Chapitre 11
Le retour
Bien évidemment quand on redoute quelque chose, celle-ci arrive bien plus vite qu'on ne l'espère. Lorelei eut donc beau s'être ennuyée fermement, elle ne put s'empêcher, la veille du lundi, de trouver le temps trop rapide. Le matin, elle se prépara avec une lenteur exécrable si bien que sa mère fut forcée de la rappeler à l'ordre au petit-déjeuner, si bien qu'elle dut presque courir pour prendre le bus qui la mènerait à la station de métro la plus proche, si bien qu'elle manqua se faire renverser en traversant hâtivement une route.
En chemin, il lui semblait qu'elle se dirigeait vers l'abattoir et, bien qu'elle eût lutté tout le weekend pour ne pas le faire, son esprit s'imaginait différents scénarios possibles. Aucun n'était très optimiste et même quand elle tentait de positiver, il y avait toujours quelque chose qui rendait la scène fortement improbable.
« Il n'y a aucune chance… soupira-t-elle à voix basse.
— Aucune chance de quoi donc ? » s'enquit une voix d'homme à côté d'elle.
Elle sursauta et se tourna vers Kotaru qui lui souriait. Décidément, elle le croisait de plus en plus souvent !
« Tu as l'air surprise de me voir, dit-il. C'est une coïncidence, tu dois te dire !
— Ça ne l'est pas ? » s'étonna-t-elle en fronçant les sourcils.
Qu'est-ce qu'il voulait dire ?
« En fait… On peut dire que oui et on peut aussi répondre que non.
— Tu ne m'aides pas tellement à comprendre, rétorqua Lorelei, ce qui le fit rire.
— En réalité, si je t'ai abordé au cybercafé l'autre fois, ce n'était pas par hasard, finit-il par expliquer. En fait, je t'avais déjà remarqué auparavant. Tu ne le savais pas mais nous prenons le même chemin pendant un moment, bien que je descends quatre arrêts avant toi dans le métro… bref, le fait est que je t'ai très vite remarquée. Avec de tels cheveux et de tels yeux, tu avoueras que ce n'est pas très difficile ! »
Lorelei esquissa un demi-sourire. En effet, elle ne passait jamais inaperçu… Même si Tokyo était une ville internationale, les japonais regardaient toujours les Ganjins avec à la fois de la méfiance et de la curiosité, ce qui expliquait l'écart que certains laissaient entre elle et eux.
« De ce fait, quand je t'ai vu au match de football féminin à la place du coach et dans le cybercafé à te renseigner, je n'ai pas pu résister et je t'ai abordé. Palpitant mystère, n'est-ce pas ?
— En tout cas, le voilà résolu, gloussa-t-elle. Je me demandais quel était cet excentrique qui m'avait abordé puis raconté son histoire en l'espace d'une seule heure !
— Ouch !... Merci pour l' "excentrique". J'aurais préféré "une personne incroyablement ouverte d'esprit et très sociale". Bon, certes, je m'incline. J'aurais sans doute trouvé ça très bizarre mais tu m'inspirais confiance…
— On va dire ça. »
Kotaru aimait entamer les conversations ainsi, par des banalités et des plaisanteries. Il regorgeait d'anecdotes amusantes de ses années de collège et de lycée et se révélait un très bon narrateur. Il lui avait raconté qu'à force de lire et d'inventer des histoires à sa petite sœur quand elle était petite, il avait été contraint d'apprendre à conter.
Lorelei remarqua qu'elle se sentait plus apaisée en discutant avec lui. Kotaru était une personne d'un enthousiasme débordant et communicatif.
« D'ailleurs, j'y pense, mais tu n'as pas reçu mes messages ? demanda-t-il, profitant d'un moment de silence.
— Oh, euh… j'avais oublié de charger mon portable…, » prétendit-elle, détournant le regard pour cacher son embarras.
S'il le perçut, Kotaru n'en dit rien et changea de sujet. Lorelei lui en fut reconnaissance : elle n'avait pas tellement envie de lui dire qu'elle s'était faite renvoyée et encore moins pourquoi. Elle réalisa alors qu'elle avait mal jugé son père en pensant qu'il prenait l'affaire trop dramatiquement, parlant de déshonneur. En fait, elle aussi se sentait honteuse.
« Bien, c'est là que je descends, affirma l'universitaire en entendant l'annonce du prochain arrêt. Bonne journée et n'oublie pas de garder ton portable allumé à l'avenir. Tu peux me contacter quand tu veux, je suis un indécrottable accro aux mails alors n'hésite pas. »
Et après lui avoir lancé un clin d'œil amusé, il se laissa emporter par le flot humain qui se précipitait vers la sortie du métro. Peu de temps après, Lorelei redevint maussade et inquiète. Quand elle arriva enfin devant le lycée, elle eut l'impression que son ventre allait disparaître à force de se contracter. Elle traversa cependant la cour et les couloirs du bâtiment principal d'un pas pressé, appréciant peu de se faire pointer du doigt. Bien sûr, toute l'école était au courant de ce qui s'était passé au réfectoire et elle allait devoir se réhabituer à cette indiscrète curiosité malsaine. Voyant alors la porte de sa salle apparaître devant elle, Lorelei freina. Elle savait qu'il était fort probable que Takeshi soit déjà présent, habitant non loin de l'école. Quelle attitude devait-elle adopter ? Ne pouvant ralentir plus, elle s'efforça de réunir tout son courage et pénétra la salle de classe. Dès qu'on l'aperçut, des têtes se tournèrent vers elle, des murmures s'élevèrent, si bien qu'elle ne fit pas trois pas que tous les regards se braquèrent sur elle. Lorelei décida de les ignorer tant qu'elle put et se dirigea vers sa place. Takeshi était déjà présent mais gardait la tête tournée vers la fenêtre, les sourcils froncés, les lèvres pincées.
« Sa-lut, » bafouilla-t-elle en essayant de paraître, si ce n'était joviale – ce qui aurait été malvenu –, au moins amicale.
