Tarja Turunen – Die Alive


« Le Seigneur Tout Puissant a entendu nos prières. Il nous a envoyé une brebis immortelle et égarée sous la forme d'une jeune femme. Il m'a donné les instructions à suivre afin de la transformer en notre remède et notre espoir. Sa Majesté le Roi offrira la quantité nécessaire à chacun d'entre nous sans rien demander en échange, puisqu'il est après tout lui aussi un envoyé de Dieu. L'Espagne resurgira encore plus forte de cette épreuve, nous n'aurons plus rien à craindre.

« Durant plus d'un an nous avons mis cette immortalité à l'épreuve, puis nous l'avons contaminée avec cette maladie. Depuis maintenant six mois qu'elle est malade, le remède peut être donné au peuple. Un gobelet par malade, puis quelques gouttes pour immuniser les autres. »


« Jack ! »

Angelica se dirigea vers le bord du bateau. Il n'était tout de même pas assez idiot pour sauter, si ? Elle l'appela plusieurs fois, cependant il ne répondit pas. Elle arrêta de prétendre qu'elle avait toujours les poings liés, puis s'apprêta à le rejoindre, lorsque des Espagnols l'en empêchèrent et la maîtrisèrent rapidement.

Armando se fraya un chemin parmi les marins, puis fixa d'un air méprisant la jeune femme. Elle se portait beaucoup trop bien. Ils avaient mis des mois à la maîtriser et à lui retirer toute envie de se battre. Pourtant, en deux malheureux mois, tous les efforts étaient partis en fumée. Saleté de moineau. Énervé, il la gifla, ce qui suffit à la calmer quelques instants, sous l'effet de la surprise.

Comment osait-elle se rebeller ? Ne comprenait-elle donc pas la situation dans laquelle elle se trouvait ? Bientôt, ils la mettraient en plein milieu de la place publique. Ils feraient une fontaine avec son sang, où tous se précipiteraient dans le but d'en boire. Ils la saigneraient durant des mois et s'enrichiraient, avant de la jeter au trou puis de la laisser mourir, dévorée par les rats. Ou bien la maladie l'emporterait avant, lentement et douloureusement.

En voyant sa fille en Enfer, Natalia regretterait de l'avoir trahi puis quitté afin de porter l'enfant de ce pirate. Elle souffrirait de voir sa fille mourir dans de telles conditions. La douleur la poursuivrait éternellement, et il rirait bien d'elle le jour où il rejoindrait le Paradis. Personne n'avait le droit d'abîmer l'honneur d'Armando Jamirez. Cette impie allait en faire les frais à la place de sa traînée de mère.

Les fautes des parents doivent être payées par les enfants. Il croyait fermement en cette règle et l'appliquait, d'ailleurs. Ils servaient en quelque sorte d'intermédiaires. Les parents souffraient de voir leurs enfants agoniser, c'était connu. Il s'agissait d'une forme de vengeance bien plus sadique que la classique. Tant que Natalia était ravagée en voyant sa fille payer pour ses fautes, il ne pouvait que s'en réjouir. Par sa vengeance, il servait Dieu ainsi que les Espagnols. Que demander de plus ? Sa situation était idéale. Il n'y avait là pas d'autre mot pour la désigner.

Armando ordonna à ses subalternes de la séquestrer dans une cellule sous le pont. Il ne souhaitait pas s'encombrer de sa présence jusqu'à leur arrivée en Espagne. Il ne retournerait pas à Valence cette fois, mais à Santander, au nord. Le roi avait demandé de commencer par une ville de taille moyenne avant d'atteindre Madrid, la capitale. De plus, se rendre à Valence rallongerait encore plus le voyage, alors qu'ils avaient déjà perdu suffisamment de temps.

La servante de Satan avait été emprisonnée à Valence pour une simple et bonne raison : l'éloigner de la capitale. Ainsi, le roi pouvait nier toute implication, de plus il n'était en conséquence pas au courant des techniques qu'il employait, ce qui lui permettait d'agir librement. S'il venait à en être informé, il était assez stupide et risquerait de l'empêcher de continuer.

Son seul objectif à présent était de rentrer au plus vite en Espagne. Il prétendrait l'avoir retrouvée seule ; soit on l'avait à nouveau abandonnée sur l'île, soit elle y était retournée elle-même, par ses propres moyens. Son équipage ne soufflerait mot de ce qui venait de se produire, il y veillerait. Il suffisait de les menacer de la bonne façon s'ils se rebellaient.

