J'ai laissé faire et voilà ce qui est advenu...
L'instant musical, comme dit Maloriel, et qui donne son titre au chapitre, est inclus dans le texte.
Je sais où vont mes personnages mais j'attaque clairement la partie qui me fait mal. Aussi évident que ça paraisse... Hawke, c'est moi, et Anders a beaucoup à voir avec l'homme que j'aime. C'est aussi étrange que salvateur de livrer nos défauts.
Ce que la Grande Enchanteresse venait de leur avouer était si énorme, si invraisemblable, qu'Anders en était resté pétrifié.
Ils se trouvaient dans les appartements de Fiona, en compagnie d'Eltan, et des cinq mages rebelles qu'Anders avait désignés comme ses lieutenants. Tous accusaient le coup. « La révolte était donc inutile... » Cette phrase, qu'Anton avait prononcée dans un soupir brisé, agit sur lui comme une gifle. Il gronda plus qu'il ne parla. « Inutile ? » Les jeunes se recroquevillèrent un peu plus sur leurs sièges, à l'exception d'Eltan, qui l'observait comme à son habitude avec défi. « Les nôtres sont morts par centaines. La Chantrie le savait. Elle possédait le remède mais n'a pas levé le petit doigt pour nous aider. Et vous trouvez la révolte inutile ?
- Je voulais dire que ce bain de sang aurait pu être évité… Si la Chantrie était intervenue.
- Mais elle ne l'a pas fait, et récolte désormais les fruits de sa lâcheté, intervint fermement Fiona. Anders a raison. Il avait raison depuis le début, même s'il l'ignorait. Cette nouvelle donnée nous place en position de force, parce qu'elle légitime notre combat. La Divine elle-même ne pourra pas l'ignorer. Nous allons invoquer un Conclave. Et cette fois, les mages voteront pour la dissolution des Cercles. »
À l'issue de la réunion, Anders descendit s'enfermer dans sa chambre, animé d'un tel sentiment de colère qu'il lui semblait que Justice allait perforer sa cage thoracique, amulette ou non. Il croisa Merrill. Et pour la première fois, l'envie de déchaîner le Sang contre ses ennemis le percuta de plein fouet. Sa rage exigeait le pouvoir. Il le désira si vivement, si complètement, qu'il faillit être subjugué par les esprits qui se rassemblaient autour de lui. Il entendait distinctement leurs murmures prometteurs, et une part de lui était toute disposée à les croire. Merrill avait raison : si on possédait suffisamment de force, on pouvait contrôler les démons. C'est de cette manière qu'il soignait. Il pouvait bien canaliser cette puissance dans un but moins noble, mais ô combien plus jouissif.
Et puis cela passa. Il regarda Merrill et ne vit plus qu'une victime. Elle avait confié la réalisation de ses projets aux esprits, et Marëthari était morte. Anders souhaitait plus que tout la destruction de ses ennemis et pour y parvenir, il ne devait compter que sur lui-même.
Il claqua la porte de sa cellule, la verrouilla et s'assit sur le lit. Une immense tristesse et une lassitude sans nom succédaient désormais à sa colère. Il comprit que c'était une bonne chose, car elles traduisaient toutes ces choses qu'il avait enfouies pour survivre. Mais il ne savait plus s'il voulait vivre, aussi il était temps de les affronter pour y voir plus clair.
(*)
Je ne savais pas qu'on pouvait avoir aussi mal, Nath. J'ai toujours laissé ma fureur prendre le dessus. Même avec Karl. Tu n'imagines pas le vide que j'ai ressenti quand j'ai compris qu'on l'avait apaisé. Ils l'ont tué deux fois, tu comprends ? S'ils s'étaient contentés de le poignarder, j'aurais enterré un amant. Mais ce que j'ai achevé ce soir-là dans la Chantrie, ce n'était plus un homme. On ne peut être un homme si on n'éprouve pas d'émotions. On n'est même pas un animal. On est comme la pierre, ou comme les arbres. Karl ne vivait plus que par habitude. Il m'a trahi sans y penser.