Elle ne reçut aucune réponse. Lorelei soupira. Ce sera la guerre froide, conclut-elle. Elle s'assit à sa table et posa sa tête sur ses mains pour attendre l'arrivée des autres. Elle était encore stressée, ignorant tout de comment se passeraient les choses entre eux. Elle ne savait pas non plus ce qu'elle devait faire pour Takeshi : s'excuser ? Cela ne lui paraissait pas suffisant. Elle avait hâte d'en parler à Chiaki, Dosan et Ine. Eux qui connaissaient bien le footballeur sauraient sûrement quoi faire.
C'était en tout cas ce qu'elle espérait. Elle observa donc la porte d'entrée fixement, s'attendant à les voir entrer dès qu'une ombre s'approchait. Elle avait également l'impression que son dos brûlait. L'inconfortable présence de Takeshi derrière elle, sans savoir s'il la regardait et ce qu'il pensait, la rendait plus que mal à l'aise. Il lui donnait envie d'avoir oublié de se réveiller ce matin-là.
Quand enfin Chiaki apparut, Lorelei se redressa, libérant ses mains et ses poignets endoloris par le poids de sa tête. Son cœur se mit aussi à battre plus vite, sentant qu'elle verrait là le dénouement de ses amitiés. La basketteuse installa ses affaires avant de venir les rejoindre – « les » car la disposition des tables et des élèves faisait que Takeshi et Lorelei à la diagonale l'un de l'autre. En arrivant près d'eux, elle n'eut cependant aucun mal à deviner la tension qui régnait entre eux.
« Salut ! » lança-t-elle en tâchant de les regarder tous deux.
Et si tous deux répondirent, aucun ne fit preuve d'enthousiasme, si bien que Chiaki s'en trouva découragée. Elle les observa chacun leur tour et dut décider qu'il était vain d'essayer quelque chose. Elle repartit à sa place. Peu après, Dosan arriva et rejoignit Chiaki. Lorelei les vit échanger quelques mots puis Dosan finit par acquiescer en se tournant vers eux. Il les rejoignit à leur tour.
« Hey ! les salua-t-il. Bon, les gars, on vient de décider de quelque chose et il n'y a pas trente-six moyens de vous l'annoncer… On sait que vous êtes brouillés et que pour l'heure vous refusez probablement de vous parler – je ne veux pas d'explications ! les coupa-t-il alors qu'ils s'apprêtaient à répondre. Le truc, c'est que dans tout ça… Nous, on est un peu coincés. C'est pas un reproche, hein ! rajouta-t-il aussitôt. Mais on n'a pas envie de choisir. Alors, pour le moment, on va juste vous laisser réfléchir… Essayez de régler ça entre vous, d'accord ? »
Lorelei se tourna vers Takeshi pour voir comment il réagissait à cet ultimatum. Takeshi ne dit rien mais son visage s'assombrit encore plus. Ses lèvres remuèrent comme s'il hésitait à dire quelque chose. Et comme il ne prononça pas un mot, Dosan préféra les laisser seuls. Lorelei avait redouté ce scénario c'était pourtant le meilleur. Il fallait d'abord qu'elle mette les choses au point avec Takeshi. Elle ne pouvait pas le faire dans la classe aussi préféra-t-elle attendre de trouver le bon moment.
- oOo -
Mais en plein après-midi, Lorelei n'avait toujours pas parlé à Takeshi. Et non seulement elle n'avait pas trouvé de bon moment mais en plus elle venait de se rappeler qu'après les cours, elle devait donner sa décision au coach Masafumi. Un vent de panique l'immergea et elle fut incapable de se concentrer de tout le cours. Dans sa tête, tout se bousculait : que devait-elle faire ? Si elle lui disait qu'elle avait oublié de réfléchir à la question, qu'elle n'y avait pas pensé un seul instant… il la virerait à coup sûr. D'ailleurs, elle n'était pas certaine, avec ce qui s'était passé la semaine précédente, qu'il la garderait quand même. Elle se demanda ce qu'il en serait pour son équipe de football – allait-on lui retirer le poste ? Et son oncle ? Elle n'avait pas osé l'appeler et il ne l'avait pas fait non plus. Pourtant, il devait savoir pourquoi ses deux joueurs vedettes étaient absents sur le terrain.
Son esprit était si emballé et si torturé par tout ce qu'elle avait oublié de réfléchir, par tous ses problèmes qui d'un coup s'accumulaient dans sa tête, qu'elle se sentit vaciller.
« Professeur, Kitazume-san ne se sent pas bien ! » cria sa voisine en l'aidant à se redresser sur sa chaise.
Lorelei secoua la tête comme pour se réveiller et, plaçant une main sur le bras de sa sauveuse, elle lui signala qu'elle s'était reprise.
« Et bien, Melle Kitazume ? s'inquiéta le professeur en venant vers elle. Vous ne vous sentez pas bien ?
— Non, monsieur, répondit-elle en plaçant une main sur sa tête alourdie. Tout va bien.
— Hm, je préfère toutefois que vous alliez vérifier ça avec l'infirmière. »
Puis, se tournant vers Takeshi, il lui demanda de l'accompagner. Lorelei se sentit tressaillir et son ventre se contracta. Elle sentit son sang battre dans ses veines tandis que son cœur s'affolait. Elle regarda avec presque de l'effroi son ami acquiescer d'un visage sombre et se lever. Tout d'abord, elle n'arriva pas à bouger, ses yeux braqués sur lui et son esprit comprenant que le « bon moment » était enfin venu. Mais il lui semblait alors être devenu « le mauvais moment ». Alors que Takeshi se trouvait à côté d'elle, elle s'efforça de se lever et sortit de la pièce après lui. Dans le couloir, ils avancèrent au rythme lent de Lorelei. Elle se sentait terriblement alourdie comme si la gravité de la terre s'était intensifiée en quelques instants.
Elle devait parler, elle le savait, mais cette perspective lui faisait peur. Pourtant, elle avait déjà connu de violentes disputes avec Karl ou Genzô. Elle savait qu'il était toujours possible de réparer ses erreurs. Mais, dans cette situation, elle n'avait pas vraiment commis d'impair… en tout cas, elle ne comprenait toujours pas où pouvait être sa faute.
Pourtant, il fallait bien qu'elle dise quelque chose.
« Takeshi… à propos de ce qui s'est passé…
— Je ne veux pas en parler. »
Sa voix était froide et son ton brutal. Lorelei regarda son visage. Elle ne lui avait jamais vu une telle expression. Elle sentit alors qu'il y aurait tout un gouffre à franchir pour l'atteindre. Bien qu'elle craignait sa réaction, elle se devait d'essayer.