Le général Jamirez ne pensait pas avoir besoin d'en arriver à de tels moyens : il était aimé, craint, de même que respecté. Sa position était absolument parfaite, il n'avait pas à s'attendre à de mauvaises surprises, surtout que son principal obstacle était à présent inoffensif : Sparrow.

Armando ne comprenait décidément pas cet homme. D'après ce qu'il savait et avait deviné, il aurait comploté la mort de Barbe Noire en donnant les vies à sa fille, Angelica. Juste après, il l'avait vraisemblablement abandonnée sur une île déserte avant de la libérer de la prison de Valence deux mois plus tôt. Comment l'avait-il retrouvée ?

Quel était son but ? Et pourquoi être retourné sur cette île ? Plus il se creusait la tête, moins il comprenait sa façon de penser ou bien d'agir. Avait-il eu l'intention de la laisser une fois de plus là-bas, si seulement ils ne les avaient pas découverts ? Probablement. Toutefois, il sentait que ce n'était pas vraiment le cas.

Sparrow n'avait pas hésité un seul instant à sauter dans l'eau, comme s'il était persuadé de s'en sortir au final. Quelle bonne blague. Il n'y avait aucune terre à des centaines de kilomètres, il y avait personnellement et méticuleusement veillé. L'océan était immense, ils ne croiseraient assurément pas le moindre navire. Ils mourraient noyés, tout simplement. Nul ne les pleurerait.

Capitaine Jack Sparrow... Il en riait encore. Capitaine de quoi ? Cette épave qu'ils avaient trouvé sur la plage ? Capitaine de qui ? Cet ivrogne et cette impie? Quel équipage ! À qui pensait-il faire peur ? Même un petit enfant ne les craindrait pas.

Cet homme qui s'était vanté d'avoir échappé à la Compagnie des Indes ainsi que plusieurs fois à la corde n'avait pourtant pas bien l'air menaçant. La preuve, il s'était définitivement débarrassé de lui. Il devrait même recevoir une récompense. Il ne viendrait plus les déranger dorénavant, ils pouvaient disposer comme ils le souhaitaient de cette femme. Ce pirate était peut-être amoureux d'elle mais ne savait pas contrôler ses sentiments, ce qui l'avait poussé à l'abandonner. Il était en plus aveugle.

Si ce Sparrow avait pu lui être utile, il l'aurait sans doute gardé en utilisant l'immortelle comme moyen de pression. Toutefois, il ne lui trouvait aucune utilité, de plus il ne comptait pas regretter de l'avoir jeté à la mort. Ce pirate se trouvait très bien là où il était. L'impie semblait d'ailleurs choquée par ce traitement, il se souvenait de sa réaction au moment où il avait sauté.

Quelle ironie, il avait séparé deux personnes qui s'aimaient. Et il n'éprouvait pas une once de culpabilité. Armando se contenta de boire un verre de vin en regardant l'océan autour de lui : bientôt, sa vengeance serait accomplie. Bientôt...


Jetée sans vergogne dans l'une des cellules de l'Espuma del mar, Angelica courut vers la sortie qui fut verrouillée bien trop vite. Elle s'accrocha aux barreaux qu'elle tenta de secouer, sans succès. C'était malheureusement bien solide. Vaincue, elle fit quelques pas en arrière, cherchant un moyen de s'échapper. Elle refusait de rester assise à attendre d'avoir atteint leur destination sans rien faire.

Une étincelle était née en elle ; ou, plutôt, avait reparu. Elle avait été si terne durant presque deux ans, or elle s'était remise à briller. L'envie de se battre. Son sang bouillonnait, elle avait l'impression de ne pas avoir ressenti cette sensation depuis une éternité. Elle ne laisserait pas leur crime impuni. Lorsqu'il s'agissait d'elle-même, c'était une chose. Mais, s'ils s'en prenaient à Jack, alors là elle ne le supporterait pas.

Quand bien même une partie d'elle-même le détestait pour diverses raisons parfaitement valables, la jeune femme n'oubliait pas qu'il avait bouleversé sa vie à diverses reprises, de plus il l'avait libérée de cette prison et pris soin d'elle durant deux mois. Elle ne pouvait pas simplement outrepasser ce fait. Y penser lui donnait de l'espoir : elle se disait qu'au fond elle ne le laissait pas indifférent, qu'il tenait à elle.

