Chapitre 11 – Everybody Bleed The Same
I am you and you are me
We're the same mistake
Packaged differently
Who is your god when you pray ?
If you break it down to the DNA
You are gonna find that
Everybody bleed the same
-Ferras "Everybody Bleed The Same"
- Tess… Tess ! murmura Max en secouant doucement sa femme.
Elle lui adressa un grognement en guise de réponse et se pelotonna un peu plus contre lui, refusant d'ouvrir les yeux.
- Tess…
- Quoi ? murmura-t-elle, laissant filtrer sa mauvaise humeur.
Elle était beaucoup trop bien comme ça, à moitié endormie. Pour une fois, elle se réveillait dans les bras de Max, bien au chaud sous les couvertures, et elle voulait juste profiter encore un tout petit moment avant de tenter de le convaincre de prolonger pendant une heure ou deux leurs très plaisantes activités nocturnes.
- Il est presque 11h30, si tu ne te réveilles pas maintenant, on va finir par se faire surprendre, s'obstina Max.
- Que tes parents aillent au diable…
Il rit et secoua la tête. Si seulement…
Ils étaient rentrés de Copper Summit très tard la veille et Tess avait simplement attendu que les lumières s'éteignent chez les Evans pour se glisser dans la chambre de Max par la fenêtre. Liz et Isabel ayant tour à tour pris le volant sur le trajet du retour, Max et elle en avaient profité pour dormir sur la banquette arrière et ils étaient arrivés à Roswell assez reposés, suffisamment en tout cas pour que Tess ne perde pas une seconde lorsqu'ils avaient été seuls pour lui rappeler sa promesse de "rattraper le temps perdu en rentrant". Il ne s'était pas fait prier.
Du coup, la nuit avait été… courte, d'où le manque flagrant d'enthousiasme de Tess pour rejoindre le pays des gens alertes ce matin.
Depuis son emménagement chez les Valenti, il leur était devenu difficile de passer du temps seul – réellement seul – tous les deux. Et ils étaient un couple comme les autres, avec des envies comme les autres, alors ils n'allaient certainement pas laisser passer une pareille occasion de passer la nuit ensemble – Jim les pensait toujours à plusieurs centaines de kilomètres de Roswell et ses propres parents avaient instauré la règle du 'personne ne dérange les autres membres de la famille avant midi le dimanche matin' depuis aussi longtemps qu'il s'en souvenait. De fait, ils seraient tranquilles pendant encore une bonne demi-heure.
Mais malgré toute l'envie que Max avait de prolonger cette grasse matinée impromptue avec sa femme, il fallait qu'il se lève et prenne une douche, sinon il se retrouverait obligé de descendre déjeuner en pyjama et ça, même le dimanche, c'était quelque chose d'inacceptable pour sa mère…
- Tess, répéta-t-il gentiment. S'il te plaît…
- Je me lève…
Elle passa péniblement en position assise, ses cheveux blonds en désordre lui retombant devant les yeux, et il sentit son estomac se nouer. Dans la lumière du matin, au naturel et détendue, elle était juste belle à tomber et c'était un spectacle qui lui manquait au réveil. Il la vit tirer sur le drap pour dissimuler sa poitrine dans un geste pudique – et inutile, il avait déjà vu ce qui se trouvait là-dessous plus d'une fois – et sourit. Elle remarqua son regard moqueur et rougit, attrapant son oreiller d'une main pour lui en assener un coup sur la tête.
- Arrête de me regarder comme ça, le réprimanda-t-elle doucement.
- Je n'y peux rien, tu es magnifique, lui dit-il en lui embrassant l'épaule.
Elle se pencha pour l'embrasser brièvement, regrettant de ne pas avoir le temps de prolonger un peu plus leur étreinte.
- Je peux utiliser ta douche ? murmura-t-elle contre ses lèvres.
- Fais comme chez toi.
- Je me dépêche.
Il la regarda sortir du lit, laissant le drap derrière elle cette fois-ci, et chercher du regard ses vêtements éparpillés dans la chambre avant de les rassembler et de disparaitre dans la minuscule salle de bain – qui se résumait à une douche et à un lavabo – attenante à sa chambre.
Max se rallongea avec un soupir et se passa une main sur le visage, essayant de chasser de son expression les dernières traces de sommeil. Son esprit vagabonda et il se demanda combien de temps encore ils allaient pouvoir dissimuler leur couple à tout le monde. Liz avait déjà des doutes, il n'y avait qu'à voir les regards qu'elle leur avait jetés la veille dans le rétroviseur, en rentrant de Copper Summit, quand Tess s'était endormie, la tête posée dans le creux de son épaule.
Pour être honnête, l'idée de ne plus avoir à se cacher le tentait assez.
Son humeur s'assombrit soudain – il ne pensait pas qu'Isabel y ait prêté la moindre attention, en revanche. Elle avait été bien trop perdue dans ses pensées pour prêter attention à quoi que ce soit. Il soupira de nouveau.
Isabel…
Elle et lui n'avaient toujours pas eu cette fameuse conversation et il avait l'impression que, plus le temps passait, plus il y avait des choses dont ils devaient discuter et moins il savait comment s'engager là-dedans sans qu'ils y laissent des plumes.
Elle lui cachait des choses. Des choses qu'elle avait apprises de Whitaker, d'autres à Copper Summit, il en était persuadé. Cela ne lui plaisait pas. Il était très conscient de son hypocrisie – lui-même ne lui cachait pas des choses, il lui cachait tout – et cela ne rendait pas sa position plus agréable. Sauf que Tess et lui mentaient par nécessité. Quelles étaient les raisons d'Isabel ? Ils étaient tous les quatre sensés chercher des réponses à leurs questions et elle disposait de certaines, pourquoi ne les leur donnait-elle pas ? Attendait-elle de voir comment les choses allaient tourner avant de choisir son camp ?
Une sensation de malaise lui serra l'estomac et il repoussa très loin cette idée. Isabel n'était pas comme cela. Il ne pensait pas être trop loin de la vérité en pensant que sa sœur n'avait probablement pas apprécié ce qu'elle avait appris sur son ancienne personnalité – et qui pourrait l'en blâmer ? Difficile de se réjouir d'avoir un jour trahi sa propre famille – et était plus terrifiée qu'autre chose par l'idée que ce n'était que le sommet de l'iceberg et par ce qu'elle pourrait découvrir d'autre.
Ces pensées tournèrent dans sa tête un long moment sans qu'il puisse pour autant y voir plus clair. Tess finit par ressortir de la salle de bain – habillée, cette fois-ci – et il se rassit quand elle s'approcha de lui pour s'agenouiller au bord du lit.
- Tu veux que je te raccompagne ? lui demanda-t-il.
Elle secoua la tête.
- Non, ça ira, ce n'est pas très loin. Tu as des projets pour l'après-midi ?
- Pas vraiment, non. Je pensais essayer de coincer Isabel pour l'obliger à me parler, mais…
- … tu ne penses pas qu'elle le fera, finit-elle à sa place.
Il haussa les épaules.
- Ma sœur est plutôt… imprévisible ces derniers temps. Elle disparait et réapparait. Elle m'évite.
- Je me mets à sa place, murmura Tess en attachant distraitement ses cheveux en une queue de cheval. Je ne me sentirais pas très bien non plus si une femme que je pensais être mon ennemie m'apprenait juste avant d'essayer de me tuer que mon ancien moi était dans son camp…
- Je veux savoir ce qui s'est passé exactement à Copper Summit. Je veux savoir où elle était et ce que Nicholas lui a dit – on ne sait pas qui il est exactement, il a pu lui raconter n'importe quoi.
- Ou peut-être juste la vérité.
- C'est bien ça qui m'inquiète, murmura Max.
- Elle l'apprendra à un moment ou à un autre, Zan, fit doucement remarquer Tess. Cela fait partie d'elle et même si tu préfèrerais lui éviter cette désillusion-là, tu ne pourras pas. Un jour ou l'autre, elle devra assumer les conséquences de ses actes, que cela lui plaise ou non.
- Oui, mais personne ne l'oblige à le faire seule, elle pourrait nous parler au lieu de nous tenir à l'écart, fit-il remarquer. Je ne suis pas stupide au point d'affirmer que je n'en veux pas à Vilandra, parce que c'est faux, mais Isabel n'est pas Vilandra.
Il déglutit péniblement.
- Ou en tout cas, c'est ce dont j'essaye de me persuader…
Le silence retomba sur la chambre pendant un long moment, Tess ne sachant pas vraiment quoi lui répondre. Elle-même n'était pas particulièrement bien disposée envers sa belle-sœur à cet instant. Ils avaient eu besoin d'elle hier et elle leur avait fait faux bond. Apparemment, elle avait eu quelques problèmes de son coté, mais il n'empêche qu'ils avaient tous failli se faire tuer.
Une partie d'elle se disait qu'assener à Isabel quelques vérités déplaisantes sur son passé et son ancienne personnalité pourrait lui rendre service – sa belle-sœur avait une très haute opinion d'elle-même et une fâcheuse tendance à penser que personne ne pouvait lui dicter sa conduite. L'autre partie lui disait que ce serait cruel – après tout, qui étaient-ils pour la condamner pour des actes dont elle n'avait pas le moindre souvenir ? Leur 'renaissance' était pour Isabel une vraie seconde chance et, tant que Vilandra ne réapparaissait pas, ils n'avaient pas le droit de l'en priver.
- Il faut que j'y aille, dit enfin Tess.
Elle l'embrassa rapidement avant de se lever et de récupérer son sac.
- Appelle-moi si quoi que ce soit se passe, d'accord ?
Max acquiesça et la regarda s'éclipser par la fenêtre avec une agilité née de l'habitude. Il soupira à nouveau et quitta à regret son lit pour passer à son tour sous la douche, réalisant que, vu l'heure, il ne profiterait pas de l'eau chaude longtemps avant que sa mère ne les appelle pour le repas de midi. Une fois sec et habillé, il sortait de sa chambre pour descendre à la cuisine quand il tomba nez-à-nez avec Isabel dans le couloir.
- Hey… Bien dormi ? la salua-t-il avec un sourire.
- Pas trop, non, répondit-elle simplement.
- Tu veux en parler ? demanda-t-il, concerné.
- Il n'y a rien à dire, Max, répondit-elle sèchement.
Il leva les mains en signe de renoncement, sourcils froncés.
- Ne te sens pas obligée d'être agréable, surtout, rétorqua-t-il en tournant les talons et en se dirigeant vers l'escalier sans lui accorder un regard de plus.
Il n'était qu'un idiot. Il s'efforçait d'arrondir les angles en permanence, que ce soit avec elle ou avec Michael, mettant de son coté sa rancœur dans l'espoir que les choses seraient différentes, et à chaque fois, il se prenait une gifle en pleine figure. Il en avait plus qu'assez.
Il l'entendit soupirer et presser le pas pour le rattraper.
- Je suis désolée, dit-elle derrière lui. C'est juste… On a détruit une race toute entière, il faut que je m'en remette, c'est tout.
Il se tourna vers elle sans un sourire, déterminé à ne pas se laisser attendrir.
- Je te rappelle que j'étais là aussi, Izzy, dit-il d'un ton sec. Tu n'étais pas seule à Copper Summit, juste seule dans cette cave, à faire Dieu sait quoi pendant que Tess et moi, on essayait de ne pas se faire bouffer tout cru par une foule de Skins ! Alors excuse-moi de ne pas avoir couru immédiatement à ta rescousse pour t'empêcher de vivre cette expérience traumatisante !
- Ce n'était pas une partie de plaisir de mon coté non plus, Max ! protesta-t-elle.
- Qu'est-ce que j'en sais ? lui dit-il avec une pointe de provocation. Ce n'est pas exactement comme si tu t'étais étendue sur le sujet dans la voiture. Ou en arrivant ici !
- Tu n'as pas exactement parlé de quoi que ce soit, non plus, Max ! Tu t'es juste… endormi ! s'énerva-t-elle.
- Oui, j'étais fatigué. Cela fait souvent cet effet lorsqu'on pompe dans ses réserves pour empêcher une trentaine de personnes de vous réduire en bouillie, railla-t-il. Et de toute façon, ce qui s'est passé n'est pas un secret, Liz était là, Tess était là… Bon sang, la moitié de la scène s'est déroulée au beau milieu de la rue !
- Mais comme j'étais seule, je cache forcément quelque chose ? rétorqua Isabel.
- Est-ce que c'est le cas ? demanda immédiatement Max.
Une lueur incertaine passa dans les yeux d'Isabel. Elle ouvrait la bouche pour répondre quand la voix de leur mère monta du rez-de-chaussée.
- Les enfants, à table !
Max retint un juron en voyant le visage de sa sœur se refermer. Quoi qu'elle ait voulu dire, il était à peu près sûr qu'il ne le saurait jamais…
- Je ne te cache rien, Max, dit enfin Isabel. Nicholas voulait juste savoir la même chose que Whitaker au sujet du Granilith et je n'ai rien dit. Mais j'apprécie la confiance que tu m'accordes, ajouta-t-elle avec sarcasme, avant de lui passer devant et de s'engouffrer dans les escaliers.
Max soupira. Et bien sûr, maintenant, c'était lui le méchant… Maudit soit le timing de sa mère. Il entra dans la cuisine au moment où Diane sortait un plat du four.
- Bonjour, mes chéris ! salua-t-elle ses enfants d'une voix joyeuse. Bien dormi ? Je ne vous ai pas entendu rentrer, hier soir…
- On est arrivé tard, répondit Max en allant s'asseoir à table en face d'Isabel. On a essayé de ne pas vous réveiller, papa et toi.
- Comment s'est passé l'enterrement ? demanda-t-elle.
- C'était… un enterrement, mentit Max avec un haussement d'épaules, alors que leur mère déposait le plat – une tarte ? – entre eux. Qu'est-ce que c'est ? ajouta-t-il avec un mouvement de tête en direction de la table.
- C'est une frijole frittata, lui apprit fièrement Diane. Martha Stewart sert toujours ce plat quand elle reçoit des invités.
Elle s'éloigna et il vit Isabel faire la grimace avant d'échanger avec lui un regard inquiet. Certaines personnes n'avaient pas la main verte, Diane Evans n'était pas Martha Stewart. Lui et sa sœur avait déjà du mal avec certains aspects de la nourriture terrienne – qu'ils arrivaient généralement à faire passer avec un demi-litre de Tabasco ou du sucre – mais impossible que leur mère les laisse agrémenter ce plat-là à leur manière alors qu'elle voulait probablement avoir leur avis sur ses talents – malheureusement inexistants – de cuisinière. Ils étaient foutus.
- Philip ! Descends, ça va être froid ! cria leur mère.
- Je t'avais dit de ne pas l'abonner à ce magazine de cuisine, marmonna Max à Isabel.
- Comment j'étais sensée savoir qu'elle déciderait de tester toutes les recettes une à une ? protesta-t-elle. Elle les fait même par ordre alphabétique, Max !
- Tu veux dire qu'il reste encore plus de la moitié des lettres ? gémit-il. Pitié…
Diane vint enfin s'asseoir avec eux et leur découpa chacun une part de frijole frittata – quoi que cela puisse être. Il vit Isabel planter avec réticence le bout de sa fourchette dans le moelleux jaunâtre reposant au milieu de son assiette alors que sa mère reportait toute son attention sur lui.
- Au fait, comment va cette jeune fille, Liz Parker ? lui demanda-t-elle. Cela fait longtemps qu'on ne l'a pas vu…
- Oh, euh… On n'est plus vraiment ensemble, finit-il par avouer alors qu'Isabel s'armait de courage pour entamer sa première bouchée.
- Vraiment ?
Il vit le visage de sa sœur se tordre en une grimace, avant qu'elle ait la présence d'esprit de profiter de la surprise de leur mère pour recracher sa bouchée discrètement dans sa serviette.
Sérieusement, c'est mauvais à ce point ?
- Oui, on… On n'était plus vraiment sur la même longueur d'ondes, alors…
Il haussa les épaules.
- Tu sais ce que c'est.
Diane arbora un air déçu.
- C'est dommage, c'était une gentille fille, sérieuse et bien élevée. Je l'aimais bien. Tu ne manges pas ?
Il jeta à sa sœur un regard inquiet et obtint pour seul encouragement un sourire moqueur. Chacun son tour…
- Si, bien sûr.
Il s'attaqua à son assiette avec un enthousiasme parfaitement simulé. La première bouchée fut suffisante pour comprendre l'expression qu'avait arborée sa sœur un peu plus tôt et pour se maudire de s'être assis en face de sa mère – aucune chance que lui recrache sa nourriture sans qu'elle s'en aperçoive.
- Ne le plains pas trop, maman, il a déjà quelqu'un d'autre en tête, dit soudain Isabel.
La bouchée qu'il s'efforçait de réduire à l'état de bouillie avant de se retrouver obligé d'avaler se coinça au fond de sa gorge et provoqua une quinte de toux. Il essaya péniblement de reprendre le contrôle de sa respiration, sans beaucoup de succès, mais au moins, cela eu pour mérite de détourner l'attention de leur mère de la bombe que venait de lâcher Isabel.
Il n'était certainement pas prêt à présenter sa femme à ses parents comme sa petite amie – c'est une phrase correcte ça ? pensa-t-il distraitement. Il n'avait présenté Tess à personne comme sa petite amie !
- Max, ça va aller ? lui demanda Diane d'un air inquiet.
- De… l'eau…, finit-il par réussir à hoqueter.
- Oh, bien sûr ! Ne bouge pas.
Elle se leva précipitamment et courut jusqu'à l'évier, remplissant la carafe au robinet. Max en profita pour jeter à sa sœur un regard noir.
- C'est quoi ton problème ? lui lança-t-il d'une voix basse, mais rauque.
- Quoi ? Je faisais juste la convers…
Un bruit de verre qui se brise les interrompit net et ils sursautèrent. Max s'apprêtait à demander à sa mère si tout allait bien quand il réalisa que Diane Evans n'était nulle part en vue. Attestant de sa présence dans la cuisine quelques secondes plus tôt ne restait que la carafe d'eau éclatée sur le sol, en miettes.
- Où est-ce qu'elle est passée ? demanda Isabel en regardant autour d'elle, interloquée.
Tess parcourait les deux kilomètres qui séparaient la maison des Evans de chez les Valenti d'un pas rapide, faisant dans sa tête le bilan de ces derniers jours.
Les Skins étaient à leur connaissance une cinquantaine et leur camp de base était une petite ville paumée au fin fond de l'Arizona. Leur chef de file semblait être Thomas Greer, bien qu'elle ne sache pas qui il était exactement. Leur but était apparemment de retrouver le Granilith, mais les tuer au passage ne semblait pas leur poser plus de problèmes de conscience que ça.
L'une des leur était à Roswell et semblait avoir changé de camp. Elle squattait en ce moment même chez Michael et Tess espérait de tout cœur que ce dernier ne s'attacherait pas trop – non seulement parce que parce que, amicale ou non, Courtney restait une Skin et Tess n'était pas prête à lui faire confiance, mais également parce que cela risquait de poser des problèmes avec Maria.
Tout ce que je veux, c'est cinq petites minutes seule avec Courtney, histoire de lui faire cracher toute la partie de notre belle histoire qui nous échappe et les détails utiles sur elle et ses petits camarades, pensa Tess avec un sourire mauvais.
Il y avait également le problème de Nicholas. Pour un simple adolescent, il semblait très sûr de lui. Et il portait apparemment un intérêt tout particulier à Isabel. Or, pour Tess, tout rebelle qui se focalisait un peu trop sur Isabel/Vilandra était plus dangereux que les autres.
Si seulement ils savaient ce qui s'était passé dans ce sous-sol…
Elle tournait au coin de la rue, à quelques centaines de mètres à peine de sa maison, toujours plongée dans ses réflexions, quand un spectacle surréaliste se présenta devant ses yeux.
