Chapitre 11: Complicité & confrontation
Emerveillée, Jane Bingley observait le paysage d'un œil avide tandis que le carrosse faisait route vers Pemberley. Ils étaient sur le point d'arriver et son mari l'avait informée vingt minutes plus tôt qu'ils venaient d'entrer sur les terres des Darcy. Désireuse de tout connaître du nouveau cadre de vie de sa sœur, Jane avait donc prêté une attention toute particulière à ce qui les entourait. Au fil des jours qui avaient suivi l'invitation des Darcy à séjourner quelques semaines à Pemberley, son impatience était allée en grandissant. D'un naturel plus tempéré qu'Elizabeth, elle n'en avait rien laissé paraître mais il lui tardait désormais d'arriver.
Le voyage, bien que confortable dans la luxueuse berline des Bingley, avait été éprouvant nerveusement. Outre son envie pressante de serrer sa sœur dans ses bras, Jane avait également dû endurer le bavardage de sa belle-sœur. Celle-ci ne cessait de vanter les mérites de Pemberley d'un ton si affecté que même la douce Jane Bingley avait du mal à ne pas le trouver agaçant. Fort heureusement, Mr. Bingley connaissait intimement son épouse et semblait savoir trouver instantanément et intuitivement les gestes et les mots prompts à l'apaiser et lui rendre le sourire.
Il était lui aussi ravi à l'idée de séjourner quelques semaines à Pemberley. Il avait souri avec autant d'indulgence que Darcy en voyant la joie de son épouse lorsque celle-ci avait reçu la confirmation de l'imminence des retrouvailles des deux jeunes couples après deux mois de séparation qui leur avaient paru interminables. Quant à lui, il envisageait avec plaisir de revoir Darcy. Leur séjour laissait présageait nombre d'heures de discussions passionnantes avec son ami, et des parties de chasse effrénées dans les forêts très giboyeuses du Derbyshire.
Outre cela, il prévoyait déjà de visiter les quelques domaines sur lesquels Darcy s'était renseigné. Il songeait depuis qu'il était entré dans son héritage à devenir propriétaire d'un domaine de campagne, ce qui lui permettrait de se rapprocher un peu plus de statut de gentleman auquel sa famille aspirait depuis deux générations.
N'ayant pas de prédilection pour un comté particulier, il avait choisi le Hertfordshire presque par hasard deux ans et demi plus tôt en louant Netherfield Park. Il se félicitait chaque jour davantage de ce choix qui lui avait permis de rencontrer celle qui faisait son bonheur au quotidien. Désormais marié, il ne voyait aucun obstacle à porter son choix sur le Derbyshire et d'accéder ainsi au plus cher désir de son épouse qui, il le savait, se languissait de se rapprocher de sa sœur préférée. Il avait toujours trouvé la région agréable et vivre à quelques heures seulement de son ami le plus proche n'était pas pour lui déplaire.
« Sommes-nous encore loin ? demanda Jane en se tournant vers son mari.
- Nous devrions apercevoir Pemberley dans quelques minutes.
- Vous verrez, Jane, le manoir est superbe. Si imposant ! Les Darcy ont vraiment été bien inspirés de le faire construire à cet endroit. Et Mr. Darcy l'entretient si bien ! Son père serait fier de lui s'il était encore en vie ! » dit Miss Bingley.
Jane se contenta de sourire avant de reporter à nouveau toute son attention sur le paysage qu'ils traversaient. Offusquée d'être ainsi ignorée, Caroline Bingley posa la tête contre la cloison de la voiture en soupirant, se demandant pour la centième fois pourquoi elle avait tant insisté auprès de son frère pour les accompagner. Certes, la Saison était presque terminée et nombre de ses amis désertaient la chaleur étouffante de Londres pour aller séjourner à Bath, Brighton ou dans leurs domaines de campagne. Elle avait été invitée par nombre d'entre eux qu'elle appréciait fortement et Jane elle-même s'était étonnée de la voir refuser de se rendre à Bath avec deux de ses amies les plus chères.
Elle avait épié les moindres faits et gestes de Darcy et Elizabeth Bennet durant leurs fiançailles, notant avec une curiosité toute particulière chaque regard et chaque marque de tendresse échangés entre eux. Fidèle à lui-même, Darcy avait fait preuve de sa réserve habituelle durant les six mois qui avaient précédé son mariage. Et pourtant Caroline Bingley avait décelé un changement subtil dans son attitude lorsqu'il était en compagnie de sa fiancée. Il était plus reposé et elle avait souvent surpris une joie de vivre dans ses yeux que nul ne lui connaissait auparavant.
Mais elle avait enduré bien pire lors de leur mariage. Miss Bingley avait été abasourdie en observant l'évidente affection qui liait les jeunes mariés, et qui restait un mystère pour elle qui ne jurait que par les mariages de raison et ne croyait pas à l'amour. Ce dernier n'était à ses yeux qu'une invention strictement littéraire et poétique, et surtout totalement incompatible avec le sacrement du mariage, qui n'était qu'un arrangement devant bénéficier aux deux parties.
Ses parents n'avaient jamais éprouvé l'un envers l'autre que du respect et une forme d'affection qui s'était muée en tendresse distante au fil des ans. Avoir vu son frère s'amouracher de l'aînée des Bennet ne comptait pas. Elle était habituée à le voir agir sottement et s'attacher rapidement. Le fait qu'il se soit marié avec ladite Miss Bennet était embarrassant mais guère étonnant venant de sa part. Le fait qu'il puisse être profondément amoureux échappait totalement à Miss Bingley.
Mais Mr. Darcy ! C'était totalement différent. Aussi providentielle et profitable que l'amitié de son frère avec l'un des partis les plus prisés du pays ait paru à l'opportuniste Miss Bingley, elle s'était toujours interrogée sur ce qui avait pu rapprocher deux jeunes hommes aussi différents. Néanmoins, elle ne s'était pas penchée sur l'énigme davantage, l'occasion étant trop belle.
