Voilà la suite ! Bon, le mariage, donc la fin, approche, mais je n'ai aucune idée du nombre de chapitres que cela va mettre... 2 ? 3 ? plus ? Par contre je préfère prévenir que les vacances se terminent, alors les chapitres suivants mettront peut-être davantage de temps à arriver.
Merci à vous tous de me lire et de m'envoyer à chaque fois vos si gentils commentaires. Et gros bisous à ma bêta !
Tamaki et Haruhi, assis chacun à un bout de la banquette du taxi, restèrent parfaitement silencieux pendant tout le trajet qui les menait au Park Hyatt. De temps à autre, le blond jetait un coup d'œil à la jeune femme qui, immobile, regardait fixement par la vitre du véhicule, le visage plus fermé que jamais.
Tamaki ne comprenait vraiment pas. L'attitude de ses amis l'avait autant surpris qu'Haruhi elle-même et il réalisa soudain qu'il n'avait jamais su, ne s'était jamais enquis de leurs sentiments au départ de la lycéenne, dix ans plus tôt. Son désespoir avait été tel qu'il avait refusé d'en parler, à quiconque, et ses cinq plus proches amis avaient évidemment respecté son silence. Il n'avait même pas eu à exprimer ce qu'il avait ressenti alors, car il était à présent conscient du changement radical que le départ de la jeune femme avait opéré en lui. Il n'avait songé alors qu'à se jeter à cœur perdu dans le travail, comme elle le faisait elle-même de son côté. Il n'avait demandé à personne la permission de fermer le Host Club, mais aucun des autres membres ne s'était élevé contre cette décision qui leur semblait, à tous, une évidence. Il l'avait annoncé calmement, un soir, à la fin de leurs activités, après le départ des dernières clientes qui, hélas, ne leur parlaient que d'Haruhi : pourquoi était-elle partie ? Pourquoi avait-elle du cacher le fait qu'elle était une fille ? Avait-elle eu une aventure avec l'un d'eux ? S'étaient-ils battus pour elle ? « Oh mon dieu comme ce serait romantiiiique ! » s'était exclamé l'une des lycéennes.
L'annonce n'avait pas glacé l'assemblée, comme l'avait fait celle de ses fiançailles avortées avec Éclair, quelques mois avant. Les cinq garçons avaient acquiescé gravement, sans vouloir laisser rien paraître de leur émotion. Mais Tamaki n'avait pu s'empêcher de noter les lèvres pincées de Honey, les poings serrés d'Hikaru. Puis le Roi du Host Club s'était simplement avancé vers Kyoya qui n'avait pas cessé un instant de taper fébrilement sur son portable, et lui avait tendu un chèque en blanc :
- Tiens. J'ignore totalement à combien s'élevait encore la dette d'Haruhi, mais je te laisse...
D'un geste sec, Kyoya avait refermé son portable et le claquement avait fait sursauter tous les présents. Le vice-président s'était alors levé et, sous l'intensité sauvage de son regard d'habitude si calme, Tamaki s'était reculé d'un pas. Kyoya avait jeté un coup d'œil plein de mépris au chèque que son meilleur ami tenait à la main et avait sifflé entre ses dents :
- Imbécile !
Puis, saisissant son portable, il avait passé pour la dernière fois la porte de la troisième salle de musique de l'académie Ouran. Les jumeaux, puis Honey et Mori, l'avaient imité en silence quelques secondes après, laissant Tamaki Suoh seul, son chèque à la main.
Ils avaient fini par reparler d'elle, plus tard. Honey s'était remis à manger des fraises et, petit à petit, le nom d'Haruhi Fujioka était revenu dans leurs conversations, car il leur était malgré tout impossible d'ignorer ce qui resterait les mois les plus intenses de leur vie d'étudiants à l'académie d'Ouran.
Et voilà que, dix ans, après, Tamaki prenait la mesure de leur déception, à tous. La blessure qui n'avait jamais guéri et qui transparaissait dans les paroles acerbes de Kyoya, dans l'ironie de Kaoru, dans les silences de Mori et Honey, dans la méchanceté d'Hikaru.
Noyé dans sa propre souffrance, pour la première fois de son existence, il avait négligé celle des autres.
Pourtant, il ne parvenait pas à lui en vouloir, à elle. Il n'y parvenait toujours pas. Il se disait, quelque part, que ce serait pourtant plus simple, que cela lui apporterait peut-être un quelconque réconfort, une chance de parvenir à l'aimer moins, enfin...
La voix du chauffeur le rappela à la réalité quand il annonça aux jeunes gens qu'ils étaient arrivés à destination. Déjà l'un des portiers de l'hôtel avait ouvert la porte et Haruhi sortit prestement, poussée par le désir d'en finir au plus vite. Tamaki, après avoir réglé la course, la rejoignit rapidement dans le hall de l'hôtel et, toujours sans échanger une parole, ils se dirigèrent vers la réception.
- Mademoiselle Fujioka, pour la suite présidentielle, annonça sobrement Tamaki.
Alors que le concierge acquiesçait et appelait immédiatement quelqu'un pour les escorter, Haruhi attrapa violemment le bras de Tamaki et plongea son regard furieux dans celui du jeune-homme :
- La quoi ? La suite présidentielle ? Non mais tu te fous de moi ou quoi ?
- Haruhi, balbutia Tamaki, mais enfin, nous...
- Vous n'avez pas pu me prendre une chambre normale, qui aurait déjà été ridiculement luxueuse dans un établissement pareil ! Vous avez pris une suite ! Ne me dis pas que c'est la plus chère ?!
Seul un silence contrit lui répondit alors que le blond se passait une main dans les cheveux, gêné. La jeune femme ferma les yeux, manifestement sur le point de laisser éclater sa rage. Elle murmura pour elle-même :
- Non mais c'est pas vrai... Cela ne finira jamais...
- Monsieur Kusagi est d'accord ! Il a tout à fait validé ce choix ! s'écria Tamaki.
Un jeune homme qui venait d'arriver, portant l'impeccable uniforme du personnel, s'inclina alors poliment :
- Mademoiselle Fujioka, Monsieur, si vous voulez bien me suivre, je vais vous conduire à la suite.
