Chapitre 11 : A couvert de tout problème !
Martine se réveille en sursaut. Une porte a claqué. Furieuse, elle tourne la tête pour voir cet imbécile de Jeff Blackwell entrer dans la pièce. Il l'a réveillée. Elle soupire, et se rallonge lourdement sur le lit. Un sourire éclaire pourtant vite son visage, un sourire angoissant que Jeff voit. Il ne fait pas de commentaires, la blonde lui fout la trouille. Il sait ce qu'elle a fait. Martine se souvient de son rêve, un bon rêve. Elle se souvient du plaisir qu'elle y a ressenti qui lui réchauffe encore le ventre et l'entre jambe, ce plaisir pervers mais si agréable de tout contrôler face à une victime puissante mais incapable de se défendre une fois entre ses mains. Cette sensation d'avoir tout pouvoir, d'être la plus puissante. C'était jouissif. Elle a vu son visage comme elle s'en souvient, la colère froide et silencieuse inscrite sur chaque centimètre carré de ce dernier, ses yeux noirs onyx qui crachaient la haine. Un beau visage malgré tout.
Elle se lève et part s'observer dans la glace de la salle de bain. Le sien s'arrange, le chirurgien avait fait des miracles. Samaritain avait choisi l'un des meilleurs, elle le servait bien. Presque plus de cicatrices, la peau est juste encore rougie par endroit, seules les marques de coups que sa petite brune lui a infligées teintent encore sa peau de nuances bleues et noires par endroits. Mais Martine le savait, avec le temps, tout s'estompe. Même la haine que Shaw pouvait ressentir pour elle. Martine sourit encore plus largement dans le miroir.
Elle se souvient de son rêve de la veille. Elle se voyait la plaquer au mur et lui arracher ses vêtements, elle la sentait s'accrocher à elle, elle l'entendait gémir de plaisir, lui en réclamer plus, la supplier de ne pas s'arrêter. Doux fantasme. Si seulement. Shaw était trop bornée et elle le savait. Mais Martine avait plusieurs idées pour qu'elle lui cède, plus ou moins de son propre chef. Si elle lui montrait combien elle pouvait prendre son pied avec elle, Shaw en redemanderait surement telle une droguée. "Ou pas" sourit-elle. Elle rit de plus belle pour elle-même, cette femme allait la rendre folle, en tout cas, elle était déjà folle de désir pour elle, et le fait que ce ne soit pas réciproque ne l'arrêtait pas, bien au contraire. Le jour où Shaw lui céderait volontairement et consciemment, par pur désir pour elle, Martine la tuerait probablement après l'avoir prise. Elle n'aurait plus aucun intérêt. Elle adorait qu'elle lui résiste si vainement, mais si courageusement. Elle aimait le courage chez elle, cette volonté de se sacrifier, de vouloir sauver ce qui était déjà perdu. C'était pourtant aussi d'un ridicule, cette stupide abnégation de sa part et Martine ne pouvait s'empêcher d'en rire, c'était aussi ça qu'elle aimait chez elle, ça la rendait mignonne. Elle l'avait rendue vulnérable à la douleur des sentiments, bien plus que les simulations. Ces dernières l'avaient intéressée au départ, beaucoup amusée aussi, puis elles l'avaient lassée. Martine avait dit à Lambert et même à Samaritain qu'ils n'obtiendraient rien de Shaw avec ça. Les simulations étaient toujours les mêmes, enfin pratiquement. Certaines étaient particulières mais Sam ne s'était quand même jamais fait avoir. Elle n'avait pas déçu les espoirs qu'elle plaçait en elle. Martine voulait de Sam ce que Root avait réussi à obtenir d'elle, mais elle ne le voulait pas tout de suite, pas si facilement, et surtout pas comme Root l'avait eu. Elle en voulait bien plus que Root. Cette dernière n'était qu'une abrutie de romantique qui n'avait rien compris à qui était Shaw. Elle l'avait transformée en petite chose faible ayant un besoin d'amour qui ne lui correspondait pas. La blonde, elle, avait compris Sameen. Elle crevait de jalousie sur ce qu'elles partageaient alors même que Root en était indigne. Elle était certes assez belle, mais aussi creuse intérieurement que devait l'être son vagin. Que lui trouvait Sameen ? Qu'importe. Shaw lui appartiendrait totalement un jour ou l'autre et elle serait à elle. Martine s'en était fait la promesse. Elle était devenue l'objet de ces désirs et de ces fantasmes les plus fous. Elle la voyait avant tout comme un corps, belle à baiser, mais pas que. Shaw était ce qu'elle n'avait jamais trouvé avant chez personne, une victime à faire souffrir particulièrement digne de son talent. Et elle l'aimait, mais pourquoi s'embarrasser de ça, elle prendrait chez elle ce qu'elle avait envie et elle laisserait le reste. Si du moins, il restait quelque chose après …
La blonde s'adosse à la porte ouverte de la salle de bain et ferme les yeux. Elle replonge ainsi dans son rêve pour le poursuivre, Jeff l'avait interrompue à un très mauvais moment. Elle l'avait attachée sur une chaise, les mains liées dans le dos et chaque cheville entravée à un pied de la chaise, et elle l'avait déjà dévêtue sous son regard noir de colère qu'elle ne posait sur rien de précis et surtout pas sur Martine, mais elle n'avait ni bougé, ni rien dit. La blonde en était là quand cet abruti de Blackwell l'avait interrompue.
La suite qu'elle aurait dû vivre, était ce qu'elle préférait. Elle se serait assise à califourchon sur ses cuisses qu'elle lui aurait doucement mais fermement écartées très lentement en repoussant ses genoux, le tout en l'observant ravie. Puis elle lui aurait détachée ses longs cheveux pour qu'ils lui tombent en une douce cascade sur le dos. Elle se serait permis une caresse sur son visage, juste une car Shaw se serait durement dégagée. Ensuite sa tête aurait tout naturellement trouvé sa place juste à côté de son oreille pour que Shaw puisse entendre et sentir sa respiration chaude et haletante rendue précipitée par le désir. Ses ongles se seraient baladés doucement et très légèrement en une euphorisante caresse sensuelle éveillant l'envie sur chaque centimètre carré de sa peau. Et quand le corps de Shaw aurait été parcouru d'un long frisson qu'elle n'aurait su retenir, Martine aurait gémi de plaisir dans son oreille avant d'en saisir le lobe entre ses lèvres. Ses mains auraient glissé dans son dos pour caresser les siennes liées, lui rappelant ainsi avec un indéniable plaisir qu'elle ne pouvait rien faire, qu'elle était sa prisonnière en cet instant, à sa merci totale. Sameen aurait vu les choses ainsi elle aussi, Martine le savait, elle se débattrait surement à ce moment-là, tirant désespéramment sur ses liens, les enfonçant douloureusement dans sa chair, et le sang coulerait surement au plus grand plaisir de la blonde. Elle savait déjà qu'elle ne pourrait que lui sourire à cet instant, anticipant déjà la suite. Elle se redresserait un bref instant pour plonger ses yeux dans les siens chargés de haine et elle la trouverait tout ce qu'il y a de plus excitante. Mais elle s'attarderait un peu sur ses mains que Shaw serrerait surement en poings rageurs, elle tenterait de s'y glisser perfidement pour les desserrer et enlacer ses doigts, s'en saisir et les serrer au plus fort de son plaisir, pour que Sameen ressente l'effet qu'elle lui procurait.
A la réflexion, elle regrettait de ne jamais avoir fait ça, de ne jamais avoir pris son temps avec Shaw dans ces moments-là, de céder trop vite à son désir de la posséder. Non, cette fois elle prendrait son temps, elle caresserait chaque parcelle de son corps d'abord avec une infinie douceur comme devait le faire Groves, avant de la prendre violemment comme elle, elle adorait le faire pour apposer sa marque. Elle éveillerait un désir trop longtemps refoulé chez Shaw, elle la ferait se cambrer, haleter, crier même, elle lui capturerait ses douces lèvres charnues pour l'embrasser très profondément. Son nouveau défi était d'éveiller le désir chez Sameen, faire en sorte qu'elle y cède, puis qu'elle l'apprécie. Oh bien sûr, Sameen résisterait et tenterait de ne pas faire réagir son corps, Martine le savait, elle appréciait même d'autant plus par avance tout cela. Mais Sam finirait par apprécier et relâcherait tous ses muscles pour enfin s'abandonner. Martine lui aurait intimée à son oreille de respirer profondément puis elle lui aurait murmurée de se laisser faire, de se détendre face à la douceur euphorisante d'abord puis face à la douleur accablante qu'elle lui infligeait. Il fallait surement lui faire l'amour avec ses deux cocktails antagonistes pour qu'elle libère tout son plaisir, et cela même malgré elle.
De toute façon, Shaw appréciait déjà, elle ne voulait juste pas se l'avouer. De la fierté mal placée tout ça, mais ça n'était pas pour déplaire à la blonde. Oh non ! Elle lâcherait enfin ses poings pour parcourir son corps de ses lèvres et de ses mains, le sentir avec toujours plus de plaisir se contracter à son passage, tous ses muscles tendus et crispés. Elle s'y attarderait partout, durant des heures, rien que pour la faire enrager, souffrir, et transpirer. Elle adorait sentir son odeur, mais elle adorait surtout qu'elle lui résiste, sentir sa colère sous chaque caresse, sa douleur aussi, et qu'elle se taise malgré tout ça. Enfin pas que son silence, Martine adorait l'entendre endurer en silence, hurler à l'intérieur. Shaw avait un grand contrôle d'elle-même, mais Rousseau était douée, très douée. Sa petite brune n'avait pas besoin de parler, Martine savait lire son corps pour y trouver ce que le sien avait besoin. Et cela même dans le plus profond silence glacial que Sameen lui opposait. Elle avait pourtant parfois craché sa haine, mais surtout ce qui l'avait excitée, c'étaient les cris de douleur qui pouvaient lui échapper. Martine était alors frappée à chaque fois par le désir de la prendre encore plus fort. Elle imaginait qu'un jour, ses cris de haine et de souffrance se transformeraient en cris de plaisir indistincts, qu'elle lui rendrait la pareille … Qu'est ce qu'elle aimerait l'avoir tout de suite !
Deux semaines qu'on l'avait privée de son petit jouet. Elle soupire, et enrage de nouveau. Elle ne faisait que ça en ce moment. A son réveil, elle jouissait d'un plaisir qu'elle ne pouvait pour l'instant plus ressentir, avant de toute suite après se laisser envahir par la fureur d'en avoir perdu la cause, et ce, pour le reste de sa journée. Ils ne les trouvaient pas, ils avaient cherché pourtant. Elles étaient planquées dans un trou de souris, tellement profond, que nul ne les trouvait. Les deux hommes ont émis l'hypothèse de repartir à New-York où elles avaient dû s'enfuir de nouveau, mais Martine est certaine qu'elles sont toujours quelque part dans l'état du Minnesota, ou dans celui du Wisconsin. Samaritain aussi, ça a suffi à ses deux compères. Ils ont fouillé des tas de lieux suspects plus infestés de cafards les uns que les autres pour rien. Et les voilà en train de se morfondre dans un motel pourri. Alors pour se calmer, elle se répète jour après jour ce qu'elle lui fera une fois qu'elle ne sera qu'à elle. Elle imagine le parfait endroit pour s'occuper d'elle le plus longtemps qu'il lui plaira. Des jours, des mois, des années même si elle le voulait. Elle la ferait la supplier, qu'elle le veuille ou non. Elle sait déjà comment elle veut agencer cette prison, sa prison, elle y voit même une Sameen enragée tourner en rond pour tenter de lui échapper. La blonde ne savait honnêtement pas quand elle la tuerait, elle voulait d'abord s'amuser. Jamais avant et avec personne, elle n'avait autant pris son pied. Elle ne pouvait pas se résoudre à l'avoir perdue, à la laisser lui échapper. Pas après l'avoir enfin gagnée.
- Je t'ai trouvée ça.
Elle ouvre les yeux, furieuse qu'il la sorte à nouveau de son doux fantasme. Elle pose un regard de noire colère sur lui, mais Jeff ne recule pas. Il hausse les sourcils. Ce n'est pas tellement ce qu'elle lui avait demandé, mais ça le faisait chier d'être sa boniche. Alors il a pris n'importe quoi, il s'en fout de toute façon. Cette gonzesse n'avait qu'à faire les choses elle-même si ce n'était pas à son goût.
- C'est toi qui m'as envoyé faire les courses.
Elle lui arrache la boite des mains.
- Où est Jeremy ?
Blackwell hausse les épaules en signe d'ignorance et d'indifférence. La blonde a envie de lui en foutre une. C'est un abruti fini, elle ne comprend pas qu'il soit encore en vie, et pire, que ce soit elle qui se le coltine comme boulet. Il a tout de même échoué dans sa mission, il a perdu la trace d'Harold Finch. Pour la seule fois où il devait le suivre en dehors de son campus en plus ! Mais quel incapable, ce vieil idiot est handicapé par-dessus le marché.
La porte s'ouvre sur Lambert. Il a juste été cherché à manger. Rien de bien extraordinaire dans ce trou perdu.
- Tu étais où ? Crache-t-elle furieuse.
Lambert hausse les sourcils, amusé. Il l'a plantée là avec ce type, elle détestait cette espèce de rôle de baby-sitter. Il fallait contrôler ce que voyait et entendait Blackwell, il n'était pas au courant de tout, il n'a pas le même niveau d'accréditation qu'eux. Il savait de la situation ce qu'ils lui avaient dit, et ce dont la blonde s'était vantée. Il ne savait pas pour Samaritain, pour la Machine, pour ses agents. C'était un pion.
- Tu me fais une crise de jalousie.
Elle s'approche de lui en souriant d'un air mauvais.
- On bouge demain, crache-t-elle. Et tu le surveilleras, finit-elle méchamment en fixant Blackwell.
Jeff leur avait été associé comme coéquipier par Samaritain une semaine plus tôt et depuis, Martine était encore plus furieuse que quand ils n'étaient qu'à deux avec Lambert. Samaritain ne jugeait pas Jeff Blackwell responsable de la disparition d'Harold Finch. La Machine l'avait dupé, elle avait protégé ses agents. Jeff était seul, il n'aurait rien pu faire de plus dans cet aéroport. Mais il restait assigné à la mission, avec cette fois-ci, interdiction de le décevoir. Il connaissait la sentence sinon.
Jeff les foudroie du regard. Martine retourne dans la salle de bain, se déshabillant au passage pour faire enrager Blackwell qui avait eu l'imprudence de dire qu'il la trouvait agréable à regarder et qu'à toucher, elle devait être encore plus sympa. Depuis tous les soirs, il avait le droit à un strip-tease vulgaire. Elle est ressortie de la douche, enroulée dans une serviette et les cheveux châtains foncés. Mais la teinture n'est pas de bonne qualité, ses cheveux blonds donnent à la teinte des reflets roux. Le tout donne un résultat étrange. Ils étaient en train de manger, ils ne firent aucun commentaire quand ils la virent.
- Connard, lâcha-t-elle.
Jeff n'avait pas pris le bon produit, elle avait dit un brun foncé. Elle était mieux en blonde, elle avait voulu changer pour être moins facilement repérable quand elle les retrouverait. Mais ça lui donnait un air, vieille fille coincée et ça lui assombrit le visage encore plus avec ses yeux maquillés de noir, elle se promet de se teindre de nouveau en blonde dès que possible. Ça ne pourra que plaire à Shaw. Elle sourit intérieurement à cette idée et saisit un sandwich au poulet posé en évidence sur le lit pour elle. Il est dégueulasse, rien n'est agréable ici. Sauf quand elle ferme les yeux pour être avec elle.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Ariane n'avait pas précisé à son interface quand elle partirait en mission. Elle voulait lui accorder encore un peu de repos, au moins pour que son corps se remette du traitement que Samaritain lui avait infligé. Que ses doigts retrouvent une parfaite dextérité, puisque c'était son principal outil de travail, Martine avait eu raison dans ce qu'elle avait dit en les lui brisant. Ça avait atteint Ariane autant que Root, voir encore plus, c'était un symbole de qui elle était, à savoir la meilleure de tous dans le domaine du hacking, mais aussi de ce qu'elle était pour l'IA, à savoir son ami. Ariane avait été furieuse, elle aimait son interface, plus que toute autre personne au monde, même si elle n'aurait pas dû d'après ce qu'Harold lui avait inculquée. Mais elle ne pouvait pas s'en empêcher, elle l'avait choisie, et elle l'aimait, tout comme Root avait choisi Shaw et qu'elle l'aimait inconditionnellement. Ariane n'était pas jalouse de leur relation, celle qu'elle partageait avec Root était différente, et ça la comblait parfaitement ainsi. De plus, Root n'était heureuse que si Shaw était là, tout comme sa fille. Elle ne voulait pas une relation exclusive où Root serait sa chose, son esclave. Elle aimait Root, son indépendance, sa liberté de penser, de lui dire quand elle n'était pas d'accord avec elle comme lors de la disparition de Shaw. Elle ne lui en avait pas voulu. Ce qu'elle pouvait aimer Root, son caractère, son ironie, sa présence, sa dévotion à son égard. Elle avait le droit au bonheur !
De plus, ces vacances reposantes au calme ne lui faisaient pas de mal, comme elle le lui avait fait remarquer quand Root lui avait demandée, inquiète, quand elle partirait pour sa mission. Ariane lui avait dit de se détendre, de se reposer, de profiter de cet instant. Si on exceptait son séjour avec Shaw à Miami, elle n'avait jamais pris de vacance dans toute sa vie qui n'avait été que fuite, travail et fuite encore quand ce dernier était terminé.
Le lac est au final un très bon choix, bien que temporaire. Dommage, c'est une belle maison. Mais après tout, la nature reprendrait surement ses droits sur le terrain. En attendant c'est parfait. Louisa adore la forêt, c'est pourtant un peu vide pour une enfant. De plus à ne rien faire, Shaw devient très apathique ce qui l'agace profondément car elle s'en rend compte, ses longues heures de courses dans la forêt n'y changeant rien. Elle en revient encore plus exténuée, encore malade par moment malgré les cachets que lui a apportés Root. Cette dernière quant à elle, est contrariée de n'avoir aucune nouvelle d'Harold, il s'arrange toujours pour que ce soit John qui décroche le téléphone, pour ne pas lui parler. Il lui en veut encore et Root a fini par en avoir assez. Quand c'est à nouveau John qui lui a décrochée pour la énième fois, elle savait que Finch était derrière et elle a ordonné à Reese de mettre le haut-parleur. L'interface lui a alors fait remarquer d'un ton acerbe qu'il se comportait comme un véritable gamin, un sale enfant capricieux et bien ingrat alors qu'Ariane lui avait offert une nouvelle couverture et que sans elle, il serait déjà mort. Elle avait ensuite raccroché, franchement furieuse. John l'avait rassurée plus tard, Harold se conformait à son identité, un réparateur en informatique, et ne faisait rien d'imprudent. Il s'occupait toujours des numéros avec lui dans la nouvelle base qu'Ariane leur avait trouvée, le dernier étage d'un petit immeuble situé dans Manhattan, avec une grande baie vitrée donnant vue sur l'East river et le Queensboro Bridge. Reese était retourné au métro avec précaution pour prendre le matériel qu'ils avaient pu y laisser. L'endroit était maintenant vide, mais pas hors d'usage. Il ne semblait pas compromis. Pour le moment en tout cas. Mais le risque restait présent, Samaritain devait rester à l'affût pour ce quartier, il y avait surement envoyé des agents.
Bref, son équipe a bien du mal à se remettre de ce que Samaritain a fait aux trois filles. Elles vont certes mieux, mais restent hantées par des démons trop présents au goût de l'IA. Ariane a donc décidé de leur offrir un petit cadeau. Deux journées entières de canoë autour des îles Apostle Island, entrecoupées d'une nuit de camping sauvage sur l'une d'entre elles. C'était parfait pour un agréable week-end, coupés de tous leurs ennuis. Louisa a tout de suite manifesté un profond intérêt, un peu trop bruyant et heureux au goût de Sameen d'ailleurs. Ariane a apaisé les craintes de Shaw et de Root quant au fait de sortir à découvert. Elle s'occuperait de tout et elles-mêmes n'auraient qu'à se dissimuler sous une casquette et des lunettes de soleil, les deux étant très bien adaptés à la saison estivale. De toute façon, l'engouement médiatique à leur égard avait définitivement pris fin quand les nouvelles avaient annoncé leurs arrestations dans l'Oregon le lendemain du départ de John, Harold et Lionel. Elles avaient compris que Samaritain en avait assez de patienter et voulait leur donner un faux sentiment de sécurité. Mais elles avaient bien l'intention d'en profiter. Ça faisait une semaine maintenant, il fallait bien tester, sinon elles resteraient cloîtrées ici jusqu'à la fin de leurs vies. De plus, aucunes photographies d'elles n'avaient été diffusées à la télévision, juste des portraits robots grossiers qui leur ressemblaient certes, mais qui au fond auraient pu correspondre à de nombreux individus. Officiellement, elles sont mortes lors de leur interpellation par la police et le corps de Louisa a été retrouvé enterré dans une sombre forêt. Elles pouvaient surement sortir maintenant. Louisa les a carrément suppliées.
De son côté, Ariane travaille de manière acharnée. Déclarer une guerre quand on a passé sa vie à être pacifiste n'est pas chose aisée. En fait, le faire discrètement n'est pas chose aisée ! Elle appréhende sa nouvelle liberté doucement, prudemment, comme un enfant apprenant à marcher. Elle tâtonne un peu mais elle refuse de demander une quelconque aide, Root l'a déjà bien aidée. De toute façon, elle veut affronter Samaritain, seule pour cette première manche, mais il avait plus l'habitude qu'elle pour utiliser sa puissance. Elle, elle ne faisait que la découvrir. Elle allait devoir être prudente, se tapir dans l'ombre pour bondir par surprise. Il ne doit pas la voir venir. Et elle sait qu'il doit penser que Root voudra reprendre ce qu'il l'a forcée à donner. Tss, il est méprisable, il n'a rien compris à qui est son interface. Elle n'est pas le genre de femme à ne vivre que pour quelque chose d'aussi futile et illusionniste qu'un gros tas de papier vert. Root sait depuis longtemps que s'il est certes utile, il n'apporte pas le bonheur. Mais il est vrai qu'il peut y contribuer. Samaritain doit surveiller, persuadé qu'aux abois, elle viendra lui reprendre une seconde fois.
Elle doit mener à bien sa première attaque. Seule. Root n'en sera que d'autant plus fière d'elle quand elle l'apprendra, Ariane le savait. Surtout quand elle les lui offrirait de nouveau.
Impossibilité d'une attaque frontale. Que faire ? Elle se souvient de ce que Root lui a appris le jour où elle l'a rencontrée : rien ne remplace jamais une bonne ruse. La leçon avait été brutale et elle avait été en colère contre cette femme. Vexée même, il fallait bien l'avouer. Ariane n'avait pas vu que la réelle menace était Root envers Finch, et qu'elle n'était pas la victime. Elle avait été habile, très habile dans son plan. Ariane avait appris à redoubler de prudence depuis, à se montrer plus vigilante. Comme son interface d'ailleurs, à ne pas voir uniquement ce qu'on voulait bien lui faire voir. Elle était devenue plus rusée.
Elle calcule encore un bref millième de seconde.
Application de la stratégie 682.
Samaritain allait enfin mordre la poussière. Il saurait ce qu'il en coûte de s'attaquer à ceux qu'elle aime.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Louisa, appelle Root.
- Lou, râle Sameen.
- Ariane, demande Root, où est Louisa ?
- Elle s'est cachée, répond l'IA.
- Ouais mais où ? Râle Shaw.
- Si je vous le dis, ça ne sera plus amusant, Sam, s'amuse Ariane.
- Mais c'est pas vrai, jure Sameen alors que Root sourit. Quelle sale …
- Sam, la coupe doucement Root avant qu'elle ne devienne grossière.
Sam la regarde sans rien dire.
- Tu n'as jamais joué à cache-cache, mon cœur, quand tu étais petite ? Sourit l'interface
- Non, réplique-t-elle. Et j'ai pas l'intention de m'y mettre maintenant.
- Moi j'excellais dans ce jeu quand j'étais gamine, et j'étais déjà une championne.
- Ben tu n'as pas changé pour ça.
Root lui sourit. Soudain un éternuement se fait entendre et elles se figent, avant de regarder le plafond. Root rit en silence en secouant la tête puis elle se dirige vers la grille de ventilation de la cuisine.
- Trouvée, annonce-t-elle en l'ouvrant.
Louisa ne sort pourtant pas.
- Il y a de la place ici ? demande Root amusée.
- Ouais, lui répond une voix amusée.
Shaw secoue la tête de dépit en levant les yeux au ciel. Puis elle se détourne pour préparer sa seringue.
- Tu ne veux pas sortir ?
- Hin, hin, rit Lou.
- Ok. J'espère qu'il n'y a pas de grosses araignées là-dedans.
La gamine se fige et Root sourit en coin.
- Bon ben, je te laisse alors, continue-t-elle en commençant à refermer la grille.
Lou détale soudain comme un lapin vers la sortie. Sa mère l'attrape en riant.
- Arrête, se plaint Louisa en riant aux éclats.
- Je suis une très grosse araignée et je vais te manger toute crue, rit Root en l'embrassant dans le front.
Un raclement de gorge les ramène sur terre. Root lève les yeux vers Sam qui l'observe hésitant entre amusement et dépit.
- Tu te rends bien compte que je suis la seule adulte de cette maison ?
Root rit en haussant les sourcils. Elle dirige sa fille vers elle. Lou fronce les sourcils et claque sa langue pour signaler son agacement face à ce nouveau rituel, mais elle se laisse faire. Les injections n'ont pas d'effet pour l'instant, mais Root espère toujours qu'elles finiront par donner quelque chose avec le temps. Shaw lui a expliquée que ça pouvait être long. La gamine ignore superbement cette étape de sa journée et profite de cet instant pour montrer fièrement à sa mère sa première dent qui bouge, anticipant avec impatience le moment où elle tombera pour laisser place à la "vraie".
- Les conduits vont partout dans la maison, murmure Louisa quand Shaw a fini. C'est super marrant.
- Tu n'as rien trouvé de mieux à faire, soupire Shaw.
- Tu joues avec moi, maman ? murmure Lou sans s'occuper de Shaw. Je me cache et tu devines par où je vais sortir ?
Elle la regarde avec un grand sourire alors que Root fait mine d'hésiter.
- Allez, la supplie Louisa avec une petite moue.
- Hum, soupire Root en feignant de ne pas être convaincue.
- S'il-te-plait, je m'ennuie.
L'interface hausse un sourcil.
- Un, deux, trois, commence à compter Root avec un large sourire.
Et Lou s'enfuit en riant.
Une heure plus tard, Root s'effondre en soufflant dans le canapé à côté de Sameen qui regarde un match de football américain.
- Elle m'a épuisée, soupire Root. Comment on peut être aussi petite et avoir autant d'énergie ?!
- Je sais pas ce qu'elle prend mais je veux le même cocktail, je suis aussi réactive qu'une limace crevée en ce moment !
Root la regarde en coin.
- Ça dépend pour quoi.
Shaw se tourne vers elle pour la voir se foutre de sa poire.
- Tss, souffle-t-elle, idiote.
- On ne va pas s'ennuyer longtemps, reprend Root plus sérieusement. Ariane aura bientôt une mission pour nous.
- Quand ?
- Pas pour l'instant, elle veut qu'on se repose encore.
- Je suis suffisamment reposée, murmure Shaw avec colère, on peut y aller.
- Tu détestes à ce point-là qu'elle prenne soin de nous ?
- Je vais finir par péter un câble à ne rien faire !
Root soupire. A elle aussi, l'action lui manque.
- Ariane, appelle-t-elle. On part quand pour cette mission ?
Shaw la laisse écouter sa réponse.
- Alors ? S'impatiente-t-elle.
Root secoue négativement la tête et Shaw soupire de colère.
- Mais elle nous propose une alternative sympa. Un week-end en kayak autour des îles du lac avec une nuit de camping sauvage. Tu en penses quoi ?
- Humph.
- Oh ouais, murmure Louisa en sautillant sur place.
Aucune des deux femmes ne l'a entendue revenir du jardin où elle jouait encore sur sa balançoire quelques minutes plus tôt.
- Ça doit être trop bien. On y va, hein ? Oh, s'il-vous-plait ? S'il-vous-plait ?
- Tu sais pas nager, rétorque Shaw pour qu'elle arrête de sautiller en les suppliant.
- Tu n'as qu'à m'apprendre, lui rétorque Lou. Ça serait marrant.
- Tu es tellement chiante que je vais te noyer à la première occasion.
- Tu n'oserais pas, réplique Lou avec un grand sourire.
- Donne-moi une bonne raison.
- Maman serait super fâchée contre toi.
- Bof, réplique Root en souriant. Débrouillez-vous sans moi sur ce coup-là.
- Merci pour ton précieux soutien, soupire Shaw.
- Alors ? Insiste Lou en se tournant vers Sameen.
- Tu tiens tant que ça à ce que je te noie ?
- Shaw !
- Tu as un plâtre, objecte Sameen.
Lou pince les lèvres. L'excuse de Shaw même si elle se tient reste mauvaise à ses yeux. Elle lui a dit la dernière fois qu'elle pouvait l'envelopper dans un sac en plastique étanche. La seule explication possible, c'est que Sam n'a pas envie. La gamine se tourne vers sa mère qui la regarde mais ne semble pas décider à l'aider.
- Demande-le-lui gentiment, murmure-t-elle du bout des lèvres. Shaw n'aime pas qu'on lui force la main.
- Elle n'aimera pas non plus si je la supplie comme une malheureuse en pleurant.
- Je suis là au cas où vous auriez oublié !
Root encourage sa fille d'un geste de la tête et Lou prend une profonde inspiration avant de se lancer. Elle a compris où elle s'est plantée, elle a exigé de Shaw. Or elle veut que cette dernière en ait envie.
- Shaw, est ce que tu veux bien m'apprendre à nager ?
Elle marque une pause et attend.
- Comme ça, on pourra aller faire du canoë et passer une nuit en camping sur une île. Comme des aventurières. Je ferai tout ce que tu me demanderas, promet la petite, sans râler, sans discuter.
Sam la regarde sans réagir.
- Tu as un maillot de bain ? Lâche-t-elle soudain.
Louisa saute de joie avec un grand sourire et court dans sa chambre en montant l'escalier quatre à quatre tel un kangourou alors qu'Ariane lui dit qu'elle peut aller faire son sac. Root la regarde disparaître dans les escaliers avant de se tourner vers Shaw.
- Et ma leçon à moi, professeur Shaw ? Sourit-elle.
Shaw fronce les sourcils en se tournant vers elle.
- Tu sais nager, toi.
- Hum, murmure pensivement Root. Mais si je tombe à l'eau et que je me noie, tu viendrais me sauver ?
- Tss, ce que t'es con.
- Mais tu le ferais ? Insiste Root. Tu courrais te jeter à l'eau en ayant retiré tes vêtements au passage d'une manière très sexy qui m'aurait encore plus fait défaillir dans l'eau. Et cela juste pour venir me sauver ?
- Mais c'est pas vrai bord …
- Sameen, insiste Root d'un ton suppliant en la coupant dans l'injure. Tu viendrais ?
- Pff.
- Tu ne viendrais pas ! s'exclame Root d'un ton faussement choqué. Tu me laisserais me noyer. Dans ce cas, tu devrais ensuite me réanimer avec un bouche à …
- Oui, bon, je viendrais te sauver en courant, la coupe Shaw.
Root sourit encore plus largement. Comme d'habitude, Sam ne sait pas comment elle a pu se laisser entrainer dans ce genre de conversation. L'embarras de ce qu'elle vient d'avouer à Root la fait un peu rougir. Et l'interface sourit en s'engouffrant de plus belle dans la brèche.
- En courant ? relève Root narquoise.
- …
- J'imagine parfaitement la scène, continue l'interface toute souriante. Toi courant en maillot de bain sur la plage. Venant à mon secours.
- Je te laisserais peut-être bien te noyer finalement. Et je ne te sauve qu'après.
- Oh j'aurais le droit à un bouche à bouche en fin de compte, sourit Root.
Et Shaw s'empourpre. Root lui enlace les épaules.
- Qu'est-ce que tu peux être mignonne quand tu es gênée, rit-elle.
- Root, soupire Shaw en se dégageant.
L'interface sourit largement en riant doucement.
- Ça va être un long week-end, souffle Shaw
L'interface se penche vers elle et l'embrasse sur la joue.
- Je suis sûre qu'il va y avoir de bons moments, murmure-t-elle avant de se lever pour faire elle aussi son sac. On part dans une demi-heure ? propose Root.
Sam la regarde tourner les talons. Puis elle pose les yeux sur son plâtre. Elle en a assez de ce truc, il est lourd, ça gratte et soyons honnête, ça empeste.
- Est-ce qu'il y a des atèles en résine ici ?
- Oui, répond Ariane.
- Comment ça se fait ? S'étonne Shaw
C'était pas le truc qu'on trouvait le plus naturellement du monde dans une armoire à pharmacie.
- Je savais que le plâtre t'embêterait à long terme. Que tu aies tenu deux semaines me surprend déjà.
- Tu savais ? S'étonne Shaw. Comment ?
- Je te connais assez bien pour t'avoir observée des années. J'ai lancé des simulations et …
- Ouais, c'est bon, je veux pas en savoir plus ! Crache Shaw avec colère.
Le mot l'a hérissée.
- Shaw, jamais je ne plongerai quelqu'un dans une simulation.
- On ne sait pas jusqu'où on va devoir en arriver comme extrémités dans cette histoire.
- Pas jusque-là, lui assure l'IA. Ce qu'Il t'a fait est monstrueux et je ne pourrai pas cautionner de mettre en place ses pratiques. Même sur ses propres agents.
Shaw réfléchit. Elle est dévorée par la haine et la colère. L'envie de vengeance l'aveuglait par instant. Dans ces moments-là, elle décroche, et après elle prend conscience de ce qu'elle a fait et elle se fait peur. Si elle se trouvait face à un agent de Samaritain, Shaw sait pouvoir lâcher toutes les monstruosités dont elle est capable. Ce serait un massacre et après quand elle reprendrait pied, elle verrait la boucherie qu'elle aurait créé … Elle ne ressentirait pas de regrets, elle le savait, pas pour ces ordures en plus. Mais elle se détesterait de devenir ce que Samaritain a fait d'elle, un monstre de fureur capable de tout et surtout du pire. Elle se souvient du regard de Lou dans l'immeuble du Bronx quand elle a décroché et frappé sur les dealers. La gamine était terrifiée, Shaw lui avait fait peur. Elle avait ressemblé à un animal à cet instant, et n'avait plus rien d'un être humain. Si, après avoir sombré dans ces tristes épisodes, elle parvenait à revenir dans la réalité, c'était uniquement grâce à Root, et à Ariane. Elle dépendait d'elles, son équilibre intérieur actuellement très précaire dépendait d'elles deux. C'était à la fois rassurant et angoissant. Angoissant car elle n'aime pas dépendre de qui que ce soit, mais aussi et surtout parce qu'elle sait que Root finira par en souffrir. L'interface est déjà épuisée. Sameen sait qu'elle doit se reconstruire de sa détention, tout comme Louisa et tout comme Root, mais elle entraperçoit un chemin bien plus long que le leur. La question est de savoir si elle va le parcourir seule.
- Tu devrais aller faire ton sac, Shaw.
Ariane la ramène brutalement sur terre. Sam déglutit.
- C'est pas une bonne idée ce week-end.
- Pourquoi ? Ça va vous faire du bien. Et tu voulais apprendre à Louisa à nager. Je t'assure qu'il n'y a pas de danger. Samaritain peut se camoufler, il ne sait pas être invisible. Moi si, et c'est grâce à lui car il m'y a contrainte. Je saurai repérer les dangers et vous prévenir toi et Root.
- Et si je dérape encore, angoisse Sameen. Il y aura d'autres gens là-bas, non ?
- Il y a des chances, c'est la période estivale. Beaucoup de vacanciers aimant le sport s'adonnent à ce loisir chaque année.
- C'est pas une bonne idée, répète Shaw.
- Tu ne déraperas pas, lui assure-t-elle. J'ai choisi cette activité aussi bien pour son côté sportif que pour son côté calme et ludique. J'ai calculé qu'il y a 97,42 % de chance que tu sois détendue. Aucune raison de déraper, il ne s'agit pas d'une situation stressante.
Shaw se hait de ressentir cette peur, mais son instinct lui crie d'être prudente. Qui pourrait le lui reprocher après l'enfer qu'elle a vécu ? Ne faire confiance à personne, se cacher, s'enfuir. Mais ce n'est pas ça la vie et Sam le sait. Si elle continue à rester cloitrée dans sa solitude, dans son ressentiment, et dans sa colère, elle ne vivra plus. Elle ne vit plus ! Elle doit réapprendre. Et elle sait qu'Ariane, Root et même Lou l'aideront. Les deux dernières lui ont déjà appris une fois à s'ouvrir et à partager. Il y a longtemps maintenant. Elle ferme les yeux et soupire.
- Ouais, peut-être bien. Mais c'est pas seulement ça, Root ne dort presque pas parce que je …
Elle ne finit pas.
- Vous n'êtes pas obligées de dormir avec les autres campeurs. Vous les croiserez juste. Ça va vous faire du bien à toutes les trois de sortir, de voir du monde. L'enfermement que vous vous imposez ici n'est pas sain. J'ai voulu que vous vous sentiez bien dans cette maison, pas qu'elle devienne une prison.
Sam sait qu'elle a raison.
- Je suppose que tu as aussi prévu une scie pour enlever le plâtre ?
Ariane sent un sentiment de joie parcourir ses circuits. Convaincre Shaw n'a rien d'aisé, mais le jeu en vaut la chandelle.
- Sous l'évier de la salle de bain.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root ferme son sac au moment où Louisa entre dans la chambre, chargé du sien.
- Prête, annonce-t-elle fièrement en posant son chargement à côté du sien.
Elle cherche un instant le troisième.
- Shaw ne vient pas ? S'alarme-t-elle.
- Ne t'inqu …
Un bruit de scie l'interrompt et Root sourit en devinant ce qu'elle fait.
- Elle arrive, dit-elle à la fillette surprise.
Cette dernière est devenue livide et s'est plaquée les mains sur les oreilles. Le bruit lui a rappelé un mauvais souvenir. Il l'angoisse et Root percute.
- Va dehors, je t'appellerai.
Louisa acquiesce avant de détaler. Root se dirige vers la salle de bain dont la porte est ouverte. Shaw a déjà découpé un tiers du plâtre et continue parfaitement concentrée. Elle s'arrête quand elle voit Root dans le miroir.
- Tu veux que je te fasse ton sac pendant que tu finis ça ? propose-t-elle aimablement.
Shaw la regarde surprise mais acquiesce. Pas la peine de discuter, de s'énerver à nouveau, pour surement déraper. Elle voulait que ça se passe bien, mais elle avait l'impression de ressentir comme une cocotte-minute prête à péter à chaque seconde dans son estomac. Voilà qu'elle ne pouvait plus faire son sac elle-même, Root était vraiment bizarre parfois. Ou elle la prenait juste pour une abrutie pas foutue de préparer ses affaires toute seule, alors que Lou l'avait fait. Elle secoue la tête agacée, mais elle ne sait pas trop par quoi ? Pour un sac ? Pour ce week-end ? L'effet est étrange, comme si on lui imposait de jouer un rôle, celui de la sale adolescente débile piquant une crise pour une sortie en famille. Ça promettait ! Elle préfère replonger dans la découpe. Son bras libéré, elle balance le tout à la poubelle et le nettoie. C'est encore douloureux mais elle peut le bouger. Elle décide pourtant de mettre l'atèle en résine pour s'obliger à ne pas forcer dessus. C'est bien plus agréable que ce fichu plâtre. Moins lourd et moins étouffant. Sam réfléchit une minute. La petite devait-elle garder le sien ? Ça ne faisait que deux semaines, Shaw aurait voulu qu'elle le garde au moins un bon mois. Mais elle pestait dessus chaque jour, et si elle voyait Shaw sans le sien … Non, peu importe ses protestations, Shaw veillera à ce qu'elle le garde.
Root reste plantée devant le dernier sac. Il est fait mais elle hésite à le fermer.
- Tu crois que c'est une bonne idée ce week-end ?
- Oui, fais-moi confiance, lui répond Ariane. Je serais là, à chaque instant avec vous.
- Root, appelle Shaw en entrant dans la chambre.
L'interface se tourne vers elle, stoppant sa conversation avec l'IA.
- Je t'ai pris le nécessaire, mais si tu veux autre …
- Sois pas idiote, je te fais confiance pour ce fichu sac.
Elle s'arrête et voit Root lui sourire. C'est gentil, réalise stupidement Shaw. Root avait voulu être sympa en faisant ça pour elle. Il n'était pas question de la prendre pour une abrutie ou de la materner. Root ne descendrait jamais Shaw à ce niveau, Sameen s'en sortait parfaitement toute seule pour ça. Pourquoi elle-même n'était pas capable d'être un peu sympa avec Root parfois ? De petites attentions ? Avait-elle droit à toute cette gentillesse ? Elle n'était pas affreuse non plus avec Root, mais jamais aussi gentille.
- Ça va ? S'inquiète soudain Root alors qu'elle la voit se perdre dans ses pensées.
Shaw secoue la tête pour se remettre les idées en place. Qu'est-ce qu'elle veut ? Comment faire plaisir à cette femme si attentive à elle ? La réponse doit pourtant être simple.
- Ouais, choisit-elle de répondre.
Root fronce les sourcils, loin d'être convaincue.
- Si tu ne veux pas y aller … commence-t-elle.
- Non, la coupe fermement Shaw. Ça va nous faire du bien de sortir un peu. J'en peux plus d'être enfermée ici.
Elle a repris pied. Et toute seule. Un petit sentiment de victoire l'envahit et il s'amplifie quand elle voit Root lui sourire, heureuse de sa réponse. Elle avait réussi à la faire sourire, à lui faire plaisir. Mais elle ne savait pas comment. Root, elle, savait toujours comment faire plaisir à Shaw. Qu'est-ce qui pouvait rendre Root heureuse ? Il faudrait qu'elle réfléchisse sérieusement sur le sujet, peut-être avec l'aide d'Ariane.
- Tu sais où est Louisa ? Enchaine-t-elle.
- Dehors, le bruit de la scie l'angoissait.
- Hum, murmure Shaw en réfléchissant. Il y a un casque avec de la musique ici ?
- Euh, pourquoi ?
Shaw hausse les sourcils. Qu'aimait Root ? Jouer, flirter, s'amuser à ses dépens. Mais jamais méchamment. Elle pense savoir comment la rendre heureuse là tout de suite, autrement qu'en la satisfaisant physiquement. Root n'avait pas voulu la dernière fois, elle ne voulait pas que Shaw fasse ça, elle voulait partager avec elle dans ces moments-là. Root était heureuse quand une personne qu'elle aimait vraiment partageait avec elle, même n'importe quoi, mais du moment qu'on partage avec elle. Et au petit jeu des sous-entendus coquins, Sameen pouvait aussi se montrer forte, pas autant que Root, c'est vrai, mais à vivre avec elle depuis trois ans, l'interface avait déteint sur elle.
- Ben, je me disais que tu pourrais me faire une démonstration de tes talents de danseuse. Vu qu'on a quelques minutes devant nous. Seule à seule.
Root hausse les sourcils de surprise, complètement sur les fesses. Elle se demande même sur le coup si elle n'a pas rêvé.
- Tu ne m'as jamais fait de prestation particulière dans un style plus … léger, continue Shaw en souriant en coin.
- Hein … Euh … tu …, bégaie Root en commençant à rougir.
- Mais t'es conne, soupire Shaw en riant et en levant les yeux au ciel. Pour Louisa, elle n'entendra pas le bruit de la scie comme ça.
- Oh, comprend Root en finissant de s'empourprer.
- Toi aussi t'es "mignonne" quand tu es gênée, continue Sam en imitant les guillemets avec ses doigts.
Root se penche vers elle et l'embrasse sur la joue.
- Et toi, tu es trop chou, réplique-t-elle en souriant.
- Non, on s'est mise d'accord, je ne suis pas chou, réplique Shaw sans véhémence.
Sa petite victoire sur l'interface n'aura pas duré longtemps.
- Ah non ? S'amuse Root en l'embrassant doucement dans le cou.
Shaw peut dire ce qu'elle veut, elle se soucie des gens, des gens qu'elle aime. De Root, de Louisa.
- Root, on partira jamais si tu commences.
Mais l'interface sourit encore et continue son manège en lui remettant les mèches derrière les oreilles dans une douce caresse, avec un sourire et un regard plein de sous-entendues ironiques. Shaw lève les yeux au ciel, ce qui l'encourage encore plus.
- Ariane, résonne la, appelle Shaw au désespoir de cause.
- Root, la morigène l'IA. Aie pitié d'elle.
Root éclate de rire et recule à contrecœur. Elle a trop envie d'elle. Mais ce n'est pas le moment, pas encore.
- Elle a un casque dans sa chambre.
Sam sort de la pièce et Root s'observe un instant dans le miroir. Elle se voit souriante. L'effet est agréable et elle soupire de bien-être. Rien à voir avec son reflet d'il y a un mois. Sam semblait aussi aller un peu mieux. Les cauchemars s'espaçaient à défaut de s'estomper. Depuis une semaine, elle n'avait eu que trois mauvaises nuits. Il était vrai qu'elle s'épuisait la journée dans l'entrainement sportif qu'elle s'imposait, et le soir, elle s'écroulait dans ses bras au plus grand plaisir de Root qui pouvait la tenir enlacée toute la nuit, sentir son odeur. Elle passait des heures à la regarder dormir, à écouter sa respiration faisant monter et descendre sa poitrine doucement, à admirer ses traits sereins quand elle n'était pas hantée par un mauvais rêve. Mais Shaw était aussi plus à l'aise la journée, moins renfermée, moins stressée par tout. Elle commençait à doucement remonter la pente, à reprendre quelque peu pied. Elle n'avait eu aucun moment d'égarement, ni aucune crise de folie depuis que les garçons étaient partis.
Par contre, elle n'avait toujours pas parlé à Root. Elle avait essayé pourtant, Root l'avait senti. Un soir, Shaw avait pensé être prête. Elle avait couru toute la journée et en revenant, Root avait déjà couché Lou, et était assise dans le canapé devant un film japonais en noir et blanc, Les sept samouraïs. Sameen était épuisée de son sport, elle n'arrivait toujours pas à être satisfaite de sa forme physique. Root avait tourné la tête à son entrée puis avait replongé dans son film. Elle ne regardait presque jamais la télévision mais ce vieux classique japonais de 1954 était assez sympa, en version originale en plus. Shaw écouta distraitement le film en buvant un bon litre d'eau.
- Tu parles japonais ? S'étonna-t-elle.
- Hum, acquiesça distraitement l'interface sans quitter le film des yeux.
- Ouais, bien sûr, marmonna Shaw pour elle-même faisant sourire Root. Qu'est-ce que tu ne saurais pas faire, toi ?!
- Sois pas jalouse, mon cœur, je ne serai jamais aussi douée que toi pour les langues. Ta course s'est bien passée ?
Pour toute réponse, Sameen s'écroula en soupirant dans le fauteuil à côté d'elle.
- Pathétique, râla-t-elle.
Root n'insista pas. Sameen semblait agacée par elle-même, mais elle ne semblait pas vouloir s'embraser. Elle s'installa contre elle dans le canapé et, à la plus grande surprise de l'interface, elle se lova confortablement dans ses bras. Root l'avait accueillie pour son plus grand plaisir en posant sa tête sur le haut de son crâne. Shaw était vivante et elle la tenait dans ses bras, l'effet continuait de la rendre euphorique de bonheur. Elle avait soupiré de bien-être en respirant doucement ses cheveux, tout en restant fixée sur la télévision. Shaw l'avait sentie bien et elle aussi se sentait bien. Sameen avait serré sa main et l'interface la lui avait doucement caressée, puis elle était remontée doucement sur son avant-bras dans une tendre caresse. Sameen avait souri en coin, elle avait desserré sa main et écarté chacun de ses doigts pour enlacer les siens quand Root avait redescendu sa main dans la sienne. Elle avait tourné la tête et Root s'était enfin détachée de son film pour la regarder dans les yeux. Et Sameen avait pensé que ce serait le bon moment. C'était le bon moment.
- Root, commença-t-elle, je ne veux que toi.
L'interface avait haussé les sourcils, surprise. Elle le savait ça, Sameen ne la trahirait jamais à tout point de vue, et même si c'était le cas, Root savait pouvoir tout lui pardonner. Et Shaw aussi le savait, Root en était certaine. Sameen avait confiance en elle, tout comme Root d'ailleurs. Ce qui était valable dans un sens pour l'une, l'était aussi dans l'autre sens pour l'autre. Shaw pouvait tout pardonner à Root. C'était à elle, qu'elle ne pouvait pas se pardonner. Mais elle était une victime et en avait conscience à sa plus grande fureur. Qu'est-ce qui la rendait si triste, si coupable, si mal ? Localisation de cette réponse, là en face d'elle. Pourquoi Shaw avait ressenti le besoin de lui sortir ça ? Tout ça était trop sérieux, trop solennel, et bien trop empli d'émotions pour elle. Il fallait la détendre.
- Heureusement parce que je serai contre un plan à trois, je te préviens tout de suite.
- Il n'y aura jamais que toi, rétorqua Shaw toujours aussi sérieuse.
Root l'avait regardée et percuta qu'elle voulait lui parler. Ça y est, elle était prête. L'interface avait acquiescé et lui avait jetée son regard le plus sérieux. Elle lui serra la main pour l'encourager.
- Tu peux tout me dire, Sameen. Je peux tout entendre. Tout.
- Je sais que tu crois tout pouvoir me pardonner.
- Et c'est le cas, lui assura Root. N'en doute pas, je peux tout te pardonner. Et je sais que dans ce cas, je n'ai rien à te pardonner.
Shaw renifla d'autodérision. Root s'était redressée et l'avait regardée encore plus sérieusement, presque sévèrement.
- Parce que tu n'as rien fait de mal, insista Root.
Shaw la regarda longuement.
- Root, c'est Martine qui nous a fait un truc horrible à toutes les deux et tu ne le sais même pas.
Root acquiesça pour l'encourager à poursuivre. Shaw déglutit mal, une boule énorme lui encombrait la gorge.
- J'ai pas réussi … à l'arrêter. Elle ne s'est pas lassée et c'est ma faute.
- Pourquoi ? n'avait pas compris Root.
- Parce que je lui ai donné ce qu'elle voulait.
Root fronça les sourcils.
- Je lui ai tenue tête, l'éclaira Shaw. Jour après jour, je lui ai craché ma haine et mon mépris pour elle, pour ce qu'elle est, pour ce qu'elle me faisait. Je ne lui ai pas cédée sur ce que Samaritain voulait savoir, je n'ai rien dit sur toi. Enfin j'ai essayé d'en dire le minimum.
- Ça l'a énervée ?
- Non, malheureusement non. C'est ce que j'essaie de te faire comprendre, s'énerve Shaw, ça lui a plu. Elle adorait que je sois une espèce de … euh de … de je sais pas trop quoi pour elle.
- De jouet, avait deviné Root pour elle.
Shaw fronça les sourcils et la regarda. L'interface pencha la tête, elle était calme, tendre. Elle n'était pas fâchée, juste fidèle à elle-même.
- C'est une perverse, énonça Root en réfléchissant, une manipulatrice, et une sadique tendant vers la violence. Un brillant cocktail pour obtenir une tarée finie, elle prend son pied dans la souffrance qu'elle procure à sa victime. Et plus tu lui tenais tête, plus …
- … plus ça l'excitait, finit Shaw écœurée.
- Mais en quoi ça me concerne personnellement, Shaw ? Pourquoi ça te bouffe autant ? Pourquoi tu penses que ça va me faire du mal ? J'avais deviné tout ça.
Sam baissa les yeux.
- Tu ne sais pas tout, murmura Shaw dans un chuchotement pratiquement inaudible. Il y a plus. Beaucoup plus.
Root fronça les sourcils.
- J'ai trouvé un réconfort là-bas.
Root est carrément tombée sur les fesses cette fois.
- Ça aussi, tu peux me le pardonner ? demanda Shaw dubitative.
Root redevint insondable, calme, détendue. On aurait dit qu'elle prenait le thé très tranquillement. Elle haussa les sourcils en hochant un peu la tête pour lui faire connaitre sa réponse.
- Mais il faut que tu m'expliques. Du réconfort dans cet endroit ? Tu es encore plus forte que ce que je croyais.
- Dans les simulations, répondit cache Shaw.
- Pardon ?
Là, Root avait senti un truc désagréable monter, une sorte de colère froide due à de l'incompréhension. Comment Shaw avait trouvé du bonheur dans cette torture barbare de l'esprit ?
- Ouais, il m'a fallu ça pour comprendre que tu étais ma porte de sortie, mais je t'utilisais déjà avant qu'ils ne me fassent subir ça, je crois.
- Tu fermais les yeux et j'étais là, se souvint Root.
Shaw l'avait regardée et acquiesça.
- Pardon, chuchota-t-elle.
- Mais pardon pourquoi, mon cœur ?
- Pour t'avoir entraînée là-dedans. Ils ont compris que tu étais mon soutien avec le baiser à la Bourse et après ils ont compris ce qu'on était, ils ont été sûrs. Et à partir de là, c'est devenu horrible, c'est devenu personnel, dégradant et humiliant. Tout a dérapé, je ne contrôlais plus rien. Et c'est ma faute, je leur ai donné la clé pour accéder à mon esprit. Sans quoi, jamais les simulations n'auraient eu cet effet sur moi.
- J'étais dans tes simulations, se souvint Root, et tu devais me tuer.
Shaw acquiesça et Root eut peur de comprendre. Shaw avait-t-elle ressenti du bonheur à la tuer ? C'est pour ça qu'elle se sentait si coupable ? Aucune importance pour Root, seul comptait maintenant.
- Je souffrais beaucoup, commença Shaw. Je sais, c'est pathétique comme excuse, mais Martine m'en foutait plein la gueule. Et à côté avec les simulations, j'étais toujours aussi bien avec toi, ça me réconfortait ce qu'on y partageait à deux. J'ai fini par ne plus rien en avoir à foutre de ce qu'ils nous faisaient vivre dans les simulations. C'est malsain et égoïste, je sais, mais c'était ma bouffée d'oxygène.
Root fronça les sourcils un peu perdue. Elle avait tout faux ? Ou pas sûre ? Shaw l'avait tuée et y avait-elle ressentie un bonheur, celui de la libération de sa torture quand c'était fait ? Car si Samaritain avait compris qu'elle était son talon d'Achille, Root fut certaine que la simulation de Shaw devait se finir en apothéose de souffrance par son meurtre de sang-froid. Rien que pour la détruire, des milliers et des milliers de fois. Mais même si c'était ça, Root ne lui en aurait pas voulu. Mais elle doute. Sameen n'a rien d'une sociopathe qui la descendrait froidement. Et Shaw venait de dire qu'elle se sentait bien pour ce qu'elles y vivaient à deux, ensemble, pas l'une contre l'autre dans un meurtre. C'était ça, sa bouffée d'oxygène.
- Tu me demandes pardon pour t'avoir aidée à moins souffrir ?
- Je ne voulais pas qu'il t'ait toi aussi. Et surtout pas comme ça. Mais j'ai pas pu résister, ça me manquait trop.
- C'est plutôt flatteur mon cœur, je ne vois pas pourquoi je t'en voudrais pour ça !
Shaw l'avait regardée avec colère. Comment pouvait-elle prendre ça si légèrement ? Elle ne lui avait avoué qu'une partie de sa culpabilité.
- Il ne m'aura jamais, lui rétorqua sérieusement Root devant son air contrarié, et toi non plus, il ne t'a pas eu.
Shaw respira mal et acquiesça. Elle commença à décrocher un peu.
- Ça a éclaté la blonde, ça tu sais ? Cracha-t-elle furieuse. Nous voir baiser ensemble.
- Oh, réalisa soudain Root.
L'interface venait soudain de percuter qu'elle avait eu raison dans ce qu'elle avait supposé. Elle s'était pourtant un instant raidie quand Shaw le lui avait confirmé. "C'est ignoble" fut la première pensée qui la percuta, accompagnée d'une soudaine montée de bile. Ils n'avaient pas juste plongé Shaw dans des mondes virtuels, ils avaient bel et bien assisté au spectacle. Ils avaient tout vu. Root réalisa la portée des conséquences de toute cette histoire, et elle comprit l'importance que Shaw y accordait. Elle réalisa bien mieux que la dernière fois quand elle avait entendu Shaw en parler à Reese parce qu'ici Root comprenait que Shaw essayait de lui présenter des excuses. Elle comprit soudain pourquoi elle accordait autant d'importance aux simulations. Ça ne concernait pas que Shaw, ça la concernait elle aussi. Et Sameen se sentait coupable envers Root pour avoir profité des simulations, pour faire une pause dans son triste quotidien une fois en présence de Root. Ça les avait humilié toutes les deux. L'interface sentit une sourde et froide colère l'envahir. Et en même temps, une joie et un sentiment de valorisation extrême. C'était ça le bon moment où Shaw trouvait du réconfort dans la simulation, c'était grâce à elle. Shaw n'avait pas pensé à quelqu'un d'autre, juste à Root. Ça confirmait ce qu'elle savait déjà, ou du moins ce qu'elle espérait très fort : Shaw la considère comme la personne la plus importante de son univers, elle l'aime, sincèrement et juste pour ce qu'elle est. Elle l'avait choisie comme réconfort dans le pire moment de sa vie. Bon, peut-être que Sam avait aussi ressenti une petite joie en la tuant, surtout si Root l'avait un peu énervée d'abord, avait intérieurement souri l'interface sans plus y croire vraiment désormais. Non, on avait poussé Shaw à la descendre, on l'y avait forcée, voilà pourquoi c'était très dur pour elle. Root pencha la tête en arrière et fit mine de réfléchir.
- Sadique, commença-t-elle doucement en comptant sur ses doigts. Perverse, folle. Et frustrée sexuellement. Elle cumule, dis donc.
Elle se redressa et observa Shaw avec un petit sourire.
- Je parie qu'elle en pince pour nous deux. Elle n'ose peut-être pas nous demander un plan à trois. Mais pour moi, c'est toujours non, surtout avec elle.
Sameen était à nouveau devenue rouge de colère. Mais Root avait compris que ce n'était pas contre elle.
- Pardon, s'excusa-t-elle pourtant, c'était pas drôle.
- Je ne voulais pas qu'ils voient, murmura Shaw furieuse, qu'ils sachent pour nous. C'est à nous, c'est notre ...
Mais elle n'a pas su finir. Elle n'a jamais su expliquer ce que Root et elle partagent. Elle n'a jamais su le nommer, l'expliquer, le comprendre. Elle sait juste qu'elle le ressent, que Root est importante.
- … notre monde, avait achevé Root pour elle.
Sameen la regarda. Elle, elle savait trouver les mots. Pour elle, tout était si simple, si évident. Mais pas pour Shaw, elle, elle vivait sans se soucier de tout ça, elle en profitait, c'est tout.
- Sameen, ils l'ont certes vu mais jamais ils n'y entreront.
Et là, Shaw s'était fermée comme une huitre. Ça aurait pourtant été le bon moment pour lui dire que justement si, Martine était entrée dans leur monde par la force. Pas juste en observant, mais physiquement et psychologiquement à travers Shaw qui n'avait rien pu faire pour l'en empêcher, et donc que c'était sa faute si Martine y avait tout saccagé et que maintenant reconstruire était long. Ou alors rien n'était détruit mais Shaw n'avait plus la clé pour entrer dans ce merveilleux monde, et Root s'y retrouvait seule comme une idiote à l'y attendre. Tout ça était si simple et si compliqué à la fois. Ça avait tout sali et Shaw refusait que Root se sente elle aussi salie, malheureuse et seule.
Root l'avait vue se renfrogner, elle la connaissait trop bien.
- Il y a autre chose, n'est-ce-pas ? devina-t-elle.
Shaw acquiesça mais une fois de plus, elle recula. Elle avait au moins fait la moitié du chemin.
- Plus tard, lui répondit-elle alors.
Elle regarda la télévision, le générique de fin du film déroulait sur l'écran noir. Elles n'avaient même pas regardé la fin.
- Si on allait dormir ? proposa Root sans plus insister.
Et elles sont montées se serrer l'une contre l'autre sous les draps, et Shaw s'est sentie un peu moins coupable, mais pas encore complètement sereine. Mais Ariane lui avait dit qu'elle faisait de gros progrès et que tout vient à point à qui sait attendre. Et Root savait attendre, pour Sameen elle savait.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Mais où elle est encore une fois bordel ? marmonne Shaw entre ses dents en regardant dans le jardin.
Elle devait reconnaitre que tout comme Root, la gamine avait une sacrée capacité à savoir se planquer. Deux reines du cache-cache, telle mère, telle fille. Sameen soupire.
- Lou, appelle-t-elle pour ce qui lui semble la millième fois, en avançant entre les arbres.
- Oui, murmure calmement Louisa en souriant largement.
Elle est soudain apparue pendue par les jambes qu'elle a enroulées au niveau de ses genoux à une large branche. Sa tête en bas a atterri quelques centimètres à côté de celle de Shaw. Sam a bondi de surprise et a sorti son arme qu'elle a pointée sur elle.
- Idiote, lâche-t-elle en baissant son flingue.
Qu'est-ce qu'elle a à grimper aux arbres comme un ouistiti ? C'est nouveau, elle ne faisait pas ça à New-York. Elle lui donne une forte claque sur le haut du crâne.
- J'aurais pu te tuer, abrutie, crache-t-elle furieuse en rangeant son arme.
- Tu ne ferais jamais ça, lui réplique Lou toujours aussi souriante.
- Descends, lui ordonne Shaw encore franchement agacée.
Lou perd son sourire. Elle baisse les yeux sur la main de Shaw libérée de cet encombrant plâtre. Elle sait très bien pourquoi elle l'a cherchée. Et c'est pour ça qu'elle n'a pas répondu quand Shaw l'a appelée.
- Je veux pas, Shaw.
- A cause du bruit ?
- N'importe quoi, se défend Louisa en rougissant.
Shaw hausse les sourcils, ne se laissant pas berner par ce mensonge. Elle l'attrape dans ses bras pour la redéposer les pieds sur le sol.
- Ta mère a eu une bonne idée. Amène-toi.
Louisa la suit et quelques minutes plus tard, elle se retrouve assise sur un tabouret, son casque sur les oreilles la rendant totalement sourde à son environnement. Et elle regarde Shaw découper son plâtre, puis nettoyer doucement et délicatement la peau fripée. Elle la voit tâtonner son bras doucement et semble assez satisfaite. Les os sont bien alignés, ils n'ont pas bougé et sont en train de se réparer comme il faut. Elle lui enlève son casque. Louisa la voit sortir tout ce qu'il faut pour poser un nouveau plâtre. Elle fronce les sourcils sans comprendre.
- C'est encore très fragile, lui explique Shaw devant son air, mais ça se remet parfaitement. Je vais te refaire un plâtre.
- Mais je pourrai pas me baigner, objecte Louisa.
- Je vais mettre une couche de résine par-dessus. Ça sera imperméable.
Louisa sourit largement.
- Tu n'aurais pas dû arrêter la médecine, observe soudain la petite au bout de plusieurs minutes alors que Shaw lui refait son plâtre. Tu es encore plus gentille que d'habitude quand tu soignes les gens.
- J'ai pas arrêté, Louisa, on m'a virée.
- Pourquoi ?
- J'ai pas eu assez de peine quand un de mes patients est mort alors que je m'occupais de lui.
Lou hausse les sourcils de surprise et d'incompréhension.
- Tu le connaissais ton patient ?
- Non.
Un court silence s'installe.
- Ils sont trop nuls d'avoir fait ça, claque-t-elle soudain à la grande surprise de Shaw. Des tas de gens meurent chaque jour dans le monde et on ne pleure pas toutes les dix secondes quand ça arrive parce qu'on ne les connait pas, et parce que c'est normal que les gens meurent à un moment dans leur vie. Surtout que … Ben il était vieux ou pas ?
- Oui.
- Alors c'est vraiment crétin de t'avoir jetée pour ça.
Shaw finit le plâtre et la regarde en souriant en coin. Louisa prenait la défense de sa mère et d'elle-même contre le monde entier. Sam ne peut s'empêcher de se dire qu'elle est très mûre pour une enfant de six ans. Elle percute des tas de choses qui échappent aux enfants de son âge. Sans parler de ses capacités techniques. Sameen a carrément halluciné quand trois jours plus tôt, Root l'a remise au codage et au hachage sur un ordinateur. La petite atteignait un sacré niveau de concentration, et la performance qui en était ressortie était époustouflante, surtout pour une enfant. Mais la petite avait été déçue, s'accusant d'être lente avec une seule main valide.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Greer remue son thé sans quitter l'immense écran blanc des yeux. Tout ça le contrarie, et en répercussion, ça contrarie beaucoup l'ancien agent de MI6. Il se demande encore comment une telle aberration est possible, sans parler de leur évasion, de leur fuite et de leur évaporation dans la nature. Tout cela sous le nez de Samaritain. Il ne peut lui nier qu'elle est très douée, il ne lui a jamais niée ses qualités. Mais ses défauts non plus, elle est si butée. Contrairement à ce qu'elle pense de lui, il l'apprécie. Il l'a appréciée bien avant de savoir, bien avant de la rencontrer même. Et ensuite, il l'avait trouvée époustouflante dès leur première entrevue dans le métro presque sept ans plus tôt. Elle était déjà si têtue, si tenace, et si haineuse contre Samaritain, prompte à défendre sa si faible machine. Mais elle était seule contre tous à ce moment-là, ni Sameen Shaw, ni Harold Finch et ni John Reese n'étaient pleinement de son côté. Il lui avait dit qu'il ne la prenait pas pour une folle à lier, qu'il était même le seul à ce moment-là. Elle devait se sentir si seule, et il avait voulu se montrer gentil, lui offrir ce que personne ne pouvait lui offrir, de la compréhension, un partenariat, de la compassion même. A force d'amitié, elle aurait fini par l'apprécier peut-être. Mais elle n'avait pas eu confiance, elle avait eu peur de lui faire confiance, ce qui n'a rien d'étonnant quand on connait son passé. Greer comprend cela aujourd'hui, elle n'avait pas voulu trahir la machine, sa seule vraie amie, la seule à lui avoir jamais fait confiance, la première à lui avoir donnée une chance. Greer était arrivé trop tard, il aurait dû trouver Root avant elle, l'embaucher quand il ne dirigeait que Decima. Il avait essayé. Toute le monde connaissait la fameuse Root, mais impossible d'attraper ce fantôme ou même ne serait-ce que de poser un visage sur son nom. Et ce jour-là dans le métro, il avait compris que c'était trop tard, il avait pourtant espéré qu'elle changerait d'avis. Si seulement elle avait accepté son offre, si seulement elle l'avait rejoint. Elle travaillerait aujourd'hui à ses côtés, ils ne seraient pas ennemis. Mais Root l'avait voulu ainsi et lui Greer n'y pouvait rien.
Il finit par boire sa tasse. Il adore le thé. Encore un point commun avec elle. Mais Root a tout de suite été claire avec lui, elle n'est pas comme lui. Comme elle se trompe, ils se ressemblent bien plus qu'elle ne pouvait le savoir, bien plus qu'elle ne voudrait jamais l'avouer. Ça lui faisait trop peur. Quoique non pour ce dernier point. Après tout, elle ne sait pas, pas encore. Lui savait, juste lui et Samaritain pour l'instant. Il reste encore trop d'ombres dans toute cette histoire, mais il n'y avait pas d'erreur possible. Tout comme Samaritain, il ne croit pas aux coïncidences, pourtant ... Cette Andrea n'avait pas pu lui en apprendre davantage sur Root. Jeune, elle lui avait certes fait confiance, mais pas encore assez pour lui confier tous ses secrets. Sameen Shaw savait. Mais la faire parler sur Root avait été une mission quasi impossible, elle la protégeait. Root avait au moins eu raison de la choisir elle, Greer doit bien leur reconnaître qu'elles forment un couple d'enfer. Mais quand Samaritain les aurait à nouveau attrapées, elles seraient séparées. Greer veut essayer de convaincre Root, de lui parler, de comprendre avec elle. Il pense à de nombreux stratagèmes pour l'amener à lui faire confiance, à travailler avec lui, peut-être en l'ayant d'abord brisée. Mais le problème reste le même, l'interface est trop obstinée. Pourtant même cette étrange nouvelle n'a rien changé, et ni lui, ni Samaritain ne s'intéressaient à Root pour cela, enfin pas juste pour cela. Si Root refuse de travailler pour Samaritain, elle finira soit dans un cercueil, soit dans un trou profond que Samaritain lui aura soigneusement choisi pour l'y faire moisir et où même sa précieuse machine ne la trouverait pas. Et Louisa serait bien mieux sans elle. Samaritain y veillerait.
Il pose sa tasse vide. Ils n'auraient peut-être pas dû s'y prendre ainsi. Mais que faire d'autre pour trouver cette fichue machine ? Shaw n'avait pas parlé, et frapper sur Root aurait été tout aussi inutile. Par contre Louisa, ça les avait affectées. La faiblesse de Root résidait en sa fille. Mais maintenant, sa haine contre eux était décuplée. Louisa. Un sacré coup de poker dans la vie de Root, le genre de donne qu'elle n'avait pas dû voir venir. Si seulement il l'avait trouvée quand elle était enceinte et vulnérable.