Elle avait vu en Mr. Darcy le mari idéal, pas seulement parce qu'il était l'une des plus grosses fortunes du pays : son attitude sévère et détachée et son mépris de la bonne société londonienne avaient semblé à Caroline Bingley le signe d'une intelligence supérieure, et elle avait interprété cela comme l'un de leurs points communs. Pas une seule fois elle n'avait soupçonné que l'apparence orgueilleuse et dédaigneuse de Darcy n'était qu'une façade pour dissimuler sa réserve. Outre cela, Miss Bingley avait une trop haute opinion d'elle-même pour comprendre que Darcy avait toujours vu en elle ami l'archétype de ce qu'il méprisait par-dessus tout.
Ainsi, il lui était inconcevable qu'un homme qui lui avait paru si intelligent et si semblable à elle puisse tomber amoureux. Même le soir de son mariage, tandis qu'elle était témoin de son bonheur, de son adoration pour sa jeune épouse, et de sa bonne humeur ouvertement affichée, elle n'avait pas su deviner la profondeur des sentiments qui unissaient les jeunes mariés. Aujourd'hui encore, deux mois plus tard, elle croyait toujours qu'il avait été ensorcelé – Dieu sait comment ! – par l'impertinente et inaccomplie Eliza Bennet.
Néanmoins, elle les avait vus si épris l'un de l'autre pendant leurs fiançailles qu'elle n'avait pu s'empêcher d'osciller entre la jalousie et le mépris. Miss Bingley aurait voulu que l'affection de Darcy lui revienne. Aussi ridicule que cela pouvait lui paraître, elle s'en estimait spoliée. Etre témoin de leur bonheur lui avait quelque peu ouvert les yeux et elle avait compris qu'elle éprouvait sans le savoir un sentiment diffus envers Darcy. Elle se demandait aujourd'hui si elle aurait la chance de connaître le bonheur de partager ce sentiment avec un autre homme que lui. Elle aimait en caresser l'idée de temps à autre, avant de se reprendre et de se souvenir que seuls le statut et les revenus de son futur mari seraient à prendre en considération.
« Voici Pemberley ! » s'exclama Mr. Bingley sans savoir qu'il interrompait ainsi le cours des pensées de sa sœur.
Miss Bingley tourna les yeux vers sa belle-sœur qui observait le manoir avec émerveillement.
« Mon Dieu ! C'est superbe ! Elizabeth n'a pas exagéré dans ses descriptions ! » s'exclama Jane.
Quelques instants plus tard, leur voiture s'arrêta devant le perron où les attendaient les Darcy. A peine Jane eût-elle posé le pied à terre en descendant du carrosse assistée par son mari que sa sœur la prit dans ses bras. Elles s'étreignirent avec émotion sous le regard bienveillant de Darcy, Georgiana et Mr. Bingley. Ce dernier ayant aidé sa sœur à descendre de voiture, il serra la main de Darcy et s'inclina devant Georgiana, s'enquérant de leur santé.
« Mr. Darcy, je suis ravie de vous revoir. Merci de votre invitation, dit Miss Bingley en s'inclinant.
- Mais je vous en prie, Miss Bingley. Elizabeth se languissait de revoir sa sœur, répondit Darcy en portant son regard vers les deux jeunes femmes qui s'étreignaient toujours.
- Miss Bingley, j'espère que votre voyage a été agréable ? demanda Georgiana.
- Parfait, Miss Darcy. Comment allez-vous ? répondit Caroline.
- Mr. Bingley, Miss Bingley, pardonnez-moi, je manque à tous mes devoirs ! les interrompit Elizabeth en s'inclinant devant ses invités, sans lâcher le bras de sa sœur. Elles avaient toutes deux les yeux brillants de larmes de joie et les joues rosies de plaisir.
- Mais je vous en prie, Mrs. Darcy. Je ne sais que trop combien Jane et vous vous manquiez ! Je suis ravi de vous revoir. J'espère que vos premières semaines à Pemberley vous ont plu, dit Mr. Bingley tandis que Jane saluait son beau-frère.
- Elles étaient parfaites, Mr. Bingley. Je ne peux rêver plus grand bonheur. Miss Bingley, c'est un plaisir de vous compter parmi nous, dit Elizabeth en s'inclinant devant son invitée.
- Je n'ai pas pu résister. Pemberley est si agréable en cette saison ! Merci de nous accueillir. » dit l'intéressée du bout des lèvres.
Tous se dirigèrent dans le Grand Foyer où Mrs. Reynolds et des serviteurs les attendaient. Elizabeth proposa à ses invités d'aller se rafraîchir dans leurs appartements avant de les rejoindre pour le déjeuner sur la terrasse. Le repas fut délicieux et très animé. Miss Bingley et Georgiana échangèrent des nouvelles de Londres tandis que Darcy et Mr. Bingley s'enquéraient de leurs affaires mutuelles. Quant à Jane et Elizabeth, elles ne se quittèrent pas un instant, parlant sans interruption, et riant à plusieurs reprises, leur bonne humeur finissant par conquérir toute la tablée. A la fin du repas, Miss Bingley se retira dans sa chambre pour se reposer du voyage, suivie par Georgiana qui, éprouvée par la chaleur, préféra se réfugier dans la pénombre de la bibliothèque. Elizabeth proposa alors une promenade à sa sœur et elles s'éclipsèrent bras dessus dessous.
« Darcy, je crois que nous avons été abandonnés ! dit Mr. Bingley avec humour.
- Patience. Quand elles auront épuisé leurs réserves de confidences et de commérages elles reviendront vers nous, plaisanta son ami. Mais quelles sont les nouvelles de Netherfield ?
- Rien de bien nouveau depuis ma dernière lettre. Les propriétaires ont à nouveau refusé de vendre.
- Elizabeth me l'a appris. J'espère que Jane et vous n'êtes pas trop déçus.
- Pour être tout à franc, pas vraiment. Je m'y plais beaucoup mais je crois que Jane préférerait venir s'installer ici à terme.
- J'ai contacté les propriétaires des domaines dont je vous ai parlé. Ils sont disposés à vous les faire visiter durant votre séjour.