Haruhi allait répliquer, certainement pour renvoyer le nouveau venu et exiger une autre chambre, quand Tamaki lui saisit les mains et plongea ses yeux dans les siens :
- Il y a une raison. C'est moi qui ai choisi la suite, et il y a une raison à cela. Je t'en prie, laisse-le nous y mener, laisse-moi te montrer, et après, si tu le souhaites, tu pourras en changer. Mais je t'en prie, je t'en supplie, viens voir la suite.
La jeune femme resta interdite, l'estomac soudain noué par la conviction vibrante et le désespoir manifeste des paroles de Tamaki. Incapable d'articuler une parole, elle acquiesça rapidement et son cœur se serra devant le magnifique sourire qui illumina le visage de Tamaki. Côte à côte, ils se dirigèrent vers l'ascenseur à la suite du jeune employé.
La suite portait le numéro 4450 et se trouvait, évidemment, à l'un des derniers étages de l'hôtel, qu'elle semblait occuper en quasi totalité à voir le peu d'autres portes qui desservaient le couloir lambrissé. Haruhi n'avait jamais pénétré dans une suite auparavant. Lors de ses très rares déplacements professionnels, elle avait toujours privilégié la proximité de son logement au confort qu'il offrait, à partir du moment où c'était propre et fonctionnel. Jadis, à Ouran, et depuis qu'elle fréquentait Arima, elle avait goûté au luxe et à la perfection d'endroits irréels conçus pour des clients richissimes aux exigences ahurissantes. La demeure des Suoh, l'hôtel particulier d'Arima... étaient somptueux, mais c'était des habitations, des demeures familiales anciennes et cossues.
Ce n'était pas cela. Cela, c'était seulement censé être un logement temporaire pour une ou deux personnes. Haruhi n'écoutait qu'à demi l'employé de l'hôtel qui récitait les différentes facilités mises à la disposition de la jeune femme et qu'elle savait déjà qu'elle n'utiliserait pas. Elle découvrit toute une enfilade avec plusieurs salons donnant sur une longue terrasse qu'on devinait, malgré les lourds rideaux clos à cette heure, dominant la capitale. Soudain, sur le côté, un éclat sombre attira son regard et, tournant machinalement la tête, elle s'immobilisa. La main de Tamaki se posa alors sur son épaule et sa voix retentit à son oreille :
- Voilà. C'est là la raison qui m'a fait choisir pour toi cette suite, et pas une autre. C'est aussi la raison pour laquelle Monsieur Kusagi a accepté, immédiatement.
En renfoncement de l'un des salons, dans une pièce alors dans la pénombre, se trouvait un magnifique piano demi-queue verni noir. Haruhi avança de quelques pas, le regard fixé sur l'instrument. Tamaki ajouta doucement :
- J'ai fait apporter toutes les partitions qui se trouvaient dans ton appartement.
La jeune femme soupira et se tourna vers Tamaki. Malgré elle, elle ne put s'empêcher de lui sourire.
L'employé, qui attendait poliment de finir la visite, reprit avec eux le tour de la suite. Haruhi leva les yeux au ciel devant la gigantesque salle de bain de marbre noir et grinça en découvrant la chambre :
- Deux lits doubles et un écran plasma.... Tout est prévu pour une nuit de noce réussie, dis-moi !
L'employé de l'hôtel eut du mal à rester imperturbable alors que Tamaki rougissait jusqu'aux oreilles et bredouillait :
- Mais enfin ! Cette suite sert aussi pour d'autres occasions ! Haruhi, voyons !
- Ouais, ouais, c'est bon.
L'employé se trouva en fait fort soulagé d'être enfin congédié et Tamaki resta seul avec la jeune femme qui jetait un coup d'œil à l'immense dressing qui lui avait été indiqué. Un des placards était en effet rempli d'habits mais la jeune femme fronça les sourcils :
- Ce ne sont pas mes affaires. Enfin, j'en reconnais certaines, mais la plupart de ces vêtements ne sont pas à moi.
- Si, ils le sont, répondit Tamaki en souriant, adossé au chambranle de la porte. C'est une grande partie de la prochaine collection des jumeaux, taillée spécialement à tes mesures. Leur cadeau de mariage, je crois.
- Je devrais alors prendre garde à ce que tout ceci ne soit pas recouvert d'acide.
- Haruhi... gémit-il. Ils avaient bu, ils ne pensaient pas ce que...
- Si, ils le pensaient, coupa sèchement la jeune femme en claquant la porte du placard. Mais cela n'a plus d'importance.
Elle se retourna, le visage sévère, et toisa le blond :
- Bon, je crois que tu avais un dossier à récupérer, et après nous en aurons fini, non ?
Tamaki encaissa sans rien laisser paraître et s'efforça de sourire à nouveau :
- Non. Il est hors de question que je t'abandonne dans cet état là. Je vais encore te demander... allez, quinze minutes de ton temps !
La frêle jeune femme soupira profondément et grinça :
- Allons bon, qu'est-ce qu'il y a, encore ?
Les cinq autres anciens membres du Host Club étaient tranquillement passés voir le gérant du club, discuter quelques minutes, s'enquérir des derniers bénéfices et des prochains invités de marque, avant de rejoindre la limousine de Kyoya. Ce dernier s'assit confortablement et sortit son ordinateur portable qui attendait sagement sous un fauteuil de la voiture. Il l'ouvrit, le posa sur la banquette face à lui et le laissa s'allumer. Tous les autres s'installèrent à leur tour, de façon à tous voir l'écran. Honey s'assit sur le sol moelleux de la limousine, calant son dos contre les genoux de Mori. Kyoya enclencha la liaison internet, ouvrit un logiciel vidéo et lança un programme. Le temps que l'ordinateur charge, il ordonna au chauffeur :
- Chez Monsieur Morinozuka.
Ils avaient tout le temps. C'est Mori qui habitait le plus loin du centre, près de chez Honey. Le temps qu'ils y arrivent, tout serait réglé et il déposerait rapidement tous les autres chez eux. Sur l'écran apparut l'un des salons de la suite présidentielle du Park Hyatt, vide. Kyoya tapa sur une touche, faisant défiler diverses vues de la suite qui s'avérèrent infructueuses jusqu'à ce que...