Quand tu m'as quitté tout à l'heure, je n'ai pas pu rentrer tout de suite à la Tour. Je me suis enfoncé dans les bois, et je me suis assis au bord de l'eau, là où nous avons fait l'amour – ou plutôt, là où je t'ai fait l'amour, puisque toi tu sembles avoir détesté cette expérience. J'ai pleuré comme je ne l'avais jamais fait. Je ne dis pas cela pour que tu m'absolves, je veux seulement que tu saches que pour moi, ce qu'on avait, c'était vrai. Je croyais que cette image que tu avais de moi, eh bien c'était aussi moi. Et je m'y accrochais de toutes mes forces, parce que c'est ce qui me permettait de ne pas perdre pied. Si toi tu le voyais, alors c'est que je pouvais y parvenir. Je pensais que tu me connaissais mieux que je ne me connaissais moi-même, et ça me rassurait. Il y avait toujours de l'espoir.
Anders lâcha sa plume et se remit à pleurer.
(*)
Durant les jours qui suivirent, il se consacra à la préparation du Conclave. Pas corps et âme, au contraire. La perte de Nathanaël le faisait souffrir si atrocement qu'il ne restait rien d'autre à lui opposer. Il agissait mécaniquement, parce qu'aucune autre émotion ne parvenait à traverser le brouillard dont sa douleur l'entourait. Sans elle, il aurait pu croire qu'on l'avait apaisé.
Au bout de quelques temps cependant, il retrouva un semblant de sérénité à effectuer sa tâche. La diligence enfiévrée des mages fidèles à Fiona lui mettait du baume au cœur. Ils allaient réussir. Anton vint le trouver en fin d'après-midi, alors qu'il se trouvait dans la bibliothèque et faisait semblant de compulser un vieux grimoire (quel grimoire n'était pas « vieux » ? se demandait-il en soupirant). Anton se glissa dans la chaise en face de lui et, la tête baissée, chuchota : « Me permettrez-vous de vous parler ?
- Évidemment. Retrouve-moi ce soir, dans ma cellule. »
Ce n'était pas une bonne solution, mais aucune ne l'était. Les Templiers les surveillaient de près. Depuis Kirkwall, et même si Orlaïs vouait plus de respect à ses mages qu'aucune autre nation, la Chantrie et ses sbires se montraient paranoïaques. Pour le coup, ils avaient raison. Anders comptait toutefois sur sa propre capacité à protéger son jeune apprenti. Et s'ils faisaient preuve de discrétion, rien n'arriverait.
Anton se coula dans sa chambre à l'heure dite, parfaitement silencieux. Il s'annonça dans un murmure à peine audible. Anders l'attendait, assis à son bureau, dans le noir. D'un geste, il imposa sur la pièce un sort de silence. Puis il monta sur une chaise pour fixer sa couette contre le chambranle de la porte, de manière à ce qu'aucune lumière ne puisse filtrer. Enfin, il alluma. Anton s'était assis sur le lit et l'observait timidement. « Que voulais-tu me dire ?
- Eh bien, je… Je me sens mal à propos de la dernière fois. Quand j'ai dit que nos sacrifices… vos sacrifices, avaient été inutiles. J'étais estomaqué, et je n'ai pas su trouver mes mots.
- Ce n'est pas grave. Je comprends, répondit Anders, surpris de sa propre magnanimité. Le silence de Justice lui révélait des parts de lui qu'il avait oubliées.
- Si, c'est grave. C'est vous qui m'avez donné envie de me battre. Quand vous avez tué la Grande Prêtresse, j'ai ressenti… De l'exaltation. Ce n'est pas pour Fiona que je me bats. Ni même pour les mages, en un sens. C'est pour vous.
- Pour moi ? hoqueta Anders, stupéfait.