Qu'est-ce que… ?
Les voitures étaient arrêtées au beau milieu du carrefour, vidées de leurs occupants, les feux de signalisation passant du vert au rouge dans l'indifférence totale. Un ou deux sacs à mains traînaient par terre. A l'exception du grincement de la roue d'un vélo renversé sur le trottoir qui tournait toujours, un silence de mort s'était abattu sur le quartier.
Tess avança de quelques pas, s'approchant d'une poussette qui trônait au beau milieu d'un passage pour piétons et regarda à l'intérieur. Vide. Il n'y avait personne. Et pas juste personne en vue, elle avait cette certitude absurde qu'elle pourrait taper à toutes les portes des environs, personne ne lui répondrait.
La ville était déserte.
Elle se mit à courir, parcourant les quelques centaines de mètres qui la séparait encore de chez les Valenti. Elle entra dans la maison, claquant la porte derrière elle.
- Jim ? Kyle ? cria-t-elle.
Pas de réponse. Elle passa d'une pièce à l'autre, prenant note rapidement de la vaisselle empilée dans l'évier et des lits soigneusement faits – ils étaient là ce matin. Mais ils n'étaient pas là maintenant.
Elle fouilla dans son sac et en tira son téléphone d'une main tremblante, composant le numéro du portable de Max. Pas de réponse. Elle inspira profondément, essayant de ne pas céder à la panique.
Mais où est-ce que vous êtes ?
- Max ? Max ! lui parvint la voix paniquée de sa sœur.
Il entra dans la maison par la porte de derrière et découvrit sa sœur au bord de l'hystérie au beau milieu de la cuisine. Elle posa une main soulagée sur sa poitrine en le voyant passer la porte.
- Où est-ce que tu étais ? s'exclama-t-elle.
- Chez les voisins. Il n'y a personne.
Comme chez eux, la maison était déserte. Il avait arrêté le feu sous les casseroles dont le contenu mijotait toujours sur la cuisinière avant de passer à la maison suivante. Il n'avait pas été plus loin, sachant même sans vérifier qu'il trouverait le même spectacle partout.
- Papa a disparu aussi, dit Isabel, sa panique recommençant à faire surface. Qu'est-ce qui se passe ?
- Je ne sais pas.
Il ne savait pas exactement. Personne ne pouvait faire disparaitre toute une population comme ça, d'un claquement de doigts. Personne… sur cette planète. Il eut soudain un très mauvais pressentiment en regardant Isabel attraper le téléphone et composer rapidement un numéro.
– Réponds, Michael, murmura-t-elle.
Après quelques secondes, elle reposa violemment le combiné sur le comptoir.
- Ça ne décroche pas.
- Calme-toi. Essaye au Crashdown, dit Max, allant récupérer son portable qu'il avait oublié sur la table de la cuisine.
Un appel manqué. Tess. Il appuya sur la touche de rappel et elle décrocha dès la première tonalité.
"Max ?"
- Tess ! s'exclama-t-il en retenant un soupir de soulagement.
A moins une personne qui n'avait pas disparu…
"Il y a un truc qui cloche dehors," reprit-elle instantanément. "Je marchais dans la rue et soudain, c'est comme si tout le monde s'était… volatilisé !"
- Je sais, dit-il en regardant sa sœur approcher. On parlait avec ma mère dans la cuisine et d'un seul coup, plus rien. Et chez le shérif ?
"Personne non plus. Ça ressemble à un truc de chez nous," réalisa soudain Tess.
- Oui, je me disais justement la même chose.
"Ils sont là, Max. A Roswell. Greer et les autres, ils ne doivent pas être loin," dit Tess d'une voix tendue.
- Essaye de ne pas paniquer, d'accord ? On va aller au Crashdown, tu peux nous rejoindre là-bas ?
"Donne-moi un quart d'heure, ça devrait aller."
- A tout de suite.
Il raccrocha et regarda Isabel essayer à nouveau de joindre Michael au téléphone, avec plus de succès cette fois-ci.
- Michael ! J'étais inquiète, pourquoi tu n'as pas répondu la première fois ? … Oui, et bien, c'était important ! … Peu importe. Ecoute, il se passe un truc bizarre, il faut que tu nous rejoignes au Crashdown… Non, maintenant.
Il la vit commencer à s'énerver.
- Emmène Courtney ou laisse-la mijoter dans son jus, je m'en fiche, il faut que tu viennes, c'est tout ! … Ok, à tout de suite, dit-elle avant de raccrocher à son tour.
- Il ne s'est rendu compte de rien ? dit Max.
- Non, apparemment, il est en train de donner un bain à Courtney ! railla Isabel. Je ne suis pas sûre d'avoir envie de savoir ce que ça veut dire…
- Ça veut dire au moins une chose – à notre connaissance, les seules personnes qui ne sont pas affectées par ce qui se passe ne viennent pas de cette planète…
Isabel sursauta.
- Tu penses que tout ça a quelque chose à voir avec Nicholas et ses hommes ? lui demanda-t-elle brusquement.
Max lui lança un regard pénétrant.
- Nicholas et ses hommes ? répéta-t-il. Depuis quand est-il à la tête de la petite bande ?
- C'est ce qu'il a… laissé entendre lorsqu'on a discuté.
- Et à part ça, vous n'avez discuté de rien, railla Max. D'autres informations sans importance dont tu voudrais nous faire part avant qu'on se fasse tailler en pièces ?
Elle resta muette et Max soupira.
- Il faut qu'on aille au Crashdown, on reparlera de tout ça plus tard, dit-il en tournant les talons. Laisse-moi juste le temps de récupérer les clefs de la voiture…
Ils traversèrent la ville avec l'impression de vivre un mauvais rêve. Ne s'étalait sous leurs yeux que des voitures arrêtées au milieu des rues sans aucun occupant et des trottoirs vides. Ils entrèrent au Crashdown et le même spectacle les attendait ici – la salle de restaurant habituellement noire de monde à l'heure du déjeuner était déserte. Les assiettes posées sur les tables étaient pleines – et encore chaudes, constata Max après en avoir touchée une – mais personne n'était là pour les manger.
La porte de l'arrière-salle claqua et Michael apparut, Courtney sur les talons.
- Qu'est-ce qui se passe ici ? demanda-t-il en guise de bonjour. Où est passé tout le monde ?
- Il n'y a personne ici aussi ? chercha à savoir Max.
Son ami secoua la tête alors que Courtney s'asseyait sur une banquette. Il suffit à Max un bref coup d'œil pour comprendre que la jeune fille n'était pas au meilleur de sa forme. Sa peau était rougie et marquée et elle semblait aussi fatiguée que si elle venait de courir le marathon.
- Ni en bas, ni au premier, répondit Michael. On a été vérifier.
- Tout le monde a vraiment disparu, réalisa enfin Isabel.
- Seulement les humains, temporisa son ami. C'est le meilleur moyen de nous distinguer des autres…
La porte de l'arrière-salle claqua à nouveau et Maria et Liz entrèrent dans le restaurant, l'air affolé.
- Ça, c'était la théorie, murmura Courtney.
- Michael ! s'exclama Maria en se jetant dans les bras de son petit ami.
- Qu'est-ce qui se passe ? demanda Liz d'une voix tendue. On vient d'arriver, on était parti à Dexter…
- Nos parents ont disparu, expliqua rapidement Max. Et sans doute le reste des habitants… Du moins, tout ceux qui sont humains…
- Mais… Et nous alors ?
- On ne sait pas encore, dit Isabel en se rapprochant de Liz, lui adressant un sourire qu'elle voulait rassurant.
- Mais qu'est-ce que ça veut dire ? insista Liz.
Maria décrocha le téléphone et tapa impatiemment du pied en entendant la tonalité résonner à l'autre bout de la ligne.
- Dépêche-toi de décrocher, Alex, marmonna-t-elle.
- Ça veut dire qu'ils sont morts, c'est ça ? reprit Liz avec angoisse.
- On n'en sait rien, Liz, répéta Max avec une pointe d'impatience dans la voix. Si on le savait, on ne serait pas ici à se poser des questions…
Le regard de Maria se posa sur un CD qui traînait sur le comptoir près d'une assiette et elle le ramassa en raccrochant le téléphone. Elle sourit tristement.
- Alex devait m'apporter la maquette qu'il a enregistrée avec son groupe, preuve qu'il était là, dit-elle aux autres en leur montrant le CD.
- Avant toute chose, il faut qu'on sache qui a fait ça, dit soudain Isabel.
- Tu veux que je te dise qui c'est ? Les Skins, affirma Liz.
- On a ramassé un bout de peau qui traînait par terre en venant ici, leur apprit Maria.
- Nicholas, murmura Courtney.
- C'est notre faute, dit Isabel au moment où la porte de l'arrière-salle s'ouvrait encore.
Tess fit une entrée remarquée, visiblement énervée.
- Non, c'est la sienne ! s'exclama-t-elle. Tu as conduit les Skins tout droit à Roswell, Courtney !
- Elle est de notre coté ! dit vivement Michael.
Tess rit.
- Elle nous a espionnés pendant des mois ! Tu parles qu'elle n'y est pour rien !
- Je n'ai rien à voir avec eux ! protesta Courtney.
-Fais-la parler, envoya Max à Tess. Il faut qu'on en sache le plus possible sur elle et les autres.
- Eux, c'est qui, exactement ? Tu les connais, il y avait ta… 'cosse' avec toutes les autres à Copper Summit, alors ne me fais pas croire que tu n'as rien à voir avec eux ! Qui les dirige ? interrogea Tess. Qu'est-ce qu'ils veulent ? Qu'est-ce qu'ils nous veulent ?
- Elle n'y est pour rien ! s'énerva Michael. C'est nous qui avons détruit leur récolte ! C'est à nous qu'ils veulent avoir à faire !
Tess n'écouta pas Michael. Elle voulait des réponses. Elle et Max se moquaient des grandes lignes, ils les connaissaient. Ils voulaient des détails. Qui était à leur tête sur cette planète ? Qu'est qu'ils attendaient d'eux, le Granilith seulement ou autre chose ? Et surtout, elle voulait savoir ce qu'ils étaient exactement – elle avait compris depuis Whitaker que les Skins étaient différents d'eux et des humains, mais elle n'avait pas réalisé exactement avant que Michael ne sorte la cosse de Courtney du coffre de la voiture de Maria à quel point ils étaient différents. Ils n'étaient pas humains du tout, ils n'étaient pas faits de chair et de sang. Ils avaient besoin de savoir comment ils fonctionnaient pour pouvoir se défendre contre eux.
Pour qu'ils puissent se défendre au mieux de leurs capacités.
Mais Isabel ne la laissa pas poursuivre son interrogatoire. Elle s'était approchée de la baie vitrée qui donnait sur la rue quelques instants plus tôt et avait apparemment vu quelque chose.
- Dans les toilettes ! leur cria-t-elle soudain avec urgence. Allez, dépêchez-vous, ils arrivent !
Tous obéirent sans discuter, Max refermant la porte derrière lui au moment où celle du Crashdown s'ouvrait. Isabel se pencha vers Tess.
- Deux, Nicholas et Ida, murmura-t-elle. Il faut que tu nous caches.
Tess ferma les yeux et visualisa dans sa tête la salle de restauration. Elle réalisa qu'il lui serait plus facile de dissimuler l'accès à la pièce où ils étaient tous réfugiés plutôt que de les faire disparaître un à un – sans compter que, si Ida et Nicholas entraient ici, les toilettes étaient trop petites pour qu'ils ne finissent pas par se heurter, invisibles ou non. Elle plongea dans l'esprit des deux rebelles avec l'estomac noué, réalisant que provoquer une illusion chez deux personnes dont elle ne voyait pas le subconscient allait être un vrai challenge. Elle tâtonna un moment, attendant la dernière seconde avant de matérialiser devant leurs yeux un miroir à la place de la porte des toilettes.
Cela commença instantanément – la tension à la base de son crâne.
- Tu vas voir derrière, entendit-elle Nicholas lancer à Ida de l'autre coté de la porte maintenant invisible à leurs yeux.
- Oh, mon Dieu, faites que je ne finisse pas comme un tas de cendres, murmura Maria juste derrière elle.
Ils entendirent la porte de l'arrière-salle claquer alors qu'Ida s'exécutait. Et soudain, Tess vit dans sa tête Nicholas taper contre le faux miroir, comme si son subconscient lui criait que cette chose n'était pas à sa place.
La tension irradia de sa nuque pour s'étendre jusqu'à ses tempes, alors qu'un écho familier commençait à pulser dans son crâne. Et soudain, une pression phénoménale lui enserra la tête comme un étau et ce fut une évidence. Elle hoqueta alors que Max lâchait un juron à voix basse à ses cotés.
- Merde !
Elle vacilla sous la pression et sentit ses jambes se dérober sous elle. Le bras de Max s'enroula autour de sa taille, nouant ses doigts aux siens, et il vacilla lui aussi. Il posa l'autre main sur le mur pour les soutenir tous les deux.
- Max, c'est…, murmura Tess.
- Je sais, j'ai senti.
Gaedel.
Nicoli Gaedel en personne.
Personne d'autre que lui ne pouvait donner à Tess l'impression que son cerveau allait exploser de cette façon. De toutes les fantômes de leur passé qu'ils auraient pu retrouver ici, il fallait que ce soit Nicoli Gaedel. Le grand narcissique qui, contre toute attente, était bel et bien enfermé dans le corps d'un adolescent complexé. Si elle n'avait pas autant de difficultés à ne pas tourner de l'œil à cet instant, elle trouverait presque la situation hilarante…
Derrière elle, Max serra les dents alors qu'il absorbait autant que possible la pression pour permettre à Tess de se concentrer sur l'illusion et pas sur la douleur qui, il en était sûr, aurait déjà dû commencer à pointer s'il n'était pas intervenu. Elle ne tiendrait pas longtemps, il le sentait. Elle n'était plus habituée à mobiliser autant d'énergie d'un seul coup et ses efforts de la veille à Copper Summit avaient déjà pas mal puisé dans ses réserves. Et surtout, il s'agissait de Gaedel. Il avait été l'une des rares personnes sur Antar à pouvoir rivaliser avec elle lorsqu'il s'agissait de mentalisme et ce vide qu'elle voyait lorsqu'elle se projetait chez les Skins lui compliquait sérieusement la tâche.
Tess sentait les regards de tous leurs amis braqués sur eux, se demandant ce qui pouvait bien leur arriver, mais aucun d'entre eux ne posa la question, sentant confusément qu'il valait mieux pour leur survie à tous qu'ils ne troublent surtout pas leur concentration. Seul Michael se déplaça, se plaçant instinctivement debout à coté d'eux en une présence protectrice.
- Max ? murmura-t-il.
- Pas maintenant, lâcha Max d'une voix tendue.
La porte de l'arrière-salle claqua à nouveau, signalant le retour d'Ida de l'autre coté de la cloison.
- Maman ? entendirent-ils Nicoli.
La pression dans la tête de Tess se relâcha instantanément alors qu'il détournait son attention du miroir et elle et Max recommencèrent à respirer plus librement. Mais elle ne relâcha pas sa vigilance pour autant. Cela dit, il valait mieux pour tous ceux réfugiés dans cette pièce que les deux rebelles s'en aillent vite.
Il y eut un bruit sec et la voix d'Ida s'éleva à son tour.
- Ne touche pas ! Personne, ni derrière, ni au premier, donc…
- Regarde dans la glace… Ta joue, dit Nicoli.
- Ah… C'est la chaleur. Ils auraient pu choisir d'habiter Seattle…
- Je vais te ramener à la chambre d'humidification… Si on ne s'organise pas, on n'y arrivera pas.
Max réalisa qu'ils devaient être affectés d'un problème physique suffisamment sérieux pour limiter leur liberté d'action. Restait à savoir lequel.
Mais dans tous les cas, c'est tant mieux pour nous, pensa-t-il, jetant un regard distrait en direction de Courtney, faisant toujours pâle figure dans son coin.
De l'autre coté du mur, ils entendirent les voix d'Ida et de Nicoli s'éloigner.
- Quel est le plan B ? demanda la femme.
- On va fouiller la ville, rue par rue, maison par maison, étage par étage, et ce, jusqu'à ce qu'on les trouve, dit sèchement Nicoli.
La porte d'entrée du Crashdown se referma avec un bruit sourd et l'illusion que maintenait toujours Tess explosa, Max encaissant le contrecoup de plein fouet. Il vacilla à nouveau, perdant l'équilibre, et Tess s'écroula littéralement à ses pieds, hors d'haleine.
Michael aida Max à se stabiliser sur ses jambes avant de s'accroupir auprès de Tess.
- Ça va aller ? lui demanda-t-il d'une voix inquiète.
- C'était tellement… puissant ! C'est comme si… quelqu'un avait voulu me faire… exploser la tête ! haleta-t-elle.
- Aide-moi à la porter à coté, elle sera mieux que par terre, dit Max à son ami.
Glissant chacun un bras sous les siens, ils repassèrent dans la salle principale et la déposèrent doucement sur l'une des banquettes. Elle posa immédiatement le front sur la table devant elle, laissant la fraicheur du formica apaiser sa migraine. Max posa une main sur son cou pour la soulager un peu alors qu'elle reprenait doucement le contrôle de sa respiration, remerciant inconsciemment celui qui avait manipulé son ADN d'avoir supprimé ses sacro-saintes migraines. Au moins, là, tout de suite, son cerveau était capable de fonctionner sans tambouriner.
- Je ne me sens pas très bien, gémit soudain Courtney derrière eux. J'ai besoin de me réhydrater.
Max remarqua Liz qui s'éclipsait discrètement dans l'arrière-salle, mais renonça à lui demander où elle allait en voyant Michael s'approcher de la jeune Skin, plein de sollicitude.
- Attends, l'arrêta-t-il d'un geste de la main. J'ai quelques questions d'abord.
- Max, tu ne vois pas qu'elle est malade ? s'écrit Michael.
- Tess l'est aussi, parce qu'elle nous a sauvé la mise i peine quelques minutes, rétorqua Max. Sauvés de ses petits copains, ajouta-t-il avec un mouvement de la tête en direction de Courtney.
- Ce ne sont pas mes petits copains, dit Courtney d'une voix cinglante.
- Tu l'as déjà dit. Pourquoi ?
- Ça ne peut pas attendre un peu ? ragea Michael. Elle va s'effondrer, là !
- Michael a raison, Max, je ne suis pas sûre que…, intervint Isabel.
- Alors ? pressa Max, le regard vrillé sur Courtney, sans tenir compte de leurs interruptions.
- Juste… Ils ne sont pas mes amis, dit Courtney en s'asseyant sur la banquette en face de Tess.
- Tu étais avec eux, dit Tess, suffisamment maîtresse d'elle-même maintenant pour participer à la conversation. Ne nous prends pas pour des imbéciles !
- Je n'ai pas les mêmes convictions.
- Mais encore ?
- Quand on l'a retrouvée la première fois, intervint Maria, jetant à Courtney un regard noir, elle nous a dit qu'elle faisait partie d'un groupe qui soutenait que, si Michael avait été sur le trône à la place de Max, la guerre sur votre planète n'aurait jamais eu lieu.
Max leva un sourcil incrédule.
- Sérieusement ?
Il était clair pour tout le monde que Courtney avait un faible pour Michael, mais il n'avait jamais réalisé qu'elle était membre d'un fan-club créé il y a un demi-siècle. Un fan-club d'utopistes qui prétendaient supporter un homme dont ils ne connaissaient visiblement rien. Rath était un soldat, il commandait les Armées Royales, il affirmait lui-même être né pour ça. Plus d'une fois, il avait confié à Zan qu'il n'échangerait pas leurs places pour un empire – il le côtoyait de suffisamment près pour être le témoin privilégié de la vie qu'il menait et pour ne pas la lui envier une seconde. Sans compter qu'il était un homme de traditions et intensément loyal, devenir Roi à la place de celui désigné par les Anciens, son meilleur ami, serait pour lui quelque chose d'impensable. Il avait même choisi de le soutenir lui plutôt que la femme qu'il aimait à l'époque, c'est pour dire…
Max secoua la tête.
