13 Âtrefeu 4€001, 20h
Un grand bruit fit sursauter Orfend sur sa selle. Il tira sur les rênes pour arrêter son cheval qui renâcla et descendit maladroitement, en manquant de se prendre le pied dans son étrier. Il rejoignit le cheval de Mazoga et le fit s'arrêter également pour qu'il cesse de traîner l'orque inconsciente.
Il s'accroupit devant son amie, tituba et dut se retenir à l'étrier pour ne pas chanceler. Il passa sa main valide sur son visage et essuya la sueur qui lui maculait le front. La fièvre allait avoir raison de lui s'il ne rejoignait pas Chorrol au plus vite. Il aurait du engager un mercenaire pour l'accompagner, il avait agi sans réfléchir. Ils étaient en dangers maintenant, tous les deux seuls sur cette route en pente douce qui n'en finissait pas, elle perdue dans les limbes et lui blessé à la limite de la validité.
Il jeta un oeil devant et derrière eux... et ses yeux se fixèrent sur deux silhouettes à cheval, qui s'immobilisèrent.
Le nordique laissa un juron s'échapper, mobilisa toutes ses forces et souleva l'orque d'un seul bras pour la redresser. Il posa le haut de son corps sur son épaule et se leva avec efforts. Le plus dur restait à venir : remettre Mazoga sur son cheval.
Orfend serra les dents et poussa l'orque par le bassin. Un bras passa par dessus, puis la jambe, et enfin il réussit à l'allonger face contre la selle.
Mais alors le cheval noir avança avant qu'il ait pu le retenir par la rêne, étant donné que son bras gauche était emmitoufflé dans un linge et refusait de bouger. Mazoga glissa encore et il s'empressa de la rattrapper avant que sa tête ne heurte le pavé. Le poids de son amie l'entraîna cependant, et il amortit sa chute. Une douleur fulgurante de son bras cassé le fit hurler malgré lui.
"Eh bien... vous auriez besoin d'aide, l'ami ? Vous avez l'air mal en point, et ces chevaux ne sont pas très coopératifs.
Orfend se débattit pour repousser Mazoga. Les deux inconnus l'avaient rejoint et l'observaient. Ils descendirent de leurs montures alors qu'il parvenait à se redresser, mais il n'eut pas l'occasion de prendre sa hache passée aux sangles de sa selle, car son propre cheval bai était parti paître plus loin sur la route.
L'homme qui s'était adressé à lui posa une main sur son épaule.
"Ecoutez, dit-il, vous êtes encore à une heure de route de Chorrol et vous n'avez pas l'air d'être en mesure de vous défendre si quelque chose vous tombait dessus.
Il avait une poigne solide et un ton calme. Orfend ne ressentait aucune agressivité chez lui, mais le nordique savait qu'il n'était effectivement pas en état de se défendre s'ils l'attaquaient.
"Ca va ? Vous devriez peut-être vous asseoir, vous tenez à peine debout. On va vous aider un peu.
Orfend n'arrivait pas à discerner ses traits dans l'obscurité, ni ceux de l'autre personne qui l'accompagnait et était restée en retrait pour retenir les quatre chevaux.
L'homme le poussa légèrement pour l'inviter, ou plutôt l'obliger poliment à s'asseoir au pied d'un arbre. Le nordique se laissa faire, mais chercha le reflet d'une dague à la lueur de la lune sur leurs ceintures au cas où il devrait prendre les deux inconnus par surprise. Ils étaient cependant vêtus de larges manteaux de voyage qui ne laissaient rien paraître.
Ils ramenèrent son cheval bai et remettèrent l'orque inconsciente en selle. Ils passèrent ses bras autour du cou du cheval et lièrent ses poignets ensemble, avec un noeud lâche pour ne pas lui entamer la peau.
"Vous êtes bientôt arrivés au Prieuré de Weynon. Vous avez juste à finir de monter cette pente, c'est au sommet après la ferme abandonnée. On va vous y accompagner, les moines devraient accepter de vous loger au vu de la situation.
- Il faut vraiment que j'aille à Chorrol. C'est urgent, ça ne peut pas attendre, répondit le nordique avec lassitude.
Son interlocuteur se gratta le menton et se tourna vers son compagnon.
- Puisqu'on va à Chorrol, ça ne poserait pas de problème ? Nous n'aurions qu'à nous séparer après avoir passé la porte.
Le deuxième inconnu - probablement une femme, se dit Orfend, vu la minceur de la silhouette - s'approcha et dépassa l'autre pour se planter devant le nordique.
- Jusqu'où allez-vous exactement, à Chorrol ?
C'était en effet une voix de femme. Le ton ferme de quelqu'un qui sait comment gérer n'importe quelle situation, sans appel.