De son côté, en revanche, elle avait été odieuse durant toute leur traversée : elle l'avait évité en lui faisant comprendre que sa présence la gênait. Qu'en avait-il pensé ? S'était-il senti blessé ? À cette époque, Angelica ne se souvenait même pas de lui, si ce n'était qu'elle avait entendu son nom en boucle durant son séjour en prison. Elle n'avait d'ailleurs récupéré ses souvenirs le concernant que la nuit dernière. C'était encore bien récent. Pendant la période durant laquelle elle avait été faite prisonnière, on l'avait montée contre Jack. Les Espagnols semblaient y avoir pris un malin plaisir, surtout cet homme, Armando Jamirez.

Lors de leur rencontre, ce dernier l'avait prise pour sa mère, Natalia Arcandiaz, laquelle était morte bien des années plus tôt. Angelica se demandait pourquoi. Elle avait oublié son visage depuis bien longtemps, aussi ne savait-elle pas si elles se ressemblaient. Cet homme avait sûrement connu sa mère avant sa mort. Il s'agissait peut-être d'un ami. Ou bien plus ? Après tout, il avait l'âge pour être son père. Y avait-il eu un conflit entre eux ? Lui en voulait-il parce qu'il n'était pas son père ?

En voyant cet homme sur l'île, Angelica avait été tellement terrorisée qu'elle n'était pas parvenue à penser. Son esprit avait été uniquement rempli par la terreur. Il l'effrayait, elle avait peur de lui, car, parmi tous ceux qui l'avaient blessée, il avait été le plus violent. Il aimait tout simplement la faire souffrir, elle s'en rendait bien compte. Rien que son rire résonnant dans ses oreilles la traumatisait.

Elle n'était même pas certaine d'être capable de l'affronter. Elle avait peur de s'effondrer dans son élan rien qu'en le voyant. Elle se détestait d'être devenue aussi faible, alors qu'autrefois nul ne lui faisait peur, pas même son père. Armando devait être satisfait de la situation : il pouvait la torturer à sa guise pour le « bien des Espagnols ».

Angelica frissonna. Même si elle possédait la volonté de se battre, que pouvait-elle bien faire ? D'une part, elle se trouvait derrière des barreaux et ne pouvait agir. D'autre part, que comptait-elle faire exactement en sortant ? Ils étaient des dizaines sur ce navire, ils parviendraient à la maîtriser sans aucun problème. Elle n'était en possession d'aucune arme, de plus, ils étaient entourés par l'océan.

À moins de prendre le contrôle du bateau, ce qui était malheureusement plus qu'improbable, elle ne pourrait pas éviter d'arriver en Espagne, où son destin serait scellé. De toute manière, quand bien même elle était en mesure de choisir sa destination, quelle pourrait-elle bien être ? Elle n'avait nul endroit où se rendre.

La jeune femme se pétrifia. Où aller, que faire, voilà des questions auxquelles elle n'était plus en mesure de répondre. En y réfléchissant bien, elle ne voulait absolument plus rien. Plus depuis ce qui venait de se produire. Maintenant que Jack serait bientôt mort, elle se rendait compte qu'elle n'avait plus envie de rien. Son père était décédé, et, d'ici quelques heures, celui qu'elle aimait le rejoindrait. Personne ne l'attendait nulle part. Edward Teach représentait autrefois sa seule famille restante, sans lui elle n'avait dorénavant plus aucun parent vers qui se tourner.

Lorsqu'elle avait vécu sur l'île, elle avait survécu uniquement pour se venger de cet homme qui l'avait abandonnée à deux reprises. En y réfléchissant bien, il était devenu sa raison de vivre, au fond. Dans un contexte de haine, certes, néanmoins c'était pour lui qu'elle était restée vivante. À présent, tous ses efforts étaient gâchés. La mer qu'ils aimaient tant l'emporterait. Son cœur se serra en songeant qu'elle ne le reverrait plus jamais.

Cette image de Jack souriant en lui faisant un signe de la main serait la dernière image qu'elle conserverait de lui. S'il ne s'était pas encore noyé, cela ne saurait tarder. Les hommes n'étaient pas faits pour vivre dans l'eau, c'était la raison pour laquelle ceux-ci avaient inventé les bateaux.