Le troisième fils des Ootori ne put retenir un fin sourire alors que Hikaru s'exclamait :
- Bon, c'est sa technique de base, mais il s'en sort plutôt pas mal, à priori.
Là, sur l'écran du portable, Haruhi et Tamaki étaient assis côté à côté sur le large tabouret de piano et jouaient un morceau que les cinq hommes ne pouvaient entendre.
Jouer un quatre mains avec Tamaki Suoh était comme danser avec Tamaki Suoh. Peu semblait importer la qualité de sa propre exécution, il était si talentueux qu'il donnait à son partenaire l'impression d'être lui-même devenu un virtuose. Le divertissement à la hongroise de Schubert n'avait jamais semblé si simple à Haruhi quand elle le travaillait avec son professeur. Là Tamaki, qui avait pris les graves, soutenait parfaitement ses nuances, ralentissait à l'instinct quand il la sentait hésitante, l'encourageait par la seule musique de ses mains à alléger son doigté ou à accentuer une nuance. Son sourire, ses yeux mi-clos, le plaisir manifeste qu'il prenait à jouer avec elle étaient parvenus à détendre la jeune femme malgré elle et elle laissait ses doigts courir sur les touches avec une légèreté qu'elle ne se connaissait pas. Serrés l'un contre l'autre sur le tabouret recouvert de cuir noir, Tamaki et Haruhi se frôlaient au rythme des variations. Le jeune homme glissa plus d'une fois le regard vers l'avocate, son cœur martelant sa poitrine du plaisir simple qu'il avait à être là, avec elle. A jouer avec elle. Il la voyait se détendre, il l'entendait à l'allant de sa musique qui s'élevait de plus en plus aérienne, chantante. Les épaules crispées d'Haruhi étaient à présent déliées, ses mouvements étaient souples et, ô merveille, elle souriait. Ses immenses yeux bruns pétillaient de bonheur alors qu'ils passaient de la partition au clavier, du clavier à la partition.
- Comme ils ont l'air heureux ! s'exclama Honey, ravi.
- Oui, acquiesça Mori.
Hikaru croisa les bras et maugréa :
- Déjà que je ne suis pas fan du classique... mais alors sans le son cela devient mortellement ennuyeux.
- Haruhi joue-t-elle bien, Kyoya ? demanda Honey.
- Elle en est à sa neuvième année de piano. De ce que je sais, elle se débrouille assez bien techniquement, mais dispose de peu de temps pour pratiquer et manque d'un certain sens artistique.
- Tu l'as déjà entendue ?
- Jamais.
Tous se demandèrent comment, alors, Kyoya Ootori pouvait savoir cela avec tant de précision, mais aucun n'osa demander. Kaoru s'étira :
- Peut-être n'aura-t-on pas besoin d'eux, finalement.
- Peut-être, répondit simplement Kyoya en jetant un coup d'œil à son téléphone portable qu'il avait posé près de lui sur la tablette du large accoudoir.
- Ah, regardez, ils ont fini !
L'attention des cinq hommes se reporta immédiatement sur l'écran, où Tamaki et Haruhi se regardaient en souriant. Puis la jeune fille se leva du tabouret, imitée par son compagnon, et ils changèrent de pièce en discutant. Kyoya passa la main sur son clavier et la pièce contiguë de la suite apparut ainsi que ses deux occupants qui venaient d'y entrer. Haruhi croisa les bras et détourna les yeux. Tamaki semblait observer la jeune fille, puis à un léger mouvement d'épaule tous devinèrent qu'il venait de soupirer. Retrouvant toute sa superbe, il se dirigea d'un pas léger vers une table et prit le dossier qui y était posé en évidence et qu'il avait pour mission de récupérer pour Kyoya. Il revint près d'Haruhi qui semblait attendre, immobile. Ils se sourirent maladroitement.
- Allez.... murmura Kaoru.
- Mais sois un homme ! s'écria Hikaru.
Kyoya, lui, avait ouvert son téléphone portable et composait un numéro. Sur l'écran, Tamaki s'inclina finalement, saisit la main d'Haruhi dans la sienne, y déposa un chaste baiser et tourna les talons vers la sortie.
- Mais quel crétin ! hurlèrent en chœur les jumeaux.
- Maintenant, ordonna Kyoya dans le combiné.
Haruhi suivit du regard la haute silhouette de Tamaki, avec dans le cœur un étrange mélange de soulagement et de regret. Le premier flash de lumière perça à cet instant l'épaisseur des rideaux et elle se figea, à la fois tétanisée et incrédule.
Le grondement sourd du tonnerre, quelques secondes plus tard, confirma ses craintes et elle sentit ses cheveux se hérisser sur sa nuque.
Elle cligna des yeux et découvrit le regard de Tamaki qui s'était retourné et la regardait avec inquiétude. Elle devina le deuxième éclair plus qu'elle ne le perçut réellement, la pièce étant toujours allumée. Le tonnerre, lui, roula hélas plus intensément avec l'approche manifeste de l'orage.
Haruhi se raidit et serra les poings. Tamaki, qui allait poser sa main sur la poignée de la porte, s'en détourna finalement complètement, fit à nouveau un pas vers la jeune femme et murmura :
- Haruhi ? Haruhi... ça va aller ?
Elle avala difficilement sa salive et acquiesça fébrilement.
- Elle est peut-être guérie, non ? Suggéra Honey.
- Non, répondit Kyoya. Elle a suivi vingt-deux séances de thérapie sur le sujet avec un psychothérapeute réputé dans le domaine de la phobie, mais les résultats n'ont pas été probants. Si elle a appris à gérer les effets de sa panique, ce qui était nécessaire tant dans sa vie sociale que pour son travail, elle n'en est cependant pas guérie. La phobie subsiste, même si Haruhi parvient à la dominer physiquement.
Les quatre autres hommes s'entre-regardèrent, surpris, et Koaru demanda :
- Euh... Comment sais-tu tout cela Kyoya ?
- J'ai eu accès au dossier médical complet d'Haruhi.
La réponse les laissa cois et ils reportèrent leur attention sur l'écran de l'ordinateur.