- Peu importe, dit-il soudain. Nicholas, qu'est-ce qu'il veut ?
- Je ne sais pas, répondit immédiatement Courtney.
- Qu'est-ce qui est arrivé à nos familles ? lui demanda Isabel.
- Sur notre planète, nous avons la possibilité de créer temporairement des dimensions alternatives. Je suppose que Nicholas a emporté cette technologie ici…
- Je ne comprends rien du tout.
- Ce serait comme deux mondes identiques qui coexisteraient en même temps, mais sans jamais se rencontrer, expliqua Tess avec une impatience non dissimulée.
Tout ce bla-bla ne les avançait pas. Il fallait qu'ils obtiennent les informations qu'ils ignoraient.
- Exactement, confirma Courtney. Je suppose que Nicholas a ciblé Roswell et a envoyé les Terriens dans cette autre réalité.
- Dans ce cas, pourquoi Liz et Maria n'ont pas disparu ? demanda Isabel, perplexe.
- On n'était pas à Roswell ce matin, réalisa Maria. Heureusement.
- Je pense que ça vous a juste fait gagner un peu de temps, dit Courtney, douchant son enthousiasme.
- Est-ce qu'on peut les récupérer ? dit soudain la voix de Liz, derrière eux. Mes parents ne sont plus là.
Elle était revenue sans que personne s'en aperçoive.
- Je n'en sais rien, je ne sais pas exactement comment ça marche, gémit Courtney. Je ne me sens vraiment pas bien…
Elle ferma les yeux et sa tête bascula en arrière alors qu'elle commençait à glisser de la banquette, soudain vidée de ses forces. Michael la rattrapa avant qu'elle ne tombe et jeta à Max un regard noir.
- Ça suffit avec les questions, cracha-t-il. Il faut d'abord qu'elle se soigne.
Tout le monde suivit Michael au premier étage, où il déposa Courtney dans la salle de bain des Parker, ouvrant le robinet de la baignoire à fond. Maria tapota doucement la joue de la jeune fille, essayant de la maintenir consciente en attendant que la baignoire se remplisse. Une fois l'eau arrivée à une hauteur raisonnable, Tess arrêta le robinet.
- Il vaut mieux qu'on lui enlève ses vêtements, non ? dit Maria.
Isabel acquiesça et Liz et Maria se mirent au travail pendant que Tess poussait Max et Michael hors de la salle de bain.
-Il faut que tu te débrouilles pour te retrouver seule avec elle quelques minutes, lui envoya Max juste avant qu'elle ne lui claque la porte au nez.
-Trouve un moyen pour attirer les filles dehors avec vous et je m'occupe du reste…
La porte claqua au nez des deux garçons et Michael regarda Max avec inquiétude.
- Tu crois que ça ira pour elle ? lui demanda-t-il.
- Je ne sais pas exactement ce qui cloche chez elle, alors c'est difficile à dire, dit Max avec un haussement d'épaules.
- Elle m'a dit qu'elle avait enfilé la cosse alors qu'elle n'était pas tout à fait prête.
- Dans ce cas, il faut espérer que ce bain sera suffisant…
Ils se postèrent sur la terrasse de l'appartement et Max déplaça le télescope de Liz pour le pointer en direction de la rue. Il balaya du regard les deux cotés de la rue et constata avec soulagement qu'elle était toujours aussi déserte.
- Il n'y a personne en bas, dit-il à Michael. Si on savait où ils se cachent…
Michael commença à faire les cent pas et Max posa sur lui un regard pensif, sentant sa nervosité.
- Tu es devenu très proche de Courtney, fit-il remarquer.
- Et ?
- Qu'en pense Maria ?
- Tu t'intéresses à mes fréquentations ? C'est bien la première fois…
- Tu n'avais encore jamais couché avec l'ennemi, souligna Max.
- Je n'ai pas couché avec elle.
- Elle était chez toi ce matin, lui rappela Max.
- Elle me montrait comment la cosse lui allait, c'est tout, rétorqua Michael avec exaspération.
Max lui lança un regard dubitatif.
- Si tu le dis…
- Hey, je ne te dis rien lorsque tu passes la moitié de ton temps avec Tess, alors c'est quoi, ton problème ? s'énerva Michael.
- Courtney n'est pas Tess, répondit sèchement Max. On sait dans quel camp est Tess.
- Courtney aussi.
- On sait juste qu'elle est une de tes groupies, tempéra Max. C'est plutôt facile à feindre. Evite de t'emballer, c'est tout.
- Oui, mon commandant, railla Michael avec un geste en direction du télescope. Je peux regarder ?
Max lui laissa la place. Après de longues secondes, Michael releva la tête d'un air découragé.
- Toujours rien, dit-il. Ça ne me plaît pas.
- A moi non plus, reconnut Max. Je ne suis pas sûr que rester planqué ici soit une bonne idée, ils n'abandonneront pas avant de nous avoir trouvés et on est en infériorité numérique. Il faut qu'on trouve un moyen de reprendre le dessus. Une idée ?
- Là, tout de suite ? Pas vraiment, non, reconnut Michael. On sait qu'on peut les tuer, mais si tout Copper Summit est là, ils sont au moins une cinquantaine. En les faisant exploser un à un, même en s'y mettant à quatre, on sera mort d'épuisement avant d'arriver au bout.
Max se passa une main lasse sur la nuque.
- Ok, je vais dire aux filles de nous rejoindre. A nous tous, on trouvera bien quelque chose…
Ou peut-être que Tess arrivera à tirer quelque chose de Courtney…
Il entra dans l'appartement et frappa à la porte de la salle de bain.
Dans la salle de bain, la porte s'était refermée au nez des garçons au moment où Maria extirpait Courtney de son pantalon. La jeune fille fit une grimace et Maria lui retourna un sourire doucereux.
- Désolée, ma grande, railla-t-elle. La prochaine fois, essaye des jeans moins serrés…
Tess dissimula un sourire, réalisant que, si la petite serveuse ne souhaitait pas la mort de Courtney, elle ne lui était pas sympathique pour autant.
- Qu'est-ce qu'on va faire ? dit soudain Isabel, désignant d'un geste de la main la forme à demi-consciente de Courtney.
- D'après ce qu'elle a dit, la cosse a sûrement besoin de se régénérer, dit Liz. Vu l'état de ses cuisses, elle a dû dépasser la date limite, ajouta-t-elle avec une grimace.
Et effectivement, les rougeurs étaient là bien plus apparentes que sur le reste de son corps. La peau commençait même à cloquer par endroit.
- Je ne suis pas une barquette de viande, marmonna Courtney, maintenant en sous-vêtements.
Tess aida Liz à la soulever et la mettre dans la baignoire.
- Heu… On peut peut-être essayer de revitaliser la surface de la membrane ? On en met un maximum et on voit ce qui se passe, tenta Isabel.
- Oui, après tout, qu'est-ce qu'on risque ? s'enthousiasma Liz. Ce qu'il faudrait, c'est des vitamines, des minéraux et des éléments nutritifs.
- J'ai ce qu'il faut, intervint Maria.
Elle sortit un ou deux petits flacons de son tablier et renversa le contenu dans la paume de sa main.
- Très bien, murmura-t-elle. Alors, on va mettre du Ginkgo, du pollen d'abeille, de la vitamine C, D, E, calcium… Haleine fraîche, gélule de gingembre !
Elle jeta les gélules dans la baignoire et releva la tête juste à temps pour rencontrer les regards incrédules des trois autres filles. Elle haussa les épaules.
- Hellooo ! Je sors avec Michael !
Tess regarda avec fascination les rougeurs s'effacer progressivement de la peau de Courtney alors que celle-ci recommençait à respirer plus lentement.
- Plutôt rapide, comme guérison, murmura-t-elle.
Courtney, maintenant plus alerte, lui jeta un regard noir.
- Ce n'est pas pour autant que les effets durent longtemps, cracha-t-elle.
On frappa à la porte et Isabel entrouvrit juste assez pour apercevoir le visage de Max.
- Vous n'avez pas besoin d'être autant pour lui tenir compagnie, lui dit-il. Venez sur la terrasse, autant qu'on profite de ne pas avoir été découverts pour discuter de ce qu'on va faire ensuite.
Isabel se tourna vers les autres avec un air interrogateur.
- Allez-y, je vais rester au frais encore un moment, je ne me sens pas encore très bien, mentit Tess avant qu'une des trois ait eu le temps de se proposer. Je garde un œil sur elle et j'en profiterai pour finir de récupérer.
Maria quitta la salle de bain sans demander son reste, refusant de passer une seconde plus à jouer les infirmières pour sa rivale. Liz et Isabel lancèrent à Tess un regard soupçonneux avant d'acquiescer et de suivre Maria. A peine la porte s'était-elle refermée derrière elles que Tess se tourna vers Courtney.
- A nous deux, dit-elle avec un sourire froid. Je veux tout savoir.
- Je vous ai déjà tout dit, répondit Courtney d'un air épuisé.
- Tu ne nous en as dit seulement une infime partie, rétorqua Tess. Qui es-tu exactement ?
La Skin la regarda comme si elle avait perdu la tête.
- Heu… Courtney, énonça-t-elle lentement.
- Non, je veux ton vrai nom, dit Tess avec impatience. Myra Mayem avait pris la forme de Whitaker. Nicholas est cet enfoiré de Gaedel. Qui es-tu ? Qui sont les autres ?
Courtney eut un mouvement de recul dans la baignoire et l'eau vola autour d'elle.
- Comment est-ce que… ?
- Nous ne somme pas tous amnésiques, dit sèchement Tess en se penchant au dessus d'elle. Et une fois qu'on a visité l'esprit d'un homme comme Nicoli Gaedel, on le reconnait immédiatement quand on y entre à nouveau. Alors ?
- Je ne comprends pas ce que tu veux savoir exactement, protesta Courtney.
- Ton nom. Ton nom antarien, celui que tu portes sur Terre ne m'intéresse pas.
- Lya. Lya Alocant.
Tess fronça les sourcils.
- Ça ne me dit rien, on s'est déjà rencontré ?
- N… Non, je n'ai j… jamais mis les pieds à la C… Cour, balbutia Courtney, visiblement perturbée alors qu'elle prenait réellement conscience d'avec qui elle était en train de parler.
La serveuse aguicheuse et pleine d'aplomb perdait soudain de sa superbe…
- Pourquoi des cosses ? enchaîna Tess. Qu'est-ce que c'est exactement ? Pourquoi n'êtes-vous pas humains comme nous ?
- Quelle importance ?
- C'est moi qui pose les questions.
Courtney sembla reprendre du poil de la bête.
- Et je peux choisir de ne pas y répondre, rétorqua-t-elle brusquement.
Tess haussa les épaules.
- A toi de voir… Mais autant que tu le saches, si tu ne me les donnes pas, j'irai les chercher moi-même et ce ne sera pas particulièrement plaisant, dit-elle simplement. Si tu dis la vérité et que tu n'es pas contre nous, je n'ai aucune raison de te faire du mal.
Courtney continua à la regarder d'un air buté et Tess leva les yeux au ciel en lisant ce qui lui traversait l'esprit. Elles étaient seules et Courtney était affaiblie, cela lui était aussi facile que de planter un couteau dans une motte de beurre restée trop longtemps au soleil.
- Oh, par pitié… Rath n'en veut pas, de ta couronne. Il n'en a jamais voulu et, s'il se souvenait, il te le dirait lui-même, ajouta-t-elle d'un air exaspéré. Alors, épargne-moi ta loyauté à la noix, elle ne te servira à rien. Parle-moi des cosses.
L'autre hésita quelques secondes avant de soupirer.
- Je ne sais pas exactement. Après votre décès, c'est comme si notre planète s'était mise à tourner au ralenti. Le Granilith s'est désactivé. Les portes des Temples se sont fermées et verrouillées du jour au lendemain. Nous sommes devenus un peuple comme les autres – plus de connexion aux Anciens, plus de rites, plus de lieux sacrés. Et puis, le Granilith a disparu et les rumeurs ont commencé à circuler.
- Quelles rumeurs ? demanda Tess.
- Les initiés ont raconté que les khâchis du Grand Temple avaient changé, qu'ils racontaient une histoire différente. Une histoire qui disait que la lignée des Anciens Rois allait renaître de ses cendres. Que l'essence des Quatre Royaux avait été préservée. Quand le Granilith a disparu, les hommes de Khivar ont suivi sa trace jusque sur cette planète et, quand ils ont cherché du monde pour aller le récupérer, je me suis portée volontaire.
- Mais pas pour le Granilith. Pour Michael.
Courtney haussa les épaules et ne répondit rien.
- D'accord, mais pourquoi les cosses ? reprit Tess.
- Contrôler les humains demande beaucoup trop d'énergie et ils ne savaient pas combien de temps cette mission allait durer.
- Donc… ? insista Tess.
- Ils ont créé des enveloppes pour nous permettre d'être complètement autonomes sur cette planète sans subir les effets du vieillissement. On nous a cryogénisés sur Antar et seul notre esprit a été placé dans cette enveloppe.
Tess réfléchit un moment, recollant une à une les pièces du puzzle dans sa tête. Au final, Khivar n'avait rien fait de plus que ce qu'ils avaient fait avec Nasedo… sauf qu'au lieu de modifier entièrement la structure moléculaire de ses hommes pour neutraliser le passage du temps comme cela avait été le cas pour leur gardien, ils avaient créé des enveloppes synthétiques qui ne vieillissaient pas. Ils avaient même pensé aux éventuelles questions que pourraient soulever leur 'jeunesse' éternelle en créant leur propre ville… Plutôt malin.
- Donc, vous n'êtes que ça, des enveloppes, murmura Tess. C'est pour ça qu'il m'est si difficile d'entrer dans vos esprits, vous êtes creux, je n'ai aucune matière sur laquelle m'appuyer… Pourquoi as-tu changé de cosse ?
- Parce qu'elles n'ont qu'une durée de vie de cinquante ans.
-Et ils sont arrivés à la date d'expiration, dit la voix de Max dans sa tête.
Tess sursauta. Elle avait été tellement absorbée par la conversation qu'elle n'avait pas réalisé qu'il la suivait lui aussi à distance.
- Et Isabel a pulvérisé votre extension de garantie en détruisant votre "récolte", quel dommage, railla-t-elle.
- Pas Isabel. Moi.
- Un grand merci.
- Je ne l'ai pas fait pour vous, rétorqua Courtney en lui jetant un regard noir.
- Non, tu l'as fait pour Rath, précisa Tess.
Elle regarda la jeune fille détourner le regard et réalisa pour la première fois que Courtney était vraiment amoureuse de Michael. Ce n'était pas un petit jeu pour énerver Maria, pour entrer dans les bonnes grâces de Nicholas ou pour découvrir les petits secrets qu'ils s'efforçaient de dissimuler avec autant de soin. C'était tout simplement une histoire d'amour. Un amour à sens unique, malheureusement pour elle.
- Je ne suis pas sûre que tu te sois rendu un grand service, commenta plus doucement Tess, jetant à Courtney un regard critique. En détruisant les cosses, je veux dire, précisa-t-elle en voyant le regard interrogateur de la jeune femme.
La blonde grimaça.
- La nouvelle n'était pas arrivée à maturité, reconnut-elle. Elle se dessèche trop vite.
- Que se passe-t-il lorsque vous 'mourrez' ici ? demanda Tess après un bref silence.
Une expression incertaine et fragile traversa soudain le visage de Courtney, qui sembla se rapetisser dans sa baignoire.
- Je… Je ne sais pas, dit-elle enfin. On se réveille chez nous. J'espère, ajouta-t-elle dans un murmure.
La porte de la salle de bain s'ouvrit et Liz entra, Maria sur les talons.
- Tout va bien ici ? leur demanda-t-elle.
- Ça va, les rassura Tess.
- Tu as l'air d'avoir perdu des couleurs, constata Maria en regardant Courtney. Ce qui est, tu sais… plutôt bien, vu qu'avant tu étais rouge écarlate.
- Tu es trop gentille, railla Courtney.
Maria leva les yeux au ciel.
- Vivement que tout ça se termine et que tu disparaisses, marmonna-t-elle.
- Réjouis-toi, vu ma tête, cela risque d'arriver bien plus tôt que tu ne le penses, rétorqua Courtney d'une voix rageuse.
Tess la regarda sortir de la baignoire, la gorge serrée. Si Courtney était vraiment ce qu'elle prétendait être, elle n'était qu'une victime parmi d'autres de la petite guerre qui se jouait à des milliers de kilomètres d'ici. Tout quitter, sa famille, ses amis, sauter dans une vie qui vous est inconnue pour l'amour d'un homme… C'était une histoire que Tess connaissait plutôt bien – elle l'avait vécue. A ceci près qu'elle n'avait pas eu à changer de planète pour retrouver l'homme de ses rêves. Et que cet homme l'attendait avec impatience. Quelle consolation avait Courtney ?
C'était la nuit tombée et Zan regardait d'un air absent l'effervescence qui l'entourait, étrangement détaché de la bonne humeur ambiante. Il soupira en pensant au chemin parcourut ces trois derniers mois. Trois mois de discussions acharnées, de tractations diverses, de réunions avortées sur un coup de colère ou un conflit d'égo… Trois mois passés à négocier chaque mètre de frontière, chaque champ et chaque ruisseau. Une vraie gageure. Mais c'était enfin terminé et ce soir, ils étaient sensés fêter l'accord obtenu quelques jours plus tôt avec une réception réunissant les Gouverneurs des deux provinces en conflit, lui et son père étant bien évidemment les invités de marque, en remerciement du travail qu'ils avaient accomplis.
Il réprima un sourire acerbe. Comme il l'avait anticipé, tous les problèmes qui les avaient retenus ici se seraient réglés il y a des semaines si son père et lui ne s'en étaient pas mêlés. Les deux Gouverneurs n'étaient pas stupides, ils avaient juste sous-estimé l'ampleur que risquait de prendre ce qui n'était à l'origine qu'une simple querelle de voisinage et, lorsqu'ils avaient enfin décidé de se pencher sur le problème, celui-ci s'était déjà étendu aux propriétés voisines et quelques émeutes avaient bien trop échauffés les esprits pour régler la situation par une simple discussion. Mais comme il le craignait, au lieux d'arranger les choses, l'arrivée du Roi Eshael et de son fils n'avait fait que donner aux habitants l'occasion rêvée d'inclure aux discussions d'autres problèmes déjà existants. Du coup, en plus des querelles de frontières que tous avaient fait durer à dessein, il avait passé ces trois derniers mois à s'occuper de mutations de fonctionnaires, de produits agricoles aux prix visiblement gonflés et de tractations commerciales entre les usines locales et la capitale, pendant que son père repartait au bout d'une semaine s'occuper d'affaires "plus urgentes" à Antara. Il n'était revenu qu'il y a quelques jours à peine, juste à temps pour assister aux dernières discussions entre les deux provinces.