- Jane sera ravie. »
Pendant ce temps, Elizabeth conduisait sa sœur au belvédère érigé non loin de la serre. Elle avait demandé à Mrs. Reynolds d'y faire servir le thé vers le milieu de l'après-midi. Tout au long du chemin, leurs confidences allèrent bon train, comme le soupçonnaient leurs maris.
« Jane, tu m'as tellement manqué ! Nous avons tant à nous dire ! Alors, es-tu heureuse, ma chère sœur ? Tu es radieuse en tout cas. Je t'en prie, dis-moi que Mr. Bingley et toi êtes aussi heureux que William et moi le sommes !
- Comme je te l'ai dit dans mes lettres, je suis comblée. Charles est un mari attentionné, et il met tout en œuvre pour me rendre heureuse. Nous nous entendons à merveille. Mais tu sais bien que ce n'est pas dans ma nature de m'enthousiasmer comme tu le fais souvent. Tu as toujours été plus passionnée et vive que moi. Charles me ressemble : notre bonheur est paisible. Nous en savourons chaque instant.
- Comment cela se passe avec Maman ? Dis-moi la vérité, Jane ! » dit Elizabeth en souriant malicieusement.
Jane essaya de détourner le regard, gênée, ce qui fit éclater de rire sa sœur.
« Ton silence est des plus éloquents ! Est-ce si terrible ?
- Lizzie, tu connais Maman. Elle aime donner son avis sur tout. Et…
- Et elle ne comprend pas que ce n'est plus sa place de te conseiller dans tes décisions à moins que tu ne lui demandes ?
- Oui. Mais s'il n'y avait que moi ! Elle s'occupe toujours de Charles et je ne sais plus quoi essayer pour lui faire comprendre qu'elle est trop…
- Flatteuse et obséquieuse ? demanda Elizabeth en haussant les sourcils.
- Obséquieuse est un peu fort mais…
- Mais elle n'a pas changé d'attitude envers Mr. Bingley depuis vos fiançailles ?
- Pas vraiment. Elle fait toujours des remarques sur sa richesse et pour tout t'avouer cela me gêne, Lizzie. Je ne sais pas si tu as éprouvé la même chose durant les premières semaines de ton mariage, mais j'ai eu du mal à m'habituer à ma nouvelle situation. Charles a tout fait pour me faciliter les choses, mais Maman me rappelle sans cesse à quel point mon mariage a tout changé, à quel point je suis chanceuse d'avoir épousé un aussi bon parti…
- J'ai ressenti la même chose, rassure-toi. Même si je commence à me sentir chez moi ici, j'ai toujours du mal à considérer Pemberley comme ma maison. Et William a beau me reprendre très souvent, je ne considère pas que ce qui lui appartient m'appartient aussi. J'évite généralement d'aborder ce sujet ou tout ce qui pourrait s'en approcher. Mais il commence à bien me connaître et il comprend que j'ai besoin de temps pour me faire à cette idée. Je suis persuadée que Mr. Bingley agit de même envers toi ?
- Bien sûr ! Il ne veut pas me mettre mal à l'aise. Mais il n'a pas la même vision de l'argent que moi. Je suis toujours d'une nature très économe alors que nombre de ses dépenses me paraissent superflues.
- Alors qu'elles sont inhérentes à sa situation. Je vois les choses de la même façon que toi. Je suppose que c'est l'histoire de quelques mois avant que nous nous habituions.
- Sans doute. »
Elles se turent quelques instants et arrivèrent au belvédère. Elles s'installèrent confortablement et Elizabeth servit une tasse de thé à sa sœur.
« William le fait venir d'Inde. Il est au jasmin, c'est délicieux ! précisa-t-elle.
- Il semble aux petits soins pour Miss Darcy et toi, dit Jane.
- Tu n'imagines pas à quel point. Même pendant nos fiançailles je ne soupçonnais pas toute l'ampleur de sa générosité envers son entourage. Il semble penser à tout, à chaque instant. Georgiana et moi sommes vraiment chanceuses.
- Et avec Pemberley, comment cela se passe-t-il ? Tu disais dans tes lettres que tu commences à te sentir plus à l'aise avec son intendance.
- Oui, Mrs. Reynolds, que tu as rencontrée tout à l'heure, et William m'aident beaucoup. Ils m'expliquent au fur et à mesure. C'est très intéressant, et je pense que d'ici quelques mois je serais plus autonome pour m'en occuper.
- En tout cas c'est magnifique. Majestueux et paisible à la fois. Ce doit être si agréable de vivre ici.
- Oui. Pour la première fois de mon existence je me sens vraiment chez moi. Te rappelles-tu l'une de nos conversations quand nous dormions encore ensemble ? Je t'avais confié que même si j'aimais profondément Longbourn je sentais au fond de moi que ce n'était pas vraiment mon chez-moi. Sans doute parce que je suis une fille et que j'étais destinée à quitter la maison de mon enfance le jour de mon mariage…
- Sans doute aussi parce que Maman nous rappelait chaque jour que si Papa venait à nous quitter nous devrions trouver un autre endroit où vivre, dit Jane songeusement.
- Aussi ! dit Elizabeth en souriant. Pauvre Papa… Il me manque terriblement.
- C'est réciproque. Il parle rarement de toi mais quand il le fait… Sa voix est pleine d'émotion, c'est palpable. Oh, Lizzie, je culpabilise tellement à l'idée de le quitter pour venir m'installer près de toi !
- Tu n'as pas à t'en vouloir, Jane. Mr. Bingley n'est pas du Hertfordshire, Papa s'attendait à ce qu'il déménage un jour ou l'autre. Et puis ce qui lui importe le plus c'est que tu sois heureuse. Et c'est le cas avec Mr. Bingley.
- Bien sûr. Mais déjà qu'il est séparé de toi… Je crains qu'il ne devienne fou à force de vivre avec Maman, Mary et Kitty.
- C'est un risque à courir, dit Elizabeth en riant. Tel que je le connais il doit passer ses journées dans son bureau à se boucher les oreilles ! »
Les deux sœurs éclatèrent de rire à cette vision.
