Chapter 11 : Regrets
C'est Pein qui a fondé l'Akatsuki. Madara a un autre rôle.
Sasuke entra à la suite de l'infirmière. Il n'avait pas parlé durant le chemin, aussi s'était-elle découragée d'avoir la moindre chance avec lui. Il n'était pas très bavard. Cela ne le rendait que plus attirant… Mais il ne restait que peu attiré.
Le blessé, qui, comme l'apprit Sasuke à son grand étonnement, ne l'était plus, dormait paisiblement. Il était certainement épuisé, et, maintenant qu'il avait une perfusion, il ne voyait pas pourquoi se réveiller. Il ne devait même plus manger. L'infirmière chipota à quelques instruments que Sasuke ne connaissait pas, vérifia la seringue enfoncée sans morale dans le bras maltraité du jeune homme, puis s'en alla. Avant de fermer la porte, elle avertit Sasuke :
- S'il se réveille, ne l'épuisez pas trop. N'oubliez pas qu'il vient de subir de lourdes opérations, encore ce matin. C'est assez étonnant que les visites lui soient déjà autorisées.
Elle désigna un bouton près du lit :
- En cas de problème, appuyez dessus.
Elle sembla vouloir ajouter quelque chose, mais se ravisa, et s'en alla en fermant soigneusement la porte derrière elle. Sasuke l'écouta partir en observant la poignée qu'il avait vu tourner, puis soupira et s'assit sur une chaise à gauche du lit. Il regarda le blessé.
Celui-ci semblait dormir. Ses longs cheveux étaient étalés sous sa tête, mais certains s'étaient échappés et reposaient ailleurs sur l'oreiller. Son nez fin se plissait quelques fois, certainement à cause d'une douleur inopinée ou d'un rêve dérangeant.
Il faut préciser qu'évidemment, son visage était méconnaissable. Ses traits tirés ou détendus déformaient son visage ; de lourds cernes parcouraient le haut de ses joues qui se perdaient en fresque de peau cicatrisée. Le sang était parti : demeurait la fumée d'un feu qui avait été gigantesque. Ses bras eux-mêmes témoignaient de rudes combats passés, l'un d'ailleurs était encore bandé.
Quoi qu'il en fût, il ne se passait pas grand-chose dans cette pièce. Sasuke attendit un peu, puis, lassé, ouvrit son livre. Il n'avait pas que rien à faire, et n'aimait pas attendre. Il n'aimait pas qu'on le contrarie en général, ce qui, finalement est un fameux pléonasme. Bref, il se plongea dans sa lecture. Il voulait absolument connaître la suite. Est-ce qu'elle préférerait sortir avec un snob propret et magnifique, ou avec un beau gosse plutôt rebelle et naturel ? S'ils n'avaient pas été des créatures de légendes, ils auraient pu être Sasuke et Naruto, et elle deviendrait alors Sakura. A un continent près, pourquoi pas ?
Il se pinça le bras pour se concentrer et reprit sa lecture. A divaguer, il n'avait pas compris la dernière page qu'il avait lue. Ce n'était pas comme cela qu'il avancerait dans son histoire.
Le temps suivait son cours. Il ne se passait rien. D'un côté, un jeune homme, les traits paisibles mais le visage couturé de fatigue, dormait consciencieusement. Les bras le long du corps, l'un par-dessus le drap pour laisser passer sa perfusion, il rêvait. Les parfums faisaient frissonner sa narine, il dormait dans le néon, la main pas sur la poitrine, tranquille. Il n'avait pas deux trous rouges au côté droit*. A sa gauche, près du mur, se tenait un autre jeune homme, plongé dans son livre. Il lisait, le visage de temps en temps parsemé d'émotions. Quel talent avait cet auteur !
Soudain, un œil exténué s'ouvrit. Péniblement d'abord, ébloui par la lumière sans doute aveuglante d'un néon bon marché. Il resta plissé quelques minutes. Son possesseur reprenait ses esprits doucement. Il avait dormi tant de temps ! Un jour ? Deux ?