Il soupira. Même si, en tant que futur Roi, il était sensé porter un intérêt à toutes les affaires du Royaume, quatre milliards de personnes vivaient sur Antar, personne n'attendait d'eux qu'ils se rendent disponibles à chaque fois que ce genre de problèmes surgissaient quelque part – ils avaient des Gouverneurs et des Ambassadeurs pour ça – mais il supposait que c'était une façon comme une autre pour eux de faire savoir que ce n'était pas parce que la famille royale passait la majorité de l'année à Antara qu'elle se désintéressait de cette partie du peuple qu'elle ne côtoyait pas chaque jour. Il supposait que c'était un mal pour lui, mais un bien pour le reste de la planète…
Si au moins ces histoires s'étaient déroulées à Meijan, mais non, c'était géographiquement à l'exact opposé… Au lieu de la verdure et des lacs, il avait hérité du sable du désert, de la chaleur et d'un mal de tête permanent. Et au lieu d'Ava, depuis le début de la soirée, il devait sourire et supporter les filles à marier que toutes les mères invitées ce soir paradaient sous ses yeux. Bon sang, vivement qu'il quitte cet endroit…
Qu'est-ce qu'elle était en train de faire en ce moment ? Il avait l'impression que cette question n'avait pas quitté son esprit depuis qu'il était arrivé ici. Une question à laquelle il n'avait pas de réponse. La dernière image qu'il avait d'Ava, c'était celle de ses yeux pleins de larmes lorsqu'elle avait compris qui il était et qu'elle lui avait demandé de sortir de sa vie. Ces yeux-là l'avaient poursuivi chaque seconde de chaque jour depuis plus de trois mois. Est-ce qu'elle lui en voulait encore ? En même temps, ce n'est pas comme si il avait fait quoi que ce soit pour remonter dans son estime depuis ce jour…
Etait-elle toujours à Antara ou bien était-elle rentrée chez ses parents ? Il n'avait qu'une vague connaissance de la façon dont se découpaient les années d'étude au Temple, mais il ne pensait pas se tromper en imaginant que ses prochaines vacances n'arriveraient pas avant encore quelques semaines. Il l'espérait, en tout cas. Il voulait juste un peu de temps pour trouver un moyen, une bonne excuse pour la voir, lui parler… Expliquer pourquoi il avait gardé le silence ces derniers mois, pourquoi il avait menti juste avant ça. Il ne savait pas encore comment, mais…
- Zan, le rappela sèchement à l'ordre la voix du Roi, inaudible pour ceux qui les entouraient. Est-ce que tu pourrais avoir au moins la courtoisie de t'intéresser à ce qui se passe autour de toi ?
Zan serra les dents et se redressa, tournant vers son père un sourire crispé.
- Pardonnez-moi, j'étais distrait, murmura-t-il en guise d'excuse.
- … il est heureux que le printemps se termine, cette chaleur va enfin diminuer un peu. Au moins, l'été nous apporte des nuits fraîches ! plaisantait l'hôte de la soirée, le Gouverneur Elay, assis juste en face de lui. Dommage que vous partiez maintenant, Prince Zan, juste au moment où vous auriez eu moins de mal à supporter la sécheresse de notre désert !
Zan posa sur l'homme un regard perçant alors que le reste de leur tablée lâchait un rire inconfortable. Il sentit son père se crisper à ses cotés et posa discrètement une main apaisante sur son bras, se dépêchant de répondre avant que le Roi ne remette vertement à sa place l'homme qui semblait oublier, l'alcool aidant, le respect qu'il devait à l'héritier de la Couronne.
- Navré que mes migraines à répétitions ait été un tel inconvénient pour vous, Gouverneur, lâcha-t-il avec un sourire froid. La prochaine fois, je ferais en sorte qu'elles ne se réveillent que lorsque vous arrivez à maintenir la paix entre vos voisins, cela vous convient-il ?
- Bien sûr, répondit Elay avec un rire nerveux, réalisant soudain qu'il avait dépassé les bornes.
- J'ai cru comprendre que vous aviez passé plusieurs semaines au Temple lorsque vous avez préparé les cérémonies de Beseth cette année, Votre Altesse ? dit soudain la femme du Gouverneur, désireuse de détourner l'attention du faux pas de son mari.
- En effet.
- Ma fille, Celina, espère être acceptée dans leurs rangs comme Aspirante l'année prochaine, continua-t-elle en attirant son attention vers la jeune fille fort opportunément assise à ses cotés. Elle a toujours été intéressée par la médecine et espère devenir guérisseuse royale.
- Voilà qui est… ambitieux, commenta le Roi. J'espère que vous serez acceptée.
- Merci, Votre Majesté, dit-elle d'une voix douce, avant de tourner un sourire éblouissant vers Zan. Peut-être que vous me permettrez de m'occuper de votre migraine avant votre départ, ajouta-t-elle à son intention, son ton beaucoup plus assuré et le regard beaucoup plus effronté.
Zan se retint de lever les yeux au ciel alors qu'à ses cotés, son père dissimulait son amusement derrière une quinte de toux. Celui qui avait un jour osé dire que les tentatives de séductions étaient réservées aux demoiselles de la Cour n'était qu'un imbécile… Zan avait cessé de compter les allusions de ce genre après le plat de résistance – à sa décharge, la demoiselle était plus subtile que la majorité de ses prétendantes habituelles.
- Malheureusement pour vous, je pense que je vais conserver ma migraine encore un jour ou deux et laisser les médecins d'Antara s'occuper de ça. Mais, je vous remercie de votre… sollicitude, ajouta-t-il au dernier moment.
Après tout, ils repartaient demain et avec un peu de chance, il ne reverrait plus jamais cette jeune fille, alors autant éviter de se montrer grossier.
Le reste de la soirée se poursuivit sans incidents particuliers, avant que Zan et son père ne décident de prendre congé. Après avoir salué leurs hôtes, ils rejoignirent leur résidence dans un silence pensif, que le Roi troubla soudain.
- Tu t'es bien débrouillé ici, lâcha-t-il d'une voix pensive. Mieux que je ne le pensais.
- Oui, j'imagine, dit Zan d'une voix tendue.
Son père l'arrêta d'un geste.
- Contrairement à ce que tu penses, j'ai confiance en ton jugement, Zan, lui dit-il d'une voix posée. Je sais que ces trois mois passés ici t'ont semblé être une perte de temps, mais ils étaient nécessaires.
- Je sais. J'étais là autant pour voir que pour être vu, dit Zan en se passant une main lasse sur la nuque.
Eshael sourit.
- Je vois que tu commences à comprendre…
Il redevint sérieux.
- Peut-être que tu devrais accepter la proposition de Mademoiselle Elay et voir si elle peut faire quelque chose pour ta migraine. J'ai l'impression qu'elles se sont aggravées depuis mon départ, je me trompe ?
- Cela faisait presque un an que je n'en avais plus, c'est…
Zan soupira.
- Je suis fatigué, c'est tout. Et ce soleil… La chaleur… Je ne sais pas, c'est comme si tout elles se vengeaient de m'avoir laissé tranquille pendant tout ce temps, continua-t-il avec un soupir. Mais cela peut attendre qu'on soit rentré, je n'ai pas particulièrement envie de donner des idées à Mademoiselle Elay. Ou à qui que ce soit d'autre, d'ailleurs, conclut-il en recommençant à marcher.
Il entendit son père lui emboiter le pas juste derrière lui.
- Sans compter que cela te donne une bonne raison de retourner au Temple, commenta calmement ce dernier. Même si les Aspirantes ne s'occupent pas des soins donnés à la famille royale…
Zan fit volte-face, les poings serrés.
- Ce qui veut dire ? rétorqua-t-il d'une voix tendue. J'ai déjà été averti quant à l'obligation de me tenir éloigné des Prêtresses et des Aspirantes.
- Et tu n'en as pas tenu compte.
- Je… Cela n'a plus vraiment d'importance, de toute façon. Elle m'a demandé de la laisser tranquille, ajouta-t-il, le cœur serré.
- Et pour quelle raison ? demanda son père, visiblement intrigué, cette fois
- Je lui ai caché qui j'étais et… J'avais l'intention de lui parler avant les cérémonies de Beseth, et puis tu m'as envoyé ici et…
- Et elle t'a vu monter les marches du Grand Temple en même temps que tous les autres, comprit le Roi.
Zan acquiesça.
- Et qu'as-tu l'intention de faire ? continua-t-il, voyant que son fils ne parlait pas.
- Quoi ?
- Ne me dis pas que tu as l'intention d'en rester là ! Pour quelqu'un d'habituellement si déterminé, tu abandonnes plutôt vite…
Zan le regarda un long moment, interloqué.
- Je ne… Qu'attendez-vous de moi exactement, Père ? finit-il par demander, perplexe. Cela vous déplait, vous ne vous en êtes pas caché la dernière fois que nous avons abordé le sujet…
Le Roi se remit à marcher.
- J'ai discuté avec ta mère, dit-il simplement.
- Etant donné qu'elle ne la connaît pas, j'ai du mal à imaginer qu'elle ait pu vous faire changer d'avis aussi facilement, rétorqua Zan, pressant le pas pour le rattraper.
- Ta mère a parlé avec la Grande Och'ra.
- La Grande… D'accord, ça suffit, s'énerva le jeune Prince. Dites-moi ce qui se passe.
- Cela n'est pas important.
- Arrêtez de me traiter comme un gosse ! explosa-t-il. Vous, mère, l'Och'ra Baes… Vous savez clairement quelque chose que j'ignore au sujet d'Ava et je veux savoir ce que c'est !
Alors qu'ils étaient parvenus à leurs appartements, son père hésita un instant avant de suivre son fils dans sa chambre. Il regarda Zan se laisser tomber sur le sofa et se masser nerveusement la tempe, avant de s'approcher et de poser la main sur son front, absorbant sa migraine en quelques secondes. Zan leva vers lui un regard reconnaissant.
- Merci.
Il savait que ce n'était qu'un soulagement temporaire, mais cela lui permettrait de passer une bonne nuit de sommeil et c'était déjà pas mal.
- Tu ignores encore beaucoup de choses sur notre monde, sur la façon dont les choses se passent, commença son père après qu'ils se soient tous les deux assis. Le Grand Temple, les Anciens, le Granilith… Ceux sont eux qui font de notre civilisation ce qu'elle est.
- Je sais tout ça.
Le Roi lui lança un regard perçant.
- Ce sont eux qui nous ont placés sur ce trône parce qu'ils nous ont jugé notre famille digne de l'occuper, nous ne sommes pas là par notre volonté propre. A chaque naissance, ce sont eux qui décident si le nouveau-né sera le prochain Roi ou la prochaine Reine de notre lignée ou quelqu'un d'autre. Ce sont eux qui ont choisi de faire de toi l'héritier et non ta sœur, malgré qu'elle soit l'aînée. Cette marque que tu portes – celle que je porte aussi – est à elle seule la preuve de ta légitimité et du contrôle que les Anciens te laissent exercer sur le Granilith. Sans cette marque, jamais tu n'aurais pu réveiller les khâchis aux cérémonies de Beseth.
- Et à nouveau, je sais tout ça, répéta Zan, caressant machinalement du bout des doigts la marque en forme de V qui marquait son poignet. Où est-ce que vous voulez en venir, Père ?
- Les Anciens et le Granilith sont là pour nous guider, tout au long de notre vie, mais pas seulement nous, ceux que nous aimons également.
Le silence retomba sur la pièce pendant un long moment.
- Ava DeLoech n'a pas été accepté au Temple uniquement à cause de ses dons, n'est-ce pas ? finit par dire Zan, un pressentiment étrange lui serrant soudain l'estomac.
- Les Anciens m'ont désigné Roi, puis ils t'ont désigné comme mon héritier, reprit le Roi, mais ils se sont aussi manifestés deux fois dans cet intervalle – la première fois le jour de la naissance de ta mère, la seconde le jour où elle et moi nous nous sommes rencontrés.
Il laissa le temps à son fils de digérer cette information.
- Et à nouveau, cinq ans après ta naissance, continua-t-il enfin.
- Et la seconde fois ? pressa Zan d'une voix tendue.
- Je pensais qu'il n'y avait pas eu de seconde fois. Pas encore. Pas jusqu'à ce que ta mère parle avec l'Och'ra Baes.
Zan se leva d'un bond et commença à faire les cent pas.
- Quand ? demanda-t-il brusquement.
- Zan…
- Quand ? répéta-t-il d'une voix furieuse.
Le Roi hésita une fraction de seconde avant de réaliser qu'il n'avait rien à gagner à ne pas lui donner cette information.
- A la fin de l'été dernier, juste avant qu'Ava DeLoech n'intègre le Temple.
- Et j'imagine que sa date de naissance correspond, n'est-ce pas ? demanda Zan pour la forme.
Son père ne se donna même pas la peine de répondre. Un silence de mort retomba sur la pièce alors que Zan serrait les poings, les yeux clos, aussi immobile qu'une statue.
- Je l'ai su à la seconde où je l'ai vu, finit-il par dire après un long moment. Il y avait quelque chose chez elle… J'ai su tout de suite qu'elle était différente. Spéciale. Ça ne me plaît pas.
Le Roi haussa un sourcil surpris.
- Qu'elle soit spéciale ?
- Qu'elle soit marquée comme l'épouse la plus… adéquate, dit-il d'un ton crispé. Ce n'est pas…
Il lâcha un petit rire avant de secouer la tête.
- Vous savez, cette vie, je ne l'ai pas choisie, dit-il calmement. Je ne l'ai pas choisie, mais je l'accepte. Et je devrais au moins être libre de choisir avec qui la partager. Les Anciens… Le Granilith… Peu importe de qui il s'agit, ils me doivent au moins ça !
- Qui te dit que tu n'es pas libre de tes choix ?
Zan se tourna vers son père, sourcils froncés.
- Vous venez de dire…
- Je t'ai dit qu'ils l'avaient distinguée lorsqu'elle était venue au monde, pas qu'ils l'avaient choisie à ta place, corrigea sèchement son père. Personne ne t'impose quoi que ce soit. J'ai choisi d'épouser ta mère parce que je l'aime, pas parce qu'elle était 'marquée'. Tout comme ma mère a choisi d'épouser ton grand-père parce qu'elle l'aimait. Nos mariages ont été heureux, aucun de nous ne les a jamais regrettés.
Zan se laissa tomber sur le sofa avec un soupir.
- Mais présenté comme ça, cela semble tellement… froid et calculé.
- Je peux te poser une question ? lui demanda calmement son père.
Zan acquiesça.
- Si je ne t'avais pas parlé de tout ça, si tu n'avais pas su, est-ce que tu aurais essayé de la revoir en rentrant à Antara ? Est-ce que tu aurais essayé d'arranger les choses ?
- Je… Oui, je sais que oui.
- Alors, fais-le et laisse les choses suivre leur cours. Mais souviens-toi, Zan, tu n'as pas choisi cette vie-là, mais elle, elle est libre de l'accepter ou non. Et si elle décide d'en faire partie, alors fait en sorte qu'elle le décide en pleine connaissance de cause. Tu lui dois au moins ça.
Debout au milieu de la salle de bain, dans ses sous-vêtements détrempés, enroulant les bras autour de son corps pour dissimuler un peu ce corps qui la trahissait, celle qui s'était un jour appelée Lya Alocant offrait un spectacle à la fois fragile et pathétique.
- Hey, dit Tess, attirant son attention.
Courtney tourna vers elle un visage impassible, mais interrogateur.
- On trouvera un moyen pour stabiliser ta cosse, essaya-t-elle de la rassurer.
Elle se rappellerait bien d'un rituel qui pourrait s'appliquer à son cas de figure… Et avec le Granilith à sa disposition, cela ne devrait pas poser trop de problèmes. Il faudrait juste que Courtney tienne encore un petit moment, Tess ne pouvait pas dépenser son énergie à ça tant que Nicoli était dans les parages.
Et pour la première fois depuis qu'elles s'étaient rencontrées, un vrai sourire s'afficha sur le visage de Courtney alors qu'elle comprenait à demi-mot. Elle connaissait Ava d'Antar de réputation, elle savait que, s'il y avait une personne capable de réussir ce tour de passe-passe, c'était la Reine.
- Merci, murmura-t-elle.
Les regards de Liz et Maria passèrent de l'une à l'autre avec perplexité, sentant confusément que quelque chose leur échappait.
- O-k, lâcha Maria. On a loupé quelque chose ?
Tess réalisa que Courtney n'était pas au courant que, officiellement, Max et elle était toujours 'amnésiques'. Cela risquait de poser un problème. Mais la réponse de Courtney la surprit.
- Tu n'as rien manqué du tout, DeLuca, arrête de penser que tout le monde complote dans ton dos ! répondit-elle sèchement. Il serait possible d'avoir des sous-vêtements secs ?
- Bien sûr, rétorqua Maria avec un sourire meurtrier. Le styliste vient de partir, laisse-moi juste le temps de le rattraper !
Courtney serra les dents et allait répliquer vertement quand Liz s'interposa.
- On venait juste vous dire qu'on est en bas, on a quitté la terrasse pour ne pas se faire repérer, dit-elle en poussant sa meilleure amie vers la porte. On peut vous laisser finir, ici ? ajouta-t-elle à l'intention de Tess.
La blondinette acquiesça.
- Oui, on vous rejoint tout de suite.
La porte claqua derrière les deux terriennes et Courtney serra les dents.
- C'est dingue ce qu'elle peut m'énerver… Pourquoi ne pas passer à Michael une pancarte autour du cou avec 'Propriété privée' marqué dessus, tant qu'on y est ?
- C'est sa petite amie et tu le dragues ouvertement, dit Tess avec un haussement d'épaules. Qu'elle ne te déteste pas serait étonnant…
Elle s'approcha de Courtney et, d'un mouvement de bras, la sécha de la tête aux pieds.
- Merci, dit Courtney avec un sourire reconnaissant en enfilant rapidement ses vêtements. Je n'arrive pas à comprendre comment tu peux être aussi courtoise avec Liz vu ce qu'il y a entre elle et Max.
- Ce qu'il y a eu entre elle et Max, corrigea Tess. Ils ont rompu depuis des mois. Tous les gens concernés par notre… trio savent exactement à quoi s'en tenir, donc je me moque éperdument de Liz Parker.
Courtney lui lança un regard perçant.
- Tu n'es pas la seule à te souvenir, n'est-ce pas ? Max aussi, comprit-elle. Mais pas Michael. Ni Isabel. Et ils ne savent pas pour vous deux.
Tess resta silencieuse, attendant de voir où elle voulait en venir.
- J'ai eu le temps d'observer vos interactions et je dois admettre que vous êtes de bons acteurs, je n'y ai vu que du feu, reconnut Courtney avant de poursuivre après une brève hésitation. Qu'est-ce qui te fait croire que je ne vais pas aller lui raconter la vérité ?
- Qu'est-ce qui te fait croire que je t'en laisserai l'occasion ? rétorqua calmement Tess.
Courtney secoua la tête.
- Tu ne me tueras pas, ce n'est pas ton style.
- Tu ne me connais pas, Courtney. Ne présume pas trop. Un demi-siècle, c'est très long, beaucoup de choses ont changé.
- Mais pas ce que vous êtes. J'ai entendu parler de toi, de ce que tu es capable de faire, dit l'autre. La Reine Ava. Je ne te crois pas capable de me tuer, mais si les rumeurs à l'époque étaient vraies, tu n'aurais aucun mal à me faire oublier cette conversation, je me trompe ?
- Non.
Elles s'affrontèrent du regard un long moment. Courtney finit par arborer un sourire triste.
- Je ne dirais rien, assura-t-elle enfin. Je suis peut-être partiale lorsqu'il s'agit de Michael, mais je comprends pourquoi vous avez choisi de tout garder pour vous. Quant à elle…
Sa bouche se tordit en une grimace de dégoût.
- Comment pouvez-vous lui faire confiance après tout ce qui s'est passé ?
- Isabel n'est pas Vilandra, dit Tess, comprenant à demi-mots à qui Courtney faisait allusion.
- Pour le moment.
- Et si ce moment doit venir, alors on s'en occupera.