« J'aimerais pourtant qu'on en parle, insista-t-elle.
— Pourquoi faire ? »
Le même ton brusque et glacial. Lorelei ne se laissa pas décourager.
« Parce que je ne veux pas perdre un ami. »
Tout d'abord, Takeshi ne prononça pas un mot. Son visage exprima un mélange de sentiments que Lorelei ne sut décrire correctement. Il semblait hésiter sur sa réponse, mais finalement son visage se durcit quand il déclara :
« C'est déjà fait. »
Lorelei encaissa le choc si brutalement qu'elle s'arrêta de marcher. « Qu'est-ce que tu dis ? » Sa voix tremblait.
Devant elle, Takeshi s'arrêta également, prit un temps et se retourna vers elle. Il la regarda droit dans les yeux et même si ses sourcils tremblaient, signe qu'il hésitait toujours, il lui répéta :
« C'est déjà fait. »
Lorelei détourna le regard, cachant son émotion.
« Je ne comprends pas. »
Elle le regarda de nouveau, les sourcils froncés. « Je ne comprends pas du tout. Pourquoi ?
— Parce qu'à cause de toi, j'ai perdu deux amis. »
On y était. Jusque-là, Lorelei s'était décidée à mettre son orgueil de côté et de s'excuser même si elle ne trouvait pas ses excuses justifiées. Cependant, à cet instant, après ce qu'il venait de dire, elle refusa finalement de céder. Elle ne s'excuserait pas d'un tord qu'elle n'avait pas commis.
« Ils ne sont pas morts, rétorqua-t-elle sèchement.
— C'est tout comme ! Je ne pardonnerai jamais à Kojiro d'avoir fait ça ! Et Kazuki refuse de m'adresser la parole. Parce que je suis ton ami.
— C'est lui qui t'a dit ça ? »
Il parut mal à l'aise. « Non, mais…
— Mais… tu extrapoles tes propres sentiments sur ceux des autres et tu m'accuses encore de quelque chose dont je ne suis pas responsable !
— Si, tu l'es ! explosa-t-il. Si tu n'avais pas été là, ils n'auraient eu de raisons de se battre comme ça !
— Ben voyons ! C'est facile de m'accuser de tous les tords ! Mais t'y crois vraiment, toi ? Tu crois vraiment qu'ils se seraient battus de cette façon JUSTE POUR UNE FILLE ? Tu les crois aussi bêtes que ça ? »
Takeshi détourna la tête, conscient qu'elle n'avait pas tord. Lorelei, qui avait perdu tout contrôle sur sa colère et sa frustration, continua de crier :
« Et qu'est-ce que tu voulais que je fasse au juste ? JE N'Y POUVAIS RIEN ! La seule fois où j'ai tenté d'arranger les choses parce que je ne voulais pas perdre ta confiance, ça a failli terminer en catastrophe ! Alors, tu dis que je ne suis plus ton amie à cause de ça ? TRÈS BIEN ! »
Elle claqua des talons en s'éloignant à grands pas. Elle ralentit cependant très vite sa course, soudain très fatiguée. Elle se rendit alors compte que des larmes coulaient sur ses joues et les balaya en lâchant un juron. Cela lui arrivait de temps en temps, quand elle se mettait à brailler avec émotion comme ce qu'elle venait de faire. Reprenant son souffle, elle termina son chemin jusqu'à l'infirmerie. Là, elle y resta une demi-heure où elle se reposa. L'infirmière lui demanda juste de boire un jus de fruit et de se tranquilliser. Il n'y avait rien de mystérieux à son malaise : elle était mentalement très agitée. Le basketball, le football, son avenir, son renvoi et ses relations… Tout cela se bousculait tellement dans sa tête qu'elle en était affaiblie physiquement. À peine calmée de son engueulade, elle dut s'efforcer à réfléchir sur le basketball – devenu alors sa priorité numéro un (elle refusait tout simplement de penser à Takeshi).
- oOo -
Que devait-elle faire ?
Cette question envahit tout son esprit sans qu'aucune once de réponse ne se forme. « Le basketball ou le football ? »
Toute sa vie, elle avait rêvé de jouer au football en professionnelle, avenir plutôt encore flou. Elle s'était rabattue sur le basketball, surtout parce qu'elle avait toujours eu de bonnes notes dans les cours de sport à cette activité. Pour être honnête, elle adorait ça, même si elle ne ressentait pas exactement la même chose que pour le football. Mais être sur un terrain de basketball, entourée de ses amies, avec la hargne de gagner, le ballon en main et être qui plus est meneuse dans l'équipe, tout cela était incroyable. Elle vivait des moments intenses et uniques. Comment pourrait-elle envisager de quitter cet univers qui l'avait aidé à tenir le coup, à ne pas se sentir trop lésée ? Sans compter que c'est principalement grâce au basketball qu'elle s'était fait de bons amis…
D'un autre côté, l'équipe toute récente de football, dont laquelle elle ne touchait pas de ballon, où elle était un coach plus que médiocre et où elle doutait de tout, c'était autre chose. Elle n'avait pas le ballon au pied et elle n'était pas sur le terrain mais elle se sentait animée d'une force nouvelle quand elle voyait les joueuses obéir à ses ordres et suivre ses stratégies. Lors du match, elle s'était sentie étrange mais heureuse. Elle avait eu la sensation de retrouver son univers d'antan, celui qu'elle avait quitté à regret et dont elle se targuait tant, jour après jour. Après avoir rencontré Kotaru, entraîné pour le plaisir les gamins du quartier et appliqué des méthodes pour rendre cohésive son équipe, elle s'était encore plus sentie motivée. Elle avait pris énormément de plaisir à voir les parties défiler. En quelque sorte, le lundi précédent, elle aussi avait mieux intégré l'équipe.
Mais cela ne la mènerait nulle part. Même si elle participait à des matchs et même si son équipe gagnait, quand elle rentrerait en Allemagne, cela ne ferait aucune différence pour elle.
Devait-elle abandonner le football ?