D'ailleurs, où était-il ? Il ne se souvenait que d'un petit village miteux. La troupe s'y était arrêtée pour produire ses artistes en échange d'un couvert. Ensuite, elle était censée repartir. Mais des gens étaient arrivés. Des ninjas. La troupe avait fuit. Alors, il avait entendu quelqu'un crier… Puis un autre… Les gens hurlaient dans le village. Alors, son instinct n'avait fait qu'un tour. Il avait rebroussé chemin à grand pas. Pour la première fois depuis qu'il était dans la troupe, il tenta de courir de branches en branches. Il ne rencontra pas un vif succès de cette manière. Il avait oublié.
Et les ninjas n'avaient fait qu'une bouchée de lui et ses techniques d'amateur. Il avait tout perdu. Tout oublié. Il avait gâché quatorze années de sa vie. Il avait vécu pour rien tout ce temps-là. Heureusement qu'il s'était repris en mains. Il avait alors apprit la vie telle qu'elle était.
Il ferma l'œil en soupirant. Pourquoi était-il allé aider les habitants du village, déjà ? Parce qu'il était trop gentil. Il voulait aider les gens à tout prix. Ceux qui mouraient étaient des talents perdus. Alors il devait aider les gens.
Mais pourquoi n'était-il pas mort, lui-même ? Il aurait su parer la technique ? Avec quoi ? Depuis tant de temps qu'il n'avait pas même marché sur les murs… Il aurait su se protéger ? C'était étrange.
Il était peut-être vraiment un génie.
Ou alors, le ninjutsu est de ces choses qui ne s'oublient pas. Parler, marcher. Et l'amour, oh, l'amour ! Diable d'amour. Il ne lui avait rien donné de bon.
- Tu te réveilles ?
Quelqu'un ? Qui pourrait-ce bien être ? Il ne savait toujours pas où il était. Mais le néon l'aveuglait.
- La… Lumière…
Il ne se souvenait pas que parler fût si difficile. Que lui avait-on fait ? Il avait la bouche pâteuse. Comme si on avait mit sa langue à l'envers.
Il entendit un sifflement, puis un léger claquement. Comme… Il ne savait pas. Il ne se souvenait pas. Mais ce bruit lui disait quelque chose. Il repensa à cette histoire qu'il avait entendue un soir de foire. Il avait fini sa journée et était allé, comme tant d'autres gens, écouter les soliloques du vieux Madara. Il avait raconté un récit si… Bouleversant ! C'avait été magnifique.
Ensuite, il entendit quelques pas. Puis un clic. Il fit soudain plus sombre derrière ses paupières.
- Voilà.
D'autres pas et l'homme s'assit. Il ouvrit alors les yeux, toujours prudemment, puis avec plus d'aisance. De la lumière pénétrait encore de l'extérieur, mais le trop-plein de luminosité était révolu.
- Merci.
Parler était désagréable et difficile. Il se tut donc et tourna la tête vers celui qui le veillait. Un jeune homme avec une coiffure étrange. Un air sérieux. Mais il souriait quand même ; ce sourire semblait forcé, ou gêné peut-être. Autre chose qui ne s'oublie pas : le décodage de visages. Bientôt, ce sourire fit place à un air troublé.
- Tu es malade ?
Il dodelina la tête, conscient de l'étrangeté de sa question dans une pareille situation.
- Une maladie incurable, je veux dire.
Il fit non de la tête. Pourquoi en aurait-il une ? L'autre fit la moue. Il semblait réfléchir.
- Tu es aveugle ?
A nouveau, il nia. Quelle drôle d'idée. On ne lui avait jamais demandé cela… De son côté, le jeune homme reprit un sourire, peu confiant et se présenta.
- Je suis Uchiwa Sasuke. Et toi ?
Il ne répondit pas tout de suite, et ne répondit pas du tout d'ailleurs.
- Uchiwa ? Je suis à…
- Konoha. Dans l'hôpital.
