Disclaimer : évidemment, tous les personnages et lieux qui vous sont familiers appartiennent à J. K. Rowling.
La confusion des sentiments
OS rédigé pour un jeu du FoF, en 1 heure.
Thèmes 7 et 8 : Fresque, Mur
Hum. Je me suis un peu trop éloignée du canon, mais bon… prenons cela comme une licence fanfictique -).
La salle était généralement fermée à clef. Quand la maison était encore occupée, vraiment occupée par ses habitants légitimes, la pièce restait close et ne servait pas. On l'ouvrait lors de circonstances particulièrement formelles, à la rigueur, mais il s'agissait d'un lieu privé et il aurait été inconcevable d'y laisser entrer quiconque étranger à la famille.
Quand ils étaient petits, Sirius et Regulus avaient pour habitude de supplier leur mère d'ouvrir la porte. La clef était suspendue à la ceinture de Walburga, avec une dizaine d'autres : clefs de lieux interdits, de coffrets, de placards, des grandes, des petites, certaines brillantes et d'autres si rouillées qu'elles paraissaient remonter au temps de Merlin lui-même. Ce trousseau, aussi utile que symbolique, fascinait les deux frères qui y voyaient un potentiel inépuisable de découvertes et d'aventures, mais la petite clef argentée était leur préférée.
Quand Sirius avait eu onze ans, son père avait solennellement ouvert la porte et s'était enfermé avec son fils aîné dans la pièce mystérieuse. Pendant tout un après-midi, seulement interrompu par l'arrivée de Kreattur chargé d'un plateau avec une collation bien méritée, Orion avait expliqué avec la plus grande minutie l'histoire de la famille Black à son héritier. Les alliances légitimes, les liaisons moins reluisantes, les querelles, les entreprises des branches principales, les trahisons. Untel avait abandonné femme et enfants pour une vulgaire jeunesse. Le divorce, avait expliqué Orion avec un reniflement de dédain, n'était qu'une formalité car rien, sauf la mort, ne pouvait briser les liens d'un mariage magique. Les enfants du second lit étaient des cousins, mais que Sirius ne se méprenne pas : il aurait été de mauvais ton de les fréquenter. Qu'il les salue, mais qu'il se garde frayer avec eux. Son père lui avait pointé les membres les plus jeunes de la famille : la propre sœur Lucretia d'abord, les frères de sa mère, Alphard et Cygnus. Leurs enfants ensuite, certains de l'âge de Sirius et Regulus et qu'ils côtoieraient certainement à Poudlard. Qu'il fasse attention à ses manières, alors !
Le jeune garçon avait examiné avec fascination la grande fresque qui couvrait les quatre murs de la pièce. Les récits de son père étaient intéressants, bien sûr, mais le côté purement décoratif de l'ensemble était merveilleux. Des rameaux de verdure se déployaient sur toutes les surfaces, se retenaient d'envahir le plafond et s'arrêtait presque à contrecœur au niveau des plinthes. Les rinceaux étaient chargés de feuilles charnues, mais un examen attentif révélait la présence d'épines pointues dissimulées parmi la luxuriance des feuillages. La famille Black était florissante, mais malheur à qui cherchait à nuire à ses membres ! Au milieu de ce mur végétal apparaissaient des petits cadres abritant un portrait et de petits cartouches nommant les personnes représentées. Mais comment se faisait-il que tous étaient figurés avec autant d'exactitude ? Là, Sirius reconnaissait immédiatement Narcissa, la petite fille modèle et sa sœur Bellatrix une pimbêche insupportable. Oui, c'était bien ses grandes boucles brunes ! Et ici c'était Regulus avec son air de premier de la classe, tandis que lui-même arborait sa mine renfrognée des mauvais jours, encadrée d'une tignasse brune rebelle.
Sirius Black II, le grand-père de son père, avait planifié la décoration de la pièce quand il avait fait bâtir la maison du 12 place Grimmaurd. Il avait passé des années à réunir des copies de portraits, des photographies des membres de la famille. La recherche avait occupé une bonne partie de son temps. Le père de Sirius lui promis de lui laisser voir une partie de la correspondance de son arrière-grand-père, si cela l'intéressait.