Pendant quelques instants, elle se fit à cette idée, se concentrant surtout sur le fait qu'elle ne voulait pas quitter le basketball. Voyant pourtant que quelque chose ne la satisfaisait pas, elle réalisa alors qu'elle ne voulait pas non plus laisser tomber les filles. Après tout, c'était elle qui les avait poussées à garder espoir en leur démontrant qu'elle était capable, elle encore qui avait tout fait pour être acceptée par le jury et recevoir les droits d'occuper le poste de coach et responsable du club, elle encore qui les avait mené jusqu'à leur premier match… Peut-être que ça ne changerait rien pour son futur, mais pour les joueuses, cela faisait toute la différence. Elles comptaient sur elle pour les entraîner, pour être leur coach.
C'était encore plus unique que le basketball. Après tout, qui, à son âge, avait pris l'initiative d'entraîner une toute nouvelle équipe de football composée de filles ? Elle n'avait peut-être pas le ballon sous ses pieds mais elle apprenait beaucoup de choses. En se plaçant en temps que coach, elle n'était pas qu'observatrice. Elle avait tout le contrôle de la stratégie globale. C'était à elle de guider ses joueuses vers des pistes de progression. Elle faisait face à des responsabilités nouvelles, et ce défi était suffisamment grand pour l'interpeler. Qui pourrait ignorer une chance pareille ?
- oOo -
Le débat faisait rage dans sa tête. Quand elle retourna en classe, elle n'avait pas encore décidé. Il lui semblait impossible d'abandonner le basketball – c'était un sport où elle était au centre de l'action, où elle jouait avec ses amies proches, où elle se sentait libre – tout comme le football et toutes ses possibilités.
Les cours se terminèrent bien avant qu'elle ne puisse trancher. Bien que les évènements derniers fussent de taille à évincer tout autre problème, elle regretta de ne pas s'en être rappelée plus tôt. Elle aurait du ne pas oublier – son coach ne lui pardonnerait pas cet écart et le jugerait comme un désintérêt, une nouvelle raison de la renvoyer.
Quand la cloche sonna la fin des cours, l'ensemble de la classe se leva en ordre, salua leur professeur et se précipita hors de la salle. Dans la cohue, Takeshi s'éclipsa san mot dire mais Lorelei avait décidé depuis leur unique et dernière confrontation qu'elle ne s'en soucierait plus.
Il avait décidé de couper les ponts sans même essayer de comprendre ce qui s'était réellement passé ? Très bien. Elle était déçue de son attitude. Elle comprenait qu'il put être distant à cause de ce qui s'était passé mais la rayer de ses amis si radicalement, sans même essayer de lui parler… c'était plus que Lorelei n'acceptait de tolérer.
Alors qu'ils avaient décidé de ne pas interférer dans leur histoire et donc de ne pas tenter de se séparer pour leur tenir compagnie, Chiaki et Dosan restèrent pour accompagner Lorelei jusqu'au club.
« On ne fait pas de favoritisme, rétorqua Dosan quand Lorelei leur fit remarquer que Takeshi pouvait mal prendre le fait qu'ils l'eussent attendu. On est dans le même club et tu es notre amie. Ce n'est pas parce qu'on a décidé de ne pas se mêler de vos histoires en essayant vainement de rester avec au moins l'un de vous qu'on va également vous ignorer. Takeshi est parti parmi les premiers à être partis de toute façon, ce n'était pas comme s'il avait espéré qu'on vienne avec lui !
— À ce propos… tout à l'heure, on a eu une, euh, discussion, lui et moi…
— Et ça a mal tourné, devina Chiaki.
— C'est le moins qu'on puisse dire, soupira Lorelei. Il m'a clairement affirmé qu'il ne voulait plus du tout avoir affaire à moi. Il ne veut même pas essayer d'en parler. Pour lui, je ne suis plus du tout son amie.
— Quel bêta ! désespéra Chiaki.
— On a essayé de le raisonner, en vain, expliqua Dosan. Je crois qu'il ne se calmera pas avant que les deux exclus ne reviennent… Ils sont renvoyés jusqu'à quand ?
— La semaine prochaine, si je m'en rappelle bien, répondit Lorelei.
— Super ! s'exclama Chiaki avec sarcasme. On va passer une bien chouette semaine dîtes donc !
— Dîtes, justement, qu'est-ce que vous en pensez, vous, de ce qui s'est passé ? s'enquit Lorelei. Je veux dire… Vous pensez aussi que je suis responsable ?
— Quelle idée ! répliqua aussitôt Dosan.
— Ce serait stupide, commenta Chiaki en secouant la tête. Tu n'as en rien pu prévoir une telle réaction de la part de Kojiro. Ce n'est pas de ta faute s'il a juste pété les plombs…
— Si seulement Takeshi pouvait comprendre ça…
— Takeshi est impossible pour le moment, affirma Chiaki. Tant que Kazuki ne sera pas revenu et les choses un peu calmées, il ne décolèrera pas. »
Lorelei poussa un profond soupir. Tout cela ne la rassura pas. Combien de temps devra-t-elle attendre avant de pouvoir espérer regagner son amitié et sa confiance ?
Bien plus tôt qu'elle ne le voulut, ils arrivèrent dans le gymnase. Là, elle laissa ses amis pour se diriger vers le stade sans prendre le temps de se changer. Elle ignorait encore ce qu'elle devait faire mais elle ne pouvait plus reculer. Elle se dirigea vers le bureau et toqua. La voix forte et grave de son coach retentit et elle entra.
Elle referma la porte et prit une profonde inspiration avant de se retourner pour faire face à Mrs Masafumi. Celui-ci était assis sur sa chaise, légèrement penché en arrière, et la regardait avec gravité. Lorelei resta tout d'abord silencieuse, l'impression que sa voix essayait de fuir au tréfonds de sa gorge. Elle fit quelques pas en avant, plus pour se donner contenance que par réelle nécessité, et s'éclaircit la gorge.
« Bonjour Coach…
— Bonjour, répondit-il d'un ton sec. Tu t'es décidée ? »
C'était le moment, celui où elle devait absolument se décider. Elle réfléchit à toute allure, tentant de trouver enfin sa réponse. Plus elle tentait d'accélérer ses réflexions et moins les pensées ne lui parvenaient. C'était comme si un trou noir béant avait surgi dans sa tête pour l'empêcher de réfléchir. Son coach s'impatienta :
« Dois-je comprendre que tu n'as pas fait ton choix ?