- Oui, et c'est pour ça que je regrette tant ce que je vous ai dit tantôt.
- Je ne sais pas quoi dire. »
Anders était rarement à cours de répliques, mais là, il était scié. C'était la première fois de sa vie que quelqu'un approuvait ses choix. Anton ne se contentait de suivre les ordres – ce dont il aurait pu se douter, vu la nature desdits ordres. Il y souscrivait. Anders pensa à Hawke, et la faille dans son ventre se rouvrit.
« Anders ? Est-ce que vous allez bien ? Non, excusez-moi, ma question était stupide. Je vais m'en aller, je ne veux pas vous déranger plus longtemps.
- Arrête de débiter chacune de tes phrases comme si je risquais de te frapper. Je ne veux pas que tu partes, répondit-il en essuyant ses larmes. Je pensais juste à… autre chose. »
Anton était perché sur le matelas, les mains posées à côté de lui comme s'il était prêt à se lever. Il n'avait que quelques années de moins qu'Anders, mais paraissait beaucoup plus jeune. Il n'avait jamais quitté le Cercle. « Est-ce que je te plais ? » s'entendit prononcer Anders avec horreur. L'expression d'Anton confirma son saisissement. « Euh… Oui, plutôt, répondit le jeune mage, l'air inquiet.
- Tu coucherais avec moi ?
- Si vous voulez, oui.
- Alors fais-le, et je t'en supplie, cesse de me vouvoyer. »
Anders s'était attendu à se sentir le dernier des minables. Il avait prévu de laisser Anton tout faire, et de se vautrer dans le dégoût de lui-même. Au lieu de ça, le jeune homme s'avéra un amant expérimenté. Et à aucun moment, il ne lui permit de s'abandonner d'une façon qui lui aurait permis d'abuser de lui. Anders se surprit à se faire l'écho des caresses qu'il recevait. Il se surprit à revivre. Et tandis qu'Anton le pilonnait, il redécouvrit le plaisir du sexe sans amour. Avec Hawke, chaque geste était devenu chargé de sens. Avec Anton, il se contentait de chercher ce qui lui plairait. Il avait cru profiter de la naïveté de son amant, mais celui-ci, une fois le feu vert donné, s'était révélé confiant et adroit. Ils s'endormirent côte à côte.
Le lendemain matin, le jeune mage était tout de même un peu affolé : « Il est tard ! Les Templiers vont nous attendre !
- S'ils se doutaient de quoi que ce soit, nous serions déjà en prison. Tu es si pressé de me quitter ? »
Anton lui adressa un regard amusé et, encore une fois, bien plus mûr que son attitude ne le laissait supposer. « Non. Et j'ai confiance en toi. » Le regard d'Anders se voila. « Je le pense, Anders. Je sais que ce n'était que pour une nuit et honnêtement, je ne m'y attendais pas du tout. C'était génial. Je me sens honoré d'avoir partagé ton lit, parce que je t'admire et te respecte. Je ferai ce que tu me demanderas, et je n'attends rien de plus.
- Ça paraît un peu insensé.
- Mais non. Tu n'as pas l'habitude qu'on soit d'accord avec toi, je me trompe ?
- Non, c'est vrai. »
Anton tint sa promesse. Ils se retrouvèrent souvent et, si le cœur d'Anders ne cessait de saigner, au moins trouva-t-il en son amant la possibilité du réconfort.