Tamaki avança d'un pas sans quitter des yeux la jeune femme face à lui. Haruhi ne semblait pas sur le point de plonger sous un meuble, mais la tension qui l'habitait n'en était pas moins palpable. Elle ferma les yeux un instant, murmurant des paroles incompréhensibles avant de respirer profondément plusieurs fois, tentant manifestement de dominer la panique qui la gagnait, d'enrayer le processus. Le coup de tonnerre suivant la fit cependant frémir et elle serra davantage ses poings dont les jointures blanchirent. Lorsqu'elle rouvrit les yeux, elle croisa le regard doux et inquiet de Tamaki qui, pourtant, lui sourit :
- Tu as toujours peur des orages, Haruhi ?
- Non, répondit-elle vivement, je...
Un nouveau grondement l'empêcha de continuer et elle s'immobilisa, avant de se remettre à respirer précipitamment. Tamaki murmura :
- Je crois bien que si, hélas.
- Non, j'ai... J'ai appris à mieux le gérer, il me faut juste quelques minutes, le temps que je me détende, c'est tout, après cela va aller !
Le débit de la jeune avocate était étrangement rapide, saccadé, comme si elle avait surtout souhaité se convaincre elle-même. Elle se mordit la lèvre au coup de tonnerre suivant. L'orage, manifestement, s'approchait de plus en plus du centre de Tokyo.
Tamaki réalisa soudain combien cette situation était absurde. Ils étaient là, face à face, à quelques dizaines de centimètres l'un de l'autre, et il la regardait lutter contre sa plus grande angoisse. Il hésita un instant, puis réalisa qu'il n'avait pas grand chose à perdre. Il mettrait peut-être à nouveau dix ans à s'en remettre, soit, mais... c'était totalement négligeable comparé au fait que Haruhi Fujioka avait besoin de lui. Il sourit tristement et murmura :
- Je t'ai fait une promesse, dans des circonstances similaires, il y a près de dix ans. S'il te plaît, laisse-moi tenir cette promesse, juste une fois, juste cette fois.
Haruhi leva vers lui des yeux hagards, ne comprenant pas bien ce qu'il voulait dire, son être tout tourné vers la terreur de l'attente du prochain coup de tonnerre ; celui-ci vint à l'instant même où Tamaki ouvrait les bras. Elle s'y précipita.
Hikaru retint le bouchon de champagne, l'empêchant de sauter dans la limousine. Kaoru, lui, distribuait à chacun les coupes qu'il avait sorties du mini bar. Honey leva haut son verre et annonça victorieusement :
- À Haruhi et Tamaki !
Les coupes tintèrent les unes contre les autres. Mori jeta un coup d'oeil à Kyoya et demanda :
- Tu ne bois pas ?
- Pas encore, répondit calmement le président de HC Inc, ses yeux gris toujours fixés sur l'écran.
L'ordinateur leur renvoyait l'image des deux jeunes gens blottis l'un contre l'autre. Haruhi enserrait Tamaki de ses bras fins et le jeune homme l'avait tendrement enlacée, glissant sur ses cheveux de légers baisers tout en lui murmurant des paroles rassurantes.
L'univers d'Haruhi Fujioka avait soudain explosé sans bruit, comme une bulle de savon, à l'instant où les bras de Tamaki s'étaient refermés autour d'elle. Ce parfum, cette chaleur, cette sensation de sécurité avaient jailli du plus profond d'elle-même, par delà les années, par delà les efforts pour oublier, et la submergeaient. Elle se laissa sombrer dans la perfection de l'instant et laissa le monde entier disparaître. Elle ne percevait plus que le battement du cœur de Tamaki, que la douceur du tissu de sa veste, le son de sa voix, le frôlement de ses lèvres dans ses cheveux. Et tout était plus parfait qu'il ne l'avait jamais été, toutes ses angoisses, toute sa fatigue, ce nœud à l'estomac, semblaient s'être évanouis sous le charme de la présence du jeune homme. Elle se blottit encore davantage contre lui, cherchant instinctivement son contact, sa chaleur, glissant ses doigts sur le tissu hors de prix de sa veste de costume. Elle sourit en entendant la voix de Tamaki se briser, en percevant l'accélération du martèlement de son cœur.
Tamaki se tut et ses mains tremblèrent dans le dos de la jeune femme. La réalisation subite de ce qu'il se passait lui coupa le souffle et ses lèvres frémirent. Cette soirée, dix ans plus tôt, dans la propriété de Kyoya l'avait hanté pendant des années : le corps d'Haruhi pressé contre le sien, la terreur dans ses immenses yeux bruns, le tremblement de ses épaules, ses doigts crispés contre sa chemise d'été...
Ce n'était pas cela. Il n'avait jamais oublié tout cela, et c'était différent, radicalement différent. Différent de l'abandon du corps d'Haruhi contre le sien en cet instant, différent du fait qu'elle semblait soudain, au contraire, parfaitement calme et détendue, différent de la caresse de ses mains minuscules sur sa veste.
Il se crut fou. Il se demanda s'il n'avait pas finir par perdre la raison, si son esprit hanté n'avait pas sombré, s'il ne créait pas lui-même l'illusion de ce qu'il avait souhaité toutes ces années. Il devait garder à l'esprit qu'elle était épuisée, terrifiée, il ne devait pas s'imaginer que...
Elle leva alors les yeux vers lui et l'intensité de son regard doré balaya les hésitations de Tamaki. Ils se sourirent au même instant, timidement, apeurés de se trouver enfin au bord de ce gouffre qui les attirait et les fascinait depuis si longtemps. Ils y plongèrent avec la même certitude, fermant les yeux et unissant leurs lèvres.