« Avez-vous réfléchi, Mr. Bingley et toi, sur votre installation dans le Derbyshire ?
- Oui, nous sommes pratiquement certains de venir vivre ici. Je suppose que visiter les domaines auxquels Mr. Darcy a pensé sera décisif.
- Je suis égoïste de penser cela, mais je suis si heureuse à l'idée d'habiter près de toi ! Nous pourrons nous voir si souvent, ce sera merveilleux ! »
Les deux sœurs passèrent un après-midi délicieux, heureuses de constater que leur complicité était plus forte que jamais. Elles renouèrent avec leurs confidences, leurs fous-rires, leur tendresse et leurs conseils mutuels. Lorsqu'elles revinrent à Pemberley, elles constatèrent que leurs maris étaient partis faire du cheval et elles montèrent se préparer pour le dîner.
Une heure plus tard, Darcy congédiait Samuel et il rejoignait Elizabeth dans leur salon privé attenant à leur chambre. Elle était plongée dans un livre en attendant son mari pour descendre retrouver leurs hôtes. Elle leva les yeux en l'entendant entrer et lui sourit tandis qu'il la rejoignait, prenant la main qu'elle lui tendait. Il s'agenouilla près d'elle et l'embrassa.
« J'imagine que tu as passé une bonne journée ? demanda-t-il malicieusement.
- Merveilleuse ! Je suis si heureuse de voir Jane. Mr. Bingley et elle semblent si heureux !
- Effectivement. En discutant avec lui cet après-midi j'ai moi aussi eu l'occasion de me rendre compte qu'il est encore sur son petit nuage.
- As-tu passé un bon après-midi ?
- Excellent. Nous sommes allés faire du cheval jusqu'à Matlock.
- A-t-il parlé de visiter les domaines auxquels tu as pensé ?
- Oui, il projette même de commencer dès demain si le temps le permet. Néanmoins…
- Oui ?
- Il est encore un peu hésitant.
- Vraiment ? A quel sujet ?
- Il semble ne pas être tout à fait sûr que Jane veuille déménager. Elle ne lui en a pas parlé clairement.
- A-t-il peur que mes parents ne lui manquent ?
- Entre autres. Qu'en penses-tu ? Tu connais Jane mieux que Bingley lui-même.
- Il s'inquiète sans raison à mon avis.
- Tu ne crains pas qu'elle puisse regretter de s'éloigner du Hertfordshire et de Netherfield ?
- Elle n'est pas plus attachée à Netherfield qu'à Longbourn. Quant à s'éloigner de mes parents… Je crois que ce n'est pas plus mal. Jane nierait si tu lui demandais, mais elle est lasse de l'attitude de ma mère envers Mr. Bingley. Tu en as toi-même fait les frais pendant nos fiançailles. Elle continue à se conduire de la même façon avec lui. A chaque fois qu'il contacte les propriétaires de Netherfield pour leur demander s'ils n'ont pas changé d'avis au sujet de la vente, Jane prie intérieurement pour qu'ils refusent. Elle me l'a souvent dit dans ses lettres et me l'a répété cet après-midi encore ! Bien sûr elle a rougi, s'est mordu la lèvre et m'a supplié de ne pas répéter à âme qui vive sa « méchanceté » et son « égoïsme ». Mais n'en dis rien à Mr. Bingley. Arrange-toi pour lui faire comprendre de manière implicite, dit-elle avant de l'embrasser.
- Je serai une tombe, dit-il en souriant. Il ne me reste plus qu'à rassurer Bingley. Car je suppose que tu préfères qu'ils s'installent dans le voisinage le plus rapidement possible ?
- Ce n'est pas à moi de décider. Il faut qu'ils prennent leur temps pour trouver ce qui leur convient le mieux. Mais je te fais confiance pour les conseiller et continuer de leur vanter les mérites du Derbyshire. »
Sur ces mots, ils descendirent dîner. Ils retrouvèrent Jane et Georgiana en train de faire plus ample connaissance. Depuis les fiançailles de son frère, Georgiana avait souvent entendu parler de l'aînée des Bennet. Elizabeth évoquait fréquemment sa sœur et en apprenant que la jeune Mrs. Bingley allait sans doute bientôt s'installer dans le voisinage, Georgiana s'était montrée de plus en plus curieuse au sujet de sa nouvelle belle-sœur. Elle découvrait ce soir-là que Jane était semblable en tous points à la description qu'Elizabeth en avait faite.
Le repas et la soirée qui suivirent furent très plaisants. Miss Bingley et Georgiana reprirent leurs discussions habituelles, Caroline insistant pour voir les derniers croquis de la jeune fille. Mais elle n'était guère concentrée. Toute son attention ou presque se portait sur les Darcy. Elle avait cessé de compter le nombre de regards amoureux et de gestes tendres qu'ils avaient échangés discrètement au cours de la soirée. Toutes ses tentatives pour mettre Elizabeth mal à l'aise avaient échoué et elle devait admettre que la jeune femme se comportait à la perfection et avait embrassé ses responsabilités de Maîtresse de Pemberley sans difficulté. Elle profita de la discussion de Darcy et Mr. Bingley au sujet d'Ellsworth Hall, le domaine qu'ils comptaient visiter le lendemain, pour prendre la parole.
« Charles, envisagez-vous sérieusement de vous installer dans la région ? demanda-t-elle.
- Jane et moi y réfléchissons depuis nos fiançailles, vous le savez bien, Caroline.
- C'est une excellente idée. J'ai toujours adoré cette région ! dit-elle en souriant à Mr. Darcy qui ne la vit pas car il murmurait quelque chose à l'oreille d'Elizabeth, faisant rire cette dernière.
- Jane, ma chère, votre famille ne vous manquera-t-elle pas si vous quittez le Hertfordshire ? demanda Miss Bingley.
- Si, bien sûr. Mais je suis heureuse du moment que je suis avec Charles. Et si déménager me permet de me rapprocher d'Elizabeth alors je serai doublement satisfaite.