(*)
I went looking for blood
And they're giving me bone
And I wanted a map
And I got directions back home
I went looking for knives
And they're giving me blooms
I went looking for knives
And I was looking for you
And I wanted a race
And I got a parade
And they gave me a picture of the mess I'd make
I went looking for knives
And they're giving me blooms
I went looking for knives
And I was looking for you
I was working for dollars
But they're giving me dimes
And I wanted a rush
But they're giving me time
I went looking for knives
And they're giving me blooms
I went looking for knives
And I was looking for you
I went looking for body
And they're giving me thin
I was hoping to sail through
But they're making me swim
I went looking for knives
And they're giving me blooms
I went looking for knives
And I was looking for you
I went looking for waking
And they're giving me dream
And I wanted the night
But they're making me sleep
I went looking for knives
And they're giving me blooms
I went looking for knives
And I was looking for you
I went looking for power
But they're giving me heart
And I wanted an ending
But they're giving me start
I went looking for knives
And they're giving me blooms
I went looking for knives
And I was looking for you
Dyan - Looking For Knives
Clara ouvrit la porte. Hawke se tenait derrière, un peu voûté, les cheveux sales, arborant son petit sourire malicieux. Celui dont on ne savait pas s'il vous était adressé ou s'il le réservait à lui-même.
Elle était assise à califourchon sur ses genoux et ondulait autour de sa bite. Il ne bougeait presque pas, mais la contemplait comme si elle était une sorte de déesse. Elle pencha la tête en arrière et le lacis de ses tatouages avala son visage. Il cambra le bassin involontairement. Elle laissa échapper un court gémissement. Il agrippa ses hanches pour la forcer à accélérer ses allées et venues. Elle sourit et s'arrima à ses cheveux en le regardant dans les yeux. Et elle accéléra.
Toujours nue, elle tétait le goulot de sa bière, étendue sur le canapé, les mollets posés sur les cuisses de Nathanaël. Lui s'était rhabillé. Elle tourna vers lui ses yeux pleins d'azur et d'étoiles, ses yeux d'Elfe dont la pupille dilatée occultait presque complètement les iris dans la pénombre du salon.
Il était arrivé au crépuscule. Ils n'avaient pas parlé. La concomitance de leur désir les avait assez effrayés pour qu'ils s'y livrent. « Qu'est-ce qui s'est passé ? demanda-t-elle. Il haussa les épaules.
- Rien que de très prévisible. Et toi ?
- Dis-moi, éluda-t-elle.
- J'ai réalisé que je n'étais pas honnête. À ton tour.
- Tu ne me donnes pas beaucoup de grain à moudre, mais soit. J'aime toujours Zévran, mais je ne le reconnais pas. J'ai la prétention de croire que je ne me trompe pas. Il se conforme à une vie qui ne lui correspond pas, mais, aussi bien je pense avoir raison, je ne me sens pourtant pas la légitimité de le lui faire remarquer.
Elle expira profondément.
- J'ai rompu avec Anders parce que j'attendais de lui qu'il soit quelqu'un d'autre que lui-même. Pourtant, personne m'a jamais autant manqué.
Clara laissa échapper un rire sans joie.
- Que devient Isabela ? reprit Hawke.
- Elle… Elle « isabele », ça devrait être un verbe. Elle se fait appeler « Amirale ». Et pour ce que j'en sais, elle en a tous les droits. Plusieurs navires écumeurs se sont ralliés à elle.
- Mais elle fait quoi ?
- Elle emmène fugitifs et réfugiés au Riveïn. Et probablement d'autres « marchandises » plus douteuses. Zév' ne va pas rentrer. Tu veux te coucher ?
- Clara, je sais que vous ne vous êtes pas juré fidélité, mais il n'est pas au courant de ma présence et je trouverais très irrespectueux de dormir dans son lit.
- Dormons dans le tien, alors. »
Le cynisme de Clara lui fit mal. Pour autant, il n'avait pas vraiment envie de refuser sa proposition. Il était ivre, fatigué, et malheureux. Ils grimpèrent l'escalier en s'accrochant mine de rien à la rambarde.