Et tout était parfait, bien plus parfait que tout ce qu'ils avaient pu rêver, imaginer, désirer si ardemment pendant leur adolescence. La saveur salée de leurs larmes se mêlaient à leurs baisers, au sourire de Tamaki qui s'était reculé une seconde, juste une seconde, le temps de vérifier que c'était bien elle, sa peau, son parfum, son sourire, ses lèvres et son regard. Le temps de vérifier que c'était bien Haruhi Fujioka qu'il tenait entre ses bras et qu'il se remettait à embrasser avec ferveur. Et elle enfouissait ses mains tremblantes dans les mèches blondes, et elle sentait ses genoux trembler quand elle croisait l'éclat de son regard, et elle riait et pleurait en même temps de l'entendre lui dire qu'il l'aimait, qu'il l'avait toujours aimée, qu'elle était sa vie, qu'il l'aurait attendue pour l'éternité, qu'elle était si belle, qu'elle était si forte, qu'il était à elle et que l'univers tout entier n'était rien à côté d'elle... Tous ces mots qui la rendaient ivre de bonheur parce qu'elle savait qu'elle était la seule pour qui il les pensait vraiment et pour toujours.
Ivre de baisers, ivre de joie, ivre de fatigue, l'esprit d'Haruhi cédait petit à petit aux appels de son corps qui lui hurlait de ne pas se détacher de lui, plus jamais, que cela la tuerait, qu'elle devait rester proche de lui, tout contre lui, encore plus près de lui, de son parfum et de sa peau... Ce n'était pas assez que ses longues mains de pianistes caressent son dos, son visage... Ce n'était pas assez de sentir le tissu de sa chemise, de ne faire que deviner la chaleur de sa peau pâle...
Il régnait dans sa limousine un silence religieux alors que plus personne ne songeait à avaler la moindre goutte du savoureux nectar. Incrédules, ils suivaient des yeux les baisers échangés par leur deux amis, baisers dont l'intensité les brûlait presque à travers l'écran du portable. Inexorablement, ils pressentaient plus ou moins ce qui allait se produire et que, paradoxalement, aucun d'eux n'avait réellement envisagé.
Puis, soudain, Haruhi se détacha des bras de Tamaki et se recula de deux pas, de dos par rapport à la caméra dissimulée derrière un rideau. Les deux jeunes gens se regardèrent un instant, puis la frêle avocate fit quelque chose que personne n'avait anticipé, pas même elle.
Glissant la main sous son aisselle, elle fit jouer la fermeture de sa robe et, d'un mouvement d'épaule, fit glisser le vêtement. Le tissu s'affaissa à ses pieds, la laissant vêtue en tout et pour tout de ses ballerines et d'une petite culotte blanche.
Honey poussa un cri et se couvrit le visage de ses deux mains, Mori détourna immédiatement la tête, les mâchoires des jumeaux s'écrasèrent sur le sol de la limousine et Kyoya fronça les sourcils.
Sur l'écran, Tamaki recula de deux pas en titubant, heurta une table basse et s'effondra de tout son long sur le sol sans lâcher des yeux la jeune fille immobile qui s'offrait à lui.
Tamaki se redressa lentement, hypnotisé non par la quasi nudité, mais par le regard d'Haruhi. Ce même regard, brûlant d'intensité et de certitude, qu'elle lui avait lancé debout, dans la calèche, avant de tomber en arrière par dessus le parapet. Il se releva machinalement et, le souffle coupé, la regarda avancer vers lui, sublime de finesse et de fragilité. Elle était très mince, trop mince, et malgré les courbes féminines que dessinait sa silhouette, elle avait gardé ce physique gracile de son adolescence. D'une main elle ôta les pics que Hikaru avait placés dans sa chevelure et celle-ci se répandit sur ses épaules en un magnifique contraste avec sa peau pâle. Tamaki ne put que gémir son prénom avant qu'Haruhi ne pose un doigt sur les lèvres tremblantes du jeune homme et, plongeant ses yeux dans les siens, dise :
- Tais-toi. Et viens.
Elle glissa sa main dans la sienne et l'entraîna vers l'immense chambre de la suite. S'immobilisant devant le premier lit, elle se planta devant Tamaki et, l'air concentré, entreprit de faire glisser sa veste de costume au sol avant de s'attaquer à sa lavallière. Il se laissa faire, les lèvres entrouvertes, subjugué, le cœur battant la chamade, son esprit peinant à comprendre ce qui se passait, ce qui était sur le point de se passer. Elle releva soudain la tête vers lui et lui lança un regard agacé, un regard qui le renvoya des années auparavant :
- Je t'ai dit de te taire, mais tu pourrais y mettre un peu du tien, quand même !
Un sourire doux passa sur les lèvres de Tamaki et, posant ses mains sur le visage de la jeune femme, il se remit à l'embrasser avec passion, avançant de quelques pas, la faisant reculer d'autant. Quand Haruhi sentit la résistance du matelas derrière elle, contre ses mollets, elle se laissa doucement glisser sur le lit et le jeune homme suivit son mouvement, se retrouvant au-dessus d'elle sans cesser de l'embrasser, explorant de ses lèvres le visage, le cou, les épaules de la jeune femme qui soupira d'aise.
L'écran du portable fut vivement refermé par Honey qui, les joues rouges, s'écria :
- Bon, cela suffit, hein ! On ne va pas regarder la suite !
Les jumeaux poussèrent un soupir déçu en se recalant contre le dossier de la limousine. Mori acquiesça et vérifia par la vitre de la portière qu'ils étaient sur le point d'arriver chez lui. Leur mission était remplie, mais leur laissait en fait un arrière goût étrange. Kaoru l'exprima parfaitement en murmurant :
- J'avoue que je ne m'attendais pas à cela de la part d'Haruhi.
- Moi non plus, renchérit son frère. J'aurais juré qu'elle n'avait jamais fait l'amour avant.
- Mais à en croire sa réaction, il est évident que...
- Non, coupa soudain Kyoya.
Tous se tournèrent vers lui, surpris, alors que la voiture s'immobilisait devant la résidence des Morinozuka. Le troisième fils Ootori fit signe à son chauffeur de ne pas bouger et expliqua froidement :
- Je confirme que Haruhi n'a jamais eu de relations sexuelles.
Ses quatre amis écarquillèrent les yeux, sidérés, et Kaoru balbutia :
- Hein ? Mais comment tu sais ça, toi ?
- Je vous l'ai déjà dit, répliqua Kyoya du ton agacé de celui qui n'aime pas avoir à se répéter, j'ai consulté son dossier médical. L'information était encore valable il y a moins de quinze jours, lors de sa visite médicale prénuptiale.