Ses yeux voguèrent un instant, puis il se souvint. Il revenait à Konoha. Une fille aux cheveux roses le lui avait dit. Alors c'était vrai. Il y était, de retour dans ce village caché qu'il avait fuit. Il ferma les paupières, puis rouvrit les yeux pour inspecter l'autre.
- Sasuke Uchiwa ? Celui qui… celui qui a survécu ?
Ses lèvres s'étiraient atrocement à chaque mot qu'il prononçait. Mais il voulait se repérer.
- C'est moi. Je suis si célèbre que ça ?
- A Konoha… Oui.
Il fronça les sourcils, visiblement troublé. Mais n'ajouta rien. Il semblait comprendre ce que ressentait le patient et ne voulait pas trop le faire parler.
- J'ai… Soif.
- Bien sûr.
Sasuke se leva et se dirigea vers l'évier en se posant des questions. En particulier, depuis quand offrait-il son aide aux gens ? Ses interrogations furent de courte duré, le temps de remplir le verre. Il l'apporta au patient et l'aida à se redresser.
- Ne force pas. Il paraît que tu étais bien amoché…
Il acquiesça et n'insista pas trop. Une fois le tout avalé, il se sentit mieux. La bouche moins pâteuse.
- Comment vous m'avez trouvé ?
- Mission. Je ne peux pas en dire plus à un civil.
- Directement concerné ?
- Tant que ton rôle dans l'affaire n'a pas été établi.
Ainsi donc, Konoha avait mis en place de nouvelles règles. Il devait se renseigner. Il le voulait tout du moins.
- Il paraît que Sandaime Hokage… est mort ?
Sasuke lui jeta un regard indéfinissable, et répondit d'un ton intrigué.
- Oui… Godaime est Tsunade-sama.
- Et Yondaime ?
Mais que savait-il ? Qui était-il ? Il en savait plus qu'un civil sur le village caché de Konoha. Mais visiblement pas tout. Sasuke choisit une réponse évasive.
- C'est long.
- Je sais.
Donc, il ne comprenait pas. Il savait. Il avait déjà entendu parler de cette histoire.
- Tu sais qui est Kyuubi ?
Il hocha la tête. Ce serait plus facile que parler.
- Yondaime est mort en l'évinçant. Sandaime a reprit la place jusqu'à sa mort.
Il ferma les yeux en se lassant retomber, permettant à Sasuke de mieux l'observer. Il se demandait… Mais n'osait pas insister. L'infirmière lui avait recommandé de ne pas l'épuiser. Alors, il ferait de son mieux. Mais il voulait savoir… Ses yeux… Ils étaient étranges…
Donc, ce type connaissait plutôt bien Konoha. Il y avait des connaissances, puisqu'il savait que Sasuke était célèbre dans le village. Il connaissait en partie l'histoire des ninjas, et avait entendu parler de leur règlement.
- Tu es un ninja ?
Il soupira en se mordant la lèvre inférieure.
- Non…
Sasuke hésita. Il avait d'autres questions à poser. Mais il devait se contenir : ne pas être trop lourd ni le fatiguer. Pauvre Sasuke… Relayé à respecter un inconnu. Sa fierté en prenait un coup.
Qui était-il ? D'où venait-il ? Pourquoi les villageois avaient-ils été massacrés, était-il lui-même un villageois ? Etait-il important ou seulement un paysan pauvre ? Sasuke avait décelé de la noblesse dans son regard, dans son maintien même à la sortie de l'allée sans retour. Ce n'était pas n'importe qui. Le chef du village ? Il n'avait pas l'âge. Quel âge avait-il, d'ailleurs ? On ne pouvait toujours pas vraiment estimer. Ses traits étaient trop creusés de fatigue.
Mais alors ? Il avait certainement reçu une éducation. Et ses muscles, que Sasuke avait à envie caressés, n'étaient pas des muscles de laboureur. Il n'écumait pas de champs ; de même, il n'avait pas des mains épaisses. Ce n'était pas un forgeron. Un boulanger, peut-être ? Et pour son maintien ? Ce serait peut-être un type hautain ? Non. Son regard signifiait plutôt la reconnaissance, inspirait peut-être la pitié.