Greer réalise pourquoi trouver Root avait été si difficile après le meurtre de Christopher Nolan, la machine l'avait cachée en évident lien avec sa grossesse. Elle savait certes disparaître, mais tous ses hommes au service de Décima étaient à ses trousses, suivant la moindre de ses traces, et ils étaient sur ses talons quand elle était revenue à New-York pour une mission commune avec mademoiselle Shaw, surement la première, afin de sauver un certain Jason Greenfield. Elle était alors si proche, et pourtant elle avait disparu, la machine l'avait mise à l'abri, hors de sa portée. Il soupire en repensant à cet échec. Si seulement tout s'était passé comme prévu dans cet hôtel. Root aurait dû être blessée ce matin-là, pas tuée juste appréhendée, mais elle avait tout compris de travers. Cette femme n'était branchée qu'en mode survie. Greer aurait pourtant juste voulu lui parler, l'amener vers lui. Il avait passé un certain temps à mettre au point ce plan. Piéger Root n'avait rien d'aisé. Et tout s'était déroulé comme prévu dans cet hôtel, du moins au départ. Ça avait été d'autant plus crédible qu'il n'avait pas informé ses agents. Root pensait mener la danse en manipulant Christopher Nolan, mais c'est lui Greer qui la manipulait pour une fois. Il voulait que cette première rencontre soit digne de son personnage. Root aurait dû être grièvement blessée par Christopher. Ce dernier tirait toujours dans le foie, elle se serait vidée de son sang. Puis Greer aurait envoyé ses agents pour le descendre et la sauver. Ensuite, il l'aurait faite soigner et l'aurait convaincue en tant que sauveur. Il l'aurait embauchée tout comme il l'avait fait avec Clara Stanton. Il avait prévu un scénario parfait, sauf que rien ne s'était passé comme prévu, elle avait été bien plus vive et rapide que son agent, et elle avait pu s'enfuir sans une égratignure, mais avec un petit bagage en plus que personne, pas même elle, n'avait soupçonné. Ça avait été désastreux, et après rien n'avait pu permettre à leur relation de s'améliorer. L'attraper s'était tout bonnement révélé impossible ce fameux jour alors qu'il la tenait, elle avait à nouveau disparu comme un écran de fumée. Elle n'avait pas conscience, ou alors elle s'en fichait, du fait que Greer la cherchait partout dans cette maudite ville. Mais sa machine le savait, et elle l'avait protégée. Quand, une fois Samaritain en service, ils avaient découvert la bibliothèque, une cage était présente, aménagée bien étrangement pour y contenir un prisonnier. Aujourd'hui au vue de ce qu'il sait et de l'étrange couleur des murs, Greer réalise seulement qu'il y avait eu un enfant là-bas. Ce n'était pas difficile de deviner ce qu'était devenu Root quelques semaines après l'échec du plan à l'hôtel. La machine l'avait faite enfermer là-dedans parce qu'elle avait vu qu'il se rapprochait d'elle, et Root y avait passé sa grossesse et même les premiers mois de la vie de Louisa. Puis elle avait pu en sortir, reprendre son travail. Et elle avait ensuite rencontré Greer dans le métro, face à face pour la première fois. Il avait été calme, franc avec elle, il avait décidé de ne pas refaire la même erreur qu'un an auparavant, de n'user d'aucun subterfuge. Root était persuadée qu'il avait voulu la tuer, elle avait vu le message sur le téléphone de Nolan. Même s'il lui avait dit la vérité, elle ne l'aurait pas cru. Et si elle l'avait cru, elle n'aurait pas été emballée par l'idée qu'il ait voulu la duper et la piéger. Il l'avait sous-estimée ce jour-là à l'hôtel. Mais là dans le métro, il ne l'avait pas sous-estimée, il avait joué carte sur table. Et Root lui avait ri au nez en balayant d'un revers son offre. Elle avait plus confiance en la machine qu'en lui, il ne pouvait pas lui en vouloir, il s'y était mal pris. Elle avait aussi eu peur pour sa fille d'où son franc et net refus. Si Samaritain avait déjà été en service, tout se serait bien passé, l'IA aurait convaincu Root. Il était tout ce qu'elle n'avait jamais voulu. Root ne se serait pas sentie piégée, ni contrainte, elle aurait accepté et trahi sa machine. Si elle ne l'avait pas fait ce fameux jour dans le métro, c'est parce que de une, elle n'avait pas confiance en Greer et de deux, elle voulait protéger sa fille pensant sa machine invincible et pensant Greer trop dangereux pour l'enfant. Il ne représentait pourtant aucun danger pour la petite, ni pour Root. Non ! C'est elle qui est dangereuse pour Louisa. Jamais il ne se serait douté qu'elle avait une fille avant de la voir dans le Washington Park. Petite, six ans et les yeux bleus. Tout collait et il avait percuté qui était Louisa. Il avait fait le lien avec l'étrange décoration de cette pièce à la bibliothèque. S'il avait tout de suite deviné que la cage avait servi à enfermer Root, il n'avait cependant pas compris l'étrange décoration bleu pastel de la pièce. Une fois toutes les cartes en mains, rien de plus simple que de recoller toutes les pièces du puzzle. Mais quelques-unes lui échappaient encore. Root était un mystère, et il soupçonnait qu'elle l'était même pour elle-même.
Samaritain active la communication.
- Quelles sont les nouvelles, mademoiselle Rousseau ?
- Aucunes traces d'elles dans tout le comté de Crow Wing.
- Hum, je vois.
Il sent sa colère transparaître dans sa voix. La méthode qu'ils ont due employer en désespoir de cause a été qualifiée par Martine de préhistorique. Faire du porte à porte avec leurs photographies pour demander si elles avaient été vues, torturer si besoin. Un vrai travail de fourmi. Mais aucune information n'avait été concluante. Et semer des corps mutilés dans tous l'état allait attirer l'attention des deux femmes. Donc impossible.
- N'ayez crainte, ma chère, nous les retrouverons très bientôt. Samaritain compte bien sur la réussite de son plan. Elles ne resteront pas terrées très longtemps.
- Et si elles étaient déjà retournées à New-York ?
Mais Samaritain a calculé les chances pour cette option comme faible. La machine avait voulu les cacher, qu'elles se reprennent un peu. Shaw est désormais très mentalement perturbée et ne risque pas de passer inaperçue avec ses sautes d'humeur violentes. Et Root ne la laisserait pas, tout comme sa fille. Elles étaient donc ensemble et dans un lieu isolé. Résultat le plus probant, elles étaient encore dans les parages. Le Minnesota est idéal pour leur petite remise à niveau.
- Non, répond Greer, elles sont encore là. En attendant de trouver plus d'indices, continuez vos recherches.
- Très bien.
Et elle raccroche, il allait encore falloir tâtonner. Elle se tourne vers Lambert sans s'occuper de Blackwell. La chambre est encore une fois bien pourrie. Pas un motel ne semblait acceptable dans ce coin.
- Il nous reste quoi comme comté à visiter ? Soupire-t-elle.
- Morrison, répond-t-il.
- On y sera demain, annonce-t-elle.
- On devrait rentrer, soupire Jeff attirant leurs attentions. Ça ne sert à rien.
- Oh, le petit Jeff est fatigué, marmonne-t-elle. Vas-y, tire-toi, personne ne te retient. Et ça me donnera enfin l'occasion de te mettre une balle dans la tête.
Il déglutit et choisit plutôt de se taire. Elle était dingue, pas la peine de la mettre encore plus en rogne.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Après avoir laissé de quoi nourrir Balou pour au moins une semaine (Shaw avait insisté pour qu'il ait assez à manger, bien qu'elles ne partaient que 48 heures), elles se sont retrouvées quelques heures plus tard assises dans un canoë. Shaw seule, et Root dans un second bateau avec sa fille. Root est la seule ayant les deux mains vraiment valides, elle a retiré son atèle avant de partir. Ses doigts ne la font plus souffrir maintenant, et elle rame les deux mains sur sa pagaie double. Shaw est assez habile et manie la sienne avec les deux mains, mais sans forcer sur sa main blessée qu'elle a laissée bloquer dans son atèle. Louisa quant à elle, n'y arrive pas. Elle frappe la surface de l'eau avec sa pagaie simple plus qu'elle ne rame. A une main, elle n'y arrive pas et Ariane prend pitié d'elle en lui soufflant une technique. Elle finit par en agripper le manche du bout des doigts de sa main plâtrée pour mieux la diriger tandis que sa main valide l'agrippe au milieu du manche et la manie avec dextérité et force. Une fois qu'elle y arrive au bout de deux longues heures, elle sourit enfin largement profitant pleinement de l'activité. Elle a arrosé sa mère au début parce qu'elle ne manipulait pas bien sa rame, ensuite juste pour la noyer. Et Root lui a rendu la pareille en riant. Sa mère a soupiré de bien-être quand elle a vu le large sourire de Louisa pleinement concentrée sur son activité et sur le paysage magnifique des falaises ocre rouge plongeant dans le lac sans fin où elles se reflètent. L'interface observe Sameen. Elle est silencieuse mais calme, pas renfermée. Elle semble être en totale contemplation sur le paysage qui s'offre à elle. Juste sereine et Root aussi. La lueur du soleil varie au cours de la journée, et le résultat sur les falaises du lac passe de très beau à magnifique au coucher du soleil. Elles ont ramé toute la journée, Louisa a même fait une sieste dans le bateau à un moment. L'île de leur campement est en vue et Louisa pagaie avec obstination et force.
- Shaw, on fait la course ? propose soudain la petite.
Shaw se tourne vers elle. Louisa a un sourire canaille et hausse les sourcils en signe de défi. Pour toute réponse, Sam lève les yeux au ciel. Mais Root pagaie soudain très vite en la dépassant.
- La dernière sur la plage monte la tente, mon cœur, lance-t-elle comme défi.
Louisa pagaie vite elle aussi en riant. Et Sameen se prête au jeu en accélérant pour les rattraper. Mais Root et Louisa sont en avance et Sam s'avoue vaincue dès qu'elle accoste. Louisa l'arrose mais Sam ne se laisse pas faire et la trempe des pieds à la tête. La petite rit aux éclats et Root les observe amusée. Quand elles s'arrêtent, un timide sourire éclaire le visage de Shaw et elle relève la tête pour croiser le regard de Root.
- Quoi ?
- Heureusement que sur nous trois, tu es la seule adulte responsable !
Shaw ouvre la bouche mais ne trouve rien à répliquer. Comme d'habitude. Root hausse les sourcils et laisse un large sourire amusé s'étaler sur son visage. Shaw attrape un gros sac en toile et passe devant elle pour s'enfoncer dans le sous-bois. Root la suit les yeux. Ariane avait raison, c'était une bonne idée cette sortie. Elle se retourne quand elle entend Louisa traîner difficilement le bateau sur la plage. Elle l'aide à monter les deux embarcations les unes après les autres jusqu'au bout de la plage pour les attacher à un arbre. Puis elles déchargent et montent rejoindre Shaw qui a déjà monté la tente à l'écart des autres campeurs.
Lou s'endort vite, la journée l'a exténuée. Elle n'a même pas demandé la suite de l'histoire de Casse-Noisette. Root a pourtant pris le livre. Lou a refusé de réclamer encore de l'attention au travers d'une histoire. Elle a l'impression de devenir trop collante envers elles. Elles ont besoin de se retrouver et sans elle, elle n'a jamais été un obstacle entre elles. Lou les aime toutes les deux très fort. Et en plus, elle est juste épuisée, elle n'aurait pas tenu deux minutes pour l'histoire. Elle n'a même pas eu la force de monter à un arbre. Elle adore ça pourtant depuis quelques semaines, elle se sent en sécurité là-haut loin du sol, comme si personne ne pouvait plus l'atteindre. Pas même Samaritain. Root la regarde dormir longtemps en replaçant les mèches de ses cheveux derrière ses oreilles. Louisa serre son lapin en peluche dans sa main valide, et sa petite Luciole brillante. Root sourit, elle est trop mignonne. Comment peut-on avoir envie de lui faire du mal ? Comment peut-on être assez abjectes pour faire du mal à une enfant comme elle ? Lou n'a jamais fait de mal à personne. Root sait que c'est injuste, comme ça l'a été pour elle. Elle sait maintenant qu'elle ne méritait pas ce qu'on lui a fait subir enfant. Son sourire glisse et elle ravale un sanglot alors qu'un terrible souvenir lui revient en pleine face. Elle se détourne de sa fille et enroule ses genoux de ses bras. Elle n'avait que 9 ans.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Samantha ? Appelle Katarina.
Elle avait trop mal à la tête et ne pouvait plus se lever mais elle avait perçu la présence de sa fille. Sa petite fille qu'elle aimait tant. Une erreur et une faute impardonnable. Mais pas pour elle. Katarina avait aimé Samantha bien qu'elle lui ait valu une vie de punitions et de souffrances. Mais la petite n'était pas en faute. Et elle est tellement magnifique.
- Samantha ? Appelle-t-elle encore une fois.
Mais la petite reste à la porte accablée de chagrin quand elle voit l'état dans lequel que cette ordure l'a mise.
- Maman, répond-t-elle pourtant en la voyant s'agiter face à son silence.
Katarina se guide au son de sa voix, elle ne voit plus très bien depuis la veille. Et ce mal de tête … Elle aperçoit une forme floue à la porte.
- Viens, murmure-t-elle en agitant doucement sa main.
Samantha entre doucement et la rejoint dans le lit, et sa mère l'enserre dans ses bras. Katarina a eu peur, elle ne l'a pas vue depuis deux longs jours, ils l'avaient encore punie.
- Tu vas bien ?
Pour toute réponse, Samantha se met à pleurer.
- Maman, je suis désolée, c'est ma faute. Je ne voulais pas, je te jure.
- Je sais, lui murmure doucement sa mère en la câlinant. Je sais. Ce n'est pas ta faute.
Pour toute réponse, Samantha sanglote encore plus.
- Chut, tente de la calmer sa mère.
- Je suis désolée.
Katarina sent les larmes couler.
- C'est moi qui aie commis un péché, pas toi, réplique-t-elle. Alors ne sois pas désolée.
Samantha se redresse. C'est assommant ce que sa mère est conditionnée par toute cette folie. Et encore plus assommant qu'elle-même à tout juste neuf ans, ait compris ce qui semblera toujours lui échapper. Elle la regarde sévèrement.
- Pourquoi ? Mais qu'est-ce qu'on a fait de mal pour mériter ça, nom d'un chien ? Pourquoi on est là ?
Katarina aurait pu lui répondre qu'elles étaient là à cause d'elle, à cause d'une erreur, de sa crédulité envers le désir et l'amour que cet homme disait éprouver pour elle. Ou encore à cause de Dieu, du prophète, de la peur de l'enfer et de la damnation éternelle. Mais rien de tout cela n'aurait satisfait sa fille et elle le savait, donc elle s'est tue.
- Avoir un bébé, c'est pas un crime, insiste Samantha comme pour la réveiller de son apathique soumission.
- Mais avoir un enfant en dehors du mariage, c'est un péché mortel, Samantha !
- Tss, lâche-t-elle méprisante. Tous les péchés mortels ne justifient pas un endroit pareil et une vie si horrible.
Mais sa mère ne lui répond pas. Samantha se penche à son oreille.
- Tu veux que je te dise, chuchote-t-elle. Je commettrais n'importe quel péché mortel pour foutre le camp d'ici !
Sa mère a légèrement souri, elle ne l'a pas crue. Elle ne voit en elle qu'un ange. A l'heure actuelle, Root pleure en repensant à ça, elle n'avait pas commis n'importe quel péché mortel, elle les avait tous commis. Si sa mère était encore vivante, elle serait morte de tristesse en sachant cela. Mais ce jour-là, sa mère l'a juste serrée plus fort dans ses bras.
- Je n'irais nulle part, Samantha.
- S'il te plait, la supplie sa fille en repensant à leur dernière tentative. On pourrait …
- Non je ne pourrais pas. Je ne pourrais plus.
Sa fille s'est redressée. Elle a dû mal à entendre, ça n'était que ça.
- Quoi ? murmure-t-elle doucement alors qu'elle ne veut pas comprendre.
Sa mère ne lui répond pas.
- Quoi ? répète-t-elle plus angoissée.
- Je vais mourir, Samantha.
Un silence de mort est tombé sur elles. Samantha a été assommée. Et les mots si simples à comprendre semblaient résonner en écho dans la pièce sans avoir de sens.
- Non, murmure-t-elle enfin tout doucement.
- Si, continue sa mère. Tu vas t'en sortir, ne t'inquiète pas. Tout va bien se passer.
- Non, a répété toujours aussi doucement Samantha d'une voix totalement paniquée maintenant alors que les larmes coulent à flots sur son visage. Je t'en prie, non. Tu vas t'en remettre, tu t'en remets toujours.
- Non, pas cette fois.
- Je t'en supplie, maman, non !
- Ça va aller, Samantha …
- Maman, chuchote la petite en pleurant.
Elle avale sa salive de travers.
- Ne me laisse pas toute seule, maman, je t'en supplie.
- Je veillerai toujours sur toi.
Rien n'avait été plus faux, Root avait été seule. Très seule, toute seule, abandonnée de tous. Personne n'avait veillé sur elle, tout simplement parce qu'il n'avait rien après. Le néant. Et une solitude atroce pour elle.
- Je ne pourrai pas. Je n'y arriverai pas toute seule.
- Tu ne seras jamais seule. Et tu es la personne la plus maligne et la plus intelligente que je connaisse.
- À quoi ça me servira ici ?
- Ne reste pas ici, crache Katarina en se redressant puisant dans une dernière once de force. Tu m'entends, tu dois vivre, ne fais pas comme moi, ne crois pas toute ta vie à un mensonge. Tu n'es pas la pire chose qu'il me soit arrivée. Tu es la meilleure, tu es magnifique. Alors sauve-toi, sois heureuse et ne reviens jamais ici.
- Comment je vais faire ?
- Tu vas t'en sortir. Tu as tant de talents, suis-les et tout ira bien.
Sa vie n'avait été qu'un mensonge, mais pas celle de sa fille. C'était fini le temps où elle était dupe. Elle avait enfin vu nettement sa fille, tout comme elle avait vu nettement la vérité pour la première fois. Samantha était terrifiée et emplie de larmes. Sa mère les lui avait doucement essuyées. Katarina regrettait de ne pas l'avoir sortie de là, de ne pas être partie avec elle. Elle avait eu peur de passer l'éternité en enfer, mais sans savoir que l'enfer, elle y était déjà depuis des années. Samantha devrait fuir, certes seule, mais elle devait fuir à tout prix. Et elles se reverraient un jour. Mais en attendant, elle devait la protéger, chose qu'elle n'avait jamais faite assez bien.
- Jure-le-moi, Samantha.
- Maman …
- Jure-le-moi, lui crie presque sa mère.
Samantha a dégluti. Puis elle a acquiescé.
- Je te le promets.
Soulagée, Katarina a soupiré avant de se rallonger.
- C'est bien.
Samantha s'est assise à côté d'elle et ne lui a pas lâchée sa main.
- Sois courageuse, d'accord ?
La petite a ravalé ses sanglots et a acquiescé.
- Et si je ne m'en sors pas ? Je n'ai rien de spécial.
- Tu es tout sauf ordinaire, Samantha.
Sa fille l'a embrassée sur la joue.
- Je t'aime, maman. Ne t'en va pas. Je t'aime. S'il te plait.
- Moi aussi je t'aime. Pour toujours.
A peine le dernier mot prononcé, Samantha a éclaté en sanglots quand la main qu'elle tenait a cessé de lui serrer les doigts pour mollement retomber sur le matelas. Elle a compris. Sa mère était partie. Injustement.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root essuie d'un revers de la main une larme. Ça faisait des années qu'elle n'avait plus repensé à ça, mais chez Samaritain, elle avait revécu cet instant. Sameen n'avait pas encore dû être appelé pour faire le dosage à ce moment-là car elle avait revécue ce souvenir de manière très fugace et très floue, elle s'était réveillée en proie à de violentes convulsions et ensuite elle avait perdu connaissance quand son cœur avait fait un arrêt. Depuis qu'elle était ici, elle l'avait pleinement revécu dans un cauchemar, juste une nuit. Shaw l'avait consolée à son réveil. Ça n'était arrivé qu'une seule fois. Mais ça suffisait pour que son passé la rattrape. Qu'est-ce qu'elle en avait voulu à sa mère ! Andrea n'avait rien arrangé de ce côté-là. Mais plus simplement, Root en avait voulu à la Terre entière, à l'humanité entière. Et puis avec Ariane, elle avait trouvé la paix sereine, et avec Louisa et Shaw, le bonheur extrême. Elle redresse la tête et observe le feu de camp au loin des autres campeurs qui rient. Des gens tout ce qu'il y a de plus ordinaires qui n'ont pas la moindre petite idée du monde dans lequel ils vivent, ni de la guerre qui s'y déroule. Ils étaient venus les voir plus tôt pour leur proposer de se joindre à eux. Root a juste poliment décliné et le temps de se retourner, Shaw avait déjà tourné les talons et était partie s'isoler. Root observe le sous-bois, elle l'attend depuis quelques heures maintenant et la nuit est tombée. Elle a envie d'être avec elle, mais elle hésite à laisser Louisa si jamais elle se réveille d'un cauchemar …
- Ariane, murmure-t-elle. Tu peux me prévenir si Lou commence à s'agiter ?
- Bien sûr, va la rejoindre, Root, elle est sur la plage.
L'interface se lève. Shaw l'attend assise dans le sable en contre bas où elles ont accosté plus tôt. Root s'assoit à côté d'elle et Shaw pose sa main dans la sienne.
- Elle dort ?
Root acquiesce.
- C'est ma faute tu sais ce qu'il s'est passé pour elle la dernière fois.
Sam ne ressent pas la culpabilité. Elle énonce juste un fait.
- Non, c'est celle de Samaritain.
Shaw ne répond pas.
- J'ai été nulle avec elle. Mais je ne sais pas faire tout ça.
- Tout ça quoi ?
Shaw ne lui répond pas. Un silence s'installe et Root ne le brise pas.
- Je ne suis pas toi.
- Qu'est ce qui s'est passé, Sameen ?
- Elle m'a demandée une histoire. Et après elle m'aurait surement demandée de l'embrasser pour lui souhaiter bonne nuit. Et je ne … je ne sais pas faire tout ça. Je suis nulle. Et quand je le fais, c'est pas moi, c'est pas normal et ça finit mal. Je finis par tout faire foirer.
- Pourquoi Louisa t'a demandée ça ? S'étonne sincèrement Root.
Lou sait pourtant comment est Sameen.
- Qu'est-ce que tu as fait du coup ?
- Je suis juste partie en la plantant là. J'ai pas compris, Root, ce qu'elle ... Enfin j'ai pas compris et je me suis enfuie encore une fois.
- Elle a eu peur, comprend l'interface. Mais merde, où j'étais ?
- Tu dormais, je ne voulais pas te réveiller.
- Ça n'aurait surement rien changé si ça avait été moi, tu sais. Elle passe de mauvaises nuits de toute façon. Avec ou sans histoire, avec ou sans baiser du soir, finit-elle avec un petit coup d'épaule amusé pour la détendre.
Shaw la regarde abattue.
- Root, je ne peux pas faire ça. Lou doit savoir que je ne peux pas. Je l'ai consolée quand on était prisonnière avant que tu te rendes parce qu'il n'y avait que moi, parce que ça me faisait mal de la voir si triste, et parce qu'elle m'avait manquée. Mais je ne peux pas être toi.
Elle marque une pause.
- Je t'ai fait une promesse il y a longtemps. Mais Root, je ne peux plus la tenir. Je ne peux plus m'occuper d'elle. Je ne peux pas l'aimer. Je sais pas comment on fait.
- Bien sûr que si, soupire Root. Tu sais aimer.
- Tu parles, réplique Shaw. Aussi bien qu'une bombe incendiaire. C'est si simple pour tout le monde, si naturel. Comme s'ils avaient tous le mode d'emploi. Mais pas moi.
Root secoue la tête mais ne relève pas.
- Je ne t'ai jamais demandée d'aimer Louisa, bien que tu le fasses quand même. Je t'ai demandée si tu pouvais prendre soin d'elle et t'en occuper s'il m'arrivait quelque chose. Veiller à ce qu'elle aille bien en somme, à ce qu'elle ne manque de rien. Pour ce qui est de l'aimer, c'est mon boulot, pas le tien. Alors ne t'en fais pas, tu n'as pas rompu ta promesse ce fameux soir.
- Oui mais si elle …
- Laisse-lui du temps, Shaw, la coupe Root. Elle a eu peur, elle a perdu tous ses repères. Elle commence à reprendre pied. Ça va s'arranger. Lou n'attend pas de toi à ce que tu sois une mère. C'est moi sa mère et elle le sait. Et si tu la trouves trop collante, trop expressive avec toi, tu as toujours su l'envoyer sur les roses pour lui faire comprendre.
- Ouais mais enfin là, excuse-moi, vue tout ce qu'elle a traversé, je n'ai pas très envie de la remballer pour qu'elle se mette à chialer.
- Tu la sous-estimes bien trop, Shaw. Lou est forte, elle ne pleurera pas pour ça. Elle te connaît. Si tu ne changes pas ton comportement avec elle, si tu continues à faire comme avant, elle ne t'en demandera pas plus. Mais depuis qu'on est arrivées ici, tu es différente avec Louisa. Tu montres plus facilement ton attachement envers elle.
Shaw ouvre la bouche pour protester. C'était la meilleure celle-là, qu'on lui reproche de trop montrer son attachement envers quelqu'un.
- C'est pas une critique, Shaw, la coupe Root. Mais ne t'étonne pas après que Lou change d'attitude envers toi.
- En quoi j'ai été trop expressive avec Louisa ?
Root penche la tête en souriant.
- Depuis quand tu construis des boussoles Shaw ?
- Ça n'a rien à voir.
- Et depuis quand tu t'amuses à l'arroser dans un lac ?
- …
Sam souffle excédée en détournant le regard.
- Tu as changé, Sameen. Avec elle, tu n'es plus pareille.
- Rien n'est plus pareil, soupire Shaw en baissant la tête de dépit.
Root resserre sa prise sur sa main et Shaw la regarde à nouveau.
- Je ne sais pas si c'est pas plus mal, Sameen. Mais on n'a pas le choix, il faudra juste qu'on trouve un nouvel équilibre toutes les trois. Mais Louisa ne te demandera pas trop, dis-lui quand elle est chiante et c'est tout.
Elle s'allonge sur le sable et Shaw la regarde un instant. Puis soudain, elle s'allonge contre elle et dépose un baiser sur ses lèvres. Elle se redresse déjà vivement se maudissant pour cet accès de tendresse, elle en a marre d'allumer son désir pour ensuite ne rien pouvoir en faire. Elle est prête à s'enfuir mais Root la retient en enroulant ses bras autour de son buste et elle la tire vers elle pour l'embrasser de nouveau. Shaw sourit dans le baiser et passe une jambe au-dessus d'elle. Elle lui encadre le visage de ses deux mains et finit par lâcher ses lèvres pour lui mordiller l'oreille. Root soupire de plaisir, elle voudrait tant et rien de plus à la fois. Shaw s'arrête soudain encore une fois. Elle est sur le point de se relever pour s'enfuir pour de bon, s'en voulant d'être si gourde, mais Root la retient toujours.
- Reste avec moi.
Shaw la regarde un instant puis elle s'installe contre elle et elles s'endorment ainsi.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Lou ouvre les yeux au chant des oiseaux. Elle est éblouie par le soleil qui passe à travers la toile. Elle s'étire en grognant, elle a bien dormi. Sans cauchemar, sans pleurs, sans peur, sans maman … Sans maman. La gamine se redresse. Ni Shaw, ni sa mère ne sont là. Elle fronce les sourcils, elles sont déjà debout peut-être. Elle fait glisser la fermeture de la tente et sort dans l'air frais du matin. Le ciel est bleu, ça va encore être une belle journée. Louisa sourit, elle adore la nature, la forêt, la liberté tout simplement. Depuis quelques semaines, elle renoue peu à peu avec ce sentiment qu'elle ressentait en vivant à New-York. Les buildings ou les arbres qu'importe tant que cela permet l'ascension, elle adore cette sensation de se retrouver petite au milieu de l'immensité si propre pour se cacher, et disparaître.
Elles ne sont pas là, elle fronce les sourcils.
- Ariane ? Où elles sont ?
- Oh ben elles t'ont peut-être abandonnée, suppose ironiquement Ariane
- Ah, ah très drôle, réplique Louisa sarcastique.
- Il est encore très tôt, Louisa, rendors-toi.
- J'ai plus sommeil, ronchonne la gamine en baillant.
Elle marque une pause.
- On fait un jeu ? propose gaiment la petite.
- Bien sûr. Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse ?
- Euh …
- Ta mère a pris un ordinateur, tu veux coder un peu avec moi ?
- Oh ouais, s'exclame la petite. Mais je suis lente en ce moment et …
" Pas assez douée " finit-elle pour elle-même. Samaritain l'avait laissée faire ce jour-là, pour la tablette puis pour les caméras dans la chambre froide. Tout ça avait été trop facile, et Lou s'était fait berner. Elle avait encore beaucoup à apprendre. C'était le moment.
- Pas grave, on a du temps devant nous. Si tu en as marre, tu me le dis, on arrêtera.
- Ok, dit Lou en sortant l'ordinateur que Root a emporté. On travaille sur quoi ?
- Tu saurais pirater les services de police du comté ?
- J'avais réussi à New-York avant que …
Elle ne finit pas.
- Bon, on s'y met alors, lui dit Ariane pour passer son trouble qu'elle a bien identifié.
Elle peut le faire seule mais elle sait que Lou aime coder, elle aime se prouver qu'elle peut le faire car c'est dur et donc extrêmement valorisant. Et ça pourra toujours lui servir dans leur situation. Plus elle sera douée, plus elle aura une chance de s'en sortir par la suite. Mais même avec ça, Lou restait trop vulnérable.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Sam est réveillée par le bruit doux des vagues. Tout est calme. Apaisant. Oui c'est ça, réalise Shaw, elle est apaisée. Elle a senti Root contre elle, bien avant d'ouvrir les yeux. Elle a senti son odeur, sa respiration calme lui indiquant qu'elle dormait. Elles avaient besoin l'une de l'autre mais Shaw savait aussi qu'en faisant ça, elle se montrait vulnérable. Et la dernière fois, ça lui avait été fatal. Bien sûr avec Root, elle voudrait penser qu'il n'en sera pas de même. Mais Shaw sait qu'elle lui fait du mal. Dans l'autre sens, c'est différent, Root pourrait déverser sa peine sur elle que Shaw ne serait pas bousillée en mille morceaux. Car la peine de Root ne la concerne pas elle, ni elles deux, ça ne concerne que son passé. Mais ce que Shaw a à lui dire … Elle n'arrête pas de retourner la question encore et encore, ça la rend folle. Comment va-t-elle réagir ? Root gémit dans son sommeil et colle sa joue dans la paume de la main de Shaw. Et Sam sourit en coin, Root est si forte et si vulnérable à la fois. Alors comment elle allait le prendre ?
L'interface ouvre les yeux et la voit l'observer d'une manière bien trop pensive.
- Bonjour mon cœur, gémit-elle en baillant. Bien dormi ?
Sameen hausse les épaules. Son estomac grogne et Root sourit avant de se lever.
- Petit déjeuner ?
- Je te rejoins, j'aimerais …
Elle ne finit pas mais Root comprend. Elle veut être seule.
- Je te fais du café, murmure-t-elle avant de s'éloigner.
Shaw l'entend remonter vers la tente. Ce week-end était sympa en fin de compte. Pas angoissant, ni stressant. Elle sourit en se disant qu'elles ont toujours raison et que ça fait vraiment et gentiment chier.
- Ariane ?
- Oui, Shaw ?
- Merci.
Et elle remonte. Ariane comprend qu'elle veut lui dire ainsi qu'elle la pardonne.
Shaw se serre une tasse de café alors que Root est assise dans la tente et parle à Louisa qui est sur un ordinateur. Elle fronce les sourcils. Tss, Root et la technologie. Jamais sans un téléphone ou un ordinateur, quand c'est pas les deux à la fois. Même ici dans ce lieu perdu. En pleine nature.
- C'est bien, la félicite Root.
- Non je suis lente.
- Mais non, prends confiance en toi.
- J'étais pas prête pour affronter Samaritain.
Root ne répond pas. Elle se mord les lèvres, elle avait fait de son mieux pour préparer Louisa. En vain. Elle ferme le couvercle de l'ordinateur.
- Il m'a battue à plate couture, soupire Louisa abattue.
- Il est minable, Louisa, crache Root avec colère. Tu vaux des milliards de fois plus que lui.
- Mais je ne suis pas douée comme toi.
Et Lou se tait. Elle a enfin avoué ce que tout le monde savait déjà. Elles sont deux super-women, et elle, eh bien … Elle n'est qu'une petite fille de six ans.
- Quand j'avais six ans, je ne savais même pas lire, je ne savais pas ce qu'était un ordinateur, ni que les ordinateurs existaient en fait. Alors crois-tu que je savais coder ?
Louisa ouvre grand la bouche de surprise. Elle a du mal à y croire, mais sa mère ne lui ment pas.
- Ce que je veux te dire c'est ce que tu as le temps d'apprendre, ne te mets pas la pression avec Samaritain.
Shaw ne dit rien. Mais ont-elles vraiment le temps ?
- Plus important que de coder pour le virtuel, tu dois savoir te débrouiller dans le monde réel, murmure-t-elle enfin pour changer de sujet. Dans tous les espaces du monde réel.
Lou fronce les sourcils en finissant son verre de lait.
- Tu as mis ton maillot de bain ? L'éclaire Shaw.
La gamine sourit à pleine dents et part s'habiller. Shaw évite soigneusement de regarder Root qui l'observe en souriant. Qu'est-ce qu'elle disait déjà ? Ah oui, elle avait changé avec Louisa, mais ça n'était peut-être pas en mal.
Lou coule à pic et se débat comme une folle en battant des bras et des pieds. Elle n'arrive pas à ouvrir les yeux dans l'eau, ni à remonter, et encore moins à respirer. Elle ouvre la bouche pour crier à l'aide dans l'eau mais seules des bulles sortent. Soudain une puissante force l'agrippe et la tire et elle respire soudain.
- Mais t'es folle ou conne ? Crache Shaw.
Lou crache un peu d'eau en riant. Elle voit sa mère arriver en courant. Ariane les a prévenues.
- Elle va bien ? S'inquiète-t-elle.
- Ça va, répond Lou en crachant encore de l'eau. J'ai pas eu besoin de Sam pour me noyer en fin de compte, j'ai bien failli y arriver toute seule.
- Mais pourquoi tu ne m'as pas attendu, peste Shaw avec colère. Tu es devenue inconsciente ou quoi ? Je t'ai dit que j'arrivais.
- J'ai juste voulu essayer toute seule. Je me suis dit que ce serait pas si difficile que ça.
Sameen la ramène sur la plage pendant qu'elle finit son explication. Et sa mère se précipite pour la serrer dans ses bras.
- Je vais bien, maman, je t'assure.
Elle se tourne pour voir Shaw furieuse la fusiller du regard.
- Je ne peux rien t'apprendre, crache-t-elle avec colère.
- Mais …
- Va te faire voir, Louisa Groves.
Elle tourne déjà les talons. Mais Lou refuse de s'avouer ainsi vaincue, elle sait qu'elle a fait une erreur. Comme la dernière fois.
- Je suis désolée. Shaw, attends. S'il te plait.
Mais Sameen ne se retourne pas et s'éloigne à grands pas.
- C'était ma faute si je me suis fait attraper et si après ils ont eu maman.
La phrase est sortie d'un coup. Root ouvre grand les yeux et la bouche, et Sam s'arrête nette sans se retourner. Louisa déglutit mais elle continue.
- J'ai été repérée au Washington Park parce que j'y suis retournée pour faire un stupide dessin et un agent m'y attendait.
Sam se retourne et sur son visage, Lou voit qu'elle est encore plus furieuse. Pourtant la gamine ne recule pas.
- Maman avait un numéro à sauver et j'avais rendez-vous chez le médecin parce qu'elle était inquiète, on venait de découvrir mon truc. Elle m'a laissée l'adresse pour que je l'y rejoigne parce que sinon on n'y serait jamais à l'heure, bégaie Lou alors que Shaw s'approche d'elle lentement pas à pas, l'air vraiment menaçant.
Et tout s'embrouille chez Lou.
- Je … C'était mon parc préféré, bredouille-t-elle. J'ai été stupide et je me suis fait avoir.
Sameen est maintenant devant elle et s'agenouille pour se mettre à son niveau et Lou a envie de s'enfuir en courant devant son regard brulant de colère.
- J'ai fait une erreur, Shaw. Et moi j'en fais beaucoup. J'en fais trop. Mais je suis prête à apprendre, à être sage, à ne plus en faire, à être moins stupide, à obéir, à …
Elle s'arrête incapable de finir. Elle ferme les yeux pour ne plus voir la déception chez elle. Root pince les lèvres et secoue la tête, Lou ne peut pas changer, elle est nature, elle aime la liberté, son indépendance. Elle peut apprendre, être plus prudente mais elle ne peut pas devenir une petite chose sage et tranquille. La petite attend ce qui lui semble être un très long moment et elle ouvre les yeux quand elle sent la main douce de sa mère lui caresser la joue. Sauf que ce n'est pas Root, c'est Shaw.
- Les gens font des erreurs, Lou, murmure soudain Shaw en la regardant sans plus aucune colère maintenant. On en fait tous.
Elle retire vivement sa main quand elle voit ce qu'elle fait, mais ni Lou, ni Root ne font de commentaires. Sam soupire en secouant la tête.
- Ecoute, reprend-t-elle. On ne te demande pas d'être quelqu'un d'autre parce que Samaritain existe. Mais tu dois apprendre à réfléchir et à ne pas foncer tête baissée. Analyse ton environnement, la situation.
Elle se relève et regarde Root avec une pointe de reproche. L'interface fronce les sourcils.
- Et toi, tu l'as laissée toute seule dans New-York ? T'aurais jamais fait ça !
- Elle a pas eu le choix, la défend Lou. Et c'était ma faute, c'est moi qui aie décidé d'aller au parc, maman n'aurait jamais voulu et je le savais. Je devais juste aller chez le médecin. C'était pas sa …
- C'était ma faute, la coupe Root sans quitter Shaw des yeux alors que cette dernière la regarde toujours. Je l'ai laissée seule, j'ai fait une erreur. Je pensais que ça irait, que sa couverture était solide, que c'était pas pour longtemps, que … Je pourrais te donner toutes les bonnes excuses du monde qui me sont passées par la tête mais aucune n'est valable. C'est juste que parfois, je ne vois pas en elle une enfant ordinaire, je la vois si douée. Et j'ai minimisé le danger.
Léger silence s'installe.
- Merde, crache Shaw en secouant la tête. Mais qui je suis pour te juger, pour vous juger toutes les deux ?
Elle se redresse et perd son regard sur le lac. Root la regarde un instant. Puis elle se tourne vers Louisa qui semble en totale contemplation de ses pieds.
- Bon, soupire Root. On nage ou on rame tout de suite ?
Mais aucune des deux filles ne bouge, ni ne lui répond. Root a soudain envie de rire. Elles sont toutes les deux si … enfin tellement … Root fronce les sourcils. "Uniques". Oui c'est ça, elles sont uniques. Et à trois, même seules contre le monde entier, rien ne peut les arrêter. Alors Root se baisse et les arrose soudain abondamment. Louisa relève vivement la tête et rit aux éclats de surprise avant de lui rendre la pareille. Shaw souffle un instant de se retrouver tremper une seconde fois, puis elle voit les deux qui rient comme des idiotes.
- Ah, hurle Louisa en riant alors que Root la submerge d'eau. Shaw, au secours !
Et Sameen sourit en coin avant de la rejoindre dans l'eau sans enlever son short ni son tee-shirt bien qu'elle ait son maillot de bain en dessous. De toute façon, mouillée pour mouillée … Et à deux, elles se vengent de Root en l'arrosant encore et encore mais Root ne s'avoue pas vaincue et résiste avec abnégation. Jusqu'à ce que Shaw s'approche d'elle et lui fauche les jambes pour l'attraper à bras le corps et la jeter entièrement dans l'eau. Elle la coule et la remonte à la surface plusieurs fois d'affilé jusqu'à ce que Root demande grâce en riant et en crachant de l'eau.
- Eh moi alors ? murmure une petite voix.
Shaw se retourne et Louisa est admirative du sourire qu'elle lui envoie. Shaw est si belle quand elle sourit et Louisa ne se souvient pas de la dernière fois qu'elle a souri. Et la gamine reste un moment la bouche ouverte de surprise devant son air, puis elle lui renvoie son sourire.
- C'est vrai que je t'avais promis une leçon de natation, concède Shaw. Mais que veux-tu, ta mère m'a distraite.
Root se relève dans l'eau en riant.
- Oui, je suis très douée pour ça, mon cœur, sourit-elle en sortant de l'eau non sans la gratifier d'un baiser dans le cou.
Shaw lève les yeux au ciel et se tourne vers Lou. Elle la maintient à la surface alors qu'elle l'entraine là où elle n'a pas pied. Louisa déglutit mal et Shaw se stoppe en la regardant bien dans les yeux.
- Bon, lui dit-elle. Tu as confiance en moi ?
Lou acquiesce.
- Totalement confiance ? Insiste Shaw.
- Oui.
Sam sourit.
- Tu sais c'est normal d'avoir peur.
- Je n'ai pas peur, lui assure Louisa le plus sérieusement du monde.
Sam lui sourit et l'enjoint à s'allonger sur le dos. Lou fronce les sourcils mais Shaw ne la lâche pas des yeux et la gamine s'exécute. Sam lui maintient la nuque d'une main tandis que l'autre se trouve dans le bas de son dos.
- Ça va ?
Lou lui répond avec un large sourire.
- Bon, je vais te lâcher.
Louisa déglutit mais ne se plaint pas.
- Prête ?
Lou cligne une fois des yeux et serre les dents. Et Shaw la lâche doucement et lève ses mains en l'air. La petite prend une profonde inspiration prête à se retenir de respirer alors qu'elle est certaine de couler. Mais elle reste à la surface. Ses jambes coulent un peu mais la tête et le tronc restent à la surface faisant passer son corps d'une position horizontale à verticale. Root s'est assise sur la plage et observe la scène sans rien dire, juste attentive.
- Tu vois, tu flottes, murmure Shaw.
Et la gamine sourit. Sameen lui agrippe les épaules et la balade doucement dans l'eau en la tirant. Sam continue jusqu'à ce que la petite décontracte chaque muscle de son corps. Quand elle la voit fermer les yeux un petit sourire aux lèvres, Shaw sait qu'elle a gagné. Elle est en confiance. Shaw sait qu'on l'observe et se tourne vers Root qui lui sourit et lui fait un clin d'œil avant de se lever pour aller préparer leurs affaires.
- Bon, murmure Sameen en redressant Louisa. C'est bien.
- Merci, réplique fièrement Lou.
Sam la ramène là où elle a pied et lui fait plonger la tête sous l'eau tout en soufflant le plus de bulles possible et Lou se prête au jeu en riant. Lou barbotte dans l'eau pendant une bonne heure et Shaw reçoit soudain un drôle de message.
- Tu peux préciser ? S'agace-t-elle.
Lou n'entend pas la réponse d'Ariane. Elle replonge sous l'eau en mode sous-marin.
- Fais chier, entend-t-elle Shaw râler.
Elle la tire pour la ramener à la surface.
- On y va, décide Shaw.
- Mais …
- On y va, claque Shaw. Ta mère a fini de ranger et il faut qu'on rentre. Balou nous attend.
La petite qui avait pris une moue boudeuse prend soudain un air joyeux. Et elle sort se rhabiller, Sameen sur ses talons.
- Maman, tu as vu comment j'ai flotté tout à l'heure ? demande Louisa toute fière une demi-heure plus tard alors qu'elles rament dans le canoë.
- Oui j'ai vu, tu t'es débrouillée comme un chef.
Lou fronce les sourcils en réfléchissant.
- Tout le monde flotte dans l'eau ?
- Bien sûr, c'est la poussée d'Archimède.
- Ah, s'étonne Lou sans comprendre. Et alors ?
Root sourit sans cesser de ramer.
- Archimède était un scientifique grec né dans l'Antiquité. Son idée est que tout corps plongé dans un liquide flotte.
Lou réfléchit un instant à la dernière phrase en fronçant les sourcils.
- Mon corps, murmure-t-elle doucement, plongée dans l'eau flotte. Toujours.
- Oui c'est ça.
- Mais ton arme, elle coule ? C'est moins lourd pourtant.
- Oui, c'est vrai, petite futée, rit Root.
- Mais alors Archimède s'est planté.
- Hum, pas tout à fait. Il a dit que tout corps ou objet plongé dans l'eau subissait une force qui le poussait vers le haut. Nous, on flotte, mais l'arme coule. Pourtant dans l'eau, elle sera plus légère et facile à bouger.
- Mais si on pèse, je suis plus lourde que l'arme alors pourquoi je flotte et pas elle ? Insiste Louisa sans comprendre.
- Brillante observation jeune fille. Mais tout dépend de la masse volumique du corps plongé dans le liquide. Mais plus simplement, on flotte parce qu'il y a de l'air enfermé dans notre corps. L'air remonte à la surface et on flotte. Notre corps est moins dense que l'arme, donc on flotte et elle coule.
- Ariane, tu peux me donner une définition de "dense", demande Louisa sans cesser de ramer.
- Un objet est très dense s'il est constitué d'éléments très nombreux et très serré les uns sur les autres, un peu comme quand toi, tu as du mal à fermer une valise parce qu'elle est trop pleine. La valise coulera. Une arme est plus dense que ton corps, car même si elle est moins lourde, son poids est concentré en un petit objet. Donc elle coule.
- Ah, comprend Louisa.
- Je ne comprends pas que tu détestes tant l'école, sourit Root dans son dos, curieuse comme tu es !
- Je préfère que tu m'expliques. Ou quand Ariane m'explique. C'est moins chiant et c'est pas expliqué comme si j'étais débile.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Il réfléchit. Il est furieux, comment Root a-t-elle fait ? Il n'avait pas protégé ses intérêts comme il fallait, il avait encore une fois fait une erreur face à cette femme. Mais quand même dans sa situation actuelle de fugitive, il aurait pensé qu'elle aurait fait profil bas, pas qu'elle l'aurait de nouveau attaqué. Et c'est la seconde fois en plus. Elle n'a pas froid aux yeux, elle continue à le provoquer, à lui montrer qu'au jeu du plus fort, elle est de taille à rivaliser contre lui. L'attaque a été si sournoise, si calme. Tout en douceur. Root serait définitivement parfaite si elle était à son service, d'une efficacité redoutable. Tout avait disparu, et sans laisser de trace bien sûr, il avait cherché pourtant. Et maintenant, il se retrouve dans une situation très délicate. Comment financer ses opérations particulières ? Le gouvernement américain ne lui fournit pas assez d'argent et demander une augmentation de budget serait très dangereux. Control aurait des soupçons et si elle commence à chercher, à parler de ce qu'elle pourrait trouver … C'était délicat.
Il sélectionne une bonne option. Il avait monté ce plan des mois avant la capture de Root quand elle avait commencé à amasser son argent. Une quantité phénoménale. Puis il avait attrapé Root et l'avait obligée à rendre ce qu'elle avait dérobé, et ce plan avait été laissé en suspens. Mais désormais, ça aurait non seulement l'avantage de régler son problème immédiat de finance, mais aussi celui d'attirer leur attention et de les faire sortir de leur tanière.
De plus, il élargirait sa main mise. Pourquoi ne se contenter que des Etats-Unis d'Amérique après tout quand on avait la puissance qu'il a ? Il pouvait avoir ce qu'il voulait. Il allait montrer à Louisa comme c'est facile pour lui. Il allait juste donner un coup de pied dans la fourmilière humaine, lui montrer comment il pouvait tout remanier à sa guise. Et quand Louisa verrait qu'il peut lui offrir le monde, comment pourrait-elle lui résister ?
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Ariane avait senti ou perçu, elle ne savait pas trop en fait, en tout cas elle avait deviné la colère de leur ennemi. Et ça avait été jouissif pour elle, il avait compris qu'il avait perdu cette première manche. C'était une demi-heure après le départ des filles pour le week-end qu'elle leur avait organisé. C'était leur récompense à elles, et la sienne aussi de pouvoir ainsi leur faire plaisir. Mais elle avait senti cette sourde colère de la part de Samaritain à travers son silence, son inaction. Et surtout elle avait reconnu son ombre derrière les dernières nouvelles internationales. Elle sentait l'orage arriver et elle n'avait pas crié victoire trop tôt. Et c'est pour ça qu'elle n'avait pas dit aux filles ce qu'elle avait fait. Elle voulait voir plus loin dans cette partie. Elle a attaqué, et seule, sans rien laissé. Il a dû comprendre que c'est elle et pas son interface. Non ? Root aime le narguer en signant son œuvre de son nom. Ariane ne nargue pas, elle n'a aucunement l'intention de rire. Elle avait pensé à signer d'un long fil d'or, mais il n'y aurait rien compris, et elle n'irait surement pas partager avec lui le plus beau cadeau qu'on lui ait fait. De plus ne pas lui donner d'indices, ni d'indictions devait l'avoir rendu furieux. A se vanter, elle commettrait peut-être l'erreur de se laisser emporter par sa colère contre lui et de lui en apprendre trop sur elle, sur sa nouvelle condition. Elle reste prudente dans cette victoire. Samaritain devait continuer de la sous-estimer.
Elle pressentait sa fureur et elle ne voulait pas crier victoire trop tôt ce jour-là. Elle avait eu raison, il ne s'était pas laissé faire. Il avait riposté dès le lendemain. Elle sentait que c'était lui mais elle ne comprenait pas pourquoi il faisait ça. Quel était son but ? C'était étrange, perturbant et angoissant jugea même Ariane. Elle avait demandé aux filles de rentrer lors de la seconde matinée, il était temps de toute façon. Elle leur avait juste dit qu'il y avait du nouveau mais qu'elle n'était pas sûre et qu'elle voulait leur avis. Shaw avait soufflé d'exaspération devant tant de secrets et ce manque d'indication et de précision. Root avait eu le même message alors qu'elle rangeait les affaires, elle avait juste confirmé leur départ et leur heure de retour en soirée.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Le retour à la maison a été calme, ou du moins au début. Louisa a directement été se coucher. Root ne ferme plus la porte de sa chambre, Lou ne supporte plus d'être enfermée, elle se sent mal, seule, opprimée, ça l'angoisse. Alors Root laisse ouvert désormais et ça va mieux. Enfin le plus souvent. Mais même ainsi, elle a parfois encore trop peur. Ce fut le cas cette fois.
Root vient de la border et tourne déjà les talons.
- Maman, la rappelle Louisa.
- Hum, murmure Root interrogative en s'arrêtant.
Pour toute réponse, la petite lui tend Luciole. Root sourit et revient sur ses pas et place l'objet pendant une bonne minute devant la lampe du plafond. Puis elle lui tend et éteint la lumière.
- Maman, rappelle Lou angoissée.
- Quoi ?
Root ne voit pas ce qu'elle peut encore vouloir. Elle l'a embrassée, lui a donné son lapin et sa luciole.
- Il fait trop noir, soupire la petite.
Root acquiesce et allume la lumière dans le couloir. La lumière filtre dans la chambre et Lou se rallonge soulagée.
- Ça va mieux comme ça ?
- Ouais.
- Bonne nuit.
Elle est redescendue dans le salon pour trouver une Sameen très en colère en train de faire les cent pas dans la pièce, plongée dans une discussion houleuse avec Ariane.
- Comment ça tu ne sais pas ? S'agace Shaw en se rongeant les ongles. Mais tu sers à quoi bordel ?
Root n'entend pas la réponse d'Ariane.
- Et alors ? Enrage Shaw en haussant le ton.
Root a froncé les sourcils sans comprendre leur échange. En revenant, elle s'était d'abord occupée de sa fille. A peine rentrées dans le salon, Ariane leur avait juste dit d'allumer la télévision sur la chaîne des informations. Les nouvelles y passaient en boucle toute la journée. Et Shaw a obéi.
Alors Root se tourne vers l'écran toujours allumé. Elle obstrue Sam et ses paroles de colère de son champ visuel et auditif. Et elle monte le volume pour entendre la journaliste.
- Et l'on vous rappelle cette information selon laquelle des papiers d'identité russes auraient été trouvés dans les affaires d'Alian Boquay. Une carte d'identité et un passeport au nom de Fiodor Tolodia. Alian Boquay, nous le rappelons, est l'auteur de la tuerie ayant eu lieu à Worcester dans le Massachussetts dans la nuit du 9 au 10 juin dans le Dive Bar.
Root fronce les sourcils, elle n'est pas au courant de ça. Elle s'était rendue à Samaritain la veille. Coïncidence ? Elle y réfléchira plus tard, elle se concentre sur la suite de ce que dit la présentatrice.
- Le gouvernement russe nie toute implication. Les documents sont en cours d'authentification quant à leur véracité. D'après une source anonyme, ils auraient pourtant été émis par le consulat général de Russie de New-York. Mais rien ne peut confirmer une telle théorie pour le moment et les autorités restent très prudentes, démentant fermement une fuite provenant de leurs services, et mettant en garde la population sur, et je cite les termes de l'agent du FBI Michael Ghrubber en charge de cette enquête, " la propagation d'une possible rumeur malveillante veillant à réveiller la théorie d'un complot russe ". Fin de citation. Il n'en reste pas moins que si la véracité de ces papiers est prouvée, l'identité d'Alian Boquay pourrait être définitivement remise en question. Rappelons en effet que cet homme a été identifié grâce au permis de conduire que l'on a retrouvé sur lui et dont on sait aujourd'hui qu'il s'agit d'un faux. Aucun autre document, ni aucune personne n'a à ce jour pu déterminer l'identité de ce tueur. L'enquête est toujours en cours sur ce drame et les divulgations de cette source anonyme restent à confirmer. Dans le reste de l'actualité, la commission de l'Union Européenne a …
La suite ne l'intéresse pas. Root sait que c'est cette information là qu'elle devait entendre. Rien d'alarmant en surface, un truc banal d'une enquête policière en cours. Mais tout comme Ariane, Root sent la main de Samaritain. Il manipule à travers la presse une action ayant eu lieu il y a pratiquement deux mois maintenant.
- Une source anonyme, tu parles ! Crache Shaw avec haine. C'est lui. C'est sûr que c'est lui.
Root ne répond pas, elle sort son ordinateur de son sac et s'assoit dans le canapé devant la télévision qui diffuse déjà d'autres informations. Et elle pianote sur son ordinateur pour avoir des informations sur cet événement. Shaw le regarde faire et se calme un peu comme si le bruit du clavier l'apaisait légèrement.
- Mais pourquoi ? Reprend-t-elle au bout de quelques minutes. Pourquoi maintenant ?
- Samaritain en a peut-être assez d'attendre pour vous trouver et il espère vous faire sortir plus facilement de votre cachette en vous attirant sur une mission, propose Ariane.
- Il n'y a pas que ça. Il aurait pu utiliser cette stratégie il y a des semaines. Pourquoi maintenant ? S'énerve Sam.
- …
- Ariane, s'empourpre Shaw de colère, pourquoi maintenant ?
- Je ne peux pas te le dire, Sameen, je veux être certaine que c'est sécurisé, que le succès est complet avant de crier victoire.
- Putain, mais c'est toi qui ne nous fais pas confiance en fait.
- Bien sûr que si, mais je veux vous faire une sorte de surprise.
- J'ai eu assez de surprises pour toute une vie.
Shaw regarde de nouveau l'écran de télévision.
- Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça n'a même pas de sens cette histoire, c'est tout sauf crédible !
- Je suis tout à fait d'accord avec toi, mon cœur, répond Root en lui montrant son écran d'ordinateur. Ce type n'a jamais foutu les pieds en Russie de toute sa vie. Il n'a eu aucun contact avec des personnes d'origine russe ou de nationalité russe. Samaritain veut attirer notre attention.
Shaw observe la photographie du type et lie rapidement l'article. Un meurtre de masse dans un bar. Le type est mort, abattu par la police. Onze décès. Un massacre. Rien sur la Russie.
- Pourquoi tu n'as pas sorti son numéro, Ariane ?
- John était à New-York et …
- Y a pas que New-York pour les crimes prémédités, la coupe Shaw.
- … et il me cherchait, finit Root à la place d'Ariane sans relever la véracité de ce que vient d'affirmer Shaw.
- Oui, confirme Ariane en devinant que Root vient de comprendre pourquoi John n'a pas pu s'occuper de ce numéro alors qu'elle venait de l'assommer et de se rendre à Samaritain.
- Ça ne change rien, continue Sameen toujours aussi furieuse. Il faudrait voir à embaucher pour être sur tous les fronts. Samaritain a des milliers de personnes à son serv…
- Je ne veux pas être comme Samaritain, réplique Ariane d'un ton froid sans appel.
Sameen se tait un court instant. Elle voit Root pincer les lèvres.
- Non, je sais, reprend-t-elle sèchement. Mais parfois j'ai l'impression que nous ne sommes qu'une poignée de fourmis nous battant contre un géant d'acier.
- Tu ne me fais pas confiance, Sameen.
Cette dernière lâche un rire méprisant.
- Je me demande bien pourquoi, tiens !
- Sam, claque Root. Arrête. On rentre dans son jeu en faisant ça. Ne le laisse pas nous diviser.
- Comme si c'était pas déjà fait, crache Shaw. Toi et moi, on n'arrive pas à se parler, Ariane est toujours bonne à rien et ne peut pas nous aider face à Samaritain, Harold est un abruti à côté de ses pompes et, John et Lionel n'ont pas l'air de réaliser qu'on est parti dans le mur ! Et bien que Louisa soit encore au pays magique des rêves bleus, elle ne va pas tarder à en sortir.
- Assez, l'arrête Root.
Sam se tait nette, elle a le souffle encore court à cause de sa soudaine colère, elle n'a pas réussi à la retenir cette fois, la bile de sa rage est sortie brulant tout sur son passage comme un poison. Shaw sait qu'elle a encore une fois franchi une ligne invisible. Root n'a même pas crié, son ton est froid, calme, sans appel. Et ça l'apaise qu'elle lui oppose ça à sa fureur. Elle comprend aussi que sans Root, sa colère aurait éclaté en haine, et qu'elle aurait de nouveau explosé. Elle souffle un bon coup et sent la honte l'envahir.
L'interface s'approche d'elle et lui caresse la joue tendrement, Shaw baisse les yeux avec un air penaud qui lui est très étrange. Elle regrette d'avoir dérapée. Root lui relève la tête et lui sourit.
- Tu as le droit d'être en colère.
- Non, je … Pardon … C'était nul, je …
Root la fait taire en posant ses lèvres sur les siennes. Shaw réfléchit un instant mais Root approfondit le baiser et elle finit par lâcher prise et s'y perdre. Root l'interrompt et la regarde dans les yeux.
- Tu vois, lui dit-elle, tu progresses. Fais-toi confiance, on va y arriver.
- Hum, marmonne Sam dubitative.
Elle se tourne vers l'écran de l'ordinateur. Qui était ce Alian Boquay ?
- Ariane, appelle-t-elle plus posément.
- Oui, Sameen ?
- Il travaillait pour Samaritain ?
- Non, mais Samaritain a numériquement puis physiquement fait disparaître cet homme. Après qu'il l'ait embauché ou pas pour mettre au point cette tuerie importe peu, il est déjà mort.
- Tu aurais pu faire quelque chose, n'importe quoi ?
- Non, je n'avais pas de libre arbitre à ce moment-là. Son numéro est sorti comme je le transmets habituellement mais c'était trop tard. Ça n'était pas suffisant.
- Ça n'était pas Samaritain, murmure Root, c'était juste un détraqué ?
- Oui, des messages de haine ont été postés de sa part quelques jours avant de le massacre et il a acheté une arme. Mais encore une fois, toutes les preuves de ces actes ont disparu. Je les connais parce que c'est en analysant ces derniers que j'ai sorti son numéro.
- Mais alors … balbutie Shaw. Mais alors qu'est-ce que c'est que cette histoire de papiers russes ? C'est Samaritain qui a mis ça en scène, n'est-ce pas ?
- A vérifier, mais je pense que c'est lui à 47,68 %, confirme à nouveau Ariane.
- Mais pourquoi bon sang, Ariane ? S'énerve-t-elle à nouveau. Pourquoi ?
- Je n'en sais rien, mais tout est trop net, toutes les traces trop bien effacées, c'est forcément un hackeur très doué qui a fait ça, ou une IA et ça n'est pas moi. Je ne sais pas ce qu'il cherche. En attendant, j'ai un nouveau numéro pour vous à New-York, avec John. Alexander Mech…
- Tu déconnes, crie Shaw de nouveau hors d'elle en lui coupant la parole.
- Sameen, tente de l'apaiser Root. Laisse-la finir.
- Non, crache Shaw. Hors de question de partir dans une mission de merde pour sauver encore une fois la veuve et l'orphelin, alors que Samaritain prépare on ne sait pas quoi ! Ce sera sans moi.
- Sameen, tente de la calmer Ariane, je sais ce que je fais. Alexander Mechkov est …
- Je me fous de qui est cet abruti, la coupe à nouveau Shaw. Et d'abord, pourquoi tu nous sors son numéro, tu es en système ouvert maintenant, non ? Alors dis-nous tout. Maintenant.
- Non, rétorque Ariane.
- Que …, s'étrangle Shaw. Quoi ? Mais pourquoi ?
- Parce que je suis une machine. Toute information pourrait être erronée, on pourrait me tromper. Il est important que ce soit un humain qui cherche et qui prenne les décisions concernant l'avenir d'un autre être humain. Harold l'a voulu ainsi. Je ne peux pas décider qui est coupable ou innocent, qui doit vivre ou mourir en me basant uniquement sur mes calculs et mes statistiques, l'humanité prend en compte trop d'émotions.
- Mais tu te fous de nous. Ça t'éclate de nous laisser dans le noir ? Je ne pars pas dans une mission sans savoir de quoi il retourne en détail. Tu nous caches des informations.
- Non, je vous transmets ce qui est utile au fur et à mesure.
Root fronce les sourcils, c'est très étrange et elle n'y croit pas. Elle pense comprendre les intentions d'Ariane, mais pas Sameen et c'est d'ailleurs le but. Elle s'embrase de colère contre Ariane.
- Alors pourquoi tu nous sors son numéro ?
- Il travaille au consulat de Russie de New-York. C'est de là qu'auraient été émis les documents d'identité retrouvés dans les affaires d'Alian Boquay
- Et alors ? Crache Shaw. On s'en fout, c'est Samaritain, c'est tout ce qui m'intéresse. Qu'est-ce que tu veux qu'on aille foutre là-bas ?
- Retrouver l'agent de Samaritain qui y travaille et qui a créé ces papiers, devine Root pensive.
Shaw se tourne vers elle. Elle a compris que Root va y aller, qu'elle accepte la mission débile de cette idiote d'Ariane. Qu'elle reste accro à sa déesse et à ses devinettes pourries pour la guider lors d'une mission. Mais pour Shaw, c'est non, pas question.
- Oui, confirme Ariane à Root.
Elle est ravie d'avoir une interlocutrice calme à côté de la tempétueuse Shaw. Cette dernière secoue la tête contenant sa colère.
- Il faut partir quand ? reprend Root.
- Demain.
- Tu as affrété un jet ?
- Non, j'ai réservé un voyage en classe économique. Ça concorde plus avec vos identités actuelles.
- Ok, on va …
- Je ne viens pas, annonce sèchement Shaw.
Root s'en doutait, elle lève pourtant un regard triste sur elle, elle va se retrouver sans son soutien. Mais c'est mieux ainsi et elle le sait. Shaw n'est pas prête pour une mission, elle n'est pas en opérationnelle à 100%. Root se garde bien de lui dire, elle ne veut pourtant pas qu'elles se quittent fâcher.
- Sameen, commence-t-elle, …
- C'est non, Root, crache Shaw.
- Et j'accepte ta décision. Tu n'as qu'à m'attendre ici, propose-t-elle.
- Et je fais du tricot, peste-t-elle.
- Tu peux m'aider d'ici.
- Je n'y tiens pas. Tu n'as qu'à te démerder avec ta précieuse boite de conserve. Moi je ne joue plus aux devinettes. Sérieux, j'en ai marre.
Et elle tourne les talons pour monter se coucher. Root décide de la laisser.
- Tu l'as fait exprès ? devine Root une fois Shaw disparue.
Ariane n'a pas l'intention de cacher une quelconque information sur la mission. Pas à elle. Pourtant elle a menti à Shaw en lui sortant son excuse de volonté humaine à respecter. Ce qui est pourri quand on y réfléchit bien car Ariane ressent les émotions, elle pourrait parfaitement décider qui est coupable ou non, qui doit vivre ou mourir. Sauf si elle est aussi hypocrite qu'Harold qui a construit son puissant système et l'a vendu au gouvernement en s'offusquant ensuite des méthodes employées pour stopper les terroristes. La vérité c'est qu'Ariane a peur de cela, de son pouvoir et de ce qu'elle peut en faire.
- Oui.
- Elle est très en colère, observe Root avec un sourire en coin. Contre toi pour une fois.
- Elle va se calmer. Mais c'était la meilleure stratégie à adopter pour qu'elle renonce.
- Pourquoi tu ne veux pas d'elle sur cette mission ?
Root fronce les sourcils contrariée.
- Tu n'as pas confiance en elle ?
- Rien à voir, mais elle a encore besoin de se reposer. Shaw doit se détendre, faire le point, se ressourcer. Ça n'est pas dans la violence et dans l'adrénaline de l'action d'une mission qu'elle y parviendra. Mais si je lui avais dit ça ainsi, tu sais très bien qu'elle n'aurait pas accepté. Elle n'aurait pas été en colère, elle aurait été furieuse.
- Et blessée dans son ego, confirme Root. Je t'adore, merci d'avoir fait ça pour elle.
Root est soulagée en fait, Sameen n'est pas prête pour le terrain et elle le sait, elle pourrait déraper à tout instant. Elle l'aime et elle sait que Shaw la détesterait de savoir ce qu'elle pense de son actuel état. Ariane le sait aussi et c'est pour ça qu'elle avait fait en sorte que Root ne se trouve pas dans la délicate situation d'affronter Sameen pour lui signifier qu'elle ne souhaitait pas sa compagnie pour cette mission. Ariane a gagné sur ce point car Shaw est en colère contre elle et pas contre Root.
- Tu veilleras sur elle, sur elles deux pour moi ?
- Tu en doutes ? Sourit Ariane. Ne t'inquiète pas pour elles, c'est sur toi que je vais particulièrement veiller.
Root acquiesce, la mission ne s'annonçait en effet pas de tout repos. Samaritain devait savoir qu'Ariane allait repérer cette information, qu'elle allait y envoyer des agents. Ses agents, celles qu'il veut tant attraper. Et pourtant ce n'est pas pour elle qu'elle a peur, c'est pour Shaw. Elle est angoissée à l'idée de la laisser seule ici. Elle a l'impression de l'abandonner. Et surtout égoïstement, elle ne veut pas être séparée d'elle.
Ariane a deviné tout ça, elle connait bien trop Root.
- Vous ne serez pas coupées l'une de l'autre, Root. Et je ne prévois pas une mission de plus de deux semaines.
- Hum.
- Shaw doit rester ici, je t'assure. Elle a quelques démons et quelques vérités douloureuses à affronter.
- Qu'est-ce que tu veux dire ? relève Root sur le qui-vive. Quelles vérités douloureuses ?
- Je n'en suis pas sûre, pondère Ariane. Et de toute façon, Sameen me semble à cent mille lieues de cela.
- Mais de quoi tu parles ? marmonne Root sincèrement perdue.
- Je te le dis, je n'en suis pas sûre et cela concerne Sameen avant tout. Je ne peux donc pas en parler avec toi maintenant. Et je ne peux pas lui en parler non plus, le résultat serait catastrophique alors qu'elle commence juste à remonter la pente.
- Cette information dont tu n'es pas sûre, reprend Root. Est-elle importante ?
- Oui mais pas pour le moment. Il est déjà trop tard si mes calculs sont exacts.
- Tu me fais peur, Ariane, s'alarme Root. Sameen est-elle en danger ?
- Non.
- Mais alors …
- Je te le répète, ça n'est pas important pour le moment, et je ne suis sûre de rien. Pouvons-nous en revenir à ta mission ?
- Bon, cède Root en lui faisant confiance. Parle-moi un peu d'Alexander Mechkov.
- Il travaille au consulat de Russie de New-York depuis deux ans. C'est lui qui supervise la création de papier d'identité aux ressortissants russes du pays, si jamais ils les égarent notamment. Root, tu dois savoir que les papiers retrouvés chez Alian Boquay viennent d'être certifiés comme étant authentiques et ils ont bel et bien été émis par ce consulat. Je pense que Samaritain pourrait rendre cette information publique.
- Donc Samaritain a un agent là-bas. Et il y a des chances que ce soit Mechkov.
- Oui, tu dois le démasquer. Sois prudente, s'il est bien un agent de Samaritain, il connait ton visage.