- Ce doit être si dur de se séparer de sa famille néanmoins. A ce sujet, cela fait longtemps que je ne vous ai pas entendue parler de votre plus jeune sœur, Jane. N'avez-vous donc plus de nouvelles d'elle ?
- Elle n'écrit pas beaucoup, intervint Elizabeth.
- Elle doit être trop occupée à tenir sa maison je suppose. J'espère néanmoins qu'elle et Mr. Wickham vont bien. »
Georgiana faillit laisser tomber sa tasse. Darcy était furieux, et voyant son regard, Miss Bingley détourna le sien, comprenant qu'elle avait commis un impair, sans néanmoins comprendre comment la seule mention de leur beau-frère avait pu les courroucer à ce point.
« D'après le peu que je sais, ils vont bien, Miss Bingley, dit Elizabeth. Je vous sais gré de vous soucier de la santé de ma sœur. Mais après tout, elle est votre sœur aussi désormais. Donc je suppose qu'il est tout naturel que vous vous préoccupiez de leur devenir. »
A ces mots, Miss Bingley pâlit et se retint de se mordre la lèvre. Percevant la gêne de Georgiana et la colère de Darcy, Jane s'efforça de détourner la conversation.
« Lizzie, tu m'avais parlé de travaux de décoration ?
- C'est exact. Ils devraient bientôt être terminés. Nous avons hâte de voir le résultat. Georgiana m'a aidée à choisir les couleurs et je suis persuadée que ce sera ravissant, n'est-ce pas, Georgiana ? demanda-t-elle en se tournant vers la jeune fille.
- Je l'espère. Elizabeth et moi avons la chance d'avoir les mêmes goûts, répondit Georgiana en tentant de ne rien laisser paraître de son trouble.
- Mrs. Darcy, je suis surprise de constater que vous n'avez apporté aucun autre changement de décoration, dit Miss Bingley.
- Je n'en voyais pas l'utilité. Hormis mon salon privé et le boudoir, que je compte transformer en bureau, qui n'avaient pas servi depuis longtemps, tout est parfait.
- Vous n'avez pas été tentée d'apporter une touche plus féminine dont Pemberley manquait depuis plusieurs années ?
- Vous vous méprenez, Miss Bingley. Mon mari s'est parfaitement bien occupé de Pemberley pendant des années, sans compter qu'il était assisté par un personnel très compétent. J'ai surtout employé mon temps à essayer de comprendre comment le domaine est organisé pour pouvoir m'en occuper à mon tour.
- Elizabeth est bien trop modeste, intervint Darcy. Elle s'en sort à merveille et assume déjà une bonne partie des devoirs de Mrs. Reynolds.
- Je suis impressionnée, persifla Miss Bingley. J'imagine néanmoins que la décoration de vos appartements vous a pris beaucoup de temps.
- Très peu. Je m'en suis remise à plus compétent que moi, et j'avais des préoccupations plus importantes.
- Je suis persuadée que les précédentes Maîtresses de Pemberley avaient un goût impeccable mais les modes et les styles changent. Vous devez sûrement vouloir arranger nombre de pièces selon votre propre goût et apporter les améliorations nécessaires. Après tout, avoir un intérieur élégant et à la mode fait partie des devoirs d'une femme de la haute société, ne vous a-t-on jamais dit cela, Mrs. Darcy ? »
Darcy se crispa et était sur le point de répliquer vertement mais Elizabeth le devança.
« Les modes et les styles sont éphémères, Miss Bingley, tandis que l'élégance et le raffinement sont intemporels. Pemberley n'en manque pas, comme vous pouvez le constater. Moderniser en vue d'un plus grand confort est légitime, mais apporter des changements constants dans l'unique but de rester à la mode est superficiel. »
Il fallut à Darcy toute sa maîtrise de lui pour dissimuler son sourire. Miss Bingley était totalement désarçonnée. Elle se rendit compte qu'elle venait d'être insultée implicitement et très finement mais ne sut pas comment répondre. Elle préféra se tourner à nouveau vers Georgiana, laissant les deux couples de jeunes mariés à leurs projets de déménagement.
Les jours qui suivirent réservèrent nombre d'heureuses surprises aux Bingley. Darcy leur fit visiter les domaines qui étaient en vente dans le voisinage et ils tombèrent sous le charme de deux d'entre eux. Ellsworth Hall leur semblait parfait en tous points. Il ressemblait beaucoup à Netherfield Park bien qu'un peu plus petit. Mr. Bingley, Jane et Darcy revinrent donc à Pemberley de fort bonne humeur le jour où ils étaient allés le visiter, dix jours après l'arrivée des Bingley.
Darcy s'enquit de son épouse auprès de Mrs. Reynolds qui lui apprit qu'elle revenait tout juste de la serre et se trouvait à présent sur la terrasse. Alors qu'il s'apprêtait à rejoindre Elizabeth, Darcy croisa Miss Bingley qu'il croisa dans l'un des couloirs. Elle lui demanda comment s'était déroulée la visite et il lui raconta brièvement. Il l'informa que son frère et sa belle-sœur prenaient le thé dans le salon de musique et qu'ils seraient tout disposés à lui faire part de leurs impressions. Puis il prit congé. Miss Bingley se dirigea vers le salon de musique pour rejoindre son frère mais s'arrêta devant la porte-fenêtre qui menait à la terrasse et observa discrètement les retrouvailles des jeunes mariés, presque assez proche pour entendre leur discussion.
Darcy parcourut les derniers mètres qui le séparaient d'Elizabeth sans pouvoir se retenir de sourire. Elle lui tournait le dos, toute occupée à composer les bouquets qu'elle comptait faire installer dans les chambres de leurs invités. Vêtue d'une robe de mousseline rose foncé, ses cheveux retenus par un simple ruban, elle était charmante, et il ne put résister au plaisir de poser ses mains autour de sa taille avant de déposer un baiser dans son cou, la faisant sursauter.
« William ! Oh mon Dieu c'est toi… Tu m'as fait peur ! dit-elle en riant avant de passer ses bras autour de son cou.
- Qui d'autre à part moi vous embrasse de la sorte, Mrs. Darcy ? demanda-t-il, faussement suspicieux.