Mais alors, qui était-il ? Quels étaient ses goûts ? Etait-il homosexuel ? Combien demanderait-il pour…
Mais Sasuke ne se le permettrait pas. Sentiments ou rien. Quitte ou double. Il n'aimait pas faire les choses à moitié.
Ce type étrange le tira de ses rêveries.
- Sasuke…
- Oui ?
Il n'ajouta rien. Il semblait perdu dans ses pensées. Au bout d'un moment, il rouvrit la bouche :
- Avec Naruto… Qui était votre sensei ?
Il lui jeta un regard indéfinissable. Ses yeux semblèrent transpercer Sasuke.
- Kakashi-san.
- Et… L'autre ?
Sasuke mit un temps avant de répondre. Il savait qu'il était dans la même équipe que Naruto. Un civil qu'ils avaient déjà rencontré dans une mission ? Cette hypothèse était tentante. Son visage lui disait vaguement quelque chose. Très vaguement peut-être, mais il lui semblait l'avoir déjà vu quelque part.
- Sakura.
Il murmura ce nom faiblement. Ainsi, c'était elle qui l'avait veillé. La quatrième de l'équipe. Il avait complètement oublié comment elle était. Naruto était un stupide blond bruyant. Sasuke un type morne et sinistre. Kakashi… Il ne savait plus vraiment. Il se souvenait qu'il n'aimait pas Gai. Pourquoi ? Mystère.
Il repensa à Sasuke. Ce n'était pas étonnant qu'il fût si sinistre. Lui-même, à la mort de son père, avait changé. Alors lui, qui avait perdu tout son clan… Il n'osait pas imaginer ce que cela faisait. Son cœur n'en serait pas capable.
Le nom Uchiwa sonnait étrangement à ses oreilles. Il sonnait faux. C'était un clan particulier ? Bonne question. Peut-être possédaient-ils une technique héréditaire. Fort probablement.
- Vous… Uchiwa… Vous êtes différents ?
L'autre le regarda étrangement. Il faut dire, et il s'en rendait bien compte, que sa question était assez inattendue et pas tellement bien formulée.
- Mon clan a été massacré.
Sasuke ne savait que répondre, et cette tentative ne fut pas au goût de l'autre qui le savait déjà. Il réessaya pour lui épargner quelques mots.
- Nous dirigions la police de Konoha.
Ce n'était pas cela. Il s'en foutait complètement ; et pour faire comprendre à l'Uchiwa qu'il était à côté de la plaque, il fit non de la tête. Sasuke soupira et réfléchit.
- Nous étions très riches ?
Toujours pas.
- Un de nos ancêtres a faillit être Hokage ?
C'était autre chose. L'autre le mit sur la piste :
- Techniques particulières ?
- Oui. Beaucoup. En particulier, le katon. C'est de loin l'élément que nous maîtrisons le mieux.
- Autre chose.
- Euh… Nous avons un dôjutsu. Le sharingan.
- Voilà !
Il toussa. Sa gorge était encore trop rauque pour s'exclamer avec autant d'emphase.
Le sharingan… Cette pupille qui permettait d'analyser les techniques de l'ennemi… Ainsi, il se souvenait de cet Uchiwa car il avait lui aussi un dôjutsu héréditaire. C'était sûrement cela. Son clan n'aimait pas le sharingan. Trop puissant à son goût. Il lui faisait de la concurrence. Et il osait prétendre avoir la même hérédité ! Jamais un membre de son clan ne se serait abaissé à de simples techniques de recopiage.
Mais il devait bien admettre que, cette fois-ci, il devait peut-être la vie à un sharingan. A une pupille autre que la sienne. Savait-il encore l'utiliser ? C'est vrai qu'il n'avait pas vraiment fait attention durant le court combat contre les ninjas au village. Il n'avait pas tellement réfléchit.