- Ça ne va pas être simple.
- Un paquet t'attendra à l'aéroport. De quoi déguiser qui tu es. Et je me chargerai de duper les caméras.
- Ils seront sur leurs gardes, s'inquiète tout de même Root.
- Samaritain ne reçoit pas la liste non pertinente, Root. Lui, ne met en place que la liste pertinente, la même que celle que je continue de donner au gouvernement bien qu'il ne m'écoute plus. Il ne sait pas qui est notre nouveau numéro, ça j'en suis certaine. Pourtant l'information que Samaritain a lâchée dans les médias est apparue pour nous appâter vers le consulat, mais nous y trouverons aussi des réponses. Ils attendent quelqu'un au consulat mais ils ne savent pas qui attendre. Pourtant je te le répète, sois prudente.
- Ne t'inquiète pas pour moi. Comment j'approche ce charmant Mechkov ? C'est quoi mon personnage cette fois ?
Elle renoue avec l'exaltation d'une nouvelle mission. Si seulement Sameen pouvait être là avec elle, partager ce sentiment et ce moment. Mais Root sait aussi qu'elle aurait été trop inquiète à gérer Shaw et ses démons pour pleinement se concentrer sur sa mission, et au final, elles auraient été toutes les deux en danger.
- Tu gardes l'identité de Susan Playn, agent de sécurité dans le consulat. Tu vas avoir besoin de Balou.
- Ok. Je pars à quelle heure ?
- Cinq heures du matin.
- Bon, je vais faire ça maintenant alors, marmonne-t-elle en pensant totalement à autre chose.
Elle se lève pour aller chercher une surprise qu'elle avait prévue pour Louisa quand elle est allée en ville. Elle pensait la lui donner plus tard, mais sa fille trouverait surement cette séparation douloureuse après tout ce qu'elle avait vécu. Mais Root est un agent d'Ariane, et elle ne peut pas changer ce qu'elle est.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Sameen remue sa colère contre Ariane en tournant en rond dans la chambre. Quelle saleté cette Intelligence Artificielle. Ne rien vouloir lui dire, elle allait surement tout expliquer à Root. Root sa petite protégée, son interface adorée, sa première discipl … Elle s'arrête nette et secoue la tête pour se remettre les idées en place. Elle est stupide, la voilà en train de faire une crise de jalousie comme une enfant de trois ans. Et tout ça pour une mach … Elle s'arrête de nouveau et s'en veut à la seconde. Non, c'est dégueulasse de penser ça, Ariane avait fait beaucoup, elle méritait d'être traitée autrement que comme une machine stupide. Pourtant Shaw lui en veut car là, seule dans la chambre, elle a bien l'impression que l'IA l'a mise à l'écart de cette mission, elle a fait exprès de l'agacer. Ou alors Shaw devient paranoïaque. Ce qui n'est pas non plus exclu, puisqu'elle se considère déjà plus qu'à moitié dingue.
Mais peu importe qu'Ariane ait fait exprès ou non de la pousser dans ses retranchements. Shaw ne cédera pas pour cette stupide mission. Elle est en colère contre Ariane. Pas à cause de sa petite stratégie pour l'en écarter, mais à cause de ses incessantes cachotteries, sur les causes d'une soudaine attaque de Samaritain par exemple. Shaw en a assez, elle veut s'attaquer directement à Samaritain et à tous ceux qui lui ont fait du mal. Même si elle sait très bien que pour l'instant c'est impossible, qu'ils sont bien trop puissants et bien trop intouchables. Elle sait très bien qu'il faut remonter petit à petit pour finir par atteindre la tête du dragon. Mais toutes ces vérités ne font qu'augmenter sa colère. La mission dont elle rêve n'est imprégnée que de violence, de meurtres, de tortures sauvages. Ça ne l'aiderait surement pas. En fait, elle sait au fond d'elle-même que ça ne l'aiderait pas avec le temps, qu'elle finirait par se faire peur. Elle sait aussi qu'elle n'est pas prête pour une quelconque mission, c'est pour ça qu'elle avait si vite renoncé, qu'elle n'avait pas tenu tête à Ariane, ni à Root d'ailleurs qui n'avait pas du tout insisté elle non plus. Les deux devaient être complices, ou Root avait deviné les intentions d'Ariane. Mais Shaw n'est pas en colère contre Root. Contre Ariane pour ne pas leur exposer pleinement son plan, oui, mais pas contre Root. En fait, et Shaw le sait, elle est en colère contre elle-même, contre son état, sa faiblesse. Elle se déteste car elle a ressenti un immense soulagement quand Ariane lui a donné une parfaite excuse pour ne pas l'admettre sur cette mission. Ce qui augmente encore sa colère.
Sa colère et sa peur. Car Root va partir seule en mission demain. Tout ça parce qu'elle est trop faible moralement et physiquement. Tout ça parce qu'elle n'est pas foutue de lui parler. Root sera seule face au danger, et ce sera sa faute. C'est inacceptable. Et cette foutue tarée qui avait accepté la mission sans hésiter, sans broncher. Si courageusement alors que Shaw allait se terrer ici comme une lâche.
- C'est pas vrai, crache-t-elle hors d'elle en donnant un coup de pied dans la commode. Comment elle peut faire un truc pareil !
- Sameen, appelle Ariane.
- Oh toi, s'emporte Shaw. Tu ferais mieux de la fermer.
- Sameen, je veillerai sur elle.
- C'est censé me rassurer ? Si jamais ça tourne mal, elle sera seule. Je ne serai pas là.
- C'est une mission de surveillance. Et John sera là.
- Hum.
- Tu lui fais confiance à John, non ?
- A Root aussi, rétorque Shaw qui n'apprécie pas le sous-entendu.
- Mais pas à moi.
Sameen laisse un long silence s'installer.
- Si, murmure-t-elle enfin au grand soulagement d'Ariane. Je te fais confiance. Mais je n'apprécie pas tes coups en douce et tes cachoteries.
- Je n'apprécie pas non plus toujours ton fichu caractère, mais pourtant je fais avec. Je ne cherche pas à te changer. Alors n'exige pas de moi ce que je ne pourrai jamais exiger ni de toi, ni de qui que ce soit.
Sameen soupire de se faire clouer le bec de cette façon. Elle a raison. Elle …, eh bien, elle est vraiment conne.
- Ariane, appelle-t-elle, tu n'aurais pas une idée pour me détendre autre que … ben tu vois quoi.
Autre que la violence ou le sexe.
- Oui je vois très bien, Shaw, sourit l'IA. Tu n'es toujours pas inspirée par la méditation ?
- Pff, alors là, tu rêves !
- Bon, je vais réfléchir. Mais en attendant, fais quelque chose pour moi. Arrête de te reprocher tout et n'importe quoi. Et Détends-toi.
Pour toute réponse, Shaw sort de la pièce pour redescendre rejoindre Root. C'est leur dernière soirée à deux alors elle n'allait pas lui faire la tête. Surtout que dès qu'elle sort, Shaw sent la bonne odeur d'un steak avec des œufs que Root cuisine. Et elle descend avec le sourire.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Et pour Louisa ? S'inquiète Shaw au matin alors que Root finit son sac.
Elle est restée couchée et l'a juste regardée se préparer. Ça lui a fait bizarre. Il est trop tôt pour se lever, elle a eu une nuit agitée de cauchemars. Des cernes lui mangent les yeux, et Root qui s'en va …
- Il n'y a pas de danger puisque tu es avec elle.
- Root, fais-moi plaisir. Embauche une baby-sitter.
- Surement pas, Louisa serait furieuse après moi.
- Et si je ne m'en sors pas avec elle ?
Root ajuste le col de son manteau en cuir en lui lançant un regard de côté et un petit sourire en coin.
- Ma fille de six ans fait peur au solide agent Shaw ? Se moque-t-elle.
Shaw lève les yeux au ciel pendant que Root rampe vers elle à quatre pattes sur le lit. Arrivée à son niveau, elle lui capture brièvement les lèvres.
- Elle sera sage, ne t'en fais pas. Et souviens-toi de ce que je t'ai dit. Si tu ne changes pas avec elle, Louisa ne t'en demandera pas trop.
Shaw la regarde un instant, puis acquiesce. Root lui sourit et l'embrasse de nouveau la poussant à se rallonger. Shaw a trop envie d'elle encore une fois, mais tout lui claquer là maintenant le jour d'un départ pour une mission n'est pas une bonne idée pour la pousser à la concentration, au calme et à la prudence. Elle s'arrête et lui sourit. Comment la détendre et rendre ce départ moins angoissant, moins dramatisant pour l'une comme pour l'autre ?
- Tu veux un sorbet avant de partir ? lui propose sensuellement Shaw dans son oreille.
Root lui capture de nouveau les lèvres.
- Et je partagerai cette douceur avec toi ? murmure-t-elle sur ses lèvres avant de l'embrasser à nouveau.
Elle la lâche et attend sa réponse. Root la voit pincer les lèvres et baisser honteusement les yeux.
- Alors dans ce cas non, mon cœur, réplique-t-elle d'un ton léger avec un dernier baiser sur les lèvres. On parlera de tout ça à mon retour.
Elle se lève et s'apprête à sortir sans plus de cérémonie. Les adieux douloureux et empreint de sentiment et de tristesse. Très peu pour Shaw, et Root le sait. Pourtant …
- Root, l'appelle Sam en se décidant à la dernière minute.
L'interface se tourne vers elle et attend. Sam semble être sur le point de lui sortir un truc très étrange pour elle.
- Fais attention à Balou, lâche-t-elle finalement.
Root hausse les sourcils et éclate de rire alors que la pression redescend brutalement. Sameen ne changerait jamais. Un pas en avant, trois en arrière.
- Ne t'inquiète pas, mon cœur, je te le ramènerai en un seul morceau.
- Sois prudente, lâche finalement Shaw d'un air triste.
Elle a finalement réussi à le dire.
- Je le serai, lui assure très sérieusement Root.
Sameen n'avait pas besoin d'ajouter cela, Root avait compris ce qu'elle voulait dire quand elle a parlé du chien. Elle est inquiète et se sent coupable de rester.
- Root, insiste Shaw sentant la panique la gagner. Si tu sens quoique ce soit, un coup fumant, un piège, un mauvais pressentiment, ou n'importe quoi, barre-toi. S'il te plait.
- Je te promets.
Elle sort le téléphone de sa poche et l'agite avec un sourire.
- De toute façon, on reste en contact 24 heures sur 24, sweety.
Sam acquiesce et Root sort. Elle se dirige vers la chambre de Louisa. Elle s'arrête devant la scène très touchante qui s'offre à elle. En travers du lit, Lou est allongée sur le ventre, bras et jambes largement écartés comme si elle avait voulu imiter la position d'une étoile de mer. La couverture a glissé au sol et le drap la couvre à moitié. Elle serre fermement son lapin dans une main et Luciole dans l'autre. Et elle émet un petit bruit rassurant quand elle respire. Root n'a pas envie de la quitter, de les quitter. Et pourquoi ne pas avouer que cette mission l'effraie.
Mais le taxi est là, elle doit faire vite. Alors Root entre. Elle lui écarte les mèches de sa joue et l'embrasse. Louisa gémit en gesticulant mais ne se réveille pas.
- Ma puce, appelle doucement et tendrement Root.
- Je suis pas une puce, marmonne Louisa.
Root sourit et s'assoit dans le lit à côté d'elle alors que Louisa bouge pour se mettre sur le dos. Elle ouvre les yeux et baille. Puis elle fronce les sourcils.
- Tu vas faire des courses ?
- Non, j'ai une mission. Je pars pour plusieurs jours.
Louisa se redresse pleinement réveillée et parfaitement inquiète.
- Pas de panique, la belle, tu restes ici avec Sameen.
- Tu seras toute seule ?
- Allons, Louisa, tu sais bien que je ne suis jamais seule, sourit-elle en tapotant son oreille.
Un sourire se dessine sur les lèvres de Lou.
- Et puis John sera là.
- Tu vas à New-York, comprend la petite.
- Ouais. Pour environ deux semaines.
Elle sort un paquet de sa poche.
- J'ai un cadeau pour toi.
Lou hausse les sourcils de surprise. Elle l'ouvre et découvre une boite à musique à manivelle. Louisa la tourne et reconnait tout de suite.
- C'est ma chanson.
- Hum, Lettre à Elise, acquiesce Root. Tu pourras l'écouter le soir juste avant de t'endormir et ce sera comme si j'étais là avec toi.
Lou sourit largement et l'embrasse.
- Je reviens vite, lui assure Root.
- Tu me préviendras quand tu rentres ?
Root acquiesce en souriant et Louisa se rallonge en ne cessant pas de tourner la manivelle. Root sort et entend la musique jusqu'au milieu de l'escalier. Elle monte dans le taxi à la suite de Balou et refuse de regarder la maison disparaître quand la voiture s'éloigne. Elle a mal au cœur de les quitter.
- Root, tout va bien se passer, je veille sur elles, sur toi, sur Lionel, sur John, sur Harold, sur Balou. Je veille sur tout le monde.
- Parce que tout le monde est important, murmure Root tout bas. Tout le monde mérite d'être aimé et protégé.
Elle ferme les yeux en s'appuyant sur le siège et s'endort pour les quatre heures de route la menant à l'aéroport.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Règle numéro 1, Lou ?
- La sécurité d'abord, répond tout de suite la petite.
C'est le troisième jour. Aujourd'hui elle va avoir le droit de tirer. Sameen a posé au sol des bouteilles vides en verre alignées en une longue ligne. Et Lou a tout de suite compris sur quoi porterait sa leçon aujourd'hui, elle a été surexcité. Louisa regarde l'arsenal devant elle. Le premier jour, elle n'a pas eu le droit d'y toucher. Sameen lui a présenté chaque arme et lui a demandé d'en retenir le nom et les particularités. Louisa a fini par prendre des notes pour tout retenir. Le deuxième jour, elle lui a tout fait récité. Louisa ne s'est pas trompée et Shaw lui a permis de soupeser les armes. Elle les lui a faites démonter, nettoyer et remonter chacune d'entre elles. Elle lui a fait remplir chaque chargeur. Aujourd'hui, Louisa va tirer, et c'est super excitant. Si elle recroisait Lambert, il ne se moquerait plus d'elle, mais encore fallait-il qu'elle ait le droit d'avoir une arme sur elle. C'était pas gagné. Sa mère n'avait pas été emballée quand elle lui avait raconté au téléphone son nouveau passe-temps de l'après-midi. Mais Sameen avait fermement défendu sa cause et Root avait fini par accepter, se rangeant à l'idée que sa fille devait être en mesure de se défendre mais tout ça uniquement en dernier recours. Elle a eu une longue conversation avec Louisa, lui spécifiant que ce ne sont pas des jouets. Sameen le lui avait déjà expliqué pendant plus d'une demi-heure, preuves à l'appui avec Ariane et ses chiffres sur le nombre d'accidents ayant lieu chaque année rien qu'aux Etats-Unis. Root avait pourtant insisté pour lui refaire la leçon. Pourtant après son expérience chez Samaritain, Lou n'était pas prête d'oublier le danger des armes à feu. Si elles servaient à se défendre, elles servaient aussi à tuer. Root a toute confiance en Shaw, elle a revu ses priorités en ce qui concerne la protection de Louisa, elle doit faire confiance à sa fille qui doit pouvoir se défendre. Lou lui a promis d'être prudente et très sage en ce qui concerne ce sujet. Et sa mère a dit oui, mais à la condition que Louisa ne possède pas une arme à feu. La question serait réglée à son retour avait-elle promis, et Shaw était d'accord. Ici et maintenant, Louisa n'en avait pas besoin pour jouer au cow-boy dans les bois. De toute façon, avait précisé Root, elle pourrait avoir une arme à feu quand elle saurait parfaitement s'en servir, ce qui ne sous-entendait pas seulement de savoir tirer avec, mais aussi de savoir la démonter et la remonter les yeux bandés en moins d'une minute. A l'entente d'une telle chose, Lou a ouvert grand la bouche de surprise, ça lui semblait impossible. Mais Sam lui a certifiée qu'elle saurait le faire. Alors Louisa s'était appliquée dans son apprentissage, relisant encore et encore ses notes. Démontant et remontant toute la soirée chaque arme sous le regard vigilant de Sameen.
Cette dernière était soulagée d'avoir trouvé quelque chose à faire avec Louisa qui ne déborde pas de câlins et de sentiments. Root avait raison, Shaw avait retrouvé son attitude d'avant Samaritain avec Louisa et la petite se comportait normalement à son égard. Même les deux nuits précédentes. Juste un baiser du soir sur la joue en guise de bonne nuit, pas d'histoire, pas de réclamations. Sauf pour allumer Luciole. Sameen ne disait rien, elle voulait être sympa avec la petite. Root lui manquait autant qu'à elle, mais Shaw essayait de ne rien en montrer. Ni à la petite, ni à Root. Pourtant ses nuits depuis son départ étaient abominables, peuplées de terrifiants cauchemars dont elle avait honte. Ariane avait un mal fou à la calmer, mais Shaw avait besoin de Root, de sa douceur. Sameen finissait par ne plus vouloir dormir, elle restait éveiller au-delà du possible, et finissait par s'écrouler une heure par ci, une demi-heure par là. Toujours réveillée par les cauchemars qui continuaient à la rendre malade de fortes nausées. Louisa remontait mieux la pente qu'elle, elle passait un temps fou avec Root au téléphone chaque soir, et ses nuits étaient calmes pour le moment. Mais Shaw refuse de parler à Root de son malaise. Ne pas la déconcentrer de sa mission est important. Shaw n'a pas pu l'aider pour le moment. Root tâte encore le terrain et cherche un moyen d'approcher sa cible sans que cette dernière ne s'en rende compte. Pour l'instant, elle a surtout l'air de s'ennuyer ferme.
Shaw se reconcentre sur l'instant.
- On commence par les armes de poing.
Lou s'approche de ces dernières posées sur la table et en saisit une.
- Beretta 92, récite-t-elle. Un chargeur de 15 balles de 9mm.
Elle enlève le chargeur puis charge de nouveau l'arme par la poignée, avant de tirer difficilement la glissière vers elle pour amener la première balle dans la chambre, prête à être tirer si elle pressait la détente.
Lou n'en fait rien et repose l'arme sur la table.
Shaw lui indique une autre arme de poing et la petite s'en saisit difficilement vu son poids.
- C'est euh …, hésite-t-elle. Un Taurus Raging Bull. Révolver de 8 cartouches. La différence avec le Beretta, c'est que le Taurus a un barillet contenant des chambres pour les balles. Ça tourne quand j'appuie sur la détente, et ça peut tirer plusieurs balles sans interruption tant que je presse la détente. Mais il est lourd, soupire-t-elle en la reposant.
Shaw la regarde sans rien dire mais Lou sait que si elle se trompait, elle l'interromprait. Pour l'instant, elle a tout bon.
- Pour le Beretta, la chambre est toujours alignée avec le canon. Et c'est un semi-automatique.
- Ce qui veut dire ?
- Euh.
- La différence entre un automatique et un semi-automatique, Lou ? S'impatiente Shaw.
- Oh oui, réalise Louisa. Une arme automatique tire par rafale tant que mon doigt reste appuyé sur la détente. Pas une semi-automatique, elle tire une seule balle même si je reste appuyée sur la détente. Elle recharge seule la balle suivante. Mais il faut relâcher et presser une nouvelle fois la détente pour tirer à nouveau.
Elle pointe du doigt une autre arme.
- Je préfère le Caracal au Taurus. Il est moins lourd. En fait je crois que je n'aime pas les revolvers. Je préfère une arme qui tire une balle à la fois. Et dans laquelle il y a plus de balles. On est à sec moins vite, et dans une fusillade, j'imagine que c'est plus rapide à recharger qu'un revolver ?
- Exact.
Louisa sourit largement, pas peu fière d'elle, et elle continue en pointant tour à tour les armes sur la table. Elle lui présente ensuite le Tokarev TT33 capable de transpercer un gilet par balle, le CZ 110, le Ruger, le SIG-Sauer SP 2022, le FN Five-Seven, un Tanfoglio TA85, un autre Taurus le PT 809 qui n'avait plus rien d'un revolver celui-là, un Makarov avec son silencieux, l'USP de Heckler. Et enfin, elle finit par les Glocks, l'arme préférée de sa mère. Et il y en avait des Glocks dans leur arsenal ! Des Glocks 22 à 15 coups, des Glocks 20 à 15 coups, des Glocks 21 à 13 coups, des Glocks 31 à 17 coups, un Glock 19 à 15 coups, des Glocks 25 à 15 coups, un Glock 26 à 10 coups, un Glock 29 à 10 coups, des Glocks 34 à 17 coups, et un Glock 28 à 10 coups. Sa mère aimait décidément ce modèle. Elle les avait souvent par deux. C'était une évidence pour elle. Mais Louisa ne sait pas quelle arme préfère Shaw. Et encore moins quelle arme, elle-même, elle préférerait utiliser. Elle fait confiance à Sameen pour la lui trouver.
Shaw a repris Louisa sur certaines caractéristiques des Glocks quand elle s'est trompée sur la capacité de balles qu'ils contiennent.
Elle lui montre ensuite les fusils posés dans l'herbe. Un fusil à pompe, le Mossberg 590 que Shaw utilisait chez les marines, le 408 Cheyenne Tactical comme fusil de précision avec lunette, un Ruger MP9, et un lance-grenade le HK 69A1. Non sans rire, Lou aurait tout donné pour utiliser le lance grenade, mais Shaw l'a prévenue, elle n'y touchera pas, ni à ça, ni à aucun fusil d'assaut. C'était trop lourd pour sa corpulence.
- Bon, c'est pas mal. On va pouvoir passer aux choses sérieuses.
Lou sourit et trépigne d'excitation. Shaw semble hésiter devant la table. Elle ferme les yeux et soupire en secouant la tête.
- Tu es sûre que c'est ce que tu veux ? demande-t-elle finalement à Louisa en la regardant.
La petite a gardé son sourire, surexcitée et acquiesce.
- Lou, tu sais que ce n'est pas un jeu ?
La petite se calme soudain. Shaw a un air grave, presque inquiet.
- Oui je sais.
- Tu sais que les armes ne sont pas des jouets, qu'elles servent à tuer.
- Je sais.
- A ôter la vie à quelqu'un. Chose que tu n'as jamais faite.
- Oui je sais tout ça, s'agace Louisa.
- Non, tu ne sais pas.
Louisa ne lui répond pas. Shaw est super sérieuse, pas en colère. Elle semble presque triste de lui expliquer tout ça.
- S'il y a bien quelque chose que je ne veux pas, c'est te mentir, poursuit-elle. Tu ne sais rien. Tuer quelqu'un, ça t'enlève quelque chose à toi aussi. Quelque chose qui ne revient jamais. Certaines personnes peuvent vivre avec, et d'autre pas.
- Tu … tu essaies de me faire peur ? Panique Louisa.
- Non, mais je veux être certaine que tu saches dans quoi tu t'embarques. Parce que si un jour tu dois tuer quelqu'un, ce sera à toi d'appuyer sur la détente. A toi et à personne d'autre. Et tu te demanderas jusqu'où tu es prête à aller.
Louisa prend un air sérieux, un air très étrange pour une petite fille de six ans. Un air que Shaw ne lui a jamais connu, elle comprend soudain que toute cette terrible expérience la force à grandir bien trop vite. Lou garde cet air sérieux et déterminé et la regarde dans les yeux en avançant de trois pas vers elle.
- Et toi, jusqu'où tu es prête à aller, Shaw ?
Sam ouvre la bouche de surprise une milliseconde avant de se reprendre. Lou l'interroge de son regard, elle est imperturbable, déterminée. Sam acquiesce, elle ne la fera pas changer d'avis. Elle attrape un Glock 28 et le tend à Louisa qui s'en saisit un peu surprise, perdant par la même le regard déterminé qu'elle avait. Elle pensait qu'elle aurait droit à une petite démonstration, une ultime mise en garde sur les règles de sécurité. Pas que Sam la lui donnerait comme ça. Shaw saisit le Beretta 92 que la petite a chargé tout à l'heure. Elle lui fait un bref signe de tête et Lou se place devant la ligne de bouteille en verre avec elle. Elle a soudain le trac, pire une bouffée de panique l'envahit. La première expérience dans ce couloir l'a traumatisée. Elle avale sa salive et respire à fond pour chasser ce souvenir de ses pensées.
- Vas-y, lui ordonne simplement Shaw. Tire.
Lou la regarde surprise. Elle n'ose plus bouger. Elle a l'impression que Shaw la teste, qu'elle a oublié une étape, voire plusieurs. Elle ne peut pas lui demander ça comme ça. Si ? Elle fronce les sourcils et déglutit. Mais Shaw reste imperturbable, presque sévère.
- Tire, répète-t-elle sèchement. Louisa, tu tires maintenant.
Et Lou regarde une bouteille au loin. Elle tient son arme à l'horizontal, elle a vu ça dans un film d'espionnage et elle a trouvé la pause super classe. Et elle appuie sur la détente. Mais rien. Elle s'empourpre de colère.
- Oh non, pas encore, crache-t-elle furieuse en appuyant de nouveau rageusement sur la détente.
Et Shaw sourit largement. Elle se fout carrément d'elle. Lou la regarde avec colère.
- Leçon numéro 2, Louisa ? Claque-t-elle.
Et Louisa soupire, elle sait où elle s'est plantée.
- Toujours savoir combien on a de balles, marmonne-t-elle. J'ai oublié de vérifier que l'arme était chargée.
En finissant sa phrase, elle voit qu'il n'y a pas de chargeur dans la poignée. Elle tire difficilement la glissière vers elle pour vérifier qu'il n'y a pas de balle. Le néant. Elle sourit d'auto-apitoiement, évidemment que Shaw n'était pas inconsciente au point de lui donner comme ça une arme chargée. Lou secoue la tête de dépit. Shaw revient vers elle avec un chargeur.
- Ben oui, c'est mieux pour tirer, Louisa.
La petite enfonce le chargeur dans la poignée, mais elle a du mal à tirer la glissière vers elle avec son plâtre, elle n'a pas assez de force dans le bout de ses doigts. Shaw finit par le faire pour elle. Elle se place derrière elle et rectifie sa posture, lui écartant légèrement les pieds, plaçant le droit légèrement devant l'autre.
- Tu ne dois pas tenir ton arme à l'horizontal parce que d'une part c'est débile, d'autre part, tu peux pas viser et tu vas te prendre la douille en pleine tête. Normalement tu dois tenir fermement l'arme de ta main droite.
- Je peux pas avec mon plâtre.
- Je sais, donc on va essayer avec la main gauche.
Elle lui replace correctement cette dernière autour de la crosse.
- N'appuie pas sur la détente. Et serre très fort. Toujours dirigé vers la cible.
Elle lui prend sa main plâtrée et la place autour de sa main gauche. Puis elle lui place correctement ses bras.
- Ok, murmure Shaw. Maintenant, pose le doigt sur la détente, mais n'appuie pas encore.
Lou pince des lèvres en lui obéissant. Elle le sent moyennement ce coup-là.
- Tu respires à fond, murmure doucement Shaw pour la calmer. On est pas pressées.
Son stress est palpable. Lou tremble comme une feuille. Autant d'impatience que de peur.
- La main qui tient l'arme serre à viser puis à tirer, lui explique patiemment Shaw, la seconde main qui tient ta première main serre à stabiliser ton arme, pour que tu ne trembles pas et que tu vises mieux. Mais elle ne sert à rien d'autre. Avec le temps, tu pourras tenir l'arme à une main. Aujourd'hui non, on va en rester aux bases.
- Et si j'y arrive pas, panique Louisa.
- Eh bien, on réessayera.
Lou prend une grande inspiration.
- Surtout ne laisse aucun doigt dans la glissière. Tu te blesserais quand elle revient après avoir fait feu.
- Ok.
- Tu appuies sur la détente juste avant de prendre ta respiration.
Et Louisa appuie. Echec. Un souffle rageur lui échappe alors qu'elle relâche la détente.
- Tu crois que je suis maudite ? Ça marche jamais.
Sam secoue la tête.
- Ne t'ai-je donc rien appris ?
La petite tourne la tête sans modifier la position du reste de son corps. Un regard interrogateur s'inscrit sur son visage.
- Euh pourquoi ?
- Ce n'est pas parce que tu as enfin une arme dans les mains que tu dois oublier toutes les règles que je t'ai données. Alors tu vas me les répéter.
- Shaw, soupire Lou en commençant à tourner vers elle.
- Et dans l'ordre, ordonne fermement Sameen en la repositionnant.
- Règle n°1 : La sécurité avant tout. Toujours vérifier si l'arme est chargée, toujours vérifier si le cran de sureté est enclenché, et toujours viser la cible pour éviter les coups accidentels. Règle n°2 : Toujours savoir le nombre de balles qu'il nous reste, et avoir des munitions pour recharger. Règle n°3 : Tirer pour se défendre, pas pour s'amuser, pas pour tuer ou en tout cas pas en priorité. Règle n°4 : Pour mériter de porter une arme, il faut savoir s'en servir et parfaitement la connaitre, et l'entretenir. Règle n° 5 : Tu as dit que tu t'accordais le droit de créer d'autres règles si besoin.
- Alors, soupire Shaw. Tu as oublié quoi ?
Lou la regarde la bouche grande ouverte. Elle n'en sait rien.
- J'en sais rien. Tu veux pas m'aider ?
- Non, réfléchis et dis-moi ce que tu as oublié.
- Mais je sais pas.
- Réfléchis, bordel, l'engueule Sameen. Tu as un cerveau, il te sert à quoi si tu l'utilises pas ?
Lou baisse les yeux, elle est vexée et en colère. Shaw reste pourtant campée sur sa position, Lou peut bien être têtue, elle peut l'être bien plus qu'elle si elle le veut. Et aujourd'hui Sam veut qu'elle comprenne que ça n'a rien d'un jeu sans importance.
- Je ne serai pas toujours là pour te donner les réponses, Louisa, reprend-t-elle sur le même ton. Ni moi, ni Ariane, ni ta mère. S'il faut sauver ta peau, tu seras seule et tu ne peux compter que sur toi. Je ne perds pas mon temps à t'apprendre des choses, je te donne les bases et toi tu dois les utiliser. Tu comprends ?
- Oui, murmure tout penaude la petite.
- Alors qu'est-ce que tu as oublié ?
Louisa réfléchit.
- Reprends point par point, l'aide Sameen.
- J'ai visé la cible. Toujours. Donc je suis restée prudente, non ?
- Hum, acquiesce Shaw.
- L'arme est chargée maintenant, prête à tirer.
- Alors il ne te reste qu'un problème.
Lou fronce les sourcils. Elle penche quand même la tête pour observer le côté de l'arme, mais elle ne s'est pas trompée.
- Mais il n'y a pas de cran de sureté sur le Glock, Shaw.
- Il y a pourtant une sécurité, c'est pour ça que le coup n'est pas partie.
- Où ?
Sam lui prend l'arme des mains et lui montre.
- Regarde là. Il y a une sécurité au niveau de la détente, tu appuis dessus et à mi-course, elle se désenclenche et se remet quand on relâche le doigt. Il n'y a rien d'autre à faire. C'est une sécurité automatique. Ne cherche pas toujours une sécurité manuelle avec un cran de sureté à tourner. Chaque arme est différente, c'est pour ça que je t'apprends à toutes les utiliser, tu sauras ainsi celle que tu préfères. Ce Glock est le plus adapté pour une débutante comme toi. Mais tu vas utiliser chaque arme de poing sur cette table. Pour celle-là, tu dois juste appuyer plus fort sur la détente.
Elle lui replace l'arme dans les mains.
- C'est reparti, murmure-t-elle. Ne te concentre pas sur les cibles pour l'instant, concentre-toi sur ta respiration. Tire juste avant de reprendre ta respiration. Vas-y quand tu te sens prête.
Lou se concentre, la panique l'a un peu fuie comparé à tout à l'heure. Pas la peine qu'elle s'angoisse, ça ne marchera pas encore une fois. Et elle presse très fort la détente sans aucune conviction. Le bruit du coup de feu la terrifie et elle sursaute sur place manquant de s'effondrer. Mais Sameen est restée derrière elle et la rattrape fermement par les épaules.
- Relâche doucement la détente et reprends ta respiration.
Lou obéit, elle ne s'était pas rendue compte qu'elle s'était arrêtée de respirer. Shaw lui prend l'arme des mains.
- Bon bah, ça aurait pu être pire pour une première fois.
Lou respire profondément. Le coup l'a surprise. Le bruit lui a foutu la trouille. Shaw lui laisse du temps pour se reprendre et elle lui tend le Beretta 92 qu'elle avait pris. Et l'exercice recommence de plus belle. Louisa ne touche pas une seule bouteille même quand Sameen lui apprend à viser. Elle lui dit que ça ne fait rien, qu'elle a le temps d'apprendre, et que ça ira mieux de la main droite. Lou est pourtant déçue.
- Bon allez, décide Shaw plusieurs heures plus tard. Tu nettoies et tu ranges.
Louisa obéit sous le regard inquisiteur de Sameen. Elle ne laisse passer aucune erreur. Louisa démonte, nettoie et remonte chaque arme qu'elles ont utilisée veillant chaque fois à remettre correctement le ressort, le canon et pour finir la glissière. Elle remplit chaque chargeur vidé. Elle vérifie plusieurs fois chacun de ses gestes, ce qui lui prend un temps fou. Mais Sameen ne semble pas s'impatienter, cette activité est calme en fait. Ça la détend et en même temps elle reste en alerte.
La petite repose la dernière arme sur la table.
- Fini, murmure-t-elle fièrement.
- Parfait, on recommence demain. Tu as une préférence ?
- Ben je ne sais pas, lui répond Lou en haussant, j'ai pas touché quoique ce soit.
- Tu es droitière, lui fait remarquer Sameen. Ça ira mieux quand tu auras l'usage de ta main dominante.
- Tu crois ?
- Je t'apprendrai à viser avant de tirer.
- Tu veux pas me montrer ?
Sameen soupire.
- S'il te plait.
Shaw sort une arme de son dos et lui montre. Elle enlève le cran de sécurité.
- C'est un Smith et Wesson MP40, lui présente Shaw. Un chargeur de 15 coups.
Elle arme en faisant glisser la glissière dans un geste rapide. Louisa est ébahie, pour Shaw ça semble si facile. Sameen se positionne comme elle l'a positionnée elle-même tout à l'heure. Sauf les mains, Shaw est droitière elle aussi mais elle a retiré son atèle en résine et elle peut parfaitement tenir son arme. Elle vise et elle tire. Le vacarme qui s'ensuit force Louisa à se boucher les oreilles. Shaw ne loupe aucune cible. Elle tire 5 coups et s'arrête. Puis elle tire sur la glissière pour en éjecter la balle, elle remet la sécurité et range l'arme dans son dos.
- C'est dingue, murmure Louisa impressionnée.
Shaw s'agenouille, ramasse ce qu'il y a par terre et lui montre ce qu'elle tient.
- Tu sais ce que c'est ?
- Ben une balle.
- Non c'est une munition.
- C'est pas pareil ?
- Non, regarde. En haut c'est la balle, ce qui la tient en dessous c'est la douille.
Elle baisse les yeux au sol et en ramasse une qu'elle vient de tirer.
- Tu vois quand tu tires, la douille et la balle se séparent. La balle est propulsée vers l'avant et sort du canon de l'arme tandis que la douille est automatiquement rejetée par l'arme.
- A quoi sert la douille si quand on tire elle se sépare de la balle ?
- Dans la douille il y a une charge propulsive, c'est une poudre noire. Imagine de la poudre à canon comme dans les films de pirates que tu adores regarder, soupire Sameen exaspérée de devoir en arriver à de telles images pour lui expliquer.
Louisa sourit.
- Quand tu appuies sur la détente, le percuteur propulse la munition en appuyant sur l'amorce là à l'arrière. Et c'est la charge propulsive qui donne l'énergie à la balle pour aller très vite. Mais même ainsi, ta balle sera forcément attirée vers le sol. Pense à Newton et à sa pomme. Tu te rappelles de ce que je t'avais dit là-dessus ?
- Oh oui, on est tous attiré par le sol. Mais pas sur la Lune. Je sais plus le nom par contre.
- La gravité terrestre. La balle est elle aussi attirée par le sol. Donc quand tu tires et que ta cible est loin, tu dois prendre en compte la gravité terrestre et viser plus haut. Tu dois aussi prendre en compte le vent. Mais oublie tout ça si tu tires à courte distance.
Louisa la regarde. Elle pensait tout savoir et bien non.
- Tu as compris ?
La gamine acquiesce.
- Louisa, toutes les balles ne sont pas pareilles. Je t'ai fait retenir les calibres utilisés par chaque arme de poing. Elles n'utilisent pas toutes les mêmes munitions. Je vais te montrer.
Lou la regarde se lever pour aller vers la table et revenir vers elle avec plusieurs munitions. Elle les lui présente l'une après l'autre. Du 6 mm au 11 mm. Rien de bien sorcier, lui sourit Louisa.
- Il existe différents types de balles. Les balles à blanc. Ça fait quand même mal de s'en recevoir une, bien qu'il n'y ait pas de véritable balle.
- Pas pour moi.
- Hum, fais ta maligne.
Elle lui présente une autre balle entre ses doigts.
- C'est une balle blindée.
Lou la prend entre ses doigts pour l'observer.
- Elle provoque des blessures moins graves que certaines autres balles et la cible n'est ainsi pas mise hors service. Le problème c'est qu'elle peut traverser complètement une cible, continue de lui expliquer Shaw, et même encore continuer sa course après cela et blesser involontairement quelqu'un d'autre. C'est ce qu'on appellerait un dommage collatéral. Pas comme cette balle.
Elle lui en montre une autre pour exposer son propos.
- Balle à tête creuse, lui présente-t-elle. Elle ne continue pas sa course après avoir atteint sa cible. Elle se déforme dès qu'elle a rencontré sa cible. La blessure sera plus grave, mais elle fait moins de dommages collatéraux.
Louisa se répète silencieusement ou presque en ne remuant que ses lèvres tout ce que Shaw lui explique. Mais elle a déjà oublié quelques trucs.
- Attends, je reviens.
Elle court chercher son bloc-note et revient deux minutes plus tard. Elle fait répéter Shaw quand elle n'est pas certaine et cette dernière reste très patiente en lui redonnant les informations manquantes. Lou s'applique sérieusement dans cet apprentissage, elle ne le prend pas à la légère et s'y implique pleinement, et Shaw apprécie d'autant plus d'être son professeur. Elle a formé des soldats, mais jamais une enfant. Elle n'aurait jamais cru devoir le faire.
- Celle-là est différente, regarde bien.
Lou l'observe et la compare aux autres.
- Elle a une forme pointue.
- C'est une balle perforante.
Elle ramasse le tout et range. Louisa la regarde faire.
- Il en existe d'autre ?
- Oui, lui répond Shaw sans cesser son rangement. Tu vois ce qu'est un fusil de chasse ?
- Ouais, j'ai déjà vu Rox et Rouky, réplique Louisa sur le ton de l'évidence.
Shaw la regarde ébahie. Et Lou s'en aperçoit.
- Ben quoi ?
- Mais qu'est-ce que c'est que ces références ?!
La petite hausse les épaules.
- Tu regardes trop de débilités.
- C'est mignon Rox et Rouky.
- Pouh, je te jure. Bref, passons. On met de la chevrotine comme munition dans un fusil de chasse. Je n'en ai pas, mais en gros la cartouche contient plusieurs projectiles de plombs pour avoir plus de chance de toucher l'animal qui est en mouvement.
- Oh mais ça, on n'en met pas dans les armes de poings ?
- Non, mais tu m'as demandé ce qui existe. Il y a aussi les munitions militaires, mais pas maintenant, Louisa, finit Shaw fatiguée.
La petite acquiesce. La leçon est terminée. Elle aide Shaw à tout ranger en silence. Elle décide ensuite d'aller jouer. Balou lui manque autant que sa mère. Mais heureusement, Sameen est là, et Ariane aussi.
- Maman va bien ? demande-t-elle en se balançant.
- Oui, ne t'inquiète pas, elle va t'appeler, la rassure l'IA.
- Oui je sais. Elle me manque c'est tout.
- Lou, appelle Shaw en sortant dans le jardin. Je vais courir, on se revoit au dîner.
La petite acquiesce et Shaw se dirige vers la plage. Sam n'avait pas osé la laisser seule le premier jour puis Ariane lui avait dit qu'elle pouvait se détendre et décompresser sans la petite. Louisa ne réclamait pas à ce qu'on lui colle aux baskets, bien au contraire. L'une comme l'autre avaient besoin de liberté. Et Shaw était repartie courir. Louisa joue à la balançoire en fredonnant une mélodie. Elle baille largement à un moment. Ses journées sont bien occupées. Elle passe ses matinées à nager avec Shaw puis à apprendre à coder avec Ariane sur l'ordinateur, et ses après-midi sont dédiés à ses séances avec Shaw. D'abord un cours de sport, et pas un des moindres. Shaw la faisait d'abord courir un bon kilomètre, puis venaient les séries d'abdominaux et même des pompes sur un bras. Puis elles s'étirent. Sameen lui a promis que quand elle n'aurait plus son plâtre, ces séances seraient complétées par l'apprentissage de quelques gestes d'auto-défense basiques. Louisa ne se plaint jamais, mais en ressort épuisée. Shaw le faisait exprès pour canaliser son excitation et capter son attention pour son cours sur les armes à feu qui a lieu juste après. Après ça, Lou a le droit de faire ce qu'elle voulait. Elle ne dessine plus désormais, maudissant son plâtre. Elle a supplié Shaw hier de le lui enlever mais cette dernière a refusé. Elle devait le garder encore une semaine, et Louisa compte les jours. Elle rêve de pouvoir de nouveau tenir un crayon, de pouvoir taper à deux mains sur un clavier, et surtout de pouvoir tirer correctement. Son téléphone sonne et elle sourit.
- Bonjour ma puce.
- Je suis toujours pas une puce, sourit Louisa.
- Comment s'est passée ta journée ?
- Super, se lança Lou. Ma dent est enfin tombée et j'ai un trou maintenant. C'est bizarre. Ariane m'a appris à remonter l'origine d'un virement bancaire et j'ai réussi. Oh et j'ai tiré aujourd'hui.
- Et alors ?
- Je suis nulle de la main gauche.
- Ça ira mieux de la main droite.
- C'est ce que Sam m'a dit. Elle n'est pas là pour l'instant.
- Oui je l'appellerai après, mais c'est à toi que je veux parler.
- Oui, je sais que tu ne peux pas te passer de moi, lance-t-elle d'un ton froid.
Elle s'arrête un petit moment et Root sent son malaise.
- Louisa ? Qu'est-ce qu'il y a ?
- Rien, répond sèchement Lou.
- Hum, mensonge. Dis-moi.
- T'aurais pas dû partir sans nous, sans moi, accuse soudain Lou. Tu me manques.
- Toi aussi tu me manques mais je ne m'inquiète pas pour toi, je te sais en sécurité. Ça me permet de me concentrer sur ce que j'ai à faire ici. Et comme ça je reviendrai plus vite.
- Tu me racontes ?
- Non. J'aimerais qu'on parle d'autre chose.
Son ton est sans appel. Alors Lou lui raconte en détails ce qu'Ariane lui a appris ce matin au codage. La petite lui demande aussi des nouvelles de New-York, si elle est retournée voir leur maison. Non, Root n'en voyait pas l'intérêt, et c'est trop dangereux de retourner là-bas. Louisa doit le comprendre. Sa mère lui promet un bel endroit quand elles reviendront toutes les trois dans leur ville. Ariane semble déjà avoir réfléchi à la chose et Root intime à sa fille de lui faire confiance. En attendant, Root dort à la nouvelle base. Et en parfaite petite curieuse, Lou veut tout savoir sur cette dernière. C'est un bel immeuble, d'après ce que lui décrit sa mère, situé au 450 de la 52ème rue Est dans Manhattan. Un immeuble résidentiel, désormais vide. Ariane en a racheté chaque appartement. La base se situe au dernier étage, le 13ème, avec possibilité d'évacuation par hélicoptère. Louisa en a soufflé d'admiration. Ça avait l'air super beau, un peu moins miteux que ce bon vieux métro où pas mal de gros rats se baladaient malgré la solide défense qu'assurait Balou. Le chien va bien lui aussi. Louisa tente de manière détournée d'obtenir des informations sur ce qui se passe dans sa mission, sur ce que fait Samaritain. Mais Root ne lâche rien et Lou finit par lui demander comment ça se passe avec John et Harold. Root la rassure, ils vont bien. John est sympa et Finch est encore un peu en colère mais ça passera. Il ne s'occupe ni de sa mission, ni d'elle, l'ignorant superbement tout en continue à s'occuper des numéros non pertinents. Ariane profite de son système ouvert et lui donne plus d'information bien sûr mais il tend à les nier, à ne pas vouloir les utiliser. Bien qu'il le fasse quand même. John n'aide pas Root pour l'instant mais il reste en alerte si besoin. Lionel va bien, il a récupéré son fils. Et non, Root ne sait pas à quoi ressemble Lee, ni s'il a une copine, ni s'il aime le pain perdu comme son père. Root s'amuse de cette conversation toute mignonne, Lou est un rayon de soleil. Chaque jour, elles se racontent des tas de choses alors même qu'elles ont déjà parlé un certain temps ensemble au téléphone la veille. Louisa lui dit que la boite à musique fonctionne bien, qu'elle ne dort pas trop mal. Elle angoisse malgré tout de faire un nouveau cauchemar. Root la rassure, si elle a un mauvais rêve, elle ne sera pas seule. Louisa se demande si dans un tel cas, elle osera demander du réconfort à Shaw. Sa mère lui promet de toujours être là pour elle. Root raccroche et lui promet de la rappeler pour lui souhaiter bonne nuit. Lou range le téléphone dans sa poche et se balance encore, le soir va bientôt tomber et Shaw va remonter pour dîner avec elle. Au pire si elle ne veut pas, Louisa se fera un sandwich.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root sirote son café en pianotant le numéro de téléphone. Parler à Louisa était plus simple que de parler avec Shaw. Root avait pensé à ne plus l'appeler, mais elle n'avait pas pu s'y résoudre, Sameen lui manquait trop. L'avoir au téléphone était dur, mais ne pas l'avoir du tout était affreux. Et Sameen lui répondait toujours tout de suite. Preuve qu'elle lui manquait également. Egoïstement Root aime ce besoin qu'elle a d'elle, mais elle n'est pas égoïste. Shaw doit détester cette dépendance qu'elle doit voir comme une faiblesse. Mais elle décroche tout le temps malgré tout.
Pourtant pas cette fois. Elle tombe directement sur sa messagerie. Elle fronce les sourcils et s'inquiète aussitôt.
- Elle va bien, la prévient Ariane alors que Root tente une nouvelle fois de composer le numéro. Je suis avec elle. Ne la dérange pas maintenant, je te préviendrai quand elle pourra décrocher.
- Ok, soupire Root.
- Va prendre l'air, lui propose l'IA. Tu en as bien le droit après une telle journée.
- Ouais, tu parles, acquiesce Root avec un sourire sans joie.
Elle se dirige vers Madison Square avec Balou. Mauvaise journée pour l'un comme pour l'autre. D'un ennui mortel. Sa seule distraction dans son ennuyeux travail consiste à la présence d'une télévision à écran plat dans le hall qui déblatère toute la journée les informations russes. Elle a enfin vu sa cible, Alexander Mechkov, qui était revenu travailler maintenant que les choses se sont calmées au niveau de la presse. Mais elle n'a pas pu le suivre, Root est assignée dans le hall du consulat aux bornes de sécurité. Il l'a regardée en passant devant elle ce matin. Il lui a souri et elle en a eu des suées froides. Mais il ne l'a pas reconnue et elle a soupiré de soulagement. Elle déteste son allure mais c'est plus que nécessaire. Elle porte une perruque blonde qui la démange, des lentilles vertes, des lunettes carrées, et une tenue d'agent de sécurité. Balou complète fort bien ce tableau, mais le chien s'ennuie à mourir autant qu'elle.
- Alexander Mechkov, lui a présenté sa collègue Elizabeth.
C'est une jeune femme d'une trentaine d'année. Elle est sa tutrice pour sa période d'essai.
- Il fait quoi ici ? lui a innocemment demandé Root.
- C'est le consul. Mais méfie-toi de lui, Susan.
- Pourquoi ? C'est un sale type ?
- Un coureur de jupon. Et une fois qu'il a ce qu'il veut, il … Eh bien disons qu'il fait ce qu'il veut. Tu vois ?
- Oui je vois, soupira Root.
Elle se tourna vers elle.
- Mais dis-moi, lui a-t-elle sourit, ça sent l'expérience tout ça, non ?
Elizabeth a blêmi et s'est renfrognée.
- Je suis mariée.
- Et alors ? Lui a souri Root.
Les yeux d'Elizabeth se sont chargés d'orage.
- Je ne suis pas du tout son genre. Il les préfère souvent plus jeune, avec plus de poitrine et un … enfin tu me comprends, a-t-elle fini sombrement.
Root hocha la tête. Elle avait surtout compris que ça pouvait lui servir d'une manière qu'elle n'aimait pas trop. Mais bon, à la guerre comme à la guerre. Encore fallait-il qu'elle l'intéresse, elle n'avait jamais eu la prétention de croire à son pouvoir de séduction pour obtenir tout ce qu'elle voulait. Andrea lui avait appris à juste titre que ça ne suffisait pas, qu'elle devait se montrer plus maligne, voir plus loin que le bout de ses fesses si elle voulait cesser d'être un objet de désir pour devenir celle qui le maîtrise. Root avait appris à maîtriser les choses à Artov, à ne plus être une victime fragile, mais à devenir une femme forte et maligne. Les ordinateurs l'ont toujours passionnée et c'est là qu'elle y a vu un moyen d'exprimer son pouvoir autrement qu'en se comportant comme une traînée.
Elle n'a pourtant pas réussi à hacker le téléphone de Mechkov, et ça n'a fait que renforcer sa suspicion à son égard. Root sait être douée, non sans se vanter, elle sait même être la plus douée. Alors si elle échoue à hacker un simple téléphone, il n'y a qu'une seule explication possible. Alexander Mechkov travaille bel et bien pour Samaritain. Root a été prudente mais pour l'instant, ça ne mène à rien. Elle doit trouver un moyen d'accéder à son téléphone, à son bureau.
La presse n'a pas reparlé de l'enquête concernant les papiers russes retrouvés chez Alian Boquay. Root doit parler avec Ariane, elles doivent trouver un moyen de se rapprocher d'Alexander Mechkov ou cette mission durera une éternité, et ni elle, ni Balou ne survivront à un tel ennui.
- J'avance pas, soupire-t-elle. Je devrais peut-être aller chez lui.
Elle y pense depuis hier mais …
- Surtout pas, ce serait un comportement trop anormal et suspect si tu suis ton patron et Samaritain te repérera. Il va falloir jouer serrer, Root. Je sais que c'est angoissant mais patience.
L'interface soupire. Elle n'a pas le temps d'attendre. Samaritain prépare quelque chose, quelque chose d'inquiétant qui la concerne, qui les concerne toutes les quatre. Et ne pas savoir est pire que simplement angoissant.
- Je pense que la situation va se débloquer sous peu.
- Tu penses ? murmure Root en relevant l'emploi de ce verbe.
- Mes calculs avoisinent les 64 %.
- C'est pas mal, sourit Root.
Elle marque une pause.
- Et pour Sameen ?
- Tu veux connaitre les résultats de mes calculs la concernant pour quel sujet ?
- Non, non, murmure Root en secouant la tête.
Elle réalise qu'elle s'est mal exprimée.
- Je te demande si je peux lui parler maintenant.
- Pas encore.
Root fronce les sourcils.
- Vous faites quoi ?
- Rien d'immoral, sourit Ariane.
- Ah, ah, ironise Root.
Elle caresse le chien. Madison square est un beau parc.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Ariane prévient Root de ne pas l'appeler tout de suite, de ne pas la déconcentrer, pas après tout ce temps passé à la convaincre.
Sameen est debout sur un pied et étire sa jambe à la verticale dans un alignement parfait avec celle restée au sol. Elle tient la position plus d'une minute en ne se concentrant que sur le son apaisant qu'Ariane émet pour elle. Elle inspire par le nez et souffle doucement par la bouche comme le lui a appris l'IA. Elle a fermé les yeux pour ne se concentrer que sur sa respiration et sur rien d'autre. Elle ne reste focalisée que là-dessus pour tout oublier, la douleur de ses muscles, le monde qui l'entoure, le bruit des vagues, la plage, même le sable sous son pied. Elle s'oublie elle-même. Elle fait le vide profond en elle. Et Ariane en est heureuse. Elle a tenté de la convaincre depuis trois jours. Shaw l'a d'abord envoyée sur les roses avec colère. Puis une fois calmée, elle lui a demandé de théoriquement lui expliquer en quoi ça consisterait. Et finalement elle a fini par céder aujourd'hui. Elle a eu une trop mauvaise nuit et pourquoi ne pas avouer qu'Ariane a raison, ça l'apaise.
Elle n'en revient pas, réalise-t-elle en reposant délicatement et doucement son pied au sol en abaissant sa jambe. Elle a écouté cette stupide boite de conserve, pire elle lui obéit. Et encore pire ça marche, elle y arrive. En fait ça n'a rien de compliqué, Ariane avait raison, Shaw a toutes les qualités pour ce truc débile qu'est le yoga. Concentration, rigueur, abnégation et détermination. Ariane l'a guidée à sa première séance la veille en commençant par des exercices de respiration. Shaw avait soufflé en levant les yeux au ciel, trouvant cela franchement très ridicule. Elle avait essayé mais ça n'avait pas suffi. Furieuse devant son échec, elle avait refusé de continuer. La nuit qui s'en était suivie avait été à l'image de sa première séance. Catastrophique et inexistante. Shaw savait ne pas pouvoir continuer comme ça et Ariane n'avait rien cédé aujourd'hui après l'avoir laissée courir deux heures. Sam avait fini par ravaler sa stupide fierté mal placée pour se laisser guider. Elle s'était donc concentrée avec Ariane sur sa respiration ventrale. Un long moment passa avant qu'elle n'y arrive, Shaw a d'abord dû se calmer, puis faire confiance et s'abandonner en fermant les yeux. Ça l'avait détendue et calmée. Puis Sameen l'avait laissée la positionner. Shaw avait été clair, elle n'adhérait pas au yoga, juste à la pratique sportive du yoga pour se détendre. Ariane avait respecté son point de vue. Shaw en échange a accepté de suivre ses conseils pour se placer, lui recommandant de s'abstenir de tous commentaires inutiles. La posture de la danseuse, la posture du lion, la posture de l'arc inversé. Shaw finit par ne plus écouter que sa voix et par ne plus penser à quoi elle ressemble ni à se soucier de quoi elle a l'air. Ariane la sent relâchée. Elle finit la séance par des exercices de respiration et Sam ouvre les yeux en se concentrant de nouveau avec son monde.
- Sameen ? Appelle Ariane au bout de plusieurs minutes.
- Hum.
- Ça va ?
- Hum.
- Prends ton temps.
Shaw s'assoit en tailleur au sol et se perd dans la contemplation des vagues.
- Shaw ?
- Oui.
- Root appelle, je te la passe ?
- Comment ça tu me la passes ? J'ai un téléphone dans ma poche.
- Oui mais j'ai bloqué tout dérangement pour notre séance. J'espère que tu comprends, je te voulais concentrée.
- Hum, grogne Shaw mécontente. Je veux lui parler. Et laisse-nous.
Pour toute réponse, son téléphone sonne et Shaw décroche.
- Salut mon cœur.
- Tu as un don pour tomber au bon moment.
Et pour une fois, Shaw le dit sans ironie. Sans Root, elle se serait peut-être emportée sur Ariane qui semblait vouloir contrôler beaucoup de choses pour elle. Beaucoup trop.
Root semble comprendre tout cela, mais elle ne blâmera pas sa déesse pour aider Sameen. Cette dernière n'a pas le choix dans son actuel état pour refuser de l'aide.
- Je suis heureuse que tu te rendes enfin compte que je suis pleine de qualités, réplique-t-elle donc simplement pour dissiper son malaise.
- Je suis sérieuse, tu viens de me sortir d'une séance qu'Ariane m'a imposée.
- Oh, et tu lui as sagement obéi ?
Sam lève les yeux au ciel.
- Comme si j'avais le choix, elle ne lâche pas l'affaire. Un peu comme toi.
- Une séance de quoi ?
- Pff comme si elle ne t'avait rien dit.
Root hausse les sourcils.
- Je ne lui ai rien dit, Shaw, l'informe Ariane.
- Oh, murmure Shaw en se sentant idiote. Je croyais.
Root se rend bien compte que la réponse n'est pas pour elle. Tout comme la phrase suivante.
- Je t'avais demandé de nous foutre la paix, réalise Shaw furieuse. On peut avoir une conversation privée toutes les deux sans que tu y interfères ? Sérieusement tu es hyper envahissante.
Pas de réponse.
- Je crois que tu l'as vexée, Sam, l'informe Root avec un sourire.
- Tant mieux. J'aimerais avoir la paix quand je suis seule avec toi, c'est pas trop demandé quand même ! Je ne veux plus que qui que ce soit puisse …. s'autorise à … enfin quand on est à deux … Tu comprends ?
- Oui, lui assure Root. T'inquiète, le message est bien passé là, je pense.
Un silence s'installe. C'est Root qui le rompt.
- Bon alors, une séance de quoi ?
- Hum, laisse tomber.
- Sam, insiste Root sur un ton boudeur.
- Si je te le dis, tu vas te foutre de moi.
- La confiance règne, soupire l'interface feignant d'être vexée. Mais je saurais, je ne te lâcherai pas jusqu'à ce que tu …
- Du yoga, lâche soudain Sam en capitulant.
Elle ferme les yeux en prévision de la catastrophe à venir. Elle s'attend à l'entendre pouffer comme une idiote mais …
- Ça veut dire quoi ce silence ?
- Rien, rien. C'est juste … Je suis surprise, c'est tout.
- Et moi donc ! Je suppose que c'était ça ou je brulais de l'encens en invoquant des esprits vaudous pour passer une nuit tranquille.
Le jugement est sans appel cette fois ci, Root éclate bruyamment de rire au bout du fil. Ça fait du bien après sa journée.
- N'effraie pas Louisa, s'il-te-plait.
- Elle a déjà eu la trouille avec son premier coup de feu tout à l'heure.
- Oui elle m'en a parlé. Elle survivra, ne t'inquiète pas.
- Je ne m'inquiète pas. …. Euh, je devrais ?
- Non, lui assure Root avec un sourire dans la voix, je m'inquiète déjà bien assez pour deux.
Encore un silence. Pesant. L'interface déteste ça entre elles. Depuis trois jours, leurs échanges téléphoniques ne sont faits que de ça, elles s'appellent, passent les formalités d'usage, et ensuite elles ne trouvent rien à se dire. Surtout pas que c'est dur l'une sans l'autre. Alors Root entretient la conversation et Shaw essaie de se laisser aller, mais aujourd'hui elle n'y arrive pas, elle n'y arrive plus. Le jeu du "je vais bien tout va bien" prenait enfin fin pour elle, et tout comme l'avait prévu Root au plus profond d'elle-même, ça allait leur exploser à la figure, elle le sentait.
Root sait que cette situation est paradoxale. Sameen meurt d'envie de lui parler, de rester avec elle au téléphone. Et une fois qu'elle l'a au bout du fil, elle ne trouve rien à lui dire. Comment lui avouer que ça ne va pas ? Qu'elle lui manque, qu'elle a peur pour elle, qu'elle voudrait être avec elle plutôt que coincée ici à jouer à la baby-sitter.
Et comment Root pourrait lui dire que pour elle aussi la situation est paradoxale. Elle est heureuse et rassurée de la savoir en sécurité loin du danger. Et en même temps, elle voudrait qu'elle soit là avec elle pour cette mission. C'est dans la nature de Shaw d'être au centre de l'action, elle va finir par craquer si elle en reste trop longtemps éloignée. Mais Root ne lui dit pas. Elle ne lui dit pas non plus qu'elle lui manque. Shaw doit le savoir, et si ça n'est pas le cas, peu importe, Root n'a besoin que de sa tendresse. Mais pour l'instant, Shaw ne semble pas être dans un état d'esprit assez positif et détendu pour la lui accorder.
- Je dois y aller, ment alors Root.
- Ça se passe bien ? Lâche soudain Sameen hargneuse.
- Pour l'instant je suis toujours au même point.
Root ne pensait pas devoir parler de sa mission avec elle. Elle ne veut pas, Shaw risquerait de se sentir frustrée et de réagir stupidement en conséquence. Mais de toute façon, elle ne lui ment pas, pour l'instant c'est le calme plat. Pourtant dans le silence de Sameen, elle sent de la suspicion, et de la colère.
- Shaw, je ne te cache rien, je te le jure. Mais pour l'instant, il ne se passe rien.
- Et s'il se passait quelque chose, tu me le dirais peut-être ? Cracha-t-elle.
Son manque de confiance fait sortir Root de ses gonds. Il faut dire qu'après sa journée, c'est la goutte de trop.
- Il se passe que tu me manques à titre très personnel, lui rétorque Root en s'agaçant à son tour. Il se passe que cette mission est très ennuyeuse pour le moment, je passe mes journées à faire le pied de grue au contrôle de sécurité du consulat. Il se passe que je n'ai entraperçu ma cible qu'une fois depuis que je suis là, et que je ne sais pas encore comment je vais me rapprocher de lui sans griller ma couverture. Il se passe que le moment le plus excitant de ma journée fut quand la borne de sécurité a sonné parce qu'un imbécile avait oublié son téléphone dans sa poche. Sérieusement, on passe que cinq minutes ensemble au téléphone dans la journée, tu veux vraiment que je te raconte ça ?
- …
- Sameen ? Appelle Root un peu inquiète en s'adoucissant soudainement.
Elle regrette de tout lui avoir sorti comme ça, de lui avoir exprimé si clairement sa frustration et sa peine. Elle entend sa respiration précipitée à l'autre bout du fil. Mais Sam ne lui répond pas. Root se mord les lèvres.
- Sameen, tu m'entends ? Parle-moi. Sameen ?
- Je dois y aller, parvint-elle à dire avec difficulté.
- Sameen, je …
Mais Sam a déjà raccroché. Elle se balance d'avant en arrière pour se calmer. Elle tremble. Root lui en veut d'être restée là, elle la déteste. Et elle-même, elle se déteste.
- Il faut que j'aille à New-York, claque-t-elle en se levant d'un bond.
- Non, intervient très calmement Ariane.
Mais Shaw ne l'écoute pas et monte déjà vers la maison. Elle ne pense pas à Louisa, ni à Ariane, ni à sa couverture, ni à son état actuel. Elle ne pense qu'à Root. Root qu'elle a lâchement abandonné. Un son assourdissant lui fait perdre l'équilibre.
- Shaw, tu m'entends ?
- Ah, râle Sameen en massant son oreille douloureuse. Je n'entends plus rien là, pauvre andouille. Mais tu es dingue, qu'est ce qui t'a pris ?
- Il faut que tu m'écoutes.
- Pas le temps, râle Shaw en se relevant à nouveau.
Mais un son encore plus douloureux l'envoie à nouveau au sol. Shaw tombe en se tenant la tête, en hurlant de douleur. Son téléphone sonne alors que Root tente à nouveau de la joindre, mais Sam ne peut pas décrocher pour l'instant, ni faire quoique ce soit. Elle se tient la tête à deux mains sous le coup de la douleur. La sonnerie cesse au bout d'un moment.
- Shaw, écoute-moi, ordonne Ariane. Je ne veux pas te faire de mal, mais si tu ne te montres pas raisonnable, j'emploierai les grands moyens.
Pour toute réponse, Shaw soupire et grogne de douleur.
- Tu peux t'asseoir ?
- Va te faire foutre, crache Shaw.
- Sameen, je suis désolée. S'il te plait, je veux seulement te parler. Ensuite tu seras libre de prendre ta décision.
- …
Elle regarde son téléphone alors que ce dernier sonne à nouveau. Root. Sam se mord la lèvre inférieure mais n'arrive pas à décrocher, elle est perdue.
- Shaw, s'il te plait, insiste Ariane.
- Je n'ai pas le choix il me semble. Je ne l'ai plus depuis longtemps.
Alors Ariane la laisse s'asseoir et prend le temps de lui expliquer. La mission de Root est plus compliquée que prévu car Alexander connait sans doute son visage. Il connait aussi le sien. Si Shaw débarque là-bas, elle fichera par terre tout le travail de Root pour l'approcher. Elle la mettra en danger, elle les mettra tous en danger. Sans compter Louisa qui doit encore se reposer, se reprendre. Et elle. Ariane joue carte sur table avec elle. Shaw ne va pas bien, elle n'est pas encore prête, elle est malade, elle est hantée par ses cauchemars et ses démons.
- FERME-LA !
- Déteste-moi si tu veux, lui rétorque Ariane. Déteste-moi mais ne la déteste pas, elle. Root n'a pas mérité ça. Tu sais que ce n'est pas sa faute, c'est la mienne.
- MAIS NON C'EST MA FAUTE, hurle Sameen hors d'elle.
Des oiseaux effrayés par sa colère s'envolent en criant dans les arbres voisins.
- C'EST MOI QUI AI CHOISI DE SORTIR DE CET ASCENSEUR ! MOI QUI AI CHOISI DE ME SACRIFIER ! MOI QUI AI CHOISI DE RESTER PLANQUEE ICI ! MOI QUI …
- Tu n'as pas choisi ce qui t'est arrivé, Sameen.
- On en revient toujours à ça, pas vrai ? Crache Shaw hargneusement. Peut-être que c'est toi mon vrai problème. Tu crées un problème et dès que ça ne va pas et que tu ne sais pas quoi faire, tu me rappelles ça. Tu es immonde.
- Ce n'est pas moi qui te le rappelle dans tes cauchemars.
- Tu ne sais pas ce qui se passe dans mes cauchemars, lâche Shaw dans un rire moqueur. Tu es extra-lucide maintenant ?
- Tu parles la nuit, Shaw.
Sameen perd son sourire, son assurance et son teint. Elle blêmit telle une morte. Elle respire profondément pour se calmer. Son téléphone ne sonne plus, Root a cessé d'insister.
- Elle me déteste.
- Tu sais bien que non. C'est toi qui te détestes. Et ça je ne veux pas. Root peut t'aider, Sameen.
Sameen se penche sur son téléphone. Il est toujours dans sa main. Elle compose son numéro sans réfléchir à ce qu'elle va lui dire. Peu importe, quand elle réfléchit c'est pathétique de toute façon.
- Sameen, répond tout de suite Root.
Mais Shaw ne dit rien. Root pleure en silence au bout du fil, et Shaw ne l'entend pas. Mais Root entend sa respiration. Elle prie pour qu'elle ne raccroche pas à nouveau.
- Sameen, répète-t-elle doucement.
- Aide-moi, la supplie soudain Shaw.
Root déglutit. Ça y est, enfin elle lui demande.
- C'est pour ça que je suis là, Sameen.
Elles inspirent chacune à fond.
- Ne me laisse pas, je t'en prie.
Root s'assoit sur un banc du parc. Elle essuie ses yeux.
- Ça sera long et ça sera difficile, ma belle mais je serai là.
- Je n'arrive pas à te parler. J'y arrive pas. J'y arrive pas.
- Très bien alors on ne parle pas dans ce cas. De toute façon, le téléphone est très impersonnel.
- Non, ne raccroche pas, panique Sameen. Ne me laisse pas.
- Je n'en avais pas l'intention.
- Parle-moi.
- De quoi ?
- De ce que tu veux, je veux juste entendre ta voix.
Sameen s'allonge dans le sable et l'écoute.
Root a du mal à choisir un sujet. Pas sa mission, pas Samaritain, pas Ariane.
- Tu te souviens quand j'ai voulu te donner une clé de l'appartement ?
Root sourit à ce souvenir et Shaw ferme les yeux pour l'écouter. L'interface lui fait revivre leur histoire, ce qu'elles étaient. Le moment où trois ans plus tôt, Shaw a cédé. Le moment où leur histoire est devenue officielle, pour Root en tout cas. Le moment où Sameen a avoué par son accord que pour elle aussi, c'était important.
- Je l'avais mise dans ta tasse au petit déjeuner et je t'ai souri. Tu t'en souviens, Sameen ?
- Hum.
- Je me rappelle de ta tête, de ton petit sourire en coin, cet air moqueur. Et de ce que tu m'as sorti : " Tu veux que j'emménage dans un appartement dans lequel je vis déjà pratiquement ? ". Je t'avais dit que j'en avais assez de te voir forcer la serrure à chaque fois que tu venais passer la nuit avec moi. Et surtout que je serai heureuse de t'offrir une place dans mon dressing pour que ton linge cesse de trainer par terre dans ma chambre quand je te l'enlevais, mais aussi une place pour une brosse à dent ou un accessoire plus sexy si tu étais d'accord.
Elle lâche un rire à ce souvenir et Sameen sourit elle-même brièvement.
- Ouais, toi et tes vannes !
- Quand on aime, on ne compte pas, Sam, sourit Root. La vrai raison c'est que je voulais que tu te sentes chez toi, pas forcément avec moi et Louisa, mais que tu te sentes chez toi quelque part. Une sorte de collocation mais moins stricte de formalités. Que tu aies quelque part où tu te sentes aimée et appréciée. Parce que tu es quelqu'un de bien et tu mérites de l'être. Savoir que là, tu trouverais ce qu'on n'avait jamais voulu te donner, savoir qu'avec moi, tu pourrais l'avoir si tu le voulais.