- Seriez-vous jaloux, Mr. Darcy ?
- Terriblement, dit-il avant de capturer ses lèvres.
- Personne, rassure-toi… dit-elle en se blottissant dans ses bras. Vous êtes donc rentrés…
- Oui. Ellsworth leur a beaucoup plu, comme je le prévoyais.
- Vraiment ? Il faudra que j'aille le visiter alors… Ils ne l'ont pas trouvé trop petit ?
- Un peu, mais l'architecture et le parc les ont séduits. Et la demeure est plus chaleureuse et conviviale que Netherfield donc je pense qu'ils pourraient s'y plaire. Ils ont prévu d'y retourner demain. Le propriétaire souhaite les inviter à déjeuner et leur faire visiter une nouvelle fois.
- N'y retournes-tu pas avec eux ?
- Non, il vaut mieux les laisser réfléchir entre eux. Et cela me permettra de passer tout un après-midi dans la solitude la plus complète avec toi, mon ange. Ce sera l'opportunité pour moi de te dire des milliers de fois combien je t'aime.
- Sais-tu que les actes sont parfois plus éloquents que les paroles? dit Elizabeth en haussant les sourcils malicieusement.
- Chipie ! dit Darcy en éclatant de rire et en la serrant contre lui. Où est donc passée la jeune fille innocente que j'ai rencontrée ?
- Elle t'a épousé, mon amour… Je crains que cela ne l'ait perdue pour toujours !
- Heureusement… J'aurais dépéri sans elle pour illuminer mes journées.
- Et tes nuits, dit-elle, charmeuse.
- Je vous aime, Mrs. Darcy… Je te l'ai déjà dit, non ?
- Des centaines de fois… Mais tu peux continuer à le répéter, je ne me lasse pas de l'entendre ! »
Elle l'embrassa tendrement et tous deux oublièrent alors le reste du monde.
Miss Bingley avait assisté à toute la scène, luttant pour retenir le tremblement qu'elle sentait naître en elle. Elle fit demi-tour et se rendit dans sa chambre aussi rapidement qu'elle le put. Elle s'y enferma à double tour et s'appuya dos à la porte, paralysée. Jamais au cours de sa vie elle n'avait surpris pareille scène. Avec un pincement au cœur elle se rendit compte que c'était de l'amour. Cette émotion éphémère et illusoire si souvent croisée au détour des romans et des poèmes mais jamais dans la réalité.
Submergée par ses propres émotions Caroline Bingley ne savait plus quoi penser. Sa colère et sa jalousie à l'idée d'avoir perdu Mr. Darcy pour toujours étaient encore présentes, la rancœur et le ressentiment qu'elle éprouvait à l'idée qu'une ambitieuse de rang inférieur comme Eliza Bennet ait réussi à devenir la Maîtresse de Pemberley demeuraient. Mais elle ne pouvait plus nier l'amour qui les liait. Elle revit leur attitude, leurs regards, leurs gestes, et ne put s'empêcher de leur envier une telle plénitude.
Elle fut tentée un instant d'aller retrouver Mr. Bingley et lui demander si elle pouvait rejoindre les Hurst, la perspective de côtoyer les Darcy deux semaines de plus étant insoutenable. Mais elle n'aurait aucune justification à apporter à son brusque changement d'attitude. Même son frère se poserait des questions et elle ne voulait pas éveiller ses soupçons. Il faudrait donc qu'elle se fasse violence.
Durant la semaine qui suivit, Elizabeth fut très occupée, toutes à ses devoirs d'hôtesse, tout en voulant consacrer autant de possible à sa sœur et à Darcy. Il semblait aux deux jeunes femmes que leur lien s'était renforcé depuis leurs mariages. Elles partagèrent nombre de secrets, évoquant des sujets que seules deux sœurs liées par la plus tendre affection pouvaient évoquer sans retenue et sans gêne.
Elizabeth avait présenté Jane à ses nouvelles amies. Elles s'étaient rendu toutes deux à Whitfield où Harriet Vernon les avait accueillies avec sa bonne humeur et sa convivialité habituelles. Jane y avait rencontré nombre des femmes mariées qu'Elizabeth fréquentait et elles s'étaient toutes beaucoup amusées. Mr. Bingley avait plaisanté en disant à Darcy qu'il n'avait désormais plus le choix : son épouse avait été si bien adoptée par le voisinage qu'il allait être obligé de s'installer dans la région. Lorsque Darcy avait répété ses mots à Elizabeth le soir dans leur lit, elle avait esquissé un sourire triomphant, lui avouant qu'elle avait pensé en partie à cela en entraînant Jane dans ses visites chez ses amies.
Elle visita à son tour les deux domaines qui avaient plu à sa sœur et à Mr. Bingley et tout comme eux elle eut un coup de cœur pour Ellsworth Hall. Le domaine ne serait disponible qu'en décembre car le propriétaire avait de nombreuses affaires à régler avant la vente mais Mr. Bingley l'assura que son intérêt pour sa propriété était suffisamment grand pour patienter quelques mois.
Darcy eut lui aussi beaucoup à faire, comme chaque année à cette période et il rentrait généralement juste à temps pour le dîner. Il constata avec un léger pincement au cœur qu'Elizabeth supportait mieux leur séparation que lui. Et de fait, les deux sœurs étaient inséparables. Darcy entendait sans cesse leurs éclats de rire résonner. Mr. Bingley et lui s'étaient trompés en supposant que quelques jours leur suffiraient pour épuiser leurs réserves de commérages et de confidences.
Darcy et Mr. Bingley rentrèrent de leur promenade à cheval vers cinq heures de l'après-midi le jour du dîner avec les Matlock et quelques amis de Darcy. Leurs épouses et leurs sœurs respectives prenaient le thé sur la terrasse. Ils passèrent un moment avec elles puis Darcy s'éclipsa dans la bibliothèque car il avait une lettre urgente à écrire à son homme de loi londonien. Il avait eu connaissance d'un litige avec l'un de ses fournisseurs et Darcy préférait régler le problème lui-même comme il le faisait fréquemment. Il sortit les livres de droit dont il avait besoin et se mit à rédiger sa lettre, espérant terminer le plus tôt possible car il voulait passer quelques minutes avec Elizabeth avant le dîner, ne l'ayant quasiment pas vue de la journée.