"Ils ne vous laisseront pas entrer dans la ville avec votre cheval. Tout seul, avec votre bras dans cet état, vous ne pourrez pas porter vos sacs et transporter votre collègue. Vous allez encore avoir besoin de notre aide, les gardes trouveront bien une excuse pour se désister.
Orfend poussa un autre soupir las. Elle avait raison.
- Jusqu'au quartier Ouest. Aux cabanes. Après la chapelle, ajouta-t-il.
Les inconnus s'échangèrent un regard rapide, et le plus grand acquiesça.
- Très bien, dit-il, nous allons vous accompagner. Faisons vite à présent, nous avons égorgé un voleur de grand chemin qui avait cru malin de nous menacer, derrière nous après ces ruines de fort, et il se pourrait qu'il n'était pas seul. De plus, j'ai entendu dire qu'un clan de gobelins sévissait pas loin de cette ferme.
Orfend eut un frisson. Il se rappela un instant Bord de l'Eau.
Ils l'aidèrent à se relever et se remettre en selle, et encadrèrent les deux blessés.
Il vit un grand arc sur le flanc gauche du cheval de la femme. Et une queue de félin qui dépassait de sous son manteau - une khajite. L'homme s'en aperçut et se pencha vers lui.
"C'est une archère hors pair.
- Une longue histoire, ajouta-t-elle.
- Elle se débrouille pas mal avec une dague, mais il a fallu que je lui apprenne. Elle n'a jamais voulu se départir de son arc, et en a cassé plus d'un en tapant avec sur ceux qui parvenaient au corps à corps contre elle.
- Toi ? Rit-elle. Tu ne connais rien aux armes.
Il eut lui aussi un léger rire et leva les mains.
- Oui, je te l'accorde. Je n'ai jamais compris pourquoi les gens insistent pour se battre avec un morceau de bois ou d'acier alors que nos poings suffisent.
- Tu n'es qu'un rustre, tu le sais ça ?
Orfend se prit à somnoler avec un semblant de sourire.
- Depuis combien de temps vous connaissez-vous, tous les deux ? Demanda-t-il.
A peine avait-il commencé à formuler sa question qu'il se reprocha de se montrer si cordial avec eux. Il ne devait pas baisser sa garde, aussi chaleureux qu'ils aient l'air d'être.
Il y eut un silence. L'homme semblait réfléchir.
- Cela fait un moment, pour sûr.
- Quelque chose comme dix ans, maitenant, ajouta la khajite.
- Peut-être pas autant, mais pas loin, acquiesça-t-il.
Il désigna Mazoga du menton.
"Et vous deux ? Vous êtes proches ?
- Oui, répondit Orfend. Je pense qu'on peut dire ça.
- Ah, fit l'autre, plutôt proche comme... euh...
Le nordique écarquilla les yeux et s'apprêta à répondre précipitament, se contena et répondit en pesant ses mots.
- Non, pas du tout. Je ne la vois pas comme ça, et elle ne l'envisage probablement pas non plus. Nous avons été amis, oui, pendant longtemps - cela doit faire deux ans je crois - mais aujourd'hui, je ne sais pas.
Leur conversation s'arrêta là, et la fièvre renvoya Orfend dans une tiède torpeur. Il ne remarqua pas qu'ils dépassèrent tranquillement le Prieuré de Weynon sans s'arrêter, et n'en sortit que lorsque l'homme mit une main sur son épaule.
- Nous sommes arrivés."
Le nordique cligna des yeux. Ils étaient arrêtés devant les écuries. Ils avaient desselé Mazoga, qu'ils avaient assise contre le mur de bois, et entassé les paquets devant elle.
Ils descendit de cheval, aidé de l'homme, et récupéra sa hache. Il prit la sangle de cuir qui lui permettait de la porter en bandoulière et la glissa dedans, puis il rejoint son amie.
A la lumière des torches, il put voir leurs visages.
L'homme, de taille moyenne, était un impérial au visage allongé et anguleux qui se finissait sur un menton volontaire. Ses sourcils broussailleux saillaient sur ses arcades épaisses, ce qui donnait un regard dur à ses yeux probablement marrons. Ses cheveux bruns, mi-longs, étaient rassemblés en une queue de cheval serrée. Et sa silhouette athlétique ne laissait rien paraître de sa robustesse.
Le pelage de la khajite était gris foncé et son corps était fin mais agile. Elle avait en revanche des bras forts pour une telle silhouette, et un regard vif que ses traits acérés pouvaient rendre transperçants.
Ils avaient cependant tous les deux un visage avenant pour l'instant, et quelque peu fatigué. Après tout, eux aussi rentraient visiblement de voyage car leurs chevaux transportaient de grands sacs pleins.
