et un lit d'angle. Mais c'était suffisant, nous n'avions pas besoin de plus. En vivant à mes côtés, Patrocle s'était habitué à vivre avec le strict nécessaire, loin des fastes des palais. Il ne s'en était jamais plaint…

Je suivais du regard mon amant qui portait notre fils dans le lit adapté à sa toute petite taille. Il le berça tendrement, n'obtenant de lui que des soupirs qui traduisaient sa lassitude d'être manipulé alors qu'il dormait si bien.

_ C'est là que je me suis réveillé. Acturus était dans ce berceau et pleurait, m'expliqua Patrocle dans un chuchotement.

Mes doigts glissèrent sur le bois. L'ouvrage était magnifique, taillé dans une pièce sombre avec la main la plus adroite. Cependant mon compagnon ne me laissa pas longtemps l'admirer. Sa main vint chercher la mienne alors qu'il me tirait vers le lit. Son regard de braise ne laissait aucun doute sur ses intentions, et le mien lui faisait écho.

Patrocle laissa tomber son pagne juste sous mes yeux. Il voulait attiser mon désir. Cet artifice était inutile, mais je ne refusais pas le spectacle… Si j'avais pu, j'aurais mordu son épaule pâle, pour le faire crier avant de rire. Je savais qu'il aimait ce genre de pulsions… Cependant je ne pouvais pas me permettre de le faire réagir trop bruyamment sans risquer de réveiller notre progéniture. Mon état d'excitation me faisait penser qu'une interruption à ce point me serait fatale. J'avais tant attendu pour revoir cette fougue, ce désir, dans le regard de mon amant…

Optant pour un peu de douceur, je basculais mon adoré dans mes bras pour l'embrasser alors que je nous conduisais au lit. Les baisers, bien que tendres, étaient exigeants et nos corps réagirent d'instinct, si bien que je me retrouvais vite nu, engagé dans le corps si chéri de mon Patrocle. Mon amant respirait difficilement, me faisant reprendre conscience de la situation.

_ Me suis-je montré trop empressé ?regrettais-je aussitôt.

Je me fustigeais d'avoir fait preuve d'aussi peu de retenue, de ne pas avoir préparé mon amant, et tentais de me retirer. Mais Patrocle ne le voyait pas de cet œil-là. Il n'eut besoin que d'une seconde pour bloquer mon bassin de ses cuisses fermes et de ses talons sévères.

_ Non… C'est parfait…, expira-t-il en soupirant béatement.

Je m'interrogeais quelques secondes sur sa réaction. En y réfléchissant un peu, son corps m'apparaissait différent. Ce n'était pas désagréable, j'avais juste l'impression qu'il était plus docile, moins hostile à ma pénétration… Les dieux auraient-ils modifié son enveloppe de chair pour l'adapter à notre relation ? Je l'ignorais. Ce que je savais en revanche c'était que mon aimé allait me briser la nuque si je ne consentais pas à lui donner le plaisir qu'il réclamait. Et comme je n'étais pas homme cruel, je ne pouvais pas lui refuser… J'étais curieux de savoir jusqu'à quelles limites je pouvais pousser son extase ici…

Etions-nous dans l'Ether des guerriers méritants ? Aurions-nous la chance de voir Acturus grandir et devenir homme ou garderait-il sa taille ? Si oui, pourrait-il passer quelques décennies dans le monde terrestre pour connaitre les bonheurs humains et essayer de trouver son complément comme je l'avais identifié sous les traits de mon Patrocle ? Mon bienaimé porterait-il à nouveau la vie ?

Pour le moment je ne pouvais pas m'en soucier. Je voulais juste profiter de l'instant, vivre comme s'il n'y avait pas de lendemain, juste apprécier la petite famille que nous formions. Nous avions le temps pour voir quoi faire. Je n'étais plus seul, j'avais retrouvé mon amant dont le sourire m'éblouissait, et je découvrais avec émerveillement mon fils. C'était tout ce que je voulais retenir en ce moment…