C'était compter sans Miss Bingley, qui fit son entrée quelques minutes à peine après que Darcy se soit isolé. Il se leva pour la saluer lorsqu'elle entra dans la pièce. Il peina à dissimuler son mécontentement à l'idée de se retrouver seul avec elle car son attitude Elizabeth et lui l'avait ennuyé au cours des semaines précédentes. Il n'en avait guère discuté avec Elizabeth, mais il savait que son épouse ne pardonnait pas à Miss Bingley l'attitude obséquieuse dont elle continuait à faire preuve envers lui. Elizabeth avait deviné d'emblée la raison pour laquelle Miss Bingley avait tant tenu à séjourner à Pemberley.
La possessivité d'Elizabeth à l'égard de son mari avait souffert en silence les regards insistants que Miss Bingley portait sur eux. Darcy n'avait pas insisté sur le sujet car il avait vu qu'Elizabeth ne l'abordait que péniblement, fait très rare chez elle qui se livrait toujours à lui spontanément et sans retenue. Mais aussi courte soit-elle, cette discussion avait eu le mérite de permettre à Darcy d'ouvrir les yeux sur un fait qu'il ne soupçonnait pas, même s'il doutait encore que Miss Bingley n'ait toujours pas fait le deuil de ses illusions et de ses espoirs le concernant, contrairement aux soupçons d'Elizabeth.
« Mr. Darcy, je me demandais si vous pouviez m'aider. Je cherche un exemplaire de Twelfth Night de Shakespeare. Je le cherchais ce matin mais votre bibliothèque est si impressionnante que je n'ai pas su m'y orienter. » dit soudain Miss Bingley avec affectation.
Darcy devina aussitôt qu'elle cherchait une excuse pour se retrouver en sa présence, car elle n'était pas réputée pour son amour de la littérature. Mais, remplissant ses devoirs d'hôte, il lui indiqua l'étagère des œuvres de Shakespeare.
« Il y en a un exemplaire ici. »
Il alla le chercher lui-même, davantage pour mettre de la distance entre eux que pour lui rendre service. Il sortit l'ouvrage de son rayonnage et se retourna pour le lui tendre et s'aperçut alors qu'elle avait franchi la distance qui les séparait pour venir se placer à quelques centimètres de lui. Il se raidit aussitôt et recula, son corps butant contre l'étagère. Elle se rapprocha encore et prit l'ouvrage, ses doigts effleurant les siens.
« Merci, Mr. Darcy. Vous êtes la gentillesse incarnée. Comment puis-je vous remercier ? »
Darcy se dégagea si brutalement que Miss Bingley en sursauta. Il la gratifia d'un regard glacial. Il s'inclina et s'excusa d'une voix posée mais froide. Il se dirigea vers la terrasse pour y retrouver Elizabeth mais fut désappointée en constatant que son épouse l'avait désertée. Un valet lui apprit que Mrs. Darcy s'était rendue dans ses appartements pour se préparer pour le dîner, et Darcy l'y suivit aussitôt, espérant que la présence de son épouse l'apaiserait, ce qu'elle ne manquait jamais de faire. Il entra dans sa chambre pour la trouver assise à sa coiffeuse en train de choisir ses bijoux. Elle le gratifia du sourire qu'elle ne réservait qu'à lui en le voyant dans le miroir.
« Tu n'es pas encore prêt ? Ils ne devraient pas tarder à arriver, tu sais. » dit-elle sans se retourner.
Sans mot dire, il s'approcha d'elle, lui prit la main pour la faire se lever et la prit dans ses bras, enfouissant son visage dans son cou.
« William ? Qu'y a-t-il ? demanda Elizabeth dans un murmure.
- Rien. Je t'aime. J'avais besoin de t'avoir près de moi. »
Elle se serra davantage contre lui.
« Tu m'as horriblement manqué, dit-elle.
- Vraiment ? Je pensais que la présence de Jane rendait mes absences plus supportables.
- Vous êtes vraiment aveugle, Mr. Darcy. Ne sais-tu pas encore que rien ni personne ne peut te remplacer ? » demanda-t-elle en s'écartant pour le regarder dans les yeux.
Il l'embrassa mais elle le repoussa très vite, l'enjoignant à aller se préparer. Il lui obéit à contrecœur, la perspective de dîner en présence de Miss Bingley étant presque insupportable. Mais il savait qu'Elizabeth avait consacré beaucoup de temps et d'énergie à organiser cette réception, donc il se pressa. Mais sa mauvaise humeur l'emporta sur le reste, son retard pour se préparer ajoutant à son agacement.
Lorsqu'Elizabeth vit son mari entrer dans leur salon privé, elle sentit d'emblée que quelque chose le minait. Elle l'interrogea du regard mais il ne répondit pas. Sans mot dire, elle prit le bras qu'il lui tendait et ils descendirent accueillir leurs invités. Lord et Lady Matlock furent les premiers à arriver avec leurs deux fils : Gerald Fitzwilliam, Vicomte de Vauxhall, leur aîné et héritier, accompagné de son épouse, Priscilla, et le Colonel Fitzwilliam. Puis les Vernon se joignirent à eux.
Le dîner fut presque un succès. Elizabeth tint son rôle d'hôtesse à la perfection et ses convives passèrent une excellente soirée. Néanmoins, quel que soit l'immense plaisir qu'elle éprouvait à être entourée de leurs amis, il n'était pas partagé par Darcy qui, placé non loin de Miss Bingley, ne sut comment répliquer à ses sous-entendus déplacés autrement que par son impassibilité habituelle.