Lui, commettre ce genre d'erreurs… Il faisait un piètre ninja. Lui qui était si silencieux et intelligent, auparavant, n'était devenu qu'un jeune sot impatient et stupide, le tout avec un magnifique pléonasme pour rendre ses pensées encore plus fortes. Il devait bien l'avouer : il avait tout oublié. Ce n'était pas un génie. Heureusement, d'ailleurs.
Ses yeux se fermèrent à ces pensées. L'essentiel de sa vie n'était qu'échec ; sa mort avait faillit n'en n'être qu'un de plus. Mais il pouvait peut-être encore se rattraper. Sauver la mise, comme on disait plus volontiers à la foire.
Il ne servait à rien à ses employeurs. Le patron avait eu besoin d'un pigeon, et il s'était porté volontaire pour assurer un stand, alors qu'il cherchait de quoi vivre. Il avait eu du mal à trouver un toit après s'être enfuit. Il avait eu du mal à trouver un boulot. Qui voudrait d'un Nukenin ? Ou d'un jeune garçon de quatorze ans sans connaissances professionnelles ? Il s'était rapidement fait connaître dans le personnel de la foire, possédant une force étonnante pour son jeune âge. Il était plus fort que le plus fort des forts de la troupe. Et elle avait de fameux plieurs de barres de fer.
Après… En trois ans, il n'avait rien appris. Il avait voyagé, il avait étudié les gens. Leur vie, leurs espoirs, leur passions et leurs goûts. Il avait appris à vivre. Mais il avait oublié comment se défendre, comment protéger ceux auxquels il s'était finalement attaché. Il avait perdu ses techniques et oublié le sens critique des ninjas. Il n'avait rien appris.
Il avait honte.
Sasuke ne dit rien et replongea dans son livre. Il crut l'autre endormi. Et le calme revint dans cette pièce, comme avant, si ce n'est qu'au lieu de dormir l'un deux réfléchissait. Devrait-il reprendre sa vie de ninja ? Il ne s'était pas posé la question avant.
Et d'ailleurs, non. Il avait perdu quatorze années de sa courte vie. Il ne voulait pas recommencer.
Au bout d'un moment, Sasuke s'en alla. L'autre ne broncha pas, n'ouvrit pas les yeux, conservant une apparence endormie. Alors, de dépit peut-être, Sasuke murmura :
- Je reviendrai demain.
Et tourna les talons, refermant doucement la porte derrière lui. Il se fit alpaguer par les infirmières de l'accueil en quittant le bâtiment ; il les rembarra vite fait avec mauvaise humeur. Il ne savait toujours pas qui était ce type et ça l'énervait. Il l'avait certainement déjà vu ; d'autant que lui-même semblait le connaître. Il n'aimait pas être le dernier informé, le dernier à comprendre. Il se sentait bête. Ce type…
Il revint chez lui, où il frotta consciencieusement le parquet du salon, ménage oblige, puis alla se coucher.
« Driiiiiiing ! »
- Et meeeerde…
Le réveil de Naruto. Il le tirait brutalement de son sommeil.
« Il-est-une-heure-de-l'après-midi-le-dix-mai. »
Naruto se leva instantanément, cogna son réveil en maugréant.
- Plus que un jour… Plus que un… Et c'est la foire. Enfin !
Ragaillardi à cette pensée, il sauta dans la douche et s'en offrit une belle, longue. Il avait congé, il avait bien dormi, aussi n'avait-il pas de quoi se plaindre. Cette fois-ci, l'équipe sept n'avait aucune mission à accomplir, il n'avait rien oublié. Juste peut-être de se lever le matin, mais son réveil était là pour le rattraper. Alors pas de soucis : quelqu'un, à savoir lui-même à retardement, veillait.
Une fois propre et sec, il enfila un boxer et un pantalon, et s'assit confortablement dans son fauteuil, une assiette sur les genoux. Il n'allait pas se forcer à manger dans une chaise dure, quand même ! Il voulait profiter. Se réveiller à son rythme, bien que la douche ait déjà fait le plus gros du boulot.