- J'espère pour vous. Quel que soit celui qui récupèrera la couronne si vous réussissez un jour à rentrer, on est nombreux à ne pas vouloir que l'Histoire se répète…
- Courtney…
Tess hésita un instant, avant de renoncer à ce lancer dans cette conversation maintenant. Ils auraient le temps de parler de ça plus tard…
- Lorsqu'on aura réglé cette histoire avec Nicholas, il faudra qu'on discute, dit simplement Tess. Qu'on discute vraiment. On se pose pas mal de questions avec Max, sur ce qui s'est exactement passé après notre… décès.
- Je n'aurai pas toutes les réponses, s'excusa presque Courtney. Je n'ai jamais été quelqu'un d'important sur notre planète.
- Ce sera toujours mieux que rien…
Les deux filles descendirent dans le restaurant sans échanger un mot de plus. Arrivées en bas des escaliers, les piaillements terrifiés de Liz et Maria et le bruit d'une succession de coups de feu attira leur attention. Elles échangèrent un regard inquiet et poussèrent vivement la porte du restaurant, au moment où un Skin s'enfuyait à toutes jambes par la porte d'entrée après avoir mis à terre… Jim Valenti.
- Jim ! s'écria Tess, accourant pour l'aider à se relever, Max sur les talons. Vous êtes là !
- Apparemment, dit le shérif en ramassant son stetson. Je peux savoir ce qui se passe ici exactement ?
- Ici et dehors, ajouta Kyle en s'approchant à son tour. Qui était ce type ?
- Kyle ! Tu es là aussi !
Elle fronça les sourcils.
- Vous êtes là tous les deux. Comment se fait-il que vous soyez là tous les deux ? D'où est-ce que vous venez ?
- On est parti pêcher à Broad Creek tôt ce matin, lui apprit Kyle.
Après s'être assuré que Liz et Maria n'avaient rien, Max les rejoignit.
- Ils étaient en dehors de Roswell eux aussi, dit-il. C'est pour ça qu'ils n'ont pas été touchés.
- Touché par quoi ? demanda impatiemment Valenti. Qu'est-ce qui se passe, Max ? On dirait que la ville a été… désertée.
- C'est exactement ça, shérif, dit Tess. Vous vous souvenez de cette ville où on devait aller pour l'enterrement de Whitaker ?
Jim et Kyle acquiescèrent.
- Et bien, disons qu'on y a fait quelques… dégâts et que ses habitants nous ont suivis ici pour nous réclamer l'addition, continua-t-elle avec une grimace.
- Et en langage non-Tessien, ça veut dire… ? insista Kyle.
En dépit des circonstances, Max réprima un sourire, réalisant avec amusement que, malgré tous ses beaux discours sur son envie de se tenir à distance de leurs histoires, Kyle avait cerné Tess avec une facilité déconcertante.
- Pour faire simple, ce sont les méchants, ils ont envoyé tous les habitants de cette ville dans une dimension parallèle et ils prévoient de tout ratisser rue par rue jusqu'à ce qu'ils nous trouvent, expliqua-t-il calmement. Oh, et ils veulent aussi probablement nous tuer.
Les Valenti le regardèrent un instant avec des yeux inexpressifs avant que Kyle ne se tourne vers son père.
- Dimension parallèle. Il a bien dit dimension parallèle, tu as entendu comme moi ?
- J'ai entendu comme toi.
Kyle se tourna à nouveau vers Max et Tess, arborant un sourire crispé.
- D'accord. Ma nouvelle philosophie ? Je ne veux toujours pas connaître les détails, mais j'ai un match de foot dans trois jours et j'ai besoin que mes coéquipiers reviennent dans cette dimension pour massacrer ces fumiers de Pasando High. Qui est-ce qu'on doit dégommer ? ajouta-t-il en se frottant les mains.
- Kyle ! le réprimanda Valenti.
- Excuse-moi, papa – ces 'inadaptés sociaux' de Pasando High, corrigea-t-il avec un sourire sarcastique. Oh, c'était la partie dégommage qui te posait un problème ?
Jim leva les yeux au ciel alors que Max et Tess se retenaient pour ne pas éclater de rire devant son manège.
- Le type qui vient de partir en courant et ses copains, ce sont eux qu'il faut 'dégommer', intervint Michael, leur coupant soudain toute envie de rire.
- Heu… Est-ce que je suis la seule à avoir noté que trois balles dans la poitrine ne l'ont même pas ralenti ? fit remarquer Isabel.
Max se tourna vers Courtney, qui se tenait en retrait au fond de la pièce.
- Partant du principe qu'on veut s'économiser et éviter autant que possible de les faire exploser, tu connais un autre moyen de les tuer ? lui demanda-t-il.
La jeune Skin hésita de longues secondes, réalisant probablement qu'en répondant à cette question, si elle pouvait leur sauver la vie, elle se condamnait peut-être elle-même. Ses yeux croisèrent ceux de Tess et cette dernière lui confirma d'un imperceptible mouvement de tête l'accord tacite passé quelques minutes plus tôt dans la salle de bain – si elle les aidait, Tess et Max feraient en sorte de stabiliser sa cosse. Leurs vies contre la sienne.
Courtney se décida. Elle se retourna et souleva un morceau de peau au bas de son dos, révélant une sorte de valve semblable à celle qu'on trouvait sur les bouées.
- Il faut prendre un objet, le plus lourd possible, et taper sur cette valve pour la briser, expliqua-t-elle. L'étanchéité de la cosse est rompue et on meurt.
- Et Nicholas ? demanda Isabel. Qu'est-ce qu'il peut faire, lui ?
- Tout ce que vous faites… en mille fois plus fort. Mais la chose qui devrait le plus vous inquiéter, c'est ça.
Courtney posa un doigt sur sa tempe.
- Il peut pénétrer dans votre esprit et y prendre tout ce qu'il veut. Il n'a aucune notion d'intimité, il se moque que ce soit votre mémoire ou votre pensée.
- L'homme qui était ici a probablement donné l'alerte, dit Valenti en s'approchant de la baie vitrée pour jeter un coup d'œil dehors. Il faut qu'on bouge, on ne peut plus rester ici.
- Oui, on en était arrivé à la même conclusion. L'UFO Center, trancha Max. Il a servi d'abri, il n'y a pas de fenêtres et très peu d'entrées. Une fois qu'on aura réuni tout le monde, vous, Michael, Isabel, Tess et moi, on pourchassera les Skins. Un par un.
Kyle s'avança.
- Et moi, qu'est-ce que je fais ? demanda-t-il.
- Je préfèrerais que tu restes avec Liz et Maria, dit Max après une hésitation.
Alors que Kyle allait protester, Max enchaina.
- Ce n'est pas contre toi, Kyle, je sais que tu veux aider, le rassura-t-il. C'est juste que ceux qui sont dehors ont des dons contre lesquels tu ne peux pas te défendre, je veux éviter qu'il y ait des blessés. Ou pire. Et j'espère me tromper, mais je ne pense pas que l'UFO Center soit imprenable, même s'il est difficile d'y entrer. Elles auront peut-être besoin que quelqu'un veille sur elles là-bas.
Kyle le regarda un instant en silence avant d'acquiescer.
- Ok, on fait comme ça.
- Merci, dit Max avec un sourire reconnaissant.
Cela faisait du bien pour une fois que quelqu'un écoute son bon sens plutôt que sa fierté et accepte ses ordres sans discuter. Si seulement Michael et Isabel pouvait en prendre de la graine…
- On y va, ajouta-t-il en partant vers la porte.
Ils traversèrent rapidement la ruelle qui longeait le Crashdown, contournant le pâté de maison, avant de se regrouper à l'angle de la rue. Ils regardèrent l'entrée du centre situé juste en face. Max se tourna vers Valenti, debout juste derrière lui.
- Il n'y a presque rien pour s'abriter, murmura-t-il. Il vaudrait peut-être mieux passer séparément.
- Bonne idée, approuva le shérif.
Une expression étrange traversa son visage alors qu'il baissait les yeux vers sa main et serrait et desserrait machinalement le poing.
- Shérif ? Tout va bien ? s'inquiéta Max.
- Ça va.
- Tess ? demanda Max en se tournant vers sa femme.
Elle secoua la tête. Elle avait scanné la rue sur une bonne centaine de mètres sans percevoir quoi que ce soit.
- Je ne sens personne. Je pense que c'est bon.
- Alors, on y va. Michael et Kyle, prenez Courtney et allez-y en premier, ordonna Valenti aux deux garçons.
- Quand vous y serez, on fera partir les autres, ajouta Max.
- Allez ! les poussa Jim.
Tess les regarda traverser en soutenant Courtney de leur mieux, toujours concentrée, prête à donner l'alerte au moindre problème. De l'autre coté de la rue, Michael déverrouilla la porte d'entrée d'un geste de la main et Kyle et lui entrainèrent la Skin à l'intérieur du musée.
- Je prends Tess, Liz et Maria, reprit Valenti. Je vous laisse fermer la marche ?
Max acquiesça.
- Tu ne veux pas que je reste avec toi ? lui demanda Tess. Les murs sont trop épais pour que je voie quoi que ce soit une fois à l'intérieur.
- Ça ira, on sera juste derrière vous, la rassura Max.
- On y va, dit le shérif.
Ils traversèrent la rue et disparurent à leur tour dans le centre. Isabel s'approcha de Max et il lui envoya un sourire qu'il voulait rassurant.
- On va y arriver.
- Max, dit-elle après une hésitation, si je te demande de faire quelque chose, tu le feras sans poser de questions ?
Il la regarda un moment sans un mot.
- Dis toujours.
- Va les rejoindre, ordonna sa sœur. Pendant ce temps-là, je vais essayer de retrouver Nicholas.
- Non.
Non, non et non. Pourquoi ne pas la renvoyer en express à Khivar, emballée dans un joli paquet cadeau, tant qu'on y était ?
- Max, tu ne comprends pas que ce qu'il veut, c'est moi ? s'écrit Isabel.
Pas exactement. Ce que Khivar – et Nicoli, son fidèle second – voulaient, c'était le Granilith. Vilandra n'était qu'un bonus. Ils voulaient le Granilith parce que c'était le seul moyen pour Khivar d'obtenir une quelconque légitimité en tant que Roi et Vilandra parce qu'elle était de sang royal et son héritière directe, maintenant que les enfants qu'il avait eu d'Ava avaient été éliminés. Mais même après tout ce temps, il n'était toujours pas persuadé que l'amour ait quelque chose à voir là-dedans. Oh, sa sœur avait aimé Khivar – pour autant qu'elle ait été capable de vraiment 'aimer' quelqu'un d'autre qu'elle-même – mais est-ce que cela avait jamais été vraiment réciproque ? Aujourd'hui encore, il en doutait.
Alors, non, il ne la laisserait pas partir rejoindre Nicholas. Hors de question.
- Non, Isabel. Si on se sépare, on est mort. Il ne fera de toi qu'une bouchée.
- C'est vrai. Je suis désolée, s'excusa-t-elle.
- Ne t'inquiète pas, dit-il avec un sourire.
Il se retourna pour observer la rue.
- Attends-moi là, je vais voir.
Il s'avança jusqu'à la première voiture garée le long du trottoir, regardant avec attention à droite et à gauche pour s'assurer qu'ils étaient toujours seuls. C'était maintenant où jamais.
- C'est bon, on peut y aller, dit-il sans quitter la rue des yeux. Passe devant, je te suis.
Pas de réponse. Il se retourna avec impatience et constata que sa sœur s'était volatilisée. L'espace d'une fraction de seconde, son esprit eut un blanc avant qu'une rage phénoménale ne l'envahisse.
Il allait la tuer. Que les Anciens en soit témoins, lorsqu'il lui mettrait la main dessus, il la réduirait en bouillie.
-Max ? résonna dans sa tête la voix inquiète de Tess. Qu'est-ce qui se passe ?
De l'intérieur du Centre, elle sentait la tension qui l'habitait.
-Isabel s'est tirée, lui envoya-t-il avec une colère contenue.
-Quoi ?
-Elle m'a dit qu'elle allait aller trouver Nicholas, je lui ai dit non, elle en a profité que j'ai le dos tourné pour foutre le camp !
-Il faut la retrouver, et vite, dit Tess, son inquiétude palpable. S'il la trouve…
-Vous pourrez gérer là-dedans en attendant qu'on revienne ?
-On se débrouillera. Mais par pitié, fais attention, s'ils t'attrapent toi aussi…
-Je sais. J'essaierais de faire vite.
Et il s'enfonça à son tour dans la ruelle.
De l'autre coté de la rue, Tess lâcha un soupir. Et à nouveau, il fallait qu'Isabel n'en fasse qu'à sa tête… Honnêtement, elle ne savait pas trop si une rencontre Nicholas/Isabel serait une mauvaise chose – au moins, Isabel choisirait son camp une bonne fois pour toute et ils sauraient à quoi s'en tenir. Le seul problème, c'était qu'elle connaissait la cachette du Granilith et Nicholas n'aurait aucun mal à la lui soutirer.
- Où sont Max et Isabel ?
Elle sursauta en entendant la voix de Valenti juste derrière elle.
- Isabel lui a fait faux bond, alors Max est parti à sa recherche, lui dit-elle simplement.
- Je ne comprends pas, je croyais que c'était dangereux ? s'étonna Valenti.
- Ça l'est. Encore plus si elle se retrouve avec eux. Mais la fabuleuse Isabel Evans est persuadée d'avoir plus d'importance pour eux que nous tous réunis, donc elle a pris le contrôle de la situation, railla Tess avec amertume.
- C'est mauvais.
Elle serra les dents.
- Priez juste pour que la bombe à retardement ne commence pas à faire tic-tac, dit-elle rageusement.
- Je ne…
Jim s'arrêta net et se passa nerveusement la main sur le bras.
- Je crois que je… Que…, balbutia-t-il.
- Quoi, qu'est-ce qu'il y a ? demanda Tess, réalisant que quelque chose clochait.
Et soudain, sous ses yeux ébahis, il se mit à… clignoter. Il disparut et réapparut rapidement, la regardant d'un air paniqué.
- Je crois que mon temps est écoulé, dit-il. Dis à Kyle… Dis-lui…
Et il disparut tout à fait.
- Jim ! s'écria Tess.
Une seconde plus tard, Kyle arriva en courant, Liz sur les talons.
- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? demanda-t-il. Où est mon père ? ajouta-t-il après avoir regardé autour d'eux.
- Il a… disparu, là, juste devant moi, avoua Tess. Je suis désolée.
Kyle serra les dents et ne dit rien. Liz intervint.
- Je crois qu'on a trouvé quelque chose d'intéressant sur l'ordinateur de Brody. Quelqu'un a déployé un champ d'énergie sur Roswell à midi et, s'il a été ouvert, il peut probablement être refermé. Il faut juste trouver d'où il part.
- Ce n'est pas indiqué sur l'ordinateur ? demanda Tess.
Liz secoua la tête.
- Non.
- Il faut qu'on trouve, c'est le seul moyen d'arrêter tout ça, insista Tess. Une idée ?
Un hurlement poussé par Maria interrompit net la conversation. Ils se précipitèrent tous dans l'autre pièce pour la trouver en train de se débattre entre les mains d'un Skin. Laissant les autres pétrifiés devant ce spectacle, Tess n'hésita pas une seconde. Elle s'approcha de l'homme par derrière et lui assena un violent coup de pied dans le bas du dos, pile sur la valve qu'elle savait dissimulée là. Il se désintégra sous leurs yeux.
- Ça va aller ? demanda-t-elle à Maria.
- Oui, merci, lui répondit la serveuse avec un sourire reconnaissant.
Michael fit irruption dans la pièce à son tour.
- Tout va bien ? Qu'est-ce qui s'est passé ?
- Oh, une broutille, lâcha Maria, les dents serrées, visiblement secouée. Juste moi qu'on a essayé de tuer… Trois fois rien. Retourne auprès de Courtney, Dieu sait qu'elle a besoin de ta compagnie beaucoup plus que moi en ce moment, lui assena-t-elle en tournant les talons et en quittant la pièce.
- Ne sois pas comme ça, dit Michael avec impatience.
- Tu sais quoi, Michael ? rétorqua sa petite amie en faisant volte-face. J'en ai marre ! Depuis qu'elle t'a avoué être la Présidente de ton fan-club, le reste du monde n'existe plus ! Valenti vient de s'évaporer dans les airs, Liz, Kyle et moi, on est peut-être les suivants et il n'y a qu'elle qui t'intéresse !
- Valenti a disparu ? répéta-t-il.
A cet instant, Max entra dans l'UFO Center, dispensant Maria de répondre.
- Tu l'as retrouvée ? lui demanda Tess.
- Retrouvé qui ? demanda à son tour Michael.
- Isabel, répondit sèchement Tess. Maria a raison, tu sais, ce ne serait pas mal que tu t'intéresses un minimum à ce qui se passe en dehors de Courtney…
- Vous avez perdu Isabel ? répéta Michael.
- Oui, je la tenais en laisse et elle s'est échappée, railla Max.
Il se tourna vers Tess.
- Je ne sais pas où elle est, dit-il plus sérieusement, mais il y a de fortes chances pour que les autres l'aient trouvée, à l'heure qui est…
Il n'avait pas mené de recherches poussées, pour être honnête, il s'était contenté de parcourir les rues entourant le Crashdown en priant pour un coup de chance, sans beaucoup d'espoir cependant. Il savait que, s'il s'aventurait plus loin, il risquait de tomber sur des Skins et, seul contre eux, il ne pourrait pas faire grand chose. Son intuition lui criait qu'ils les affronteraient bien assez tôt et que, d'une façon ou d'une autre, Isabel serait avec eux.
- Ils n'ont pas trouvé qu'elle, dit soudain Liz.
- Comment ça ?
- Un Skin vient d'attaquer Maria, juste dans la pièce à coté, lui expliqua rapidement Tess. Il faut qu'on s'en aille, on n'est pas en sécurité ici.
- On peut essayer le lycée, suggéra Max, mais je ne pense pas qu'on réussisse à leur échapper très longtemps là-bas. Tu devrais aller chercher ton père, dit-il à Kyle.
Le jeune homme s'assombrit.
- Il n'est plus là, répondit-il simplement.
- Pitié, ne me dis pas qu'il a été faire un tour seul dehors lui aussi ! s'énerva Max.
- Il a disparu, lui apprit Tess.
- Sûrement que l'espace-temps des Skins a rattrapé ceux d'entre nous…, commença Liz.
- … qui sont humains, finit Maria. A qui le tour ?
Le silence tomba sur la pièce un instant avant qu'une porte claque un peu plus loin. Ils sursautèrent. Tess regarda autour d'elle, réalisant soudain qu'il manquait quelqu'un à leur petit groupe.
- Où est Courtney ? demanda-t-elle.
Elle échangea un regard avec Max et ils se précipitèrent vers le fond de la pièce, là où la jeune Skin aurait dû être allongée sur le sol, Michael sur les talons. Et comme Tess s'y attendait, il n'y avait personne. Elle secoua la tête.
- Et dire que je commençais à lui faire confiance, murmura-t-elle. Je ne suis qu'une imbécile… Elle doit être déjà en train de rejoindre Nicholas à l'heure qu'il est !
- Michael ? demanda Max à son ami.
Le jeune homme haussa les épaules.
- Je n'en sais pas plus que toi.
- Hey !
Les trois extraterrestres se tournèrent vers Kyle, qui semblait soudain très excité. Ils le virent foncer vers un portant où étaient exposées des cartes postales spéciales 'extraterrestre' et en tirer une de son rangement. Il l'agita d'un air triomphant.
- L'espace-temps a dû être bouleversé à partir du panneau de pub qui domine la ville ! s'écria-t-il en faisant référence au panneau familier de tous les habitants de Roswell annonçant le musée, qui bordait la route principale et qui arborait le même message que la carte. Mon père et moi, on a vu une espèce de tube vert qui était planté dedans. On a cru à une blague, à un acte de vandalisme, mais c'était plus grave. Je vais y retourner.