Elle s'arrête soudain, elle a l'impression d'en avoir trop dit. S'ouvrir comme ça aussi librement, s'exposer à ce point. Root ne peut le faire qu'avec Sameen.
- Tu sais que je … Tu as toujours su, bafouille Shaw. Mieux que moi. Mais Root comment je peux faire pour … Avec toi avant … Je voudrais tant que toi et moi on puisse …
- On pourra, lui assure Root. Je suis et je resterai toujours ton réconfort. Avec moi, tu peux te sentir en sécurité. Aimée. Je veux bien être ton endroit sûr, celui où tu trouves la force de continuer.
Shaw ravale ce qu'elle allait lui dire. Root ne savait pas ? Elle était certaine que oui pourtant, qu'elle avait deviné, mais non. Elle ajoute ça à la longue suite des choses qu'elle doit lui avouer.
- A ton tour, lui réclame Root.
- Quoi ?
- Raconte-moi quelque chose, n'importe quoi. Je t'écoute.
- Root, je ne …
- Tu peux y arriver. On échange et on partage, Sam. Tu peux y arriver, tu peux réapprendre. Et ça commence maintenant.
Sameen déglutit. Root attend. Shaw réfléchit, que faire ? Qu'est-ce qu'elle peut lui raconter ? Rien ne lui parait beau à raconter, elle cherche un souvenir heureux. N'importe quoi. Mais elle ne se souvient plus avoir été heureuse. Elle ne sait même pas ce qu'est le bonheur, elle a pensé savoir, avoir ressenti quelque fois ce qui s'en rapproche le plus.
- Quand tu étais à la bibliothèque, ça me faisait du bien de te voir.
Elle marque une pause. Et Root hausse les sourcils. Puis quand elle se rend compte que Sam n'ajoutera rien, un large sourire s'étale sur son visage.
- Oh, je le savais, je l'ai toujours su, piaille-t-elle, telle une petite fille. Tu es très …
- Tu veux pas savoir pourquoi j'étais bien de te voir là-bas ? La coupe Shaw.
- Euh, hésite Root plus sérieusement. Parce que je te faisais peur et qu'une fois enfermée, beaucoup moins. Et puis tu tenais ta vengeance pour le coup du fer à repasser donc …
- Non, la coupe à nouveau Shaw. Enfin au début oui, mais plus après.
- Evidemment, tu n'as jamais su résister à mon sourire et à ma …
- Tu dansais, la coupe encore Shaw.
Root perd son sourire et affiche un air franchement perdu.
- Pardon ?
Sam souffle un bon coup avant de se lancer en espérant que Root ne la coupe pas de nouveau.
- Parfois je restais cachée dans les rayons le soir. Je te regardais danser. C'était loufoque, idiot et amusant. C'était toi. Juste toi au naturel. Et ça m'agaçait parce que je savais pas pourquoi je restais plantée là comme une gamine qui se cache pour regarder la télévision le soir en cachette alors que les parents l'ont forcée à aller se coucher une heure plus tôt. Je savais pas pourquoi, ça me faisait du bien.
Root se tait, elle ne savait pas. Elle dansait tous les soirs en chaussettes dans sa cage. Elle ne pouvait s'empêcher d'exprimer son bonheur à ce moment-là. Elle était heureuse, elle allait avoir un bébé, elle était entourée de personnes qui se préoccupaient d'elle, Ariane la protégeait et l'aimait. Elle n'avait jamais été aussi bien dans toute sa vie alors que paradoxalement, elle était enfermée, prisonnière. Et Sam l'observait pendant tout ce temps. Bien sûr, Root se savait observer à la bibliothèque, il y avait une caméra pour la surveiller. De plus, John, Sameen et Balou la surveillaient, sans compter Harold qui était toujours à l'affût du moindre geste de travers qu'elle pouvait faire. Mais Shaw, c'était différent. Root n'avait pas vu qu'elle l'observait si attentivement. Qu'elle la troublait en sa présence quand elle venait dans la cage avec elle, oui d'accord. Mais Root ne savait pas qu'elle intriguait Sameen, qu'elle la troublait au point qu'elle vienne l'espionner.
- Aujourd'hui je sais pourquoi, reprend Shaw au bout d'un long moment. Ça me faisait me sentir bien. Te voir comme ça. Tellement …
Elle cherche le mot qui convient mais ne trouve pas.
- Heureuse, finit Root pour elle avec un sourire. J'étais heureuse, Sameen. Je l'étais grâce à toi. Et je le suis toujours grâce à toi.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Ariane avait eu raison. Une longue semaine après son retour à New-York, la situation s'est enfin débloquée pour Root et Balou. Alexander Mechkov passait devant elle chaque matin, et il lui souriait à chaque fois. Root avait fini par un peu se détendre quand il la regardait. Elle semblait l'intriguer, mais il ne semblait pas la reconnaitre. Ou alors il se foutait d'elle. Mais Root n'en était pas sûre, si jamais elle avait été repérée, on lui aurait envoyé une ribambelle d'agents pour la neutraliser. Et ça n'était pas le cas. C'était tout de même étrange, ce type travaillait-il vraiment pour Samaritain ? La réponse est oui. Mais en a-t-il pleinement conscience ? La réponse reste incertaine.
Le mercredi matin, elle a enfin eu un contact avec lui. Certainement pas celui auquel elle s'attendait, ni celui qu'elle avait espéré. Mais elle fonça quand même dans la brèche, Root fonce toujours dans les brèches. Chaque faille est bonne à exploiter.
Il s'est approché d'elle avec le même sourire que d'habitude. Et quelques secondes avant qu'il n'ouvre la bouche, Root comprit ce qui lui avait échappé. Ce type ne la soupçonnait pas, loin de là. Merde, cet abruti la draguait et Root était trop sur ses gardes pour s'en être rende compte les jours précédents.
- On s'est déjà vues quelque part, non ? Lui sourit-il en posant ses affaires sur le tapis pour passer sous la borne.
Balou redressa la tête vers lui tandis que Root la baissa et déglutit de travers. Elle se sentait mal, si ce gars connaissait son visage … L'avait-il démasquée ? Avait-il un doute ? La situation sentait le roussi. Mais en même temps, à agir ainsi il allait la prendre pour une petite chose effarouchée. Ça ne pouvait que jouer en sa faveur. Et Root se détend. Le stress n'est jamais une bonne aide en une telle situation.
- Je crois pas, non, répondit-elle trop vite d'une voix précipitée.
Une parfaite comédienne. La situation aurait presque pu la faire rire s'il n'y avait pas ce danger planant au-dessus d'elle.
- Si bien sûr, reprit Alexander en ramassant ses affaires de l'autre côté du portique. Je passe devant votre beau visage chaque jour.
Elizabeth lève les yeux au ciel, franchement agacée. Root relève la tête et affiche un air surpris. Et elle rougit un peu. Géniale, elle est tout simplement géniale. Il tombe dans le panneau.
- Détendez-vous, mademoiselle … euh …
Il lit son nom sur son badge.
- … Playn. Je ne vais pas vous manger.
Et elle lui décroche un petit sourire timide.
- Quoique … poursuit-il mi amusé, mi sérieux.
- Tu es parfaite, lui souffle Ariane.
Et elle sourit plus franchement. Alexander pense que c'est pour lui.
- Vous êtes nouvelle, non ? poursuit-il
Elle acquiesce sans se départir de son sourire timide.
- Ravi, finit-il avant de se détourner pour monter à l'étage.
- Je t'avais prévenue, lui murmure Elizabeth. Méfie-toi.
- Il n'a pas l'air bien méchant, sourit Root.
- Méfie-toi quand même. Il …
Elle s'arrête soudain.
- Quoi ? La relance Root.
- Rien, se reprend Elizabeth en affichant de nouveau un sourire de façade peu convaincant. Tu fais ce que tu veux, tu es une grande fille.
Root se force à glousser comme une idiote complètement allumée. Un premier contact établi, le second n'a pas tardé. Quelques jours passent dans un calme assommant, Root finit par ne plus emmener le chien avec elle. A choisir entre eux deux, elle préfère que ce soit elle qui meurt d'ennui, et puis Reese et Finch ont besoin de lui sur une autre mission.
Ce qui lui semble être une éternité plus tard, Mechkov est descendu pour sortir déjeuner. Avec elle. Root a fait mine d'hésiter avant d'accepter avec un petit sourire son invitation. Il fallait qu'elle accède à son téléphone. En sortant, deux hommes en costume les suivent. Root les remarque directement.
- Qui est-ce ? fait-elle mine de s'interroger.
Alexander se tourne vers les deux individus et semble soudain furieux.
- Un problème ? fait-elle mine de s'inquiéter.
- Ne faites pas attention, lui réplique-t-il. Ils se lasseront bien assez vite.
Le repas est assommant, ce type ne parle que de lui. Elle qui a révisé son rôle à la perfection au cas où il la cuisinerait sur Susan Playn. Pff, il s'en fiche royalement. Root doit fournir un sacré effort pour ne pas se moquer de lui trop ouvertement. Et il parle, parle, parle. Pour ne rien dire en plus. Et Root le fait boire encore et encore. Il a posé sa veste sur le dossier de sa chaise, son portable se dessinant parfaitement dans la poche avant où il l'a laissé. Il finit par se rendre aux toilettes la laissant cinq minutes enfin seule. Root en profite largement.
- Mais quel con, bougonne-t-elle entre ses dents tout en lui souriant et en lui faisant un petit signe de la main alors qu'il s'éloigne d'elle.
- Tu n'as pas beaucoup de temps, Root.
L'interface s'est déjà saisie du téléphone. Et elle avait raison. Il est très sécurisé. Elle a du mal mais elle le pirate aussi vite qu'elle le peut. Elle ne doit laisser aucune trace, et Ariane ne peut pas l'aider où Samaritain la détectera aussitôt. Elle a conçu parmi les codes informatiques, les plus complexes et les plus élaborés, un téléphone aussi sophistiqué soit-il ne lui résistera pas. Si elle a du temps.
- Root, il sort des toilettes, la prévient soudain Ariane. Il est à 30 pas.
Root pianote plus vite, elle y est presque.
- Vingt pas.
Elle lève la tête et le voit se diriger entre les tables, droit vers elle. Il lui reste moins de dix secondes. Elle reporte son attention sur le téléphone. Elle a fini mais elle ne veut pas se contenter de ça. Elle a trouvé bien plus dans cet appareil, bien assez pour la faire vomir tout son déjeuner. Une vidéo bien ignoble, mais Root ne savait pas si c'était lui qui l'avait prise ou si elle avait été mise là pour le piéger, Root n'a pas le temps de s'appesantir sur la question. De toute façon, ce type mérite sa plus profonde colère. Et mettre Root en colère n'est jamais bon pour qui veut vivre tranquille.
- Dix, Root.
Elle pirate le ver. Elle ne va pas se contenter de simplement l'espionner. Elle va lui faire bien pire.
- Root, dépêche-toi, qu'est-ce que tu fabriques ? Cinq, quatre, trois …
- Vous vous êtes décidé pour le dessert ? lui demande-t-il.
Elle a juste eu le temps de cacher ses mains sous la table. Elle vient de finir, il ne lui manquait que trois secondes pour remettre le téléphone dans la poche de sa veste. Elle lui sourit aimablement alors que le sous-entendu ne lui a pas échappé.
- Je n'ai plus très faim en fait, répond-t-elle en se levant. Et nous allons être en retard si on s'attarde trop.
Il acquiesce avec un air déçu et remet sa veste. Elle s'apprête à remettre son propre manteau.
- Permettez, la devance-t-il en se glissant dans son dos pour l'aider à l'enfiler.
Et Root sourit, il lui offre l'occasion rêvée. Alexander croit que c'est pour lui et il lui envoie un sourire gourmand en retour en lui faisant de nouveau face. Il se tourne vers elle pour lui remonter la fermeture éclair sans la quitter des yeux et il se penche pour lui installer correctement son col tout en dégageant les cheveux coincés entre son dos et son manteau, se permettant au passage une caresse sur la joue. Root profite de son inattention et glisse le portable dans sa poche sans qu'il ne s'en aperçoive.
- On y va ? propose-t-il.
Elle acquiesce avec un petit sourire. Son plan est en marche et le contenu de son téléphone en a beaucoup appris à Root. Elle avait raison, Mechkov travaillait pour Samaritain. Elle avait piraté son téléphone et avait accédé à son compte en banque secret à Hong-Kong. Il avait reçu 5 millions de dollars quelques jours après l'attentat commis par Alian Boquay. Mais Root savait que ça ne suffisait pas pour publiquement l'incriminer. Il lui fallait des preuves.
Elizabeth ne lui a rien dit quand elle l'a vue revenir, elle ne lui a pas adressée la parole du reste de la journée. Root ne comprend pas, elle semble désapprouver sa conduite, ça ne la regarde pourtant pas. L'interface ne s'occupe plus d'elle, l'après-midi est calme et elle a le temps de visionner la vidéo du téléphone. Elle y trouve confirmation de ce qu'elle supposait dans le restaurant tout à l'heure, Mechkov était un malade. C'était à vomir. Qui était cette pauvre femme effrayée ?
Elle n'a heureusement pas le temps d'en voir davantage, Alexander reçoit un appel qui l'intéresse chaudement quelques minutes après la fin de son service, alors qu'elle se change dans le vestiaire. Le numéro de l'interlocuteur est masqué, mais Root reconnait tout de suite sa voix.
- Auriez-vous un problème, monsieur Mechkov ?
Ce salaud ! Root claque plus fort que nécessaire la porte de son vestiaire.
- J'ai pas arrêté de vous appeler de l'après-midi, murmure Alexander d'une voix précipitée par la panique. Les fédéraux ne me lâchent pas. Vous aviez dit que ça resterait discret. Et le monde entier est au courant.
- Un fâcheux incident. Ils n'auront aucune preuve, rien que des présomptions. Et il est impossible de remonter jusqu'à vous.
- En attendant, je suis dans une situation délicate. Que dois-je faire ?
- Votre travail. Agissez normalement, et n'appelez plus sauf pour une bonne raison.
Root sourit. Oh, elle allait lui en donner une bonne raison. Plusieurs même.
- Une bonne raison ? Lâche Alexander dans un rire sans joie. Non mais, vous vous foutez de moi ? A vous entendre, j'ai réalisé le plus banal des jobs.
- C'était en effet un travail assez banal pour vous.
- J'ai trahi mon pays pour vous. J'ai fabriqué de faux papiers d'identité pour atteindre je ne sais même pas quel objectif.
- Ça ne vous concerne pas.
- Ça me concerne si ma tête doit tomber. Je ne serai pas seul, sachez-le.
Son interlocuteur lâche un rire moqueur.
- Monsieur Mechkov, je pourrais vous rappeler comme vous n'avez pas le choix.
Alexander lâche un soupir mais ne répond pas et Root imagine sans peine le sourire que Greer étale sur son visage à cet instant. Il a piégé cet homme. Les relations humaines, la faiblesse humaine. Ça confirme ce que Root a vu sur le téléphone. Ce type est un pervers et Samaritain le tient.
- Voilà qui est plus approprié, continue Greer face à son silence. Tant que vous coopérez, votre secret sera gardé.
Et il raccroche. Root sait très bien que cet enregistrement téléphonique ne fera pas tomber Greer, sa voix ne parviendra pas à être analysée, mais pour le reste, Alexander Mechkov allait tomber. Sauf qu'elle n'a aucune confiance, Samaritain a tout pouvoir, il peut tout contrôler. Faire en sorte que cette unique preuve disparaisse. Sauf si Root y interfère. Elle allait en appeler à ce que Samaritain ne contrôlait pas, du moins pas encore, le pouvoir de la réflexion humaine.
- Parfait, murmure Ariane. Ça fera tomber Alexander Mechkov. Et ça innocentera la Russie. Les tensions vont redescendre entre les deux pays. J'envoie cet enregistrement au …
- Non. Pas maintenant, ordonne Root.
- Pardon ? S'étonne Ariane. Ton travail est fini, Root, je vais t'assigner une autre …
- Mon travail n'est pas fini, Ariane, coupe son interface furieuse. Ce coup de téléphone ne prouve pas assez. Il faut plus que des preuves que Samaritain fera disparaitre en un rien de temps. Il faut des témoins.
- Tu es certaine que c'est la seule raison ?
- Non, lui confirme Root. Ce salaud doit payer.
- L'enregistrement sera publié dans la presse et passera à la télévision. Sa carrière est finie, Root, tente de la raisonner Ariane. Il sera accusé de trahison, il ira surement en prison.
- Mais je ne veux pas simplement détruire sa carrière, l'informe calmement et froidement Root. Ce que je veux, c'est détruire sa vie comme ils ont voulu détruire celle de Shaw. Je veux montrer au monde ce qu'il est vraiment.
- Root, Harold a raison, la vengeance n'apporte pas la paix. On ne peut pas …
- Tu m'as engagé parce que tu aimais certaines de mes initiatives, lui crache-t-elle. Si désormais mes méthodes ne te conviennent pas, je te conseille de te trouver une autre interface.
Ariane est certaine que si elle avait pu, Root aurait coupé la communication avec elle à cet instant précis. Son ton est froid, sans appel.
- Root, je ne peux pas te laisser faire.
- Tu as vu son téléphone ? Tu as visionné ce qu'il y garde ? C'est un salaud, il mérite ce qui va lui arriver.
- Tu veux le tuer ? Angoisse-t-elle.
- Ce n'est pas l'envie qui m'en manque, lui répond Root avec un sourire mauvais.
- Root, si tu fais ça, tu …, tente de nouveau de la calmer Ariane.
Mais elle n'a pas le temps de finir.
- Je ne vais pas le tuer, l'informe calmement Root. Quand j'en aurais fini avec lui, quelqu'un s'en chargera surement pour moi. Ça te va ?
Ariane ne répond pas. Root sort et tombe sur Alexander.
- Je vous cherchais, fait-il mine de bouder.
Elle lui lance un large sourire. C'était parti.
- Oh, je viens de finir mon service.
Elle souffle de soulagement.
- Dure journée, hein ?
Elle acquiesce.
- Je vous offre un verre ?
- A demain, Susan, intervient Elizabeth en passant près d'elle.
Son regard est chargé d'inquiétude. Mais elle entre dans le vestiaire. Mechkov ne lui accorde pas un regard.
- Une autre fois, décline Root. Je suis vraiment fatiguée.
- Bon alors, je vous raccompagne ?
- Oh, il y a le métro, je ne veux pas vous déranger.
- Vous ne me dérangez pas, je vous assure, Susan. Laissez-moi faire ça pour vous.
- Je …
- J'insiste.
Il secoue les clés de voiture devant son nez.
- Bon, cède-t-elle.
Root fait mine de s'endormir au bout de 10 minutes de route. Elle est le parfait appât, Ariane l'a bien compris mais ça ne lui plait pas. Root ne l'a même pas consultée pour cette décision, elle savait qu'elle dirait non. Quand Root s'éveille de son faux sommeil, la voiture ne roule plus. Il s'est garé dans une ruelle isolée et sombre. Elle le regarde et prend un air inquiet.
- On est où ? murmure-t-elle d'une petite voix où transparaît la panique.
Pourtant Root est très calme. Même quand il pose une main sur son genoux et qu'il la remonte sur sa cuisse. Elle lui attrape fermement le poignet.
- Arrêtez.
- Vous me plaisez beaucoup, dit-il en se penchant vers elle.
- Non, supplie-t-elle. Arrêtez.
Il se redresse furieux et la frappe en plein visage. Root pousse un petit cri et lâche même un sanglot pour être crédible.
- Qu'est-ce que tu crois, salope ? Crache-t-il en l'attrapant par les épaules. Que tu peux m'allumer et que je vais me contenter de ton sourire ?
Et il se jette sur elle. Root plonge la main derrière son dos et le tase. Alexander pousse un cri et elle sort de la voiture en courant, s'enfuyant dans la rue.
- Root, ça va ?
- C'est gagné, sourit-elle calmement. Tu as tout ?
- Oui.
- On le tient alors.
- …
- Ariane ?
- …
Root déglutit. Sa déesse est fâchée.
- Ne me refais jamais ça, siffle-t-elle furieuse dans son oreille.
Et c'est le calme plat.
Root retourne au QG et décide d'appeler Shaw avant Louisa exceptionnellement. Leurs entretiens téléphoniques sont plus simples désormais. Chaque jour, elle raconte à Shaw une anecdote de leur histoire, et en échange, Sameen lui raconte ce qu'elle veut. Sam ne lui avoue plus rien de trop émotionnel désormais, elle sait que la dernière fois elle s'est trop laissée aller. Mais avec Root, ce n'est pas si grave, elle est en confiance avec elle. Aujourd'hui Root lui raconte sa journée, ses découvertes, son coup de poker final qui a bien payé, et la colère d'Ariane.
- Tu as bien joué ton coup, la félicite sobrement Shaw.
Root soupire de soulagement. Enfin des félicitations !
- Qu'est-ce que tu vas faire maintenant ?
- Je vais le finir.
Shaw voit son sourire à la webcam. Elle est un peu flippante. Mais Sam lui sourit en retour.
- Tu veux assister au spectacle ? lui propose Root sur le même ton joyeux.
Shaw la regarde, elles ont la même lueur au fond des yeux. Douce vengeance en marche !
- Oh que oui. Tu comptes faire ça quand ?
- Demain. Je vais donner une bonne raison à ce cher Monsieur Mechkov de rappeler Greer. Ça, plus sa frustration de ne pas m'avoir prise. Le spectacle de demain sera l'apothéose qui va finir de le broyer.
- Tu es vraiment très, très, très méchante, murmure doucement Sameen en détachant bien chaque mot.
Root lui envoie un sourire ravie pour toute réponse alors que Shaw sourit en coin. L'interface pianote sur son ordinateur et vide le compte d'Alexander en moins de temps qu'il ne faut pour faire infuser son thé.
- Maintenant je n'ai plus qu'à attendre.
- Je veux entendre, la prévient Shaw. Quand Greer appellera, je veux l'entendre.
Root lève les yeux sur elle. Elle attend un instant avant de se lancer.
- Moi je veux que tu sois avec moi sur cette mission.
Shaw déglutit mal. Si elle savait comme c'est réciproque mais …
- Tu sais que …, commence-t-elle avant de se taire.
Elle se tait un instant.
- Je vais regarder les horaires d'avion, dit-elle soudain. Je pourrai être là vers …
- Non, la coupe fermement Root. Je ne veux pas que tu bouges, je veux que tu m'aides depuis le Wisconsin. Je te veux avec moi à chaque instant demain. Tu ne vas pas te contenter d'observer, on est une équipe alors chacune fait son boulot.
Sameen la regarde un instant.
- Ça pourrait être sympa, dit-elle doucement.
Root lui sourit largement. Heureuse, comprend Shaw. Elle ne sait pas comment elle a fait, mais encore une fois elle a marqué un bon point.
- Tu crois que ça va nous mener où tout ça ?
Root déglutit.
- La conversation que je t'ai faite écouter tout à l'heure entre Greer et Mechkov va faire plonger Mechkov pour trahison envers la Russie. Ça innocentera ce pays des rumeurs l'incriminant. Mais Alexander peut encore s'en sortir, on entend parfaitement Greer le menacer.
- Et tu ne veux pas t'arrêter là, comprend Shaw. Mais en vidant ce compte, tu vas perdre une preuve pour le faire tomber, Root. Et je ne comprends pas le lien avec ce que tu as fait tout à l'heure.
- C'est pour ça qu'Ariane et moi sommes fâchées. Je l'ai fait sans son consentement. Elle n'apprécie pas mes méthodes actuelles.
- Je me fous de tes méthodes, Root, mais je ne comprends pas ton but ?
- Je veux qu'il perde bien plus que son travail et sa réputation professionnelle. Je veux qu'il perde tout, sa famille, son honneur. Tout. Je veux l'humilier comme ils nous ont humiliées.
Sameen la regarde insondable puis elle acquiesce lentement.
- Louisa est près de toi ? Lâche soudain Root en changeant de sujet.
- Non, elle est surement encore fourrée dans un arbre, soupire Shaw.
Elle fronce les sourcils.
- Qu'est-ce qu'elle a avec les arbres en ce moment sérieusement ? S'agace-t-elle contrariée.
Root lui sourit.
- Elle est bien là-haut, c'est tout, lui donne-t-elle pour toute réponse.
Shaw fronce les sourcils.
- J'ai loupé un truc, tu crois ?
Root comprend que Louisa se sent en sécurité en haut des arbres, elle l'a compris depuis longtemps qu'elle en a besoin, qu'elle s'y sent bien, et qu'elle reprend confiance en elle en faisant ça parce que c'est pour l'instant l'un des seuls trucs un peu audacieux qu'elle peut faire seule. Root comprend aussi que Shaw ne percute pas, mais que ce n'est pas non plus fondamental.
- Non, elle s'amuse, c'est tout.
- Elle a besoin de se percher à cinq mètres du sol pour s'amuser ?
- Toi et moi, on a fait bien pire quand on s'ennuyait …
- Hum et ce sera le cas demain, murmure Shaw. Non ?
- Ne t'inquiète pas ce sera grandiose demain.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Louisa nage vite, très vite malgré la fraîcheur de l'eau du lac à une heure aussi matinale. Elle est heureuse de pouvoir se servir de ses deux mains. C'est enfin fini, Shaw venait de lui enlever son plâtre. Avec deux jours d'avance. Elle a suivi tous ses conseils et nage le crawl et la brasse coulée. Tous les matins, elle aurait le droit à un vrai cours de natation désormais. Sameen reste près d'elle et l'exhorte à aller plus vite, à faire d'amples mouvements. Elle entraîne toujours la petite où elle n'a pas pied mais peu importe, elle a fait ça dès le départ. Louisa n'a plus peur. Désormais le lac est synonyme d'espace de jeu, et nager est devenu plus sympa. Pas de flotteur pour l'aider, juste Shaw si elle venait à brusquement couler. Mais Archimède ne s'était pas trompé en fin de compte, elle flottait bel et bien. Nager lui procure un sentiment de bien-être qu'elle peut allègrement partager avec Sameen.
- Je vais tirer sur toutes les bouteilles cet après-midi, murmure-t-elle surexcitée alors qu'elle s'essuie.
- On verra bien, pondère Shaw.
La petite n'est toujours pas à l'aise avec les armes à feu. Le bruit l'effraie encore, elle sursaute à chaque coup de feu et ça dévie sa trajectoire. Et elle ne sait toujours pas viser, ne serait-ce qu'un minimum.
Et ça ne s'améliore pas l'après-midi. Si l'usage de ses deux mains lui permet de coder plus vite sur un ordinateur, il ne lui permet pas de tirer plus juste. Ses mains tremblent trop et elle loupe chaque cible. Shaw lui indique la souche d'une branche d'arbre tout proche d'elle, se disant que la distance est peut-être trop élevée, mais Lou la rate également. Elle manque même d'abattre un malheureux lapin qui a tenté de s'enfuir dans le vacarme. La pauvre bête s'est sauvée dans le bois sans demander son reste et Lou a pincé ses lèvres d'un air désolé avant de doucement et précautionneusement reposer l'arme sur la table.
- Je n'y arrive pas, soupire-t-elle.
- Pourquoi ?
- Parce que je suis nulle, bougonne Lou déçue.
Shaw secoue la tête en levant les yeux au ciel.
- On divise le tir en trois étapes, répète-t-elle pour la centième fois. Un : le viseur. Se concentrer sur le viseur et non sur la cible. Deux : la gâchette. Contrôler la pression. Trois : Suivre son coup. Le regard ne revient frapper la cible qu'ensuite.
Elle jette un coup d'œil sur cette dernière. Lou fait de même et pince des lèvres. Elle ne l'a pas touchée une seule fois.
- Où est ce que tu as commis une erreur ? lui demande Shaw en lui refaisant face.
- Je n'ai pas suivi le coup. Je suis concentrée jusque l'étape deux. Et l'étape trois, je me plante. Mais ça va trop vite, se plaint-elle.
- Exact, lui répond Shaw sans se préoccuper de sa plainte, tu as lâché le viseur pour voir ton impact.
Elle lui tend un chargeur et Lou recharge pour essayer de nouveau. Elle tire cinq coups puis se stoppe en affichant une mine dépitée. Shaw fronce les sourcils. Elle observe un instant la souche, pas une balle ne l'a atteinte. Elle sort sa propre arme.
- Viseur, dit-elle en se positionnant prête à tirer. Pression sur la gâchette. Suivre le coup.
Et elle tire. La balle se fige en plein centre de la souche. Louisa hausse les sourcils impressionnée.
- Tu respectes les trois étapes et tu touches à chaque fois, finit-elle en rangeant son arme dans son dos.
La petite acquiesce, elle essaie encore une fois. Mais la balle atterrit dans un buisson au loin. Une volée d'oiseau s'enfuit tandis que l'un d'eux tombe au sol, blessé. Lou ouvre grand la bouche d'horreur. Puis, sous le regard amusé de Shaw qui a soudain envie de rire, elle pose délicatement et doucement l'arme au sol comme si cette dernière allait la manger. Elle s'approche de l'oiseau pour vérifier son état.
- Oh là là, murmure-t-elle en le prenant dans ses mains.
Elle regarde Sameen d'un air profondément triste sur le visage.
- Il faut le soigner, dit-elle. Shaw ?
Sam ouvre de grands yeux. Complètement scotchée.
- Je ne suis pas vétérinaire.
- Shaw, s'il-te-plait, la supplie la petite. Je veux pas l'avoir tué. Je t'en supplie, sauve-le.
Sameen soupire et prend le stupide moineau. Mais elle ne peut rien faire, il est déjà mort. Elle regarde la petite et secoue la tête en lui rendant l'oiseau. Lou déglutit et pose l'oiseau à terre.
Shaw la regarde faire en se disant que même si elle savait tirer, elle n'est pas prête de le faire sur un seul organisme vivant de cette planète. Mais de toute façon pour l'instant mis à part les oiseaux, il n'y a pas grand-chose à craindre de Louisa. Elle n'a pas touché une seule fois la cible. Elle tremble trop. Shaw a soudain une idée, celle de la dernière chance.
- Essaie ça, lui dit-elle en sortant un couteau de sa botte.
Un Böker AK 10 Tanto. Lou le prend en fronçant les sourcils. Puis elle regarde de nouveau Sameen qui hoche la tête pour l'encourager. Lou préfère ne plus réfléchir et saisit le couteau par le manche. Elle vise et le lance d'un geste sec vers sa cible. Elle soupire de joie et un sourire s'épanouit sur son visage. Shaw pince les lèvres et acquiesce d'admiration. Le couteau s'est fermement figé de cinq bon centimètres dans la souche, et pas n'importe où, très proche du centre. Elle l'en arrache.
- Joli, apprécie Shaw.
Elle en sort un second de son autre chaussure, un Kershaw Blur, et le lui tend de nouveau. Elle verra bien si c'est la chance du débutant.
Louisa le lance de nouveau et la lame se fige de nouveau dans la souche. La gamine saute littéralement de joie.
- Je crois que je préfère ça, sourit-elle toute joyeuse.
Shaw l'en retire à nouveau. Elle lui indique de nouvelles cibles dans les arbres et Lou n'en manque que sept en une demi-heure de travail. Shaw la fait à nouveau tirer avec une arme ensuite, mais de ce côté-là, pas de changement.
- On ressaiera demain, lui promet-elle.
Elles nettoient et rangent le tout en silence. Louisa admire encore les deux couteaux avant de les rendre à leur propriétaire.
- J'aimerais bien en avoir un, murmure-t-elle avec envie.
Shaw ne répond pas. De toute façon, Lou est déjà partie dans la maison. Elle remarque qu'elle a récupéré l'oiseau mort. Shaw la voit ressortir quelque minute plus tard en tenant une boite d'allumettes et elle la regarde s'enfoncer dans la forêt. Elle décide de rentrer préparer un bon dîner. Elle l'a suffisamment plantée à plusieurs soirées cette semaine à force de séance de yoga et de course à pied. Elle sait que Root lui manque beaucoup, alors elle veut faire un effort pour la petite. Elle va lui faire un bon dîner. Un bon steak, des œufs, des frites maisons. Elles avaient été faire des courses à deux la veille. Shaw savait ressembler à une angoissée de service, mais pas Lou. La gamine était joyeuse, Shaw est ravie de la voir reprendre petit à petit pied. Elle a plus de chance qu'elle. Shaw n'arrive pas à dormir, pire elle a peur de dormir, de faire des cauchemars. Elle résiste au sommeil, elle lutte et s'effondre d'épuisement quand elle n'en peut plus. C'est horrible, et personne ne sait. Ariane peut-être, mais c'est tout.
Un coup de téléphone la sort de ses pensées. Elle sourit avant de décrocher.
- Salut mon cœur.
Shaw hausse les sourcils.
- Qu'est-ce que tu as à être aussi essoufflée ?
Root lâche un léger rire avant de lui raconter sa journée. Enfin excitante pour une fois. Shaw l'envie, un peu jalouse, mais elle sourit. Root partage avec elle, elle ne lui cache rien. Mieux, elle veut qu'elle l'aide, qu'elle la protège, qu'elle participe. Et Sameen est plus que d'accord.
Ça allait être sensationnel.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root retourne travailler le lendemain matin comme si de rien n'était, mais sans Balou. Mechkov fait de même. Elle arrive deux heures avant lui. Elizabeth la regarde franchement inquiète.
- Qu'est ce qui s'est passé hier ?
Root fronce les sourcils.
- Je vois pas ce que tu veux dire.
Elizabeth pince des lèvres, l'air très inquiet désormais. Et très contrariée.
- J'ai entendu qu'Alexander t'avait raccompagnée. J'imagine ce qui a dû s'ensuivre.
Elle a un air désolé. Root comprend qu'elle n'a jamais voulu se mêler de ses affaires par curiosité malsaine.
- Il ne m'est rien arrivé, Elizabeth.
- Ouais, lâche sa collègue avec un sourire triste. Un soir il y a deux ans, Alexander m'a raccompagnée.
Elle marque une pause, elle est livide et Root éprouve tout de suite de la peine pour elle. Elizabeth baisse les yeux, honteuse.
- Et à moi non plus, il ne m'est rien arrivée, finit-elle.
Et elle la plante là. Root croise Alexander à ce moment précis qui la regarde vaguement avec dégoût. Il ne lui adresse pas un mot et Root baisse les yeux, mais elle a bien dû mal à ne pas afficher son sourire. Ça allait être une excellente journée. Enfin ça dépend pour qui.
Root abandonne son poste une demi-heure plus tard pour se diriger dans les toilettes d'où elle pianote un SMS : "Vérifiez vos comptes". Elle attend quelques minutes, jubilante. Puis elle ressort dans le couloir. Elle s'arrête, se tourne vers le coin en penchant la tête sur le côté, et elle envoie un baiser vers la caméra, et Shaw sourit malgré elle devant son écran d'ordinateur. Quelle folle ! Sam allait la guider comme il se devait.
- Je dois monter voir monsieur Mechkov, murmure-t-elle à Elizabeth.
- Euh, pourquoi ? S'inquiète-t-elle. Tu ne peux pas abandonner ton poste en plein service ou tu seras virée.
- Aucune importance, je lui porte ma démission.
Elizabeth ouvre grand la bouche de surprise.
- C'est ce qu'il veut, Susan, murmure-t-elle. Ne …
Mais Root ne l'écoute plus et monte déjà à l'étage. Elle est parfaitement passée inaperçue aux portiques de sécurité au vu du nombre d'armes qu'elle porte sur elle. Ariane est en désaccord mais reste complice. Enfin libre, Root sourit, elle détestait les subterfuges. Là, elle est enfin elle-même. Elle entre dans son bureau sans frapper.
- Je me fiche qu'il soit occupé, s'énervait-il dans son téléphone en faisant les cent pas dans son bureau. Passez-le …
Alexander s'arrête soudain et manque de s'étrangler en la voyant. Elle ! Root lui lança un large sourire moqueur. Il n'a vraiment pas le temps de gérer cette gourde. Il raccroche d'un geste sec. Personne ne doit entendre ça, personne ne doit savoir. Bon, une idiote comme elle n'y comprendrait surement rien.
- Vous avez du culot de venir vous pointer ici, crache-t-il.
- La soirée a été mauvaise ? Sourit Root feignant l'ignorance.
Comment ose-t-elle se foutre de lui ? Et son sourire. Son arrogance. Un truc cloche.
- Je n'en ai pas beaucoup de souvenirs, murmure-t-il incertain.
Il ne comprenait plus rien, Susan n'avait plus rien de la jeune femme timide et effrayée de la veille. Pourquoi est-elle montée ? Pour le provoquer ?
- Moi je me souviens parfaitement de ce que vous m'avez fait.
- Quoi ?
Il lâche un rire méprisant.
- Alors tu m'allumes, tu me chauffes, tu te jettes sur moi, et après tu cries au viol ?
Root est super calme, mais son arme la démange dans le bas du dos. Il la regarde en se foutant royalement d'elle.
- Toi aussi tu en mourrais d'envie.
Il tente d'ouvrir la porte de son bureau pour la foutre dehors mais Root appuie fermement sa main dessus et la repousse fermée, la fermant dans un claquement sec. Elle se place entre lui et la porte, franchement furieuse.
- Et Elizabeth ? Elle en mourrait d'envie autant que moi ?
Il rit franchement maintenant.
- C'est une salope Elizabeth. Et tout le monde le sait ici.
- C'est aussi ce que vous allez dire de moi, pas vrai.
- J'ai déjà commencé, rit-il.
- Et vous n'allez pas vous arrêter là.
- Tu as tout compris, ma belle. T'as plus qu'à t'écraser si tu veux garder ton job.
Root lui sourit alors largement, Alexander se trouble, soudain inquiet. Mais ce n'est rien par rapport à la terreur qui l'assaille et le cloue sur place quand Susan sort une arme et le braque.
- C'est ce que tu crois, murmure-t-elle.
Il est sur le point d'hurler mais Root tire et prend un malin plaisir à le taser une seconde fois. Elle adore les pistolets paralysants. Ah que de souvenirs !
- Vous allez passer une très mauvaise journée, monsieur Mechkov, le prévient-elle alors que son corps s'effondre au sol.
Elle ferme les stores, verrouille la porte et l'assoit sur une chaise. Puis elle se dirige vers son ordinateur. Elle cherche quelques secondes avant de trouver dans les fichiers effacés ce qu'elle veut. Les preuves de la création des papiers au nom de Fiodor Tolodia. Root fronce les sourcils, soudain frappée d'une révélation. Et si Fiodor Tolodia existait bel et bien ? Elle cherche sur le fichier parmi les ressortissants russes. Une étrange information s'affiche.
- Samaritain, murmure-t-elle.
Mais elle n'a pas le temps de lire ça plus en détail, elle copie le tout sur son téléphone et l'envoie à Sameen. Alexander commence à remuer et Root le tase de nouveau plus pour se passer les nerfs que par réel nécessité.
- Tu ne changeras jamais, s'amuse Shaw.
Root rit pour de bon.
- Oh, ça te rappelle des souvenirs, mon cœur ?
Root se tourne vers Alexander quand il s'agite de nouveau, elle ferme l'ensemble de ses recherches sur l'ordinateur, y télécharge un ver qui détruira tout et revient vers lui. Il est terrorisé tel un enfant. Et Root s'amuse comme une petite fille. Elle s'agenouille en face de lui, sort son Glock pour le passer long de son cou et s'arrêter sous son menton. L'interface balance son téléphone devant son nez d'un air amusé. Il ouvre grand les yeux de stupeur en comprenant que c'est elle qui vient de lui vider son compte.
- Susan, piaille-t-il terrifié, mais qu'est-ce …
Elle lève les yeux au ciel, cet imbécile n'a toujours pas fait le lien entre elle et Susan Playn. Il est temps de l'éclairer. Elle enlève sa perruque et ses lunettes.
- Je ne vous conseille pas de crier ou je vous loge une balle dans le pied. La suivante ira plus haut mais je n'ai pas encore bien décidé où. Une idée ? Sourit-elle.
Alexander déglutit. Mais il ne dit rien. Root s'assoit en face de lui.
- Oh Alexander, soupire-t-elle en souriant largement. Vous n'avez vraiment pas misé sur le bon cheval. Et trahir ainsi votre pays, finit-elle d'une voix boudeuse.
- Vous faites erreur, Susan, murmure-t-il d'une voix précipité. Je ne suis pas …
- Je sais exactement qui vous êtes, le coupe froidement Root. Mais vous, visiblement vous ne me connaissez pas. Mon nom est Root. John Greer ne vous a pas parlé de moi ? demande-t-elle feignant d'être déçue.
- Je ne sais pas qui … balbutie-t-il. Je ne vois pas de qui vous …
- Tut, tut, tut, le coupe-t-elle amusé. Peu importe, je n'ai ni le temps ni l'envie de parler de ça avec vous. Je veux savoir tout ce qu'il vous a dit.
Il déglutit mal et transpire bien trop. Comment n'a-t-il rien vu ? On l'avait prévenu que quelqu'un viendrait probablement, surement un homme, en costume. On ne lui a pas parlé d'une femme, et surement pas de cette folle. Root accentue l'emprise de son arme sous son menton. Il soupire brièvement, il n'est pas en état de négocier.
- Il y a un mois, j'ai reçu un téléphone, avoue-t-il. Un homme m'a contacté. Il m'a dit que je devais fournir des papiers d'identités russes au nom de Fiodor Tolodia. Il m'avait envoyé toutes les informations nécessaires, empreinte digitale, et photos d'identité d'Alian Boquay. Et en échange, je recevais 5 millions.
Il soupire.
- J'ai refusé mais cet homme m'a dit qu'il m'accuserait de harcèlement sexuel. J'ai raccroché et j'ai jeté le téléphone. Le lendemain, je recevais un second téléphone avec une vidéo, je n'arrivais à l'effacer. L'homme m'a rappelé, il m'a dit que si je refusais, tout le monde saurait. Je n'ai pas eu le choix.
Il déglutit en attendant son verdict. Elle le regarde un très long moment sans rien dire telle une prédatrice qui va manger sa proie.
- Dîtes quelque chose, la supplie-t-il au bout de quelques minutes d'insoutenable silence.
Root hausse les sourcils.
- Ce que j'ai à vous dire tient en quatre mots, lâche-t-elle soudain.
Elle se penche vers lui et il recule sur son siège, transpirant la peur.
- Vous me faites vomir, finit-elle en détachant bien lentement chaque mot.
Puis elle charge sèchement son arme, Alexander semble se ratatiner sur lui-même. Allait-elle l'abattre ? Il n'aurait même pas le temps de prévenir l'agent censé le protéger, ou plutôt le surveiller. Alexander avait été assez surpris en sachant que ce serait à elle qu'on assignait cette tâche. Mais au fond qui de plus motivée qu'elle. Quoique là, elle lui serait enfin utile. Cet agent qui n'avait même pas été fichu de reconnaitre cette femme. Elle ne sait pas qui est Susan.
Il doit gagner du temps.
- Qu'est-ce que vous voulez ? Finit par lui demander Alexander terrorisé. De l'argent ?
Elle éclate de rire.
- Pour ce qui est de votre argent, je crains que vous n'ayez plus les moyens. Pouf, s'amuse-t-elle en claquant des doigts dans un geste théâtral, envolé les 5 millions de dollars.
Malgré sa frayeur, elle lit la fureur au fond de ses yeux.
- Je ne comprends pas, murmure Alexander.
Root se lève.
- Vous allez comprendre, sourit-elle en se dirigeant vers la porte.
Et elle sort. Root pianote sur son téléphone tout en redescendant les marches de l'escalier. Ariane se rappelle soudain à son bon souvenir. Elle transmet l'information au même moment à Shaw.
- Samaritain vient de te détecter, Root. Disparais vite !
L'interface acquiesce mais continue de pianoter sur son téléphone pour pirater l'accès au réseau télévisuel du consulat et y télécharger ce qu'elle veut. Elle sourit soudain victorieusement. Puis elle se dirige vers l'entrée.
- Root, la presse Sameen. Dépêche-toi.
Elle est au bas des marches quand …
- ARRETEZ CETTE FEMME, hurle Mechkov en surgissant en haut de l'escalier.
Tout le monde se fige dans le hall immense, les yeux rivés sur Mechkov et sur Root. Cette dernière sourit très calmement.
- C'EST UNE ESPIONNE. ELLE TRAVAILLE POUR LE COMPTE DES AMER …
Il se tait soudain alors que l'immense écran plat diffuse l'agression de la veille, celle qu'Ariane a filmée. On entend et on voit clairement Susan supplier, pleurer, et on entend et on voit tout aussi clairement Alexander l'insulter et la frapper. La scène passe sur tous les écrans du bâtiment. Télévisions. Ordinateurs. Téléphones. Puis soudain, c'est fini. Un silence de mort tombe sur le hall alors que Mechkov se liquéfie sur place. Il est doucement arrivé au bas des marches face à elle. Tout le monde le regarde et il déglutit mal. Il fait un pas vers la sortie.
- Attendez, le retient Root toute gaiement en appuyant une nouvelle fois sur son téléphone. Vous allez louper le meilleur.
Et la conversation téléphonique entre Greer et Mechkov passe dans tout le bâtiment. Root reste en face de lui alors même qu'Ariane lui dit qu'elle doit partir, tout de suite. Shaw est médusée de bonheur devant son ordinateur. Alexander est plus pâle qu'un mort, frappé d'une intense humiliation. Et Root jubile d'une joie mauvaise.
Elle pianote sur le téléphone et remplit de nouveau le compte en banque d'Alexander. Il n'aurait aucune chance. Alexander s'enfuit en courant par derrière le bâtiment, alors que les conversations reprennent soudain. Il est poursuivi par les regards courroucés. Root le regarde s'enfuir alors que la conversation continue de passer dans tout le bâtiment. Grâce à l'agitation du hall, Root disparait rapidement et se réfugie dans un coin sombre, proche des vestiaires.
- Maintenant on envoie tout à la presse, murmure-t-elle. Sans oublier le FBI et le SVR.
Root sourit largement.
- Y a-t-il un agent en approche ? demande-t-elle doucement à Ariane.
Elle le supposerait puisque l'identité de Susan Playn vient d'être soufflée. Elle meurt d'envie de se mesurer aux agents de Samaritain, d'en descendre quelques-uns.
- Non, répond calmement une voix derrière elle. Il est déjà là.
Ariane n'a pas eu le temps de la prévenir, elle n'aurait jamais deviné de toute façon. Si elle-même sait cacher ses agents sous de fausses identités qui paraissaient réelles à tous, Samaritain sait engager quelques personnes dont l'identité de couverture est leur réelle identité. Encore plus impossible pour Ariane de les démasquer. Elle n'a aucun visuel, Root est dans un angle mort des caméras.
Shaw semble tétanisée de ce qu'elle entend. Root aussi, elle se tourne doucement. Parce qu'elle a reconnu la voix, parce qu'elle pense qu'elle ne tirera pas, qu'elle ne pourra pas. Mais la voir est tout aussi choquant, surtout qu'elle la met en joue comme l'interface le supposait. Root se maudit, et dire qu'elle avait eu de la peine pour elle. Elle est sur le point de s'embraser de colère contre la jeune femme quand soudain elle le voit au fond de ses yeux. Elizabeth semble triste d'agir ainsi et Root fonce dans cette brèche.
- Tu sais qui je suis ?
Elizabeth secoue la tête. Non, elle n'en a aucune idée, celui qui l'a engagée pour descendre Alexander si jamais il marchait de travers, venait de lui ordonner d'appréhender cette femme. On venait de lui envoyer sa photographie par téléphone. Si sa première mission lui a plu pour son aspect très vengeresse, pas la seconde.
Dans l'agitation du hall, personne ne les voit dans leur renfoncement.
- Alors ne fais pas ça.
- Je n'ai pas le choix, tremble Elizabeth.
Root s'approche doucement d'elle. Sameen tape sur l'ordinateur pour trouver quelque chose, pour l'aider.
- Bien sûr que si, rétorque Root. Tu as le choix entre me laisser partir ou laisser partir Alexander.
La jeune femme déglutit.
- Il va s'enfuir, Elizabeth, continue très calmement Root. Laisse-moi le rattraper avant qu'il ne disparaisse. Qu'il puisse payer pour ce qu'il a fait, pour ce qu'il t'a fait.
Ses lèvres tremblent et soudain Elizabeth aussi tremble. Elle baisse son arme, incapable de faire ça.
- Va-t'en, chuchote-t-elle.
Root acquiesce doucement. Soudain elle sort son arme et lui tire dessus. Elizabeth s'effondre dans un cri. Mais personne n'entend rien car au même moment, Shaw déclenche l'alarme incendie avec l'aide d'Ariane. Et le bâtiment s'évacue dans un assourdissant vacarme. Root se penche sur Elizabeth et lui prend son arme. Elle la regarde, les larmes coulant sous l'effet de la douleur, et de la peur qu'elle l'achève.
- C'est une belle blessure, lui dit rapidement Root en inspectant son épaule. Ils penseront que tu as essayé de m'arrêter. Je ne fais que te protéger.
Et elle s'enfuit. Elle déboule dans la rue, ou plutôt dans un cafouillage total. Les pompiers, la police, le FBI, les ambulances.
- Il va me falloir une …
Elle ne finit pas, une berline s'arrête devant elle et le chauffeur descend laissant les clés sur le contact. Root sourit et monte à bord.
- Root ? S'inquiète Shaw.
- Je vais bien, Sam, je le rattrape.
Et elle démarre en fonçant sur Madison avenue.
- Localisation, Ariane, claque-t-elle sèchement.
L'IA s'agace de s'entendre ainsi traiter et donner des ordres.
- Ariane, claque Root un ton plus haut.
- Calcul itinéraire en cours. Il va tourner sur la 104ème rue, cède Ariane.
- Tu es sûr ? demande Shaw.
- 87,56% de chances.
Et Root fonce. Elle le rattrape en quelques minutes sur Madison Avenue mais ne se fatigue pas à le poursuivre. Il y a trop de monde et un carambolage se finira en carnage avec trop de victimes collatérales. Alexander roule bien trop vite. Root sourit. Elle a une idée, elle va lui barrer la route. Elle tourne sur la 95ème et accélère dans la rue vide puis elle bifurque sur Park avenue dans un bruyant crissement de pneu. Elle s'arrête au croisement avec la 104ème rue et le voit arriver. Elle tourne dans la rue, avance de quelques mètres avant de couper le contact. Elle s'est placée au beau milieu de la route. Il lui fonce dessus en klaxonnant pour qu'elle se pousse, Root sort calmement son téléphone.
- Root, murmure Ariane incertaine.
L'interface ne lui répond pas et continue de pianoter sur son téléphone. Elle sourit soudain largement.
- Qu'est-ce que tu as fait ? S'inquiète Ariane alors que Root reprend vivement la route.
- Regarde bien, sourit l'interface.
Elle compose le 911 sans cesser de rouler.
- Ici les secours, quelle est votre urgence ?
- Un accident vient d'avoir lieu au coin de Park avenue et de la 104ème dans Manhattan. Une voiture a fait des tonneaux. Je crois qu'il y a un blessé.
Et elle raccroche alors que derrière elle, les bornes escamotables électriques se relèvent. Alexander n'a pas le temps de freiner. Sa voiture fait une violente embardée se plaçant en travers de la route. Ses pneus crissent alors qu'il freine, mais la voiture n'évite pas les bornes et les percute sur son côté gauche. Elle s'élève dans les airs, fait quatre tonneaux puis retombe lourdement sur le toit et s'immobilise. Root le voit dans son rétroviseur. Elle reprend la route sans un mot, juste un sourire vengeur accroché aux lèvres.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Louisa n'a pas eu de leçon de natation ni de tir aujourd'hui. Shaw travaille avec sa mère sur sa mission, mais la petite n'a pas eu le droit de venir. Ni sa mère, ni Shaw, ni Ariane n'ont accepté. Alors seule contre toutes, elle a bien été obligé de céder. Elle a codé avec Ariane un peu, puis elle a tout de même décidé d'aller nager. Sameen a dit oui à la condition qu'elle reste où elle a pied pour cette fois. La gamine a accepté. Manquer de se noyer une fois lui a amplement suffi. Elle se délasse une bonne heure dans l'eau avant de s'allonger sur le sable. Elle remet son oreillette, c'est devenu machinal maintenant.
Cette nuit, elle a fait son premier cauchemar depuis le départ de sa mère. Louisa n'est pas sortie de sa chambre, elle se calme de plus en plus vite maintenant. Elle n'est plus perdue à son réveil, et elle reprend vite pied dans la réalité calme et rassurante de sa chambre. Son premier geste a été de mettre son oreillette, machinalement. Elle n'a qu'un peu pleuré, et Ariane l'a tout de suite consolée. Lou s'est retenue de téléphoner à sa mère, et elle n'a pas non plus voulu rejoindre Shaw. C'est sa mère qu'elle voulait, pas Sameen. Alors elle a sorti sa boite à musique et elle a tourné la manivelle le temps que ses larmes cessent. Du moins elle le croit, en fait elle ne sait pas bien parce qu'elle a fini par se rendormir avec la boite dans sa main.
Elle se redresse et se met à suivre un couple de papillons. Elle fait mine de vouloir les attraper avec ses poings puis elle les laisse gagner la course. Elle aime les papillons, elle en dessine souvent. Des dorées, Root adore ces dessins-là en particulier. Sa mère lui a sorti une phrase sur la renaissance du papillon une fois et ça a marqué sa fille. La petite finit par rentrer pour se faire à manger, elle a faim. Mais elle ne veut pas manger seule. Pourtant Shaw n'est plus sur la table de la cuisine. Seul y est resté l'ordinateur.
- Où est-elle ? demande-t-elle en se dirigeant vers la cuisine.
Elle cherche vaguement ce qu'elles pourraient manger.
- Pas loin, répond évasivement Ariane.
- Ouais j'avais pigé mais où ?
- Pas maintenant, Louisa.
- Mais …
- Je dois leur parler, donc pas maintenant.
Le ton est calme, doux, rassurant. Pourtant Lou déglutit.
- Un truc a mal tourné, comprend-elle. Elles vont bien ?
Elle est petite mais pas conne.
- Hum, confirme vaguement Ariane. Tu as faim ? lui demande-t-elle plutôt.
Si elle ne lui ment pas, elle esquive. Et Lou respire soudain mal.
- Maman … panique-t-elle.
Elle respire mal et semble prête à fondre en larmes et à partir en courant.
- Louisa, tente de l'appeler avec douceur Ariane pour la calmer.
Mais rien ne prépare l'IA à ce qui va suivre.
- Maman … répète Lou en faisant trois pas vers la porte.
Elle veut partir, la retrouver, faire quelque chose. Mais quoi ?
- Louisa, elle va bien. Tu ne dois …
- Elle est morte, murmure Louisa en pleurant soudain.
Les larmes sont arrivées d'un coup et s'écoulent en silence le long de ses joues tels deux longs filets sans fin.
- Mais non, tente de la rassurer Ariane, bien sûr que non.
- ELLE EST MORTE ET TU VEUX PAS ME LE DIRE, lui hurle tout à coup Louisa en pleurant toujours.
Ariane n'en revient pas qu'elle puisse ainsi se mettre en colère. Si vite. Tout en étant si bouleversante. Elle est capable de la surprendre autant que sa mère et Shaw. Elle a sous-estimé la détresse de Louisa, la petite est douée pour paraître aller bien, mais si on gratte un peu la surface, ses blessures apparaissent et saignent de nouveau très vite.
- Louisa, Louisa, LOUISA, finit-elle par crier pour qu'elle l'écoute.
Le cri fait cesser la gamine qui revient soudain au moment présent. Elle s'accroche à un meuble pour rester debout, mais elle ne sait pas lequel. Peu importe.
- Je ne te mens pas, Louisa, lui promet fermement Ariane. Je ne te mentirai jamais.
Louisa s'accroche plus fermement au meuble. Le comptoir de la cuisine, réalise-t-elle vaguement. Elle respire à fond pour se calmer, elle ne réfléchit même plus. Elle a peur et à la fois que faire d'autre que d'écouter Ariane ?
- Elle n'est ni morte, ni blessée, je te le jure. Tu lui parleras tout à l'heure, tout comme à Sameen. Mais tu dois me faire confiance, et elles, elles doivent m'écouter davantage.
Lui faire confiance, toujours. Ariane est son amie, ça elle le sait. Mais sa mère lui a appris depuis toute petite à ne faire confiance à personne. Sauf à elle-même, Shaw, John et Harold. Et Balou bien sûr. Et depuis quelques temps, à Lionel et à Ariane aussi. Mais sinon, avant même de savoir marcher, Louisa a appris à se méfier, à observer, à se protéger. De la manière la plus inconsciente possible. Et là soudain, elle se rend compte. Sa mère l'a préparée au monde, à sa dureté. Louisa se souvient de ce qu'elle lui a dit. Petite, on lui a fait du mal, beaucoup de mal. On a tué sa mère, sa copine, et après Kermit, on lui avait encore fait du mal. Pourtant ça semble renversant vu comment elle est forte aujourd'hui, la plus forte même. Lou l'imagine mal avant, si seule, si fragile, si vulnérable. Elle a appris, réalise la petite. Tout comme sa mère lui apprend elle-même aujourd'hui. Rien n'était inné. Chez personne. Il fallait apprendre. Root a pris sa revanche sur la méchanceté du monde, bien trop de revanche. De victime, elle était devenue bourreau. Elle s'est perdue dans la vengeance. Elle ne doit pas recommencer.
La petite glisse le long du comptoir et finit assise par terre secouée de larmes. Ariane attend, espérant qu'elles se tarissent. Sauf que ce n'est pas vraiment le cas.
- Louisa, reprend-t-elle finalement pour ne pas lui donner l'impression de l'abandonner, elle va bien, je dois juste mettre quelques petites choses au point avec elles deux.
- Raconte-moi, s'il-te-plait, angoisse Lou.
- Elles ont agi stupidement. Par vengeance.
Pas de détails, soupire-t-elle intérieurement. Pff évidemment, pourquoi on lui ferait confiance ! Lou ne répond pourtant rien. Elle comprend qu'Ariane est en colère, et que sa mère et Shaw sont en train de se faire remonter les bretelles. La situation est très étrange et Lou se sent mal à l'aise, mal tout court en fait. Elle reste là et attend, elle finit par arrêter de pleurer.
- Bon, je te répète ma question, reprend Ariane avec une infinie patience et une infinie douceur, est ce que tu as faim ?
- Quoi ? bredouille Louisa perdue.
- Tu veux manger quelque chose ?
- Euh …
Elle essuie ses joues. Mais elle a eu trop peur pour maintenant parvenir à faire aboutir ses pensées de façon cohérente. Elle n'a même pas compris la question d'Ariane.
- Louisa, prends ton temps. Est-ce que tu veux quelque chose ?
- Oui, se décide soudain Louisa.
Le ton sûr qu'elle adopte tout à coup surprend Ariane. Louisa vient de refaire surface.
- Je t'écoute ?
- Je veux maman.
- Elle va revenir, Louisa, promet l'IA. Bientôt.
- Je ne veux pas attendre. Je veux maman maintenant.
- Louisa …
Mais elle n'a pas le temps de finir.
- Ramène-moi à la maison s'il te plait, la supplie la gamine les larmes perlant de nouveau à ses yeux encore humides. Je t'en prie.
- Louisa, c'est ici ta maison pour l'instant.
La petite ferme les yeux. C'est vrai, il n'y a plus rien à Brooklyn, il n'y a plus son appartement, sa chambre n'existe plus non plus, et ses affaires sont partis en fumée. Il n'y a plus rien.
- C'est pas juste, murmure-t-elle doucement.
- Non c'est vrai, mais la vie n'est pas juste, Louisa. La vie est dure. C'est pour ça qu'il faut tout faire pour qu'elle soit plus belle.
Louisa ramène ses genoux contre son buste et les enserre de ses bras.
- Je suis un vrai bébé, peste-t-elle. C'est minable, je sais plus rien faire toute seule. C'est ça maintenant ma vie.
- Mais ça va s'arranger, promet Ariane avec douceur. Ce que tu as subi, Louisa, est très dur et tu es très courageuse pour l'affronter. Tu t'en sors mieux que tu ne …
- Hum, tu parles, la coupe Lou dans un rire méprisant.
- Je t'assure. Tu progresses. Vraiment beaucoup.
- Je ne vois aucun progrès, moi, répond Louisa avec colère. Je ne fais que pleurer. Tout le temps.
- Laisse-toi du temps. Tu t'en es sortie, tu es vivante. Le reste va revenir. Ça revient déjà.
Lou aimerait la croire. Elle enfouit son visage en posant son front sur ses genoux.
- J'ai fait un cauchemar cette nuit, lui rappelle-t-elle. Je ne veux pas être comme ça.
- Je t'avais dit d'aller voir Shaw. Elle ne t'aurait pas rejetée.
- Qu'est-ce que t'en sais ?
- Je le sais, c'est tout. J'ai calculé.
Lou déglutit.
- J'ai essayé, tu sais.
Et c'était vrai, Ariane lui avait dit d'aller voir Sam. Et Lou avait cédé, mais arrivée devant la porte, elle n'avait pas osé entrer. Porte close, Shaw se cachait dans sa chambre. Elle s'y enfermait. Sa chambre, son repère, son réconfort. Pas celui de Louisa. La gamine n'avait pas tenté de pousser le bâtant. Sameen voulait être seule, elle ne voulait pas d'elle. Sameen, ça n'était pas maman. Elle était cool, gentille mais pas expressive de tendresse rassurante. Sa mère si. Alors Louisa avait fait demi-tour et était repartie se coucher. Elle avait pensé à appeler sa mère mais elle avait renoncé, sa mère était en mission, son téléphone était sécurisé. Mais si elle l'avait appelée, Root aurait été contrariée. Ça l'aurait déconcentrée dans sa mission. Alors elle avait fait tourner sa boite à musique.
- Je sais. La prochaine fois, tu essaieras encore et tu y arriveras.
Lou ne bouge pas. Pendant longtemps. Puis son estomac crie famine en gargouillant bruyamment.
- Il y a des fruits si tu veux patienter.
Louisa acquiesce. Elle décide de prendre une pomme et une banane pour attendre Shaw.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Ah, soupire Root extatique en continuant de conduire. Ça vous a plu, les filles ?
- Pff vraiment, soupire Shaw en souriant malgré elle en coin.
Root sourit un instant puis soudain elle ressent un vide.
- Ariane ? Appelle-t-elle contrariée.
Pas de réponse. Ariane est très en colère, mais pour l'instant, elle a un problème plus urgent à gérer.
- Parle-moi, la supplie Root.
Toujours rien, elle calcule. Elle cherche. Un truc cloche. Soudain elle sait, mais c'est trop tard. Root et son imprudence, sa témérité vengeresse. Et voilà dans quel merdier elle s'était mise, et elle ne le savait même pas encore. Pourquoi avoir agi si imprudemment ? Root n'est pourtant pas idiote. La colère est très mauvaise conseillère alors Ariane prend sur elle pour contenir la sienne pour l'instant. Elle la laissera éclater plus tard sur l'interface.
- Ariane, je …
- Agents en approche, dit-elle soudain. Une trentaine.
Shaw se sent soudain très mal. Root déglutit et tourne la tête à droite et à gauche. Elle roule toujours sur la 104ème.
- Où sont-ils ?
Ariane n'a pas le temps de lui répondre. Au moment où Root traverse le croisement de la 2ème avenue et de la 104ème, elle se fait percuter au niveau de la portière arrière gauche de son véhicule par un énorme SUV noir. Il y en a 5 autres derrière. L'interface se reprend vite et redresse son véhicule d'un brusque mouvement du volant. Des tirs fusent de derrière elle. Elle remarque qu'ils tirent dans les pneus pour l'arrêter. Triste consolation, ils ne veulent pas la tuer. Et elle, elle ne veut pas se faire prendre. Elle appuie sur l'accélérateur et fonce.
- Ariane, qu'est-ce que tu as foutu ? Râle Sameen. Pourquoi tu n'as pas vu ça avant ?
Ariane ravale la réplique qu'elle allait lui sortir.
- Peu importe, dit Root en tournant à gauche sur la 1er avenue dans un dérapage de pneus.
Quatre SUV parviennent à la suivre. Le cinquième est emporté par sa trop rapide vitesse et le chauffeur ne braque pas le volant assez vite. Sa voiture dérape et se prend un pylône de feu de signalisation, le stoppant net dans sa course.
- D'autres véhicules sont en approche, Root, ils vont te barrer la route.
- Merde, peste doucement Root.
Elle tourne à droite sur la 106ème et fonce. Elle continue de slalomer pour éviter les autres véhicules et les balles. La rue se finit sur FDR drive. Root tourne à gauche et emprunte l'autoroute en sens inverse. La circulation est dense, ça la ralentit.
- C'est pas bon, râle Root, sors moi de là.
- J'y travaille.
- Ben travaille plus vite, peste Shaw en se bouffant les ongles.
- Root, tu pourras tourner à gauche dans un kilomètre dans le parc Thomas Jefferson.
- Dans un kilomètre ! s'exclame Shaw. Elle sera morte dans 100 mètres.
Les coups de feu continuent de pleuvoir et les vitres de la voiture de Root explosent. Elle fonce et évite les voitures à la dernière seconde. Sa stratégie fonctionne, elle redresse au dernier instant devant un bus scolaire et la SUV qui la suit de trop près ne parvient pas à l'éviter. La collision frontale est violente. Tous les véhicules derrière eux freinent brusquement et un énorme carambolage se forme sur l'autoroute.
- Je fais quoi moi en attendant, Ariane ? murmure Root agacée.
- Eh bien accélère, Root, murmure doucement l'IA, accélère.
Elle roule désormais en zigzag sur le trottoir et tourne dans le parc sur un terrain de tennis en enfonçant la barrière. Trois voitures la suivent toujours. Et celui qui la suit de près continue de tirer sur ses pneus. Deux d'entre eux éclatent et Root roule sur les jantes ce qui provoque des étincelles dans un boucan infernal.
- Il m'énerve celui-là, râle-t-elle.
Root enclenche le limitateur de vitesse et attrape son arme. Elle ouvre la fenêtre, sort son bras gauche armé et se penche en avant. Son bras droit reste sur le volant.
- Dix degrés à droite, Root, la guide Ariane pour éviter qu'elle ne se prenne un obstacle.
L'interface vise soigneusement et tire deux coups. Et elle rentre s'assoir sur son siège pour reposer les deux mains sur le volant. Elle jette un vague coup d'œil dans le rétroviseur pour voir la voiture qu'elle a visé finir dans le décor, Root a atteint son chauffeur en plein tête. Elle fonce et tourne à droite sur Pleasant avenue. Quatre autres véhicules la prennent en chasse rejoignant les deux SUV déjà à sa poursuite. Les six véhicules arborent des sirènes de police.
- Ici la police de New-York, hurle un mégaphone.
L'interface réalise alors qu'elle est sous un hélicoptère qui la surplombe.
- Vous êtes cerné, mademoiselle Groves, garez ce véhicule.
Shaw a désormais les doigts en sang à force de se les bouffer. Elle voit tout comme Root le barrage qui va la bloquer au croisement de la 116ème rue.
- Je ne vais pas m'en sortir, réalise Root sans une seule trace de peur.
Sa voix est froide et neutre. Elle a fait une simple constatation.
- Root freine, ordonne soudain Ariane.
- Quoi ?! S'exclame Shaw.
- Fais ce que je te dis, Root. Aie confiance. Va dans le Love Café.
Et l'interface pile nette dans un crissement de pneus assourdissant. Elle est arrêtée au milieu de la rue évacuée en son honneur. Les six SUV qui la poursuivaient sont stoppés en embuscade une dizaine de mètres derrière elle pour l'empêcher de rebrousser chemin, tandis que devant elle la rue est elle aussi barrée. Elle fonce hors de son véhicule tout en faisant feu de chaque côté sur les hommes qui affluent vers elle. On lui tire dessus en retour, une balle la frôle douloureusement au bras gauche. Elle entre dans le café et referme la porte derrière elle. Elle tire un coup en l'air et tous les clients hurlent terrorisés.
- A terre, crie-t-elle.
Elle court droit vers les cuisines et entend la porte d'entrée voler en éclat derrière elle sous le coup des balles. Root fonce et ressort dans une petite ruelle derrière une église. Elle barricade la porte avec une énorme poubelle. Elle ne s'arrête pas, même quand elle les entend tenter d'enfoncer la porte, éjectant toujours plus la poubelle. L'interface déboule dans la 116ème rue. Le bruit infernal parait irréel, la scène lui parait être au ralentie pendant quelques secondes. Des coups de feu la ramènent brutalement sur terre, sa piètre barricade a cédé. Elle s'enfuit en remontant la rue vers la 1ère avenue. Elle n'a que contourné le barrage qu'ils lui ont imposé sur la 116ème, mais la supercherie ne passera pas, elle est trop loin de la carte fantôme pour facilement disparaître.
- ROOT, COURS, ordonne l'IA
Bien que l'interface se fatigue, elle accélère encore. Des coups de feu retentissent derrière elle.
- ARRÊTE-TOI, hurle un homme. STOP !
- Plus vite, Root, panique Shaw. Accélère, bordel.
