Lorsqu'il avait été capturé en compagnie de Widowmaker et de Sombra, tout son équipement lui avait été confisqué mais on lui avait rapidement donné un succédané. Sans doute que la vision de son corps sans cesse pourrissant et régénérant était une vue trop atroce pour les petits cœurs d'Overwatch. Il se retrouvait donc attifé d'une atroce combinaison renforcée aux couleurs de l'organisation. Une copie presque parfaite de celle que Gabriel Reyes avait porté avant de devenir commandant de Blackwatch. En plus de l'ensemble bleu et blanc, on lui avait fourni un genre de masque respiratoire intégral à la visière fumée, qui n'avait d'autre fonction que de dissimuler ses traits.

Il haïssait cette tenue. Il haïssait l'enfer dans lequel il était obligé de vivre depuis des mois. Gabriel Reyes était mort à Genève lors de la destruction du quartier général et pourtant, on le forçait à utiliser ce nom. On lui avait enlevé tout ce qui faisait de lui Reaper. Son identité. Chaque jour, sous des airs gentils et concernés, Mercy tentait de lui laver le cerveau. Comme si elle pouvait ressusciter Gabriel. Mais cet homme était mort. Le Soldat 24, le commandant Reyes étaient tous les deux morts. Aujourd'hui, celui qui habitait ce corps revenu de l'au-delà était Reaper. Et même sans son visage, sans son manteau et ses armes, il était et serait toujours Reaper, le faucheur d'âmes, membre du conseil de Talon et assassin sans remords.

Et puisqu'il était déjà contraint de porter ces ridicules nippes pour conserver un semblant de liberté, il pouvait bien en enfiler d'autres non moins ridicules pour participer à la mascarade de Mercy.

Si le bon docteur et sa clique avaient un semblant de bon sens, ils ne les auraient pas laissé former les duos. Mais bien qu'on l'ait laissé prendre Widowmaker comme coéquipière, il se doutait qu'ils ne seraient pas lâchés dans la nature sans surveillance. Même si tout semblait le laisser croire. Après tout, il en savait assez sur Overwatch pour se douter que les agents vivant au Watchpoint et dont il connaissait les identités n'étaient pas les seuls rappelés par le macaque. Mais ça ne le dérangeait pas.

Ils voulaient jouer. Ils allaient jouer.

Il avait choisi Paris. Les Champs-Élysées. Pas de joli projet humanitaire. Pas de petits enfants mignons au tiers-monde, et surtout pas de mise en scène intérieure. Il voulait qu'ils soient dehors. Dans un endroit ouvert et visible. Que les espions d'Overwatch puissent les voir. Que les satellites d'Overwatch puissent les voir. Que tout le monde puisse les voir. Qu'ils aient bien les yeux braqués sur lui. Qu'ils ne regardent pas ailleurs.

Oh oui, ils allaient se donner en spectacle. Un beau, un grand, un flamboyant spectacle, et tout le monde n'y verrait que du feu. Mais pour qu'un tel plan fonctionne, il fallait que le moins de personnes possibles soient au courant.

Il ne dit rien à Widowmaker. Elle lui obéirait de toute manière. Alors il se contenta de faire passer un message à Talon. Le 24 au soir, tous les yeux de l'antenne Overwatch en France seraient tournés vers les Champs-Élysées. S'ils avaient quelque chose à faire, ce serait le moment. Inutile qu'il soit au courant du plan. Ou même qu'il y en ait un. S'il ne savait rien, il ne pourrait rien trahir.

Le message envoyé, il s'employa tout entier à la préparation de sa grande mascarade.

Sans aller dans les extrêmes d'Akande - et sans vider les poches de Talon, puisqu'il se servit exclusivement de l'argent d'Overwatch - il s'arrangea pour réserver l'espace devant la superbe vitrine d'une des plus chics galeries marchandes de la grande avenue parisienne, sur lequel il fit monter une petite scène. Puis il commandita quelques étudiants en art dramatique pour lui servir d'acteurs, une jeune scénariste pour moderniser le classique de Noël qu'il avait en tête, et une demi-classe de futurs couturiers pour les costumes, et il eut de quoi monter une pièce de théâtre à moindres frais. Histoire de s'assurer que les agents d'Overwatch seraient bien concentrés dessus, il commanda également une honorable quantité d'effets pyrotechniques. Juste assez pour qu'ils se posent des questions, juste assez peu pour que ce ne soit réellement suspect. Puis il attaqua la partie la plus délicate. Convaincre Widowmaker de redevenir Amélie Lacroix, la danseuse étoile prodige.