Un silence suivit, au cours duquel Kyoya remonta ses lunettes, l'air sombre. Honey se blottit un peu plus contre les genoux de Mori et murmura :
- Takashi... Il y a des fois où Kyoya me fait peur...
- Oui, répondit Mori d'une voix où, pour qui le connaissait vraiment bien, pointait une très légère inquiétude.
- Bon, enchaîna Hikaru, eh bien en tous cas soit il y a eu des changements, soit ton informations ne sera plus valable d'ici quelques minutes !
- A moins que Tamaki se montre vraiment en dessous de tout, hein, railla Kaoru en finissant d'un trait sa coupe de champagne.
Mori ouvrit la portière et se glissa à l'extérieur, se tournant pour saluer ses compagnons. Honey et les jumeaux lui souhaitèrent une bonne nuit mais, au fond de la voiture, Kyoya ne bougea pas. Alors que Kaoru se tournait vers lui pour lui signaler que leur ami partait, il le vit rouvrir le portable d'un geste rapide et taper sur le clavier pour relancer la vidéo.
- Eh ! hurla Kaoru.
- Kyoya ! s'exclama Honey d'un ton outré.
- Ne te rince pas l'œil sans nous ! cria Hikaru en se précipitant à son tour devant le portable.
Ils se figèrent tous et Mori, intrigué par leur soudain silence, se pencha à l'intérieur de la voiture.
Sur l'écran, la chambre de la suite présidentielle du Park Hyatt était à nouveau visible. Sur le lit, toujours uniquement vêtue de sa petite culotte, était assise Haruhi. Elle avait remonté ses jambes contre sa poitrine et fixait le mur d'un regard vide.
Kyoya grinça des dents et, à toute allure, passa sur les autres caméras de la suite, pour confirmer ce qu'ils avaient déjà tous compris :
Tamaki était parti.
Kyoya referma brutalement son portable et, saisissant son téléphone, jeta un rapide coup d'œil à Mori qui acquiesça et remonta dans la limousine. Tout en composant un numéro, il ordonna à son chauffeur :
- Chez moi, le plus vite possible.
La voiture démarra immédiatement et les sonneries commencèrent à s'égrainer dans le combiné, suivies de l'insupportable répondeur habituel. Kyoya serra le poing de colère et recomposa le numéro fébrilement, dans un silence de mort, sous les regards inquiets de ses compagnons. Lorsqu'on décrocha enfin, Kyoya appuya sur le haut parleur et la voix de Tamaki retentit dans la limousine :
- Kyoya ?
Koaru baissa les yeux et Honey se mordit la lèvre. Manifestement, au bout du fil, Tamaki Suoh pleurait. Cela n'émut absolument pas son meilleur ami qui demanda sèchement :
- Où es-tu ?
- Je... Je quitte l'hôtel. J'ai... J'ai déposé Haruhi. Je rentre.
- Tu as les documents ?
- Les documents ? demanda Tamaki, manifestement hagard.
- Pour le mariage ! siffla Kyoya. Ceux que tu devais récupérer.
- Ah. Je... Oui, j'ai pris la pochette en sortant, je te les donnerai demain, je...
- Non. Je les veux maintenant.
- Maintenant ? répéta Tamaki, stupéfait.
- Oui. Je t'attends chez moi.
- Mais Kyoya, il est déjà...
- Alors dépêche-toi, cingla Kyoya en coupant la communication.
Le trajet se déroula dans un silence total, personne n'osant poser la moindre question à Kyoya qu'ils n'avaient pas vu aussi sombre depuis le jour où Tamaki avait annoncé la dissolution du Host Club.
Le taxi repartit et Tamaki leva les yeux vers la résidence hautement réputée où Kyoya et Éclair avaient acheté un immense duplex. Il répondit machinalement au salut du portier de l'immeuble et rejoignit les ascenseurs, se laissant aller contre la paroi, les yeux fermés, alors que la cabine s'élevait à une vitesse vertigineuse vers le dernier étage. La porte de l'appartement s'ouvrit devant lui pour laisser apparaître le visage sévère de Kyoya. Tamaki voulut tendre le dossier mais, saisi à l'épaule par la poigne étonnamment ferme de son meilleur ami, il se retrouva catapulté dans l'entrée, puis poussé sans ménagement dans le salon. Il faillit trébucher, se redressa et cligna des yeux, agressé par les lumières de la vaste pièce. L'appartement était immense, savamment décoré dans un mélange de blanc élégant et de précieux bois clair. L'ensemble était chaud, sobre, et magnifiquement élégant, à l'image du couple qui y habitait. Les meubles, un subtil mélange de design italien et de marqueterie française, avaient été agencés avec un goût parfait. Au mur, des tableaux de maîtres ; sur le côté, quelques marches menaient à une grande salle à manger ; au fond, le large escalier de bois clair s'élevait vers l'étage des chambres. Au milieu, les profonds canapés marron glacé entouraient la table basse du salon. Là, debout, silencieux, leurs regards braqués sur lui, Hikaru, Kaoru, Mori et Honey observaient Tamaki avec un mélange de gravité et de tristesse.
- Mais... Qu'est-ce que vous faites tous là ? Je pensais que vous seriez rentrés...
Comme personne ne lui répondait, il se tut un instant, avant de se souvenir qu'il avait toujours le dossier d'Haruhi à la main. Il le tendit à Kyoya avec un sourire maladroit :
- Tiens, j'ignore pourquoi tu en as besoin maintenant, mais...
Kyoya lui arracha le dossier des mains et le jeta au sol dans un coin de la pièce sans y jeter le moindre coup d'oeil.
- Mais pourquoi fais-tu cela ? Si ce sont des papiers importants, alors...
- Cette enveloppe contient des feuilles blanches sans aucun intérêt, coupa froidement Kyoya.
Tamaki resta bouche bée, immobile, sans rien comprendre à ce qui lui arrivait. Honey secoua doucement la tête et demanda d'une voix désolée :
- Qu'est-ce qui s'est passé, Tamaki ? Avec Haruhi, qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi es-tu parti ?
Les immenses et magnifiques yeux violacés de l'ancien roi d'Ouran s'agrandirent de stupeur et de douleur et il balbutia :
- Mais... Je ne comprends pas... Je l'ai seulement ramenée à l'hôtel, puis je...