L'impérial décida de porter Mazoga. En passant le bras gauche de l'orque par dessus son épaule, il pouvait la porter comme on aiderait un malade à marcher, son bras droit par dessus sa hanche. Il prit le risque de porter le sac de l'orque de sa main gauche.
La khajite lia les cordons des deux bagages d'Orfend ensemble, de manière à ce qu'il puisse les passer par dessus son épaule et porter les deux ensemble, en faisant moins d'efforts. Elle fit de même avec leurs propres bagages, qu'elle dut entasser sur ses deux épaules et accrocher à sa ceinture.
Le groupe ainsi chargé s'approcha des portes de Chorrol qui, à cette heures, étaient évidemment fermées.
Les gardes leur ordonna de s'arrêter, se présenter et expliquer pourquoi il faudrait les laisser rentrer plutôt que de passer la nuit dans les écuries.
"On a deux blessés avec nous et tous ces sacs pèsent sacrément lourd. Nous ne sommes impliqués dans aucun culte daedrique, nous avons faim, nous sommes fatigués et nous avons de quoi payer l'aubergiste, les informa l'impérial d'une voix forte.
Les deux gardes se questionnèrent du regard, et après une seconde d'hésitation, finirent par héler leur collègue qui se trouvait de l'autre côté pour qu'il retire la grande barre qui fermait les portes, qu'ils poussèrent.
- Vous pouvez entrer, fit l'un d'eux, mais vous n'avez pas intérêt à vous faire remarquer, sinon vous passerez la semaine aux cachots.
- Merci de nous faire cette faveur" répondit l'impérial, avec une ironie presque imperceptible dans la voix qu'ils ne relevèrent pas.
(Anvil, au même moment)
Le phare était allumé, et sa lumière faisait flamboyer la surface de la mer dans l'oscurité. Une lune pâle se reflétait à l'horizon, cachée par des nuages filandreux invisibles qui masquaient les étoiles.
Les quais n'étaient pas déserts, mais les quelques matelots que l'argonien apercevaient étaient plutôt discrets. Il sortit de l'ombre et s'engagea sur le sentier qui menait à la tour. Personne ne fit attention à lui.
Il choisit de frapper à la porte et retira le capuchon de sa tenue, plutôt que d'entrer par effraction et menacer. En effet, il n'avait pas eu besoin de proférer des menaces pour faire parler le messager, seule son attitude avait suffit à faire parler le pauvre bosmer qui n'avait aucune idée de ce qui se passait.
"Non, ne me faites pas de mal ! Je ne fais que suivre les instructions !
- De qui ?
- Celui qui vit dans la cave du phare ! Il m'a payé pour que j'aille déposer ce parchemin scellé dans ce tonneau. Je vous le jure !
- Qui est cet homme ?
- Je ne sais pas ! Personne ne le sait. Il est venu ici il y a quelques temps, il a grassement payé le gardien du phare pour pouvoir s'installer dans la cave inutilisée. Il n'en ressort qu'une fois par semaine pour s'acheter à manger, et reste enfermé là dessous le reste du temps. Une odeur épouvantable se fait sentir quand on s'approche...
La porte du phrase s'ouvrit et une forte lumière fit plisser les paupières à l'argonien. Un grand nordique portant des bretelles lui faisait face.
- Oui ?
- Bonsoir, gardien. J'aurai à parler avec l'homme qui loue votre cave, mais il refuse de m'ouvrir.
- Ah... je crois qu'il est parti en début d'après-midi.
- Soit. Cependant, je dois entrer dans cette cave.
Le gardien le regarda d'un air impassible, mais ses yeux trahissaient de la peur et sa façon de se tenir montrait de l'hésitation.
"Ecoutez, insista Zelyl, vous savez que quelque chose ne tourne pas rond, chez lui. Vous n'avez pas besoin de savoir. Je n'en n'aurais pas pour longtemps et cela ne vous attirera aucun problème. Vous serez vite débarassé de moi, et il disparaîtra probablement la prochaine fois qu'il rentrera, quand il lira le message que j'aurai laissé pour lui.
Le nordique se balança d'un pied sur l'autre, hésitant toujours à lui répondre, et finit par enfoncer une main dans sa poche.
- C'est d'accord, répondit-il. J'en ai assez de cette puanteur. Je ne sais pas ce qu'il fait là-dessous, et vous avez raison, je ne veux pas savoir.
Il descendit une marche et referma la porte derrière lui. Zelyl s'écarta pour le laisser passer dans les escaliers et lui emboîta le pas.