— Je… J'ai essayé mais…
— Tu as essayé ? répéta-t-il avec irritation. Je ne t'ai pas demandé la lune ! Juste de faire un choix.
— Je le sais bien ! Mais j'ai beau retourner la question dans tous les sens, je n'arrive pas à faire un choix… J'aime énormément jouer au basketball. Jouer dans cette équipe est plus qu'un plaisir et je n'arrive pas à me faire à l'idée de me priver de ce sport. Mais, le football, c'est… »
Elle s'interrompit brièvement, le temps de reprendre son souffle.
« C'est toute ma vie. C'est ce que je veux faire plus tard, c'est vers quoi je m'oriente.
— Il n'y a pas d'avenir ici pour une footballeuse, remarqua le coach, dont la colère mal contenue faisait vibrer la voix.
— J'en suis consciente… Tout ce que je sais aujourd'hui, c'est que je reviendrai tôt ou tard en Allemagne et que je ferai tout pour intégrer là-bas un club. En attendant, j'ai envie de faire quelque chose, de coacher l'équipe. J'ai gagné la confiance des joueuses et je leur ai promis de les aider. Je ne veux pas les décevoir à présent, pas plus que je ne tolèrerai de me décevoir moi-même. »
Masafumi se redressa sur sa chaise sans la quitter des yeux.
« Tu vois bien que tu as pris ta décision, déclara-t-il en fin de compte.
— Au contraire, coach, je n'ai pas…
— Tu aimes le basketball mais le football est "toute ta vie", cela me semble tout à fait clair. »
Lorelei ouvrit la bouche mais ne sut quoi répondre. Une boule se forma dans son estomac, voyant se profiler l'issue fatale de cet entretien.
« Alors, voilà qui est décidé, dorénavant tu ne fais plus partie de l'équipe de basketball, asséna son coach. Bonne chance pour l'équipe de football, tu vas en avoir besoin vues les performances actuelles. »
C'était le moment de prendre congé mais Lorelei ne bougea pas, n'intégrant pas encore l'idée qu'elle venait d'être congédiée non seulement du bureau mais aussi de l'équipe. Elle garda ses yeux rivés sur son coach qui ne broncha pas. Il retourna à sa paperasse – des formations d'équipe adverse pour la plupart – et l'ignora éperdument. Son visage exprimait cependant une profonde colère. Comprenant qu'il ne rajouterait plus rien, Lorelei recula lentement et finit par sortir.
Les filles avaient terminé de se changer et commençaient à s'échauffer. C'était devenu une habitude d'entamer l'entraînement quand leur coach traînait. En la voyant, Chiaki et Kiyo se détachèrent du reste du groupe pour la rejoindre.
« Alors ? demanda Kiyo en arrivant.
— C'est terminé, lâcha Lorelei dans un souffle. Je quitte l'équipe.
— Quoi ? s'exclama Chiaki. Alors, c'est ce que tu as décidé ?
— Non… Oui… Pas exactement, » bafouilla Lorelei en s'embrouillant.
Le coach sortit de son bureau à ce moment et Lorelei ne put continuer. Elle déclara qu'elle leur parlerait plus tard et quitta le gymnase, le cœur lourd. À présent, elle avait deux heures à tuer avant de retrouver les joueuses du football et elle allait surtout se morfondre sur le basketball. Pourtant, quelque part, elle sentait presque du soulagement.
Elle traversa le complexe et arriva vers la sortie où se trouvait le terrain de football. Son oncle dut la remarquer car il se dirigea vers elle. Elle vint vers lui.
« Salut, dit-elle sans grand enthousiaste. Tu n'es pas venu mardi dernier.
— J'ai eu un empêchement, répondit-il rapidement. J'ai aussi eu vent de ce qui s'est passé.
— Qui n'est pas au courant ? » marmonna-t-elle avec sarcasme.
Son oncle ignora sa remarque.
« J'ai été très déçu d'entendre dire que tu avais été mêlée à cette histoire. Qu'est-ce qui s'est passé exactement ?
— Tu veux dire est-ce que j'ai poussé Kojiro à se jeter à la gorge de Kazuki ? Je te laisse deviner la réponse…
— Pas de ça avec moi, veux-tu ! s'impatienta-t-il. Je voudrais juste comprendre comment une telle chose a pu se produire ! À cause de cette histoire, j'ai deux éléments fondamentaux en moins dans l'équipe alors que nous sommes en pleines qualifications !
— Je suis désolée si ça perturbe tes plans pour l'équipe de football, mais je n'ai rien fait de répréhensible. Ce n'est pas de ma faute…
— Alors explique-moi : comment et pourquoi c'est arrivé ?
— Je discutais avec Kazuki et ça n'a pas plu à Kojiro… Ah, si tu ne le sais pas, je sors… sortais avec Kojiro.
— C'est tout ? »
Il ne la crut pas lorsqu'elle acquiesça et lui demanda plusieurs fois de d'étayer sa réponse. Au bout du compte, le scepticisme ne le quitta pas.
« Je les connais assez bien et ça m'étonnerait qu'ils en soient venus là pour si peu…
— Merci bien, » s'indigna faussement Lorelei.
Makoto la fusilla du regard, peu désireux de subir ses humeurs.
« J'ai réussi à convaincre l'administration de ne pas te retirer les commandes de l'équipe de football féminine en attendant qu'on engage un professionnel du milieu.
— Ils se sont enfin décidés à chercher un vrai coach ? »
Il opina avant de jeter un coup d'œil vers le terrain de football et d'affirmer qu'il devait y retourner. Il confirma sa présence le lendemain soir pour le dîner et repartit, laissant Lorelei seule avec ses pensées. Si, finalement, l'école engageait quelqu'un, elle se retrouverait définitivement sans club. Elle doutait que Masafumi accepte de la réintégrer malgré tout. Que ferait-elle dans ce cas ?