- Laisse tomber, on sait tout. On a tout vu, trancha Hikaru.
- Kyoya a installé des caméras dans la suite présidentielle, ajouta son frère.
Le visage de Tamaki perdit soudain toute couleur, avant de rougir furieusement, de gêne et de colère. Il se tourna violemment vers l'intéressé et cria :
- Comment as-tu pu faire une chose pareille ?! Espionner Haruhi ! Comment oses-tu....
- C'est toi qu'on espionnait, crétin ! grinça l'aîné des Hitachin.
- Moi ? balbutia Tamaki, au comble de l'ahurissement.
- Oui, continua doucement Honey. Pour être sûrs que tout se passait bien. Pour être sûrs que Haruhi et toi étiez enfin ensemble, après toutes ces années.
Un long silence suivit au cours duquel les yeux hagards de Tamaki passèrent lentement sur les visages de tous ses amis, pour s'immobiliser sur celui, tendu, de Kyoya Ootori. Tamaki fit quelques pas en titubant, pour finalement se laisser tomber dans un des somptueux canapés et posa son front entre ses mains. Il murmura :
- Vous aviez... Vous aviez prévu de nous mettre ensemble, elle et moi ?
- Depuis le début, répondit Honey.
- Kyoya nous a tenu au courant des fiançailles d'Haruhi et de Kusagi, dit Kaoru. Il a fait suggérer à Kusagi, par un client commun qui avait une dette envers Kyoya, de faire appel à HC Inc pour l'organisation du mariage.
- Ensuite nous avons laissé faire les choses, tout en conservant la possibilité... de forcer la main au destin si cela semblait nécessaire, expliqua Honey à nouveau.
- Et évidemment, ce fut nécessaire, grommela Hikaru.
- D'où l'intervention de ce soir, conclut son jumeau.
- De ce soir ? balbutia Tamaki. Vous voulez dire que ce que vous avez dit à Haruhi au club, c'était...
- Un moyen de vous déstabiliser tous les deux et de vous amener à rentrer seuls au ParK Hyatt, sourit Honey.
Tamaki, abasourdi, se passa la main dans les cheveux avant de s'exclamer :
- Mais attendez, cela pouvait ne rien donner du tout ! Et vous ne pouviez pas prévoir qu'il y aurait un orage, et que...
- Tamaki, grinça Hikaru, si tu avais jeté un coup d'œil au ciel, tu aurais constaté que c'est une nuit limpide. Nous sommes début février, il fait un froid glacial, il n'y avait aucune chance pour qu'un orage éclate ce soir.
- Alors c'était le destin ? balbutia Tamaki.
- Non mais vraiment, sa bêtise ne connait pas de limites ! gémirent les Hitachin à l'unisson.
- Non, ce n'était pas le destin, c'était Kyoya, continua Honey.
- Hein ?
- Kyoya a tout organisé. Une équipe d'éclairagistes se trouvait à l'étage supérieur avec l'accord du directeur de l'hôtel et des ingénieurs du son ont travaillé au bruit du tonnerre et à en recréer les vibrations dans la suite.
- Et tu ne devineras jamais à qui il a fait appel pour tout cela, ajouta Kaoru. Au studio privé d'une des étoiles montantes des producteurs de cinéma nippon : Renge Hoshakuji.
- Renge ? Renge est au courant ? demanda Tamaki dont les yeux semblaient vouloir sortir de leurs orbites.
- Non, répondit Hikaru. Elle ne sait pas quelle était la finalité de tout cela, nous n'avions plus été en contact avec elle depuis des années.
- Ah....murmura Tamaki. Alors, vous avez fait tout cela pour que Haruhi et moi... ?
- Oui, répondirent en chœur Honey, Mori et les jumeaux.
- Et toi tu es parti.
La voix de Kyoya glaça la petite assemblée qui s'était légèrement détendue à ce récit. Tamaki se tourna légèrement et vit la silhouette de son meilleur ami se découper devant la baie vitrée. Kyoya, sans se retourner vers ses amis, siffla entre ses dents :
- Peut-on savoir pourquoi tu as quitté cette suite, d'ailleurs ?
Tous les regards se reportèrent sur le blond dont les lèvres tremblèrent et dont les yeux se voilèrent.
- Mais... Parce qu'elle est fiancée. Parce qu'elle se marie... demain, si on considère l'heure qu'il est.
- Justement ! hurla Kikaru. C'était ta dernière chance !
- Ma dernière chance ? répéta machinalement Tamaki.
Les quatre autres acquiescèrent fébrilement et Tamaki resta interdit, bouche bée avant de cligner des yeux et de dire doucement :
- Mais... C'était il y a neuf ans, tout cela. Et elle aime Monsieur Kusagi, elle va l'épouser, il la rendra heureuse, c'est quelqu'un de bien...
- Elle l'aime ? cria Kaoru. Elle était dans tes bras il y a à peine une demi heure et tu crois qu'elle l'aime ?
Tamaki secoua vigoureusement la tête :
- Elle était épuisée, elle avait bu, tout était de ma faute, je n'aurais jamais du profiter de la situation, je me fais horreur, je n'ai...
Alors, comme à de très rares reprises dans sa vie et, en fait, toujours à cause de Tamaki Suoh, Kyoya Ootori perdit le contrôle de lui-même.
Tamaki ne finit pas sa phrase et se retrouva soulevé du canapé et projeté violemment contre le mur, découvrant à quelques centimètres de son visage celui, déformé par la colère, de son meilleur ami.
- Mais quand vas-tu cesser de nous gonfler avec tes principes écœurants de sentimentalisme ?!
- Kyoya ! cria Honey, sans cependant s'avancer.
- Tu n'es qu'un lâche, c'est tout ! hurla Kyoya à Tamaki qui blêmit sous l'intensité de son regard. Toutes ces années à te voir entretenir le souvenir d'Haruhi Fujioka, et le jour où elle peut enfin être à toi, tu fuis !
- Je n'ai pas entretenu son souvenir ! glapit mollement Tamaki. J'ai même eu des petites amies, je te rappelle !