« Non. »

Les bras croisés, elle refusa de prendre la liasse de feuillets qu'il lui tendait.

« Widowmaker, c'est important. »

« Non. »

« Ce n'est qu'une courte pièce. »

« Non. Amélie Lacroix n'existe plus. Je ne remonterai plus sur les planches. Je ne jouerai plus dans aucune pièce . »

« Je sais que tu n'es pas Amélie, mais j'ai besoin que tu joues son rôle. C'est important... C'est une mission. »

Immédiatement, elle se raidit. La reprogrammation de Talon n'avait pas faibli.

« Une mission ? Tu as eu des contacts ? »

Il ne répondit pas et lui tendit une fois de plus le script. Et cette fois elle le prit, le feuilletant d'un air dégoûté avant de le fixer d'un air dubitatif.

« Quelle est la mission ? »

« Jouer cette pièce. Distribuer des petits sachets de cacahuètes et récolter de l'argent pour les œuvres de bienfaisance d'Overwatch. »

Jetant un regard à droite et à gauche, la tueuse s'assura qu'ils étaient bien seuls puis articula silencieusement :

« Et... le vrai plan ? »

« C'est ça le vrai plan, Widowmaker. Il n'y en a pas d'autre. »

Elle le fixa, encore plus dubitative.

« Rassure-moi, ma chère, tu n'as pas la naïveté de croire que nous ne serons pas surveillés ? »

Elle se renfrogna encore plus.

« On sera surveillés, alors nous allons la jouer honnête. On y va, on joue cette pièce à cinq reprises dans la journée, et on rentre avec plein de jolis sous pour les pauvres petits nécessiteux. C'est tout. »

« Rien d'autre ? »

« Non, nous ne faisons rien d'autre. »

Cette fois, elle sembla saisir et hocha la tête.

« Je vais donc apprendre cette pièce.» conclut-elle avant de s'éloigner.

« Parfait. N'oublie pas de me fournir tes mensurations exactes pour le costume, c'est un couturier qui va le réaliser sur place. »

« Oui. »

.

Ils arrivèrent dans la Ville de lumière la veille, afin d'avoir le temps de régler les derniers détails. De toute évidence, les couturiers qu'il avait engagés n'avaient pas saisit l'ampleur des « dégâts » car durant les essayages, ils eurent tous perpétuellement l'air sur le point de s'évanouir. Malgré leur manque évident de tripes, les étudiants en dernière année de l'Institut Marangoni étaient compétents, car les costumes élaborés à partir des mesures qu'ils leur avaient envoyées ne demandaient que des retouches mineures.

De même pour les décorateurs et les monteurs chargés de la scène. Les jeunes acteurs engagés pour la pièce étaient un peu moins impressionnants, mais néanmoins passables, et il comptait bien sur Widowmaker pour effacer toute leur médiocrité avec sa performance. L'ancienne ballerine confirma d'ailleurs toutes ses espérances lors des trois répétitions successives qu'ils firent ce jour-là.

Le jeune homme qu'il avait choisi pour tenir avec elle le rôle principal s'avéra maladroit et d'un jeu désespérément naïf qui l'empêcherait sans doute de jamais faire carrière, mais pour ce rôle, c'était étrangement cohérent. Le fait qu'il ne puisse s'empêcher de rougir à chaque fois qu'il posait les yeux sur la sublime tueuse à la peau bleue n'ajoutait que du réalisme au tout.

Le lendemain, la scène fut montée juste à temps pour la première représentation, à midi, et caché derrière le décor, en bon narrateur, il attendit les trois coups pour déclamer :

« Il y avait une fois, vingt-cinq soldats de plomb, tous frères, tous nés d'une vieille cuiller de plomb : l'arme au bras, la tête droite, leur uniforme rouge et bleu n'était pas mal du tout. (1) »

Le bruit de bottes marchant au pas retentit alors qu'il poursuivait, jusqu'à l'entrée en scène de son acteur maladroit, sautillant sur son unique jambe alors qu'un technicien gardait sa béquille en coulisse. Quel chance d'avoir trouvé un véritable amputé pour jouer le soldat de plomb !