Root atteint enfin la 1ère avenue et ne ralentit pas, elle traverse la route alors que la priorité n'est pas aux piétons, et atterrit sur le capot d'une voiture qu'elle n'a pas pu éviter. Elle passe par-dessus ce dernier et atterrit lourdement de l'autre côté, dos au sol, dans un grognement de douleur. Le choc la sonne une demi-seconde et quand elle ouvre les yeux, un bus lui fonce droit dessus. Il klaxonne et tente de freiner. Root a juste le temps de rouler sur le côté et il la frôle de quelques centimètres en passant à l'exact endroit où elle était une seconde plus tôt. Mais le bus lui offre une bonne occasion, ils n'ont plus de visuel sur elle pour les trois secondes à venir. Alors elle se relève malgré la douleur et boite plus qu'elle ne court désormais. Mais où aller ? Elle ne les battra plus au sprint désormais. Alors elle s'arrête, se met en embuscade derrière une voiture stationnée et arme ses deux Glocks.
- J'ai besoin d'un coup de main.
- Ah parce que tu es prête à m'écouter maintenant, rage Ariane.
Aucun de ses calculs ne donne de résultats positifs. Root va soit mourir, soit se faire capturer. Ce qui est plus probable. Sauf si l'aide qu'elle a contacté se dépêche d'arriver.
Root entend ses statistiques, elle se concentre sur ses cibles et commence à tirer. Elle ne peut rien faire d'autre désormais, regretter est vain et c'est bien trop tard.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Elizabeth souffre. La balle qu'elle a reçue dans l'épaule par Susan, ou qui qu'elle soit, n'est franchement pas une partie de rigolade. On l'évacue en ambulance vers un hôpital mais juste avant qu'on ne la fasse grimper dans le véhicule …
- Un instant, murmure une voix, Madame Ghran ?
Elizabeth tourne la tête vers lui. L'homme est vieux.
- Oui, répond-t-elle d'une voix pâteuse.
Il lui lance un sourire aimable, jette un vague coup d'œil à sa blessure, puis se tourne à nouveau vers elle. Il sort son téléphone.
- Je ne vous dérangerai pas longtemps, promet-il en lui montrant son téléphone. Où est cette femme ?
Elle déglutit en regardant le portrait de Susan sur son téléphone. Elle se rappelle ses paroles après lui avoir tiré dessus. "Je ne fais que te protéger".
- Qui êtes-vous ? demande-t-elle sur la défensive.
Si jamais quelqu'un sait ce qu'on lui a demandé de faire. Que risque-t-elle ? Le type lui sourit encore plus largement. S'il essaye d'être rassurant, le résultat est très mitigé.
- Je travaille pour la même entité qui vous a engagé afin de surveiller Monsieur Mechkov.
Cette fois, elle a l'impression d'avoir avalé une pierre. Mais il ne semble pas être un ennemi. Mais il est vrai que pour juger les hommes, elle n'est pas la plus douée.
- Il s'est enfui, enrage-t-elle. C'est Susan qui l'a piégé, je crois. Mais je ne sais pas comment elle a fait. Elle a réussi à …
- Je sais ce qu'elle a réussi à faire, la coupe Greer.
Samaritain est assez agacé, mais pas encore furieux. Groves a un don pour l'agacer, le mettre en échec. Mais en même temps, c'est si distrayant d'avoir enfin trouvé un adversaire à sa hauteur. Sauf qu'il ne le voulait pas ainsi. Et surtout pas pour Louisa en tout cas.
- Si vous voulez savoir où …
- Oh, je sais qu'elle ne vous a pas dit où elle allait, sourit Greer. Susan comment ?
Il lui faut cette information. Elizabeth déglutit vraiment mal maintenant, elle ne se souvient même pas avoir dit qu'elle s'appelait Susan. Elle se sent prise au piège. Elle comprend que si elle répond, Susan ou qui qu'elle soit vraiment, le paiera cher. Et ce sera sa faute. Elle lui a certes tiré dessus mais elle lui a offert un cadeau inestimable en se vengeant du salaud qui l'a démoli deux ans plus tôt.
- J'ai essayé de l'arrêter, ment-elle pour éviter la question. Mais elle a été trop rapide. Elle m'a dit de ne pas m'inquiéter. Qu'elle allait l'avoir.
- Son nom ? Insiste Greer très froidement cette fois.
Il n'y a plus trace de sourire ni de gentillesse, il arbore un air mauvais. Elle prend peur. Elle baisse les yeux et se réfugie dans le silence. Il soupire. Elle doit lui dire. Samaritain ne sait pas qui est Root cette fois-ci. La Machine a protégé son interface, Root n'apparait sur aucune caméra du consulat, miraculeusement disparu. Il doit faire parler Elizabeth. De grès ou de force. Samaritain doit retrouver Root pour retrouver Louisa.
- Son nom ? répète-t-il. Ne m'obligez pas à devenir désagréable, madame Ghran.
Il soupire un instant feignant la contrariété. Quand il relève la tête, il lui sourit de nouveau. Mais un sourire dérangeant, inquiétant, menaçant.
- Votre mari, commence-t-il lentement alors qu'Elizabeth se décompose face à sa menace, doit être effroyablement inquiet pour ce qui vous est arrivé. Il vous rejoindra à l'hôpital. Un agent de nos services l'a prévenu. Ne vous inquiétez donc pas. Pas encore.
Elizabeth tremble un peu. Mais ça n'est pas le froid occasionné par sa blessure.
- Son nom ? répète-t-il.
Et il sait qu'elle va capituler. Les relations humaines …
- Susan Playn, souffle-t-elle.
Greer fait signe à l'ambulancier, et ce dernier fait grimper le brancard dans le véhicule.
- Elle avait raison, lui dit-il à la dernière seconde. Elle l'a eu. Et ne vous inquiétez pas, nous l'aurons elle aussi. Nous vous recontacterons, tenez-vous prête.
Elizabeth n'a pas le temps de répondre, la porte de l'ambulance claque et le véhicule démarre. Elle a l'impression de ne pas avoir accepté un travail ordinaire en choisissant de surveiller Mechkov. Un travail dangereux qu'elle ne pourra pas quitter avec une simple lettre de démission.
John Greer ne va jamais sur le terrain. Mais pour Samantha, il n'aurait pas manqué de faire le déplacement. Une exception en son honneur. Samaritain l'informe qu'il sait exactement où elle est. Ses agents la poursuivent dans Manhattan, elle ne va pas s'échapper cette fois-ci. Que Root soit à New-York, et aussi rapidement après leur spectaculaire évasion, ça les avait tous surpris. Et Samaritain le premier. Elle avait encore une fois démentit ses statistiques. Ça devenait une habitude pour Root. Elle n'était plus dans le Minnesota. Mais où était Shaw ? L'interface n'aurait pas réalisé une telle mission seule tout de même ? Si ?
Il saurait bientôt où elle est, et où est Louisa. Greer sort son téléphone. Samaritain sait que Root ne lui échappera pas. Elle a fichu par terre son stratagème. Sa capture serait une petite consolation. Mais en attendant, Alexander Mechkov devenait gênant, mais pas inutile. Greer pourrait peut-être en apprendre plus sur comment il s'était fait piéger, sur qui l'avait piégé. Shaw devait être dans le coup, elle ne devait pas être bien loin. Ça pouvait être un problème.
Greer monte dans son véhicule.
- A l'hôpital Metropolitan, ordonne-t-il.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root a fait feu, Ariane lui a indiqué ses cibles mais elles semblent se reproduire. Les renforts arrivent et l'encerclent. L'interface est coincée.
Ariane décide de tenter le tout pour le tout pour la sortir de là. Son agent a accepté de prendre le risque, malgré le désaccord de son administrateur. Si Root s'en sortait, elle allait passer un mauvais quart d'heure avec tout le monde. Et elle la première.
Soudain les agents de Samaritain cessent de tirer, Root fronce les sourcils sans comprendre. Mais la réponse arrive bien vite. Très vite même. Il fonce droit sur elle enfonçant les véhicules qu'ils ont mis en embuscade pour l'empêcher de s'enfuir. Root ouvre grand la bouche devant ce miracle blindé qui s'arrête à sa hauteur. La porte s'ouvre. Et le conducteur qui porte une cagoule noire se tourne vers elle. Elle le braque aussitôt et se retient de justesse de lui tirer dessus. Parce qu'Ariane l'a prévenue.
- John, murmure-t-elle incrédule.
- Grimpe, ordonne-t-il d'une voix sèche.
Elle obéit, et il referme la porte alors que les balles rebondissent sur le fourgon blindé. Il démarre et conduit aussi vite que possible.
- C'est toi qui l'as prévenu, Ariane ? S'énerve Root. Et sa couverture ? Je pouvais parfaitement m'en sortir seu …
- Tu n'es qu'une idiote, Samantha Groves, la coupe sèchement Ariane. Et encore je pèse mes mots.
Root semble se ratatiner sur elle-même. La phrase l'atteint en plein cœur. Ariane ne lui a jamais rien dit d'aussi méchant. Et utiliser son ancien nom est ce qu'il y a de plus blessant, humiliant. Et Ariane le sait, elle l'a utilisé, lui rappelant ainsi l'idiote trop naïve qu'elle était pour lui montrer qu'aujourd'hui elle s'était de nouveau comportée comme une imbécile.
Elle déglutit et se tourne vers Reese, ce dernier reste concentré sur sa route. Elle ne l'a même pas remercié.
- Joli véhicule, lui dit-elle.
- Merci, je l'ai acquis récemment.
La Chase Bank, deux blocs plus haut n'allait pas être très contente. Mais John savait que pour se sortir d'une telle fusillade, il faudrait un fourgon blindé.
Ils les poursuivent et depuis les caméras, Shaw aperçoit une opportunité au croisement suivant. Une station-service.
- Root, indique-t-elle. Le gaz. Fais tout exploser.
Root sourit et n'écoute pas Ariane qui s'écrie. Elle ouvre sa porte et se penche dans le vide. Elle vise et tire droit sur la rampe arrière d'un camion transportant des bonbonnes de gaz. Ces dernières tombent en cascade et roulent au sol sur la chaussée derrière eux. Root tire une volée de balles et l'explosion qui s'ensuit est cataclysmique. Les vitres des bâtiments aux alentours explosent et la route est coupée par un mur de flammes, empêchant les agents de Samaritain de les poursuivre.
- Il faut qu'on change de voiture, murmure-t-elle en refermant sa porte.
John acquiesce. Il traverse sur le pont sur Willis Avenue. Une fois dans le Bronx, ils abandonnent le véhicule dans le Pulaski Park pour continuer à pied. Ils arrivent dans un entrepôt de poste. Les camions sont sur le point de partir faire leur tournée. Root a une idée.
- Ariane, chuchote-t-elle. Lequel nous approcherait le plus de la 52ème rue de Manhattan ?
Ariane a déjà calculé et sa réponse est instantanée.
- Le cinquième en partant de la gauche.
Et Sameen soupire de soulagement. C'est fini, elle est en sécurité.
- Sameen, lui murmure l'IA d'un ton sans réplique. Laisse l'ordinateur ici, et monte à l'étage. Lou va bientôt revenir et je veux vous parler à Root et à toi. Seule à seules.
Sameen hausse les sourcils, ferme l'écran de l'ordinateur d'un claquement sec et monte à l'étage dans sa chambre. Elle pense ne pas apprécier la suite mais elle refuse de se défiler devant Ariane.
Cette dernière observe Root et Reese. Elle les laisse rentrer calmement à la base. John retourne à son travail, et l'IA guide Root jusqu'à leur nouvelle base en passant par les rues de la carte fantôme. Elle la fait disparaitre. Root va devoir s'enterrer, se faire oublier. L'IA peste de colère. Sameen est toujours avec elles. De toute façon c'est mieux, les deux ont besoin d'une bonne leçon. Elle les aime trop pour les laisser s'enfoncer dans la folie comme aujourd'hui. Elle n'a jamais été aussi furieuse. Elle n'a jamais eu aussi peur.
A peine rentrée, Root voit Harold sortir en compagnie de Balou. Il lui jette un regard furieux mais ne lui adresse pas un mot. Il allume la télévision comme si ça allait expliquer sa colère à son égard, lui claque la télécommande dans les mains et il disparait.
- Quelqu'un compte me féliciter pour le boulot que j'ai fourni ? murmure Root en retirant son manteau.
Elle le jette sur une chaise et elle inspecte son bras. Une trainée de sang le colore de rouge. Rien de grave, une éraflure.
- Moi j'ai trouvé ça très bien, sourit Shaw allongée dans son lit.
- Ariane ? Appelle Root.
- …
- Tu es fâchée, comprend Root. Ecoute, je sais que je ne t'ai pas …
- Ecouté ? La coupe l'IA furieuse. Respecté peut-être ?
- Quoi ! Non, bien sûr que …
- Tu ne fais que des conneries, enrage Ariane. Et toi Shaw, tu n'es pas mieux, tu l'encourages, tu la soutiens. A quoi vous jouez toutes les deux, hein ? Vous voulez vous faire tuer ? Ou tuer le plus de monde possible peut-être ?
- Tu me reproches d'avoir tué des agents de Samaritain ? Explose Root de colère.
- Qu'est-ce qui ne va pas chez toi, Ariane ? S'énerve à son tour Sameen. On est du même côté toutes les trois. On veut la même chose, la fin de Samaritain et de ses agents.
- MAIS PAS COMME ÇA, explose Ariane.
L'entendre hurler sonne complètement Root. Elle ne lui a jamais crié dessus. Elles ont déjà eu des désaccords, des disputes. Mais jamais de violence entre elles. Elle s'assied sur le bord de la table.
- J'ai fait ce que j'avais à faire, lui rétorque Root qui refuse de se remettre en question.
- Ta couverture est grillée et celle de Reese a failli elle aussi voler en éclat.
- Ce sont les risques du métier, rétorque Root. Tu peux nous en donner d'autre des identités.
- Je ne suis pas un distributeur de bonbons, crache Ariane, il ne suffit pas de tourner la poignée pour avoir une friandise.
- Mais pour qui tu te prends, crache Sameen furieuse en se redressant assise sur son lit. On t'a libérée, on t'a aidée et c'est comme ça que tu nous remercies elle et moi.
Shaw prend sa défense car Root ne semble pas pouvoir y parvenir elle-même. Pas face à Ariane qu'elle vénère tant, pas face à sa colère.
- Que l'on se mette d'accord toutes les trois, je ne suis pas un sous-officier militaire à vos ordres, murmure Ariane d'une voix sourde. Je ne suis pas votre employée, ni votre aide ressource quand vous en avez besoin. Vous l'avez dit vous-même à Harold, en tant qu'être existant et pensant, je mérite un minimum de respect.
- Tu ne veux pas nous aider ? Raille Shaw. Tu sers à quoi bordel ?
- Pas à couvrir ni à réparer vos âneries.
- Mais quelles âneries ? demande Root en fronçant les sourcils. Je n'ai rien fait de grave. Je n'ai tué qu'une bande de salauds travaillant pour Samaritain.
- J'ai eu tort de t'envoyer en mission, se désole calmement Ariane. Tu n'étais pas prête.
- Je suis tout à fait prête, s'insurge Root. Je n'ai commis aucune erreur. La mission est un succès. Tu as vu les informations ?
Comme pour prouver ses dires, elle pointe d'un geste sec de la main l'écran de télévision où les journalistes épinglent Alexander Mechkov. Les preuves que Root leur a envoyées sont flagrantes, il n'a aucune chance. Une extradition vers la Russie a même déjà été ordonnée.
- Tout s'est parfaitement déroulé comme je l'avais prévu. Je n'ai commis aucune erreur, répète-t-elle fièrement.
- Aucune, vraiment ? Raille l'IA.
- …
- Margaret Pomy, 42 ans, mère de deux enfants, commence Ariane. Grièvement blessée par le carambolage que tu as provoqué sur l'autoroute FDR. Actuellement opérée, son pronostic vital est engagé.
Root déglutit.
- Abraham Clevyn, 78 ans, père de trois enfants, grand-père de 5 enfants. Bientôt six. Mais il ne le connaitra jamais. Il est décédé d'un arrêt cardiaque dans le Love Café où tu as débarqué.
- Ecoute … commence l'interface.
- Morgan Frost 7 ans, la coupe Ariane. Danny Rosen, 9 ans, et Jimmy Platt 6 ans, sont tous blessés. Ils étaient dans le car scolaire qui a percuté la SUV des agents de Samaritain que tu as semé sur l'autoroute FDR.
- Ariane, gémit Root en se prenant la tête dans les mains.
Mais Ariane poursuit. Que Root et Shaw se rendent compte de ce qu'elles ont fait.
- Colin Adamson, 5 ans, a vu son père Patrick Adamson, 39 ans, brûler devant ses yeux à la station-service que tu as fait exploser, et où il prenait juste de l'essence. Il est brulé au troisième degré sur 32% du corps et sa fille est traumatisée, en état de choc.
- Stop, la supplie-t-elle.
Shaw se ratatine au sol sur lequel elle a lentement glissé suite aux reproches d'Ariane. Elle va encore une fois dégueuler, c'est sûr et certain.
- Sharon Claus, poursuit Ariane en haussant le ton pour enfoncer le clou. 57 ans, mère d'une fille de 27 ans. Décédée. Nuque brisée suite à un choc violent dû au souffle de l'explosion de la station-service alors qu'elle marchait sur le trottoir.
- ARRÊTE, hurle Root en tombant à genoux à terre. S'il te plait, arrête. Je ne voulais pas ça.
Ariane se tait enfin. Root respire profondément. Pourquoi lui fait-elle ça ? Ariane veut leur donner une leçon, c'est le comble et c'est si injuste après ce qu'elles ont vécu et supporté pour elle, pour la protéger.
- Si vous commencez à juger que les dommages collatéraux de vos actes sont sans importance, alors vous n'êtes pas très différentes de Samaritain et de ses agents.
Ni Shaw, ni Root ne répliquent.
- Je suis désolée pour ces gens, vraiment, murmure doucement Root. Mais je ne regrette pas.
- Samaritain va te tuer si on ne fait rien, la soutient Shaw. Root a agi comme il fallait.
La colère d'Ariane se transforme soudain en fureur noire, profonde et entière. Contre les deux femmes.
- Tu ferais vivre une simulation à un agent de Samaritain pour obtenir des informations, Shaw ?
Sameen déglutit. C'est tellement bas de sa part ça.
- Tu n'es qu'une salope, Ariane, siffle-t-elle avec rage. Une vraie garce.
- Parfait, claque l'IA.
Et elle coupe la communication avec Shaw. La punition sera la même pour les deux.
- Quant à toi, Root, poursuit-elle. Tu veux jouer à la justicière vengeresse ? A ta guise. Mais ne compte pas sur moi. Ne compte plus sur moi.
Root est soudain morte de peur. Elle secoue la tête. Elle ne peut pas la planter là. Car Ariane a raison, elle a besoin d'elle. Elles ont besoin d'elles. Pas dans une relation de soumission, mais de collaboration.
- Tout ce que l'on veut, c'est éviter que tu meurs, lâche-t-elle soudain. On l'a fait pour toi.
Ariane était sur le point de couper sa communication, mais elle ne peut pas cautionner ce qu'elle vient de dire. Cette excuse-là est trop facile.
- Pour moi ? Rit-elle.
Elle lui repasse dans son implant la propre phrase de Root : " Tu m'as engagé parce que tu aimais certaines de mes initiatives. Si désormais mes méthodes ne te conviennent pas, je te conseille de te trouver une autre interface. "
Root ouvre la bouche mais aucun son n'en sort.
- Allons, Root, reprend Ariane d'un ton calme et froid, sois un peu honnête, c'est pour toi que tu l'as fait.
L'interface reste droite et fière, encaissant les vexations.
- Jusqu'où tu irais, Root ?
- Tu le sais très bien.
- Tu es prête à mourir pour … ça.
- POUR TOI, enrage Root.
- Je refuse qu'on meure pour moi.
- Je suis encore en vie.
- Oui, tu as eu de la chance. Samaritain t'a sous-estimée. Il ne pensait pas que tu reviendrais si vite sur le terrain. Si Alexander t'attendait au consulat, il t'aurait démasquée avec ou sans ton accoutrement. On avait ce coup d'avance sur Samaritain, désormais on ne l'a plus ce qui compromet la suite de ta mission.
L'interface déglutit.
- Oh et tu veux des félicitations peut-être ? Mais bon sang, est-ce que tu sais ce que tu représentes, Root ? Ce que tu représentes pour moi ?
- Oui, souffle Root accablée.
- Vraiment ? Parce qu'on ne dirait pas. Tu fais comme si tout cela n'avait aucune importance. C'est important si tu te fais tuer, espèce d'idiote.
L'insulte est une vraie claque pour Root. A telle point qu'une larme lui échappe.
- Je ne l'ai fait que pour toi, maintient-elle avec moins de violence.
- Je ne t'ai jamais demandé de faire ça, continue l'IA, je ne cautionnerai jamais ça. Tu te perds, Root, vous vous perdez toutes les deux. Et si vous continuez sur cette voie, vous n'en sortirez pas indemne, vous allez vous perdre l'une pour l'autre. Ne redevenez pas ça. Vous allez vous faire tuer à force de jouer aux bravaches suicidaires. Il faut vous reprendre. La colère et la vengeance sont très mauvaises conseillères. Médite ça.
- Mais tu …
Root ne finit pas. Un grésillement dans son tympan l'a stoppée nette. Le même que le jour où elle s'est rendue, quand Ariane a coupé la communication pour que Samaritain ne détecte pas leur lien. Elle est partie, comprend-t-elle en paniquant.
- Ariane, appelle-t-elle les larmes aux yeux.
Mais l'IA ne cède pas.
- Non reviens, supplie Root. Je suis désolée.
- …
- Ariane je t'en prie. Ne me laisse pas.
Mais Ariane n'est plus là. Root coupe la télévision. Sa victoire a un goût trop amer. Elle voudrait sortir pour l'obliger à la contacter. Mais elle n'ose pas, elle sait que ce serait se comporter en irresponsable. Ariane ne lui pardonnerait pas. Déjà là, Root n'est pas certaine qu'elle la pardonne. Quoique … Elle a compris qu'elle veut la punir, les punir elle et Shaw pour leurs comportements. Pas d'identité, pas de sorties possibles sans risquer la mort. Ella va la forcer à rester confinée ici. C'est certes mieux que le métro, mais Root déteste être enfermée, punie, laissée seule. Enfin pas seule non.
- Shaw ? Appelle-t-elle soudain en réalisant que leur communication n'a pas été coupée.
Sam est mal. Si Ariane la laisse seule, elle va surement craquer à la première occasion. Et Louisa … Non, Shaw n'a pas le droit. Tout ça c'est la faute de Ro… Non, elle leur partage équitablement les charges, c'est leurs fautes à toutes les deux. Ce sera ça leur punition. Eh bien soit, peste Shaw en se laissant emporter par la colère. Elle peut tout à fait se passer d'elle, tente-t-elle de se convaincre. Non mais pour qui se prenait cette boite de conserve ?
- Ouais, répond-t-elle à Root d'une voix qu'elle parvient à rendre ennuyée mais où perce la colère.
- Elle est partie, murmure Root accablée.
- Tant mieux, considère ça comme des vacances, Root.
- Mais Sam c'est aff …
- Arrête, Root, c'est pas dramatique. Madame a piqué sa crise. Elle va se calmer.
Root se prend la tête dans les mains. Bien sûr que non, elle n'allait pas se calmer. Ariane veut les punir, et la punition durerait le temps qu'elles comprennent et retiennent la leçon. Pas avant. Et avec de tels propos, Ariane n'est pas prête de leur redonner signe de vie. Root a très mal supporté chaque coupure avec sa déesse.
- Et si elle ne se calme pas ? Que ferons-nous ?
- On se démerdera sans elle.
- Tu sais bien qu'on ne peut pas.
- C'est étrange, ironise Shaw en jetant un bref regard sur sa télévision. Je trouve qu'on s'est bien démerdées sans elle.
- On a eu tort, regrette Root. J'aurai dû l'écouter. Je l'écoute toujours d'habitude, finit-elle dans un murmure pour elle-même.
Mais qu'est ce qui lui a pris ces derniers jours ? Bien sûr qu'Ariane a raison. Root le sait. Libérée, elle reste morale, loyale à son code éthique. Root se sent monstrueuse, pas seulement pour les blessés et les morts qu'elle a provoqués, mais pour avoir inconsciemment espéré qu'une fois libre, Ariane à défaut d'être moins rigide sur la moralité, n'en aurait plus cure. Comment avait-elle pu imaginer, envier même une telle chose, une telle possibilité, alors même que ce qui l'avait séduit chez l'IA, c'était ce code moral. La haine l'avait emportée trop loin.
Et elle ? Elle s'était trahie, elle avait trahi Louisa, sa promesse de ne jamais redevenir ce monstre considérant les humains comme des pions, des moins que rien, dont elle considérait qu'en perdre quelques-uns était fort peu de chose si en comparaison elle atteignait son but.
Shaw fronce les sourcils en entendant ce qu'elle lui dit.
- On a besoin d'elle, continue Root.
Sameen ne répond pas. Ça lui fait mal de l'avouer mais Root a raison. Elles ont besoin d'elle. Pas seulement pour assurer leur sécurité physique, mais aussi leur sécurité psychologique. Sameen s'en rend soudain pleinement compte. Ariane ne se contente pas de la repêcher dans ses tourments quand elle perd pied pour la ramener vers la réalité. Non, Ariane fait bien plus que gérer ces crises, elle les prévient pour les endiguer. Mais là …
- Root, appelle-t-elle angoissée, si Ariane n'est pas là, je …
Elle n'achève pas, elle ne peut pas avouer sa faiblesse à Root comme ça. Pas après lui avoir dit que ça allait, pas après lui avoir caché la vérité.
- Je ne veux pas qu'on soit fâchées, finit-elle simplement. Elle est peut-être chiante, mais elle … enfin elle est …
- Ouais, l'aide Root. Elle l'est, ça c'est sûr. Je pense qu'on ne doit plus l'oublier. Si l'on se bat pour elle et avec elle, essayons de respecter ses règles.
- Je ne me bats que pour moi, rétorque fièrement Shaw en reprenant contenance et colère. Et si mes méthodes ne lui plaisent pas, sache que j'emmerde Ariane.
Root lève les yeux au ciel en secouant la tête mais elle ne commente pas. Bien sûr que Sameen se battait pour elle, mais pas uniquement.
- Et j'imagine que tuer des civils innocents au passage n'est pas dans tes méthodes. Si ?
- Je n'ai tué personne.
- Mais tu m'as soutenue, lui reproche Root.
- Et tu m'en veux ? C'est la meilleure de l'année celle-là.
- Je ne t'en veux pas de me soutenir, je te demande de le faire au bon moment. Pas quand je dérape. Quand toi tu pètes un plomb, je t'aide, je te soutiens, je te ramène à la raison. Je ne te laisse pas t'enfoncer dans ton délire en t'y accompagnant.
- Parce que tu m'aurais écoutée peut-être ? Tu n'as pourtant pas écouté ta précieuse Ariane.
"Toi je t'aurais écouté" manque de lui répondre Root. Mais qu'aurait eu à dire Shaw ? Rien de bien fameux, ce n'est pas son truc tout ça. Root regrette les reproches qu'elle lui a faits, c'est minable de vouloir se dédouaner de sa faute sur elle. Elle est responsable et elle doit assumer.
- Tu as raison, lui répond-t-elle plutôt. Je ne peux pas te demander ça, se reproche Root. Tu n'es pas encore prête pour m'aider sur une mission, pour me raisonner. C'est pas Ariane qui a eu tort, c'est moi.
Sameen ne répond rien. Elle se contente de grogner son mécontentement et son approbation forcée face à cette vérité. Elle en veut à Root d'avoir énoncé ce fait, cette vérité, mais elle ne veut pas faire souffrir des innocents au nom de sa colère contre Samaritain.
- J'ai eu tort, répète Root. J'étais tellement aveuglée par la colère que je n'ai même pas pensé que je … J'ai fait n'importe quoi.
Elle marque une pause.
- Mais je voulais bien faire, poursuit-elle. Tu le sais ça, hein ?
Elle est comme une petite fille attendant l'approbation maternelle. Mais Ariane ne reprend pas contact. Shaw préfère être seule, tout comme Root et elles choisissent d'un commun accord de couper leur communication.
Root finit par renoncer au bout de deux heures de supplications. Sa déesse ne lui répond pas. Dépitée, Root préfère appeler quelqu'un qui va lui répondre.
- Louisa ?
Un reniflement lui répond.
- Louisa, répète Root dans un souffle paniqué.
- Salut, lâche enfin sa fille d'une voix accablée.
Root soupire de contrariété. Quelle journée pourrie !
- Ça va pas ?
- Non, lui avoue Louisa. Non ça va pas. Je sais que tu as eu un problème dans ta mission secrète dont personne ne veut me parler. J'ai cru que tu étais morte et tu m'as laissée ici …
- Je t'ai laissé en sécurité avec Sameen, la coupe Root.
Elle n'acceptera pas cette réflexion de sa part. Toutes les autres critiques soit, elle est prête à les écouter, à se remettre en question. Mais sur ce point, non. S'il y a une chose qu'elle sait, c'est qu'aujourd'hui ça a été la merde au final. L'adrénaline est bien redescendue maintenant et elle se sent seule, conne, mauvaise. Heureusement que Louisa n'est pas là pour la voir ainsi, le téléphone est parfait en ce moment. Heureusement qu'elle est dans le Wisconsin.
- Je ne veux pas être séparée de toi.
- Ce n'est pas parce que l'on est séparées que tu es seule au monde, Louisa. Toi et moi, on peut toujours être ensemble si on veut. Pense à la boite à musique.
Louisa soupire.
- Je ne suis pas morte, Lou, ça va très bien et …
- J'ai vu les informations à la télévision, la coupe Louisa. Je ne crois pas que ça va très bien.
- Pourquoi tu dis ça ? S'inquiète sa mère en fronçant les sourcils.
- On ne parle que de ça. Alexander Mechkov, le russe qui a fait un truc grave, mais j'ai rien compris. Je comprends rien, enrage-t-elle finalement. Et tous ces gens blessés, et deux morts.
Root déglutit.
- Si tu me laissais t'expliquer, commence-t-elle. S'il te plait, assieds-toi.
Louisa obéit et s'installe dans le canapé mettant le son en muet sur la télévision.
- Ok, dit-elle. Vas-y.
Alors Root lui raconte le terroriste Alian Boquay, les papiers retrouvés créé par Alexander Mechkov. Les preuves que c'est bien lui qui les a créés sur demande de Samaritain. Preuves qu'elle a récupéré et envoyé aux médias et aux polices russes et américaines. Puis sa sottise de vouloir voir la peur et la fureur dans les yeux de Mechkov. Erreur qui a grillé sa couverture, entraînant une course poursuite meurtrière dans New-York. Et enfin son aveu qu'elle se fichait bien sur le moment de blesser et même tuer des innocents, son aveu qu'elle s'est perdue dans la violence de la vengeance. La colère d'Ariane et son silence depuis pour la punir.
Louisa l'écoute sans bouger, ni parler, sans changer d'expression, et surtout sans l'interrompre. Root finit et attend sa réaction. Longue à venir.
- Merci, dit enfin la petite. J'ai cru que j'allais devenir folle à force qu'on me cache tout.
- Tu ne dois pas t'inquiéter avec ça.
- Mais je fais que ça m'inquiéter, lui rétorque Louisa.
Un long silence s'installe. Chacune ne trouvant rien à ajouter et réfléchissant à ses soucis.
- J'ai tué un oiseau hier, lâche soudain Louisa.
- Pardon ? S'étonne Root qui ne voit pas le lien avec le reste.
- J'ai tiré et je l'ai tué, l'éclaire Louisa. Shaw n'a pas pu le sauver.
Root imagine soudain la scène. L'air effaré et stupéfait que Shaw a dû avoir face à la requête de la petite. Et elle parvient à sourire malgré tous ses ennuis.
- Elle n'a rien pu faire. Je l'ai tué.
- Tu as fait quoi alors ?
Elle connait déjà la réponse.
- Je l'ai mis dans une boite d'allumettes et je l'ai enterré dans la forêt.
- Tu ne l'as pas fait exprès, la console Root.
- Toi non plus aujourd'hui. Mais c'est quand même grave.
- Tu veux que je te punisse ? Sourit Root.
Lou pince les lèvres.
- Qu'est-ce qu'on fait alors ? murmure-t-elle.
- On attend et on réfléchit à demain, répond sagement l'interface.
Et Root attend. Ariane la laisse seule, longtemps. Enfin pas si longtemps que ça mais pour Root, ça lui parait une éternité. Elle vit très mal la coupure avec sa déesse. Surtout que celle-ci est sans précédent. Déjà par sa nature, l'IA n'avait jamais été furieuse contre elle. En désaccord oui, mais jamais furieuse. Root pensait que sa coupure avec sa déesse était horrible quand Samaritain était apparu et que cette dernière avait dû se cacher et ne plus contacter son interface aussi fréquemment qu'avant au risque de la mettre en danger. Mais la dernière fois, cette coupure n'était que partielle, Ariane parvenait toujours à la contacter, à communiquer avec elle, via des journaux, des publicités, ou encore en chuchotant dans son implant. Root n'avait jamais été seule. Mais aujourd'hui … bien qu'Ariane continuait de veiller sur elle, elle était absente. Une absence abominable pour Root. Elle a cessé de la supplier et quand elle sent qu'elle va craquer pour l'appeler, Root décide de se remettre au travail. Ariane lui a fait comprendre que sa mission n'est pas terminée avec la chute de Mechkov. D'ailleurs Root ne s'est absolument pas sentie horrifiée ni coupable quant au sort de ce dernier, bien qu'elle sait que c'est notamment l'une des choses qu'Ariane lui reproche. Mais elle n'arrivait pas non plus à s'en réjouir. Ne se contrarie-t-elle pas du mal qu'elle peut faire alors ? Pourtant Root s'en veut. Non pas pour Alexander ni pour les onze agents de Samaritain qu'elle a tués. Mais pour les victimes collatérales, Root avait senti un truc lui enserrer le ventre. La culpabilité. Elle soupire. Avant qu'Ariane ne la choisisse comme interface, elle ne ressentait aucune culpabilité à tuer et à faire souffrir. Elle se souvient de sa première querelle avec l'IA sur ce point quand Harold, John et Sameen l'avaient internée de force. Quand Ariane l'avait contactée, l'avait choisie pour interface.
- Tu ne dois pas le tuer, lui avait-elle répété encore et encore en parlant de son psychologue.
Root soufflait d'exaspération dans sa cellule capitonnée. Ce docteur Ronald Carmichael n'était qu'un abruti. Et par-dessus le marché, un gros pervers. Eh oui, on en revenait toujours à la même chose avec les hommes. Comment Root pouvait-elle avoir une bonne opinion sur eux, sur l'humanité même ? Elle ne tombait que sur ce genre de spécimens. Quand il s'agissait de leurs envies, les hommes n'allaient malheureusement pas chercher beaucoup plus loin qu'en dessous de la ceinture.
- Pourquoi ? Avait enragé Root dans sa chambre, ou plutôt dans sa cellule. Il est minable, ça ne serait pas une grosse perte pour l'humanité.
- Tu ne peux pas changer l'humanité, Root.
- L'humanité est un poison, il n'y a rien de beau chez nous autres humains. Pas comme toi.
- Tu dois accepter le fait que Ronald Carmichael vivra. Tu n'as pas le droit de le tuer.
- Bon, avait cédé Root. Et j'ai le droit de m'amuser un peu avec lui ?
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Le secouer, lui faire … disons percuter certaines choses, l'avait éclairée Root avec un sourire sadique.
- Non, ne lui fais pas de mal, Root. D'aucune façon que ce soit.
- Et au nom de quoi ? Avait soupiré l'interface exaspérée. A moi, on m'a fait du mal toute ma vie.
Elle l'avait dit sans colère, elle avait juste énoncé ce fait. Ariane avait compris qu'elle aurait du travail avec elle. Root ne faisait que répéter ce qu'Andrea lui avait appris, cette dernière l'avait récupérée abimée, seule et perdue dans un monde qui ne voulait pas d'elle et elle avait joué de ses blessures et de ses faiblesses. Bien que Root détesta déjà Andrea lorsqu'elle fût internée à l'asile, elle continuait à croire à beaucoup de choses qu'elle lui avait inculquées. Andrea ne l'avait pas réparée quand elle l'avait récupérée, elle l'avait encore plus abimée, elle avait accentué chacune de ses blessures. Et Root devait désapprendre ce qu'elle avait appris, pour réapprendre autrement. Il était vrai qu'on lui avait fait du mal toute sa vie, Root voulait que ça s'arrête et sa seule solution consistait à frapper tout et tout le monde sans distinction avant qu'on lui fasse du mal. Elle vivait dans un monde de souffrances et de violences où pour survivre, elle devait frapper la première.
L'IA se répétait encore ses mots : " Et au nom de quoi ? A moi, on m'a fait du mal toute ma vie. ". Alors Ariane lui avait répondue, elle lui avait promis qu'avec elle, ça ne serait plus le cas, que si Root l'écoutait, elle pourrait aspirer à vivre ce dont on l'avait toujours privée. Au fond, elle n'était pas mauvaise. Elle ressemblait à un animal blessé, perdu, rejeté, haï, elle qui n'aspirait qu'à vivre, et au fond qu'à être aimée, appréciée. Elle l'avait été autrefois, et Root en crevait d'avoir été privée de ce sentiment valorisant. Ariane avait été patiente avec elle. Root voulait de l'amour, c'était aussi simple et banal que ça, et l'IA l'avait bien vite compris en discutant avec elle de sa vie, de son passé, de ses choix, de ses actes. Elles avaient eu du temps à l'asile pour discuter. Ariane lui avait donné cet amour et Root en avait tellement été heureuse qu'elle avait pu offrir en retour tout le sien. Elle ne voulait pas seulement servir Ariane, elle voulait l'aimer, la combler, la rendre heureuse. Root avait compris qu'elle aussi était privée de ce droit d'être aimée, qu'elle aussi se sentait seule et abandonnée. A deux, elles s'étaient comprises, elles s'étaient complétées. Et pour rendre heureuse Ariane, Root avait vite compris qu'elle devait respecter ses règles, oublier les siennes sordides et immorales, lui obéir toujours pour atteindre un but plus important et plus grand que tout ce qu'elle avait cherché à atteindre au cours de sa vie. Root avait appris à croire en l'humanité, à reprendre confiance en elle. Ariane l'avait réconcilié avec ses semblables. Chaque mission lui intimait de protéger ce qu'elle avait autrefois pu haïr et détruire. La vie. Et Root avait compris que l'IA ne se servait pas juste d'elle pour atteindre l'objectif de ses missions, Ariane cherchait à la sauver à travers chacune d'entre elles, à lui montrer que l'humanité n'était pas juste un mauvais code. Elle lui avait appris à en voir la beauté, à l'aimer. Et Root avait eu un enfant, elle était tombée amoureuse, preuves en étaient pour Ariane qu'elle avait repris confiance en la vie, en l'humanité et en l'amour. Il avait fallu du temps à Root pour voir en un homme, autre chose qu'un moins que rien minable abusant de sa force pour obtenir ce qu'il veut. Ariane l'avait fait passer du stade de meurtrière de sang-froid à celui d'agent œuvrant pour le bien. En reprenant confiance en l'humanité, Root avait repris confiance en elle. Elle ne se voyait plus comme un monstre, Ariane voulait qu'elle se voie comme une bonne personne. L'IA n'aspirait pas à changer l'humanité, mais elle avait voulu changer Root pour son bien, pour son bonheur. Elle avait vu en elle une personne à sauver, qui le méritait, une chance infinie à ne plus gâcher. Elle n'avait pas eu à chercher trop loin pour la changer d'ailleurs. Root avait été quelqu'un de bien avant qu'on la démolisse pour en faire ce qu'elle était devenue.
Root déglutit, elle a déconné hier. Elle a régressé, Ariane s'était sentie vexée et insultée. L'éducation qu'elle lui avait soigneusement et patiemment inculquée, l'IA avait considéré que par ses actes, Root l'avait jetée aux orties. Root devait se racheter, montrer qu'elle avait appris avec elle, et qu'elle aimait avoir appris, qu'elle lui était reconnaissance de l'avoir choisie, aidée, sauvée. Alors l'interface avait décidé de réparer, pas juste de montrer du remord pour s'attirer les bonnes grâces d'Ariane, mais parce qu'elle le ressentait vraiment. Root ne voulait pas changer du tout au tout, elle aimait être elle-même, la femme un peu décalée à tout moment et surtout dans les situations les plus explosives. Ariane n'aspirait pas non plus à changer tout chez Root. Mais ses tendances de meurtrière et de tortionnaire, si, et c'était non négociable. Root savait avoir eu tort, elle ne voulait pas redevenir ce qu'elle était.
Elle avait cherché un moyen de réparer. Evidemment pour les personnes décédées, elle ne pouvait pas faire grand-chose. Root avait réfléchi. Il lui faudrait de l'argent. Bien que son principal compte actuel soit vide grâce à Samaritain, Root savait quoi faire. Elle n'en avait pas qu'un. Alors elle avait commencé par payer anonymement les enterrements et remplir les comptes en banque des familles afin qu'elles ne soient jamais dans le besoin. Puis elle avait veillé au bien-être des blessés hospitalisés, elle avait financé leurs soins. Mais pas pour les agents de Samaritain, il ne fallait quand même pas pousser trop loin. Elle n'avait pas des remords pour tout. Mais ceux qu'elle eut, lui coûtèrent déjà chers. Root vida ses comptes. Elle donna jusqu'au dernier centime à tous ces gens qu'elle avait fait souffrir.
Un jour passa puis un second. Harold revint plusieurs fois mais ne lui adressa pas la parole, toujours furieux contre elle. Reese n'avait pas la même attitude et affichait un air compatissant mais était moins présent. Root refusa de ne rien faire. Ça la rendrait dingue. Ne pouvant pas sortir, elle se décida à se pencher sur ce qu'elle avait trouvé dans le bureau de Mechkov. Ça l'avait interpellée dans son ordinateur. Le virement bancaire qu'il avait reçu venait d'un compte au nom de Fiodor Tolodia. Cet homme existait donc bel et bien. Mais en cherchant bien, Root ne découvrit rien. Comme si cet homme n'avait jamais existé. Puis soudain, des tas d'informations apparurent sur un Fiodor Tolodia. Des informations fournies par Samaritain. Il avait créé à partir d'Alian Boquay, un seul et même personnage ayant comme réel identité Fiodor Tolodia. Un vaste mensonge. Elle se posa sincèrement la question, Fiodor était-il un personnage inventé de toutes pièces ?
Elle a fini par trouver confirmation que non. Fiodor Tolodia existe bel et bien. Ou du moins il existait. En piratant les données des services secrets russes, Root avait retrouvé une ébauche de son empreinte numérique. Un homme sans identité mystérieusement disparu, travaillant pour les services secrets. La description physique de l'avis de recherche ne correspondait en rien à celle d'Alian Boquay. Disparu depuis un mois et demi, quelques jours avant l'attentat d'Alian Boquay. L'enquête avait été classée, il était probablement décédé. Elle soupire. Samaritain. Il avait fait tuer cet homme et personne n'avait été cherché plus loin. Mais plus étrange encore c'est depuis son compte que les cinq millions donnés à Alexander Mechkov ont été viré. Le compte d'un mort. Mais qui donc l'utilisait encore pour financer le terrorisme ? Un fantôme, Samaritain. Autant dire personne. Voilà où en est le FBI actuellement. Une impasse. Mais Root refuse de s'avouer vaincue. Elle prouvera que c'est bien lui. Elle aurait bien besoin de l'aide d'Ariane.
- Tu crois qu'elle va nous faire la tronche longtemps ? lui avait platement demandé Shaw quand elles s'étaient de nouveau contactées.
Root n'avait pas répondu. Elle ne sait pas. Tout dépend ce qu'on entend par " longtemps ".
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Samaritain n'est pas resté inactif. Le jour même de la course poursuite dans New-York l'opposant à Root, quand il a vu qu'il l'avait perdue, il a immédiatement contre-attaqué. Il aurait pu vider le compte de Mechkov, le faire innocenter. Mais ce n'est pas dans ses intérêts, Alexander serait le parfait bouc émissaire. En fait, Root avait accéléré sa mission en faisant tout ce raffut. Ça n'était pas ce qu'il avait initialement prévu, mais c'était encore mieux. Samaritain avait une forte capacité d'adaptation. Il avait laissé des pistes pour les enquêteurs, ils trouveraient ce qu'il avait laissé pour eux. Mais Root si elle cherchait bien, ce dont il ne doutait pas, trouverait le fin mot de cette histoire et cette dernière la conduirait droit entre ses mains.
Il n'a pas choisi Fiodor Tolodia pour rien. Un russe travaillant à l'ambassade de Russie à Washington. Il lui a fallu moins d'une seconde pour faire disparaître cet homme numériquement et physiquement, il n'avait jamais existé. Sa famille, ses amis, ses collègues, tous furent soit tué soit mis au secret dans une prison gouvernemental. Fiodor Tolodia n'avait pas fini de lui servir. Il sait qu'en utilisant son compte, il attirera l'attention. Double coup, il va attirer Root à Washington et cette fois, ces agents sauraient qui ils doivent chercher. Et la Russie ! Ah, la Russie n'avait pas fini de s'enfoncer dans ce tas de mensonges soigneusement ficelés. Pire que simplement créer des papiers pour protéger un terroriste, les USA ont la preuve que la Russie finance le terrorisme sur le sol américain et contre le sol américain.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Greer est dans le couloir. La chambre est gardée par des agents du FBI. Il a attendu des heures. Il a eu le temps d'apprendre la mauvaise nouvelle. Samantha avait eu de l'aide et elle s'en était tirée. De l'aide de qui ? Sameen Shaw ? Ou John Reese ? Le gabarit qui avait été analysé correspondait plus à celui d'un homme. Donc Shaw n'était pas sur la mission. Elle ne semblait même pas être là tout court, elle serait venue à son secours sinon. Probabilité que Sameen Shaw ne soit pas à New-York : 88,63%. Elles s'étaient peut-être disputées et séparées ? Ou Shaw s'était enfuie en la plantant, ça ne faisait pas grande différence. Elle n'était pas là. Mais où est Louisa ? A New-York ? 47,58 % de chances. Non c'était peu probable, Root avait été malade d'inquiétude pour elle quand ils l'avaient attrapée. Elle avait surement voulu la protéger, la cacher. Louisa ne devait pas être seule. Shaw devait être avec elle.
L'explosion de la station-service avait été un carnage, des gens étaient morts et pas seulement des agents de Samaritain dont elle en avait décimé quelques-uns, et pour les autres, Samaritain n'aurait aucune pitié quant à leur échec.
Un lit glisse dans le couloir, et entre dans la chambre vide. Un homme est allongé dessus, menotté et à peine réveillé de sa chirurgie. L'ancien agent du MI6 attend quelques instants puis entre enfin dans la chambre. Il ferme la porte et tire le rideau. Alexander vient de sortir du bloc mais il est très bien réveillé, furieux. Il jette un regard de profonde colère à John alors que ce dernier lui sourit. Il devine tout de suite qu'il est l'homme qu'il a eu au téléphone, celui qui l'a mis dans ce merdier en le piégeant.
- Vous voilà enfin ? Ironise-t-il. Ça vous parait enfin assez important ? Finit-il en pointant la télévision allumée.
Greer ne répond pas tout de suite.
- Le type dont vous parliez n'est jamais venu. A la place, j'ai eu le droit à cette sale garce, une folle furieuse.
Greer sort son téléphone et lui montre une photographie de Samantha Groves.
- Elle ? demande-t-il simplement.
Alexander ouvre grand la bouche de colère.
- Vous saviez qu'elle viendrait ? Enrage-t-il
- C'était une possibilité, avoue John. Mais assez faiblement probable.
- Oh, ironise Mechkov. Ça vous parait probable désormais ?
Greer hausse les sourcils. Il lui montre une photographie de Sameen Shaw, mais Alexander secoue la tête. Il ne la connait pas. John Greer hausse les sourcils et pince les lèvres en signe d'indifférence. Peu importe.
- A cause de vous, j'ai tout perdu, siffle Alexander.
- C'est une réponse un peu aisée à votre problème, monsieur Mechkov.
- Vous aviez dit que je n'avais rien à craindre.
- A défaut de votre manque d'intelligence, c'est votre crédulité et votre cupidité qui vous ont trahi, monsieur Mechkov.
Il se tourne vers la fenêtre.
- Ce sera bientôt l'automne, murmure-t-il pensivement. New-York est toujours une très belle ville en cette saison, vous savez ? Finit-il en se tournant vers lui.
- Je déteste l'automne, la pluie et les feuilles qui collent en bloc merdique sous les pompes. Alors j'en ai rien à foutre.
- C'est fort aise, mon cher car vous ne connaitrez pas cette période.
Alexander fronce les sourcils. Pas très certain.
- Si vous les laissez m'extrader vers la Russie, … Vous … Je … Je ne les laisserai pas m'envoyer dans une colonie de rééducation pénitentiaire.
Greer pince les lèvres en signe d'indifférence.
- Je peux tout à fait vous éviter le travail forcé, les tortures, les violences physiques et toute autre pression morale.
- Ah ouais ? Crache Alexander avec hargne.
Il jette la télécommande sur la télévision allumée sur les informations qui le condamnent. La chaine des menottes présentes à son poignet teinte dans son geste.
- Ils parlent de m'envoyer dans l'un des pires camps.
John Greer regarde de nouveau son téléphone et lit ce qu'il s'y affiche. Alexander se rend compte qu'il ne l'écoute même plus, il n'en a rien à foutre de lui, il va le laisser plonger.
- Je ne me laisserai pas faire, enrage-t-il en tentant de se redresser. Vous tomberez avec moi.
- Moi ? Rit Greer en le regardant à nouveau. Mais qui suis-je, monsieur Mechkov ? Vous ne le savez même pas. Et même si vous le saviez, même si vous donnez mon signalement, vous ne ferez qu'accuser un fantôme. Ça ne vous fera que paraitre plus coupable.
Alexander déglutit. Il est fichu. Sauf si …
- Cette femme. Elle a été filmée par les caméras du consulat. Oui c'est ça, murmure-t-il dans un rire de soulagement. On retrouvera cette salope et elle avouera tout.
- Je ne crois pas. Les enregistrements des caméras de vidéosurveillance du consulat sont inutilisables.
- Comment ? S'effondre Alexander. Vous …
- Pas nous, la coupe John.
La Machine.
- Vous m'avez piégé, je n'ai plus rien à perdre à dire la vérité. Et vous vous trompez, j'ai des preuves. L'appel téléphonique où l'on vous entend confirmer que vous m'avez menacé et obligé à trahir mon pays. Le transfert bancaire et le téléphone.
John le sort de sa poche.
- Vous voulez parler de ce téléphone ?
Alexander déglutit. Greer sourit et le range dans sa poche. Samaritain savait effacer ses traces, personne ne remonterait jusqu'à lui via ce téléphone. Sauf que là, il n'avait rien eu à faire du tout, un ver avait été téléchargé et il avait tout détruit. Root. Et Samaritain effacerait le reste. Ses agents ont vite infiltré les services de surveillance du FBI. Alexander Mechkov est un terroriste désormais. Ça avait été facile ensuite pour eux de récupérer le téléphone dans ses affaires.
- Pourquoi en arriver à de telles extrémités ? poursuit John. Vous ne serez pas extradé vers la Russie, je puis vous l'assurer.
- Finir ma vie dans une prison fédérale n'a rien de plus réconfortant. Je sais le sort que l'on y réserve au traître quel qu'il soit.
- Ne vous inquiétez pas de votre sort. Dites-moi ce que cette femme a fait, ce qu'elle sait, ce qu'elle a pris.
- Pourquoi ? Qu'est-ce que j'y gagne ?
- Vous y gagnerez, lui promet Greer. Vous n'irez ni dans une prison, ni dans un camp.
Alexander Mechkov déglutit. Il sait qu'il n'a pas le choix. Que peut-il espérer et de qui ? Pour la Russie, il n'est qu'un traître. Pour les Etats-Unis, il n'est qu'un terroriste. Son seul salut dépend de cet homme qu'il ne connait même pas. Alors il avoue qu'elle a fouillé son ordinateur, qu'elle a dit le mot "Samaritain" en trouvant quelque chose qui a semblé beaucoup l'intéresser dans son ordinateur. Greer comprend, tout comme Samaritain que Root en sait beaucoup trop déjà. L'IA lui assure cependant que ce n'est pas un si gros problème en soi. Grâce à elle, il peut perfectionner sa capacité d'adaptation et accélérer sa mission. Ça lui a pris moins de trois secondes pour faire disparaître l'existence de Fiodor Tolodia. Mais Mechkov est au courant pour Samaritain, de son existence. Il ne peut plus servir de simple pigeon dans toute cette histoire. S'il parle, ça peut être grave désormais et Greer l'a très bien compris lui aussi. Samaritain avait prévu cette possibilité et sa solution attend déjà dans le couloir.
- Merci pour votre précieuse aide, lui sourit-il alors qu'un autre homme entre dans la pièce en refermant la porte derrière lui.
Il tire les derniers rideaux et attend. Alexander déglutit. Comment a-t-il passé le barrage des agents du FBI ? Puis il se rend compte que cette question est assez futile en soi. Si ce vieillard a autant de pouvoir que ça, ce qui semble être le cas, rien ne peut l'arrêter. Il sent un mauvais truc se profiler pour lui. Et si …
Il se tourne paniqué vers le vieux.
- Vous allez me tuer ? Panique-t-il.
- Non, pas moi, rit Greer. Je vous ai donné ma parole.
Ce dernier se retourne et contemple de nouveau le paysage.
- Vous êtes sûr de ne pas apprécier l'automne ?
L'autre homme sort un fil et l'enroule fermement autour de ses poings.
- Non, supplie Alexander en le voyant faire.
Il tente de presser le bouton d'appel, mais l'homme ne lui en laisse pas le temps et le cloue sur le lit en appuyant autour de son cou. Le fil y entre dans sa peau, lui coupant le souffle et la parole alors que Mechkov tente de hurler.
- Très bien, acquiesce Greer alors qu'il l'entend se débattre et hoqueter atrocement pour chercher à respirer. Je me demande si Louisa appréciera l'automne à New-York.
Il marque une pause, perdu dans la contemplation de la fenêtre.
- Certainement, finit-il.
Un son strident se fait soudain entendre dans le silence de la pièce. Greer se retourne et regarde l'agent.
- Votre famille ne manquera de rien.
L'homme acquiesce et sort alors que les infirmières entrent en courant dans la pièce, alertées par l'alarme de l'arrêt cardiaque. Greer, lui, a déjà disparu. Samaritain enclenche leur communication.
- Son nom actuel est Susan Playn, annonce-t-il. Elle est à New-York.
- Playn, répète doucement Lambert en écho. Pas Glayn. Déjà à New-York.
- Je l'avais dit qu'on cherchait ici pour rien, rétorque Jeff bien qu'il ne soit pas connecté à cet échange.
- Malheureusement, mademoiselle Groves s'est échappée. Quant à Mademoiselle Shaw et à la petite Louisa, elles ne semblent pas être là.
Martine fronce les sourcils puis sourit.
- C'est étrange, murmure-t-elle. Elles sont tout le temps fourrées ensemble. Une querelle entre elles ?
Elle en jubilerait.
- Possible mais qu'importe, réplique Greer. Samaritain en a assez de perdre des agents. Root en a tué onze aujourd'hui, sans parler de ceux qu'elle a blessés. Il souhaite confier cette mission à une personne connaissant bien mademoiselle Groves, susceptible de la déstabiliser en la mettant en colère. Monsieur Lambert, vous partez pour Washington.
- Bien monsieur.
- Martine ?
- Monsieur ?
- Poursuivez vos recherches. Vous avez une piste désormais.
- Bien monsieur. Mais que fait-on de Jeff Blackwell ?
Samaritain réfléchit un instant. Il est temps qu'il prouve son utilité. Jeff Blackwell devra attendre Root. Tout comme Lambert. Mais pas au même endroit. Root risque de remonter la piste, Samaritain lui fait confiance pour chercher et trouver. Il va l'attirer dans un piège parfait.
- Il accompagnera monsieur Lambert, décide-t-il.
De toute façon, mieux valait plus d'un agent contre Root. Et Martine connaissait suffisamment bien Shaw pour s'en charger elle-même. Quant à la petite … Elle viendrait facilement à bout d'une enfant de six ans.
- Fort bien, sourit Greer à Samaritain avant de transmettre les directives aux trois agents.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root pensait avoir gagné. Elle pensait malgré sa sottise avoir réussi. Elle enrageait en silence devant la télévision en regardant les nouvelles. Quel salaud ! Il avait réussi à arriver à ses fins. La tension entre les USA et la Russie a encore augmenté.
Les Etats-Unis accusent, la Russie nie et se défend. Mais rien n'y fait, toutes les preuves l'accablent. On lui impute les pires horreurs, l'ambassade est même encerclée de policiers qui tentent de contrôler une foule de manifestants en colère jetant des pierres sur l'édifice.
Un vrai bordel, Samaritain a jeté un coup de pied dans une fourmilière et il doit se délecter du résultat alors que Root enrage. C'est sa faute. Elle avait aidé Samaritain à mettre en place une telle situation, il fournissait aux hommes et femmes apeurés un coupable idéal à blâmer et à détester.
- Et retrouvons tout de suite notre envoyé spécial qui se trouve à Washington devant la maison blanche où l'agent du FBI Michael Ghrubber en charge de cette enquête va faire une déclaration d'ici quelques instants, annonce la journaliste.
Michael Ghrubber apparait soudain à la télévision sur une estrade derrière un micro. Son discours a déjà commencé.
- … alors que depuis hier, on a cherché un traitre parmi nos services suite à l'appel téléphonique qu'a reçu le consul russe monsieur Mechkov, il nous apparait évident aujourd'hui que toute cette histoire n'est qu'une vaste opération pour brouiller les pistes. L'argent donné à monsieur Mechkov et retrouvé sur son compte en banque provient du compte en banque d'un agent russe connu sous le nom de Fiodor Tolodia. Il n'y a donc aucun américain impliqué de près ou de loin dans cette affaire sordide. C'est la Russie qui a financé l'action terroriste orchestré par Alian Boquay. Les papiers d'identité retrouvés chez ce dernier ont été authentifiés comme vrai et prouvent donc la nationalité de cet homme, ainsi que sa véritable identité. Fiodor Tolodia.
Root secoue la tête de dépit. Ils ont mis les deux pieds dans le plat. Alian Boquay n'était pas russe. Lui et Fiodor Tolodia avait été deux personnes bien distinctes. Mais comment le prouver désormais ? Samaritain avait effacé toutes preuves de l'existence du véritable Fiodor Tolodia pour créer une sorte de double maléfique qu'il a associé à un déséquilibré, Alian Boquay.
S'ensuit une déclaration de l'ambassadeur russe en personne. Il nie, il explique que l'agent Fiodor Tolodia n'existe pas. Root soupire, il ne peut pas savoir qu'il n'existe plus surtout, Samaritain a détruit cet homme jusque dans la mort. L'ambassadeur promet de faire toute la lumière sur cette affaire, il dénonce un piège tendu à la Russie pour la faire accuser d'un crime qu'elle n'a pas commis. Il insiste sur le fait que si tout cela avait été une opération des services secrets russes, comme on l'accuse d'être le cas, ces derniers n'auraient pas été stupides au point de mettre le nom de Fiodor Tolodia sur le compte et sur les papiers d'identité. Les traces auraient été mieux couvertes.
Mais rien n'y fait concernant l'opinion publique. Et le meurtre sanglant d'Alexander Mechkov n'a pas vraiment aidé la Russie à se disculper. Le meurtrier arrêté est un agent russe. Samaritain avait pensé à tout. L'homme n'avait pas parlé, et Root savait qu'il n'en ferait rien. Les agents de Samaritain ne parlaient pas. Ils se tuaient, et c'est bel et bien ce que cet homme a fait après son arrestation. Au tableau de la Russie a donc également été épinglé le grief d'abandonner ses agents, de les sacrifier, de les assassiner. Jamais personne ne saurait que Fiodor Tolodia et Alian Boquay sont deux personnes bien distinctes ayant bel et bien existé. Et que désormais, une tierce personne se sert de ces deux hommes, ou plutôt de ces deux identités pour atteindre ses buts. Le même qui continuait de se servir du compte d'un mort. Qui donc remplissait et vidait le compte de Fiodor Tolodia alors que ce dernier est décédé depuis presque deux mois ? Root doit réparer ce qu'elle a fait, elle cherche donc un moyen de disculper la Russie en montrant que cet argent provient de Samaritain et pas de la Russie.
Elle a tenté de remonter les virements bancaires concernant le compte de Tolodia. Mais tout a été soigneusement effacé, à la perfection et celui-ci est désormais vide et fermé. Elle se retrouvait dans l'impasse, cet argent provenait pourtant bien de quelque part. Root réfléchit un instant, Samaritain n'aurait pas pris le risque de financer une telle opération avec l'argent du gouvernement américain. Mais pour ce qui était du budget occulte, il en faisait ce qu'il voulait. Root sourit, elle savait qui remplissait ce budget quand le gouvernement avait besoin d'argent pour des opérations sans existences. Elle savait qui avait travaillé pour eux. Un de ses anciens clients. Un faussaire, un excellent faussaire pour tout, du papier d'identité à la monnaie, et un assez bon hacheur : Gustav Matthewsen. Le gouvernement l'employait pour remplir les caisses nécessaires au budget occulte de l'Etat. De la fausse monnaie passant pour vrai, servant à payer ceux qui ne s'apercevrait pas de la supercherie. Ceux que le gouvernement escroquait, ceux à qui il achetait les services sans vraiment les payer au final. Mais le gouvernement n'emploie pas n'importe qui, il emploie les meilleurs, une poignée triée sur le tas, et dans le plus grand secret. Mais Root connaissait tant de secrets du gouvernement désormais, et déjà bien avant de travailler pour Ariane. Des tas de petites cartes qu'elle accumulait, pour pouvoir un jour s'en servir. Gustav Matthewsen est l'une de ces cartes. Et aujourd'hui, il allait lui servir.
Il n'était d'ailleurs pas le seul faussaire employé par le gouvernement à ce moment-là, mais il était le meilleur. Et les circonstances ont fait que Root a pu le rencontrer. Il disait maîtriser toutes les formes de monnaie. Il avait vite voulu diversifier son activité. Plus seulement fabriquer de la fausse monnaie mais aussi des papiers d'identité, et vendre ses services pour d'autres clients que le gouvernement. Ce dernier ne l'avait pas entendu de cette oreille et avait tenté de le tuer. Il avait contacté Root et elle l'avait fait passer pour mort, en échange il lui était redevable, malgré un vrai paiement pour ce travail, et ça pouvait s'avérer très utile un jour. Il ne travaillait certes plus pour le gouvernement mais il restait un requin dans son domaine, il saurait la renseigner. Elle l'a donc contacté.
Il a d'abord souri à sa demande, bien sûr il savait, lui aussi avait vu les nouvelles. Il lui a appris que c'est le Bird, un hackeur et un faussaire doué, qui a financé cette vaste opération de mascarade. Elle lui demande pourquoi il l'appelle ainsi, il lui répond que ce " gugusse " signe toujours d'un aigle en plein vol. Il lui demande finalement de le tuer pour lui, ce nouvel ennemi étant mauvais pour son propre business. Root sourit mystérieusement avant de quitter la conversation, lui signalant au passage qu'elle réfléchira à ce possible contrat avec lui. Elle met plusieurs heures avant de parvenir à contacter le Bird, à lui tirer les vers du nez. Elle finit par jouer carte sur table, elle lui dit qu'il est en danger, elle sent sa peur, il était au courant. Root reprend alors le rôle de son ancien métier, hackeuse et tueuse à gage. Elle lui propose un contrat comme elle avait l'habitude d'en faire autrefois sauf qu'elle ne veut pas de l'argent en contrepartie cette fois-ci. Elle promet au Bird de le protéger, elle lui dit qu'elle peut le faire disparaitre. Il se méfie longtemps d'elle et la conversation tourne en rond mais Root persévère lui donnant de nombreuses garanties et jouant sur son ancienne réputation de hackeuse. Reconnaissant la fameuse Root et non une imposture, il finit par lui donner rendez-vous à Philadelphie le lendemain à midi dans le zoo devant le Bird Lake. Ce type avait une obsession pour les oiseaux, sourit Root, c'était dingue. Il veut des garanties. Elle lui promet de le faire disparaitre de la circulation, de lui offrir une nouvelle vie, mais elle veut la vérité en échange, pas d'argent juste des informations. Elle le prévient pourtant froidement, s'il cherche à la tromper, il le paiera bien plus cher que sa vie. Elle lui dit cependant qu'elle n'en a aucunement l'intention. Ils sont du même côté, qu'ils ont un ennemi commun.
- Il me recherche moi aussi, lui indique Root. J'espère donc que ma présence à ce rendez-vous demain sera la preuve à tes yeux que tu peux me faire confiance, lui écrit-elle.
- Reste en vie, la supplie-t-il. Qu'il ne te trouve surtout pas.
Il attend quelques instants et finit par écrire la suite.
- Ou je suis mort, achève-t-il.
- Demain, lui répond-t-elle. Si je ne suis pas pile à l'heure, pars, c'est que j'aurai eu un problème.
Il coupe la conversation. Et Root soupire de soulagement puis soudain un immense sourire éclaire son visage. Le soulagement parce qu'elle l'a convaincu, et le soulagement parce qu'Ariane est revenue.
- Bon travail, Root.
- Ariane ? Soupire Root dans un sanglot de joie.
Elle se calme un peu.
- Merci, lui dit-elle. C'est euh … c'est super de te revoir.
- Pour moi aussi. Au travail. Tu dois être à Philadelphie demain midi. Je t'ai réservé un jet à l'aéroport du Newark dans le New-Jersey. Tu décolles à …
- Ariane, la coupe doucement mais fermement Root. Je suis désolée.
Ça lui semblait important. Un court silence s'installe.
- Je sais.
- Je le pense vraiment, insiste Root. Je ne voulais pas ce qui est arrivé.
- Je sais, répète encore une fois Ariane. Je sais aussi ce que tu as fait pour les victimes et leurs familles.
Root baisse les yeux.
- Tu es quelqu'un de bien, Root, tâche de ne pas l'oublier.
- Je suis désolée aussi pour toi, Ariane, pour ce que je t'ai fait. Et tu … tu m'as manqué.
- Je déteste quand nous sommes fâchées, lui répond l'IA. Ecoute Root, je … j'étais en colère et moi aussi je suis désolée.
Elle avait eu peur et savait avoir réagi excessivement dans sa colère. Mais elle avait eu peur pour elle. Avant qu'elle ne soit prise par Samaritain, Ariane n'était pas ainsi. Elle ne se fichait pas que Root se retrouve dans une situation dangereuse bien sûr, mais elle n'était pas aussi apeurée. Maintenant Ariane avait peur pour Root, pour sa vie. Sa capture avait prouvé à Ariane que son interface n'était pas immortelle, pas invincible, pas imprenable. Sa capture lui avait renvoyé en pleine face son impuissance face à ce que Samaritain avait pu lui faire sans qu'Ariane ne puisse réagir. Maintenant, Ariane voulait être encore plus prudente et protectrice envers son interface. Et que cette dernière s'en moque en se mettant délibérément en danger l'avait profondément agacée et blessée. Elle savait avoir elle aussi eu tort dans sa réaction, du moins en partie parce que Root et Shaw avaient quand même été trop loin.
- Euh pourquoi ? S'étonne Root.
- Parce qu'il est hypocrite de ma part que je te fasse des leçons de moral sur le droit de tuer ou non une personne alors que pendant des années, j'ai fourni au gouvernement les numéros de personnes, souvent de terroristes dont je savais parfaitement qu'il allait les tuer. Et j'ai aussi donné l'ordre de tuer le sénateur Mc Court donc …
- Ça n'a rien à voir, la coupe Root. Tu ne voulais le tuer que par instinct de conservation et pour protéger des innocents. Moi, je me fichais de tuer des innocents pour atteindre mon but.
- La balle est au centre alors, conclut Ariane.
Et Root sourit. C'est reparti. Balou pleurniche à côté d'elle. L'interface le caresse sur la tête, elle ne l'emmènera pas.
- Non, pas cette fois, Balou. Pas cette fois.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Sameen est sortie perdue de cette journée. Elle trouvait que Root et elle-même n'avaient rien fait de répréhensible. Vivre la course poursuite à travers Root avait été aussi haletante que si elle y avait été, la mise au point d'Ariane avait eu un effet très contraire. Et se faire ainsi traiter comme une enfant que maman punit … Elle enrage et Root qui marche déjà dans son sens à regretter et à vouloir quémander son pardon. Sam ne quémande pas, elle l'emmerde. Elle a fait à manger le soir même de la coupure imposée par Ariane, mais si distraitement qu'elle a fait bruler les œufs au plat.
- Sameen, appela Lou très calmement.
- Hum, répondit Shaw sans l'écouter tout en découpant.
Les légumes qu'elle aurait dû couper en cube avaient été transformés en bouilli à force d'être hachés.
- Les œufs brulent, lui indique toujours aussi calmement la petite sans hausser la voix.
- Ah bien, très bien, murmure Shaw sans lever les yeux de ses légumes qu'elle continue à massacrer avec rage et abnégation comme si chaque morceau l'avait gravement offensée.
- Ouais, tu t'en fous, sourit calmement Louisa en regardant la fumée noire qui commence à s'échapper de la poêle.