Les explications de son père s'étaient faites de plus en plus détaillées au fur et à mesure qu'il avait attaqué les membres contemporains de cette famille gigantesque. Sirius s'était approché et avait contemplé leurs portraits. Le sien, celui de son frère, ceux de ses parents, des frères et sœurs de ses parents, ceux de ses cousins. Narcissa, Bellatrix, Andromeda… mais qui était Andromeda dont le portrait avait disparu ? Son père avait pincé les lèvres et déclaré d'une voix presque atone :
« Ce sont les pires traîtres de la famille. Les pires, Sirius, rappelle-t-en.
-Pourquoi, père ? avait interrogé l'enfant soudain effrayé.
-Andromeda a choisi, contrant délibérément les désirs de ses parents et de sa famille entière, épouser un moldu. Pas un sang-mêlé, Sirius, même pas un cracmol, avait repris son père d'une voix sévère : un moldu. »
L'enfant n'avait pas compris mais en avait déduit que la pauvre Andromeda avait sans doute contracté une maladie incurable.
« Est-ce qu'on ne peut pas l'aider, père ?
-Andromeda ? Certainement pas ! Orion Black s'était accroupi devant son fils et avait plongé ses yeux dans les siens : Andromeda est morte à sa famille. Elle n'est plus une Black. Il aurait mieux valu qu'elle meure en bas âge plutôt qu'elle amène une telle honte sur nous. »
Après cette visite, Sirius avait parfois repensé à cette Andromeda Black, mais une simple question posée à sa mère lui avait suffit pour comprendre que le sujet n'était pas ouvert à la discussion.
Regulus avait tanné son frère pendant des jours, l'avait tour à tour cajolé, supplié, et avait même menacé de révéler à leur mère qui avait vraiment mangé une partie des confitures cachées dans le haut d'un placard de la cuisine. Ça, c'était déloyal : après tout, Regulus avait participé, piochant allègrement dans les pots que son frère attrapait, perché sur une chaise. Mis au pied du mur, Sirius avait quand même cédé et après plusieurs demandes, avait fini par obtenir que sa mère leur ouvre la porte. Son père avait été absent et Sirius avait fait le commentaire à sa place. Oh, il s'était un petit peu emmêlé les pinceaux dans la petite histoire, mais Regulus avait pas eu l'air de s'en apercevoir, posant question après question :
« Et qui c'est, celui-là ? Et elle, tu as vu sa tête ! Et bien, c'était vraiment la peine d'aller la chercher chez les Zabini ! On aurait peut-être pu s'en passer, tu ne crois pas ? »
Comme son grand frère, il était tombé en arrêt devant le portrait effacé.
« Et elle ?
-C'est Andromeda Black.
-Mais qu'est-ce qui lui est arrivé ? Le sortilège n'a pas marché ?
-Si, mais elle a trahi, alors elle a été effacée… »
Et Sirius avait raconté la terrible histoire de la mésalliance de leur tante, Andromeda Black devenue Tonks, femme de moldu.
Un mois après, Sirius avait quitté pour la première fois le domicile familial pour effectuer sa scolarité à Poudlard. Très perturbé par son placement en Gryffondor, il n'avait plus tellement repensé à la pièce secrète des Black. Il n'y était pas revenu. Ses parents avaient accusé le coup : leur fils aîné chez les Gryffondors. Regulus, toujours le fils-à-sa-maman avait clamé que lui au moins, il irait chez les Slytherins. Depuis quand était-il devenu aussi enquiquinant ? s'était étonné Sirius.