- Je ne suis pas sur qu'y aller seul soit une bonne idée, objecta Max.
- Les filles n'ont qu'à venir avec moi, insista Kyle. Si ce que vous disiez tout à l'heure est vrai, ce n'est pas après nous qu'ils en ont, juste vous quatre. Qu'est-ce qu'on risque ?
Max finit par acquiescer.
- Ok, mais prends Brandford jusqu'à la sortie de la ville, c'est plus direct et, en contournant le centre, vous avez moins de chances de faire repérer.
- D'accord. On se revoit bientôt, ajouta Kyle avec un sourire encourageant.
Sur une impulsion, Tess le serra dans ses bras.
- Fais attention à toi, d'accord ?
Il acquiesça sans un mot. Les trois extraterrestres regardèrent leurs amis quitter le Centre d'un air morose. Max finit par se tourner vers Michael.
- Tu es bien sûr de n'avoir aucune idée d'où est Courtney ? lui demanda-t-il.
- Je t'ai dit que non, tu m'énerves ! se défendit son ami.
-Il ment, envoya Tess à Max.
Depuis qu'ils avaient quitté le Crashdown, son esprit était en alerte et interceptait tout ce qui passait à proximité. Impossible que les émotions de Michael lui échappent.
Max décrocha à son ami un regard meurtrier. La tension nerveuse qui l'habitait était en train de saper sa patience. Entre sa sœur qui faisait cavalier seul et Michael qui lui mentait ouvertement, il était à deux doigts d'exploser.
Il serra les poings et tourna les talons, se dirigea à son tour vers la porte, sachant que, s'ils continuaient cette conversation, il allait probablement coller son poing dans la figure de son meilleur ami.
- Où est-ce qu'on va ? cria Michael dans son dos.
Max ne se retourna même pas.
- Au lycée, répondit Tess à sa place. En attendant de trouver mieux…
Ils se firent les plus discrets possibles pour parcourir les deux kilomètres qui les séparaient du complexe où ils passaient une grande partie de leur journée en semaine. En arrivant, ils trouvèrent le même spectacle de désolation que partout ailleurs, mais c'était moins étonnant – on était dimanche, personne ne traînait à Roswell High ce jour-là.
Tess s'arrêta net.
- Il y a quelqu'un, murmura-t-elle.
Elle pencha la tête sur le coté, réalisant que la présence qu'elle percevait était trop nette pour qu'il s'agisse d'un Skin. La présence était même familière…
- Isabel, réalisa-t-elle.
- Où ? demanda brusquement Max.
- A l'intérieur. Pas très loin du casier de Michael, je pense, ajouta-t-elle après avoir pris une seconde pour s'orienter mentalement.
Ils entrèrent rapidement dans le lycée, tournant dans les couloirs sans hésiter. Et comme Tess le présumait, Isabel était là, assise sur le sol, appuyée contre les casiers et apparemment inconsciente. Le soulagement que Max éprouva en la voyant vivante et libre ne dura pas, remplacé par une soudaine inquiétude.
-Jamais ils ne l'auraient laissée partir, envoya-t-il à Tess. Elle ne doit pas être seule ici. Il faut qu'on s'en aille, et vi…
- Bonjour, Votre Majesté, résonna soudain une voix dans leur dos.
Tess échangea avec Max un regard fataliste – ils n'avaient pas besoin de se retourner pour savoir qui se trouvait derrière eux.
Une boule de plomb leur tomba au fond de l'estomac.
Ils étaient faits comme des rats.
Lorsque Max reprit ses esprits, il réalisa qu'il était ligoté à une sorte de pilier dressé à la hâte au milieu du hall principal du lycée. Ses yeux se posèrent sur la vingtaine de Skins debout en face de lui, Nicholas trônant en leur centre avec un sourire suffisant, avant qu'il ne regarde autour de lui dans l'espoir d'apercevoir les trois autres. Il constata avec soulagement qu'ils étaient tous dans la même position que lui, dans son dos. Ligotés chacun à son propre pilier, mais vivants.
Il tira discrètement sur les liens qui lui enserraient les mains dans l'espoir de les arracher, sans succès.
-Tess ?
-Je vais bien, lui renvoya-t-elle. Ils ont serré les liens par précaution, on n'arrivera pas à se libérer.
Soudain, Nicholas s'avança vers eux, se penchant vers Max d'un air faussement compatissant.
- Tu as de petits yeux, dis-moi, railla-t-il. Quand je pense qu'autrefois, tu décidais du destin de tes armées en jouant à pile ou face… Heureusement pour moi, tu as fait l'erreur de rester dans le mauvais camp.
Tess observa Nicoli avec attention – il n'arriverait pas à déstabiliser Max avec ce genre de remarque, mais qu'en serait-il de Michael et Isabel ?
L'adolescent se déplaça, contournant Max pour se diriger vers sa sœur.
- Tout ceci ne te rappelle rien, Vilandra ? lui dit-il avec un sourire toujours aussi ironique.
Tess serra les dents. Max et elle avaient vu juste, ils avaient discuté d'autre chose que du Granilith à Copper Summit. Mais à sa plus grande surprise, Nicoli ne s'attarda pas non plus sur Vilandra et reporta soudain toute son attention sur Michael.
- Et ton second ! s'exclama-t-il d'une voix joyeuse. Ton homme de confiance… Celui qui a cru bon de révéler le secret du Granilith à l'une de nos plus éminentes camarades !
Max ferma les yeux, une déception amère lui serrant la gorge. Michael avait donc bien aidé Courtney à s'en aller. Il avait choisi de révéler des informations vitales à une fille à qui il ne parlait vraiment que depuis quelques jours, mettant sciemment en danger la vie de ceux qu'il prétendait être ses meilleurs amis, sans la moindre hésitation.
- Règle numéro 1 – en temps de guerre, ne jamais divulguer d'informations, jubila Nicholas, se réjouissant visiblement de démolir leur petit groupe à coup de révélations fracassantes. Courtney le savait. C'est pour ça qu'elle a cru bon de se suicider avant de me révéler où était le Granilith…
Michael pousse un soupir de soulagement auquel Max fit plus discrètement écho. Ils n'avaient plus qu'à remercier leur ange gardien que ce soit Courtney qui leur ait été loyale, au final.
Nicoli revint se planter devant Max.
- Il y a une dernière chose que je dois savoir avant que nous levions le camp… Où est le Granilith ? demanda-t-il sèchement.
- Je ne vois pas du tout de quoi vous voulez parler, répondit calmement Max.
- Oh, mais si. Et tu vas me le dire, affirma l'autre.
Il tendit la main en direction des trois autres, qui se mirent à hurler, Tess plus pour donner le change que par réelle douleur – elle avait appris il y a longtemps à bloquer ce genre d'attaques et Nicoli, persuadé d'être face à des fragments inoffensifs de leurs anciennes personnalités, n'y vit que du feu.
- Arrêtez ça ! dit Max, son cerveau tournant à plein régime. Si je vous le dis, vous les laissez partir. Tout cela n'a rien à voir avec eux.
- Max, ne fais pas ça, le supplia Isabel derrière lui.
Une bouffée de rancœur lui remonta dans la gorge et il serra les dents. Peut-être qu'il aurait dû la supplier de ne pas partir, tout à l'heure, c'était apparemment pour elle la solution à tous les problèmes…
Nicoli secoua la tête d'un air amusé.
- Non, c'est trop facile. En d'autres temps, je me serais plié à ta volonté, mais maintenant…
Il posa la main sur son front et ferma les yeux. Tess réalisa en une fraction de seconde ce qu'il était en train de faire et plongea dans l'esprit de Max en même temps que lui, lui opposant une barrière infranchissable et l'éjectant sans ménagement.
Nicoli recula comme s'il s'était brûlé. Il tourna vers elle un regard meurtrier.
- Toi ! lâcha-t-il d'un ton rageur.
Il arbora soudain un sourire froid.
- Et moi qui pensais que vous n'étiez plus que des adolescents sans défense, quel idiot je suis…
Il s'approcha d'elle à pas lents.
- Ava DeLoech est bien plus proche de la surface que ce que les gens peuvent le penser, n'est-ce pas ? continua-t-il. Tu as toujours été très douée pour te faire passer pour plus inoffensive que tu ne l'es en réalité… Ava la discrète, mais toujours là, dans l'ombre, comme une épine dans mon pied ! J'ai su à la seconde où tu as passé les portes du Grand Temple que tu ne me causerai que des ennuis !
Il s'approcha d'elle à pas lents, un sourire mauvais sur les lèvres, alors qu'elle restait muette, refusant de lui donner la satisfaction de l'entendre protester, sentant peser sur elle les regards interrogateurs de Michael et Isabel.
- Et aujourd'hui, tu es à ma merci, railla encore Nicoli. Oh, ne te fais pas d'illusions, je saurais ce qu'il y a dans ta jolie tête, d'une façon ou d'une autre ! Cela prendra juste un peu plus de temps que prévu...
-Max… Si tu dois faire quelque chose, fais-le maintenant, envoya Tess d'un ton désespéré.
Et alors que Nicoli posait la main sur son front, elle serra les dents, déterminée à tenir son esprit sous clef le plus longtemps possible. Mais cela ne durerait pas longtemps, elle le savait. L'ancien Uro était aussi puissant qu'elle et elle était en position de faiblesse.
Max le réalisa avant même qu'elle ait besoin de le lui dire. Il ferma les yeux et reprit là où ils s'étaient arrêtés à Copper Summit, projetant vers sa femme toute sa concentration. Cette fois, ce fut lui qui plongea dans ses réserves, reprenant le tissage des liens invisibles commencé la veille. Il sentit la boule d'énergie grossir, la chaleur toujours aussi brûlante, l'intensité toujours aussi mortelle. Plus d'hésitation, c'était eux ou les Skins. Et s'ils ne devaient laisser derrière eux que des cendres, qu'il en soit ainsi.
Luttant à la fois pour tenir Nicholas à distance de son esprit et transmettre toute son énergie à Max, la tension qui habitait Tess devint telle qu'elle sut qu'elle ne tiendrait pas une seconde de plus. Dans un dernier effort, elle libéra ses dernières forces avec un cri de rage. Max lâcha la bride et toute l'énergie accumulée se matérialisa au dessus de sa tête dans un rougeoiement de flammes.
Tess sourit devant la panique incrédule qu'affichait soudain le visage de Nicoli.
- Non, murmura-t-il. C'est impossible, vous ne pouvez pas…
- En temps de guerre, toujours s'attendre à tout, c'est la règle numéro 2, rétorqua-t-elle d'un ton glacial.
Et sur ces mots, dans un parfait ensemble, Zan et elle éparpillèrent la vague brûlante dans la pièce, la faisant tourbillonner avec précision autour d'eux, prenant soin d'épargner Michael et Isabel. Quelques secondes et ce fut suffisant. Elle eut juste le temps de voir Nicoli balbutier quelques mots incompréhensibles avant que lui et sa petite troupe ne s'évaporent dans l'atmosphère, ne laissant derrière eux qu'une pluie de cendres blanchâtre. Ne tenant que par la volonté de l'ancien Uro, les piliers et les liens qui les retenaient captifs disparurent instantanément.
Plus rien ne la soutenant debout, Tess s'écroula sur le sol alors que Max tombait à genoux quelques pas devant elle, leurs souffles heurtés et laborieux.
Deux fois dans la même journée, pensa Tess avec un humour sans joie. Moi et le plancher, ça commence à devenir une véritable histoire d'amour…
Elle essaya péniblement de passer en position assise, sans succès. C'était comme si son corps s'était liquéfié.
Deux minutes. J'ai juste besoin de deux toutes petites minutes…
- Max ! cria soudain Isabel.
Du coin de l'œil, elle vit sa belle-sœur se précipiter vers son frère pour l'aider à se relever. Mais alors qu'Isabel posait la main sur son épaule, il se dégagea d'un geste brusque.
- Ne me touche pas, cracha-t-il d'une voix si tranchante que sa sœur recula de deux pas, comme s'il l'avait giflée.
Et c'était peut-être le cas. Le ton de sa voix… Tess le connaissait suffisamment pour savoir que la journée d'aujourd'hui avait été éprouvante pour Zan. Pas tant à cause des Skins – ils s'en étaient débarrassés avec une surprenante facilité, en fin de compte – mais à cause d'Isabel et de Michael. Elle sentait d'ici la lassitude et le découragement de son mari.
Max regarda le visage choqué de sa sœur, debout à quelques pas, Michael à ses cotés, sans parvenir à se sentir coupable – de mentir, de ne pas être… Max. Le Max conciliant, facile à vivre, qui fermait toujours les yeux. Il était tellement en colère et… blessé.
Il leur avait toujours fait confiance, malgré leur impétuosité, leur aveuglement, leur fierté et le million d'autres raisons qui faisait que, d'une façon ou d'une autre, ils finissaient toujours par faire les mauvais choix. Mais jamais encore ils n'avaient agi contre lui de façon aussi délibérée, en se souciant aussi peu des conséquences. En se moquant aussi éperdument de leur opinion, à Tess et à lui. Michael et Courtney. Isabel et… Vilandra.
- Max ? demanda Isabel d'une voix incertaine.
Qu'ils aillent tous les deux au diable ou ailleurs, ce n'était plus son problème.
A moitié à quatre pattes, il s'approcha de Tess et posa une main sur son front, la regardant fermer les yeux, ignorant volontairement la question de sa sœur.
- Ça va aller ? lui demanda-t-il doucement.
- J'envisage de dormir pendant les trois prochaines années, murmura-t-elle sans ouvrir les yeux.
Il sourit.
- Bienvenue au club…
Un bruit soudain les fit sursauter et tous les quatre tournèrent les yeux, craignant de voir apparaitre un Skin égaré, mais ce fut un homme de l'équipe d'entretien qui tourna à l'angle du couloir. Il fronça les sourcils en les découvrant dans le hall et Max réalisa qu'ils devaient présenter un drôle de spectacle, lui assis pas terre, Tess allongée à ses pieds et Michael et Isabel les couvant d'un œil inquiet.
- Qu'est-ce que vous faîtes ici, les jeunes ? C'est dimanche, on ne vous a pas mis au courant ? demanda l'homme.
- On s'en va, répondit Max avec un sourire d'excuse, réalisant que le tour de passe-passe qui retenait les Terriens dans une autre dimension devait avoir pris fin – de leur fait ou Kyle, Maria et Liz avaient réussi de leur coté ?
- J'avais oublié un livre ici, on est juste passé le récupérer pour que je puisse finir de travailler avant demain, enchaîna Isabel avec son plus beau sourire.
- Le lycée est fermé, insista l'homme.
- On est déjà parti, commenta Michael en se penchant vers Tess.
Il la saisit doucement par les épaules et l'aida à se lever. Elle sentit sa tête se mettre à tourner et chancela.
- Appuie-toi sur moi, murmura Max en passant un bras autour de sa taille.
Elle se dégagea de l'emprise de Michael et se cala confortablement contre Max, qui l'entraîna vers la sortie à pas lents. A peine eurent-ils passé les portes que le soleil de l'après-midi l'aveugla et elle ferma les yeux.
- Par là, dit Max.
Il l'entraîna sous la coursive et l'assit sur un banc de pierre pour qu'elle puisse souffler un peu.
- Tu es sûre que ça va aller ? lui demanda-t-il.
- Oui, juste très fatiguée, c'est tout, le rassura-t-elle avec un sourire.
- Vous n'avez qu'à attendre ici, je vais chercher la Jeep au Crashdown pour la ramener chez elle, dit Michael.
- Ne te donne pas cette peine, Michael, je me débrouillerai, dit Tess.
Elle savait que, plus que n'importe quoi, Max voulait que son meilleur ami et sa sœur disparaissent. Son self-control ne tenait qu'à un fil et, s'il explosait, ce ne serait pas joli à voir.
- Tess, tu tiens à peine debout, objecta Isabel. Laisse-nous t'aider.
- Je crois que vous en avez assez fait pour aujourd'hui, rétorqua vertement Max.
- Je peux savoir ce que ça veut dire ? se hérissa Michael.
- Ça veut dire que là, tout de suite, tout ce qu'on veut, c'est que tu disparaisses, précisa Max, sans plus se soucier de prendre des gants. Et fais-moi plaisir, emmène Isabel avec toi.
- Max ! protesta sa sœur, visiblement blessée.
- Fichez-le camp, Izzy. Je suis très sérieux, je suis tellement en colère contre vous que je vais finir par dire un truc que je ne suis pas sûr de regretter, alors ça vaut mieux pour tous le monde, croyez-moi. Allez-vous en.
Et pour une fois, personne ne discuta ses ordres.
Probablement parce que, pour une fois, ils ont conscience de s'être royalement planté, pensa Max avec amertume.
Il les regarda tourner les talons et disparaître avec un soulagement sans bornes et une tristesse équivalente. Il se laissa tomber sur le banc à coté de Tess et posa la tête dans ses mains avec un soupir de découragement. Comment en étaient-ils arrivés là ? Leur cacher la vérité était-il vraiment la bonne solution ? Il venait à en douter…
Il sentit une main fraiche glisser dans ses cheveux et releva la tête pour trouver le sourire réconfortant de Tess et le poids sur ses épaules s'allégea un peu. Heureusement qu'elle était là… Il n'osait même pas imaginer ce que serait sa vie à l'heure actuelle si Nasedo et elle n'étaient pas revenus à Roswell… Il serait probablement en train de devenir dingue.
- Les choses vont finir par rentrer dans l'ordre, lui dit-elle calmement. D'une façon ou d'une autre. Il le faut.
- Et si cela n'arrive pas ?
Le sourire assuré de Tess vacilla quelque peu alors que Max enchaînait.
- Parce que je ne suis pas sûr de pouvoir composer avec Michael et Isabel encore très longtemps. Ou les contrôler.
Il lâcha un rire amer.
- Bon sang, mais qui est-ce que j'essaye de leurrer ? Regarde-moi ! dit-il avec un geste de dérision dans sa direction. Je ne contrôle rien du tout. Je prends des décisions que personne ne respecte. Je fais des choix dont tout le monde se moque. Je ne peux même plus faire confiance à ceux qui me sont les plus proches – mais je suppose que c'est une leçon que j'aurais dû apprendre il y a longtemps, pas vrai ?
- Max…
Tess glissa du banc pour s'accroupir à ses pieds, posant la main sur sa joue pour le forcer à la regarder dans les yeux.
- Je suis là et je ne vais nulle part, dit-elle fermement, le cœur serré de le voir aussi désabusé. Et Michael et Isabel aussi… à leur façon. Je crois, ajouta-t-elle en priant intérieurement pour que ce soit vrai.
- Tu essayes toujours de voir le meilleur chez chacun, pas vrai ?
Le visage de Tess s'assombrit.
- Non, répondit-elle d'une voix tendue. Plus maintenant. Plus depuis longtemps.
- Tess…
- Mais il y a une certitude sur laquelle on peu compter – peu importe les Valenti, Maria, Liz ou Alex, au final, cela se résume à nous quatre. Michael et Isabel le savent. Ils se reposent là-dessus. C'est parce qu'ils savent qu'on sera là pour les couvrir qu'ils se permettent d'agir comme ils le font. Leurs actions sont peut-être stupides, mais ils restent loyaux.
- Pour le moment.
- Pour le moment.
Ils restèrent silencieux un long moment, l'un comme l'autre perdu dans ses pensées.
Peut-être que la bombe à retardement a bel et bien commencé à faire tic-tac, en fin de compte, pensa Tess. Mais peut-être qu'Isabel n'est qu'une moitié du mécanisme. Michael est l'autre et Nicoli l'a enclenché… La question est, comment est-ce qu'on l'arrête ?