Ignorante des faits de l'après-midi, Elizabeth peina à réprimer sa déception et son irritation en voyant qu'il se conduisait à nouveau d'une manière froide et hautaine envers leurs invités. Son regard était lointain et elle-même ne pouvait le déchiffrer, et il ne répondait que par monosyllabes aux questions qu'on lui posait, alors qu'elle avait pris soin de placer son oncle et Mr. Vernon à ses côtés à table. Cela la blessa profondément et il lui fallut faire appel à toute sa maîtrise d'elle-même pour paraître enjouée. Lorsque les gentlemen se retirèrent dans le salon de billard pour les traditionnels brandy et cigares, Lady Matlock s'approcha discrètement de sa nièce après que celle-ci les ait invitées à se diriger vers le salon de musique où des rafraîchissements allaient bientôt être servis.
« Elizabeth, je ne voudrais pas être indiscrète, mais Fitzwilliam a-t-il des soucis ?
- Vous n'êtes pas indiscrète, Tante Madeline. Mais je suis dans l'ignorance tout comme vous.
- Aurait-il reçu une mauvaise nouvelle ?
- Pas que je sache. Je ne l'ai guère vu aujourd'hui, il avait beaucoup à faire, et semblait un peu préoccupé lorsqu'il m'a rejointe tout à l'heure, mais il ne m'a rien dit.
- Ne vous inquiétez pas, je suis sûre qu'il y a une explication. Je connais Fitzwilliam. Il n'agirait pas de la sorte sans raison.
- Croyez-vous que j'aie dit ou fait quelque chose qui lui a déplu ?
- Pendant le dîner ? Non, Elizabeth, il était déjà ainsi avant que nous arrivions. Parlez-lui, je suis sûre qu'il vous expliquera tout. En attendant, ne laissez pas cela gâcher votre soirée. Nous passons tous un moment délicieux, avec ou sans Fitzwilliam. Les hommes de notre famille n'ont pas toujours un caractère commode, il faut apprendre à composer avec ces aléas. » dit Lady Matlock avec un sourire de connivence.
Quelque peu rassurée, Elizabeth suivit les conseils de sa tante et parvint à passer une heure agréable en présence de Jane et de ses amies. Mais le retour de leurs maris lui fit comprendre que le comportement de Darcy n'avait pas changé, et ce malgré les efforts conjugués de Mr. Bingley et du Colonel Fitzwilliam pour le dérider.
Lorsque leurs invités se retirèrent vers minuit, Elizabeth était furieuse, et une fois revenue dans l'intimité de ses appartements, elle ne put s'empêcher de laisser libre cours à sa colère. Elle congédia Emma dès que celle-ci eut terminé de l'aider à se préparer pour la nuit avant de se mettre au lit. Elle reprit son livre et l'ouvrit, sans parvenir pour autant à retenir le moindre mot de ce qu'elle lisait. Lorsque Darcy entra dans la pièce, elle le regarda dans les yeux, l'air interrogateur.
« Qu'y a-t-il ? demanda-t-il.
- Quelle ironie que ce soit toi qui poses la question, dit Elizabeth tandis que son mari la rejoignait dans le lit.
- Comment cela ?
- N'étais-tu pas heureux de recevoir nos proches ?
- Bien sûr que si.
- Dans ce cas peux-tu m'expliquer pourquoi tu t'es comporté de la sorte ?
- Je ne te comprends pas, Elizabeth, dit-il d'un ton las.
- Tu as été froid, hautain… Je ne t'avais pas vu ainsi depuis des mois !
- N'exagère pas.
- Je n'exagère pas. Tout le monde s'en est rendu compte.
- Je suis désolé, dans ce cas.
- Je veux juste comprendre. Il me semble que j'ai le droit à une explication, ne crois-tu pas ?
- Il n'y a rien à comprendre.
- Tu ne veux même pas m'expliquer pourquoi tu n'as pas dit un mot de la soirée alors que tu étais entouré des gens que tu apprécies ? Nous avions choisi la liste des invités ensemble, je te rappelle, je pensais que tu serais ravi de les recevoir.
- Je l'étais.
- Oh tu as donc décidé de rester impassible et silencieux en compagnie de tes proches désormais ? Cela donne à réfléchir ! J'en déduis que je dois m'estimer très chanceuse que tu sois si démonstratif envers moi, dit-elle avec sarcasme.
- Je n'ai pas à me justifier.
- Donc tu estimes normal d'être aussi impoli avec tes invités ?
- Je n'ai pas été impoli.
- A mes yeux, répondre par monosyllabes et être aussi froid avec ses propres invités est la pire impolitesse qui soit. Mais si tu envisages de te conduire ainsi dorénavant, préviens-moi dès aujourd'hui, et nous cesserons de recevoir. Cela m'évitera de gaspiller mon temps et mon énergie à essayer de te faire plaisir.
- Elizabeth, cela devient ridicule. Je suis fatigué, j'ai eu une dure journée. Tu fais toute une histoire pour rien, je t'assure.
- Je te connais, William ! Et je sais que tu n'aurais pas agi ainsi sans une bonne raison. Je veux juste savoir laquelle.
- Je n'en ai pas. J'étais fatigué, tout simplement.
- Les mensonges à présent. Bravo, Mr. Darcy, vous vous surpassez ce soir ! Je ne pensais vraiment pas que tu me mentirais un jour.
- Elizabeth, cela suffit maintenant, je t'ai dit… »
Il s'interrompit en voyant qu'elle se levait.
« Que fais-tu ?
- Effectivement, cela suffit ! »
Il se leva à son tour et la prit par le bras.
« Cela devient grotesque, Elizabeth, vraiment, dit-il froidement.
- A qui la faute ?
- J'agis comme bon me semble, tu n'as pas à me juger et encore moins à me critiquer.
- Je vois. S'il faut que je m'abstienne de commenter ce qui vient de se passer, alors je me tairai. Mais tu ne m'empêcheras pas de penser que ton attitude de ce soir était inqualifiable. »
A ces mots, elle tourna les talons.
« Où vas-tu ?
- Dormir dans ma chambre ! » dit-elle en ouvrant la porte de la chambre de Lady Anne.
Ce ne fut que lorsqu'il entendit la porte claquer derrière elle que son mari réalisa qu'ils venaient d'avoir la première dispute de leur mariage.