"Je ne préviendrai pas la garde si vous ne m'attirez pas d'ennui. Si vous pouvez le faire partir, tant mieux, mais vous n'avez pas intérêt...
- Je vais seulement lui donner une bonne raison de ne pas rester ici trop longtemps. J'ai seulement besoin de savoir quelque chose en retour.
- Quoi donc ?
- Je ne sais pas encore, admit l'argonien. La réponse est sûrement dans ses affaires.
Le gardien s'arrêta devant la porte de la cave, et batailla pour trouver l'orifice de la serrure dans la pénombre.
- J'espère sincèrement que vous savez ce que vous faites, et qu'il va déguerpir sans faire d'histoires.
Une odeur désagréable se faisait effectivement sentir. Une exhalaison de viande avariée.
"Oh, mais bon sang, comment peut-il vivre dans une odeur pareille ? Marmonna le nordique.
Il parvint à déverrouiller la porte. Il se tourna vers Zelyl.
"Je vous conseille de respirer par la bouche. Venez frapper à ma porte quand vous partirez, j'irai la reverrouiller. Pourvu qu'il ne rentre pas pendant ce temps-là..."
Et il remonta les escaliers en marmonnant dans sa barbe. Probablement une prière, se dit l'argonien. Il suivit son conseil et ouvrit la porte.
Une bouffée d'air chaud le prit au visage et s'évanouit dans l'atmosphère marin. Zelyl descendit lentement les marches vers les ténèbres, éclairé uniquement par un faible rougoiement. Quand il parvint en bas des escaliers, il s'aperçut que la lueur provenait d'un foyer mourrant, dans une cheminée au fond à droite.
Il vit un support qui dépassait du mur et en détacha la torche éteinte. Il traversa la pièce tout aussi lentement, en évitant les meubles et ce qui traînait par terre, pour aller l'allumer dans les braises.
Il éleva la lumière et se retourna. Ses yeux s'écarquillèrent de surprise et d'horreur.
Les étagères étaient remplies d'immondices : des peaux de bêtes arrachées mais pas nettoyées, les lambeaux de chair pourrissante toujours accrochés dessus ; des têtes et des membres d'animaux coupés puis entreposés tels quels, donnés aux vers ; les carcasses mutilées et des cadavres de bêtes laissées en bas des étagères ou gisant sur le sol... des morceaux de viandes et d'os pendant de crochets, du plafond et des pilliers...
Zelyl se fit la remarque qu'il avait déjà vu pire, dans le repaire de nécromanciens, mais son estomac se serra tout de même.
Il se détourna du cellier de l'horreur et dirigea sa torche vers le fond de la salle, à la recherche de l'endroit où pouvait dormir sa cible. Il vit une porte.
La pièce qui se trouvait de l'autre côté était minuscule. Il manqua de buter sur le lit en entrant, car ses yeux s'étaient fixés sur ceux qu'une tête tranchée, posée sur un plateau d'argent, sur le bureau du fond, à sa droite.
La tête avait été dévorée par les vers et à demi momifiée. Il ne lui restait qu'un semblant de peau raccornie et noire sur le crâne, et on avait placé des billes de verre colorées dans les orbites vides à la place d'yeux.
Le regard de la morte était glacial et inexpressif.
Elle gardait un journal ensanglanté. Zelyl s'approcha et le prit. Le regard de la tête était toujours tourné vers la porte.
L'argonien ouvrit le livre, du bout des doigts, et tourna les pages jusqu'aux dernières. Ses yeux s'aggrandirent au fur et à mesure que son regard glissait de ligne en ligne.
"Non... oh, non...
Il referma vivement le journal et le fourra dans sa tenue. Il s'arrêta sur le seuil de la chambre et rebroussa chemin.
La tête était décidément hideuse à la lumière de la torche.
"Il est temps que tu l'acceptes. Ta mère a rejoint Sithis. Tu la reverras lorsque je t'offrirai à la mère de la nuit."
Il lâcha sa torche et écrasa la flamme du talon. Il prit le plateau par les anses et marcha précautionneusement jusqu'au foyer de braises, déposa son fardeau macabre sur le manteau de la cheminée.
Zelyl prit deux fragments de bûche dans un panier et les disposa dans les braises. Il souffla longuement pour que des flammes surgissent et lèchent avidement le bois. Quand le feu fut relancer, il se redressa pour arracher les billes de verre qu'il laissa dans le plateau, et prit le crâne par les yeux pour le jeter entre les bûches.
"Je pense que ce message aura l'impact souhaité" murmura Zelyl en s'essuyant les mains sur les cuisses. Il remonta les escaliers en courant.
Le feu sortit des orbites de la tête, éclairée de l'intérieur. Des ombres se mirent à danser sur les murs du cellier de l'horreur.