- En rentrant chez nous, dit Max en guise de réponse à sa question silencieuse. En remettant les choses à leur place, quelles que soient les sacrifices qu'il faudra faire. C'est le seul moyen. Mais en attendant…
Il se leva et glissa sa main dans celle de Tess.
- En attendant, il faut que je te ramène à ton autre chez toi. Tu as besoin de repos, dit-il fermement.
- Toi aussi, fit remarquer Tess.
- Tu me feras une petite place dans ton lit…
Elle leva un sourcil surpris.
- Que va dire Valenti ?
- Valenti comprendra, répondit Max.
Et s'il ne comprenait pas, il lui expliquerait.
- J'ai juste…
Il hésita une seconde.
- J'ai juste besoin de rester loin de Michael et Isabel pendant quelque temps.
Roswell, trois jours plus tard…
- On dirait un schtroumpf qui aurait avalé un canari.
Entrant tout juste dans la cuisine, engoncé dans un caleçon long en lycra et de monstrueuses épaulettes, Kyle réussit l'exploit de lui jeter un regard noir tout en finissant d'attacher ses crampons d'une main et en attrapant un mini-sandwich de l'autre. Il enfourna le pain encore chaud dans sa bouche et se redressa en jubilant presque.
- Nom de D… Qu'est-ce que c'est bon ! se réjouit-il en tendant à nouveau la main vers l'assiette, avalant la bouchée précédente avec enthousiasme. Où est-ce que tu as acheté ça ?
- Tu sais, si vous les humains avez inventé les cuisines, c'est pour cuisiner, pas simplement pour offrir une chambre à votre micro-ondes, dit Tess en levant les yeux au ciel.
- C'est toi qui as fait ça ? s'étonna-t-il, la bouche pleine de son deuxième – et troisième – sandwich. Pourquoi est-ce que tu t'obstines à nous servir tes trucs aux légumes alors que tu peux nous cuisiner ces petites merveilles ?
- Ce sont des sandwichs, Kyle, pas de la cuisine. Et ce n'est pas parce que c'est bon que c'est bon, rétorqua-t-elle en le voyant tendre à nouveau la main vers l'assiette – ces hommes, tous les mêmes. Evite juste de manger ceux qui ont un…
Trop tard. A peine eut-il avalé la première bouchée du sandwich suivant que les larmes lui montaient aux yeux et qu'il commençait à tousser.
- … point rouge sur le dessus, finit-elle dans un murmure. Le canari s'est coincé ? ajouta-t-elle avec un sourire totalement innocent.
- Qu'est-ce que… c'est que… ça ? bégaya Kyle d'une voix à moitié étouffée, recrachant dans l'évier.
- Tabasco et beurre de cacahouète, commenta Tess avec une grimace. Tu es dégoûtant.
- Tabasco et beurre de cacahouète ? Et c'est moi qui suis dégoûtant ?
- Hey ! C'est toi le super-mec de la maison ! protesta-t-elle. Tu l'affirmes même en bleu et jaune !
- C'est une tenue de football, pas un déguisement de schtroumpf, Madame la Martienne. Si tu pouvais juste éviter tes expérimentations culinaires quand je suis dans le coin, ça m'arrangerait.
- Ce ne sont pas des expérimentations, c'est délicieux !
- Pas pour le reste du monde !
- Bien sûr que si !
- Bien sûr que non !
- Bien sûr que si !
- Bien sûr que non !
Ce fut au beau milieu de ce déploiement de maturité que Jim les surprit, se toisant mutuellement, mains sur les hanches. Tess se tourna brusquement vers lui.
- Shérif, dites à Kyle que vous aimez ma cuisine ! ordonna-t-elle avec un sourire doucereux.
Elle savait qu'elle ne prenait pas beaucoup de risques, à chaque fois qu'elle se lançait dans une de ses "expérimentations culinaires", il finissait toujours par se resservir deux fois. Elle le vit plisser les yeux prudemment.
- J'aime ta cuisine, reconnut-il. Mais ne sachant pas ce qui a motivé cette question, je m'abstiendrais de développer…
- Elle a mis du Tabasco dans les sandwichs, papa ! s'exclama Kyle. Du Tabasco façon Tess !
Son père dissimula à peine une grimace.
- J'aime la partie terrienne de ta cuisine, corrigea-t-il alors précipitamment.
Tess se renfrogna.
- Petits joueurs, marmonna-t-elle en attrapant un doggy-bag et en y empilant tous les sandwichs trop épicés.
- Dis-moi que tu les jettes, supplia Kyle.
- Je les emporte avec moi, corrigea Tess. Ce n'est pas parce que tu n'es pas capable de les avaler que je ne les trouve pas délicieux… Et vu que je ne sais pas combien de temps va durer ton match, je vais avoir besoin d'un casse-croûte.
Kyle la regarda un long moment en silence et elle finit par se dandiner d'un pied sur l'autre, mal à l'aise.
- Quoi ?
- Tu viens au match ? finit-il par dire avec un sourire.
Elle haussa les épaules.
- Tu nous as aidés à massacrer les vilains, je viens soutenir le massacre des fum… inadaptés sociaux de la ville d'à coté, se rattrapa-t-elle avec un regard contrit en direction du shérif. Un prêté pour un rendu.
- Ça marche aussi pour les magazines retenus en otage sous mon lit ?
- Buddha fait toujours ceinture, rétorqua-t-elle avec un sourire éblouissant.
Elle le regarda s'éloigner en grommelant, sous le regard amusé de Valenti, qui secoua la tête.
- Il va falloir que tu cries sacrément fort au match pour compenser la perte de sa littérature, plaisanta-t-il.
- J'ai passé les deux dernières heures à couper du saucisson et des cornichons parce que je sais que c'est pour lui l'équivalent d'un repas quatre étoiles, ne m'en demandez pas trop… Je suis surprise que vous le laissiez aller au match, je croyais qu'il était consigné ?
Kyle était rentré il y a deux week-ends de ça avec un Valenti fumant sur les talons. Elle avait cru comprendre au vu de la tirade rageuse du shérif qu'il avait été appelé au beau milieu de la nuit pour mettre de l'ordre dans une soirée qui avait dégénéré et avait eu l'heureuse surprise de trouver son propre fils au beau milieu des fêtards. La seule chose qui avait sauvé Kyle de la mise à mort, c'était qu'il avait eu la bonne idée d'être sobre, sinon, Tess n'aurait pas donné cher de sa peau. Mais cela ne l'avait pas sauvé d'une punition en règle.
- Les matchs de foot de l'équipe du lycée sont une institution à Roswell, expliqua Valenti. Si j'empêche le capitaine de l'équipe d'y aller, shérif ou pas, je vais me faire lyncher par la moitié de la ville. Je ne suis pas fou.
- Vous venez aussi ?
- Bien sûr, je ne voudrais pas rater le spectacle, railla le shérif.
- Sans parler de la fête d'après-match qui est toujours mémorable, parait-il, plaisanta Tess.
Jim arbora un air un peu plus sérieux.
- Attention, jeune fille, tu n'es pas à l'abri d'une punition identique à celle de Kyle en cas de dérapage, l'avertit-il.
- Vraiment ?
- Les règles sont les mêmes pour tous les membres de cette famille, footballeurs ou pas, confirma Jim.
Le sourire de Tess disparut et elle le regarda d'un air incertain, le cœur battant. Il la considérait comme un membre de la famille ? C'était la première fois qu'il faisait allusion à son 'statut' dans cette maison en ces termes. Elle ne pensait pas que c'était volontaire et, étrangement, cela renforçait encore plus le poids de son affirmation. Comme s'il n'avait pas besoin d'y réfléchir. Comme si c'était… normal.
- Vraiment ? répéta-t-elle d'une toute petite voix.
Réalisant visiblement ce qu'il venait de sous-entendre, Valenti reprit son sérieux.
- Vraiment, répéta-t-il.
Il lui sourit et, sur une impulsion, elle se jeta dans ses bras et le serra contre elle, se sentant vraiment chez elle dans cette maison pour la toute première fois depuis son arrivée. Elle le sentit lui tapoter maladroitement le dos et réalisa qu'il devait être embarrassé par son soudain sentimentalisme.
Elle se dégagea avec un sourire gêné.
- Désolée…
- Pas de problème.
Un silence étrange, mais confortable, tomba sur la cuisine, silence que Kyle rompit quelques secondes plus tard.
- Vous venez ? cria-t-il du salon. Si ça continue, l'arbitre va siffler le coup d'envoi sans moi !
- Et ça, ce serait un drame, marmonna Tess en passant au salon.
Le rire de Valenti résonna derrière elle et elle sourit.
Oui, c'était bien d'avoir un chez soi.
Ava entra dans la pièce avec une certaine appréhension. C'était un bureau très simplement meublé, mais appartenant visiblement à quelqu'un de haut placé dans la hiérarchie du Temple. Pour être honnête, elle ne savait pas vraiment ce qu'elle faisait ici. Il était courant pour les Aspirants d'assister les Och'ra et Uros confirmés dans leurs tâches, quelles qu'elles soient, mais rarement les Aspirants de première année. Sans compter que ses notions de médecine étaient encore vagues… Pourquoi lui avait-on demandé de venir ?
Alors que la femme debout à quelques pas se retournait, sa perplexité augmenta d'un cran. La Grande Och'ra. Jamais les Aspirantes de première année n'avaient affaire directement à la Première Och'ra.
- Mademoiselle DeLoech, je vous rencontre enfin, la salua la femme avec un léger sourire.
- Och'ra Baes, c'est un honneur, répondit Ava.
"Enfin" ? Cela voulait-il dire qu'elle attendait de la rencontrer depuis longtemps ? Et si c'était le cas, pourquoi ?
- Je pensais que vous seriez peut-être intéressée par un léger changement de programme, aujourd'hui. Qu'en dites-vous ?
- Heu… Oui, Madame.
Elle fit signe à Ava de la suivre et elles commencèrent à marcher le long des galeries qui reliaient la partie réservée aux officiants de celles ouvertes au public.
- Comme vous le savez sûrement, commença l'Och'ra Baes, les Aspirants et Aspirantes qui deviennent Och'ras et Uros n'assurent pas uniquement un soutien moral pour notre peuple. Le Grand Temple et ses Temples secondaires sont également les hôpitaux les plus performants de notre planète. Mais nous n'apportons pas seulement à nos patients les soins dispensés dans les hôpitaux plus classiques, nous utilisons également les rituels de guérison perfectionnés par les Anciens qui apportent un complément souvent très efficace à la médecine traditionnelle. J'ai cru comprendre que vous étiez très intéressée par cet aspect de notre travail…
- Effectivement, Madame…
- Je pensais que vous pourriez me suivre dans mes visites du matin, cela pourrait vous donner une assez bonne idée de ce qui vous attend si vous décidez de poursuivre dans cette voie. Je ne peux pas vous promettre que l'un des patients que nous allons voir souffrira d'une pathologie nécessitant le recours aux rites de guérison, mais il faut bien commencer quelque part, n'est-ce pas ?
- Oui, Madame, répondit Ava avec un sourire enthousiaste.
Peu importe que les Aspirantes de première année ne soient jamais appelées pour aider les Prêtresses, peu importe les raisons de sa présence ici, elle allait pouvoir suivre la Grande Och'ra !
Ava n'intervint pas directement pendant les heures qui suivirent, mais elle ne s'en offusqua pas – après tout, elle venait à peine de commencer sa formation – mais elle garda les yeux et les oreilles grandes ouvertes, engrangeant les informations les unes après les autres, regardant avec attention les gestes effectués par les guérisseurs qui l'entouraient, certaine qu'ils resteraient à jamais gravés dans son esprit.
Tout cela était absolument fascinant – dans certains cas, l'Och'ra Baes posait la main sur le patient et soulageait sa blessure comme par magie, jamais elle n'avait vu ça. Et pourtant, cela avait du sens, c'était ici que convergeaient toutes les énergies, toutes leurs croyances, c'était ici que la technique médicale classique se mêlait aux rites des Anciens. Ici, elle ressentait la présence du Granilith avec plus d'acuité que d'habitude. Et c'était la Grande Och'ra qui était le symbole de tout cela.
Après trois heures passées à voir défiler les patients, l'Och'ra Baes se tourna vers elle, un air pensif sur le visage.
- Notre dernier patient…, commença-t-elle d'un ton hésitant. Disons que je vais vous demander de faire preuve d'une grande discrétion dans son cas et de ne pas laisser filtrer ce que vous allez entendre en dehors de cette enceinte.
- Madame, protesta Ava, je vous assure que, quel que soit le patient, je ne me permettrais jamais de…
- Je le sais, l'interrompit l'Och'ra Baes avec un sourire rassurant. Je ne faisais que vous avertir du caractère… particulier de cette consultation, c'est tout.
Ava acquiesça et, intriguée, suivit sans un mot la Grande Och'ra dans une salle à l'écart. A la seconde où elle passa la porte, son regard fut attiré par la silhouette familière d'un jeune homme en train de faire les cent pas. Elle serra les dents, sachant exactement quel visage elle allait découvrir lorsqu'il se retournerait, s'efforçant à grand peine de calmer son cœur qui s'était mis à battre à coups redoublés. Qu'est-ce que tout cela voulait dire ? Que faisait-il ici ?
Les Aspirantes de première année n'assistent pas aux visites… Est-ce que c'est volontaire ? Est-ce qu'on m'a demandé d'être là ce matin parce qu'on savait qui serait le dernier patient ? Est-ce lui qui a demandé ma présence ou quelqu'un d'autre ? Est-il même un patient ou tout ça n'est qu'un prétexte pour me parler ?
- Ce n'est pas trop tôt ! lâcha Zan enfin en les entendant approcher. Je pensais devoir attendre encore un moment avant que vous n'arriv…
Son regard se posa sur elle et le reste de sa phrase mourut sur ses lèvres alors qu'il la regardait, stupéfait.
D'accord, quoi qu'il se passe ici, il n'y est définitivement pour rien…
Le regard de Zan passe du visage visiblement perturbé d'Ava à celui impassible de l'Och'ra Baes, se demandant ce que cela voulait dire.
- J'ai demandé à l'Aspirante DeLoech de se joindre à moi pour mes visites de la matinée, commenta la Grande Och'ra, répondant à sa question muette. Je n'avais pas prévu votre arrivée.
Il retint une remarque cinglante. Peu importe que sa visite n'ait pas été planifiée, l'Och'ra Baes était l'une des mentalistes les plus puissantes de leur planète. Vu tout ce qu'elle savait sur les liens entre lui et Ava, présents et passés, aucune chance que ceci ne soit qu'une heureuse coïncidence. Il lui fit comprendre d'un regard qu'elle aurait à s'expliquer plus tard et elle enchaîna.
- En quoi puis-je vous aider, Votre Altesse ? demanda-t-elle, lui rappelant le but de sa visite ici.
Il hésita un instant, soudain hésitant à l'idée de parler de ses problèmes devant Ava. Il avait sa fierté après tout… Il n'aimait pas l'idée d'avoir à admettre devant elle qu'il se retrouvait autant perturbé par de simples maux de tête.
- Migraine, dit-il simplement, mettant sa fierté de coté.
Il savait qu'il n'avait pas besoin d'en dire plus. Il en souffrait depuis le début de son adolescence et elle l'avait déjà soigné suffisamment souvent pour savoir que, s'il venait consulter, c'était que leur intensité était plus forte que d'habitude.
Ava leva un sourcil perplexe – une migraine ? Et c'était pour ça qu'il monopolisait le temps de la guérisseuse la plus expérimentée du Temple ? Ce ne fut que lorsqu'elle vit l'Och'ra Baes plisser le front d'un air soucieux qu'elle réalisa que ce n'était pas aussi simple que ça…
- Je croyais que vous n'en aviez plus depuis l'année dernière, dit la Prêtresse.
- Elles sont revenues depuis quelques semaines. Et elles sont fortes, plus fortes que…
Il se massa nerveusement la tempe.
- D'habitude, elles vont et viennent, mais depuis quelques jours, c'est constant. Je dors mal et je n'arrive plus à me concentrer. Ce n'est pas vraiment quelque chose que je peux me permettre d'afficher en public.
Il leva les yeux vers Ava.
- J'ai des migraines depuis des années, lui expliqua-t-il brièvement avant de détourner le regard. Leur intensité reste supportable en général, mais parfois…
- Il s'est produit quelque chose de particulier pour qu'elles… reviennent comme ça ? demanda soudain Ava, avant de rougir violemment, réalisant qu'elle se montrait indiscrète. Excusez-moi, ce ne sont pas mes affaires…
- Non, intervint l'Och'ra Baes. C'est une très bonne question, au contraire.
Elle leva un sourcil interrogateur dans sa direction.
- Non, rien de particulier, répondit-il après une seconde de réflexion. J'ai passé les trois derniers mois au Lebosen, à m'occuper de choses et d'autres, mais rien de vraiment significatif.
- A part la luminosité accrue et la chaleur du désert, rétorqua l'Och'ra. Le genre de chose que je vous ai demandé d'éviter autant que possible…
Zan eut un geste d'impatience.
- Et bien, lorsque je serai Roi, je donnerai l'indépendance à cette province là pour ne jamais avoir à y mettre les pieds, contente ?
Un silence tendu retomba sur la pièce alors que la Prêtresse commençait à l'ausculter et il soupira.
- Pardonnez-moi, je suis très fatigué et j'ai l'impression que quelqu'un joue du tambour dans ma tête, cela a tendance à me faire oublier mes bonnes manières.
- Ne vous en faites pas.
Elle continua son auscultation sous le regard attentif d'Ava qui, mal à l'aise, se demandait une nouvelle fois ce qu'elle faisait là. Elle ne s'était pas préparée à le revoir. Après trois mois sans nouvelles, elle s'était persuadée qu'elle ne le verrait plus jamais, et maintenant qu'il était là…
- Je ne vois rien qui me cause une inquiétude particulière, en dehors de ces migraines, dit enfin l'Och'ra, après avoir terminé son examen.
Ava poussa un imperceptible soupir de soulagement, le nœud qu'elle ignorait avoir à l'estomac se desserrant un petit peu alors qu'elle avait attendu son diagnostic avec anxiété.
- Je ne pourrais rien faire de plus que vous redonner le traitement que vous preniez jusqu'à l'année dernière. Je crois me souvenir qu'il était plutôt efficace…
- Oui. Est-ce que vous pourriez juste…, dit-il avec un geste vague en direction de sa tête.
- Bien sûr.
Elle posa la main sur son front et il ferma les yeux alors qu'elle absorbait lentement sa migraine.
- Je reviens tout de suite, lui dit-elle après avoir terminé.
- Merci, lui dit-il avec un sourire reconnaissant.
Et elle quitta la pièce, les laissant seuls tous les deux pour la première fois depuis des mois. Ava se dandina d'un pied sur l'autre, hésitant à poser la question qui lui brûlait les lèvres.
- Vas-y, demande, dit soudain Zan.
Elle sursauta et réalisa qu'il la regardait avec attention, un léger sourire aux lèvres.
- Quoi ?
- La question que tu meurs d'envie de poser, je me trompe ?
Cette fois, elle n'hésita plus.
- Qu'est-ce qu'elle vous a fait ? Je l'ai vu faire ce… truc avec sa main toute la matinée et les gens semblaient immédiatement se sentir mieux, mais je ne comprends pas…
- Elle concentre son énergie sur les blessures ou les… affections, quelles qu'elles soient, et cette énergie les réduits au point de les faire disparaître. Je ne sais pas exactement comment cela fonctionne.
- Mais c'est efficace.
- Très efficace.
- Dans ce cas, pourquoi est-ce que les Och'ras n'utilisent pas cette faculté de façon systématique ?
Zan secoua la tête.