(*)
Depuis le départ de la petite bande, Clara se traînait un ennui existentiel qui teintait toutes ses journées de gris. Elle se sentait coupable, parce qu'elle ne savait pas ce qui lui manquait. Aurait-elle voulu retrouver l'inconfort du campement, et l'incertitude des jours précédant l'Enclin ? Sans doute pas. Pourtant, elle se sentait seule, et vide. Elle se faisait l'effet d'être devenue une de ces vieilles rombières désœuvrées qui, parce qu'elles manquent d'imagination, ne parviennent pas à donner un sens à leur vie. Grâce à Zév', elle possédait tout ce qu'on pouvait souhaiter. Elle aimait le luxe dans lequel elle baignait. Mais elle ne parvenait pas à l'habiter. Elle se baignait comme on se noie, elle buvait pour oublier. Elle se trouvait pathétique sans pour autant vouloir mourir, persuadée malgré tout qu'il existait une solution, quelque part. Là-dessus, Hawke s'était pointé. Elle avait compris tout de suite ce qui lui manquait : la passion. L'ivresse d'être en vie s'était dissipée, parce qu'elle ne pouvait la partager. Or, Clara faisait partie de ces gens qui ont désespérément besoin d'une tribu. Pas d'une communauté artificielle liée par des préceptes à la con. Une vraie famille, de celles qu'on se choisit parce que chacun de ses membres regarde dans la même direction, quelles que soient leurs différences.
Quand elle se réveilla à côté de Nathanaël, qui dormait encore, elle ressentit un bonheur naïf et régénérateur. Elle se leva aussitôt. Elle n'avait pas l'intention de mentir à Zévran, même s'il était trop tard pour les aveux.
Il savait déjà. Elle le comprit au sourire adorable qu'il lui adressa, celui qui ne relevait qu'un côté de ses lèvres, celui qu'il ne lui adressait que dans l'intimité. Elle se rappela ses fanfaronnades, au campement de la Garde. Comment il lui avait demandé de mettre fin à sa liaison avec Léliana, sous prétexte que cette dernière ne le supporterait pas. C'était lui que ça vexait, parce que la sœur ne voulait pas de lui. Zévran n'était pas exclusif, mais il n'aimait pas qu'on le mette de côté.
« Donc, le Héraut est de retour ! J'espère qu'il ne vous a pas trop accaparée. J'ai moi aussi des projets pour vous, mon amour.
- Je t'aime, Zév'.
- Mais ?
- Il n'y a pas de « mais ». J'avais envie de lui, et tu n'étais pas là.
- C'est un reproche, donc.
- Non. Et d'ailleurs, tu l'as dragué le premier.
- Mais nous n'avons pas couché ensemble.
- Seulement parce qu'il ne l'a pas voulu.
- Tu marques un point.
Zévran sourit à nouveau. Ce même rictus un peu triste qu'elle ne lui voyait que trop souvent, ces temps-ci.
- Je sens que je ne t'apporte plus autant de bonheur qu'avant, mi amor, et ça me ronge.
Toujours cette foutue franchise.
- Tu me rends toujours heureuse, Zévran. Mais je crains que tu ne le sois pas. Ça peut sembler hypocrite, mais la vérité, c'est que je ne sais pas comment y remédier, et ça me fait me sentir comme une merde.
(*)
Le piège était prêt. Anders ne croyait pas qu'il fonctionnerait. Pour la seconde fois de sa vie, il regardait la mort en face, en se persuadant qu'il n'en avait cure. La vérité, c'est qu'il aurait aimé vivre autre chose. Il aurait voulu que Nathanaël soit à ses côtés, comme il avait fini par croire qu'il le serait. Le trépas qu'il avait envisagé par deux fois déjà, n'avait rien de romantique. Mais en l'absence d'autre cause que celle des mages, la mort ne lui faisait ni chaud ni froid. Il ne la souhaitait pas, mais elle était nécessaire. Ce qui arriverait après lui importait peu, du moment qu'il accomplissait sa part.