Il mastiquait distraitement une bouchée de pain en regardant les oiseaux par la fenêtre. Qu'ils étaient libres, à pouvoir s'en aller, s'envoler, s'enfuir de ce monde d'un battement d'ailes ! Il se surprit à suivre les mêmes pensées que Shikamaru.
Le déjeuner terminé, il sortit un bouquin qui traînait au hasard de ses rangements. Il ne l'avait jamais terminé, celui-là. Ce n'était pas l'envie qui lui manquait ; seulement, à chaque fois qu'il le commençait, un long voyage l'interrompait. Mission ou apprentissage avec l'ermite pervers, ce n'étaient pas les départs qui manquaient. Et à chacun d'eux, un trou dans sa lecture.
Il se mit donc à le lire, à reprendre une fois encore le début dont il connaissait presque les quatre premières phrases par cœur. La prochaine fois serait la bonne.
Après avoir lut plusieurs heures, il repensa à l'inconnu et décida de lui rendre visite.
Sasuke entra dans la petite chambre d'hôpital. L'inconnu dormait. Une douce lumière berçait ses paupières fermées, et installait dans la pièce une atmosphère bienveillante. Le genre de niaiseries que n'aimait pas Sasuke. Mais il avait un but ; il ne s'en irait pas pour cela. Et puis, son but lui-même n'était finalement qu'un peu de tendresse. Et le livre qu'il tenait entre ses mains en décrivait également.
Quels étaient ses goûts, finalement ? Pourquoi aimait-il la tendresse, qui à son paroxysme devenait niaiserie, sans apprécier la niaiserie des lieux ? Question inintéressante, aussi s'assit-il sur la même chaise que la veille et ouvrit son livre. L'histoire avançait à petit feu. Ceux qui étaient censés s'aimer se disputaient, la tension montait. Il se demandait comment cela allait finir. Il était à la fin du tome. Comment se terminerait-il ? L'auteur ne semblait pas vouloir laisser l'occasion à Sasuke de deviner la suite. Il était surpris à chaque page qu'il tournait. C'était vraiment un bon livre.
Le temps passa. L'autre se réveilla, mais, sentant une présence et la gorge toujours sèche, ne désira pas lui parler. Sasuke ne le remarqua même pas. Il était complètement pris par son livre et ne pensait plus du tout à l'autre.
Une mouche se fit soudain entendre. Sasuke plissa du nez mais ne le leva pas de son livre. C'était trop passionnant. Au bout d'un moment, il perçu un mouvement devant lui. Un bras avait bougé.
La mouche s'était posée sur le visage du jeune homme, qui avait tenté de la chasser. Mais elle était têtue et son geste avait manqué de conviction. Il réessaya. Pas plus de résultat. La mouche s'était seulement déplacée. Désormais, elle parcourait une paupière fermée de ses pattes chatouillantes.
Que devait faire ce pauvre homme ? Laisser ce satané insecte le déranger dans son sommeil, ou le chasser pour être sûr de ne pas pouvoir le retrouver ? Il était épuisé. Il ne se sentait pas bien.
Alors, peu confiant, il ouvrit l'œil sur lequel gambadait cette mouche. Elle s'envola allègrement en sentant le sol se dérober sous elle. Mais, épuisée, se posa bien vite. Autrement dit : à la commissure des lèvres d'un type de plus en plus fatigué. Il en avait marre. Il voulait dormir. Pas jouer au chat et à la mouche avec une petite souris ailée. Il voulait dormir.
Il ne se sentait pas bien. Une infirmière était passée plus tôt dans la journée, l'avait tiré de son sommeil. Elle n'avait rien dit, mais à voir son visage, il avait deviné que tout n'était pas génial. Elle était d'ailleurs restée longtemps dans la chambre, à inspecter tout ce qui pouvait l'être. Elle le cachait mais elle était inquiète. Il l'avait bien vu. Il savait lire sur les visages. Il l'avait appris durant ces trois dernières années.