- oOo -
Peu avant que l'entraînement de football ne commence, Lorelei reçut un message de Kotaru. Durant toute la journée, il lui avait envoyé quelques mails, la plupart sans grand intérêt mais qui l'avait toutefois fait sourire. Ce dernier affirmait simplement : « Enfin libre ! :) », bien sûr, il faisait référence à ses cours qui se terminaient. Il rajouta une petite allusion au basketball et Lorelei hésita avant de répondre : « Je ne fais plus de basketball… le coach m'a congédié. ».
« Ouch… :( Si tu veux, on peut se retrouver et se défouler sur un autre ballon rond après ton entraînement, qu'en dis-tu ? »
Lorelei sourit et répondit que sa mère n'accepterait pas de la voir rentrer encore plus tard. Néanmoins, comme elle savait d'avance que les filles seraient heureuses d'avancer l'heure de la séance, elle proposa de le remettre au lendemain. Quand les filles arrivèrent, certaines parmi les plus curieuses et les plus directes osèrent l'interroger sur les évènements de mardi dernier. Lorelei prit sur elle pour essayer de répondre sans s'emporter. Une fois qu'elle jugea avoir dit assez, elle tût le reste de leurs questions et les envoya se changer.
Avant l'entraînement, elle donna les nouveaux horaires, ce qui fit plaisir à toutes les joueuses. Puis elles discutèrent sur comment elles allaient s'y prendre pour les entraînements à venir et décidèrent de s'organiser régulièrement d'autres jeux. Au bout du compte, Lorelei fut ravie d'être enfin satisfaite de quelque chose dans cette journée : la séance se termina en beauté dans une ambiance plus que conviviale.
À la maison, elle retrouva le sourire de sa mère et le silence méprisant de son père. Elle se demanda comment elle allait lui annoncer qu'elle ne jouerait plus dans l'équipe de basketball. Lorelei n'était pas certaine de sa réaction et pourtant, elle n'appréhendait pas autant de le lui dire. Il avait déjà encaissé qu'elle reprenne et se destine pour le football, il devait se douter qu'elle finirait tôt ou tard par arrêter le basketball. Pourtant, elle ne jugea pas le moment opportun pour le lui dire – elle avait déjà passé une très sale journée – et décida de le reporter au lendemain.
- oOo -
Le lendemain, justement, elle entreprit de passer sa journée autrement. Elle avait bien compris en se disputant avec Takeshi et en discutant avec ses amis qu'elle ne pouvait pas espérer une réconciliation prochaine. Elle n'essaya donc pas de l'aborder et salua ses amis quand ils arrivèrent. Ceux-ci avaient décidé de ne pas essayer de faire un choix entre eux et ne restèrent donc pas discuter avec eux cela ne les empêchait toutefois pas de les saluer et de leur parler s'ils se retrouvaient seuls avec l'un d'eux. À midi, elle déjeuna avec Kiyo et ses amis. Elle se concentra en cours et le soir elle partit directement à l'ancien complexe. Elle ressentit un pincement au cœur en se rappelant qu'elle ne jouerait plus avec ses amies et donc ne les accompagnerait plus jusqu'au gymnase.
La séance de football se révéla positive : enthousiastes à l'idée de jouer plus tôt, directement après les cours, les filles y mirent beaucoup de volonté et l'équipe commença à se former. Lorelei était satisfaite de constater qu'elles s'étaient entraînées même en son absence et que leur entente était bien meilleure qu'au début. Elle voyait ainsi des filles de terminale se mettre en duo avec des secondes ou des premières plutôt que de jouer seulement entre elles.
Le moment qu'elle préféra cependant de sa journée fut celui où elle retrouva Kotaru. Bien que démarrant autour d'un duel, ils discutèrent beaucoup ce soir-là et Lorelei se surprit à se confier à lui. En fait, cela ne lui avait pas demandé beaucoup d'effort. Parler avec Kotaru se révélait si naturel et si facile qu'elle ne se rappelait plus ensuite comment elle en était venue à lui en dire autant sur elle. Peut-être avait-elle besoin de demander à une tierce personne qui avait connue les trois concernés pour lui donner son avis.
« Tu sais, ça ne m'étonne qu'à moitié, lui dit-il quand elle eut terminé. Kojiro est une personne très encombrante. Pas toujours volontairement, c'est vrai… mais inexorablement il étouffe ceux qui le côtoient. Malgré un caractère de cochon, un entêtement sans borgne et un égoïsme rageant, on ne peut pas non plus nier que c'est quelqu'un de bien. Si tu connais son histoire personnelle un peu, tu sais qu'il a vécu des moments très durs et que, cependant, il a toujours su faire face avec une maturité surprenante. Au fond, si on songe à tout ce qu'il a fait pour sa famille, c'est quelqu'un de très généreux. En plus, il est talentueux, bien plus que tous ceux qui ont joué à la Toho et qui y sont encore. Le problème, c'est que, du coup, il fait de l'ombre aux autres joueurs. Ce n'est pas de sa faute, bien sûr… Mais quand on joue avec lui, ça finit par peser lourd. On aura beau tout donner dans un match, les gens ne retiennent que sa prestation. C'est comme si à lui seul, il occupait tous les postes et que toutes les passes décisives, toutes les actions défensives sont de son unique du. En somme, les autres n'existent pas, non seulement pour le public mais aussi pour les journalistes, les sélectionneurs et même le coach. Je ne dis pas que ton oncle fait du favoritisme, rajouta-t-il en la voyant prête à défendre Makoto. Mais qu'inconsciemment, il ne lui vient pas à l'esprit de ne pas mettre Kojiro au cœur de toutes les actions. Tu as peut-être déjà connu ce genre de situation et si c'est le cas, tu peux alors comprendre comment c'est d'être toujours dans l'ombre de quelqu'un, malgré tous nos efforts pour le supplanter. »
Lorelei acquiesça. Pendant longtemps, elle avait été complexée par le succès de l'équipe masculine. Ce n'était pas exactement la même chose car son problème venait aussi du sexisme de ce milieu, mais malgré tout, bien souvent, elle avait rêvé d'être un garçon et de pouvoir vivre la même chose au même degré. Les filles avaient beau pouvoir s'inscrire à des clubs professionnels et participer à des championnats internationaux et même à une Coupe du Monde féminin, ce n'était pas pareil. Cela n'avait pas la même intensité, la même importance, le même impact. Elle était jalouse de l'intérêt qu'attirait le football masculin. Combien de personnes, même en Occident, connaissait l'existence de championnats internationaux de football féminin ? Combien encore s'y intéresseraient-ils ? Bien trop peu, vis-à-vis du football masculin qui faisait presque l'unanimité.