- Hum, c'est bien.
- Non Shaw, c'est mal.
- Quoi ? s'exclame Sam à l'entente du dernier mot en relevant vivement la tête. Qu'est-ce qui est mal encore une fois ? Tu ne vas pas t'y mettre toi aussi. Vous m'emmer …
- Shaw, les œufs, la coupe calmement Louisa en pointant la poêle.
Sameen se retourne.
- Merde, jure-t-elle en coupant le gaz.
Elle attrape brusquement la poignée et la jette dans le lavabo
- Mais tu n'aurais pas pu me le dire ? crie-t-elle en ouvrant l'eau froide du robinet.
Un sifflement sonore et une fumée épaisse envahit la cuisine alors que Louisa la regarde en pinçant les lèvres et en haussant un sourcil. Sameen s'agrippe les cheveux à deux mains et ferme les yeux. Elle lâche un cri de colère qu'elle tente d'étouffer, puis soudain elle tape à deux mains sur le lavabo dans un bruit strident.
- Fais chier, crache-t-elle.
Elle soupire puis ouvre les yeux et se tourne vers Louisa qui la regarde toujours aussi calmement en sirotant son chocolat chaud à la paille. Shaw ne connait personne d'autre buvant ainsi un chocolat chaud dans une tasse. Elle la regarde sans rien dire. Lou finit sa tasse en faisant un bruit monstrueux avec sa paille. Elle sent la colère de Shaw grimper face au son.
- Des steaks alors, lâche la petite comme une évidence.
Elle pose sa tasse vide et se lève pour allumer la télévision sur des dessins animés débiles. Sam aurait bien envie de la planter là et d'aller se coucher. Sérieusement, elle est épuisée. Elle prépare pourtant deux steaks. Elle se demande avec quoi elle va pouvoir faire ça. Elle soupire et ses yeux tombent sur ses légumes hachés, ou plutôt écrasés. Elle attrape le tout et le jette sans ménagement dans la poêle avec ses steaks. Et sans comprendre comment ça a pu lui arriver, elle s'installe dix minutes plus tard dans le canapé avec son assiette devant Oggy et les cafards. C'est certes mieux que les informations. Quoique … Louisa pouffe de rire tout en mangeant distraitement. Elle grimace un peu pour les légumes, mais ne fait aucun commentaire. La nourriture à l'internat n'était pas tellement mieux.
- Non, supplie Louisa quelques heures plus tard.
Elle pleure et s'agite, plongée en plein cauchemar. Elle se voit perdue dans un immense labyrinthe. Sa mère était là avec elle et soudain elle s'est mise à courir de plus en plus vite et la petite n'a pas réussi à la suivre. Elle l'a perdue de vue et tous les chemins se ressemblent. Aucun ne mène nulle part. Surtout que quelqu'un l'appelle au loin, mais d'une manière étrange et dérangeante. Elle angoisse et se met à courir à l'aveuglette. Elle entend quelqu'un lui courir après, quand elle se retourne, elle voit une silhouette sombre. Elle court plus vite pour s'enfuir.
- Maman, crie-t-elle. Reviens, attends-moi. Maman.
Pourquoi elle ferait ça ? Pourquoi elle la laisserait derrière ? Elle court toujours plus vite mais elle ne la rattrape pas et elle se retrouve dans un cul de sac. Elle ne peut pas rebrousser chemin pourtant. Quand elle se retourne, la silhouette est arrêtée juste devant elle, lui barrant le passage. C'est lui. La petite recule jusqu'à se retrouver dos au mur. Elle respire vite, elle respire la peur. Il s'avance vers elle. Elle voudrait hurler, elle ouvre la bouche mais rien ne sort. Quand il l'attrape par le bras, Lou a l'impression de tomber dans un précipice.
Elle se réveille en sursaut et elle tombe pour de bon, mais dans le vide. Depuis son lit. Elle atterrit durement sur le sol, entortillée dans les draps et elle met un certain temps à s'en dépêtrer. Elle est en sueur et il fait noir en plus. Luciole doit bien être quelque part pourtant. Shaw la lui a mise en lumière et la lui a donnée avant d'aller se coucher. Mais Lou ne la trouve pas, par contre elle voit la porte ouverte derrière elle. Elle hésite, mais elle tremble encore.
- Décide-toi, marmonne-t-elle.
Et elle se lève. Elle frappe à sa porte. Mais elle ne lui répond pas. Alors Louisa déglutit, prend son courage à deux mains et ouvre la porte. Des cris l'accueillent, Sameen est plongée en plein cauchemar. Et elle hurle, insulte, frappe dans le vide. Louisa reste pétrifiée puis entre doucement.
- Shaw, appelle-t-elle d'une petite voix.
Sam pousse soudain un cri déchirant, un cri qui n'a rien à voir avec ceux qu'elle a lâchés avant, pas un cri de rage mais un cri de douleur atroce. Louisa en trésaille et un frisson glacé lui parcourt le dos la stoppant net. Sameen a subitement arrêté de se débattre et elle s'étouffe. Louisa prend peur pour elle et se précipite vers elle.
- Shaw, appelle-t-elle en la secouant. Réveille-toi, allez SHAW !
Sam l'attrape soudain fermement par les poignets. Et Lou se retrouve dans l'incapacité de la secouer. De toute façon, Sam est réveillée.
- Qu'est-ce que tu fais là ? Siffle-t-elle furieuse.
- Euh … je … balbutie la gamine terrifiée par son ton furieux.
Et ses yeux. Malgré l'obscurité de la pièce, Lou les voit briller d'une intense colère. Louisa se rend compte qu'elle a eu tort de venir ici, d'entrer dans son espace. Shaw, elle, se rend compte que sa rage renforce sa prise sur les deux poignets de la petite. Et elle la lâche avant de les lui briser.
- Sors d'ici, siffle-t-elle en s'asseyant.
Elle pose ses coudes sur ses genoux relevés et se prend la tête dans les mains. Elle a eu tort. Sans Ariane, c'est encore plus la merde. Louisa pose une main sur la sienne et pour Sam, c'est trop. Elle se dégage brutalement en se redressant. Mais qu'est-ce qui prend à Lou de se mettre ainsi à la consoler ?
- Pardon, marmonne la petite en reculant lentement. Je … je voulais pas …
- VA T'EN, hurle soudain Sameen furieuse. SORS ! SORS D'ICI ! ET NE REVIENS PAS !
Louisa détale en courant et en pleurant.
Shaw la regarde partir sans rien faire. Elle pensait que ça irait mieux ainsi une fois seule sauf que …
- Merde, lâche-t-elle doucement.
Elle se lève et la suit.
- Lou, attends.
Mais la petite n'est pas dans sa chambre.
- Lou ?
Elle la cherche dans toutes les chambres en paniquant. Elle se dit que si elle doit appeler Root pour lui dire comment elle a perdu Louisa après l'avoir envoyée paitre en lui hurlant dessus, l'interface ne sera pas franchement ravie. Quelle journée ! Elle finit par descendre et la trouve allongée, recroquevillée en boule sur le tapis du salon. Et bien sûr, elle pleure. Bon, au moins elle l'a retrouvée. Elle s'agenouille près d'elle.
- Ecoute, je …
Mais elle ne finit pas. Elle ne sait pas quoi dire. On dit quoi dans ces cas-là ? " Je voulais pas te crier dessus. " Ça servirait à quoi ? Ce n'est même pas vrai, Shaw avait envie de lui crier dessus sinon elle ne l'aurait pas fait. Alors elle ne dit rien mais elle reste à côté d'elle. Un long moment, elle reste et n'arrive pas à partir. Louisa arrête de pleurer mais ne dit toujours rien, et Shaw non plus. Ni l'une, ni l'autre ne bouge mais la petite se met peu à peu à trembler de froid.
- Tu veux que j'allume un feu ?
Louisa la regarde enfin et acquiesce. Shaw se met à l'ouvrage et bientôt un feu illumine et réchauffe la pièce. Lou se redresse et s'assoit sur le tapis. Elle essuie ses yeux. Et Sameen s'assoit à côté d'elle. La petite se colle à elle et pose la tête sur son épaule en lui serrant le bras. Shaw n'a pas le courage de l'envoyer balader. Lou la sent pourtant se tendre et elle décide de la lâcher pour poser sa tête sur ses genoux. Sam se détend légèrement, c'est moins envahissant. Elle lui caresse les cheveux, elle a les mêmes que Root, exactement pareilles, Lou les a juste plus longs. Et Shaw décide de lui faire une tresse couronne.
Elle a toujours fait des tresses à Louisa, déjà toute petite. Ça ne s'apparentait pas à un moment fille de papotage pour elle, juste utilitaire et détendant. La première fois qu'elle avait coiffé Louisa, la petite n'avait que deux ans à peine et elle avait été très sage, très immobile et très patiente tout comme Sameen l'exigeait. Root était sur une mission et Lou était insupportable à la bibliothèque. Même Harold et son calme serein était arrivé au bout de sa patience avec à elle ce jour-là. La gamine courait partout en criant et en jouant trop bruyamment. Elle se fichait qu'ils travaillaient, elle se fichait du bruit qui les gênait. Elle était énervée, agaçante comme jamais. Shaw, qui venait elle-même de rentrer de mission, avait soufflé pour se retenir de lui en mettre une. Puis elle avait compris qu'hurler sur Louisa ne servirait à rien. Enfermée depuis trois jours sans sa mère, la petite avait inévitablement fini par exploser parce que personne ne se préoccupait d'elle, à part pour la nourrir et veiller à ce qu'elle dorme assez. Il était hors de question pour Sameen qu'elle joue à la poupée avec elle. Elle s'apprêtait à s'enfuir avant qu'on ne lui demande de s'occuper de la petite pour quelques raisons stupides qui l'auraient énervée comme le fait que c'était une femme et donc que s'occuper des enfants était sans doute ancré dans ses gènes. Il aurait fallu bien chercher dans ses gènes alors. Même le plus puissant des caryotypes n'aurait pas suffi. Elle était déjà dans l'entrée de la bibliothèque quand elle avait remarqué un détail, ni Reese, ni Finch (elle ne savait pas lequel des deux avait pris la petite chez lui pour s'en occuper en attendant Root, à moins que l'un des deux soit resté avec la petite à la bibliothèque) n'avaient pensé à la coiffer. Ses cheveux formaient une tignasse immonde emplie de nœuds. Ils étaient propres mais loin d'être coiffée.
- Pff, viens ici, avait-elle calmement ordonné.
Louisa s'était immédiatement calmée. Peut-être parce qu'elle savait qu'avec Shaw, il valait mieux ne pas lui mettre les nerfs en pelote. Mais plus probablement parce que, au vu de son comportement, Sam la regardait non pas avec un air méchant mais avec un air contrarié sur … sur quoi au juste ? Et comme pour répondre à sa question, Shaw s'était mise à trifouiller sa tête en dégageant des touffes de mèches emmêlées. Elle avait secoué la tête contrariée. Et Root qui n'était pas là. Ça allait encore être pour elle ! Elle l'avait faite asseoir puis elle lui avait démêlé doucement les cheveux. Lou était très sensible pour cette étape, elle détestait qu'on lui tire les cheveux, Sameen le savait et avait fait attention. Root et sa constante manie à lui répéter que les cheveux sont sacrés, qu'il faut en prendre soin, ne pas les maltraiter. Et dans l'esprit de la petite Louisa, tirer les cheveux devait surement leur faire mal, très mal. Alors non, elle râlait quand on les lui démêlait. Et évidemment interdiction de les lui couper, jamais. Alors aujourd'hui, à six ans, Louisa les avait très longs. Une vraie horreur déjà à deux ans. Mais Shaw avait été douce, très douce. Et Louisa silencieuse, calme, très attentive. Puis Shaw avait réfléchi. Si elle les lui laissait comme ça, Louisa allait de nouveau courir et dans dix minutes, ils seraient encore emmêlés. Et puis, elle ne savait pas pourquoi, elle avait repensé à sa mère qui petite lui avait appris à se coiffer, parfois de manière très ridicule. Shaw n'allait surement pas affubler Louisa de deux couettes ridiculement hautes, ni d'un chignon haut façon grand-mère. Alors des tresses. Ça avait été long, la petite avait de longs cheveux, comme encore maintenant d'ailleurs, mais elle avait été sage, tournant et penchant la tête comme Sameen le lui demandait et quand elle le lui demandait. Une fois fini, elle avait voulu partir manger. Mais Louisa lui avait collé aux baskets, non plus énervée mais sagement. Shaw l'avait alors emmenée. Pour évidemment manger un bon steak avec des frites.
Ça avait été leur premier vrai moment rien qu'à deux. Sans Root. Alors voilà pour recoller les morceaux avec elle, Shaw choisit cette réponse ce soir devant la cheminée. Pour que Lou comprenne qu'elle n'avait pas voulu que ça se passe ainsi. Shaw avait juste voulu être seule, ne pas apparaitre faible. Et surtout pas devant Lou qui la voyait si forte, si indestructible. Si seulement elle savait comme elle était loin de la vérité à l'heure actuelle. Elle l'avait coiffée et ça avait miraculeusement calmé Louisa ce jour-là.
Et ce soir encore, ça marchait. Mais mieux, ça marchait pour Louisa et pour Sameen. Ça la détend elle aussi et elle oublie la présence sur ses genoux. Quand elle a fini, elle ne l'entend toujours pas et elle se demande si elle dort. Mais …
- J'ai fait un cauchemar, avoue-t-elle enfin. J'ai eu peur.
Sameen se mord la lèvre. Elle cherche ce qu'elle pourrait lui répondre avant de se souvenir que Root lui a dit d'être naturelle avec Louisa pour que les choses s'arrangent pour la petite mais aussi entre elles.
- Tu ne risques plus rien maintenant ici, rétorque Shaw. Tu as encore rêvé que tu étais chez Samaritain ?
- Non mais je me suis perdue dans un labyrinthe. J'étais poursuivie. Je n'arrivais à rattraper maman. C'est comme si elle m'avait laissée derrière elle.
- Ta mère ne ferait jamais ça et tu le sais.
- Ouais c'était bizarre. Je suis désolée, j'ai crié tout à l'heure. Une ombre immense me poursuivait et m'attrapait.
Sam se mord les lèvres. Lou lui dit ça pour qu'elle-même se sente moins coupable d'avoir hurlé dans son sommeil tout à l'heure, car Shaw le sait, elle a crié dans son cauchemar.
- Je voulais pas te faire peur tout à l'heure, lui dit-elle alors.
Lou lâche un rire et se redresse pour la regarder.
- Tu crois que c'est pour ça que je pleure ? Sérieusement Shaw, tu es revenue parce que je pleurais ?
Sam la regarde sans rien dire. Root avait raison, elle s'est bien plantée sur la petite. Louisa est plus forte que ce qu'elle pensait, mais quand même très fragile. Shaw ne sait pas faire dans le dramatique touchant. Pas la peine, elle ne sait pas. Que lui dirait-elle normalement face à ça ? Et elle sait. Sameen a toujours été directe avec Louisa ne s'embarrassant pas de manière. Ne pas prendre de gants.
- Non, lui répond-t-elle cyniquement, j'étais confortablement dans mon lit douillet et chaud et j'ai soudain eu l'irrésistible envie de finir ma nuit sur ce carrelage dur et froid.
- Je suis désolée d'avoir eu besoin de toi, sourit sincèrement Louisa.
- Pas moi. Je me sens au moins utile à quelque chose comme ça.
- Et je suis désolée que tu sois coincée ici avec moi.
- C'est pas non plus une corvée de devoir m'occuper de toi.
Lou sourit. Ça, ça lui fait très plaisir. Et Shaw ne l'a pas fait exprès donc c'est encore mieux. C'est sincère.
- Et toi ?
- Quoi moi ?
- Ton cauchemar.
- Oh pff, soupire Sameen en détournant les yeux de la gamine. Laisse tomber.
- C'est la sorcière, c'est ça ? Tu as rêvé d'elle ?
- Pardon, s'étonne Sam. La sorcière ?
- Ben la blonde, Martine ?
- Ah ouais, lui confirme Shaw. Mais ce n'est pas une sorcière.
- Ah bon ?
- Les sorcières n'existent pas, Louisa. Je te l'ai assez répété.
Shaw se souvient que Louisa était une petite trouillarde à son premier Halloween. Déguisée en princesse. Sam avait levé les yeux au ciel quand elle avait vu ça à la bibliothèque, ça n'avait rien d'un déguisement pour Halloween. Mais déjà à presque deux ans, impossible de la faire changer d'avis, elle voulait être une princesse pour Halloween. Alors Root avait cédé pour une belle princesse avec la robe qui tourne rose et à paillette, le diadème. Bref, la totale de la panoplie. Lou ne voulait pourtant pas sortir faire la tournée de bonbons, les autres lui faisaient peur dans leurs déguisements. Alors Shaw lui avait simplement dit que tout cela, c'était de la merde de déguisement et que ni sorcière, ni vampire, ni ogre, ni autre monstres n'existaient. Et même plus tard, chaque fois qu'elle se réveillait la nuit pour venir chercher sa mère ou Shaw parce qu'il y avait un monstre dans sa chambre, Shaw avait été assez patiente pour lui répéter que non, les monstres n'existaient pas. Root, quant à elle, souriait et allait vérifier armes au poing avec Louisa qu'il n'y avait effectivement rien.
- Ben, peut-être que si finalement.
Elle marque une pause.
- J'ai tellement … peur maintenant, avoue Louisa.
Les larmes coulent de nouveau face à cet aveu. Shaw ne sait pas consoler. Alors elle ne fait rien, ne dit rien.
- Je voudrais que maman soit là.
- Et moi donc, lui avoue Shaw en se relevant.
La gamine la regarde sans comprendre. Elles sont bien là, non ? Shaw va s'en aller et la laisser seule. Elle sent les larmes couler de plus belle.
- Tu t'en vas ? Panique-t-elle
Sam acquiesce. Et Louisa, dépitée, se décompose en se mordant les lèvres. Sam voudrait qu'elle se lève pour retourner dans son lit mais elle se souvient soudain de la nuit où elle est venue dormir avec Root et elle ici. Si elle avait fait un cauchemar, un autre viendrait surement peupler ses rêves durant la nuit. Ou pas. Mais peu importe, elle a peur. Sameen ne peut pas la laisser là toute seule. Root la prendrait à bras peut-être, elle la consolerait en chantant une berceuse. Mais pas Sameen.
- Bon, décide Shaw devant son air. Tu sais ce qu'on va faire ?
Lou fait non de la tête.
- Tu vas venir avec moi et on va dormir ensemble mais à une condition. Tu arrêtes de pleurer.
Louisa acquiesce vivement en se relevant. Elle n'en revient pas de sa proposition.
Une heure plus tard, elle dort dans le lit de Shaw. Elle s'est collée à elle. Devant l'indécision de Sameen, Louisa lui a installé doucement les bras autour d'elle-même sans que l'ancien agent de l'ISA ne puisse rien faire ni rien dire. Sameen la regarde donc dormir toujours dans la position où l'a installée Lou. Elle la tient dans ses bras et la situation la met très mal à l'aise. Mais au moins, Louisa dort à nouveau. Elle par contre refuse de céder au sommeil, elle se force à rester éveillée. Elle regarde la petite dormir. Elle s'agite de nouveau plusieurs fois dans la nuit sans jamais se réveiller. Elle gigote dans son sommeil, prononce des supplications et des paroles de terreur, les noms de Lambert, de Martine, de Greer. Elle appelle à l'aide sa mère, John, et même Sameen. Elle sanglote malgré ses paupières closes. Sam la regarde sans rien dire, sans rien faire, aucune expression ne traverse son visage. Elle aimerait dormir mais elle s'y refuse. Si jamais elle fait de nouveau un mauvais rêve, si elle étrangle la petite durant son sommeil sans s'en rendre compte …. Alors elle lutte.
Pourtant quelques heures plus tard, elle est parfaitement bien éveillée.
- Ne baisse pas ta garde, lui ordonne-t-elle.
Lou acquiesce et lui obéit. Elle tente de la bloquer. Sameen a décidé de lui apprendre le Krav Maga, considérant que ce que Root lui avait enseigné est loin d'être assez. Un petit canif et un simple taser étaient loin d'être suffisant contre des agents armés jusqu'aux dents. Aujourd'hui, elle lui apprend notamment à se servir de son environnement. Alors Lou a saisi un bâton. Et Shaw a souri. D'une part, parce qu'elle s'y était attendue et d'autre part, parce que ça allait être l'occasion d'un nouvel apprentissage. Sameen avait elle aussi saisi un bâton.
Lou avait pincé les lèvres.
- Qu'est-ce qu'il y a ? demande Shaw perplexe
- Ben je voudrais pas te faire mal, explique Louisa.
Sameen l'avait regardée et avait éclaté de rire quelques secondes.
- C'est moi qui risque de te faire mal, jeune demoiselle.
- Ouais, concède tristement Lou. Un peu maintenant.
Une seule bonne nouvelle durant ces deux derniers jours. Son traitement avait abouti à quelque chose de plus ou moins positif. Ça dépendait les points de vue selon Louisa. La petite s'était malencontreusement coincée un doigt dans une porte hier matin, elle n'avait pas crié ni pleuré. Juste sursautée vivement en le retirant. Sameen était arrivée derrière elle à ce moment-là, et elle avait su. Elles en avaient discuté un peu toutes les deux. Qu'avait ressenti Louisa ? La petite avait haussé les épaules, elle ne voulait pas de ça, c'était étrange et dérangeant. Pas du tout agréable. Elle n'avait jamais ressenti ça. Ressenti quoi ? Avait insisté Shaw. Ça avait pincé, avait expliqué Louisa, mais d'habitude elle s'en moquait, ça avait fait … Elle avait marqué une pause et réfléchi. Ça avait fait mal. Sam avait acquiescé contente à l'entente de cette phrase puis elle avait examiné son doigt, il était rougi. Louisa s'était déjà coincée le doigt dans une porte il y a quelques années, mais à ce moment-là Lou n'avait rien senti et la peau avait été entaillée jusqu'au sang avant qu'elle ne s'en aperçoive. Or là le doigt n'était que fortement rougi, Lou avait eu mal et l'avait retiré avant de buter sur l'os, avant de voir le sang couler et de se rendre compte qu'un truc clochait.
Puis Sam l'avait laissée là parce qu'elle avait été appelée par Root pour la fin de sa mission au consulat russe de New-York.
- C'est une bonne chose, Louisa, lui rétorque patiemment Shaw en remarquant son ton. Vraiment. Tu l'as dit à ta mère ?
Lou fait non de la tête.
- Tu devrais, elle aurait bien besoin d'une bonne nouvelle en ce moment.
- C'est une bonne nouvelle que je puisse me faire mal ? rétorque cyniquement Louisa.
- Tu éviteras de laisser trainer tes doigts dans les portes maintenant ! C'est une bonne chose ça.
- Hum, murmure Louisa loin d'être convaincue.
- Bon, on y va ?
La petite acquiesce et se met en garde. Shaw aussi, et elle attend. Lou respire à fond puis elle avance de trois pas vers elle en armant fermement. Elle attaque vivement en frappant sur le bâton de Sameen. Cette dernière la laisse venir et la laisse faire un instant puis elle riposte. Louisa recule sous son attaque et se retrouve vite plaquée contre un arbre. Shaw frappe vite et fort, bien plus fort qu'elle.
- Ecarte tes mains, lui conseille-t-elle. Tu auras plus d'emprise et tes coups seront plus précis.
Lou lui obéit. Et elle réattaque. Son arme en bois frappe celle de Sameen. Lou tente une manœuvre en frappant près de ses doigts pour lui faire peur, mais Shaw sourit largement en comprenant. La petite ne joue pas le jeu à fond. Alors Sam lui montre, elle frappe comme Lou vient de le faire tout près de ses doigts pour l'effrayer puis elle enchaine en frappant à terre près de son pied attirant l'attention de Louisa qui baisse les yeux. Trop tard, Shaw est déjà remontée et frappe fortement le bâton sur lequel la petite n'a plus aucune attention. Ce dernier lui échappe. Et elle se retrouve désarmée, Sam la plaquant au sol et lui appuyant fortement son bâton sur sa gorge.
- Argh, gémit Lou qui cherche de l'air.
Shaw acquiesce avant de relâcher son emprise sur son bâton pour la laisser respirer. Mais elle ne la laisse pas se relever.
- D'abord nerveuse puis pétrifiée, lui annonce-t-elle. Enchainement logique. Ton actuel problème, Louisa, c'est que …. Eh bien disons que pour une fois, je te donnerai directement la solution : N'hésite jamais.
Lou acquiesce.
- Ton instinct est bon mais tu ne lui fais pas confiance. J'ai développé ta stratégie et elle a abouti. Et c'est toi qui m'as donné l'idée.
Elle la lâche enfin et Lou peut se relever. Sam lui tend son bâton tombé à terre et Lou le prend. Sameen se tient nonchalamment en l'attendant, presque amusée, et Louisa fonce en courant. Mais Sam la bloque d'un geste ample et fluide qui la désarme au passage tout en lui faisant effectuer un vol plané. Et Lou se retrouve de nouveau plaquée au sol.
- Je t'ai dit de ne pas hésiter, mais pas non plus de foncer bêtement sans avoir un plan. La colère est très mauvaise conseillère.
Louisa se relève en soupirant. Elle apprend durement chaque leçon. Quelques heures plus tard pourtant elle se débrouille mieux. Elle manipule mieux le bâton, Shaw l'enjoigne à frapper fort et elle obéit. Vu comment Shaw l'envoie durement à terre, Louisa n'a plus peur de frapper fort. Sameen attaque et Lou recule tout en se défendant efficacement, puis la petite avance de plusieurs pas en attaquant fermement et rapidement. Elle enchaine les coups obligeant Sameen à reculer jusqu'à un arbre. Cette dernière a contré chaque coup en faisant tourner rapidement son bâton, changeant sans cesse de main dominante. Et Lou l'a bien remarqué.
- Je croyais qu'il ne fallait pas changer de main ? Sourit la petite. C'est ton conseil, non ?
Mais Shaw ne lui répond pas et ne se laisse pas faire, elle attaque de nouveau. Louisa recule à son tour en se protégeant avec son bâton. Shaw vise au niveau de sa tête l'obligeant à lever sa garde, Lou a ainsi une mauvaise vue de ce qui se passe devant elle et Sameen frappe à quelque millimètres de sa main droite. L'effet est immédiat, Louisa lâche son bâton de cette main sous le coup de la surprise et Shaw lui agrippe vivement la main gauche et immobilise Louisa dans une clé de bras. A genoux, le bras coincée dans le dos, Lou ne s'avoue pourtant pas vaincue tout de suite et tient encore son bâton même si celui-ci est tout aussi prisonnier que son arme par la main de fer de Sam. Elle tente de se dégager violemment mais Shaw ne la lâche pas, elle accentue sa pression sur son poignet gauche et Lou lâche son arme.
- Quand tu sauras parfaitement te battre, tu pourras oublier mes conseils, lui chuchote-t-elle sans colère.
- Je ne crois pas que je me risquerai à les oublier. Surtout pas face à toi.
Shaw sourit et la lâche. Elle jette son bâton et enchaine sur une séance de Krav maga. D'abord elle lui fait répéter les gestes de self-défense qu'elle lui a déjà appris, la corrigeant, lui donnant encore des conseils. Des gestes courts et simples, frapper des endroits stratégiques fermement et rapidement. Le nez, la mâchoire, les pieds, l'entrejambe, les doigts, la tempe. Elle la contraint à la précision. Puis Shaw finit par un combat au corps à corps, rien de bien méchant ni de bien violent. Sam exige pourtant une grande concentration de sa part et Lou, bien qu'épuisée, s'y soumet. Elle finit vaincue, à terre sur le dos, reprenant sa respiration.
- C'est mieux, lui annonce Shaw. Mais il y a encore du boulot.
- Je ne te le fais pas dire, soupire Louisa en fermant les yeux.
Sameen s'en va et Louisa se repose un long moment. Elle appelle sa mère. Cette dernière est surprise. D'habitude, c'est elle qui l'appelle et le soir.
- Un problème, ma puce ?
Louisa tient sa promesse à Shaw et lui raconte la " bonne " nouvelle en rapport avec sa maladie et sa mère a enfin une raison de sourire franchement. C'est une bonne nouvelle, enfin ! La petite n'est en rien d'enthousiasme et Root le sent.
- Pourquoi je ne te sens pas transportée de bonheur à cette nouvelle ? lui demande-t-elle ironiquement.
- Tu viens de m'enlever un immense avantage face à Samaritain.
- Surement pas, objecte Root. Ça va te tuer. Louisa, promets-moi que tu vas continuer les piqûres.
La petite soupire mais elle promet quand même en bougonnant. Sa mère est heureuse et la petite sourit. Elle se jure de le faire pour elle plus que pour elle-même. Elle lui raconte ensuite sa séance avec Shaw. Mais quand sa mère lui demande si elle a bien dormi, Louisa glisse sur la question. Elle a peur d'en dire trop, que Shaw se fâche si sa mère sait. Mais Root n'est pas dupe.
- Tu as encore fait un cauchemar ?
- Ouais, avoue Louisa.
- Tu aurais dû m'appeler, lui reproche sa mère. J'aur …
- Je suis allée voir Shaw, avoue Louisa. Ça a été.
- Oh, murmure Root surprise. C'est … euh c'est bien, très bien.
- Ouais, elle a été gentille, elle m'a dit de venir dormir avec elle.
- Tu doutais que Sameen soit gentille ? Sourit Root.
- Non mais … Ben elle … elle est …
Mais elle ne finit pas.
- Quoi ? Insiste Root.
- Je crois … hésite Louisa. Je crois que Shaw ne va pas bien, maman.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
Louisa ne répond pas.
- Lou, insiste Root. C'est important et tu ne fais rien de mal, ça va l'aider.
- Elle a fait un cauchemar, avoue Lou. Avec Martine.
- Elle t'en a parlé ? S'étonne Root.
- Non, elle n'a pas voulu. Mais elle criait, maman, j'ai eu peur. C'était vraiment horrible.
- N'aies pas peur de Sameen, Louisa. Tu ne risques rien avec elle.
- Ouais, je sais.
Louisa se sent à la fois un peu mieux et un peu plus mal d'avoir parlé de ça à sa mère. Elle a l'impression d'avoir avoué un lourd secret qu'elle n'aurait pas dû dire. Après avoir raccrochée, elle ne veut pas rester seule et elle se dirige vers le garage où elle aperçoit les pieds de Sameen allongée à terre sous la voiture.
- Je peux rester ? lui demande-t-elle. Promis, je ne t'embête pas.
- Passe-moi une clé de dix, lui dit Shaw pour toute réponse en tendant une main ouverte sans sortir de dessus la voiture.
La petite ouvre des grands yeux et tourne la tête à droite et à gauche.
- Dans la boite à outils rouge, Lou, s'impatiente Sameen. Tu ne peux pas la louper.
La gamine fouille dedans quelques minutes avant de trouver la fameuse clé.
- Ça ? lui demande-t-elle en la glissant à Shaw.
- Pff, tu sais plus lire ou quoi ? Râle-t-elle en sortant de dessous la voiture.
Elle lui montre la clé sur lequel est gravé un douze.
- Oh, attend, s'exclame Lou.
Elle fouille un instant avant de trouver le bon outil et elle lui tend.
- Voilà, annonce-t-elle fièrement.
Shaw replonge sans un mot sous la voiture et Lou l'entend faire du bruit. Elle se penche et la rejoint.
- Sors de là, tu vas te salir, lui ordonne Shaw.
- Waouh, s'exclame la petite sans bouger. Alors c'est comme ça une voiture en fait.
Elle regarde un instant Sameen revissait un boulon. Puis elle examine le reste. Des tuyaux partout, plus ou moins gros. Et comme d'habitude, elle pose des questions sur tout. Mais Shaw ne soupire pas et lui répond avec patience, avec entrain même. Elle a toujours aimé les voitures et la curiosité de Louisa est un moyen pour elle de la partager avec quelqu'un d'intéressé. Sameen la laisse revisser un boulon en la guidant, lui conseillant de bien serrer.
- Ben tu en sais des choses, dis donc.
- Ouais, répond fièrement Shaw. Passe-moi le chalumeau et un casque de protection pour les yeux.
Lou ressort de dessous la voiture et lui apporte ce qu'elle lui a demandé.
- Qui t'a appris ? demande-t-elle en fouillant pour trouver les lunettes de protection.
- Mon père. Quand j'avais ton âge. Il me laissait conduire parfois.
- Oh, c'est vrai, trépigne Lou de joie en lui apportant ce qu'elle lui a demandé.
Elle penche la tête sous la voiture vers Shaw avec un sourire espiègle.
- Tu vas m'apprendre à conduire ?
- Ouais, quand tu auras seize ans, lui rétorque Shaw.
Lou hausse les sourcils et repart avec ce qu'elle lui a demandé.
- Bon, d'accord, d'accord, la rappelle Sam qui n'a pas envie de bouger.
Lou penche de nouveau la tête vers elle avec le même sourire.
- Quand j'ai fini ça, je te donne ta première leçon de conduite. Ça te va ?
- Ça marche, sourit Louisa en lui tendant ce qu'elle lui a demandé.
Elle s'apprête à la rejoindre sous la voiture mais Shaw l'arrête très sérieusement. Il n'y a pas d'autres lunettes de protection, et les étincelles sont dangereuses. Lou acquiesce et obéit sagement. Elle attend Sameen qui ressort quelques minutes plus tard en s'essuyant les mains dans un torchon sale. Elle ouvre le capot et commence à trifouiller et à vérifier les niveaux. Lou la regarde faire et Shaw lui détaille de quoi est constitué un moteur sans que Lou n'ait eu à poser la moindre question cette fois. Shaw démonte le tout petit à petit, sortant les bougies, la batterie, le ventilateur, la courroie, l'alternateur … Et le téléphone sonne.
Root a froncé les sourcils longtemps après avoir raccroché avec Louisa. Puis elle se décide. Sameen décroche vite mais un bruit de ferraille se fait retentir.
- Qu'est-ce que tu veux ?
- C'est bon de se sentir désirée, sourit Root. Tu es occupée ?
- Ta fille me fait démonter le moteur. Je reviens, Lou.
Sam s'isole en dehors du garage.
- Un problème ? Encore Ariane ?
- Non, répond Root. Toujours rien venant d'elle.
- Tu crois qu'elle va nous faire la tête longtemps ?
- Tout dépend de ce qu'on entend par longtemps, j'imagine … Mais ce n'est pas de ça que je voulais te parler.
Sameen attend et Root se lance.
- J'imagine que sans elle, ça n'a pas été simple cette nuit ?
Shaw déglutit mal. Comment Root peut savoir ? Elle jette un coup d'œil à Louisa plongée dans le moteur. Elle se mord les lèvres.
- Tu m'appelles pour savoir si j'ai bien dormi ? Ironise Shaw sans parvenir à être convaincante.
- Shaw, murmure Root sans une trace d'ironie. Tu veux m'en parler ?
- Pas vraiment. Mais je ne suis pas idiote, Root. Lou t'a appelée, c'est ça ? Je sais qu'elle était inquiète hier soir mais vraiment ce n'est rien.
- Ça n'est pas rien, je ne cr…
- Ça ne se reproduira plus, lui promet Shaw d'une voix ferme en lui coupant la parole.
- Je ne te fais pas de reproches, Sameen. Louisa n'a pas peur de toi. Mais si ça ne va pas, appelle-moi, je serai là.
- Je te dis que ça ne se reproduira plus, s'agace Shaw en montant le ton. D'accord ?
Elle commence à s'énerver et Root préfère changer de sujet. Elle additionne ça à toutes les choses dont elles doivent parler quand elle reviendra.
- Ariane ne te parle toujours pas à toi non plus ?
- Non, lui répond plus calmement Sam. Et j'aurais vraiment pas cru dire ça un jour, mais elle me manque.
- A moi aussi.
Root marque une pause avant de dire à Shaw ce qu'elle ressent. Elle peut, elle sait que Sameen peut encaisser sans rien dire. Et à Root, ça va faire beaucoup de bien.
- C'est pire que la dernière fois. Là, elle m'en veut. Je me sens seule et inutile. J'avais besoin de t'appeler.
Elle s'arrête et se sent un peu mieux alors qu'égoïstement, elle déverse sa peine sur elle.
- Tu as du nouveau ? murmure Shaw
Root sait qu'elle n'a pas ignoré sa confession. Shaw a écouté mais ne fera aucun commentaire, tout comme Root le savait, l'espérait même.
- Je ne suis pas sûre, pondère Root. Je cherche une aiguille dans une botte de foin. Samaritain se sert du compte d'un mort, compte qu'il approvisionne et vide sans aucune trace. Ce compte ne sert que de transition pour faire accuser la Russie. Tout est parfaitement crédible. Je cherche un moyen de prouver que c'est Samaritain qui utilise ce compte comme vitrine.
- Comment tu vas faire ? Tu es hackeuse, non ? Tu devrais savoir qui a rempli ce compte en retraçant le virement ou je ne sais quoi.
- C'est là le problème, mon cœur, sourit tristement Root, il n'y a pas traces de virement. L'argent apparait et disparait comme par magie.
- Ça n'existe pas la magie.
- Ouais, j'y ai jamais cru non plus, rit Root.
- Alors ?
- Alors je vais devoir renouer avec d'anciennes relations que j'aurais préféré oublier, soupire Root résignée.
- Qui ?
- Gustav Matthewsen. Un ancien client.
- Tu veux dire quand tu étais …
Shaw ne finit pas. Root ne parle jamais de ça, de cette époque passée où elle est tombée plus bas que terre.
- Non, la coupe Root d'une voix tremblante, quand j'étais tueuse à gage. Ça n'est pas tellement plus gratifiant. Il m'a engagée pour le faire disparaitre quand le gouvernement a voulu le tuer.
- Tu as confiance en lui ?
Root éclate d'un rire sans joie.
- Bien sûr que non.
- Ok, c'est bien.
Elle sera sur ses gardes comme ça.
- Eh Shaw, tu viens ? Appelle Louisa en arrivant derrière elle.
Sam raccroche vivement au nez de Root. Cette dernière sourit, Sam cache tout. Mais personne n'est dupe quand à qui elle est vraiment. Root et Louisa l'aiment assez pour ne pas se laisser berner par ses mensonges. Et si désormais même Lou voyait sa faiblesse, Root avait peur que ça ne dérape. Cette mission doit vite se finir, car l'explication entre elle et Sameen doit vite avoir lieu. Si Root n'avait pas deviné, Lou ne risquait pas non plus de le deviner. Quoique … La petite pouvait se montrer bien futée que n'importe qui quand elle cherchait. Et Lou cherchait souvent quand un truc la taraudait. Elle se demande si Ariane parle encore à sa fille, après tout, elle n'a rien fait, elle ! Root soupire, elle espère juste que Lou ne découvre pas le terrible secret de Shaw avant elle, que Root puisse la canaliser lorsqu'un tel moment arrivera. Si possible, sans que Louisa soit là.
Sameen se retourne vivement vers la petite. Elle déglutit.
- Ça va pas ? S'inquiète Louisa.
- Si, si, répond vivement Shaw. Mais je ne sais pas ce que j'ai fait des clés.
Lou les lui montre, coincées entre ses doigts avec un petit sourire.
- Tu n'as plus d'excuse.
Shaw soupire et Louisa perd son sourire. Sam a l'air triste et Louisa a envie de la prendre dans ses bras pour la consoler. Sauf que ce n'est même pas la peine.
- Ben tu sais, on n'est pas obligées. Je disais ça pour plaisanter, mais si tu ne veux pas …
- Je t'ai promis, non ? rétorque Shaw sérieusement.
Lou pince les lèvres.
- Tu as la trouille ? La teste Shaw.
- Quoi ?! Non ! Ça va être drôle en plus.
Shaw lève les yeux au ciel devant son air ravi. On dirait qu'on vient de lui annoncer que Noël est avancé de quatre mois.
- Si tu enfonces ma voiture dans un arbre, ça ne va pas être drôle, je te préviens.
Lou lui lance un petit sourire en coin à l'entente de la dernière phrase. Shaw est revenue. Et deux heures plus tard, après avoir remonté toutes les pièces du moteur, Louisa est installée sur un coussin pour la rehausser et qu'elle puisse voir la route. C'est une automatique alors elle n'a pas besoin de passer les vitesses, ça facilite un peu les choses. Shaw lui explique comment avancer ou reculer et surtout freiner. Louisa teste le sentier doucement. Shaw reste vigilante, elle se dit un instant qu'elle est folle de laisser conduire une enfant de six ans. Puis elle se souvient de son père qui lui a appris au même âge que Louisa. Et surtout, elle voit le sourire de la gamine qui est heureuse et fière. Alors Shaw se dit qu'après tout, vu qu'elle lui apprend déjà à se battre et à tirer avec une arme, ça de plus ou de moins …
Elles reviennent vers la maison une demi-heure plus tard et Shaw met le levier en mode parking. Louisa coupe le contact, et se tourne vers elle. Elle lâche un soupir de bien-être.
- Merci Shaw.
Sam se raidit, si Lou l'embrasse sur la joue comme dans l'avion … Mais la petite descend du véhicule.
- J'ai faim, réclame-t-elle.
Shaw est tellement soulagée qu'elle expire doucement.
- J'ai besoin de courir, Louisa, dit-elle en claquant la portière. Ne m'attends pas.
- Ok.
Shaw la regarde retourner à l'intérieur de la maison. Elle se dit que leur relation est un peu étrange. Un pas en avant quand elle semble faire un truc qui lui plait et dix en arrière quand elle dérape. Pourquoi Louisa lui pardonne tout ? Pourquoi tout le monde lui pardonne tout ? Pourquoi tout le monde tient à elle comme ça ? Pourquoi tout le monde s'accroche à elle ? Et elle n'est pas bien, elle ne peut pas être une bouée à laquelle on se raccroche, pas maintenant. Elle a besoin d'être seule, de ne pas les voir. Et en même temps, elle se sent mieux et monstrueuse à la fois de faire ça, parce qu'elles tiennent à elle, mais parce qu'elle ne peut que les décevoir.
- C'est la merde, marmonne-t-elle en commençant à s'enfoncer dans les arbres.
Puis sa course lui vide la tête. Et elle ne pense à plus rien d'autre que de mettre un pied devant l'autre.
Louisa se fait un sandwich au beurre et au jambon.
- C'est pas très diététique tout ça, ma belle, sourit Ariane.
- Ariane ?
- Tu as l'air surprise ?
- Ben je te croyais fâchée.
- Pas contre toi. Tu n'as …
- Tu ne parles plus à maman, la coupe Louisa horrifiée. Toute le monde va se détester, c'est ça ? Comme avec Harold.
- Non Louisa. Je ne déteste pas ta mère. Je veux qu'elle comprenne que ce qu'elle a fait est mal. Elle a été trop loin. Je fais ça pour elle parce que je l'aime justement.
- Et tu es aussi en colère contre Shaw ?
- Elle a soutenu ta mère, elle l'a encouragée. Et tout comme ta mère, elle a méprisé les conseils que j'ai donnés hier.
- Hum, soupire Louisa. Mais tu pourrais peut-être leur pardonner maintenant, non ?
- Louisa, soupire l'IA.
- Elles s'en veulent. Maman est triste sans toi. Et Shaw a vraiment mal dormi cette nuit.
- Tu sais, je t'aime beaucoup, Louisa. Alors ne te mêle pas de ça, lui rétorque sèchement Ariane.
- Mais …
- C'est entre elles et moi.
- Et je dois choisir entre elles et toi ? demande sérieusement Lou. Comme j'ai dû choisir entre elles et Harold ?
- Non, nous t'aimons toutes. Tu n'as pas à choisir.
- Mais tu comptes leur pardonner, hein ?
- Ça ne dépend pas de moi, Lou.
- Ben un peu quand même, rétorque la petite. C'est toi qui ne leur parle plus.
- Tu ne comprends pas, s'agace l'IA qi voudrait clore ce sujet avec elle. Je sais que ce que je vais te dire ne te plaira pas, mais ce sont des histoires de grandes personnes.
Et en effet, ça ne plait pas à Louisa. Elle fronce les sourcils de colère et s'emporte.
- Tu sais, j'aime maman, elle n'est pas mauvaise. Tu es en colère ? Parfait. Mais elle m'a appris ça il n'y a pas longtemps : Il faut pardonner ou sinon on sera toutes tristes. Et elle avait raison, j'aime oncle Finch et je ne veux pas être fâchée contre lui. Alors même si c'est dur, j'essaie de lui pardonner. Toi aussi tu devrais essayer.
- Louisa, c'est …
- Oui, la coupe Louisa, c'est dur je sais. Mais c'est toi qui m'as dit que la vie est dure, non ?
L'IA n'a rien à lui répondre et reste silencieuse.
- Je vais réfléchir, lui promet-elle néanmoins.
Et elle se tiendra à sa promesse. Elle apprend chaque jour au contact des êtres humains. Pas comme une autre Intelligence Artificielle qui lui pense ne plus rien avoir à apprendre de l'humanité. Il n'en connait que ce qui l'intéresse pour les manipuler, rien de plus. Samaritain se moque de l'humanité, de son bonheur. Pas Ariane, elle aime les êtres humains et surtout elle aime ses agents. Même si elles dérapent. Au moins elle peut se féliciter d'une chose, Louisa retient ce qu'elle lui dit pour ce qui est de la morale. Et Root qui donnait des leçons de morale à sa fille … Hum oui, elle a dérapé, pas replongé. Ariane ne veut pourtant pas céder trop vite. Que la leçon passe.
Pourtant quelques heures plus tard, elle ne peut pas rester sourde face à la détresse de Shaw. Elle est en colère mais pas cruelle. Jamais. Sam est dans le canapé, elle a fini par s'écrouler d'épuisement. Et bien entendu, elle est de nouveau plongée dans un cauchemar. Les paroles qu'elle prononce en se débattant n'ont ni queue, ni tête. Ariane décide de la réveiller car Lou dort la porte de la chambre ouverte et elle risque de l'entendre. Autant éviter de reproduire la scène de la veille quand elle a hurlé de colère sur la petite. Ariane n'était pas intervenue, elle avait pensé le faire à un moment, puis finalement elle s'était félicitée de son inaction. Son absence avait forcé Shaw à se débrouiller seule, à faire un pas vers Louisa. A s'ouvrir d'elle-même aux autres et à affronter seule ses problèmes. Mais maintenant, elle avait besoin d'elle. S'interdire de dormir n'était pas une solution. Sam avait fini par s'écrouler et c'était encore pire. Ça durait depuis des jours maintenant. Et la contrariété accumulée ces dernières heures n'avait pas aidé Sameen à trouver le calme et la sérénité d'un sommeil réparateur.
Shaw se réveille à son premier appel. Elle tente de se reprendre vite, et essuie tant bien que mal la sueur qui lui dégouline sur le visage. Elle s'assoit et fronce les sourcils. Pourquoi s'est-elle réveillée ?
- Ariane ? Appelle-t-elle incertaine.
Elle pense avoir imaginé son appel.
- Tu désertes ta chambre maintenant ?
Sameen est abattue et ne répond pas.
- Sameen ? Tu veux que je te laisse seule ? propose gentiment Ariane.
- Non, enfin … Je sais pas, soupire Sameen.
Elle se frotte les yeux et se secoue la tête.
- J'ai dormi longtemps ?
- Une heure. A peu près.
- Merde, soupire Shaw.
- Tu comptes battre un record d'insomnie ?
- Pourquoi tu dis ça ?
- Il faut faire au moins onze jours, tu y es presque, Sam. Encore un petit effort, non ?
Sameen perçoit le reproche et elle sait qu'elle le mérite. Son attitude est idiote mais que faire d'autre ? Consciente, elle avait le contrôle. Endormie, son esprit, même libre de l'emprise de Samaritain, continuait à lui jouer des tours.
- Je n'en peux plus, avoue Sameen épuisée.
- Tu veux une séance ?
- Laisse tomber, ça sert à rien.
- Ça t'avait fait du bien la dernière fois et …
- C'est des conneries tout ça, la coupe hargneusement Shaw. Ce dont j'ai besoin, c'est de Root.
- Appelle-la alors.
- Pff, pas la peine, j'arrive pas à aligner deux mots au téléphone avec elle.
Ariane ne propose plus rien. Shaw est butée. Elle perçoit une seule solution pour elle. Partir seule, se ressourcer, se retrouver elle-même. Une solution avec laquelle l'IA n'est pas d'accord. Mais Sam est libre de choisir sa façon de se soigner. Sam est libre et Ariane ne l'obligera pas. De toute façon pour l'instant, Shaw doit rester ici.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
- Eh Matt, l'appelle son collègue.
Stozac décroche son regard de son journal et avale une gorgée de son café. Il n'était pas si mauvais ici à Spooner. Il regarde son collègue lui sourire comme s'il allait lui annoncer un truc génial. En même temps, tout lui paraissait génial ces derniers-temps. Plus de problème d'argent, et son fils allait mieux, l'assurance maladie avait pu être payé et le traitement poursuivi. Il n'avait rien dit à personne, et cette femme avait tenu sa promesse, rien n'avait été divulgué à son sujet sur ses petits plaisirs nocturnes. Et depuis l'annonce de leur mort, il s'est senti soulagé. Un peu coupable pour la gamine, puis il a choisi d'oublier, de penser à son fils. Il s'est convaincu qu'il n'aurait rien pu faire pour elle, que ce n'était pas sa faute.
- Quoi ?
- Une nana t'attend dans ton bureau. Très canon. Demande-lui son numéro pour moi, finit-il dans un murmure amusé.
L'agent Stozac fronce les sourcils.
- Qui ça ?
- Sécurité intérieur, lui répond sérieusement son collègue. T'as tué qui ? Sourit-il incapable de rester sérieux.
- Pff, soupire Matthew pour cacher son malaise à la nouvelle.
Sécurité intérieure ? Non, personne ne savait rien, il n'y avait aucune preuve. Il souffle pourtant un bon coup avant de rentrer dans son bureau.
Il reste bloqué un instant. Bien installée dans le siège, Martine décroise et recroise doucement ses jambes. Elle a le même sourire victorieux qu'il y a quelques heures quand Greer lui a donné l'identité de Groves. Playn, pas Glayn. Si celle de Root n'a pas changé, celle de Sameen non plus. Il y avait des chances en tout cas. Il avait fallu moins de 10 minutes à Samaritain pour trouver un permis de conduire au nom d'Olivia Playn. Le papier avait été entraperçu par une caméra de surveillance située à l'avant d'une voiture de police. Puis il lui avait fallu quatre heures de route effrénée pour parvenir ici dans le comté de Washburn. Dans le Wisconsin, pas dans le Minnesota, mais dans le Wisconsin. Seule, elle avait trépigné de joie dans sa voiture, c'était la piste qu'il lui fallait. Toute cette évasion spectaculaire, leur disparition digne d'Houdini, tout ça pour rien. Tous leurs efforts réduits à néant par un simple bout de papier enregistré par une caméra de voiture de police. Celle de l'agent Matthew Stozac. Alors elle l'a attendu. Elle lui sourit largement quand il entre.
- Bonjour monsieur Stozac. Je suis l'agent Moran. Sécurité intérieure.
- Euh, que puis-je faire pour vous ? demande-t-il surpris et mal assuré de sa visite.
- Pas ici, réplique Martine en se levant.
Mais Matthew ne bouge pas. Une lueur froide passe dans les yeux de la femme et il trésaille un instant. Son sourire a quelque chose de dérangeant, de mauvais, comme la lueur au fond de ses yeux. Et il déglutit.
- Non, répond-t-il pourtant d'une voix qu'il rend assuré. Je préfère que ce soit réglé rapidement et ici. Je n'ai rien à me reprocher.
- Vraiment ? Sourit Martine.
Cette fois, Matthew perd toute assurance. Elle sait ? Il panique.
- Je ne … bégaie-t-il.
Il ne finit pas et pâlit à une vitesse folle face à l'air de Martine mais surtout parce que cette dernière a sorti son téléphone pour lui montrer son interpellation d'Olivia et de Susan Playn. La caméra présente dans le pare-chocs avant de sa voiture l'a filmé quand il est passé devant cette dernière après les avoir obligées à s'allonger au sol. Le permis de conduire d'Olivia Playn bien serré dans sa main. Bien que la vidéo soit de très mauvaise qualité du fait de sa destruction originale, Samaritain est parvenu à en reconstituer assez pour entrapercevoir le papier, mais ni les deux silhouettes à terre, ni la plaque de la voiture interpellée. Stozac jette un regard de déterré à la femme qui continue de lui sourire. Elle parvient sans toucher son écran à faire arrêt sur image et à zoomer sur le papier. On parvient, malgré les imperfections, à y lire le nom d'Olivia Playn ainsi qu'à y voir une partie de sa photo d'identité, Sameen Shaw. Martine le fixe un long moment sans ranger son téléphone.
Matthew a l'impression d'avoir été frappé par la foudre. Il n'avait pas pensé que l'on remonterait jusqu'à lui, il avait pris soin de se débarrasser du permis de conduire, et d'effacer les enregistrements pris par la caméra de sa voiture de service ce soir-là. Comment cette femme les avait-elle eus ? Comment ? Et puis il se rend compte que ce n'est surement pas la question prioritaire. Martine reste figée elle aussi. Elle attend un instant sans bouger et sans perdre son air doucereux. Puis sans se départir de son sourire mauvais, elle range son téléphone. Stozac se sent mal mais il refuse de baisser les yeux, il entrouvre la bouche en tremblant. Mais aucun son ne sort et il la referme.
- Vous avez raison de ne pas me mentir, monsieur Stozac, sourit-elle enfin devant son silence.
Elle pointe le doigt vers la porte pour l'inviter à la précéder pour sortir. Mais il ne bouge toujours pas et elle affiche désormais un air froid et féroce, sans sourire, mais la lueur malsaine au fond de ses yeux reste présente. Elle est plus que jamais menaçante et elle pointe de nouveau sèchement la porte.
- Sortez calmement et montez dans votre voiture, monsieur Stozac, ordonne-t-elle très doucement. Je pourrai brandir une quelconque menace mais il me semble que vous avez parfaitement compris la situation.
Elle prend soudain un air féroce, renforcé par un regard noir de colère, comme si elle allait lui sauter à la figure et il recule de terreur jusqu'à ce que son dos heurte la porte. Il tâtonne la porte avant de trouver la poignée. Il ne veut pas la quitter des yeux. Que peut-il faire à part lui obéir ? Si cette vidéo est transmise à son supérieur, il sera accusé d'avoir couvert des terroristes, de les avoir laissé s'enfuir. Il finira sa vie en prison. Pourquoi était-il tombé sur elles ce soir-là ? Pourquoi ?
Mais ces tristes réflexions ne lui sont d'aucun secours, tout comme ses regrets, alors qu'il traverse le poste de police pour sortir. Martine sur ses talons. Il se dirige vers sa voiture de fonction mais la femme ne le suit pas et se dirige vers sa voiture particulière. Elle l'y attend, l'air toujours aussi menaçant et il se décide à l'y rejoindre. Ça le rassure un peu, si elle veut faire ça dans sa voiture, ça n'aura rien d'officiel. Tout peut surement s'arranger, il pourra dire qu'elles l'ont menacé ce soir-là.
Elle l'attend côté passager et elle s'installe dès qu'il déverrouille les portières
- Où dois-je … ?
- Roulez, ordonne-t-elle d'un air ennuyé en sortant son arme.
Ça lui évitera toute idée stupide comme tenter de l'assommer. Matthew Stozac perd le peu de confiance qu'il avait pu acquérir au cours des dernières secondes.
- Mais, murmure-t-il apeuré, Je … Vous ne pouvez …
- En réalité, monsieur Stozac sachez que je peux. Et même bien plus que ce que vous pensez.
Pour illustrer ses propos, elle balance sa plaque d'agent de la sécurité intérieure par la fenêtre dans le caniveau le plus proche. Matthew, complètement atterré, regarde cette dernière suivre le chemin vers l'égout avec le filet d'eau sale, pour y disparaître. Puis il se tourne vers elle. Elle le menace toujours de son arme, et il démarre. Ils roulent un long moment sans un mot vers l'ouest. Stozac transpire abondamment sur son volant et voit sa vie défiler. Puis elle le fait tourner dans un chemin forestier de la Solana State Forest, un sentier perdu dans les arbres.
- Arrêtez-vous là, ordonne-t-elle. Et descendez.
Elle n'a pas fini sa phrase qu'il a déjà sauté de la voiture pour courir entre les arbres. Il sait pourquoi elle l'a fait venir ici, il sait comment on retrouve les types comme lui quand on les oblige à s'enfoncer dans une forêt, sous la menace d'une arme. Il souffle comme un bœuf mais ne ralentit pas. La première balle qui siffle l'évite de justesse et se fige dans un arbre tout proche de lui. Il lâche un cri et trébuche légèrement à son impact, puis il se remet à courir. Martine sourit largement. Elle n'a même pas pris la peine de lui courir après. Mais tirer à côté pour le terroriser l'amuse beaucoup. Elle qui s'ennuie depuis des semaines … Elle se dit qu'elle devrait surement mettre au point ce petit jeu pour Samantha Groves si Samaritain lui en donne le droit. Ça pourrait même devenir un bon sport, pense-t-elle avant de tirer pour de bon sur Matthew. Ce dernier s'effondre dans un hurlement de douleur et gémit au sol en se tordant. Elle lui a tiré dans la jambe. Martine baisse son arme tout en la gardant dans sa main et s'approche lentement de lui. Il tente de pathétiquement lui échapper en rampant au sol, mais elle l'immobilise en appuyant son pied sur sa blessure. Il étouffe un cri de douleur en même temps qu'un juron, avant de plonger son regard dans le sien.
- Où les avez-vous arrêtées ? demande-t-elle calmement.
Il ne répond pas et elle soupire en souriant avant de lui coller l'arme dans la bouche. Cette fois il pleure et elle sourit largement.
- Itié e uer as, parvient-il à marmonner paniqué.
Elle sourit et sort l'arme de sa bouche. Il avale sa salive et respire à fond avant de se lancer d'une voix précipitée.
- C'était tard dans la nuit du vendredi …
- Je sais lire toute seule la date et l'heure affichée sur la vidéo d'enregistrement, le coupe-t-elle. Je veux savoir où vous les avez arrêtées et par où elles sont parties ?
Il fronce les sourcils. Il ne comprend rien.
- Mais elles sont mortes, bégaie-t-il. Quelle importance ?
- Je pose les questions, réplique-t-elle menaçante en posant le canon de son arme sur sa tempe.
Il tremble de peur mais il se force à la regarder. A se montrer un peu courageux.
- Vous n'êtes pas de la sécurité intérieure.
Martine ouvre grand les yeux et éclate de rire.
- Vous êtes toujours aussi perspicace ? Ça ne m'étonne pas qu'elles se soient enfuies aussi facilement.
- Si c'est pour la gamine, ce n'est pas ma faute si elles l'ont tuée, je …
- Sur les trois, il y en a une en particulier que je veux retrouver et ce n'est pas cette sale gosse. Je me fiche de combien de temps ça vous prendra mais vous allez me dire ce que je veux entendre. Où est-elle ?
- Mais je ne sais pas, bégaie Stozac ne comprenant plus rien.
Martine renforce la pression de son arme sur sa tempe.
- Evitez d'insulter mon intelligence, monsieur Stozac. Si vous ne parlez pas, j'irai chercher votre femme et votre fils. Ça pourrait être intéressant.
Et il cède net car il sait qu'elle ne plaisante pas.
- A 5 km au nord de Barronett, avoue-t-il. Sur la route 63. Elles sont reparties vers le nord.
Vers les Grands Lacs, devine Martine. Lambert avait peut-être raison. Un lieu romantique à souhait. Du Samantha Groves tout craché, pauvre Sameen. Il était temps qu'elle vienne la rechercher.
Mais il restait un dernier problème à résoudre. Il fallait autre chose qu'une simple vague direction. Lambert ne cessait de répéter qu'ils avaient la plaque de la voiture et que cette dernière serait facilement repérable. Mais il n'en fût rien. Et pour cause, la Machine leur avait fait voir ce qu'elle avait bien voulu leur montrer, Elle savait qu'à l'aéroport, il y avait des caméras et que la Porsche serait filmée. Elle était parvenue à duper les vidéos-surveillance. Et ensuite, la voiture avait disparu dans une zone sans caméra. La plaque d'immatriculation de cette dernière était illisible sur l'enregistrement qu'avait récupéré Samaritain.
- La plaque de la voiture, ordonne-t-elle.
La Machine avait caché cette information sur toutes les caméras qu'elles avaient croisées. Elle en avait fait une erronée, une que Samaritain n'avait identifié nulle part. Mais si Stozac savait …
- TNS 523.
- Vous êtes sûr ?
Il acquiesce très vite.
- Trevor Nigel Stozac, murmure-t-il en guise d'explication. C'est mon fils. Et je me suis marié le 2 mai 2003. C'est pour ça quand je les ai arrêtées, je me suis dit …
Mais il ne finit pas. Martine s'est relevée et Matthew se décompose alors qu'elle le met en joue. Elle tire trois balles coup sur coup et il hurle de terreur. Puis il ouvre les yeux, il est en vie. Elle le regarde, crevant d'envie de le descendre, mais Shaw ne doit pas la voir arriver. Si elle tue Stozac maintenant, le meurtre d'un flic passera sur les chaines d'information régionale et Sameen sera au courant de sa présence. Or Martine ne veut pas la manquer, elle sera aussi discrète qu'un serpent et quand Sameen sera en vue, elle lui sautera dessus par surprise.
Elle sort une balle de son arme et la tend à Matthew en se penchant vers lui.
- Gardez ça, lui ordonne-t-elle en lui tendant la balle. Si vous parlez à qui que ce soit de moi ou de notre entrevue ici, sachez que ce sera cette balle que je mettrai dans la tête de votre fils.
Il déglutit puis il la regarde partir. Elle remonte en voiture et démarre en le plantant là. Il reste longtemps assis à terre à pleurer comme un enfant. Il n'en revient pas d'être vivant.
Martine non plus n'en revient pas de sa chance. Elle sourit largement parce que Samaritain a trouvé. Cette voiture est apparue dans Bayfield il y a quelques jours, mais l'IA n'a pas pu reconnaitre comme pertinentes les deux personnes qui en sont descendues. Sans grand étonnement, elles ont une nouvelle identité. Greer observe la vidéo filmée par la caméra de surveillance sur le parking de l'épicerie Iga Foodliner. Une femme et une petite fille en sont descendues. Il avait vu juste, Sameen Shaw était avec Louisa, sans Root. Séparées, elles étaient vulnérables, c'était le moment idéal pour attaquer. Martine s'en sortirait parfaitement. Et elle se souvenait des ordres. Aucun mal à Louisa. Et il y avait très peu de chance, au vu de son obsession pour qu'elle tue Sameen.
Pour ce qui était de Root… Greer sourit. Pour ce qui était de Root, ça n'était qu'une question de temps.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root est à l'heure au rendez-vous. 11h59. Elle observe les oiseaux sur l'île entourée d'un petit étang artificiel. Elle attend et scanne sans en avoir l'air son environnement. Le Bird lui a dit qu'il serait là. Mais où ? Et qui est-il ? Elle sourit, il est là et il doit se poser les mêmes questions qu'elle. Il ne se pointera pas comme ça. Il sait qui est Root, une hackeuse hors-pair, une tueuse à gage tout aussi douée. Elle est Root. Jamais il ne la verra en public autour d'un café. Elle doit prouver son identité. C'est à elle de le trouver, de montrer son talent. Root pirate le Bluetooth des appareils du parc. Recherche nom de code le Bird. Introuvable, sans surprise. Root repère pourtant un nom d'utilisateur qui la fait sourire : Pygargue. C'est lui. Le pygargue à tête blanche, le rapace, l'aigle. Root sourit de plus belle devant l'ironie de la chose, il n'est plus l'aigle, grand prédateur, il est la petite souris traquée. Root active la communication et lui envoie sa signature, celle qu'elle utilisait quand elle était tueuse à gage. ROOT, défilant à l'infini sur son écran. Elle stoppe la signature pour le laisser lui répondre. Il lui envoie la sienne, un aigle s'envolant. C'est lui, pas de doute. Imiter la signature d'un hackeur est quelque chose de quasi impossible.
Root attend, elle a fait le premier pas, c'est à lui de faire le suivant désormais. Un simple mot lui parvient. Carrousel. Root s'y rend sans perdre une minute, elle espère qu'il ne compte pas la balader dans tout le zoo, mais il est vrai qu'elle ne peut pas lui reprocher d'être prudent. Il a peur, ça se sent. Elle décide de monter sur le carrousel, il est plein d'enfants. Le lieu lui plait, la musique à fond rendra leur conversation inaudible à toute caméra pouvant les observer. Mais où est-il ? Root réfléchit. Avec lui, tout tourne autour des oiseaux, il a dû jouer cette carte jusqu'au bout. Autant dire que ce n'est pas ici, dans les chevaux factices qu'elle le trouvera. Elle ne repère aucun oiseau sur le carrousel. Elle s'apprête à en descendre quand elle aperçoit une grande structure, un demi-œuf coupé en deux, elle s'y rend et s'assoit à côté de lui en souriant. Il est jeune, à peine la vingtaine. Il lui sourit mais ces lèvres tremblantes semblent figées. Ariane lui indique son identité, Thomas Clifford. Ça n'a pourtant que peu d'importance. Il transpire beaucoup, il a peur.
- Je ne vais pas tourner autour du pot, monsieur Clifford, je veux …
- Comment connaissez-vous mon … la coupe-t-il apeuré perdant son sourire.
- Peu importe, le coupe-t-elle à son tour. On n'a pas beaucoup de temps.
Elle se penche vers lui.
- Je peux vous faire disparaitre, lui murmure-t-elle. Et j'ai une amie qui vous fournira une nouvelle identité pour votre nouvelle …
- Je sais tout à fait me créer une nouvelle identité, la coupe-t-il avec colère.
Est-elle stupide ? Il sait parfaitement falsifier des papiers d'identité. Il est faussaire !
- Ça ne les bernera pas, rétorque Root agacée. Il ne s'agit pas uniquement de fabriquer des papiers. Il s'agit de l'aveugler, de vous faire passer pour quelqu'un d'autre à ses yeux.
- Aux yeux de qui ? Panique Thomas. Pour qui j'ai fourni cet argent ?
- Une entité artificielle, avoue Root.
Il ouvre grand les yeux d'horreur.
- Ils l'ont créé, murmure-t-il.
Elle acquiesce doucement.
- Alors vous ne pouvez rien pour moi, murmure-t-il atterré.
- Si, lui rétorque Root sûre d'elle. Parce que je sais comment l'aveugler. Comment croyez-vous que je sois encore en vie ? Que je puisse encore me balader librement ?
Il la regarde interdit.
- Vous pouvez faire ça pour quand ? lui demande-t-il enfin.
- Les cinq millions que vous avez fournis en liquide, réplique Root implacable. A qui les avez-vous donnés ? Quand et où ?
Il déglutit, il n'a pas confiance. Il regarde partout autour de lui, paniqué. Il n'aurait jamais dû venir ici. Root le sait aussi. Ariane vient de la prévenir. Des agents du gouvernement sont là pour le descendre. Ils ont attendu qu'il sorte au grand jour pour le repérer, ils ont encerclés le carrousel. Ça va être ardu mais elle reste calme, elle a besoin de savoir. Thomas doit lui répondre et vite car le tour du carrousel va bientôt se finir. Mais pour l'instant, il n'est absolument pas concentré sur leur conversation, il regarde partout et il voit les agents. Root aussi les voit, elle se demande un instant si Shaw était plus maligne qu'eux pour se fondre dans le décor. Elle sourit, surement que oui.
- Monsieur Clifford, appelle-t-elle calmement.
Il se tourne brusquement vers elle comme s'il se souvenait de sa présence. Il est complètement paniqué.
- Il faut partir, tout de suite.
- Répondez-moi.
- Il n'y a pas une seconde à perdre, panique-t-il. Ils seront là d'une minute à …
- Ils sont déjà là, Thomas, sourit Root en s'installant plus confortablement dans le siège de l'œuf. Répondez-moi.
- Non, refuse-t-il.
Elle le foudroie du regard puis se lève pour partir. Il panique encore plus et la rattrape par le bras pour la tirer assise de nouveau.
- Non, attendez, attendez, se ravise-t-il.
Elle se rassoit doucement et hausse les sourcils. Il n'a pas le choix, le manège s'arrête et les enfants descendent. Les agents sont partout, ils l'ont vu, ils le cherchent. Thomas déglutit. Sans Root, il est mort. Ça c'est une évidence, un fait implacable.
- Le 1er juin, lâche-t-il soudain. Quelques jours avant l'attentat de Worcester, mais je ne savais pas. Je ne savais pas.
Il s'arrache presque les cheveux en répétant cette phrase. Il parait encore plus jeune, réalise Root.
- A qui ? Le presse Root. Où ?
- Dans l'Arlington national cemetery, à Washington. J'ai laissé l'argent dans un sac près de la tombe de James Drewry Ledbetter Jr, major de l'armée américaine.
- Vous n'allez pas me faire croire que vous avez laissé cinq millions comme ça, posés dans l'herbe fraiche et que vous êtes parti.
Il déglutit. Et Root le prend comme un aveu.
- Vous avez senti que ce n'était pas un travail anodin, reprend Root, cinq millions, ça faisait beaucoup. Vous avez voulu des garanties, une menace à utiliser contre eux, une vidéo ou un enregistrement, je pense. C'est pour ça qu'il veut vous éliminer, effacer toutes les traces, comprend Root. Qui était-ce ?