La pièce resta une gentillette représentation jusqu'à l'entrée en scène de Widowmaker, redevenue pour l'occasion Amélie, l'élégante danseuse étoile, un tutu lavande scintillant allongeant encore ses jambes sans fin. Heureusement que son cœur ne battait pas au rythme de celui des hommes, car elle serait sans doute morte de froid dans la brise glaciale qui agitait les frondaisons des arbres parfaitement alignés le long de la grande avenue se déroulant devant eux.

Lorsque vint son tour d'entrer en scène, il se dématérialisa, se glissant dans l'étroit espace d'à peine vingt centimètres de haut sous la scène pour ressortir dans un nuage sombre par la boîte argentée bien trop petite pour contenir un être humain, surtout de son gabarit, jaillissant tel le diable à ressort qu'il incarnait, tout de fumée noir et affublé d'un masque grimaçant.

« Soldat de plomb, veux-tu bien mettre tes yeux dans ta poche ? » gronda-t-il au soldat de plomb sous les exclamations choquées de la maigre foule assemblée devant eux à cette heure de l'après-midi.

L'unijambiste l'ignora, continuant à fixer, fasciné, Amélie qui tournait doucement sur une pointe parfaite.

« Attends voir seulement jusqu'à demain... » siffla-t-il avant de disparaître dans un nuage d'ombre et une explosion pyrotechnique qui lui permit de repérer, à leurs réactions, deux des agents qui les surveillaient - un homme en parka et une femme avec un cabas à provisions.

La pièce se poursuivit ainsi, mélange du texte original et de quelques réinterprétations, et alors qu'il remontait sur scène pour le salut en compagnie des six autres acteurs, la foule avait plus que doublé, et lorsque passa le chapeau, les dons furent passablement généreux.

La représentation suivante, deux heures plus tard, attira presque trois fois plus de spectateurs, la suivante le double encore.

L'avant-dernière demanda la collaboration de la police pour gérer la foule dépassant sur la route, et la dernière, à minuit, n'avait rien à envier à un grand concert.

A chaque représentation, il augmentait un peu les doses de pyrotechnique, et lors du dernier final, en plus des huit agents d'Overwatch qu'il avait repérés, tantôt badaud, tantôt sniper sur les toits, il avait également reconnu deux sous-fifres de Talon.

Parfait. Son message avait été reçu. Autant en donner pour leur argent à tous ces gens.

Widowmaker avait dû avoir la même idée que lui, car plus flamboyante que jamais, elle donna tout dans ce dernier acte dramatique, volant presque au-dessus de leur petite scène. Il admirait la tueuse, respectait la tireuse d'élite en elle, et à présent, une part de son âme qu'il pensait morte dans les ruines du quartier général genevois s'émouvait de la beauté de la femme, de la grâce de ses gestes, et de la légèreté de ses pas.

Il sourit intérieurement. Amélie Lacroix avait été une magnifique étoile montante, dont l'art était à l'aune de sa beauté : à couper le souffle. Sans doute partie trop tôt, plus d'une fois elle avait allumé dans le cœur de Gabiel Reyes les flammes du désir et de la jalousie. Mais comme Gabriel Reyes n'était plus qu'un fantôme que cherchaient désespérément en lui ses anciens amis, Amélie Lacroix était morte aux mains de Talon avant même son mari. Ils n'étaient plus que deux tueurs jouant une étrange et malsaine mascarade. Deux âmes damnées vouées à l'obscurité et à la mort.

Comme pour illustrer ses pensées, le bruit sourd d'une explosion suivi de peu d'un immense nuage de fumée s'éleva au loin, quelque part sur les rives de la Seine.

Il y eut des cris, quelques exclamations, beaucoup d'interrogations alors que les spectateurs essayaient de comprendre ce qui se passait.

Widowmaker lui sourit. Le spectacle devait continuer.

La scène s'embrasa dans un feu d'enfer pour la scène finale du fourneau, tandis que moitié brume, moitié homme, il s'élevait sur un fond de flammes, riant comme le démon qu'il incarnait, terrifiant la foule déjà passablement inquiète. La quête ne serait pas très bonne cette fois, mais qu'importe : il était Reaper. La mort et la terreur étaient sa vocation, sa voie.


(1) Début du texte original de Hans Christian Andersen « Le petit soldat de plomb ».