Elle se rappelait encore de sa déception en voyant le stade à moitié désert lors de la demi-finale, tout ça parce que la finale du championnat masculin avait eu lieu le même jour et à la même heure dans une ville voisine. Elle se souvenait aussi très bien des moqueries et les remarques désobligeantes quand on apprenait qu'elle faisait du football et qu'elle se destinait à un avenir professionnel dans le milieu.
« Oui, dit-elle finalement. Je connais ça.
— Alors imagine ce que doit ressentir Kazuki chaque jour quand alors qu'il donne le meilleur de lui-même, Kojiro finit toujours par l'emporter, conclut-il. Tu ne peux pas le savoir mais, même si nous sommes tous conscients du travail fourni par Kojiro, des multiples raisons qui font de lui le joueur exceptionnel qu'il est, c'est un joueur qui donne toujours l'impression de ne pas se fouler pour réussir aussi bien. On le voit s'entraîner autant que nous mais il a cette attitude, positive si on prend du recul, qui fait que toutes ses réussites semblent trop faciles alors qu'à côté on fait des pieds et des mains pour seulement le rattraper.
— Je pense comprendre ce sentiment, affirma Lorelei. Mais en quoi ça a-t-il un rapport avec moi ?
— Tu fais partie de ces choses que Kojiro a obtenues facilement – et ne te méprends pas ! rajouta-t-il aussitôt alors qu'elle allait s'offusquer. Je n'induis pas que tu es une fille facile ou quoi que ce soit… Mais, pour Kazuki, ça a du paraître une nouvelle fois injuste que Kojiro obtienne ce qu'il veut alors que lui n'a même pas eu la chance d'essayer.
— Hm. »
Lorelei n'était pas tout à fait convaincue par l'argument, surtout parce qu'elle était froissée d'être considérée comme une acquisition facile, mais elle devait admettre que ça avait du sens. Si Kazuki souffrait déjà du succès de son coéquipier, le fait qu'il réussisse en amour devait être encore plus frustrant, surtout s'il avait hypothétiquement eu un vrai béguin pour elle – pouvait-elle parler de coup de foudre ? Cette idée seule lui semblait surnaturelle.
« Tu penses que je peux faire quelque chose ? »
Il prit le temps d'y réfléchir avant de répondre que rien de ce qu'elle ferait ne réparerait les tords qu'ils s'étaient causés mutuellement.
« Après, je parle beaucoup… mais je n'étais pas si proche d'eux, reprit-il. Pas du tout même. Mais je sais de quoi je parle. J'ai moi aussi été dans l'ombre de Kojiro jusqu'à ce que je décide de quitter l'équipe, ce dont je suis à moitié fier… »
Il grimaça et se gratta la tête. Par la suite, ils continuèrent à discuter longtemps jusqu'à ce que Lorelei juge l'heure tardive et qu'elle rentre chez elle, plus sereine.
Ce soir-là, elle avait décidé également d'annoncer à son père sa désinscription au basketball. Ce ne fut pas une chose facile mais néanmoins moins difficile que de lui dire qu'elle avait reprit le football. Il devait sûrement s'y attendre.
Il accusa la nouvelle et hocha la tête simplement quand elle lâcha la bombe. S'en suivit un long silence terrible dans lequel Lorelei ne cessa de se demander s'il allait éclater en colère ou continuer de l'ignorer froidement.
Après quelques minutes, il s'agita de nouveau et poussa un profond soupire en agitant la tête.
« Qu'est-ce que tu veux que je dise ? lâcha-t-il. C'est ta décision et tu sais ce que j'en pense. À présent, assume les conséquences. …Et les regrets, rajouta-t-il en se levant pour quitter la pièce. Allons manger à présent. »
À table, le début du repas se déroula en silence mais sa mère, à son habitude, le rompit en lançant un sujet de conversation au hasard, assez vaste cependant pour concerner et son mari et sa fille. Son astuce fonctionna car ce dernier répondit comme si de rien n'était, ce qui poussa Lorelei à suivre le mouvement. Très vite, l'atmosphère redevint comme avant, plus détendue, bien qu'une certaine gêne persiste encore.
Plus tard, le soir, son père tapa à sa porte et lui rendit ses affaires, jugeant qu'elle avait été assez punie. Elle attendit qu'il reparte, et surtout qu'il arrête son sermon, pour allumer son portable. Il y avait des tonnes d'appels et plusieurs mails en attente. Chiaki, Dosan et Ine avaient appelé au moins trois fois chacun, Kotaru deux fois, et le reste provenait tous de Kojiro. C'était la même chose pour ses mails. Elle trouva des messages de ses amis qui s'inquiétaient pour elle – et donc, qu'elle n'avait plus à répondre, les ayant vus au lycée –, de Kotaru qu'elle venait de voir, et, encore une fois, de Kojiro. Elle observa son nom défiler sur son écran sans ouvrir un seul message. Soudain, une colère froide gronda en elle. Des pensées et émotions contraires envahirent son esprit. D'un côté, elle lui en voulait de l'avoir entraînée là-dedans pour des raisons qui ne la regardaient pas le moins du monde. D'un autre, elle savait que, quelque part, ce n'était pas vraiment de sa faute… Mais cette dernière pensée n'était pas bien forte. Quoique fussent ses raisons, son acte était démesuré et le garçon qu'elle avait vu alors lui déplaisait très fortement.
Elle ferma le clapet de son portable et le posa brutalement sur sa table. Deux minutes plus tard, elle le récupéra en poussant un soupire énervé, comme si on la forçait à reprendre son portable. Elle fit défiler les messages et les ouvrit un par un. Ils contenaient tous soit des excuses soit des demandes pour qu'elle le rappelle et qu'ils se voient. Plus les messages défilaient et moins de mots ils contenaient. Le dernier se cantonnait même à un « OK » résigné. Visiblement, il avait fini par comprendre qu'elle ne le recontacterait pas. Ce qu'il ne savait pas, c'était qu'elle n'avait même pas eu le choix de l'ignorer.