Il était retourné auprès du lac. Il avait rôdé autour de l'auberge. La certitude s'était imposée très vite : Nathanaël était parti. Anders s'était mué en bloc de marbre. Nul doute, ni espoir, ne pouvaient franchir ce vide. La grève était devenue un désert où anéantir ses dernières réserves. Il s'y rendait pour consolider l'absence qui le structurait. Il se reconstruisait autour de l'empreinte laissée par Justice, et sur cet abîme dans sa poitrine, pesait l'amulette de la Chantrie Noire offerte par Nathanaël. Il inspirait profondément, et son souffle se perdait dans le néant.
(*)
Le Seigneur-Chercheur Lambert éprouvait un sentiment de colère larvée qui lui pesait depuis quelques temps. Il avait été dupé, mais ne savait pas comment.
Il avait posé sa main sur le pommeau de son épée et écoutait d'une oreille distraite le discours de Justinia. Un mage en particulier retenait son attention.
Il se tenait toujours à la droite de Fiona et s'appuyait sur un bâton de cérémonie dénué du moindre pouvoir – mais symbolique à bien des égards. Lambert avait remarqué qu'un certain nombre de mages, apprentis ou confirmés, arboraient au revers de leur robe un insigne qui reproduisait la forme de ce bâton : une épeire bleue comme le lyrium.
Le mage était arrivé à la tour de Montsimmard moins d'un an auparavant. Compte-tenu de son âge – une trentaine d'années –, Lambert avait jugé cela extrêmement suspect, mais il n'était jamais parvenu à découvrir la moindre preuve contre lui. Le nouvel assistant de Fiona possédait des papiers en règle et tous les témoignages concordaient. Il s'agissait d'un transfuge du Cercle de Férelden. Comme Fiona, il avait appartenu à la Garde des Ombres, qu'il avait rejointe juste avant l'Enclin et dont il avait apparemment été exempté. Lambert ne pouvait se figurer comment, mais le sceau de Weisshaupt en attestait.
À gauche de Fiona, mais un pas en arrière par rapport à l'ancien Garde, une Elfe en armure se fondait dans l'ombre de l'Enchanteresse. Elle aussi conservait en permanence un bâton sur elle, dans un harnais dorsal. Là encore, Lambert n'avait décelé aucune irrégularité. Il s'agissait apparemment de la copie d'un artefact elfique et ne faisait qu'indiquer qu'elle avait été la Première de son clan.
Les deux zélateurs ne se déplaçaient jamais l'un sans l'autre.
Justinia avait achevé son discours. Elle prêchait en faveur de l'Apaisement, mais Lambert peinait à la croire. La Divine avait tenu des propos fort équivoques, ces dernière semaines. Elle semblait croire que s'il courait à main droite, il ne s'apercevrait pas de ce qui arrivait à main gauche.
Fiona prit la parole. Lambert raffermit son attention. Celle-là était dangereuse. Cela faisait longtemps qu'elle militait pour octroyer plus de libertés aux mages. Chaque fois qu'elle était déboutée, elle tirait sa révérence avec des airs de ne pas y toucher. Il connaissait la teneur de sa harangue. Elle variait peu. En revanche, son public semblait de plus en plus réceptif. Pour le Seigneur Chercheur, la cause était entendue : il ne savait pas comment elle s'y prenait, mais elle agissait en sous-main.
Quand vint le moment où elle sollicita un vote, il était prêt. Tirant son épée au clair, il avança parmi la foule massée dans les gradins de l'amphithéâtre. Autour de la rotonde, les Templiers portèrent la main au fourreau. Ni Fiona ni ses affidés n'esquissèrent le moindre geste. « C'est une trahison, ni plus ni moins, entonna-t-il avec l'assurance qui seyait à son rang. Ainsi donc, les mages dénoncent leurs conditions de vie – désastreuses, assurent-ils. Nous devrions en appeler à quelque paysan féreldien pour comparer. Tandis que nos gens peinent à se remettre des conséquences de l'Enclin, eux se goinfrent aux frais des patriotes dans leurs tours d'ivoire.
Des murmures s'élevèrent, qu'il fit taire d'un geste de la main.