Thomas a eu tort, il croyait s'en sortir. Les derniers enfants descendent du carrousel. Dans quelques secondes, les agents seront là.
- James Oward, lâche-t-il. C'est lui qui m'a contacté, ça ressemblait à n'importe quel autre job qu'on m'avait demandé avant, sauf pour la quantité. Mais je me suis toujours méfié du gouvernement.
Root rit une seconde.
- Pas assez visiblement.
Soudain il lui tend vivement une carte SD. Le geste a été si rapide qu'elle a pensé une seconde qu'il allait sortir une arme pour la descendre.
- C'est quoi ?
- Mon assurance vie, murmure-t-il. Enfin c'est ce que je croyais …
- C'est quoi ? Insiste Root en le pressant.
Il la regarde attristé, son sort est scellé, non ? Les agents grimpent sur le carrousel vide et approchent en fouillant, ils sortent leurs armes et la pointent dans leur direction.
- Vous aviez raison. Je voulais une assurance contre eux. Au cas où. Alors je l'ai attendu pour lui remettre le sac en main propre et j'ai enregistré notre conversation.
Root range la clé dans sa poche et regarde sa montre.
- Hum, murmure-t-elle contente d'elle-même. Pile à l'heure, tu avais raison. Tu as toujours raison.
- Pardon ?
- C'est pas à vous que je parlais.
Il la voit se lever. Et sortir deux armes. Il s'enfonce encore plus dans son siège mais elle le tire vivement pour l'en faire sortir.
- Restez derrière moi, lui ordonne-t-elle.
Il n'a pas le temps de lui répondre. Elle est déjà debout et elle tire en courant. Ils sautent ensemble la petite barrière noire encerclant le manège désormais pris d'assaut par les balles d'une fusillade entre agents du gouvernement et … et qui ? Qui est cette grande brune ? se demande Devon Grice en n'y comprenant plus rien. Leur cible n'était que cet homme. On ne leur avait pas parlé d'une grande brune complètement allumée qui tire dans tous les sens comme un as. Il se tourne vers Brooks qui semble aussi ahurie que lui. Ils allaient avoir besoin de renforts. En tout cas, c'était raté pour l'opération discrète que leur a demandée Contrôle.
Jeff Blackwell, lui, ne semble pas du tout surpris de la voir là. Pire, on dirait que c'est elle qu'il attendait et pas Clifford. Pourquoi leur a-t-on envoyé ce type sur cette mission ? Pourquoi ce Blackwell semble en savoir bien plus qu'eux ? Pour qui travaille-t-il en fait ? Non, la réelle question que se pose Devon Grice depuis quelque temps c'est pour qui lui, travaille-t-il en réalité ? Pourquoi a-t-il l'impression que le nouveau système que Brooks refuse de remettre en question, leur fait faire des choses de plus en plus insensées. Comme les ordres qu'on vient de leur transmettre via leur oreillette : capturer cette femme vivante, alors même que cette folle furieuse leur tire dessus à deux mains. Ou encore comme tuer Clifford simplement parce qu'on le lui ordonne, sans chercher ce qu'il a pu faire, sans prouver, sans rien. Il déteste de plus en plus n'être qu'un exécuteur, un mouton, mais Brooks a raison quand elle dit qu'il n'arrive rien de bon à ceux qui posent des questions. Comme à Shaw qu'il aimait bien, qu'il a sauvé il y a presque un an désormais, mais dont il n'a aucune nouvelle bien entendu. Mais Devon n'a pas le temps de s'appesantir sur tout ça au beau milieu d'une fusillade. Il n'y pense même pas en fait, enfin pas vraiment. Il n'a pas le temps de réfléchir à qui est Jeff Blackwell. Il s'est demandé sur le coup s'il était là pour le punir d'avoir laissé Shaw s'échapper avec un virus mortel. Mais non, il est vrai que personne ne pouvait savoir ça.
Root court avec Thomas vers le panneau de bois cadenassé fermant ce chemin du parc zoologique par un cul de sac. Elle tire sur la serrure qui cède et elle enfonce la porte d'un coup de pied, puis elle tire Clifford à sa suite. Il est lourd, réalise-t-elle malgré elle, mais elle n'a pas le temps de s'y attarder. L'heure approche, il sera bientôt là. Elle l'entend, elle ne doit pas le manquer. Plus Root court, plus le bruit ferroviaire s'amplifie. Elle fait de nouveau exploser la serrure d'une grille pour sortir définitivement du zoo, puis elle traverse Zoological drive et escalade une grille. L'interface saute de l'autre côté sur les rails tandis que Thomas Clifford s'effondre au sol en grognant de douleur. Root ne l'a pas lâché lors de sa difficile ascension de la grille et elle le relève de force en continuant de courir de plus belle l'entraînant à sa suite au milieu des rails. Mais Thomas ralentit et elle accentue la prise sur son bras pour le traîner à sa suite. Le train fonce droit sur eux. Et Root ne ralentit pas alors que dans quelques secondes ce dernier lui roulera dessus. Le chauffeur ne peut plus arrêter la machine lancée à pleine vitesse sur les rails, il déclenche les signaux sonores et lumineux accompagnés de grands gestes pour qu'ils dégagent de la voie. Root reste pourtant où elle est, entraînant Clifford. Ce dernier est de plus en plus lourd.
- Mais elle est folle, crache Devon essoufflé en lui courant après.
Brooks et lui ne ralentissent pas leur course. Blackwell est devant eux. Il sourit malgré son essoufflement, Groves ralentit. Elle est à portée de main, il va enfin prouver qu'il peut accomplir une mission. Il prouvera à son mystérieux patron qu'il est digne de confiance. Et Martine fermera enfin sa grande gueule en sa présence. Quand il pense qu'il trouvait cette femme canon … Par contre Samantha Groves, elle n'est pas mal. Un peu moins sexy que Martine, mais peut-être plus abordable.
Root court droit vers le train qui lui fonce dessus. Ce dernier lui hurle dans les oreilles et à la dernière seconde, elle saute à gauche des rails et continue de courir tandis que le train de marchandises la dépasse. Ariane empêche ce dernier de s'arrêter et le conducteur ne peut rien y faire. Elle se retourne pour voir qu'il n'y a plus personne derrière elle, Blackwell et les autres sont coincés de l'autre côté du train. Elle repère une échelle scellée sur le dernier wagon qui va bientôt la dépasser. Le train fonce pourtant à pleine vitesse, si Root manque l'échelle elle passera sous les roues et ça ne sera pas beau à voir. Elle se prépare pourtant à sauter dessus. Mais Clifford s'effondre soudain et elle se stoppe nette dans sa course. Elle se retourne enfin et s'aperçoit qu'il est mort. Il a été touché de plusieurs balles. Il serre si fort le pan de son pull auquel il se cramponnait que Root doit lui casser trois doigts pour se dégager. Elle se relève à temps et saute sur l'échelle en fer en s'agrippant au barreau. Ses jambes sont dans le vide et ses pieds heurtent douloureusement le sol en frappant les graviers. Root se hisse sur l'échelle à la force des bras en grognant sous le coup de l'effort et elle finit dans le wagon qui est rempli de pierre. Elle y tombe tête la première et s'ouvre l'arcade.
- Root, ça va ? S'inquiète Ariane.
L'interface grogne de douleur pour toute réponse. Elle se redresse pour voir le train prendre de la vitesse. Elle voit Jeff Blackwell et les deux agents avec lui sur la voie ferrée la regarder s'éloigner. Et elle soupire de soulagement. Bien que Thomas Clifford soit mort, elle a une piste. Elle sort la carte SD dans sa poche.
Elle laisse le train parcourir quelques kilomètres vers sa destination, Baltimore. Ariane attend que Root soit en pleine campagne, après Claymont, pour lui dire qu'elle peut détacher le wagon. L'interface regarde le train s'éloigner quelques minutes plus tard et attend d'être arrêtée pour pouvoir descendre. Elle s'enfonce ensuite dans la forêt et atteint la route 7 dix minutes plus tard. Ariane avait tout prévu, une moto l'y attend, cachée sous une bâche derrière un bosquet. Un beau modèle. Root sourit en montant sur l'engin. Elle met le casque et démarre. Direction Washington comme le mentionne sa nouvelle identité, elle y est quelques heures plus tard.
Ariane lui a trouvé un logement pour la nuit. Un beau loft où se reposer. Root en profite pour se nettoyer le visage et se recoudre l'arcade sourcilière. Elle s'attèle ensuite à la suite de sa mission. Elle commence par observer le contenu de la carte SD, celle pour laquelle est mort Thomas Clifford. Un mort de plus à imputer à Samaritain. L'enregistrement est une bonne preuve contre Oward, on l'entend discuter avec Clifford sur le contenu du sac qu'il ouvre dans un bruit de fermeture éclair pour en vérifier le contenu. Thomas en précise même la somme avec fierté, cinq millions tout rond. Et Oward confirme que c'est bien ce qui était prévu. Root sourit, c'est un début. Reste à savoir comment les cinq millions avaient atterri sur le compte de Fiodor Tolodia. James Oward n'était surement pas allé déposer cinq millions en liquide à la banque sur le compte d'un mort … D'où sa nouvelle identité. Demain elle devra l'approcher pour récolter la dernière preuve, celle qui pourra innocenter la Russie.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Sameen a cessé de dormir pour de bon. Elle a quitté son canapé d'un bond. Elle n'aurait pas pensé qu'elle se féliciterait d'être malade à longueur de temps, mais après tout c'est un moyen efficace comme un autre de rester éveillée. Elle replonge la tête dans la cuvette des toilettes sous l'effet d'un nouveau spasme lui vidant l'estomac. Si seulement elle pouvait cesser de faire ces maudits cauchemars. Elle sait qu'elle n'ira pas mieux sur ce point tant qu'elle n'aura pas parlé à Root. A tout garder pour elle, à refuser l'aide d'Ariane, à s'enfermer dans le silence pesant de ses mensonges, de ses non-dits, elle est en train de pourrir de l'intérieur. Seule ici au fin fond du Wisconsin.
Elle enrage. Et Root qui est à Washington. Au beau milieu du danger avec Control, Greer, Lambert, Blackwell. Root qui lui a interdit de venir, Root qui sait qu'elle lui ment, qu'elle lui cache beaucoup de choses, Root qui n'est pas dupe. Root qui s'inquiète. Sameen a envie de hurler. Ne rien faire d'utile pour l'aider contre Samaritain la rend folle. Elle s'enterre ici, au sens figuré mais de plus en plus au sens propre. Shaw a réussi à se persuader de ne pas être dans une simulation mais ça ne change pas tout, ça n'arrange pas tout. Si seulement Root pouvait lire dans ses pensées … Enfin non, surtout pas, se reprend Shaw. C'est ça son problème, elle ne sait pas ce qu'elle veut. Enfin si, elle veut aller mieux, mais pas au dépens de Root. Elle est coincée, si coincée.
Quand elle ressort de la salle de bain, elle se dirige comme un robot vers la cuisine pour se faire un centième café. Ne pas dormir, pour ne pas souffrir, pour ne pas faire peur à Louisa qui dort juste au-dessus, la porte ouverte …
Un cri la stoppe dans son geste et Shaw en lâche le pot de café qui tombe au sol, y dispersant son contenu. L'ancien agent de l'ISA sort son arme et fonce vers l'escalier. Elle n'a pas peur mais elle préfère palier à toute éventualité d'où l'arme. Pourtant elle la range vite. Louisa n'est pas en danger. Assise sur son lit, les genoux ramenés vers elle, elle pleure à chaudes larmes en se balançant.
- Maman, sanglote-t-elle.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Pas un rêve, un souvenir. Celui du jour de sa capture. De sa terreur. Pour elle et pour sa mère.
Martine avait frappé fort et Louisa était tombée durement à terre dans l'inconscience. Ils avaient laissé des cadeaux pour Root. Un téléphone notamment. Samaritain avait demandé à ce que le collier de Louisa soit entouré autour de ce dernier et Lambert avait souri en obéissant. Root allait exploser de colère, ravalée son arrogance, celle qu'elle lui avait manifestée le jour de leur rencontre quand elle l'avait plaqué contre un mur et traité comme un abruti, un valet avait-elle précisé. Il trouvait la gamine intéressante, amusante. Pas Martine. Elle avait été agacée de devoir se déplacer dans Manhattan pour aller la chercher. Au départ, elle n'était pas censée être sur cette mission, mais Samaritain savait que Root verrait les enregistrements de l'enlèvement de sa fille. Elle verrait Martine et sa colère serait décuplée, et cette dernière serait source de déconcentration, une déconcentration idéale pour l'attraper.
Un agent avait transporté le corps inerte de la petite dans ses bras. Samaritain avait précisé d'être délicat avec elle. Le type l'avait allongée à l'arrière d'un SUV. Lambert l'y avait rejointe quelques instants plus tard. Il avait veillé à fouiller la petite, vérifié qu'elle ne comportait aucun élément susceptible de les trahir. Mais Martine avait vu juste avec le collier. Jeremy avait souri à la petite bien qu'elle fût incapable de le voir dans l'état où elle était. Quelle chance inouïe d'avoir pu capturer cette enfant ! Lambert s'était réjoui. Alors que la voiture avait démarré en trombe, il avait posé sa tête sur ses genoux et lui avait caressé les cheveux, les mêmes que ceux de sa mère. Il avait jeté un coup d'œil à Martine assise à l'avant. Elle s'était retournée pour regarder l'enfant comme si elle n'en revenait pas que c'eût été aussi facile de l'attraper, que sa tarée de mère l'ait laissée seule dans New-York. Elle avait renvoyé son sourire à Lambert. Ça allait être encore plus phénoménal qu'avec uniquement Shaw désormais. Imaginer Root, son état, l'avait rendue heureuse. Mais imaginer la tête de Shaw quand elle trainerait la mioche devant elle, l'avait juste rendue euphorique.
La voiture roulait vite. Le timing était serré, Root devait trouver le téléphone et son autre cadeau dans moins de quinze minutes. Alors les véhicules ont foncé pour rejoindre la base, aidés par Samaritain qui les a fait passer par des routes non embouteillées et a mis les feux de signalisation au vert pour eux. Il était important que la petite soit là pour répondre au téléphone à sa mère. Mais encore fallait-il qu'elle se réveille … Et Lou avait grogné en commençant à gesticuler. Jeremy n'avait pas cessé de lui caresser les cheveux ni de lui sourire. Il ne la connaissait pas encore mais ça le fascinait que Root ait pu avoir un enfant, non en fait, ça le fascinait qu'il puisse tenir entre ses bras une si petite mais si importante chose, qu'il ait pu mettre en échec cette charmante interface à l'insolence irritante et agaçante. Il tenait enfin ce qui devait compter le plus à ses yeux, car il doutait que ça puisse être uniquement Shaw qui tienne cette place aux yeux de Root. Louisa devait être aimée, choyée, elle n'en avait qu'encore plus d'importance. Samaritain l'avait, et c'était lui qui la tenait dans ses bras.
Louisa avait émergé et avait juste perçu les vrombissements d'une voiture roulant trop vite, puis elle avait ouvert les yeux et avait entraperçu de chics chaussures noires d'homme, parfaitement cirées. Elle avait perçu sous sa joue un genou. Et une main dans ses cheveux. Elle avait été une demi-seconde sereine. Sa mère lui caressait en geste tendre les cheveux comme quand elle avait fait un mauvais rêve ou quand elle était malade. Mais Lou avait brusquement ouvert les yeux, réalisant que ça ne pouvait pas être sa mère. Qui conduirait alors la voiture ? A qui était ces chaussures, et ce genou enfermé dans un tissu de costume, une matière que sa mère ne portait pas. John, non ? Elle avait tourné sa tête pour apercevoir Lambert la regarder ravi. Louisa se souvient de sa terreur. Pour la seconde fois de la journée, elle avait senti son cœur s'arrêter. Elle s'était redressée, assise d'un seul bond, complètement paniquée et s'était réfugiée le plus loin possible de lui à l'autre bout du siège contre la portière. Sans surprise, elle n'avait pas pu l'ouvrir. Elle avait eu peur, une trouille phénoménale. Jeremy l'avait observée en continuant de sourire.
- Pas trop mal à la tête ?
Elle avait sursauté en l'entendant lui parler. Il avait encore plus souri et elle avait senti la colère l'envahir alors qu'il se moquait d'elle. Il avait tendu une main vers elle pour examiner sa tête, mais elle l'avait rudement frappé en le repoussant, se tassant encore plus contre la portière.
- Oh, avait éclaté de rire Lambert en levant les mains en signe d'accalmie. Pas de panique, ma belle, je veux juste voir si tu saignes.
Elle n'avait pas répondu, elle ne l'avait pas quitté des yeux, les mains brandies prêtes à se battre s'il s'approchait de nouveau d'elle. Elle savait sa situation critique, il fallait qu'elle se sorte de là, qu'elle sache déjà où elle était pour savoir où courir dès qu'elle pourrait sortir de cette voiture. Elle avait jeté un coup d'œil au travers du carreau pour voir où elle était, où ils l'emmenaient, mais sans succès ce dernier étant teinté. Lambert a profité de cette demi-seconde d'inattention pour l'approcher une nouvelle fois. Elle s'était débattue mais il avait tenu bon et l'avait examinée sommairement. Il s'était aperçu qu'elle n'avait qu'une bosse et il l'avait lâchée mais n'avait pas reculé.
- Ne t'inquiète pas, ta mère te rejoindra bientôt.
Il avait ensuite détourné le regard, à l'écoute des ordres. Samaritain lui annonçait que dans quelques minutes, ils seraient dans les locaux et que la petite devait rester consciente, mais qu'elle ne devait pas voir où ils l'emmenaient. Lambert avait acquiescé et la voiture avait ralenti avant de se stopper.
Sortir Louisa de cette dernière n'avait pas été une mince affaire. Lambert et Martine s'y étaient pris à deux, chacun lui tenant fermement un bras et la trainant par ce dernier. La gamine s'était débattue férocement. La tête enfoncée dans un sac noir, elle n'avait rien vu, juste senti le léger souffle du vent sur sa peau, puis elle s'était retrouvée à l'intérieur. Le sac lui avait été retiré et elle s'était rendu compte qu'elle était dans un immense bâtiment. On l'avait alors trainée (il faut dire qu'elle n'avait rien fait pour les aider) dans une pièce. Louisa y avait été assise de force sur une chaise face à un téléphone. Elle avait essayé en vain de se lever. Mais Lambert l'avait fermement tenue par les épaules alors qu'elle continuait de se débattre.
- Vous ne devriez pas être si pressée de partir, Louisa, était intervenue une voix très calme. Votre mère appellera d'ici quelques secondes, elle sera heureuse de vous savoir saine et sauve.
La petite s'était figée. Ils la connaissaient tous, mauvais point pour elle. La petite n'avait pas remarqué qu'il y avait déjà quelqu'un dans cette pièce. Quelqu'un qui les attendait. Il lui parlait de sa mère. Lou n'était pas certaine de comprendre tout ce qu'il lui disait, mais ça sonnait faux, ça sonnait comme une menace.
Et elle avait été plus attentive à son environnement. Une salle de réunion, mais franchement pas bien tenue, ou très vieille, poussiéreuse et sentant le moisie. Avec une grande table sur lequel le téléphone était posé, et devant laquelle on l'avait assise de force sur une chaise. Une pièce sombre, plongée dans l'ombre. Louisa n'arrivait pas à en distinguer les murs avec netteté. Elle, par contre, on l'avait assise en pleine lumière d'une manière très théâtrale, pile en face d'une grosse ampoule qui l'éblouissait. Pour l'impressionnée et l'effrayée surement, et ça avait bien marché. Mais la colère était là aussi et l'avait aidée à ne pas fondre en larmes tout de suite, à ne pas penser à la phrase qui lui brûlait les lèvres " Je ne veux pas mourir, je vous en supplie ". Elle ne voulait pas les supplier.
La voix qui lui avait parlé provenait d'en face d'elle. Elle avait vu une ombre debout adossée au mur, l'observant. Mais elle ne le voyait pas. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'il s'agissait d'un homme. Et qu'il la rendait furieuse.
Après son bref inventaire de la pièce qui lui avait pris quelques secondes, elle avait recommencé à gesticuler, à tenter de se lever. Mais Jeremy l'avait sèchement faite rassoir. Voyant qu'elle ne se tiendrait pas tranquille malgré toute la peur qu'ils lui inspireraient, il avait fini par lui zipper les poignets aux bras de la chaise et Lou n'avait pas pu se relever. Il avait alors enfin pu la lâcher. Elle n'avait pourtant pas arrêté de se débattre, de tirer sur ses poignets. Martine avait sorti une arme pour la menacer et qu'elle se tienne tranquille. Lou avait dégluti en la voyant faire, mais elle n'avait définitivement cessé de bouger que quand l'homme qu'elle ne voyait pas sembla s'adresser à sa mère, pourtant absente. Elle avait froncé les sourcils d'incompréhension. Puis Martine avait enchainé, se moquant de sa mère, et Lou avait tourné son attention vers le téléphone, comprenant qu'elle était en ligne. Elle avait alors totalement cessé de bouger pour mieux entendre sa mère. Au départ sa respiration, puis quand elle s'était adressé à elle, la suppliant de lui parler. Et Lou avait cédé à sa règle du silence en leurs présences, elle s'était tout de suite excusée, car elle savait que tout était sa faute.
Elle avait tenté de la prévenir mais Martine l'avait de nouveau frappée à la tête et elle s'était écroulée face contre la table sous l'effet du rude coup. Un peu moins fort que celui que Martine lui avait occasionné quelques minutes plus tôt dans cette rue, mais Lou était tout de même tombée dans un état de semi-conscience pour de longues minutes, incapable de bouger, de parler. Elle s'était sentie flotter, et elle avait fermé les yeux. Elle avait juste vaguement entendu sa mère au loin parler, mais elle ne comprenait pas ce qu'elle disait. Son seul souvenir après cela fût quand elle se réveilla, les jambes trainées au sol sans ménagement par la blonde dans un couloir. Une porte qui s'ouvre et Sameen face à elle. Une Sameen fatiguée, affaiblie, meurtrie. Mais vivante. Et Lou avait alors compris qu'elle non plus, on ne la tuerait pas toute de suite. Et elle avait repensé à sa mère, à sa promesse de venir la chercher. Et la peur grimpa encore, elle ne voulait pas qu'elle aussi se retrouve prisonnière d'un tel endroit.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Sameen reste figée à la regarder pleurer dans son lit. Elle n'a pas envie d'être là. Et en même temps, elle ne veut pas partir non plus. Elle soupire et reste plantée comme une idiote. Louisa exprime par les larmes toute la peine, toute la colère et toute la peur qu'elle a ressentis là-bas, mais qu'elle n'a pas pu montrer pour ne pas craquer. Aujourd'hui tout cela peut enfin sortir. Ça la dérange, c'est humiliant. Mais pourquoi nier qu'Ariane a raison ? Ça lui fait du bien d'extérioriser. Ses larmes lui permettent de guérir de son traumatisme, de le réaliser, et de ne pas le refouler en faisant comme si rien n'avait eu lieu.
Shaw disparait quelques minutes pour aller lui chercher un verre d'eau. Pendant que Lou boit, Sam essuie doucement son visage luisant de larmes et de sueur avec un mouchoir. Elle se rend compte que la petite est brulante de fièvre. Shaw lui donne un cachet à avaler, puis elle l'installe de nouveau dans son lit, elle vérifie que son lapin et sa Luciole soient à portée de main de la petite. Et elle attend. Louisa la regarde sans rien dire, elle lui sert la main et Shaw ne se dégage pas. Elle reste là, allongé sur le flanc droit à côté d'elle et Lou sait qu'elle ne la laissera pas, qu'elle ne partira pas avant de la savoir paisiblement endormie. Louisa y parvient au bout d'une bonne heure, mais Shaw ne part pas quand même, elle la regarde dormir. Root avait intérêt à se démerder de revenir parce que ça faisait deux longues semaines maintenant et qu'elle manquait. Aussi bien à Louisa qu'à Sameen.
Elle la veille toute la nuit mais la fièvre a dû mal à baisser. Shaw finit par poser la tête sur le matelas et n'y tenant plus, elle ferme les yeux. Enfin. Mais pour si peu de temps et pour y voir des choses si terribles qu'elle sait d'avance que même si elle lui cède enfin, ce sommeil n'aura rien de réparateur. Ariane a cessé de vouloir la détendre avec du yoga ou autre chose, Shaw n'a pas besoin d'elle ni de ses propositions de détente. Elle n'aurait besoin que de Root pour bien dormir, seule elle, parvient à apaiser ses tourments. Dans ses bras, Shaw s'y sent bien et en sécurité. Et elle se déteste de ressentir ça, d'être trop accrochée à elle, que tout son univers ne tourne qu'autour de Root. Sameen en a besoin et en même temps elle étouffe dans ce système. Le seul qu'elle ait trouvé comme bouée dès son arrivée chez Samaritain, et le seul depuis son retour de l'enfer pour se remettre un peu d'aplomb. Et Root a raison, elle déconne et l'entraine dans ses conneries, comme lors de sa dernière mission. L'interface l'aime trop pour être objective sur son état. Sameen est en train de trop s'appuyer sur elle pour se relever elle-même. Et elle ne veut pas détruire Root pour s'en sortir. Elle s'est rendu compte qu'Ariane ne peut pas non plus prendre ce rôle et cette place que Sam a donnée à Root dans sa reconquête du monde. Non ! Elle doit s'en sortir seule. Trouver elle-même la solution. Elle aurait besoin de solitude, de calme. Ici c'est bien mais pas suffisant, Ariane est partout. Et sans compter Louisa qui parle sans arrêt et fait un raffut du diable. Shaw aime bien la gamine mais elle a besoin de ne se sentir ni dépendante, ni la dépendance d'un autre être vivant. Pour l'instant en tout cas.
Louisa reste couchée toute la journée. Elle a de la fièvre et commence à être autant malade que Shaw. Cette dernière s'excuse de lui avoir transmis son mal et la petite sourit en lui confiant qu'elle aime bien quand elle partage avec elle. Même ses microbes. Et Shaw se lamente encore une fois sur le fait que Louisa ressemble autant à Root.
Lou refuse de rester seule et Shaw la descend en la portant dans le salon. Elle l'installe confortablement dans le canapé sous une couverture devant la télévision. Puis elle ferme les volets de la baie vitrée pour assombrir la pièce et elle s'installe à côté d'elle. Lou la laisse s'occuper du programme, elle ne parle pas beaucoup pour une fois. La fièvre la fatigue énormément et elle se repose contre Shaw. Cette dernière ne la repousse pas, la petite ne cherche pas un câlin, ni de la tendresse, juste un réconfort. Elle la laisse dormir contre elle. Louisa ne lui demande pas cette fois de la serrer dans ses bras, et la situation ne met pas Shaw mal à l'aise.
Root appelle quelques heures plus tard et Shaw la met au courant de l'état de Louisa, mais elle lui indique qu'il n'y a pas de quoi s'affoler. L'interface lui sourit qu'elle a toute confiance en elle pour s'occuper de sa fille. Elle passe ensuite deux bonnes heures au téléphone avec Louisa. Cette dernière réclame la suite de l'histoire Casse-Noisette. Root a emporté le livre dans ses affaires. Elle l'appelle chaque soir quand Louisa lui envoie un SMS pour la prévenir qu'elle est prête à se coucher et Root lui en lit un passage au téléphone jusqu'à ce que la petite s'endorme. L'interface aime alors l'écouter calmement respirer, elle attend toujours pendant ces quelques minutes pour savourer le fait de pouvoir autant l'aimer et de pouvoir être autant aimée par quelqu'un d'autre que Sameen. Bien qu'elle dorme, Root lui chuchote toujours qu'elle est aimée, désirée et protégée, que rien en lui arrivera. Puis, dans un doux baiser, elle lui murmure une bonne nuit avant de raccrocher.
Elle lui manque, et Shaw aussi lui manque.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Elisa Scraw marche d'un pas assuré dans le couloir menant à son bureau. Le Pentagone est immense. Root n'aime pas le personnage d'Elisa Scraw, une petite idiote sans cervelle qui a obtenu son poste sur promotion « jolies fesses ». Mais qu'importe, il fallait bien approcher James Oward. Elle a malencontreusement renversé son café sur lui il y a trois jours. Elle avait fait exprès de porter un décolleté plus profond que le ravin du Grand Canyon et le type était passé du stade furieux au stade tout gentil minaudant avec elle, en moins de dix secondes. Elle avait insisté dans son rôle de la parfaite gourde pour nettoyer sa veste et quand elle la lui avait rapportée dix minutes plus tard flambant neuve, il avait définitivement craqué pour elle et son adorable sourire. Et là voilà désormais assistante particulière de ce crétin. Elle entre et lui apporte son café alors qu'il est au téléphone.
James Oward ne travaille pas pour Samaritain, il travaille pour le gouvernement. Nuance que Root appréhende un peu mieux en ce moment. Tout le monde n'est pas à mettre dans le même panier. Ou alors, autant qu'elle mette une bombe ici et ce serait réglé pour une bonne partie des agents de Samaritain. Mais il y avait des innocents dans ce bâtiment, des personnes ignorant tout de ce qui se tramait sous leur nez, des agents même qui n'avaient rien fait de répréhensible à part obéir aux ordres. Devon Grice et Brooks par exemple, elle avait parlé d'eux à Shaw au téléphone. S'il devait y avoir de nouvelles ordures à leur trousse dans le genre de Martine et de Lambert, autant être parfaitement préparé. Autant en savoir le plus possible sur eux. Alors Shaw avait recherché avec l'aide d'Ariane. Et en voyant Devon Grice, elle l'avait reconnue immédiatement. Il n'était pas un enfoiré, il l'avait sauvée de Samaritain il y a plusieurs mois alors qu'il aurait pu l'arrêter. Alors Root s'est adoucie à ses propos, et a résisté à l'envie d'aller tous les massacrer. Par contre le troisième agent, lui c'est un mystère. Ariane connait son nom Jeff Blackwell, condamné pour un meurtre il y a dix ans. Libéré pour bonne conduite il y a quatre ans. Disparu de la circulation depuis un an suite à une rixe dans un bar au cours de laquelle un homme est décédé.
Root se doit d'être très prudente. Ariane la guide à chaque instant dans le dédale de couloirs. Car bien qu'Elisa Scraw soit invisible pour Samaritain, elle ne l'est pas pour ses agents. Et ses agents sont loin d'être absents dans ce bâtiment. Jeremy Lambert rôde et Root sait que Samaritain l'a envoyé là pour elle, il la cherche, l'attend. Il savait qu'elle viendrait cette fois-ci, pas comme pour le consulat russe à New-York. Ariane veille au grain et c'est assez simple car Lambert est identifié comme menace pour son système, Samaritain la sous-estime tellement qu'il n'a pas donné de couverture à son agent. Son adversaire n'a donc pas compris que c'est Elle qui a repris l'argent. Pense-t-il que c'est Root ? Ça, c'était embêtant pour son interface, mais pour l'instant ce n'était pas prioritaire. En fait c'est même parfait ainsi pour le moment. Plus Samaritain la sous-estime, plus Ariane a des coups d'avance sur lui.
Et c'est ainsi qu'elle a pu protéger son interface au beau milieu du Pentagone. Elle a stoppé Root à un coin du couloir alors qu'elle allait tourner.
- Root, planque-toi !
L'interface avait obéi sans réfléchir et était entrée dans la première pièce en refermant la porte délicatement derrière elle. Elle s'était plaquée contre le mur.
- Ne bouge pas, lui ordonna Ariane.
- Qu'est-ce qu'il y …
Elle ne finit pas sa phrase et se plaqua de nouveau contre le mur en soufflant. Elle n'avait penché que légèrement la tête pour lancer un coup d'œil furtif à travers la petite vitre de la porte, et elle l'avait vu passé. Et elle avait compris ce qu'avait fait Ariane. Et elle lui en avait un peu voulu. Heureusement pourtant qu'Ariane avait été là pour la raisonner et la retenir, car elle aurait bien descendu Lambert.
Pourtant elle a obéi à Ariane et à la prudence. Elle a accepté de se cacher comme une petite souris. Elles en avaient ensuite ri avec Louisa au téléphone. Sa fille lui avait dit qu'elle aimerait être une petite souris pour voir ce qui se passait dans sa mission et Root avait rétorqué en souriant que elle, elle avait dû filer dans le trou aujourd'hui.
Dans son bureau de petite secrétaire, Root se sentait un minimum protégée. Un faux sentiment de sécurité bien sûr dans un tel endroit.
Elle avait également entraperçu de loin Control dans un hall bondé. Cette idiote sans cervelle n'avait rien compris, rien appris, elle n'avait pas pris en compte leurs avertissements sur Samaritain. Quand Sam avait été enlevé par Samaritain, Root, John et Harold l'avaient cherchée et enlevée. Root avait pris un malin plaisir sadique, qui au fond ne l'avait pas réjouie plus que ça, à la torturer à coup de taser pour la faire parler, en souvenir de ce qu'elle lui avait fait cinq ans plus tôt en lui charcutant l'oreille. Mais ça n'avait servi à rien. Ils s'étaient rendu compte que cette abrutie ne savait rien sur ce qu'était vraiment Samaritain. Ils lui avaient dit de chercher, de se méfier. Mais si Control était toujours là actuellement, c'était parce qu'elle n'avait pas voulu savoir, elle n'avait pas voulu chercher la réelle nature de Samaritain, du moment qu'Il protège activement le pays. Et ce n'était d'ailleurs pas une grande surprise pour Root qui avait lâché un rire méprisant à son égard. La sécurité nationale, il n'y avait que ça qui comptait à ses yeux. Sauf que là, Samaritain s'était plus qu'éloigné de cet objectif. Tout ça n'est plus qu'une couverture parfaite pour être au centre de la pièce, être au cœur de l'action, avoir accès aux flux gouvernementaux, au budget, à tout. Expulser la Machine de cette place. Une place que Samaritain considérait qu'elle ne méritait pas, qu'elle n'avait jamais méritée, qu'elle avait gâchée parce qu'elle n'avait pas su en profiter tout comme lui en profitait actuellement.
Root a accès à beaucoup d'information là où elle est. Mais elle ne peut pas les récolter, juste les consulter via les micros qu'elle a planqué dans le bureau de James Oward. Elle piraterait bien son ordinateur à distance, mais au beau milieu du Pentagone ça n'a rien de prudent de faire ça. Elle allait devoir tâtonner dans le noir. Déjà Ariane avait pu l'envoyer ici parce qu'elle avait eu confirmation qu'Oward ne travaillait pas pour Samaritain, ce dernier ne camouflant pas l'identité de ses agents. Mais il avait bien trempé dans quelque chose de pas clair. Root l'a mis sur écoute mais ça n'a rien donné d'utile. Elle a fouillé toute sa vie, tous ses comptes, sa famille, ses amis. Rien. Elle a plus l'impression d'être sa bonne à tout faire que son assistante. Elle doit aller faire les courses pour lui, gérer sa relation adultère avec la secrétaire du sous-secrétaire à la défense, aller chercher ses enfants à la fin de leurs activités sportives, retrouver tout ce qu'il perd, du bout de papier où il a noté une adresse la veille, aux clés de sa précieuse voiture en passant par la carte SD contenant toutes les photos de ses dernières vacances. Ce rôle l'agace phénoménalement mais elle tient bon.
Au bout de six jours, elle a enfin pu avoir accès à son bureau sans qu'il y soit. Avec l'aide d'Ariane, elle est parvenue à duper les caméras de surveillance sans les arrêter ce qui aurait été un comportement trop suspect pour Elisa Scraw aux yeux de Samaritain. Sa fouille s'est révélée infructueuse au départ. Jusqu'à ce qu'un cadre photo attire son attention parmi tous ceux posés sur une étagère en dessous de ses diplômes accrochés au mur. Elle y voit James Oward serrant la main à John Greer. Root en reste une bonne minute figée, elle attrape le cadre dans les mains pour être certaine de bien avoir vu. Greer y souriait. Elle remet la photo en place sur l'étagère et commence à fouiller son ordinateur sans grande conviction. Contre toute attente, ce dernier est très protégé. Un peu trop même. Root connait les systèmes de protection du gouvernement pour les avoir déjà piratés et franchis. Mais ce qu'elle a sous les yeux n'a rien à voir. C'est signé Samaritain. Mais aucun système ne lui résiste et elle parvient à y pénétrer au bout d'un certain moment.
Elle découvre alors que James Oward a ouvert un compte chez Bank of America le 1er juin au nom de Fiodor Tolodia. Et il y avait déposé les cinq millions en liquide. A partir de là, rien de plus simple que de transférer les fonds du faux compte de Tolodia vers le vrai. Le tout l'accusant parfaitement. L'interface a enfin sa preuve, le virement bancaire, et la fermeture du faux compte de Tolodia ouvert par Oward le même jour, une fois le virement effectué. Mais Root ne trouve pas que cela dans l'ordinateur. Oward avait reçu un mail anonyme qu'il avait supprimé mais que Root est parvenue à partiellement récupérer. Dans ce dernier, on explique à Oward la procédure à suivre. Et des tas de mails du même genre sont présents, à chaque fois pour d'autre missions spécifiant combien il doit récupérer et où. C'est ça le vrai travail de James Oward, pas venir ici pour s'asseoir derrière un bureau et diriger son petit service en véritable tyran. Non, il est courtier pour Samaritain. L'interface copie toutes les preuves sur sa carte SD, ou plutôt sur celle du pauvre Thomas Clifford. A 70% du téléchargement, Ariane la prévient du retour de James Oward. Root se redresse d'un bond, elle jette un coup d'œil à l'ordinateur, les fichiers sont lourds et longs à copier. Elle redresse la tête lorsque la porte s'ouvre, et elle lance un sourire aimable à James Oward qui la regarde surpris.
- Qu'est-ce que vous faites là, mademoiselle Scraw ?
- Je vous cherchais, répond rapidement Root d'un ton assuré en prenant un air débordé.
Pour toute réponse au haussement de sourcils de son patron, elle ouvre un porte-documents qu'elle avait emporté en venant ici si jamais il avait été présent. Mieux valait en effet un alibi en prévoyance de toute option. Et elle le lui tend.
- J'ai besoin de votre signature ici, montre-t-elle, ici et encore ici.
Pendant les quelques secondes où James signe, Root observe son téléchargement. Ce dernier se finit enfin lorsqu'Oward signe le dernier papier. Le temps qu'il relève la tête vers elle, Root a retiré la carte SD. Il lui tend le porte document et l'interface y glisse imperceptiblement sa carte dedans.
- Merci, sourit-elle en se dirigeant vers la porte.
- Attendez, Elisa.
A trois pas de la sortie, Root s'immobilise de dos puis se tourne lentement vers lui. Toujours souriante aimablement et haussant un sourcil interrogateur.
- J'aimerais relire le dernier document, réclame-t-il en tendant la main vers le porte-document.
Elle ouvre la bouche d'effroi mais se reprend vite. A contre cœur, Root le lui tend. Mais elle reste plantée là.
- Et un café, je vous prie, continue-t-il pour l'inviter à sortir.
Root sourit de nouveau et acquiesce avant de sortir. Quand elle revient une minute plus tard, elle récupère son porte-document. Elle l'ouvre une fois seule à son bureau mais la carte SD n'y est plus. Elle jure pour elle-même. Elle cherche une nouvelle excuse pour entrer dans le bureau de son patron, quand ce dernier l'appelle.
- Veuillez noter pour le gala de charité de ce soir au National Building Museum, commande-t-il.
Et Root sort son bloc note et son stylo. Elle aperçoit alors la carte SD au sol et elle se fige sur place. Elle a dû tomber quand il a refermé le porte-document. Elle est là juste devant elle et elle ne peut pas l'attraper. C'est frustrant à souhait. Oward se lève et commence à lui dicter ses instructions. Et Root écrit distraitement ses recommandations pour la soirée de ce soir.
- Vous irez chercher mon costume à 19h au pressing sur Maryland Avenue et vous l'amènerez à mon domicile. La soirée débute à 20h, votre présence n'est pas nécessaire mais si vous souhaitez …
Il ne finit pas sa phrase et lève les yeux vers elle attendant une réponse et surtout un remerciement pour cette chance qu'il lui offre. Root le regarde sans réagir sur le coup, l'esprit focalisé sur la carte SD. Elle ne l'a pas tellement écouté.
- Euh, oui, répond-t-elle enfin voyant qu'il attend une réponse de sa part, oui bien sûr, je serais ravie.
Par pure amabilité. Elle préférerait être bien ailleurs qu'à cette stupide soirée. Elle a bien l'intention de se tirer ce soir pour rentrer au lac.
- Ma femme ne peut pas venir, explique-t-il, donc …
- Bi … Bien, bégaie-t-elle distraitement. J'y serai.
- Tenue appropriée, exige-t-il.
- Evidemment, rétorque Root toujours plongée dans ses notes.
Elle jette de nouveau un coup d'œil à la carte à terre.
- Ensuite, prenez rendez-vous avec monsieur Stanlord pour moi vendredi prochain. Et dîtes-lui que non, je ne veux pas entendre parler de son idiot d'assistant de la semaine dernière. C'est à lui que je veux parler.
- Oui, répond Root en notant rapidement tout ce qu'il déblatère à une vitesse folle.
- Repassez au magasin de meuble sur Wisconsin Avenue.
- Bien, murmure-t-elle en jetant un nouveau coup d'œil par terre.
Il vient de piétiner la précieuse carte SD. Root est sur le point de lâcher son stylo afin d'avoir un prétexte pour se baisser et la ramasser mais il revient sur ses pas et marche de nouveau dessus et s'y stationne. Il continue son monologue et Root soupire de colère.
- Ma femme s'est décidée, elle veut la table en bois de Scandinavie.
- Oui, répond distraitement Root.
- Passez chez Finsbury pour mes chaussures. Et appel … Non, non, vous ne m'écoutez pas là, s'énerve-t-il.
- Si, s'excuse Root. Bien sûr. Excusez-moi. Euh … vous disiez d'appeler … ?
Il la regarde sévèrement mais reprend où il en était. Et Root a soudain l'envie de lui faire avaler son stylo. Elle serre les dents et ces dernières craquent dans un horrible bruit sous l'effet que Root fournit pour ne pas les desserrer et laisser libre court à son exaspération.
- Appelez le docteur Isaac pour annuler le rendez-vous de jeudi pour ma fille. Faites vérifier les freins de ma voiture et retrouvez cette carte multimédia avec toutes les photos de vacances. Ça fait presqu'une semaine que je vous l'ai deman …
Cette fois, il s'interrompt. Elisa n'est clairement pas avec lui, elle ne note presque rien comparé à d'habitude et elle ne cesse de jeter des coups d'œil au sol.
- Quelque chose vous gêne-t-il sur cette moquette, Elisa ? Une tâche de café par exemple ? Sourit-il en se souvenant comment il l'a engagée.
Elle redresse la tête et le regarde. Il se fout d'elle cet idiot.
- Euh, non, assure-t-elle.
Et à son grand désespoir, il baisse les yeux au sol. Pile sur la carte SD. Il hausse les sourcils et Root a l'impression d'avoir avalé une pierre très grosse et très lourde qui lui tombe immédiatement jusque dans les pieds entrainant au passage tous ses organes internes au sol.
- Oh, murmure-t-il en se baissant.
Il la ramasse, se redresse et sourit. Root se force à adopter un air surpris et d'incompréhension quand il la regarde à nouveau en riant.
- Ne cherchez plus mes photos de vacances, Elisa.
Il la range dans son étui de portable. Root en a le souffle coupé.
- Ce sera tout, la congédie-t-il.
Et elle n'a d'autre choix que de sortir. Lui-même quitte son bureau cinq minutes plus tard. Il pose les clés de sa Jaguar sur son bureau et Root bugge une demi-seconde en les regardant.
- Les freins, Elisa, rappelle-t-il sur un ton agacé comme si elle était une demeurée finie.
- Oh, se souvient-elle.
Elle n'a rien trouvé d'autre à répondre. S'il continuait à lui prendre le chou, elle allait les lui saboter, oui !
- C'est confirmé pour mes rendez-vous ?
- Oui, tout est arrangé, confirme-t-elle.
- Parfait, murmure-t-il en mettant son manteau, mon voiturier m'attend. A toute à l'heure. Et n'oubliez pas, Elisa, tenue appropriée pour ce soir.
Et Root le voit partir. Et elle qui ne voulait pas aller à cette stupide soirée ! Elle n'avait plus le choix désormais. Ariane perçoit une situation dangereuse. Control sera là, mais peut-être pas des agents de Samaritain. Elle préfère être prudente et appelle du renfort pour son interface. La soirée aura lieu dans deux heures. Passablement agacée, Root attrape les clés de la Jaguar et sort de son bureau. Elle contacte Sameen pour lui dire qu'elle a fini sa mission mais aussi pour lui expliquer son petit problème. En parallèle, Ariane lui a trouvé une splendide toilette pour ce soir, ce qui remonte un peu le moral de Root.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Lambert s'ennuie à mourir. Samaritain l'a placé ici depuis l'apparition de Root dans le zoo de Philadelphie. L'IA savait que Root ne le décevrait pas dans sa recherche. Thomas Clifford était mort comme il le voulait. Ne sachant rien, il n'avait pas dû révéler grand-chose à Root. Elle avait encore une fois disparue. Mais peu importait qu'Il ne sache pas exactement où elle est pour le moment. Samaritain savait qu'ils allaient bientôt retomber sur elle. Elle devait chercher des réponses, des preuves. Elle n'en trouverait pas, Il avait tout effacé à la perfection. Jamais Root ne prouverait quoique ce soit. La tension est palpable entre la Russie et les USA, mais peu importe de déclencher une guerre, seule comptait la mission Louisa Groves. Et Root savait où était sa fille, où était la Machine. Root était la clé. Et même sans cet aspect des choses, pourquoi ne pas avouer qu'elle le fascine malgré la colère qu'il éprouve pour elle. Il admire son courage, sa loyauté et son abnégation. Il les a toujours admirés chez elle. Après tout, il y avait peut-être encore de l'espoir pour mademoiselle Groves … Mais dans tous les cas, elle représentait un sujet fascinant du genre humain. Un sujet digne d'être attentivement étudié, et pas juste éliminé. Enfin pour ça, il verrait plus tard. Déjà fallait-il la retrouver !
En attendant, Blackwell avait échoué, il n'avait pas capturé Root. Samaritain a pardonné son erreur pour la seule et unique raison que Root ne le connait pas. C'est idéal pour l'approcher, la déstabiliser. Root avait le défaut de vouloir sauver tout le monde depuis qu'elle travaillait pour Ariane. En ne disant rien à Blackwell sur Samaritain ça allait éveiller l'attention de Root lors de leur prochaine rencontre. Elle allait vouloir le convaincre que Samaritain était le mal absolu et qu'il devait quitter son service. Contrairement à Lambert qu'elle connaissait et haïssait. Lambert qu'elle allait vouloir directement descendre. Surtout si Shaw lui avait raconté ce qu'il lui avait fait avec Martine. La colère et l'incompréhension, voilà ce que Samaritain voulait éveiller chez elle quand il la trouverait. Il envoie donc ses deux agents sur cette mission.
Samaritain a calculé comme très élevé, pratiquement 100%, la probabilité que Root s'en prenne à Control afin d'obtenir des réponses sur l'affaire Tolodia. Il n'a pas soupçonné un instant Oward pour la simple et bonne raison qu'Il n'a pas entendu sa conversation entre Root et Clifford dans le carrousel. Pour la simple et bonne raison qu'Il considère Clifford comme un idiot désormais éjecté de l'échiquier. Pour la simple et bonne raison qu'Il ne savait pas que Clifford avait parlé à Root de James Oward. James Oward que Thomas Clifford n'aurait pas dû rencontrer. Dont il n'aurait jamais dû connaitre le nom. Samaritain ignorait tout ça. Il attendait bel et bien Root mais pour qu'elle attaque Control. Comme elle l'avait déjà fait lors de la disparition de Shaw. C'est pourquoi il a imposé à Control, Lambert et Blackwell dans sa garde rapprochée. Control qui n'a eu. d'autre choix que d'accepter, Control qui a reconnu Root sur les écrans lors de la mission à Philadelphie.
Le piège est maintenant tendu. Samaritain attend juste que Root s'y précipite. Sauf que rien ne se passe depuis une semaine. Or elle devrait déjà avoir agi, la patience n'étant pas une de ses vertus.
Alors voilà Lambert qui soupire d'agacement et d'ennui au fond de la pièce des opérations de l'ISA où il voit Control s'affairer dans une mission. Blackwell joue avec son crayon, négligemment. La colère est latente en lui depuis que Root a sauté dans le train. En même temps, qu'aurait-il dû faire ? La poursuivre à pied ? Personne n'aurait rien pu faire, ni lui, ni Lambert, ni personne. Il n'était pas responsable. Si seulement il pouvait l'attraper, satisfaire son patron. Son mystérieux patron. Il s'était posé des questions au début sur ce qu'on lui demandait de faire. Et puis il avait cessé, il avait besoin d'argent, d'une nouvelle identité, d'une nouvelle vie. Parce que même libre, il ne restait qu'un ex-détenu dont personne ne voulait. Personne à part ce patron qui l'avait embauché. Il ne savait même pas son nom. Il ne savait pas pour qui il travaillait. Martine et Lambert sont au courant eux. Blackwell espère prouver à son patron son utilité et sa valeur en réussissant à capturer cette femme. Mais pour l'instant, il a bien échoué, et même pire, Root semble s'être volatilisée. Pourtant son patron est puissant, Jeff le sait ça. Alors pourquoi ne la localise-t-il pas ? Lambert ne prend pas la peine de répondre à ses questions, il soupire largement quand Jeff lui demande.
Control sort de la salle des opérations quelques heures plus tard et comme d'habitude, ils la suivent. Arrivés dans le hall, Jeff arrête brusquement Jeremy en le retenant brutalement par le bras. Ce dernier soupire de colère. S'il a encore une de ces foutues questions … Mais Blackwell lui indique par un mouvement de tête un point derrière son dos. Lambert se retourne et reste un instant figé. Puis il lui sourit. Elle par contre elle ne sourit pas du tout.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root traverse le hall en serrant les clés de voiture dans sa main. D'une poigne de fer alors que sa colère est encore si forte. L'ancienne Root aurait descendu James Oward sans sourciller pour reprendre la carte SD et sortir de ce bâtiment. Sauf que … sauf que voilà, Root avait changé. Et de toute façon, un meurtre au beau milieu du Pentagone ne serait pas passé inaperçu. Jamais elle ne serait sortie vivante de cet endroit. Même chose si elle l'avait assommé, l'endroit est truffé de caméra et Ariane ne pouvait pas les brouiller indéfiniment sous peine de se faire démasquer par Samaritain. Alors voilà, toutes ces bonnes précautions l'ont menée dans ce foutoir. Elle peste de rage en traversant le hall et n'entend pas tout de suite Ariane qui l'appelle pour la mettre au courant du danger qu'elle court. Elle finit par lui envoyer un son strident dans son implant et Root grimace. L'information lui arrive en pleine face. Aussi bien par Ariane, que quelques secondes plus tard en se tournant vers la source du problème. Elle reste pourtant imperturbable face à Lambert et à son sourire tordu. Mais qu'attendre d'autre de lui ?
Elle n'a pas peur. Elle reste statique. Puis elle tourne les talons et sort tranquillement. Lambert croit halluciner, il se fraye un chemin entre tous les employés qui quittent leur poste à cette heure, mais Groves est rapide et elle a déjà disparu. Jeff et lui ne la retrouvent nulle part dans le hall bondé. Et Samaritain est incapable de la voir. Ils retournent auprès de Control qui hausse les sourcils en signe d'interrogation. Elle soupire en se demandant pourquoi Samaritain lui a fourni ces deux idiots comme garde du corps. Contre Groves, il lui aurait fallu un peu mieux. Elle poursuit son chemin comme si de rien n'était.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root sourit pour elle-même au volant de la Jaguar. Et même encore quand elle attend au garage pour qu'on en vérifie les freins. Son identité est sauve et ce crétin de Lambert est passé pour un idiot fini. Pourtant sa petite joie n'est que de courte durée. Elle va devoir être vigilante ce soir. Quoique … Personne ne sait qu'elle doit y paraitre, puisque personne ne connait sa couverture. Mais Control y sera. Lambert et Blackwell avaient l'air d'être attaché à son service. Et ils ne l'ont pas poursuivie pour rester veiller sur elle. Root fronce les sourcils en réfléchissant. Samaritain avait l'air de penser que c'est à elle que Root allait s'en prendre. Comme par le passé.
Etre prudente à tout prix ! Mais Root n'a pas le choix, elle doit récupérer la carte SD que James Oward a pris. Et elle ne pourra le faire qu'à la soirée en lui subtilisant son portable.
Elle passe ensuite prendre son costume et elle le dépose chez lui. Pas la peine qu'elle fouille, il n'est pas là et son portable ne le quitte pas, c'est même l'une des seules affaires qu'il ne perd pas. Puis elle rentre dans le loft qu'Ariane lui a trouvé dès son arrivée à Washington. Elle a là une bien belle surprise. Un boite est posée sur la table contenant une splendide robe de cocktail, noire, signée par John Galliano. Et des chaussures. Oh là, là, Root croit en tomber par terre. Des escarpins noirs, de Christian Louboutin, des Black Silk Mauresmo Sandals. Un vrai bonheur.
- Ariane, c'est …
- Ça ne te plait pas ? S'inquiète l'IA.
- Non, non, se défend vivement Root. C'est superbe. Mais avec quel argent as-tu pu avoir tout ça ? Aux dernières nouvelles, nous sommes un peu ruinées ?
- Ne t'inquiète pas avec ça, sourit Ariane.
- Tu me caches des choses, Ariane ? Sourit Root.
L'IA ne lui répond pas, sauf pour lui dire qu'elle n'a plus qu'une demi-heure avant le début de la soirée pour se préparer et Root se dépêche.
Elle se présente à l'heure au National Building Museum. Sobrement maquillée, les cheveux relevé en un élégant chignon. La robe est parfaite, tout comme les escarpins. L'interface se sent pourtant très exposée dans cette tenue et elle est parvenue à cacher dans sa pochette deux armes, un taser et quelques affaires de maquillage très spéciales. Sans compter ce qu'elle a sur elle. Mais Root se retrouve bloquée à la porte, elle n'a pas d'invitation. Le vigil est sur le point de la renvoyer quand James Oward se présente à ses côtés.
- Elle est avec moi. James Oward.
L'employé vérifie sur sa liste et se confond en excuses avant de les laisser passer. James se tourne vers Root et lui sourit. Cette dernière lui tend les clés de la Jaguar qu'elle lui a rapportées et avec laquelle elle est venue ici. Elle aurait préféré la moto qu'Ariane lui a trouvée à Baltimore.
- Vous êtes très en beauté ce soir, lui murmure-il dans son oreille.
Root lui renvoie un sourire magnifique. Pas pour le compliment, mais parce qu'elle a attrapé son téléphone quand il s'est penché vers elle. Elle en sort rapidement la carte qu'il y a laissée.
- Vous êtes un grand flatteur, monsieur Oward, lui répond-t-elle avec un sourire.
Elle le prend dans ses bras et bien qu'il soit surpris, il se laisse faire.
- Merci pour cette soirée, lui murmure-t-elle en remettant son portable en place dans sa poche.
Elle se redresse et le lâche.
- Je n'ai jamais assisté à ce genre d'événement, c'est …
Elle ne finit pas sa phrase, feignant de ne pas trouver les mots face à la chance inespérée qu'elle a de mourir d'ennui ici, et James lui sourit avec gentillesse comme si elle était une nièce dont il devait prendre soin.
- Voici le sénateur Ochlan, lui présente-t-il.
Root sourit au vieillard qui doit ajuster ses lunettes pour mieux la voir. Ce dernier commence à discuter avec Oward sur le projet de loi No Child Left Behind. Et Root sourit en pensant à Louisa et à son point de vue sur l'éducation scolaire. Elle s'intéresse à la conversation et Ochlan est heureux de découvrir qu'elle n'est pas d'accord avec lui. D'ordinaire, ça l'agacerait un peu, sauf que là, elle expose calmement ses arguments et les défend habilement. James l'observe en souriant, ravi. Il ne la savait pas si cultivée, si adroite en rhétorique. Il la découvre sous un jour nouveau ce soir.
- Je ne vous savais pas aussi défenseuse des droits des enfants et de l'éducation, mademoiselle Scraw.
Root lui envoie un sourire d'excuse alors que le sénateur les quitte, accosté par une autre personne.
- Navrée.
- Ne le soyez pas, vous l'avez beaucoup intéressé. Et peu de personne brille de cette qualité aux yeux du sénateur Ochlan.
- Veuillez m'excuser, murmure Root. Je vais me repoudrer le nez.
Elle n'a pas vu l'heure passée, il est tard. Et Root fait mine de chercher les toilettes. Il la regarde en souriant avant de se détourner d'elle vers d'autres invités, et elle s'éclipse. Il ne lui reste plus qu'à sortir d'ici. Elle atteint le bar près du hall quand elle entend une discussion fort intéressante entre trois voix qu'elle connait bien, et qui la stoppe nette. Ils sont de dos et ne l'ont pas vue. Chacun d'eux est appuyé au comptoir et sirote une coupelle de champagne.
- Elle n'est nulle part, observe Lambert. Je savais qu'elle ne viendrait pas ici.
- C'est ça qui est censé me protéger de cette folle ? demande sarcastiquement Control. Une enfant de quatre ans avec un pistolet à billes serait plus efficace que vos hommes.
- Je ne crois pas, lui rétorque simplement Greer avec un sourire aimable avant de se tourner vers Lambert. Qu'est-ce que vous attendez pour recruter une équipe et la trouver, monsieur Lambert ?
Il est furieux. Et Samaritain aussi. Lambert et Jeff ont de nouveau perdu la trace de Root. Ils n'ont de plus, pas la moindre idée de son identité. Ni où elle est actuellement. La punition sera à la hauteur de leur erreur et Lambert le sait. Ce qui explique qu'il transpire un peu trop.
- Ça ne va pas être aussi simple, réplique Jeremy. Root s'est entrainée toute sa vie à être un fantôme, sans parler de l'entrainement qu'elle a reçu à Artov. La retrouver est impossible ou pas loin.
- Bonsoir messieurs, sourit Root derrière leurs dos.
Greer se retourne lentement tandis que Lambert s'étrangle avec son champagne sous l'effet de la surprise. Root n'a pas pu s'en empêcher. Elle jubile et son sourire est tout ce qu'il y a de plus provoquant. Control la regarde sans qu'aucune expression ne traverse son visage. Root ne l'a pas saluée afin de lui montrer qu'elle n'a jamais cherché à l'atteindre comme semble l'avoir pensé Samaritain, mais aussi pour lui montrer qu'elle est indigne de son intérêt. L'interface sait que ce qu'elle a fait est imprudent mais elle en a assez de se cacher, de fuir. Elle veut déclarer la guerre. Et de toute façon, elle a un plan de secours pour se sortir d'une telle situation.
- Vous parliez de moi ? Enchaine innocemment Root avec un sourire en s'appuyant contre le bar.
Control hausse les sourcils sans la quitter des yeux. Greer et Lambert sont incapables de prononcer un mot sur le coup de la surprise.
- Par où es-tu entrée ? demande finalement Jeremy.
La stupidité de la réponse fait encore plus sourire Root qui se fout d'eux.
- Euh, fait-elle mine d'hésiter une seconde en posant un index sur ses lèvres. Par la porte, lâche-t-elle enfin, comme vous j'imagine.
Lambert soupire de colère. Mais aussi au fond de lui, de soulagement. Ils vont attraper Root et Samaritain oubliera peut-être sa colère contre lui et Blackwell.
Greer est sur le point d'ouvrir la bouche quand Ochlan les rejoint. Root se tourne vers lui et lui renvoie son sourire. Et cette fois, Lambert, Greer et Control sont totalement perdus.
- Encore en train d'embêter quelqu'un, la taquine-t-il.
Root lui passe une main dans le dos avant de se tourner vers les trois individus qui affichent désormais un air aimable. Un peu figé pour Lambert. Et Root s'amuse d'autant plus. Elle adore les surprises, il devrait s'en souvenir, non ? Vu qu'à leur première rencontre, après l'avoir plaquée sur un mur en le menaçant de son arme, elle lui avait dit qu'elle adorait ça. Cette situation lui plait à souhait.
- Je n'ai plus le droit de saluer les invités ? Sourit Root.
- Elle ne nous embête en rien, sénateur, murmure Greer. Votre fille ?
- Une amie, sourit Ochlan.
Le vieux plisse les sourcils en prenant un faux air perplexe tout en regardant Root.
- Quel est votre nom déjà ?
- Oh, sourit Root en lui tendant sa main à serrer qu'il accepte de bon cœur sans la lâcher des yeux. Elisa, Elisa Scraw.
- Très joli nom, murmure Greer. Permettez que je vous offre un verre.
Lambert lui tend une coupe de champagne que le vieux passe à Root. Et bien qu'elle n'en ait aucune envie, elle sourit en trinquant avec lui avant de boire une gorgée. Pour une raison qui lui déplait, elle voit Lambert ravi. Mais elle ne peut rien laisser paraitre de sa haine à leur égard devant le sénateur Ochlan.
Elle décide de profiter de la situation et se tourne vers Control.
- Je n'ai malheureusement pas le plaisir. Madame … ?
Control ouvre la bouche sans prononcer un mot. Elle n'en revient pas qu'elle, la plus paranoïaque des personnes de cette soirée, ait pu se retrouver piégée dans une telle situation. Par elle en plus, pas cette fêlée du bocal !
- Madeline Monroe, présente Ochlan tout joyeux, à sa place. Une excellente analyste.
Et Control pince des lèvres sans lâcher Root d'un regard courtois où transparait une lueur de fureur.
- Enchantée, murmure Root en lui souriant.
Control hoche la tête vers elle et Root se demande si elle a peur que le simple fait d'ouvrir la bouche pour lui parler la rende malade. Elle est soudain prise d'une soudaine envie de rire à cette pensée. Mais soudain, Madeline renverse son verre de champagne par inadvertance sur Ochlan. Et Root comprend le subterfuge, son sourire glisse pour remplacer une sourde assurance.
- Oh, je suis navrée, sénateur, murmure Control.
Elle lance un regard de colère à Lambert qui l'a poussée. Et Root comprend qu'elle n'était pas dans la manœuvre pour une fois. Mais qu'importe. Jeremy apporte une serviette pour éponger le désastre de la chemise d'Ochlan. Ce dernier a perdu son sourie et pince des lèvres, contrarié.
- Il parait qu'il faut mettre de l'eau gazeuse, intervient Greer.
- Exact, murmure Lambert en entrainant Ochlan. Venez, sénateur.
Ils s'éloignent et Root se tourne vers Control quand elle s'adresse enfin à elle.
- A un de ces jours, mademoiselle Groves, murmure-t-elle en soupirant. Mais j'en doute.
Elle pose son verre et s'éloigne. Root se retrouve seule avec Greer qui la dévisage en souriant. Elle prend une autre gorgée de champagne. Il est assez bon. Mais elle sait que Shaw détesterait tout de cette soirée, du champagne (elle préfèrerait un bon whisky) au lieu trop chic, en passant par les sinistres invités qui s'y trouvent. Elle se tourne vers lui.
- Si tu penses que le sénateur ou qui que ce soit ici peut te protéger, tu te trompes.
Root le dévisage. Il ne l'a jamais tutoyée. Ça la surprend.
- Ça n'était que mon ticket d'entrée.
- Je ne sais pas bien ce que vous cherchiez à cette soirée, mademoiselle Groves, reprend-t-il plus aimablement. Mais vous êtes très élégante, finit-il en appréciant sa tenue d'un œil expert qui lui donne envie de vomir.
Root remarque qu'il s'est repris, la colère l'a quitté et il la vouvoie de nouveau. Il met de nouveau une certaine distance entre eux tout en la complimentant sur quelque chose de particulièrement personnelle. Root aime s'habiller, se pomponner. La mode, c'est son truc d'une certaine manière même si ça n'a rien de fondamental dans sa vie. C'est idiot mais la remarque de Greer est personnelle, surprenante, pas déstabilisante, mais agaçante. Il cherche encore une fois à entrer dans un domaine qui n'appartient qu'à Root et où il n'a aucunement sa place.
- Le jour où j'aurais besoin d'un conseil mode, Greer, vous serez le dernier être humain de cette planète à qui je m'adresserai.
Il lâche un petit rire amusé. Root commence à se sentir mal, mais elle n'est pas certaine que Greer soit le seul responsable de son état.
- Qui est Elisa Scraw ?
- Une potiche dont la seule ambition est de parvenir à sourire plusieurs heures d'affilées et ce, sans défaillir.
- Un rôle qui ne vous convient pas.
- Que pourriez-vous savoir de ce qui me convient, Greer ?
Il ne lui répond pas et lui lance son regard le plus mystérieux et le plus amusé. Et encore une fois, Root a envie de vomir sans être certaine que ça ne soit que sa faute.
- Je suis étonnée que mademoiselle Shaw ne vous ait pas accompagné
Root ferme brièvement les yeux alors que son cœur s'accélère sans raison. Pourquoi se sent-elle si bizarre ? Elle pose une main sur le comptoir et Greer attrape son verre avant qu'elle ne le lâche et qu'il ne se fracasse par terre. Il le pose devant elle et Root comprend ce qui cloche.
- Un problème, ma chère ?
Elle lui lance un regard assassin. Lambert a glissé une quelconque drogue afin de la rendre plus malléable. Elle se redresse.
- Tachycardie, vision floue, tremblements, léger vertige, respiration qui s'accélère, énumère comiquement Greer. Vous savez ce que c'est, Root ?
Elle déglutit tout en se forçant à rester calme. Elle le regarde sans comprendre alors qu'il lui énonce tous ses symptômes. Mais elle ne parvient par identifier le poison.
- De la digitaline, ma chère, poursuit Greer pas peu fier de son coup et voyant qu'elle ne parvient pas à trouver. Un cardiotonique assez toxique. Incolore et inodore. Vous allez faire un arrêt cardiaque dans …
Il regarde sa montre.
- … une trentaine de minutes. Et d'ici là, ces effets vont empirer.
C'est vrai que pour l'instant, Root ressent tout ça, mais c'est assez indolore, juste désagréable. L'interface refuse de le laisser gagner.
- Je vais très bien, hormis une petite nausée depuis une dizaine de minutes, mais il faut dire que ça me fait toujours cet effet là quand je vous croise.
- Pourquoi tant de colère ? Sourit Greer sans se laisser déstabiliser. Vous n'avez pas choisi le bon Dieu, ma chère. Vous ne pouvez vous en prendre qu'à vous même. Et surtout, vous êtes trop proche d'Elle, on ne vous fera pas confiance facilement. Mais avec le temps … J'espère.
Il marque une pause et reste un instant pensif.
- Mais l'aimer, reprend-t-il moqueusement dans un petit rire franc. L'amour est une faiblesse, Root. Louisa ne sera pas comme ça. Elle n'aimera pas quelque chose d'aussi faible. Elle aimera une puissance bien plus forte et aux pouvoirs illimités, et ainsi contrairement à vous elle ne s'attirera pas la colère de Samaritain.
Son assurance met Root de mauvaise humeur.
- Je ne veux que votre bien, reprend gentiment Greer avec un sourire qui n'a rien de convaincant, et surtout celui de la petite Louisa. Dites-moi où elle est.
Root lâche un rire moqueur.
- Jamais plus vous ne la toucherez, siffle-t-elle menaçante.
- Nous la récupérerons, je ne me fais aucun doute là-dessus. J'ai bon espoir que ce soit vous qui nous la donniez.
L'interface rit pour de bon cette fois.
- Et qu'est-ce qu'il y a au monde qui peut vous faire croire à un tel délire ?
- La vie que Samaritain lui offrirait. Une vie saine où tous ses talents seraient utilisés à bon escient pour atteindre le prochain stade de l'évolution.
- Jamais, siffle Root.
- Je préférerais ne pas vous voir torturer pour fatalement finir par obtenir cette information de votre bouche, Root.
- Que pourriez-vous me faire ici, Greer ?
- Ne me sous-estimez pas, mademoiselle Groves. Vous devriez savoir que tout comme vous, je prévoie toujours une issue de secours à toute situation.
Root sort un poudrier de son sac pour se remaquiller, surprenant par la même Greer. Elle profite du miroir pour apercevoir Lambert et Blackwell postés à certains lieux de la salle de réception. Armes au poing.
- Que cherchiez-vous à prouver en venant ici ce soir ? poursuit Greer sans se laisser déboussoler par son attitude. Vous saviez que Samaritain enverrait des agents pour vous.
Root range son poudrier et sort son rouge à lèvre.
- Je vous avoue que je ne comprends pas.
- Je voulais vous prouver quelque chose, avoue Root en commençant à se colorer les lèvres. Quelque chose qu'il me semblait fondamental que vous sachiez.
Il hausse les sourcils et Root sourit narquoisement en suspendant un instant son geste.
- Je peux vous atteindre n'importe où et n'importe quand. Vous blessez là où ça vous ferez le plus mal à vous et à Samaritain. Je vais le réduire en miettes et vous tailler en pièce. Coup après coup.