Cette fois, elle referma son portable et s'installa confortablement sur son lit. Elle aurait bien assez de temps, plus tard, pour se confronter à lui.
- oOo -
Le reste de la semaine se déroula tranquillement. Plus les jours passaient et plus Lorelei trouvait que la cohésion de son équipe se renforçait. À présent, les entraînements se faisaient dans la bonne humeur et les filles se révélaient toutes très motivées. Bientôt, Lorelei réfléchit à un prochain match. Elle avait déjà contacté plusieurs autres équipes à ce sujet et devait à présent les relancer.
Le weekend arriva et elle retrouva d'abord Chiaki, Kiyo et Ine le samedi pour faire les magasins ensemble, puis Kotaru le reste du temps pour s'amuser avec les gamins du quartier au football.
Et lundi arriva forcément. Les élèves s'amassaient dans l'entrée et la cour avant de l'école, attendant de voir l'arrivée de leurs héros. C'était le jour où les deux footballeurs congédiés étaient autorisés à revenir au lycée.
Lorelei se pointa quelques minutes avant les deux garçons, aussi se retrouva-t-elle mêlée à la foule qui, en la reconnaissant, n'hésita pas à lui faire part de leurs diverses pensées, lui faisant ainsi comprendre à quel point elle n'était pas appréciée. Bien sûr, l'Allemande n'avait que faire des ragots et autres rumeurs négatives à son sujet : ils finiront par s'étouffer au fil du temps. Elle était par contre plus concernée quant à ce qui suivrait le retour de Kojiro et de Kazuki. Tous ceux avec qui elle avait parlé avaient répété à peu près la même chose : Takeshi ne décolèrerait pas tant que ses amis ne reviendraient pas à la normale. Mais allaient-ils pouvoir effacer leurs différents ? Lui pardonnerait-il quand même ? Toutes ces questions la taraudaient, aussi ne fut-elle pas tout à fait gênée par le flot de remarques désobligeantes que certaines et certains glissaient à son passage. Elle arriva à sa classe pratiquement déserte, à l'exception de quelques élèves, dont Takeshi. Celui-ci, contrairement à toute la semaine précédente, leva la tête et la regarda. Quand leurs yeux se croisèrent, Lorelei se demanda s'il comptait lui parler. Elle ne se trompa pas : aussitôt, il se leva et vint à sa rencontre.
« Tu ne voudrais pas qu'on discute ? »
Sa voix laissait percer son appréhension mais, au moins, elle n'était pas aussi glaciale et tranchante qu'auparavant. Lorelei acquiesça et le suivit hors de la salle. Ils se trouvèrent un couloir tranquille et s'y posèrent. Takeshi s'éclaircit la gorge et prit la parole en premier :
« Je voulais m'excuser. » Il leva les yeux pour la regarder et voir sa réaction. Lorelei attendait simplement qu'il continue. « Je sais que ce n'était pas de ta faute, pas vraiment en tout cas, mais j'étais en colère… Ce sont mes amis et je ne comprenais pas ce qui leur arrivait. J'ai mal réagi en te prenant pour coupable. Je m'excuse d'avoir été si con avec toi.
— Je suis rassurée… avoua Lorelei en soufflant, relâchant toute la tension qu'elle avait ressenti. J'avais peur que tu ne me pardonnerais pas. Mais qu'est-ce qui t'a fait changer d'avis ?
— J'ai parlé à Kazuki la semaine dernière, expliqua Takeshi. Il m'a dit que ce n'était pas de ta faute… Il m'a parlé des vraies raisons de leur dispute.
— Ah bon ? »
Bien que très curieuse, Lorelei n'osait pas demander de but-en-blanc si les hypothèses de Kotaru étaient exactes. Takeshi se contenta d'ailleurs d'acquiescer.
Puis, la cloche sonna et ils retournèrent en cours. En classe, Chiaki, Dosan et Ine accueillirent leur réconciliation avec soulagement.
Plus tard dans la journée, Lorelei croisa d'abord Kazuki puis Kojiro. Kazuki s'arrêta pour lui parler. Il semblait embarrassé et chercha ses mots. Il s'excusa plusieurs fois de l'avoir entraînée dans cette embrouille. Il expliqua vaguement qu'il avait confondu ses sentiments pour elle avec le ressentiment pour Kojiro et qu'en contrepartie, il ferait tout pour se rattraper. Elle essaya de le convaincre de ne pas le faire sans pouvoir vraiment s'en assurer.
Kojiro l'attrapa au bras et la tira dans un coin tranquille. D'abord surprise, elle se détacha sitôt qu'elle vit de qui il s'agissait. Fâchée de cette façon de faire, elle le regarda avec rancœur.
« Pourquoi tu ne m'as pas répondu ? demanda-t-il de but-en-blanc. Je t'ai appelé plusieurs fois et envoyé plusieurs mails.
— Je n'avais pas mon portable jusqu'à hier soir, expliqua Lorelei froidement. Mon père me l'a confisqué, de même que mon ordinateur. Tu dois deviner pour quelles raisons. »
Sa remarque et sa façon de parler le piqua au vif mais il se contint en prenant une profonde respiration.
« J'aurais voulu m'expliquer, dit-il.
— Je l'ai compris dans tes messages, répliqua-t-elle. Mais là, tu vois, je n'ai pas très envie d'entendre tes explications.
— Qu'est-ce que je dois comprendre par là ? la questionna-t-il.
— Je ne sais pas ce qui t'a pris ce jour-là mais, malgré toutes les raisons que tu pourrais me donner, je refuse de rester avec quelqu'un qui a de tels problèmes de contrôle.
— Attends, tu ignores tout de…
— Et je ne veux pas le savoir, d'accord ? le coupa-t-elle. Je suis désolée, Kojiro, mais je préfère m'éloigner de tout ennui supplémentaire. J'ai eu ma dose ces dernières semaines. »
Elle fit mine de vouloir partir. Il s'avança pour la retenir. « Attends…
— Non, Kojiro ! l'interrompit-elle en levant les bras pour l'obliger à s'arrêter. C'est inutile. Je ne veux plus avoir de problèmes…
— Laisse-moi au moins m'expliquer.
— Tu ne veux donc rien entendre ? s'impatienta-t-elle. Il n'y a plus rien à expliquer. C'est terminé. »