- Seule quatre ou cinq personnes sont capables d'accomplir ce genre de tour de passe-passe, à ma connaissance. Et on ne peut pas l'utiliser de façon systématique, cela nous épuise. Plus la blessure est grave, plus sa guérison nous demande d'énergie, expliqua-t-il.
- Nous ?
Il releva la tête.
- Pardon ?
- Vous avez dit nous…
- Oh… Oui. Mes parents et moi. L'Och'ra Baes. Nous sommes les seuls à disposer de ce don.
- Dans ce cas, pourquoi ne l'avez-vous pas utilisé sur vous ? demanda-t-elle perplexe.
- On ne peut pas se guérir soi-même, ce n'est pas comme ça que cela fonctionne. Malheureusement dans mon cas, ajouta-t-il avec un sourire crispé.
- Je vois…
Un silence pesant retomba sur la pièce alors qu'Ava détournait les yeux, le ventre toujours aussi noué. Elle ne voulait qu'une chose, c'était que l'Och'ra Baes revienne pour qu'elle puisse enfin partir d'ici. Elle n'aimait pas se trouver en face de lui et se sentir aussi… concernée par son état de santé malgré la distance qu'il y avait entre eux. Ils avaient toujours parlé de tout avec une facilité déconcertante et la tension dans la pièce lui donnait envie de pleurer. Zan finit par soupirer et se leva de la table d'examen.
- Ava, écoute, dit en passant une main lasse sur sa nuque. Je suis désolé. Pour tout. Je n'aurais pas dû te cacher la vérité, c'était stupide…
- Cela n'a pas d'importance, dit-elle brusquement, désireuse d'en finir avec cette conversation.
Elle ne voulait pas discuter de ça parce qu'elle avait peur de ce qu'il allait dire. Parce que s'il lui disait ce qu'elle avait envie d'entendre, que ce passerait-il ensuite ? Il y avait au moins deux choses qu'elle savait – 1) il n'avait pas essayé de la contacter ces trois derniers mois parce qu'il les avait passé à des milliers de kilomètres d'Antara, pas parce qu'il ne l'avait pas voulu et 2) elle était toujours aussi désespérément amoureuse de lui.
- Ça en a, insista-t-il. Je t'ai donné l'impression que je m'étais moqué de toi, ce qui n'était pas le cas du tout, et pour ça, je suis désolé.
- D'accord, excuses acceptées. On peut changer de sujet de conversation maintenant ?
- Ava… S'il te plaît.
Il fit un pas dans sa direction et elle recula d'autant.
- Je veux juste qu'on discute.
- Et moi, je ne veux pas discuter. Cela ne m'intéresse pas.
- Cela semblait t'intéresser l'année dernière.
Elle serra les poings.
- Et vous m'avez menti, l'année dernière. Pourquoi est-ce que je vous croirais cette fois-ci ?
- Je te l'ai déjà dit, je ne t'ai pas menti, dit-il, un peu plus sèchement qu'il l'aurait voulu. Que je porte une couronne ou pas, je reste Zan et c'est avec lui que tu as parlé et personne d'autre.
- Oui, que j'ai parlé, dit-elle avec un sourire triste. Je vous ai parlé de moi, de ma vie, de mes amis, de ma famille, et vous avez écouté sans jamais rien livrer de vous à part des platitudes. Vous avez réussi un tour de force – entrer dans ma vie tout en gardant vos distances. Félicitations.
Il prit une profonde inspiration, réalisant que, s'il voulait arranger les choses, pour la première fois de sa vie, il allait falloir qu'il baisse sa garde et qu'il se livre un peu. C'était une perspective assez effrayante…
- Je n'ai… pas l'habitude de me confier, reconnut-il. Ce n'est pas que je n'aime pas ça, c'est juste… Si je dis que j'aime le bleu, je sais que la totalité des filles à marier de la Cour arboreront des robes bleues à la prochaine réception, si je dis que j'aime le tokoesh, je suis à peu près sûr de retrouver ce plat-là au menu de tous les dîners auxquels je vais assister les trois mois qui suivront. Chaque mot que je prononce, chaque geste que je fais est répété, analysé, interprété et c'est… épuisant. De toujours faire attention à ce que je dis. De toujours faire attention à ce que fais. Avec le temps, j'ai pris l'habitude de me comporter d'une certaine façon et de ne parler de rien de personnel, avec qui que ce soit, à l'exception de ceux qui me sont les plus proches. Je sais que cela donne parfois aux gens l'impression que je suis quelqu'un de froid et de distant, mais c'est juste… de l'auto-préservation, je suppose.
Ava garda le silence un long moment avant de protester doucement.
- Je sais qu'on ne se connaît pas depuis suffisamment longtemps pour que je fasse partie de ces 'proches', mais il y a une grande différence entre trop en dire et ne rien dire du tout, finit-elle par lâcher.
- Je sais. Certains réflexes sont difficiles à oublier, même quand on le voudrait… Mais je peux te poser une question ?
Après une brève hésitation, elle acquiesça.
- Si je m'étais présenté ce jour-là, près du lac, qu'est-ce qui se serait passé selon toi ? Tu penses réellement que tu m'aurais attendu dans les jardins pendant toutes ces semaines ? Que tu m'aurais parlé comme tu l'as fait ? Que tu m'aurais… embrassé comme tu l'as fait ?
Elle rougit violemment alors que les souvenirs de leur étreinte lui revenaient en mémoire.
- Non, murmura-t-elle. Non, probablement pas.
- Je suis Prince, mais je ne suis qu'un jeune homme de 21 ans comme les autres. Seulement personne ne me traite jamais comme les autres parce que je suis un prince, essaya-t-il d'expliquer. Cela fausse tous les rapports que je peux avoir avec les gens que je rencontre. Tous, sauf toi.
Il s'approcha d'elle et, cette fois, elle ne recula pas.
- Tu me plais, avoua-t-il brusquement. Beaucoup. Trop peut-être, et je ne sais pas comment…
- Zan…
Il l'arrêta en posant un doigt sur ses lèvres.
- Attends, s'il te plaît, laisse-moi terminer, dit-il, enchaînant après l'avoir vu acquiescer. Je ne sais pas trop ce que tout cela veut dire, ni où cela va nous mener, mais je sais que j'ai envie de le savoir.
- Ce n'est pas aussi simple.
- Je sais.
Il se passa nerveusement la main dans les cheveux, essayant de trouver le moyen de lui faire comprendre ce qu'il avait en tête.
- Ava, je n'ai pas l'intention de te forcer à quoi que ce soit. Si tu veux qu'on en reste là, si c'est vraiment ce que tu veux, même si je n'en ai pas envie, je te laisserai tranquille.
Il effleura doucement son front, repoussant une mèche de cheveux qui lui tombait devant les yeux avant de lui murmurer l'oreille…
- A toi de choisir…
Debout sur le parking du lycée, Max regardait l'excitation ambiante avec un certain détachement. Les cheerleaders surexcitées. Les drapeaux agités avec un enthousiasme débordant par les habitants de la ville se pressant sur le parking en direction du stade. La sono poussée au maximum pour faire se trémousser quelques jeunes ayant déjà visiblement trop bu. Il n'avait jamais réellement participé à la vie sociale du lycée, son image de solitaire lui convenait très bien. Et pour être honnête, il n'avait jamais vraiment compris ce fanatisme dont souffrait les Américains et qui consistait à s'emballer jusqu'à l'hystérie pour une équipe, quelque soit le sport en jeu. Même sur Antar, cela n'avait jamais été son truc. Peut-être parce que, en tant que futur Roi, il avait l'obligation morale de ne pas prendre parti entre les différentes provinces de leur planète, même lorsqu'il s'agissait de compétitions sportives…
Mais ce soir, Tess l'avait convaincu de venir. Apparemment, Kyle lui rabattait les oreilles avec ce match depuis des jours – il l'avait même forcée à apprendre les règles du jeu, ce qu'elle planifiait de lui faire payer un jour ou l'autre – et elle pensait qu'après tout, c'était une façon comme une autre de le remercier de l'aide apportée le week-end précédent. Il s'était laissé convaincre – sans beaucoup d'efforts de sa part, il devait l'admettre.
Il avait mis un point d'honneur ces derniers jours à passer le plus de temps possible hors de chez lui, désireux de se tenir à distance de sa sœur le plus longtemps possible. Parce que oui, contrairement à ce que Tess espérait, sa colère n'était toujours pas retombée. Il doutait que cela se produise de sitôt, pour être honnête. Isabel avait essayé de lui parler le lendemain de leur dernière rencontre avec les Skins, mais elle l'avait abordé d'un air défiant, lui demandant ce qu'il lui avait pris de lui parler comme il l'avait fait la veille. Ce qui avait eu l'effet inverse de celui qu'elle escomptait probablement – toute envie, même infime, de pacifier les choses entre eux qu'il aurait pu avoir à cet instant avait fondu comme neige au soleil. La phrase sèche avec laquelle il l'avait poliment envoyé se faire voir n'avait laissé aucune illusion à sa sœur sur ce point.
Max avait toujours capitulé devant son sale caractère – il savait que chercher le conflit était inutile car elle camperait sur ses positions. Même Zan avait adopté cette ligne de conduite par le passé, même si son statut de Prince héritier, puis de Roi, avait pendant longtemps empêché sa sœur de franchir une certaine limite. Il avait décidé de changer les règles du jeu et il l'avait déstabilisée, il le savait. Depuis ce moment, Isabel l'observait prudemment, avec une once de perplexité, comme s'il était une bombe à retardement sur le point d'exploser.
Tu parles d'une ironie…
Le Max qu'elle connaissait, le frère rassurant et conciliant, le garçon discret qui restait dans son ombre peinait à refaire surface et Isabel, habituée depuis l'enfance à être la princesse de la maison, avait du mal à s'adapter à cette redistribution des cartes. En particulier quand elle se faisait à son détriment. Leurs parents n'avaient pu faire autrement que de remarquer la tension entre eux, mais Max avait vaguement fait passer ça pour des querelles d'adolescents sans conséquences. Comment pourrait-il leur expliquer autre chose ?
Si au moins Isabel acceptait de se remettre en question… Mais non, pas une excuse quant à son escapade avec Nicholas, toujours rien sur sa discussion avec Whitaker, elle était juste… Isabel. Et Michael n'était pas mieux. D'accord, peut-être un peu mieux, mais guère plus. Il avait admis que révéler l'emplacement du Granilith à Courtney n'avait pas été très malin, mais Max restait persuadé que c'était parce que cela avait indirectement causé la mort de la jeune Skin plus que par réel remord. Parce qu'il "avait eu raison, au final, Courtney était de notre coté, Max".
Michael n'avait pas eu raison, il avait eu de la chance. Mais Tess et lui avaient renoncé il y a longtemps à lui faire comprendre ça… Du coup, ils étaient dans une impasse. Son meilleur ami lui faisait la tête, vexé qu'il ne lui fasse pas "plus confiance". Il ne pouvait passer plus de deux minutes en présence de sa sœur sans avoir une furieuse envie de lui passer un savon en règle, tout en sachant que ce serait une perte de temps car elle ne l'écouterait pas et se mettrait en colère. Quant à Tess…
Tess se retrouvait coincée au milieu, pressée par chacun d'entre eux de prendre position dans leurs petites guéguerres, mais elle répugnait à s'en mêler. Ses relations avec Michael et Isabel avaient commencé à s'améliorer avant leur petite virée à Copper Summit et il savait que, même si elle était derrière lui à 100%, l'affirmer à voix haute la renverrait à la case départ les concernant. Et contrairement à Max, aucun des deux n'était son meilleur ami ou sa sœur et, même si elle les désapprouvait, elle ne se réjouissait pas particulièrement à l'idée de se les mettre – à nouveau ? – à dos.
Et Max ne la presserait pas. Il admettait sans peine qu'il aurait aimé un peu plus de soutien 'officiel' de sa part, mais il savait que, aussi tendues que soient ses relations avec Michael et Isabel ces jours-ci, les choses finiraient par se tasser. Et il savait aussi que sa… prise de distances serait oubliée beaucoup plus facilement que ne le serait celle de Tess.
- Hey, Evans !
Il sursauta, tiré brutalement de ses pensées par une voix familière. Il se retourna pour voir Kyle se diriger vers lui à petites foulées.
- Salut, Kyle.
- Je ne savais que tu aimais le football, remarqua Kyle. Je ne crois pas t'avoir jamais vu à un seul match…
- Cela aurait été difficile, étant donné que c'est le premier auquel j'assiste, reconnut Max.
- Tu es devenu fan des cheerleaders ? Tu verrais leurs nouveaux uniformes, enchaîna Kyle d'un air rêveur.
Max arbora un sourire railleur.
- J'imagine d'ici la tête que fera Tess si je passe la totalité du match à regarder les mini-jupes debout sur le banc de touche… Elle va adorer.
- Ahhh… Tess. Elle t'a tapé dans l'œil, hein ? Et pas seulement à cause de vos… 'origines' communes, je me trompe ? demanda Kyle.
- Cela t'ennuie ? demanda calmement Max, plus par acquis de conscience qu'autre chose.
Il était à peu près sûr après l'avoir observé que, si Kyle appréciait Tess, cela n'allait pas plus loin qu'un intérêt strictement platonique. Et même si ce n'était pas le cas, cela ne changeait pas grand-chose – si Kyle était intéressé, Tess ne l'était définitivement pas.
- Absolument pas, dit Kyle, confirmant les doutes de Max. J'adore Tess, mais sérieusement ? Elle est terrifiante. Elle fait grimper mon niveau de stress à tel point que j'ai dû doubler mes séances de méditation. Et elle a failli me tuer pas plus tard que tout à l'heure avec ses sandwichs de la mort. Alors, sortir avec elle en plus de partager la même salle de bain ? Je ne suis pas cinglé à ce point.
Max arbora un sourire amusé.
- Elle n'est pas si atroce…
L'expression de Kyle se radoucit.
- Non, c'est vrai, elle est cool. C'est sympa d'avoir une fille à la maison, ça met un peu d'ambiance. Ce qui m'oblige à te dire, en tant que grand frère honorifique, que si tu lui fais du mal, je te casserais la tête, ajouta-t-il après un instant de réflexion.
- Noté, répondit Max ave un petit rire.
- Hey, Valenti, tu ramène tes fesses ou quoi ? cria une voix derrière eux.
- J'arrive, Ryan, t'excite pas ! rétorqua l'intéressé alors que son co-équipier s'éclipsait vers le stade. Faut que j'y aille, louper le discours d'avant-match est considéré comme un sacrilège, ajouta-t-il en levant les yeux au ciel à l'attention de Max.
- Je t'en prie, je ne voudrais pas te faire rater au capitaine sa dose quotidienne d'auto-motivation, cela ferait mauvais effet, railla Max.
- Tu plaisantes ? On ne risque pas d'avoir besoin de ça… Les types de Pasando se sont incrustés à la fête de Peterson l'autre week-end. Ils ont foutu le bordel avant de se tirer avec les futs de bière et de nous laisser avec les flics. Tu aurais vu la tête de mon père lorsqu'il a débarqué, il était livide. Résultat des courses, moi et la moitié de mes gars, on est consigné jusqu'à notre majorité et on a une excellente raison de se défoncer sur le terrain ce soir. Ça va saigner, insista Kyle avec un sourire mauvais.
- Oh, je te crois sur parole.
- Mon père et Tess sont déjà arrivés, ils doivent être quelque part dans les gradins.
- Ok, merci.
Max regarda Kyle commencer à s'éloigner d'un air songeur.
- Hey, Kyle ! le rappela-t-il après une hésitation.
L'autre se retourna d'un air interrogateur.
- Merci, dit Max.
- Pour quoi ? demanda Kyle avec un froncement de sourcils perplexe.
- Ton gros coup de main de l'autre jour. Pour Tess. Pour gérer tout ça malgré les problèmes que ça te crée. Si un jour tu as besoin qu'on te renvoie l'ascenseur…
- Pas de souci.
Et il disparut dans l'enceinte du stade. Max le suivit quelques secondes plus tard, longeant les tribunes en scannant rapidement les gradins du regard, espérant repérer facilement la tête blonde qui l'intéressait. Tess lui fit un geste de la main au moment où son regard se posait sur elle et il sourit, grimpant les escaliers quatre à quatre pour la rejoindre. Elle et Valenti se décalèrent sur le banc pour lui faire une place et il s'assit à coté d'eux.
- Bonjour, shérif, salua-t-il.
- Bonjour, Max. Prêt pour le massacre ? lui demanda Jim, se frottant les mains avec enthousiasme.
Max lui adressa un sourire dubitatif en guise de réponse et Tess étouffa un petit rire.
- J'ai bien peur que vous soyez le seule véritable fan de nous trois ce soir, shérif, avoua-t-elle. On est venu uniquement pour le soutien moral.
- C'est déjà pas mal, murmura-t-il avant de se lever d'un bond alors que les équipes entraient sur le terrain. Allez, Roswell ! hurla-t-il avec le reste de la foule.
- Tu me rappelles ce qu'on est venu faire dans cette galère ? murmura Max à Tess.
- Vivre une soirée normale d'adolescents normaux.
- C'est vrai.
Ils regardèrent les deux équipes se positionner au milieu du terrain avant que l'arbitre ne siffle le coup d'envoi. Les spectateurs se rassirent sur leurs bancs et soudain, Max croisa le regard de sa sœur, quelques rangs devant eux.
J'aurais dû me douter qu'elle serait là, réalisa Max. Le match de ce soir est l'évènement à ne pas rater pour rester dans le coup…
Isabel lui envoya un sourire incertain auquel il ne répondit pas et elle reporta tristement son attention sur le match.
- Tu pourrais aller t'asseoir à coté d'elle, lui murmura discrètement Tess.
- Non merci.
- Max…
- Tess, s'il te plaît, soupira-t-il en se passant une main lasse sur la nuque. Est-ce qu'on ne pourrait pas juste… vivre une soirée normale d'adolescents normaux et oublier ma sœur juste ce soir ?
Elle hésita un instant avant de capituler et de nouer discrètement ses doigts aux siens.
- D'accord.
Et chose promise, chose due, elle n'aborda plus le sujet d'Isabel de la soirée. Elle écouta avec amusement Valenti et Max argumenter un long moment sur le degré de nullité de l'équipe adverse, constatant avec amusement que, pour quelqu'un d'aussi peu intéressé par le football, son mari se prenait au jeu étonnamment vite. Peut-être qu'il avait raison, après tout, peut-être que c'était de cela dont ils avaient besoin – décompresser pendant juste quelques heures…
Son regard revient se poser sur Isabel, semblant étonnamment seule au milieu de son groupe d'amis, et son sourire disparut.
Ou peut-être pas…
TBC…
Salut à tous ! J'ai édité le chapitre pour ajouter un petit mot de remerciement à tous ceux qui prennent le temps d'écrire une review. Je sais que je ne réponds pas toujours, par manque de temps le plus souvent, mais je vous assure que j'apprécie énormément de vous lire ! J'avais un peu peur en commençant cette histoire qu'elle n'intéresse plus grand monde (parce qu'il faut être réaliste, Roswell, ça commence à dater !) et je suis ravie de m'être trompée !
Je voulais aussi vous prévenir que je pars en vacances à l'étranger et que je ne ferai pas de tour par ici pendant un bon mois. Du coup, comme je n'ai pas commencé à écrire le chapitre suivant, la prochaine MAJ risque de ne pas arriver avant un moment, surtout que j'ai une autre histoire commencée il y a encore plus longtemps et dont la MAJ est encore plus prioritaire - ceux qui la lisent attendent un nouveau chapitre depuis presque un an !
Bref, l'attente risque d'être un peu longue pour la suite, mais elle viendra, ne vous en faites pas... J'espère juste que vous reviendrez tous à ce moment là !
A très vite.
lexiane