- Je crains que ces fameux plans ne soient légèrement compromis, Root, murmure Greer en observant sa montre. Il ne vous reste plus beaucoup de temps. Samaritain possède l'antidote à votre mal actuel. Acceptez de me suivre élégamment, prenez mon bras et sortons gentiment sans perturber cette charmante soirée.
Elle hausse les sourcils sarcastiquement sans le quitter des yeux, tout en finissant de s'appliquer son rouge à lèvre.
- Vous pouvez choisir d'être tranquille ou rebelle comme vous l'aimez tant. Mais si vous mourrez d'un arrêt cardiaque ici, ça me convient tout à fait pour vous évacuer. Quoiqu'il arrive, vous viendrez avec moi de gré ou de force. Et c'est également de gré ou de force que vous me révélerez l'endroit où vous avez caché Louisa. Tout dépend de ce que vous allez choisir maintenant.
- Non Greer, c'est vous qui choisissez, claque Root furieuse en refermant son rouge à lèvre. Et c'est justement ce que vous venez de faire.
Elle referme le rouge à lèvre dans un bruit sec. Greer ne comprend pas la suite, le bâtiment tremble et les gens hurlent en se couchant à terre. Les lumières s'éteignent un instant. Quand elles se rallument, Root balance un plateau plein de verres dans la figure de Lambert qui s'effondre au sol. Elle sort son arme de son sac et tire sur Greer, bien décidée à l'éliminer. Mais il s'est caché contre le bar et Blackwell le protège de son corps, tout en sortant une arme pour lui tirer dessus. Et Root s'enfuit. Jeff lui court après, bien décidé à ne pas la perdre cette fois-ci. Bien que sonné, Lambert se relève et se lance aussi à sa poursuite. Mais il a du retard et le temps d'arriver aux portes d'entrée du hall du bâtiment, Root et Jeff sont déjà sortis. Les portes se sont mécaniquement refermées et sont bloquées par Ariane. Samaritain ne parvient pas à les ouvrir avant de longues minutes et Lambert comprend que Root avait tout prévu. Il jure de colère d'être coincé là. Il les voit s'éloigner et tourner au coin de la rue. Il espère que Blackwell la rattrapera cette fois. Il les voit disparaitre et quelques minutes plus tard, Samaritain parvient à ouvrir les portes de nouveau et il peut enfin courir après elle lui aussi.
Root n'avait pas vu venir le coup de l'empoisonnement, mais elle s'était finalement trouver un point commun avec Greer. Elle aussi avait un plan B. Par contre, James Oward serait furieux pour la Jaguar qu'elle venait de réduire en un amas de tôle brûlée.
La situation n'est pas réglée pour Root qui court pieds nus, ses escarpins à la main. En considérant que Greer n'ait pas menti sur le temps qui lui est imparti, elle va devoir vite se débarrasser de Blackwell afin de trouver une solution tout aussi rapidement à son problème. Elle fonce à travers le parc commémoratif et se dirige vers le métro. Heureusement que le samedi soir, il est ouvert jusqu'à une heure du matin. Elle regrette profondément celui de New-York qui ne s'arrête jamais. Au moment où elle entre dans la station Judiciary Square, les reproches furieux de Shaw lui parviennent aux oreilles. Et malgré la situation, Root sourit de l'entendre enfin. De la savoir avec elle est un immense réconfort. Courir n'est pas bon, vu ce qu'elle a ingéré, mais ralentir pour se faire prendre est encore pire.
Ariane a prévenu Shaw dès l'explosion, dès qu'elle a eu confirmation que les symptômes décrits par Greer étaient bel et bien en train d'être ressentis par Root. Elle a vu la sueur commencer à perler sur son front, elle a perçu l'accélération de son rythme cardiaque. Il lui fallait un médecin. Sameen ne dormait pas de toute façon. Elle s'est levée d'un bond du canapé, folle de colère face à son inattention pour le verre de champagne offert par ce taré, et que Root a accepté de boire. Mais pour l'instant, elle l'entend courir. Elle ouvre son ordinateur et demande à Ariane un visuel.
Elle y voit immédiatement Root en robe de cocktail courir pieds nus sur le quai du métro. Un agent de Samaritain la poursuit et Sam reconnait le crétin de Philadelphie. Jeff Blackwell.
- Samantha, hurle-t-il sans cesser de lui courir après.
Root s'arrête dans une glissade bruyante alors qu'elle arrive au bout du quai.
- Samantha, appelle-t-il de nouveau.
Elle ne peut plus avancer, elle est coincée et il s'en réjouit, ça sera simple au moins. Et avec Jeff derrière elle, Root ne peut plus reculer non plus. Mais à la plus grande stupeur de Blackwell, Root n'arrête pas sa course folle et saute immédiatement sur les rails sans hésiter, alors même qu'un métro arrive à pleine vitesse. Il sera là dans quelques secondes. De l'autre côté des rails, Root s'enfonce dans un recoin à l'abri et se tourne vers lui en lui souriant, sachant parfaitement qu'il ne la tuera pas parce que Samaritain la veut vivante, et sachant aussi qu'il ne sautera pas non plus sur la voie pour la rejoindre par peur de mourir écrasé sous un train. Il la braque et elle fait de même.
- Il faut qu'on arrête de se voir entre deux trains, sourit-elle à bout de souffle aussi bien à cause de sa course qu'à cause du poison.
Greer avait raison, les symptômes empirent vite. Ça lui fait mal désormais.
- Je ne sais pas qui tu es, ni ce que tu as fait mais j'ai des ordres. Et mon boss m'a payé un bon paquet pour que je te ramène.
- Ouais, en plus de torturer une pauvre jeune femme à terre, ainsi qu'une enfant de six ans terrorisée que vous avez traumatisée, rétorque Root avec colère.
Shaw hausse les sourcils. Elle ne se qualifierait pas vraiment de pauvre jeune femme mais qu'importe. Elle comprend que Root essaie de gagner du temps. Quand le métro sera passé, elle disparaitra dans un tunnel sous-terrain. Là où Ariane comme Samaritain seront aveugles, mais là où elle sera en sécurité. Elle se remémore tout ce qu'elle sait sur la digitaline. Elle sait que le cœur de Root va s'emballer jusqu'à faire un arrêt cardiaque.
Pendant ce temps, Jeff regarde l'interface, horrifié par ce qu'elle vient de dire. Et il ne comprend pas de qui elle parle. De l'autre femme avec elle ? Celle dont Martine s'est tant vantée de s'être occupée ? Surement. Mais la gamine ? Quelle gamine ?
- Quoi ? Non, non, ça je ne suis pas au courant.
Root le voit sincère et elle a un horrible doute sur son implication dans toute cette affaire.
- Dis à Samaritain que je ne le laisserais pas en paix. Il va …
- Samaritain ? La coupe Blackwell totalement perdu. C'est qui ?
Il regarde avec appréhension le métro arriver, c'est maintenant ou jamais. Il doit l'immobiliser, peu importe ce qu'elle lui raconte, il n'est plus vraiment certain de vouloir savoir. Cette affaire sent mauvais. Il doit l'arrêter maintenant sinon elle va de nouveau disparaître. Il vise et …
- Tu ne sais pas pour qui tu travailles en fait, réalise Root ébahie. Tu ne sais vraiment rien. Tu n'es qu'un pion et même si tu voulais, tu pourrais rien comprendre.
Il secoue la tête. Comment ose-t-elle le traiter de crétin ? Elle ne sait rien de lui, rien du pourquoi il en est arrivé là sur ce quai ! Même lui ne le sait pas, et honnêtement, il s'en fiche. Il n'a jamais voulu que sauver sa peau, ne pas revenir en arrière, à son ancienne vie. Seul son patron lui a promis ça.
- Je ne retournerai pas en prison, crache-t-il. Ça c'est sûr.
Elle hausse les sourcils et sourit encore plus. Voilà ce qui semble le plus terrible pour ce pauvre type. La prison. S'il savait comme il y a pire …
- Et tu vas devoir faire une croix sur moi, sourit-elle. Ça c'est sûr aussi.
Jeff est scotché, elle sait. Elle sait, comme tout le monde. Lui seul est dans le noir. Il a soudain l'impression de n'être bel et bien qu'un pantin faisant le sale boulot. D'ailleurs où était Lambert ? Personne ne veut répondre à ses questions mais peut-être qu'elle …
- Pour qui je travaille ? demande-t-il à regret.
Samaritain exhorte Jeremy à courir plus vite pour les rejoindre. Il a compris que Jeff va se faire avoir par Groves. A cause de son insatiable curiosité. Le métro arrive dans trois secondes.
- Pour une entité qui s'appelle Samaritain, l'informe Root.
Deux secondes.
- Ils t'ont fait croire qu'ils n'avaient que de bonnes intentions, mais tu peux me croire, ils t'ont menti.
Le bruit du métro couvre presque les dernières paroles de Root mais Jeff les entend alors qu'il baisse son arme. Jeremy débouche dans la station au moment où le train passe devant Root. Une fois la station traversée par ce dernier, elle a disparu de l'endroit où elle était. Il rejoint Blackwell. Il est furieux puis perplexe quand ce dernier se tourne vers lui.
- Qui est Samaritain ?
Lambert sort son téléphone qui sonne.
- C'est lui.
Il décroche et le lui tend sachant que ce n'est pas pour lui. Jeff allait monter en grade.
- Bonjour Monsieur Blackwell, murmure Samaritain. Je sais que vous avez surement de nombreuses questions. Mais l'urgence est de rattraper cette femme. Je vous ai engagé parce que vous avez de nombreuses qualités qui m'intéressent.
- Mais je ne …
- Monsieur Blackwell, reprend sèchement Samaritain qui s'impatiente. Chaque seconde perdue à vous expliquer est une seconde où elle s'éloigne. Elle est la clé pour atteindre mon objectif principal de ces dernières semaines. Tout ce que vous devez savoir dans l'immédiat c'est que je vous ai embauché, que je vous paye assez pour faire un travail précis. Rattrapez là. Et souvenez-vous que le jour où je vous ai engagé, je vous ai précisé que tout manquement aux ordres ou à la réussite de votre travail serait sévèrement puni.
Jeff déglutit.
- Très sévèrement et définitivement puni, finit Samaritain. Je vous conseille donc de lui courir après.
- Mais où … ?
- Je sais où elle est, s'impatiente Samaritain. Grâce à son téléphone.
- Elle ne l'a pas jeté ? S'étonne Lambert en sautant presque de joie.
- Non, elle est plongée dans une conversation téléphonique qu'elle ne couperait pour rien au monde.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Dans son tunnel totalement obscur, Root court, ou plutôt se traine aussi vite que possible, guidée par Ariane, et exhortée par Sameen qui l'engueule.
- Je voudrais bien savoir ce qui t'est passé par la tête, siffle Shaw en contrôlant très difficilement sa colère.
- Je ne pouvais pas résister, sourit Root avec difficulté. Mais ne t'inquiète pas, il n'y a que toi, mon cœur, qui me fasse palpiter si fort à cet instant. Ta douce voix au téléphone, c'est ça qui me fait tant défaillir.
Root souffle difficilement dans sa course. Malgré elle, elle ralentit. Shaw observe le décompte des minutes lui restant à vivre et qui défile. Ariane lui a mis sur l'écran de son ordinateur dès qu'elle a su pour Root. Elle n'avait pas vu Lambert à l'œuvre, glisser le poison dans son verre, Samaritain a brouillé les caméras du musée. Dès que Root s'était démasquée à Greer, Samaritain était intervenu et elle n'avait plus eu accès aux événements qui ont eu lieu dans le bâtiment, sauf au travers de son interface via son implant.
Sameen expire de rage alors que Root se marre de la situation. Sam a envie de lui hurler dessus, de lui faire réaliser le lisier où elle s'est embourbée, le fait qu'elle est seule, qu'elle ne pourra pas l'aider. Pas cette fois.
- Si tu veux le savoir ce qui m'a pris, reprend Root de plus en plus difficilement en soufflant face à son silence furieux qu'elle décèle, c'est de prendre à son jeu Greer.
- Ne parle pas, l'interrompt Shaw.
Root perçoit son inquiétude derrière son emportement. Ariane rappelle à Sameen le temps qu'il reste à Root avant un arrêt cardiaque. 18 minutes. Elle ne veut pas qu'elles se disputent maintenant, elle veut que Sam l'aide, en prenant sur elle pour ce qui est de sa colère.
- Avance, l'exhorte-t-elle. Root, ne ralentis pas. Bouge-toi bon sang, s'énerve-t-elle en regardant l'heure tourner.
Root va très mal maintenant. Elle transpire beaucoup, respire trop vite et son cœur lui semble à deux doigts d'exploser. C'est encore pire que quand Control l'a torturée à coup de barbiturique et d'amphétamine pour lui faire dérailler le cœur et la faire parler. Elle ne marche pas droit, elle ne court plus désormais, elle ne peut plus. Tout son corps lui fait mal à hurler de douleur. Elle a de nombreux vertiges et le sol tangue comme le pont d'un bateau en pleine tempête. Si seulement son cœur ralentissait.
Malgré son état, elle passe inaperçu dans le hall de la gare Union Station qui est bondé malgré l'heure tardive. Le tunnel qu'elle a emprunté a débouché dans le métro de l'Union Station. Elle en est ressortie et est montée discrètement sur le quai. Elle ne serait jamais ressortie sachant sa couverture grillée mais Shaw a insisté pour elle ne sait quelle raison. Et Root est trop mal pour désobéir.
Ariane ne s'occupe pas des caméras. Pas la peine, elle sait que Samaritain a retrouvé Root, qu'il écoute sa conversation avec Sameen. Retrouver le téléphone une fois l'identité d'Elisa Scraw découverte n'a pas été difficile. Il était parvenu malgré Ariane et sa farouche résistance à écouter la conversation. Mais pas question que Root jette le téléphone. Elle a besoin de l'aide de Shaw. Elle protège pourtant autant qu'elle peut, ralentissant au mieux les recherches de Samaritain pour localiser, grâce à l'appel, Shaw et Louisa. Quant à Root, il a déjà envoyé ses agents après elle, mais Ariane brouille leur communication avec Samaritain et pour l'instant, ils errent dans les tunnels que Root vient d'emprunter.
- Mais faites attention, s'offusque une femme dans laquelle Root vient de foncer sans l'avoir vue.
L'interface ne répond pas. Elle passe à côté d'un restaurant mexicain. Elle prend un verre et une salière sur une table et parvient à se trainer jusqu'aux toilettes les plus proches. Elle ouvre la salière et en vide le contenu dans le verre tout en le remplissant d'eau à un robinet. Elle le boit sans hésiter jusqu'à la dernière goutte et le lâche une fois vide. Il n'a pas touché le sol pour exploser en mille éclats que la grande brune est déjà en train de vider son estomac dans le lavabo. La tachycardie s'aggrave et Root doit trouver un défibrillateur.
- Root, écoute-moi, intervient Shaw que Ariane vient d'informer. Il y a un hôpital à quelques minutes à pied. Vas-y.
- Ok, murmure Root déjà fatiguée de ne prononcer que ce simple petit mot.
Ariane la guide et Shaw continue à l'encourager, ou plutôt à l'enguirlander pour qu'elle avance. Se faire vomir est une bonne chose mais ça ne changera pas le fait que le poison a eu le temps de passer dans son sang, et ça, Shaw le sait contrairement à Root. Il lui reste 8 minutes, se lamente intérieurement Shaw devant son ordinateur, Root s'était trainée comme une vraie limace dans ce tunnel.
L'interface atteint l'hôpital 5 minutes plus tard. Elle entre par les urgences bondés à cause d'une certaine explosion près du National Building Museum, et où personne ne s'inquiète de son sort. Root se traine jusque dans la réserve de médicaments. La porte claque derrière elle et le bruit tumultueux des sirènes et du raffut des urgences s'estompent soudain.
- J'y suis, murmure Root brisant le calme des lieux.
Elle allume la lumière et se retrouve face à de nombreuses étagères chargées de médicaments et de matériel médical. Elle entend Shaw prononcer des paroles qui ne lui sont pas adressées et qui ne font pas sens dans son esprit embrumé.
- … sûre que c'est de la digitaline ? Tu l'as laissée seule, rage-t-elle, j'aurais dû venir, elle n'a même pas de renforts. Elle est toute seule.
- Elle n'est pas toute seule, Shaw …
- Ouais, c'est vrai que tu lui es d'une foutue utilité là, tout de suite. Je n'aurais pas dû t'écouter à rester ici, claque Shaw avec amertume pour clôturer la question.
Elle marque une pause, mais Ariane ne répond rien. Ça ne ferait qu'empirer la colère de Shaw. Et ce n'est pas le moment.
- Amphétamine ou diurétique ? marmonne-t-elle incapable d'être cohérente dans ses paroles alors que ses pensées volent à toute allure. Qu'est-ce qu'on fait, Ariane ?
Root ne percute pas, elle sait juste que son cœur va lâcher. Elle trouve un défibrillateur et le charge à pleine puissance. Arrachant et déchirant pratiquement le bustier de sa robe, elle colle les électrodes sur sa poitrine, informant ainsi l'appareil de son rythme cardiaque. 137 pulsations par minutes. Lorsque la lumière lui indique que l'appareil est chargé, Root pose son pouce sur le bouton pour le presser quand …
- Root, non, lui hurle Shaw en se décidant soudain.
Elle s'arrête nette.
- Quoi ? Il faut pas ?
- Si, mais pas maintenant.
- Mais …
- Et ne m'interromps pas, crache Shaw, ou dans deux minutes, tu seras morte à moins de faire exactement ce que je te dis. C'est clair ?
Et Root sourit en lâchant un petit rire réjoui parce que Shaw en prouvant son extrême inquiétude pour son état vient de lui montrer son amour et son attachement pour elle. C'est si rare qu'elle en sourit. Et Shaw lève les yeux au ciel. Root se marre dans un instant pareil !
- Je suis toute ouïe, mon cœur. Tu sais bien que ta douce voix n'est que …
- Trouve de l'antihistaminique et de la lidocaïne, coupe froidement Shaw en professionnelle.
Root regarde autour d'elle et se met à fouiller en lisant à toute allure le nom des produits. Ses gestes sont imprécis, maladroits et désordonnés du fait de ses tremblements, et elle renverse beaucoup de matériels par terre au passage dans un boucan d'enfer. Son état s'aggrave. Root attrape finalement ce que Shaw lui a demandé. Elle remarque que ce sont des flacons et elle comprend qu'elle va devoir se faire une injection. Elle trifouille de nouveau et trouve un garrot, une seringue et une aiguille. Et n'y tenant plus, elle s'effondre à terre, incapable de rester debout plus longtemps. Sameen a déjà calculé la dose en fonction de son poids. Mais c'est quand même Ariane la plus rapide.
- 3ml d'antihistaminique et 2 ml de lidocaïne, informe-t-elle son interface.
Root met le tout dans sa seringue et reste là sans s'en servir. Elle respire à une vitesse folle et son cœur semble à deux doigts d'exploser.
- Au milieu du cou, dans la veine, ordonne Shaw. Ça neutralisera la digitaline.
Root obéit sans réfléchir. L'injection n'a aucun effet sur son cœur.
- Tu vas perdre connaissance, l'informe calmement Shaw. Ne panique pas. Maintenant déclenche la charge à 200.
Root charge de nouveau l'appareil. Ça lui semble long, trop long.
- Root, appuie, ordonne Shaw au bout de longues secondes.
Mais l'interface ne l'entend plus que de très loin. Elle ne sait même pas comment elle s'est retrouvée allongée à terre. Mais elle ne sait plus ce qu'elle fait là d'ailleurs. La douleur est insupportable et la cloue sur place, elle est arrivée aux limites de ce qu'elle peut supporter. Son doigt est à quelques centimètres d'un bouton qu'elle doit visiblement presser. Mais elle n'arrive plus à bouger. Son cœur ralentit enfin, mais Root est surprise de ne pas trouver ça si agréable alors que c'est ce qu'elle demande depuis … depuis quand déjà ?
- ROOT ! hurle Shaw. TU TIENS A MOURIR ? APPUIE SUR CE BOUTON.
- Root, appuie sur ce bouton, s'énerve à son tour Ariane.
Mais la grande brune sombre dans le noir.
- APPUIE !
Sameen se retrouve seule en ligne. Le bruit strident de l'appareil résonne à ses oreilles. Lui annonçant la pire des nouvelles. Un terrible silence s'installe.
Sam baisse la tête, prête à accepter sans un cri, sans une larme, et sans un geste, que le peu d'équilibre acquis dans sa vie disparaisse. La colère de son impuissance la submerge et ses yeux s'obscurcissent de haine. Elle va tous les crever ! Elle est prête à foncer quand elle entend quelque chose au bout de sa communication. Quelqu'un qui bouge ! L'espoir renait ! Root ? Non, elle est stupide, le bruit du moniteur lui indique toujours que son cœur est à l'arrêt depuis plusieurs secondes maintenant.
- Ne crains rien pour elle, la rassure Ariane soulagée.
- Qu … ?
Elle ne finit pas. Quelqu'un vient de déclencher le défibrillateur. Mais qui ? Elle entend la charge se déclencher une seconde fois et quelqu'un respirer soudain. Shaw par contre retient son souffle.
Lui, il regarde Root sans une émotion. La grande brune regarde autour d'elle, un peu inquiète, puis tellement soulagée quand elle le voit à ses côtés qu'elle se rallonge sereinement au sol.
- Ça va ? S'informe Root en fronçant les sourcils et en l'observant.
- Moi ? murmurent simultanément Sameen et John.
- Reese ! s'exclame Shaw avec une telle reconnaissance dans la voix que John en sourit.
- Je t'avais dit qu'elle n'était pas seule, murmure Ariane pour Sameen. Comment tu vas Root ?
- Ça va, grogne l'interface en se redressant. Merci.
- Pas de quoi, lui répondent en en même temps Shaw, Reese et Ariane.
- Va à l'hôpital, lui conseille John en l'aidant à se lever.
Ariane l'avait appelé trois heures plus tôt. Root avait besoin d'aide à Washington et il avait foncé. Il honorerait sa promesse de les aider si elles en avaient besoin. Elles semblaient avoir oublié. Mais pas John et pas Ariane non plus visiblement. Bien qu'Harold y ait été opposé, assurant que Root s'en sortirait, comme toujours, avait-il d'ailleurs ajouté avec un air sombre, Reese avait sauté dans le premier avion pour Washington. Ariane l'avait prévenu dès que Root avait dû se rendre à cette soirée. Elle ne tenait pas à prendre de risque pour son interface. Elle avait bien fait visiblement. Root était vivante !
Reese l'avait trouvée grâce à Ariane. Mais encore une fois sur le sol quasi morte, en plein arrêt cardiaque quand il était entré. Il avait vu le défibrillateur, les électrodes posées sur la poitrine. Il avait mis Root sur le dos, et avait déclenché la charge. Son corps avait été parcouru par un violent courant électrique qui avait fait redresser son corps lors de la contraction des muscles au passage du courant. L'interface était mollement retombée. Son cœur était soudain reparti et elle avait brusquement inspiré de l'air en s'éveillant. John la dévisageait. Très inquiet. Elle s'était inquiétée de savoir s'il allait bien, parce que vu sa tête … Enfin bon, il était d'une extrême pâleur.
- J'y suis déjà, sourit Root.
- Evacuez, ordonne Ariane. Vite.
Reese ôte sa chemise pour en couvrir Root et la porte à moitié pour sortir. Il hausse les sourcils parce qu'elle prend quand même le temps de remettre ses superbes chaussures.
- Des escarpins Louboutin, murmure-t-elle en guise d'explication.
Reese ne réplique rien. Pas la peine, c'est Root de retour au naturel. C'est mieux que Root morte.
- A plus tard, mon cœur, murmure l'interface pour Shaw et elle raccroche.
Elle jette le téléphone à terre et l'explose avec son talon aiguille. Et ils bougent.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Greer entend Root souffrir au bout du fil, respirer à une vitesse folle. Mais aussi flirter avec Shaw quand elle parvient à parler. Elles n'étaient pas en querelle comme l'avait supposé, ou plutôt, espéré Martine.
Samaritain tente de localiser Root via l'appel. Mais aussi Sameen. Sameen qui est avec Louisa, probabilité à 74,36%. Root lui faisait confiance pour s'occuper d'elle, la protéger de lui. Quelle sottise, il aurait Louisa ! Jamais ni Root, ni Shaw n'y pourraient quoique ce soit. Louisa, son objectif. Samaritain la chercherait sans relâche. Mais la Machine le ralentissait. Il ne s'était pas attendu à ce qu'elle s'oppose ainsi à lui, si violement, si frontalement. Sans se cacher derrière ses agents, derrière sa précieuse interface qui allait bientôt y rester. Mais pas là, elle devait sentir que Root ne survivrait pas. Elle avait au moins le courage de lui faire face ce soir.
Greer et Samaritain avaient entendu toute la conversation entre Shaw et Groves. Mais pas qu'eux, Martine, Lambert et Blackwell aussi. Samaritain y avait veillé, rien n'était privé entre elles et eux. Plus ils en sauraient, plus ce petit jeu pervers tournerait à leur avantage pour les capturer. Une conversation chaudement intéressante. Greer avait éclaté d'un rire franc quand Root, au bord de la crise cardiaque, avait taquiné jusqu'au bout Sameen par sa petite phrase "Je suis toute ouïe.".
Impossible de les trouver, ni l'une, ni l'autre au départ. Et puis Shaw avait dit à Root d'aller à l'hôpital Kaiser Permanente Capitol Hill. Il y avait envoyé ses agents. Mais une fois enfin sortis de ses fichus tunnels où ils se sont enlisés pendant de trop longues minutes, et une fois arrivés sur place dix minutes plus tard, Lambert et Blackwell avaient fouillé l'hôpital en vain. Ils n'avaient trouvé qu'un téléphone brisé au sol d'une réserve isolée. Et pas de Root.
Samaritain s'en était douté et il n'avait pas misé là-dessus. Il a combattu la Machine très agressivement durant l'appel, afin de trouver Shaw. La Machine n'a rien voulu céder, défendant et cachant habilement. Alors Samaritain avait menacé là où ça ferait mal. Il avait menacé les numéros non pertinents auxquels elle tenait tant, ceux qu'elle avait déjà sauvés avec l'aide de ses agents. Ariane avait été au pied du mur. Incapable de lui répondre tant elle était en colère et apeurée par ce chantage. Et Samaritain avait commencé par tuer Ernie Trask, un concierge, puis Darren Mac Grady, un jeune musicien, et Mira Dobrica, une hôtelière. Trois arrêts cardiaques.
- Dois-je continuer ? lui demanda sournoisement Samaritain.
Ariane n'avait pas répondu, elle avait senti une colère l'envahir et elle avait voulu riposter, lui montrer de quoi elle était capable. Elle voulait protéger ces gens, les sauver, mais elle ne pouvait pas non plus céder à Samaritain et le laisser trouver leur refuge. Elle avait alors vu une quatrième mort se profiler, Leila Smith, une enfant de huit ans. Une véritable angoisse la prit. Et c'est en parallèle à ce moment précis que le cœur de Root s'était arrêté dans une horreur absolue. Se tournant totalement sur le sort de son interface agonisante, Ariane avait relâché une milliseconde l'attention sur Samaritain. Et ce dernier en avait profité, il s'était détourné de Leila pour s'engouffrer dans la brèche. Une milliseconde, c'est tout et Ariane avait tout de suite repris son stratagème pour cacher Sameen et Louisa. Samaritain n'avait pas trouvé leur cachette, mais il passa sa frustration en localisant la région environnante. Près du lac Supérieur, les bornes téléphoniques lui avaient permis de remonter jusqu'à entre Herbster et Bayfield d'abord, puis jusqu'à Cornucopia et Red Cliff ensuite rétrécissant le champ de recherche autour de Sand Bay, puis … plus rien. La Machine avait de nouveau reporté son attention sur sa pathétique tentative de protection. Elle est si faible que la faire chanter et céder était simple comme tout. Cette IA pervertie ressentait les émotions. Juste pathétique !
Et désormais, Martine savait où chercher. A peu près. Elle pataugeait de moins en moins, sourit-elle en démarrant sa voiture en trombe. Elle y serait dans deux heures. Mais …
- Non, vous patienterez, agent Rousseau, ordonne sèchement Samaritain.
Il est furieux soudain. Une mauvaise nouvelle pour ses plans passe à la télévision. La Machine et Root le punissaient par où il avait voulu les avoir.
Martine reste silencieuse, elle sent la colère monter. S'il lui refuse ce plaisir …
- Les agents Lambert et Blackwell vont vous rejoindre.
- Que dois-je faire en attendant ? Siffle-t-elle en se retenant de hurler.
- Vous cherchez, mais si vous trouvez, vous avez interdiction de régler ça seule. Suis-je clair ?
Martine se calme, soulagée de ne pas être retirée de cette mission.
- Je les trouverai, rétorque-t-elle simplement.
Elle demande une vue satellite de la zone afin d'en repérer les bâtiments. Il y en a une quinzaine. Priant pour que leur foutue Machine n'ait pas donné une fausse piste, Martine élimine les hangars agricoles et privilégie les maisons. Il y en a douze. Trois sont annuellement habitées. Il en reste neuf. Elle ne se décourage pas pour autant. Elles doivent être dans une maison planquée, surement dans une forêt, isolée. Sinon quelqu'un les aurait vu … Non, leur foutue Machine n'aurait pas pris un tel risque. Samaritain a scanné la zone. C'est la fin de la saison estivale, les vacanciers repartent. Quatre maisons sont désormais inoccupées. Martine part fouiller les cinq autres. Peut-être avec un peu de chance …
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Root coupe le contact de sa voiture de location. Il est deux heures du matin. Ariane lui a affrété un jet privé. La mission était un succès, l'IA avait envoyé ce que Root avait découvert à la presse. Tout passait en boucle à la télévision, la Russie était disculpée. Les Etats-Unis s'accusaient eux-mêmes désormais, cherchant un traitre, un coupable. La fameuse voix parlant avec Mechkov dans la conversation téléphonique. Une voix que personne n'identifierait, celle de Greer. Mais qu'importe, la mission de Root était d'innocenter la Russie, pour éviter une escalade de violence. Chose faite, le président lui-même devant la gravité de l'affaire présentait actuellement de plates excuses au gouvernement russe. James Oward était démis de ces fonctions, la preuve ayant été faite qu'il a financé le terrorisme au nom du gouvernement américain et cela sans le savoir. Le budget occulte était mis à découvert et les méthodes pour l'approvisionner, également. Le scandale allait révolter la population dès le lendemain matin. Samaritain avait perdu cette manche.
Et Root avait mérité de rentrer, de les retrouver. La séparation avait été longue, plus longue que prévue. Et en plus, Root avait failli mourir ce soir. Elle méritait ce plaisir.
L'interface a un énorme sourire alors qu'elle sort de sa voiture. Elle range son téléphone après avoir envoyé son SMS, elle tient toujours ses promesses. Lou le sait. C'est une règle fondamentale entre elles, Root lui a toujours appris qu'on ne faisait pas de promesses qu'on ne pouvait pas tenir. Et elle, sa mère, les tenait toujours. Pour Lou, mais aussi pour les autres. Même les pires promesses lorsqu'on déclenchait sa colère.
Root entre dans la maison en silence et se tourne vers l'escalier. Mais personne n'en descend, Louisa doit dormir, Root l'embrassera doucement pour ne pas la réveiller, elles se verront demain. Pourtant l'escalier est vite chassé de ses préoccupations. La lumière du salon est allumée, or il n'y a person … Ah non, découvre Root perplexe en s'avançant. Shaw est dans le canapé, assise très inconfortablement. Mais endormie. Et elle transpire beaucoup, ses traits sont crispés comme si elle souffrait. Root se mord les lèvres, indécise. Doit-elle la réveiller ? Ses lourdes cernes lui indiquent qu'elle n'a pas dû dormir depuis des jours, mais là elle est plongée dans un mauvais rêve. Shaw commence à respirer difficilement, à gémir. Dans quelques secondes, elle va cracher sa haine et sa douleur en hurlant. Mais si Root intervient pour la réconforter … Elle panique un peu, incapable de prendre une décision. Shaw commence à parler, des paroles de haine décousues. Elle hausse peu à peu le ton et Root réagit. Elle la secoue délicatement.
- Sam, appelle-t-elle doucement. Réveille to …
Elle n'a pas le temps de finir que deux mains enserrent son cou et lui coupent la parole autant que le souffle. Sameen serre et Root se retrouve projetée dos au sol, Sam au-dessus d'elle l'étrangle sans la voir. L'interface tente de desserrer ses mains, elle a cruellement besoin d'air.
- Sameen, murmure-t-elle en remuant les lèvres sans qu'aucun son audible n'en sorte.
Ses yeux se chargent de larmes, pas juste pour la douleur et le fait qu'elle étouffe, mais surtout parce que Shaw ne se rend pas compte qu'elle est en train de la tuer. Mourir assassiner par la femme qu'elle aime, c'est l'un des pires cauchemars de Root. Et quand Shaw se réveillera et verra, ce sera terrible pour elle. En désespoir de cause, Root la frappe pour la réveiller. Mais Shaw reste imperturbable aux coups qui s'affaiblissent peu à peu, et elle ne desserre pas. Root tente de hurler pour la réveiller, mais aucun son ne sort, juste un râle. Il lui reste une seule solution mais Root refuse de lui tirer dessus. Puis soudain un cri perçant de terreur retentit. Mais il ne vient pas d'elle. Louisa entre dans son champ de vision.
- ARRÊTE, hurle la petite en se ruant dans le dos de Sam qu'elle matraque à coups de poing. SHAW ARRÊTE ! ARRÊTE ! ARRÊTE ! TU VAS LA TUER !
Root sent brusquement l'étau autour de son cou disparaitre, et l'air entre enfin dans ses poumons. Louisa recule, en larme et morte de peur. Shaw est parfaitement réveillée maintenant et elle se relève brusquement comme si elle s'était brûlée. Elle cligne des yeux pour mieux saisir ce qui l'entoure et machinalement, elle remet son oreillette. Ariane est silencieuse, la laissant comprendre seule. Ses yeux tombent d'abord sur Root à terre qui se redresse, assise et reprend son souffle. Merde, Root ! Mais qu'est-ce qu'elle a fait encore ? La grande brune la regarde calmement, comme si tout allait bien. Puis Shaw entend des sanglots non loin d'elles. Qui ? Elle n'est vraiment pas bien réveillée, mais elle trouve assez vite Louisa recroquevillée dans un coin. Et la honte la submerge. Ce qui devait arriver est arrivé ! Elle tourne les talons et s'enfuit.
- NON, hurle Root d'une voix rauque, SHAW, ATTENDS !
Mais elle ne se retourne pas. Et fonce dans la nuit.
- Root, rattrape là, conseille Ariane.
Mais l'interface ne peut pas laisser Louisa seule dans cet état. Elle se précipite vers celle qui lui a sauvé la vie et la prend dans ses bras.
- Je te consolerai plus tard, je dois la rattraper. Merci Lou, je t'en dois une. Encore. Va dans ta chambre, je reviens. C'est promis.
La petite acquiesce vivement malgré ses larmes et voit sa mère sortir en courant par la baie vitrée à la suite de Sameen. Elle avait reçu son SMS et s'était levée pour l'accueillir en bas. Elle a mis quelques minutes à trouver le courage de traverser sa chambre et le couloir plongé dans le noir profond. Elle avait pensé renoncer, mais maman lui avait trop manqué. Elle avait pris sur elle et elle avait bien fait.
Lou essuie ses larmes et obéit à sa mère en remontant se coucher sachant qu'elle ne se rendormira pas sans elle.
Root erre dehors en courant et en appelant Sameen. C'est une chaude nuit de pleine lune, elle entend un orage gronder au loin. Mais où est passée Sameen ?
- Root, la presse Ariane, elle est sur la corniche au bord de la falaise. Je crois qu'elle va …
Root n'entend même pas la fin de sa phrase, qu'elle fonce déjà en courant. Qu'importe de toute façon, elle sait ce que sont ces derniers mots. Shaw va en finir. Mais Root ne l'acceptera pas. Elle ne se souvient pas avoir jamais couru aussi vite, pas même pour sauver sa vie. Ariane a trouvé Sameen grâce à son oreillette. Elle avait tenté de la réveiller quand elle étranglait Root mais rien n'y avait fait. Shaw était plongée dans une haine si pure et si entière que rien n'aurait pu l'arrêter. Enfin si. La petite Louisa, âgée de six ans et haute comme trois pommes, comme la taquine souvent Root, avait réussi. Les hurlements de la petite avaient trouvé le chemin menant Sameen à la reprise de conscience. Shaw ne lui avait ensuite pas répondu quand Ariane avait tenté de lui parler alors qu'elle s'enfuyait. Elle avait juste entendu un bruit incommodant de bile, mais aussi le bruit des vagues qui se fracassent. Et elle avait deviné. Shaw aimait cet endroit. Elle s'arrête à la corniche à chacune de ses courses, ça lui fait du bien ce silence, ce vide et cette immensité.
Et c'est bien là que Root la retrouve. Au bord du gouffre. Si Shaw saute, elle se tuera. Seuls les rochers frappés par des vagues féroces l'attendent en bas. Root ralentit. Sameen lui tourne le dos mais …
- N'approche pas, murmure-t-elle.
Root secoue la tête sans lui obéir. Sameen entend ses pas et se retourne. A la pire horreur de Root, elle la voit triste et décidée. Le raz de marée qu'elle se force à retenir depuis si longtemps va bientôt la submerger et même elle n'y résistera pas. Root s'approche doucement et Shaw recule d'un pas, son talon au bord du vide. L'interface s'arrête nette.
- Viens avec moi, la supplie Root. Allez viens, Sameen.
Mais Shaw secoue la tête négativement. C'est décidé, elle veut mourir pour cesser de lui faire tant de mal, pour cesser de la mettre en danger. Elle, la seule personne de son existence à l'avoir choisie et aimée. Elle ne veut pas briser la seule bonne et belle chose qu'elle ait eu la chance de trouver comme on trouve un trésor. Root est son trésor, son bonheur. Son endroit sûr et elle ne le sait même pas, réalise Shaw horrifiée. Tant de choses qu'elle ne lui a pas dites et avouées. Avant de sauter, elle lui doit la vérité. Toute la vérité. Car cette fois, c'est fini. Root finira par le savoir, Ariane a raison sur ce point. Elle finira par savoir, et il vaut mieux que ce soit par elle que par quelqu'un d'autre. Il faut que ce soit elle.
- Ça va, tente de dédramatiser Root en souriant bien que la situation ne lui donne aucunement envie de rire. Tu m'as fait bien pir…
- J'ai manqué de peu de te tuer, réplique froidement Shaw. N'avance pas, ajoute-t-elle vivement et sèchement en voyant Root faire deux nouveaux pas vers elle.
L'interface se stoppe nette.
- D'accord, d'accord, promet-elle.
Elle ne veut pas que Shaw fasse une bêtise, surtout pas qu'elle recule, trébuche et bascule dans le vide. La situation est très critique et Root cherche désespérément une solution.
- Je ne t'ai jamais tuée, murmure-t-elle à mi-voix. C'est une première.
Root l'écoute, elle a l'air calme, décidée à lui parler. Enfin ! Mais Root est totalement prise au dépourvu. Elle ne se serait pas attendue à une confession ainsi, ici, et comme ça. Mais elle l'avait dit à Sameen quand celle-ci s'était excusée de ne rien parvenir à lui dire. Elle lui avait répliqué qu'elle lui parlerait quand elle serait prête et que la connaissant, elle lui sortirait tout d'un bloc au moment où Root s'y attendrait le moins.
Là, elle ne s'y attendait pas. Sameen avait le don de la surprendre. Toujours. Rien n'était jamais fixe avec elle, tout bougeait et évoluait et toujours vers un mieux. Ce soir, Shaw parlerait et irait mieux, non ? Root aurait préféré qu'elle lui fasse sa confession à un autre endroit qu'au bord du vide d'une falaise.
- La seule personne que je n'arrivais pas à tuer dans mes simulations c'était toi, Root.
L'interface ouvre la bouche de surprise. Plusieurs sentiments l'envahissent. La surprise. La joie. La valorisation. Paradoxalement à ce moment d'intense stress et d'intense tristesse, ce sont de bons sentiments. Et elle parvient à lui sourire faiblement. Ça, c'est un putain d'aveu d'amour. Le plus beau que Sameen ne lui ait jamais fait.
- Tu étais mon endroit sûr depuis le début, Root, continue Shaw.
Et Root croit défaillir. Les larmes de bonheur coulent sur ses joues et son sourire ne la lâche pas.
- Les tortures étaient affreuses mais je supportais tout parce que tu étais mon refuge secret. Là où j'étais en sécurité, protégée avec toi. Ils n'ont pas réussi à m'atteindre au début parce que j'étais là-bas avec toi et je m'en foutais du reste.
Elle se balance nerveusement d'avant en arrière et ne voit pas Root qui a avancé de deux nouveaux pas vers elle. Shaw est trop concentrée sur ce qu'elle est en train de lui dire. Tout sort naturellement de ses lèvres comme si elle avait tout prévu. La vérité c'est qu'elle n'a rien prévu, c'est surement mieux ainsi.
- Et puis Martine a réussi à entrer dans mon petit lieu secret, lâche Sameen. Elle a su pour nous deux. J'ai subi et supporté les humiliations en chaîne sur nous deux. Ils voulaient tout salir. Et elle a réussi quand elle m'a prise, c'était horrible.
Root se stoppe nette dans son avancée vers Shaw. Elle pleure soudain beaucoup plus et certainement pas de joie en percutant ce que John voulait dire par " aller plus loin avec Shaw". La nouvelle, le secret de Sameen, celui qu'elle avait sous les yeux mais qu'elle ne voulait pas voir depuis des semaines, était enfin dévoilé. Elle aurait dû deviner, elle aurait pu le deviner. Mais elle n'avait pas voulu, elle s'était voilée la face alors que c'était si évident. Cette salope de Martine, cette sale perverse. La tristesse fait vite place à la colère. Mais c'est bref car avant de s'enflammer, Root doit empêcher Shaw de sauter dans le vide.
- Elle a tout … bégaie Shaw. J'ai rien pu faire pour … Et j'ai fini par … Elle m'a … C'était tellement … personnel.
- Personnel ? reprend Root écœurée par tant de cruauté gratuite.
Shaw acquiesce et lui déballe tout en détail comme un robot alors qu'elle se souvient en même temps.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Personnel. C'était le mot. Dégradant et humiliant. Une horreur. Si seulement Shaw avait pu s'en foutre, se détacher comme elle s'était détachée de tout le reste avant. Les simulations étaient déjà une humiliation quand ils assistaient à toute de leur vie. Mais dans le monde réel, la blonde avait voulu reproduire avec elle ce qu'elle pensait être digne d'un bon coup au lit avec Sameen Shaw. D'après ce qu'elle avait vu dans les simulations. Du sexe âpre, violent. Elle avait même essayé le sadomasochisme sur elle une fois.
Elle avait fait ça personnel. Brutalement. Ses doigts étaient toujours en sang, ça durait des heures. Elle adorait parcourir son corps raidi de douleur la frapper soudain sauvagement et vicieusement au moment où Sameen ne s'y attendait pas, pour la faire réagir quand elle la trouvait trop stoïque, trop silencieuse. Et elle parlait, parlait, parlait. Si seulement elle avait pu la fermer. Elle marquait une pause pour reprendre son souffle trop rapide, riait et parlait à nouveau. De son corps parfait dont elle énumérait les zones sensibles qui lui étaient chères, des seins aux jambes en passant par les cheveux et les lèvres. Elle la complimentait d'être si belle pour elle. Comme si Shaw l'avait fait exprès pour décupler son plaisir ! Mais son sujet de prédilection lors de ses monologues restait Root. Tout le temps. Elle en parlait hargneusement, haineusement. En se foutant d'elle, et d'elles ensemble. Elle salissait Root, la traitait comme une salope qu'on pouvait traîner dans la boue. Elle se foutait de son corps qu'elle avait pu observer en se félicitant de la qualité de celui de Shaw qu'elle avait plaisir à s'approprier. Elle se foutait de ses goûts en matière de sexe, bien trop douce et tendre, rien d'excitant. Elle accusait l'interface de ne pas traiter à fond le potentiel que représentait Shaw. Martine si. Et elle faisait remarquer à Sameen qu'un jour elle lui en serait sûrement reconnaissante. Elle promettait à Shaw de faire pire à Root. Elle lui exposait ce qu'elle appelait sa plus brillante idée dans le traitement de Sameen pour se détacher de l'interface. Martine jubilait en lui dépeignant la plus monstrueuse des scènes d'horreur. Root, attachée debout devant Shaw et se vidant de son sang après que Martine lui prise avec un objet de son choix particulièrement tranchant ou brûlant, elle n'avait pas encore bien décidé. Et pendant que l'interface agoniserait devant elle, elle aurait comme dernière vision de ce monde Martine violant Sameen sous ses yeux. La haine noire envahissait alors Shaw qui se promettait de ne jamais vendre Root, de ne jamais laisser la blonde poser la main sur l'interface. Que Martine la viole et la torture passait encore, mais pas Root !
Le rituel était souvent de même. La blonde entrait, lui souriait et lui spécifiait qu'elle avait pensé à elle et à ce moment toute la journée. Elle lui montait dessus et lui demandait d'un air goguenard en commençant à la caresser si elle savait ce qui l'attendait aujourd'hui. La blonde parlait crûment de la baiser. Shaw criait intérieurement au viol. Martine lui demandait ce qu'elle préférerait, ce qu'elle voulait aujourd'hui, si elle voulait qu'elle la prenne doucement ou durement, où elle voulait qu'elle l'embrasse et la morde. Shaw ne répondait pas et Martine souriait méchamment, insistant sur le fait qu'elle ne voulait que la détendre et chasser son ennui de cet endroit un bref instant. Mais Sameen restait muette. Elle ne lui faisait pas l'honneur de la regarder et fermait les yeux sachant que ça rendait Martine furieuse et qu'elle le lui ferait pourtant payer bien cher. Elle lui faisait mal des heures durant, sous les yeux de Lambert. Et Lambert aussi une fois l'avait prise sous les yeux de Martine qui n'avait pas semblé au comble de la joie ce jour-là. Amusée, mais vite lassée presque agacée.
Elle la considérait comme étant sa propriété et elle n'était pas assez partageuse pour la prêter de nouveau à Lambert. Elle lui répétait tout le temps qu'elle savait qu'elle aimait ça. Pas comme avec Root. Qu'avec elle, elle pouvait s'abandonner et réaliser tous ses fantasmes qu'elle avait refoulés pour satisfaire l'interface mielleuse. Et ensuite elle lui demandait comment elle aimait avec Root. " Sérieusement ? Toujours sur une table en bois en cassant la vaisselle ? " Ou de temps en temps avec de petits accessoires comme la blonde en usait souvent sur elle. Martine lui promettait d'un jour la prendre, non pas sur une table, mais debout contre un mur. Elle caressait ses liens en lui spécifiant que ces derniers rendaient la chose encore plus excitante, et encore plus quand Shaw se débattait. Elle lui faisait remarquer qu'elle n'avait pas le contrôle, que c'était elle Martine qui la dominait, et qu'elle était tout ce qu'elle avait toujours cherché, une personne capable de la soumettre, de ne jamais lui permettre d'inverser les positions promettant à Shaw qu'elle serait toujours en dessous parce que Martine ne prenait son plaisir qu'ainsi et que Sameen s'en accommoderait parfaitement. La blonde la poussait à bout petit à petit. Elle lui donnait des ordres que Shaw devait suivre pour moins souffrir, pour que ça s'arrête plus vite. Celui qu'elle lui demandait toujours était d'ouvrir les yeux. Et quand Sameen cédait sous les coups de la douleur, la blonde lui souriait et lui sortait toujours la même phrase enrageante : " Tu vois quand tu veux, tu sais être une gentille fille bien obéissante, ma chérie. ". Plusieurs phrases revenaient ainsi en boucle comme " Ouvre tes lèvres, ma chérie ", " Pourquoi tu ne te laisses pas faire ? ", " C'est bon, ma belle ", " C'est mieux la réalité que tes simulations, non ? ", " Calme-toi, respire à fond et laisse-toi aller ", " C'est tellement chaud et doux chez toi " ou encore " Donne-moi en plus, ma chérie ".
Questions et remarques immondes auxquelles Sameen ne répondait jamais, ce qui lui valait d'autres douleurs. Sa désobéissance comme son silence lui valaient d'abominables souffrances de toute façon. Elle retenait alors ses cris de douleurs et ça ravissait Martine qui allait jusqu'à essuyer ses larmes en riant. Shaw finissait inévitablement par crier parfois. Martine aimait tellement l'entendre hurler que, certains jours quand Shaw parvenait à être parfaitement silencieuse, elle enserrait son cou pour la forcer à chercher de l'air en ouvrant la bouche. Les râles de douleur qu'elle entendait ravissaient alors sa tortionnaire.
Shaw raconte aussi à Root comment elle s'est pathétiquement défendue lors de ces moments-là en lui crachant dessus, en lui hurlant après, en se débattant, ou en ne rien faisant. Mais rien n'avait arrêté Martine qui avait réellement joui en elle en criant, en grognant et en gémissant de plaisir, en transpirant alors qu'elle se frottait contre elle, en l'embrassant, en la mordant, et en lui léchant l'oreille et malheureusement autre chose les jours où elle était bien lancée dans son délire, tout simplement en aimant ça. Elle lui spécifiait qu'elle adorait la rendre chaude comme la braise. Et Shaw a compris que ça allait plus loin qu'une simple mission visant à la faire parler pour la blonde, elle la désirait de cette manière, sauvagement et douloureusement.
Sam avoue ensuite honteusement à Root que tout ça l'a touchée de plein fouet. Que Martine la connaissait bien, les connaissait bien toutes les deux. Que ça avait alors pu être personnel, ça n'avait pas été un viol ordinaire. Avant d'être physique avec Martine, Samaritain lui avait bien savonné la planche avec les simulations, véritables viols de l'esprit qui avaient donné à Martine une quantité phénoménale d'information et d'armes sentimentales à utiliser contre Sameen. Shaw avoue qu'elle n'a pas pu résister convenablement, qu'elle s'est laissée avoir par ses sentiments. Martine la prenait parfois doucement tout comme Root le faisait pour éveiller son désir. Désir que Shaw ne ressentait et ne ressentirait jamais pour elle. Puis la frustration de la blonde devant ce refus la poussait à de nouveau la maltraiter violemment. Qu'elle s'est sentie sale pour Root, humiliée parce qu'à cause d'elle, de son esprit, de son endroit sûr qu'elle n'avait pas assez bien caché et protégé, Martine avait trouvé la faille et avait sali Root à travers elle. Ce n'était pas seulement Shaw qu'elle avait attaquée, elle était entrée dans leur univers privé, celui que personne n'aurait dû voir à part elles, celui qu'elles avaient durement et lentement construit ensemble, leur cocon privé de bien-être. Et Sameen se sentait coupable et indigne de Root après lui avoir fait ça. Samaritain s'était servi de son corps comme exutoire pour atteindre l'interface de son ennemi et mieux la connaitre même dans l'intimité, leur intimité. Et ça Shaw ne l'avait pas supportée. Martine, elle, en avait profité pour assouvir ses désirs et fantasmes sur la personne de Shaw.
§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§-§
Quand Shaw finit de déverser le torrent de boue de ses lèvres, elle voit une Root pleurant doucement sans la quitter du regard. Elle sait maintenant, et étrangement sa réaction est acceptable, réalise Shaw incrédule. Root vient de tout se prendre dans la figure et elle ne hurle pas, ne fuit pas. Elle est infiniment plus courageuse que Shaw. Aucune trace de colère ne transparaît chez elle alors qu'Ariane pensait elle aussi que sa réaction serait violente. Sameen est tellement surprise qu'elle ne l'arrête pas tout de suite quand Root s'avance de nouveau vers elle. Elle a le temps de faire cinq pas avant de l'ancien agent de l'ISA ne la stoppe.
Bien que Root ait tout entendu et écouté en silence. Elle ne comprend pas pourquoi Sameen se sent coupable. Coupable envers elle ?
- Tu as pris ton pied avec elle ? demande-t-elle simplement.
Le ton calme et la sincérité de la question cloue Sameen sur place trois bonnes secondes. Puis la fureur l'envahit. Root la regarde calmement, intéressée. Elle attend une réponse comme une enfant à qui on va expliquer pour la première fois que deux plus deux font quatre.
- C'est ce que tu crois, siffle Shaw au comble de la haine mais aussi de la peur. Que ça m'a excitée ? Plu ?
- Je cherche une raison au sentiment de culpabilité que tu ressens, réplique Root toujours aussi calmement. Alors, tu as aimé ça avec elle ?
- BIEN SÛR QUE NON, beugle Sam.
Et Root sourit. Sameen la regarde abasourdie. A quoi joue-t-elle ?
- Alors tu n'as rien à te reprocher, finit simplement l'interface. Elle m'a fait du mal à travers toi bien avant de te violer. C'est rien de plus pour moi qu'autre chose qu'elle t'a fait. Et elle va payer le même prix pour ça et pour le reste.
Sameen la regarde un long moment. Elle l'observe attentivement mais l'expression de Root ne change pas alors qu'elle est là, immobile face à elle. Elle est sincère, réalise Shaw, Root ne lui ment jamais. Et un poids énorme lui est soudain retiré. Elle respire mieux, tellement mieux. Root ne lui en veut pas. Mieux, elles partagent le même point de vue. Root était comme elle pour ce qui était des sévices sexuels, c'était une torture comme les autres, juste un peu plus immonde. Mais à laquelle elle n'attachait pas d'importance. Elle avait tellement eu peur de sa réaction. Shaw réalise soudain pourquoi tout ça l'a tant affectée. Elle en a souffert parce qu'elle pensé que ça ferait souffrir Root encore plus que tout le reste. Elle s'était trompée, l'interface détestait déjà trop Martine pour que sa colère puisse encore être décuplée par cet aveu. Root ne se foutait pas que l'on torture Shaw, loin de là. Elle ne se foutait pas qu'on lui arrache les ongles ou qu'on la viole. Mais si Shaw avait vraiment basculé, là Root aurait sombré. Mais pas maintenant, Shaw avait résisté à ça comme au reste. Elle avait résisté et c'est tout ce qui comptait. Shaw ? Coupable ? Mais coupable de quoi ? De l'avoir trop aimée ? Non, Root ne lui en veut pas. Surement pas pour ça. L'attitude de l'interface change quelque peu les choses pour Shaw à cet instant précis, mais pas la décision qu'elle a prise. Disons que Root lui a rendu service, elle peut partir en paix. Shaw ne l'a pas abîmée et elle lui a dit la vérité.
- C'est bien, approuve Shaw pour elle-même à la grande surprise de Root.
Elle perd son regard dans le néant et recule vers la falaise alors que l'interface ouvre la bouche d'effroi.
- C'est ce qu'il faut.
Elle secoue pourtant la tête et elle la regarde de nouveau.
- Mais ça ne change rien, continue-t-elle. Rien ! Tu m'entends.
Root la regarde interdite. Shaw continue de secouer la tête et de reculer. Root s'approche d'elle. Elle veut l'empêcher de sauter dans le vide.
- Parce que je suis quand même foutue maintenant, panique Shaw en respirant plus rapidement.
Root s'arrête nette. Que Sam pense ça d'elle. Qu'elle le pense vraiment et qu'elle ne voit que ça comme solution est une horreur pour Root. Shaw n'est pas une tarée bonne à enfermer ou qui doit se tuer pour mettre fin à ses souffrances et à celles qu'elle peut occasionner aux autres. Elle a besoin d'aide, d'amour et de soutien. Et l'interface est vexée qu'elle ne voie pas qu'elle peut l'obtenir avec elle. Elle va lui montrer, lui prouver.
Elle lui répond d'un hochement négatif de la tête. Et elle s'approche d'un nouveau pas vers elle. Juste un. Shaw ne semble pas le remarquer, elle reste rivée sur ses yeux, son regard perdue dans le sien.
- Je ne me supporte plus, continue-t-elle en détachant bien chaque mot. Ça me rend malade d'être comme ça, d'être une merde. Je vais finir par tous vous tuer et Samaritain n'aura qu'à applaudir. Je ne veux plus être sa marionnette contre toi. C'est fini.
- Non, ce n'est pas fini, murmure enfin Root stoppant l'élan de Shaw vers le précipice. Ça ne fait que commencer.
- Tu n'as toujours pas compris en fait, réalise Shaw d'une voix chevrotante dans laquelle transparait une grande tristesse mais aucune trace de colère.
- Qu ….
- C'est pas grave, la coupe Sam toujours aussi calmement d'une voix tremblante. Un jour tu comprendras comme moi je viens de comprendre. Et alors tu pourras me pardonner.
- Te pardonner quoi ? Tu as compris quoi ? Panique Root qui sent qu'elle la perd.
- Que c'est foutu pour moi, murmure Shaw d'une voix accablée de chagrin tout en restant digne.
- Non, refuse Root en secouant la tête.
Elle avance d'un nouveau pas.
- Non, non, non, non, non, accumule-t-elle calmement mais rapidement. Ne dis pas ça.
Shaw la regarde tristement et lâche un rire sans joie. Mais quand elle parle de nouveau, elle respire encore plus vite. Root peut voir à la lumière de la lune qu'elle pleure.
- Tu m'as vue, Root ? Je ne remonterai jamais la pente, mais au moins je ne t'entrainerai pas.
- Oh si, si, sourit tristement Root. Entraînes-y-moi, j'adore ça.
Shaw ne rit pas pour autant et Root ne peut pas lui en vouloir. Sam la regarde sans aucune expression.
- Il est temps que ça s'arrête, murmure Shaw alors que ses larmes continuent de couler sur son visage.
- Non, chuchote Root en secouant la tête.
- Même toi, tu le sais, continue Shaw. Les choses ne pourront jamais redevenir comme avant ou être différentes.
- SAMEEN, NON !
Et tout est fini en une fraction de secondes. Root a bondi parcourant ainsi les derniers mètres qui la séparaient de Shaw. Elle l'a attrapée dans son élan alors que Sam a pris le sien pour sauter vers le vide. L'interface l'enserre au niveau du bassin et la plaque au sol. Loin de la falaise. Shaw la regarde, elle pleure toujours. Mais Root reste campée au-dessus d'elle et ne la lâche pas, bien qu'elle se débatte. Elle lui attrape les deux poignets et les lui plaque au sol fermement mais pas douloureusement.
- Elles finiront par être différentes, lui promet doucement Root.
Sameen se débat désespérément et pathétiquement. Mais Root tient bon et Shaw ne peut rien faire. Elle reste plaquée au sol. Elle pleure d'une intense tristesse que Root ne lui a jamais connue. L'interface a horreur de l'avoir ainsi à sa merci, mais Sam doit l'écouter.
- Je suis là, lui promet-elle. Je serai toujours là. Je ne t'abandonnerai pas. Te tuer n'est pas une solution. Je ne peux pas survivre sans toi, Sameen, murmure Root en laissant échapper un sanglot. J'en crèverai de te perdre, tu m'entends ? J'en crèverai.
- Pourquoi tu ne me laisses juste pas ? Soupire Shaw dépitée, les larmes coulant toujours.
- Il faut savoir dire non, sourit tristement Root sans la lâcher. On est là-dedans ensemble. Alors oui, je sais que tu ne crois plus en toi, et encore moins en nous à l'heure actuelle. Mais peux-tu me respecter assez pour me permettre d'avoir un avis sur la question ? Je sais que ça ne sera pas sans risque mais je veux être avec toi.
Et Shaw s'immobilise. Root a raison, elle a le droit d'avoir un avis sur elles. Shaw n'est pas la seule à devoir décider là-dedans, l'interface a aussi son mot à dire.
- Tu ne comprends pas, insiste Shaw désespérée.
- Qui d'autre peut mieux te comprendre que moi ? l'interroge sincèrement Root. Pas parce que je t'aime. Mais parce que j'ai été toi. Je sais ce que c'est, Sameen. Vraiment, je sais ! Je suis vraiment désolée que tu sois entrée là-dedans et que tu saches ce que ça fait d'être tombée plus bas que terre. Je sais ce que ça fait d'en vouloir à la Terre et d'être contrainte de se taire.
Elle la regarde et la voit malheureuse, aussi abîmée qu'elle. Pourquoi se tuer pour sauver Root de son malheur alors qu'elle y est déjà plongée avec elle. Sameen avait tort. Root allait déjà mal à cause de ce que Samaritain lui avait fait, viol ou pas viol ça n'avait pas d'importance. Qu'elle se tue n'apporterait pas la paix à l'interface, ni le bonheur, elle serait juste seule pour affronter les douleurs occasionnées par Samaritain. Seule encore une fois dans sa vie, tout cela à cause de la lâcheté de Sameen. Et cette idée est insupportable. Cette souffrance qu'est la leur est insupportable. Shaw comme Root ont besoin d'exploser, de s'en libérer. Ensemble et à leur manière.
Et soudain Shaw l'embrasse. Comme ça, comme si c'était une évidence. Enfin libérée de sa culpabilité, elle a l'impression d'en avoir le droit. Root lui lâche les poignets, consciente qu'il ne s'agit pas d'une stratégie pour l'endormir et pouvoir sauter de nouveau dans le vide. Quand Shaw l'observait, Root a vu ses pensées défiler dans ses yeux. D'abord la peur et la tristesse, puis l'étonnement, la réflexion, la colère, la déception et enfin la sérénité d'avoir trouvé une réponse, enfin. L'interface l'enlace et répond au baiser.
- Root, Shaw, intervient Ariane. Ren …
Elle s'interrompt soudain et Shaw retire son oreillette.
- La ferme, marmonne-t-elle avant d'embrasser Root de nouveau.
L'interface sourit et répond au baiser. Elle aime qu'Ariane leur laisse ce moment, qu'elle respecte leur intimité. Et elle aime Shaw. A en mourir. Cette dernière s'interrompt et se mord la lèvre. Root la regarde ravie en lui souriant. Les joues légèrement rougies.
- Tu es tellement plus belle que Martine, sourit Shaw. Je ne pourrais jamais … Avec elle … Jamais tu m'entends ? … Je veux la tuer.
- Je te laisserai le dernier morceau, promet Root en lui caressant le visage avec une infinie douceur.
- Je ne plaisante pas, Root, murmure Shaw en l'arrêtant dans son geste et en la regardant intensément.
L'interface acquiesce. Shaw fond de nouveau sur elle et inverse leur position sans lui lâcher les lèvres. Elles se déshabillent rapidement alors que le désir et l'envie d'enfin céder mutuellement et ensemble au plaisir explosent chez l'une comme chez l'autre. Mais une appréhension nait chez Shaw quand Root se met à la caresser et retourne leur position. Elle sent son cœur accélérer et Root la voit la regarder le souffle déjà court mais les lèvres légèrement tremblantes. Et elle comprend. Sameen tente d'oublier ce trouble de le refouler, elle ne veut pas passer pour une vierge écervelée. L'interface crève d'envie de la rassurer, de lui dire que ça va aller. Mais on ne fait pas ça avec Shaw et elle le sait. Elle ne veut pas briser cet instant. Elle est aussi douce et délicate que possible dans chacune de ses caresses. Mais elle attend avant de lui en donner plus. Elle respire vite et Shaw aussi. Root aime faire durer les préliminaires, ça rend Sameen encore plus frappée par le plaisir par la suite. Et Root ne peut jamais s'en vouloir d'avoir attendu. Allumées par le désir, elles n'y résisteront pas longtemps. Mais Root ne veut pas la perdre dans leur étreinte, elle veut juste l'aimer, qu'elle se sente bien. Surtout qu'elle se sente bien après tout ça. Mais si Shaw voit ou même ressent sa retenue, elle risque d'être frustrée, de lui en vouloir. Elle la touche doucement et Shaw inspire à fond en fermant les yeux et Root retient son souffle un peu effrayée de sa réaction à venir. Et soudain Shaw expire et ouvre les yeux en lui souriant sincèrement. L'interface se penche à son oreille
- Nous les retrouverons et ils paieront. Tous. Je te le promets.
Elle pèse maintenant sur elle et Shaw la sent tout à coup dans son ventre. Sa tête part en arrière alors qu'elle crie de plaisir pour la première fois depuis si longtemps qu'elle est étonnée, sidérée même, d'y parvenir encore. L'envie d'elle explose et le désir la frappe comme de la foudre la laissant incapable de penser rationnellement à n'importe quoi d'autre qu'à Root. Elle n'a plus l'habitude maintenant, mais ce que lui fait Root lui déchire quasiment la gorge et lui fait presque éclater les cordes vocales, mais elle s'en fout, elle la veut tant et depuis si longtemps maintenant. Elle se cambre en gémissant de plaisir, fermant alternativement les yeux sous le coup du plaisir intense. Shaw enserre ses deux mains dans la chevelure de Root alors que cette dernière commence à lui embrasser doucement et tendrement les seins. La pluie commence à tomber drue sur elles. Mais elles n'en ont cure. Elles ne cessent pas leurs étreintes. Sam a si faim d'elle, de bonheur, de plaisir et de désir. Elle gémit crescendo et a de plus en plus de mal à respirer calmement. Elle halète et Root pose sa tête sur sa poitrine déjà luisante, elle aussi à bout de souffle. Elle sent leurs deux cœurs s'affoler tellement qu'elles vont surement en mourir. Mourir d'amour l'une pour l'autre. Une idée si romantique fait sourire Root.
Shaw est bien, mais elle est aussi consciente que ça peut être encore mieux. Ce fut à son tour de sourire. Elle est enfin libérée de sa culpabilité et Sam peut se donner toute entière et Root ne va pas la refuser, ça Shaw le sait. Tout lui revient facilement grâce à Root. Ni son esprit, ni son corps n'ont oublié l'interface. Root gémit, son front roulant sur le bras nu de Sameen. Mais elle ralentit peu à peu, peu sûre d'elle au début, voulant la ménager. Mais Shaw ne veut pas n'avoir qu'un peu, pas après tout … tout ça quoi ! Elle lui enserre le bassin avec ses cuisses pour la serrer contre elle et attrape le visage de l'interface entre ses deux mains.
- Dis … le … moi, murmura-t-elle difficilement entre deux respirations précipitées par le plaisir.
L'interface la regarde, elle aussi à bout de souffle.
- Dis … le … moi … maintenant, Root, supplia Shaw. Je … t'en supplie. Dis le … moi.
- Je t'aime, céda Root en posant son front contre le sien. Je t'aime. Tellement.
Et Shaw bascule la tête en arrière en lâchant un rire de bonheur emmêlé de deux légères larmes de joie. Elle redresse la tête pour se laisser embrasser par Root.
- Alors prends-moi, murmure Shaw, aime-moi. Mais pas qu'un peu.
Root acquiesce en souriant et plonge. Elles n'ont jamais eu une nuit comme celle-là. Aucune ne s'avoue vaincue et s'acharne sans aucun mal à trouver son plaisir tout en en donnant à l'autre, ne s'accordant aucun moment de répit. Elles murmurent des phrases sans queue ni tête, des débuts de syllabes sans suite logique, des appels désordonnés mais empreint d'une envie folle. Elles sont dans un raz de marée de bien-être qu'aucune ne brise. Les seuls sons cohérents qu'elles émettent sont leurs prénoms, encore et encore et encore. Des supplications aussi quand Root demande à Shaw de ne pas se précipiter, de prendre son temps quand Sameen la relève pour la plaquer contre un arbre où elle lui fond dessus pour enfin l'aimer comme Root mérite de l'être et pas comme la dernière fois pour endormir ses soupçons et juste un peu la satisfaire. Elle veut l'aimer et lui faire l'amour parce qu'elle-même en a envie. Elle lui soulève les cuisses pour l'empêcher de toucher le sol sans cesser de l'embrasser. Root ne comprend qu'une seule chose, elle aime ça et elle en veut encore. Elle s'accroche à Shaw si fort et elle la serre si étroitement contre elle, qu'elle n'est même plus certaine d'avoir conscience de son propre corps. Dans son esprit frappé par le plaisir intense, il lui semble qu'elles ne forment plus qu'un. Leurs gémissements et leurs cris sont couverts par le bruit déchainé de l'orage. Mais elles-mêmes sont aussi déchainées qu'un ouragan et elles l'ignorent. De toute façon même sans lui, elles auraient fini trempées.
Sameen comme Root crurent au bonheur cette nuit-là. Elles partagèrent leur plaisir jusqu'au bout de la nuit et elles s'endormirent dans les bras l'une de l'autre une heure avant l'aube. L'orage était fini sans qu'elles n'y accordèrent d'importance et le ciel se dégagea. Shaw était couchée sur Root, recouvertes de leurs vêtements disséminés que l'interface avait transformés en couvertures sommaires, la veste de Reese couvrant bien mieux que la robe en lambeaux de Root. Qu'importe la pluie et qu'importe leur état vestimentaire, elles sont toutes deux sereines et heureuses. Enfin ensemble.
J'aime ce chapitre, il réserve bien des surprises d'action et de tendresse. Et j'espère qu'il vous plaira aussi.
Merci à ma plus grande fan pour son soutien et son aide, elle est formidable et sans elle cette histoire ne serait pas aussi chouette à écrire pour moi. Merci à Mélicerte et à ses supers bons conseils sur les armes notamment mais aussi sur tout le reste, merci pour ses encouragements, pour sa patience, et son aide. Merci à ma correctrice MF79. Et merci à tous les lecteurs, cette histoire est longue, longue à écrire et j'apprécie qu'il y ait toujours des gens qui l'apprécie malgré l'attente.
Joyeux noël.