- Ce n'est pas leur faute, j'entends bien. Ils sont nés ainsi, et nous nous devons de les protéger. Or, la principale menace qui pèse sur un mage, c'est lui-même. La plupart d'entre vous l'a toujours su. Aussi, je vous le demande : pourquoi maintenant ?
- Seigneur Chercheur. Venez-en au fait ! ordonna Justinia. Quel motif avez-vous d'intervenir ?
- Ce Conclave a été réuni afin de discuter du rite de l'Apaisement. À votre avis, pourquoi l'Enchanteresse cherche-t-elle à détourner l'attention ? Soutiendra-t-elle que cela n'a rien à voir avec le meurtre de Pharamond ? C'est exact. Celui-là même qui investiguait pour votre compte l'aspect… thérapeutique du rituel. »
Il les laissa digérer l'information dans la plus totale confusion. Il regarda Wynne blêmir, ses mains agrippées au rebord de la table. Elle se leva avec une grande dignité, même s'il pouvait la voir trembler. Pâle comme la mort, elle vrilla son regard dans le sien et demanda : « Mais de quoi parlez-vous ?
- L'enquête est en cours. Toutefois, nous pouvons déjà vous informer qu'un couteau couvert de sang a été retrouvé dans la cellule de ce mage », dénonça-t-il. Il se tourna vers l'assemblée. « C'est pourquoi je vous demande, au nom du Créateur, de vous rendre sur le champ. Toute personne qui résistera sera considérée comme complice de meurtre et exécutée. »
Wynne avait chancelé. Pourtant, elle parvint à articuler calmement : « C'est absurde. Rhys n'aurait jamais commis pareil crime. C'est l'un des plus fidèles serviteurs du Cercle. Pharamond et lui étaient amis !
Lambert haussa les épaules.
- Quand on veut assassiner quelqu'un, on a tout intérêt à obtenir sa confiance avant. Cela facilite les choses. Quoi qu'il en soit, je ne fais qu'énoncer un fait : une arme ensanglantée était dissimulée dans son coffre.
- C'est un coup monté ! cria quelqu'un au premier rang, juste à côté de Rhys.
- Vous mentez !
- Allons, allons. Je vous demande de ne pas interférer. La session est levée. Templiers, emmenez le prisonnier.
À ce moment-là, une jeune mage se leva. Elle portait une araignée bleue épinglée sur son sein.
- Mages ! Combien de temps encore allons-nous supporter la justice arbitraire des Templiers ? Allez-vous vraiment les laisser emmener votre frère sans réagir ? »
Un autre mage se leva. Puis un autre. Au bout du compte, quasiment tous les mages présents firent rempart devant leur collègue. Sans bâtons pour canaliser leurs pouvoirs, ils ne représentaient pas une réelle menace, mais ils pouvaient toujours blesser. C'est alors qu'il les vit. Les sectateurs de l'épeire avaient dégainé des baguettes. L'équivalent de couteaux de cuisine face à aux épées des Templiers, mais des armes tout de même.
« Je vous le demande pour la dernière fois. Rendez-vous, et aucun mal ne vous sera fait. Nous ne voulons que la vérité. Pour Pharamond.
Personne ne bougea.
- Très bien. Templiers ? Aux armes ! »
Le Seigneur Chercheur Lambert eut le temps de voir Wynne entamer une incantation. Il nota également que Fiona faisait signe à ses sbires de ne pas attaquer. On évacua Justinia.
Le combat fut bref. Les mages manquaient de coordination et comme ils cherchaient à s'éviter mutuellement, ils manquaient d'occasion d'attaquer. Les Templiers fendaient leurs rangs sans effort, d'autant que des renforts ne cessaient de déferler depuis les portes de l'amphithéâtre. Prévoyant, Lambert avait demandé au sous-capitaine de tenir ses troupes prêtes à intervenir.
Dix minutes plus tard, tous les mages étaient assommés ou enchaînés. Il ordonna qu'on les emprisonne.