Pourquoi avait-il sauté sans hésiter ? Pourquoi ne s'était-il pas battu ? Il était vrai qu'au final, seul contre tous ces marins, sans ses armes, il ne serait pas allé loin. On lui aurait tiré dessus. Il serait mort juste sous ses yeux. Au moins, sa mort aurait été plus douce que l'actuelle, et surtout plus rapide. Cet idiot avait sauté, insouciant, comme s'il ne s'était pas rendu compte de sa situation, qu'il creusait sa propre tombe. C'était comme s'il possédait un moyen de s'en sortir alors qu'il n'en existait aucun.

Monsieur Gibbs avait jeté un coup d'œil à son capitaine juste avant de plonger. Comme s'il ne savait pas quoi faire et que Jack lui avait ordonné de se jeter à l'eau. Qu'avait-il donc derrière la tête ? Était-il juste stupide ? Avait-il compris qu'ils étaient condamnés ? Angelica n'avait pas envie de se faire de faux espoirs. Il n'y avait aucun moyen pour eux de survivre, mieux valait de déjà les considérer comme morts.

Dans sa condition actuelle, elle n'aurait jamais pu les sauver, alors qu'ils avaient pris soin d'elle durant deux mois et qu'elle s'était attachée à monsieur Gibbs. Malgré tous ses efforts, elle n'arrivait pas à réprimer ses sentiments pour Jack.

Angelica avait envie de pleurer, or elle se retint. Elle avait déjà laissé des larmes s'échapper plus tôt dans la journée, c'était amplement suffisant. De plus, Jack se moquerait d'elle si elle pleurait pour lui. Pire, il prendrait cela pour de la pitié et lui en voudrait éternellement. Le capitaine Sparrow détestait qu'on s'apitoyât sur son sort. Il prétendait toujours vivre chaque instant sans éprouver de regret. Il s'agissait là de son mode de vie.

Malgré tout, Angelica aurait voulu connaître la raison de son départ quinze ans auparavant. Avait-elle juste été un caprice ? Ne regrettait-il rien lorsqu'il pensait qu'il l'avait abandonnée ? Si elle ne représentait rien de spécial à ses yeux, pourquoi avoir sacrifié son père pour la sauver, se privant ainsi de l'immortalité qu'il cherchait tant ?

Quelle avait été la raison pour laquelle il l'avait libérée de cette prison espagnole ? Avait-ce été uniquement pour le Black Pearl ? Pourtant, durant deux mois il ne lui en avait parlé ni ne lui avait montré la bouteille. Gibbs l'avait sortie sans lui demander son accord. Comme si Jack n'avait jamais eu cet objectif-là en tête. Se pourrait-il qu'il se souciât d'elle ? Elle ne pouvait que supposer, elle n'entendrait jamais la vérité de sa bouche.

Finalement, le destin auquel elle avait désiré échapper l'avait rattrapée plus vite que prévu. On récolterait son sang comme on récupérait l'eau d'une source, puis, une fois tout le monde guéri, on la laisserait mourir, si la maladie ne l'avait pas déjà emportée. De longs et douloureux mois l'attendaient. Cela durerait peut-être même plus d'un an, après tout les symptômes évoluaient pour elle plus lentement que chez les autres. De même, la douleur était amplifiée. Fort heureusement, elle n'en était pas encore arrivée au stade où elle souffrait en permanence, mais seulement par périodes caractérisées par des crachements de sang.

Angelica avait conscience que, de tout façon, où qu'elle allât, la mort la retrouverait, grâce à la maladie, véritable bombe à retardement. Si Jack avait été encore là pour rester à ses côtés jusqu'à la fin, elle se serait volontiers battue pour s'échapper et le retrouver en conséquence.

Dans certaines religions, l'eau était sacrée : s'y noyer involontairement envoyait directement au Paradis. Pour les pirates, mourir dans l'océan était tout-à-fait banal. Angelica se demandait où Jack se retrouverait, si seulement un Dieu quelconque existait et que cette croyance était véridique.

Le voyage lui parut interminable, la jeune femme eut vite de fait de perdre la notion du temps, enfermée sous le pont. Si elle ne pouvait échapper à ce qui l'attendait, elle pouvait au moins tenter de relativiser : son sang sauverait des centaines, voire des milliers d'Espagnols, son peuple natal. Malgré le traitement qu'on lui infligeait, tous n'étaient pas mauvais. Il y avait parmi ces gens des innocents, des enfants contaminés par cette horrible maladie.