La main de Kyoya, tremblante de rage, se resserra sur le col de sa chemise et il récita :
- Tu es sorti, dans l'ordre, avec une serveuse de fast-food orpheline de mère, avec une étudiante en droit petite, brune, aux cheveux courts, et avec une vendeuse d'un grand magasin populaire qui s'appelait Haruki Fujiyaka !
- Ben oui... et alors ? balbutia Tamaki.
Les jumeaux se frappèrent simultanément le front du plat de la main devant tant de bêtise. Kyoya grinça des dents et articula lentement :
- Toutes n'étaient que de pâles copies d'Haruhi, tu es même trop stupide pour t'en rendre compte. Neuf ans à supporter ton air de chien battu, tes soupirs à fendre l'âme quand on croisait une silhouette qui évoquait celle d'Haruhi ! Et maintenant que je te la sers sur un plateau, toi tu fuis !
Les épaules de Tamaki s'affaissèrent et il détourna la tête, les yeux vides de toute expression. Il dit d'un air absent :
- Je suis désolé de vous avoir fait subir tout cela. Mais cela n'a pas d'importance, cela n'en a jamais eu.
Les excuses de Tamaki eurent sur Kyoya le même effet qu'elles avaient eu sur Haruhi et décuplèrent son ressentiment. Il resserra sa poigne sur sa chemise. Kaoru fit un pas en avant mais la main d'Hikaru l'arrêta. Le blond continua dans un murmure :
- Elle est fiancée. Elle est fiancée à un homme qu'elle aime et qui l'aime. C'est tout ce qui importe. Et tant pis si cet homme, ce n'est pas moi.
Honey voulut crier que non, que Haruhi n'était pas amoureuse d'Arima, mais à peine avait-il ouvert la bouche que la main de Mori sur son épaule lui fit lever les yeux. Le brun silencieux secoua juste la tête d'un air navré et Honey se tut, au bord des larmes.
Kyoya cligna des yeux, stupéfait, et articula lentement :
- Alors tu vas vraiment laisser Haruhi épouser Kusagi ?
Tamaki redressa la tête lentement, plongea son regard dans celui de Kyoya et dit d'une voix étrangement calme :
- Oui. C'est pour cela que tu nous payes, me semble-t-il. Dis-moi Kyoya, qu'est-ce qui t'ennuie en fait le plus : qu'Haruhi et moi ne soyons pas ensemble, ou que, pour une fois, l'un de tes précieux plans ait échoué ?
La justesse de la remarque atteignit Kyoya en plein amour-propre et décupla sa colère. Saisissant Tamaki à la gorge d'une main, il leva son autre poing avec un rugissement.
- Kyoya Ootori !
La scène de figea et, lentement, l'intéressé tourna la tête vers l'escalier où Éclair, en chemise de nuit, fermait à la hâte sa robe de chambre de soie. Kyoya relâcha Tamaki qui s'effondra à genoux au sol, prostré. Mori fut en deux pas près de l'escalier et offrit galamment sa main à Éclair pour qu'elle descende les dernières marches. Les yeux verts de la jeune femme allaient de son époux à Tamaki et elle demanda sèchement :
- Non mais qu'est-ce que cela signifie ?
- Que Tamaki est encore plus un crétin que ce que nous avions cru toutes ses années, répondit Hikaru.
Éclair jaugea la scène en un instant et tira les conclusions qui s'imposaient. Elle toisa Tamaki :
- Si j'avais bien saisi, tu ne devrais pas être là. Les autres non plus, mais surtout pas toi. J'en conclus que tout ne s'est pas déroulé comme prévu.
- Si. Mais il est parti, répliqua Kyoya en remontant ses lunettes, à nouveau maître de lui-même.
- Parti ? répéta Éclair, incrédule.
- Il était avec Haruhi dans la suite, ils sont tombés dans les bras l'un de l'autre à cause du soi-disant orage, tout se déroulait à merveille... commença Kaoru
- … même au-delà de nos espérances... murmura Hikaru.
- … et Tamaki a fui, finit son frère. C'est une jeune femme fiancée, ce n'est pas correct, alors il a planté là Haruhi pour rentrer pleurer chez lui.
Il y eut un silence pendant lequel Éclair garda les yeux fixés sur Tamaki qui, lentement, se redressa sans oser croiser le regard de personne. Puis les sourcils fins de l'épouse de Kyoya se froncèrent et elle prononça quelques phrases en français, sur un ton qui glaça l'assemblée ; Tamaki devint blanc comme un linge et ses lèvres tremblèrent. Honey tourna vers Kyoya un regard interrogateur mais le brun répondit simplement :
- Il est absolument exclu que je traduise cela.
Tamaki, le regard dissimulé par ses cheveux blonds, annonça d'une voix atone :
- Éclair, je suis navré que tu aies été réveillée à cause de nous. Vous autres... Je vous remercie de ce que vous avez fait pour moi. Maintenant, je préfère rentrer, bonsoir.
Il traversa le salon comme un automate et personne ne le retint. Quand le battant de referma derrière lui, Honey déclara simplement :
- Alors... Alors Haruhi va vraiment épouser Monsieur Kusagi, et elle ne sera jamais avec Tamaki ?
- Je crois que oui, répondit Mori.
Les jumeaux se mordirent la lèvre, manifestement furieux, mais ne trouvèrent rien à répliquer. Les quatre hommes, sans plus faire de commentaires, saluèrent rapidement leurs hôtes et prirent congé. Lorsque, quelques minutes plus tard, Kyoya s'étendit dans le lit conjugal, Éclair vint se blottir contre lui et passa sa main fine sur la joue de son mari dans un geste rassurant. Elle murmura avec sincérité :
- Je suis désolée que cela n'ait pas fonctionné.
Kyoya ne répondit rien, fixant le plafond de ses grands yeux gris. Sa femme s'abstint de lui rappeler qu'elle l'avait prévenu. Elle était orgueilleuse, soit, mais surtout amoureuse. Rien ne servait de remuer le couteau dans la plaie alors qu'elle ressentait en cet instant toute la déception de son époux.
Si elle ne s'était pas endormie si rapidement, elle aurait pu voir un léger sourire fendre les lèvres de Kyoya : il lui restait une carte à abattre. La partie n'était pas terminée ; mal engagée, mais pas tout à fait terminée.