L'atmosphère familiale se dégradait, trimestre après trimestre, année après année. Sirius n'arrivait pas à reconnaître Regulus. Quand son frère était apparu à Poudlard, chez les Slytherins, comme de bien entendu, il avait semblé être un étranger. Sans qu'il puisse se l'expliquer, les rôles s'étaient inversés : le petit frère tançait le grand. Pourquoi frayait-il avec des Sangs-de-bourbe ? Il devrait pourtant savoir mieux que quiconque qu'il fallait éviter ces gens-là. Avait-il oublié Andromeda ? chuchotait-il, toujours soucieux d'éviter d'ébruiter le scandale, celui du lien entre les Black et les Tonks.
Sirius avait jeté l'éponge et rompu avec sa famille. Il n'en pouvait plus et ne supportait plus de voir son petit frère glisser sur une pente dangereuse et se muer en thuriféraire de ce Voldemort. Plus que Regulus pourtant, c'était lui-même qu'il fuyait. Pourquoi avait-il raconté cette histoire ? C'était lui qui avait planté la graine empoisonnée dans l'esprit de son frère. Il savait que Regulus, le préféré de sa mère, avait obtenu de retourner dans la pièce interdite plusieurs fois alors que lui-même était déjà à Poudlard. Regulus avait-il continué à poser des questions sur Andromeda ? Que lui avaient appris ses parents ?
Des années après, quand James et Lily et des centaines d'autres étaient morts, quand Regulus, devenu Mangemort, avait disparu, peut-être tué dans un combat obscur et sans gloire, quand lui-même avait échappé à Azkaban pour retrouver une prison, pire encore peut-être, Sirius avait de nouveau poussé la porte de la pièce fascinante de son enfance.
Les teintes des fresques étaient passées et les murs poussiéreux présentaient des tâches plus sombres d'humidité, attestant de la négligence et de l'abandon des lieux. Immédiatement son regard avait glissé vers les portraits de ses parents et celui, un peu à l'égard d'Andromeda Tonks. Le cadre était toujours vide. Elle avait eu une fille, Nymphadora, mais elle n'apparaissait même pas sur la paroi. Soudain, la gorge nouée, Sirius avait porté ses yeux vers leurs portraits. Celui de Regulus et le sien. Le portrait de Regulus avait été altéré, pour le représenter tel qu'il était lorsqu'il devait avoir dix-sept ans. Ils se ressemblaient à l'époque, si l'on voulait bien oublier les différences flagrantes de comportement et d'idées : mêmes cheveux noirs un peu en pagaille, plus disciplinés chez Regulus, mêmes yeux rieurs, mêmes traits réguliers. Regulus avait-il aussi couru après les filles, à Slytherin ? Sirius ne le savait pas. Ils ne se parlaient déjà plus à l'époque. À côté, le cadre était vide. Sirius Black, 1960- . Ils avaient ôté son portrait. Sirius s'était affaissé, pleurant comme un enfant. Ils l'avaient renié. Ils l'avaient exclu, rayé de la famille. Quand avaient-ils fait ça ? À sa sortie de Poudlard ? Ou bien dès cet été de 1976, quand il s'était terré chez James, incapable de faire face à ses parents ? Est-ce que Regulus savait ? Etait-ce pour cela qu'il ne lui avait plus jamais adressé la parole ? Parce qu'il le considérait comme un traître, comme Andromeda ?
Il n'avait jamais su combien de temps il était resté prostré devant cette fresque hideuse et ridicule. Pendant de longues minutes il avait eu envie de leur faire subir le même sort, celui de l'oubli, en effaçant leurs portraits. Son père, sa mère, son frère. Il ne savait pas comment faire cela proprement, mais un simple Incendio ferait l'affaire. Et puis il avait renoncé car, malgré tout, il les aimait encore. Ses parents l'avaient choyé, il n'avait jamais manqué de rien, malgré leurs idées racistes. Ils avaient même supporté, pas de bonne grâce certes, ses provocations, de plus en plus agressives. Regulus restait son petit frère, le cafteur, le préféré de sa mère, le complice. C'était lui, Sirius, qui avait failli à Regulus, pas le contraire.
Sirius referma la porte derrière lui et n'y entra plus. Pendant deux ans, Sirius Black vécut dans une maison dont les murs portaient la trace physique de son rejet.