Au lieu d'une vie dans la piété, elle en avait choisi une dans le vice. Était-ce le moment de se repentir ? Elle n'avait pas l'impression d'être une pécheresse pour autant, elle n'avait jamais vraiment tué quelqu'un. Néanmoins, si elle était capable de venir en aide à ces innocents, son peuple natal qui plus est, alors elle parviendrait peut-être à mieux supporter le traitement infligé.

Mises à part les saignées, on ne devrait plus lui faire le moindre mal, normalement. Ils n'en avaient plus besoin. Sa pseudo-immortalité était prouvée, ils avaient dorénavant juste à verser son sang qui coulerait sans fin jusqu'au jour de sa mort. Et dire que Jack voulait à tout prix boire cette eau maudite. Angelica ne le cachait pas, elle considérait clairement ces années comme une malédiction.

Cette eau n'apportait que du malheur, rien de bien ne s'était produit depuis qu'elle l'avait bue : elle s'était retrouvée sur une île déserte durant trois mois avant d'être capturée, et à présent Jack était mort avec monsieur Gibbs. Ces deux mois ensemble ressemblaient à un rêve, alors qu'ils se trouvaient encore sur le bateau à voguer sur l'océan peu de temps auparavant.

Angelica sentait que les années de son père vivaient encore en elle, ce qui expliquait assurément la lente progression de la maladie. Jusqu'à ce qu'elles fussent toutes épuisées, elle ne mourrait pas. La maladie les grignotait progressivement, une par une. Sur les soixante-cinq années qu'elle avait reçues, la jeune femme ne saurait dire combien il lui en restait, ni même si elle en avait perdu. Toutes ces théories étaient de simples impressions, rien ne prouvait qu'il s'agissait là de la vérité. Tout le temps qu'elle passa seule dans cette cellule durant le voyage lui permit de réfléchir.

Après un temps qu'elle ne saurait définir, ils arrivèrent finalement à destination. On lui avait régulièrement servi à boire et à manger, elle n'avait en conséquence manqué de rien. Les seuls marins qu'elle avait vus étaient ceux qui lui déposaient ces biens, de même ils ne lui parlaient jamais, sûrement parce qu'ils en avaient reçu l'ordre. Elle ne voyait là pas d'autre explication.

Angelica sut qu'ils avaient atteint bon port lorsque le général Jamirez, accompagné de deux hommes, la fit sortir de sa cellule et mettre des menottes. Elle ne résista pas, ce qui le réjouit. À ce moment-là, elle avait déjà pris sa décision de sauver son peuple natal, si tel était son destin. Elle n'échapperait pas à la mort de toute façon. Malgré tout, elle aurait préféré passer ses derniers moments sur la mer, comme cela avait été le cas durant deux mois.

Angelica ne reconnut pas le port, elle n'avait probablement jamais été dans cette ville. Toutefois, la langue employée lui assura qu'elle se trouvait en Espagne, certainement au nord, d'après l'accent. Elle n'eut pas l'occasion d'en voir plus, on la mit dans un fourgon et le cheval galopa à vive allure. Ses mains attachées dans le dos l'empêchaient d'avoir une position confortable, aussi trouva-t-elle le temps long.

Des voix à l'extérieur ainsi que l'arrêt du véhicule l'informa qu'elle était arrivée. On la fit descendre avant de la faire entrer par une porte à l'arrière d'un bâtiment imposant, à l'abri des regards indiscrets. Tenait-on à la garder cachée, loin des regards ? Les Espagnols sauraient-ils que le remède n'était autre que du sang ? Son sang ?

On l'emmena dans une salle où on la déshabilla afin de lui mettre une robe noire sans manches, ce qui l'étonna. Avant d'avoir l'occasion de poser la moindre question qui serait de toute manière restée sans réponse, on la bâillonna. Le tissu lui rentra dans la bouche, c'était désagréable. Jamais encore on ne l'avait bâillonnée, et elle ne le regrettait pas.

Les mains attachées non pas dans le dos, mais devant cette fois, on la poussa jusqu'à la porte de la pièce avant de la guider dans les couloirs luxueux du bâtiment. Angelica n'eut pas le temps ni l'humeur pour admirer ces riches décorations dont les murs regorgeaient. Elle s'en moquait, d'ailleurs.

Dehors, la position du soleil ainsi que l'air qui se rafraîchissait indiquaient que la soirée était déjà bien entamée. Angelica se retrouva devant une dense foule sur une estrade, en compagnie de l'évêque Flavio Acosta, du général Jamirez, ainsi que quelques autres personnes qu'elle ne connaissait pas. L'excitation régnait parmi les spectateurs, la jeune femme remarqua d'ailleurs nombre de malades. Le moment était donc venu. Si elle se trouvait là, cela signifiait qu'ils assisteraient à la saignée. Cela ne les répugnait-il pas de boire du sang ?

« Chers fidèles, vos prières ont été entendues. Il nous a envoyé un remède : cette brebis immortelle à l'apparence de femme, dont le sang est capable de guérir cette maladie qui nous accable depuis près de trois ans. Remercions le Ciel en Lui témoignant notre foi. »

Flavio dirigea la prière, tandis que deux hommes l'installaient sur une chaise, qui se trouvait dans une bassine. Sur la scène, un peu plus loin, Angelica avait remarqué une quantité phénoménale de gobelets. Elle était la fontaine. Armando s'approcha d'elle, un couteau dans les mains. Une lueur de peur brilla dans ses yeux en le voyant, néanmoins elle refusa de paraître faible, surtout devant cet homme.

S'approchant d'elle, il fit deux longues entailles partant du haut de la cuisse pour s'arrêter à la cheville sur chacune de ses jambes. Angelica serra les dents afin de ne pas crier et ferma les yeux : la douleur était intenable, surtout en raison des conséquences de son immortalité. Malgré tout, elle refusait de lui donner satisfaction.

Sans attendre que la bassine se remplît suffisamment, Armando colla un gobelet contre l'une de ses blessures afin d'en récolter le sang frais. Après en avoir obtenu un fond, celui-ci présenta la boisson à la foule qui venait de terminer la prière et regardait la scène d'un air ébahi. Le général but quelques gorgées puis leva le gobelet en l'air, comme s'il s'agissait d'un trophée. Des murmures naquirent dans la foule surprise.

« Grâce au sang que Dieu nous a envoyé, me voilà immunisé contre la maladie. Le roi vous laisse tous boire la quantité nécessaire, afin que l'Espagne retrouve sa force. Quelques gouttes suffisent à immuniser ceux qui n'ont pas encore été contaminés, et un gobelet de ce remède guérira chaque malade. Dans le calme, venez récupérer votre part du remède, en laissant la priorité aux plus atteints. »

La foule commença à s'agiter, chacun souhaitant sa part du médicament. On laissa cependant les plus malades passer devant. Les Espagnols encore sains ne craignaient à présent plus le contact avec les malades, convaincus qu'ils n'attraperaient plus la maladie. La bassine commençant à se remplir, Armando remplit à nouveau le gobelet dans lequel il venait de boire à ras bord et fit monter l'un des malades sur l'estrade afin de le lui donner.

Au moment où le contaminé s'apprêta à le prendre dans ses mains, celui-ci disparut en un clin d'œil. Étonnés, les deux hommes tournèrent la tête et aperçurent le gobelet embroché par une flèche, laquelle était enfoncée profondément dans le mur de pierre, sur lequel le sang s'était répandu.

Qui possédait la force nécessaire pour tirer une flèche pareille ? Armando ainsi qu'Angelica tournèrent la tête dans la direction opposée, pour voir un groupe de quatre personnes. Angelica reconnaissait chaque membre avec émotion.

L'archère banda à nouveau son arc, prête à tirer une fois de plus si nécessaire. Celle-ci était protégée par un jeune homme armé d'une sorte de harpon. À côté de lui se tenait un homme d'un certain âge qui tenait un pistolet, enjoué à l'idée de se battre. Parmi eux, en avant, un sabre à la main, le regard déterminé, un homme avec un chapeau semblait être le chef.

Ces quatre personnes possédaient un point commun. Angelica les avait crus morts. Le couple avait apparemment survécu, deux années plus tôt. De même, les deux autres hommes avaient vraisemblablement trouvé un moyen de les croiser et de survivre. Elle sentit les larmes couler le long de ses joues, elle aurait voulu crier son nom, or le tissu l'en empêchait. Elle ne sentait la douleur ni ne remarquait l'air horrifié de Jamirez ainsi que la stupeur de la foule. Dans sa tête, une seule phrase passait en boucle, elle peinait à y croire.

Jack Sparrow était vivant.


Je le dis et me répète, cette histoire n'est vraiment pas à prendre au sérieux.