Il entrebâilla la bouche et souffla. Elle s'en alla.
Elle-même ne se portait pas très bien. Elle sentait son heure arriver. Elle avait eu une triste vie, à parcourir des couloirs démesurés dans un bâtiment peu nourrissant. Elle ne savait pas pourquoi elle était là. Ses parents eux-mêmes n'avaient jamais vécu dans cette grotte lumineuse. La seule preuve dont elle disposait était de ne les avoir jamais croisés.
Elle avait vécut sa vie seule, à observer, terrifiée, les persécutions que subissaient les rares qu'elle apercevait. Plusieurs fois, elle avait faillit mourir, et ne devait encore la vie qu'à la chance.
La chance… Etait-ce encore une chance qu'elle fût en vie ? Elle n'en était pas sûre. Elle avait appris à lire les caractères étranges des bourreaux bruyants. Elle avait appris leur langage. Elle savait ce qu'elle représentait pour eux. Un jour, alors qu'elle cherchait de la nourriture, elle avait trouvé un livre d'un auteur humain, comme ils s'appelaient, qui prétendait qu'après la mort, il n'y avait rien. Le néant.
Le type qui lisait le livre l'avait chassée d'un revers de la main sans plus de considération. Sa vie n'était pas mieux que pourrait l'être sa mort : elle n'était rien. Personne ne la connaissait. Personne ne l'aimait. Pis : on la traquait. Elle n'était jamais tranquille.
Sa vie n'avait tenu qu'à un bout de pain laissé tomber, et que les humains ne daignaient pas ramasser. Elle ne s'en plaignait pas. Elle comprenait qu'elle déplût à tant. Petite, discrète, elle se faufilait partout où elle le voulait. Certainement, ils étaient jaloux.
Elle se souvenait de ce jour où elle avait trouvé une assiette dans l'attente d'être vidée. Il n'y avait alors personne à l'horizon. Ni une ni deux, elle s'y était précipitée. Quel festin auquel elle avait eu droit ! Un miracle. Elle n'en avait eu qu'un pareil dans sa vie.
Ce n'était tout de même pas sa faute si elle était porteuse de bactéries ! Elle ne pouvait vivre que là où les humains ne la voyaient pas. Où elle était seule, où personne ne pouvait la chasser. Ils la traquaient. Elle se réfugiait alors dans les coins les moins attirants, dans les espaces les moins ouverts. Ce n'était pas étonnant qu'elle se ramassât plein de maladies. Mais c'étaient les humains qui la forçaient. Ca ne l'amusait pas non plus de se balader dans des lieux sombres, malodorants, laids. Mais là, elle était au moins sûre que personne ne viendrait la tuer. Ca éclaboussait trop et salirait son meurtrier.
Ce n'était donc pas sa faute, si, après s'être nourrie comme jamais auparavant, le plat qu'elle avait pourléché avait tué un patient. Ce n'était pas sa faute si elle avait tué. Personne ne la nourrissait, et en plus de cela, on la poussait là où elle attraperait la crève. Elle avait donné la crève à vouloir survivre. Mais alors, que méritait-elle ? Elle n'était personne.
Bien sûr, elle avait tenté de s'échapper de ce sinistre lieu, de cet hôpital. Mais elle n'avait pas trouvé la sortie. Plusieurs fois, elle était arrivée à l'air libre. En soi, ce n'était pas si compliqué. Mais elle avait toujours débouché sur une cour intérieure et était retournée au point de départ. Et survoler la grotte… L'imaginer lui donnait le tournis. C'était si haut ! Et si elle s'épuisait ? Si elle avait faim ? Alors, elle était toujours restée là où elle ne vivait qu'à moitié. Seule.
Que valait-elle ? Méritait-elle encore sa vie ? Elle n'en était pas sûre. Et de toute façon, elle s'y était si peu attachée… Même elle ne jugeait pas sa mort avec froideur. Ce n'était qu'une conclusion sans introduction. Elle attendait encore d'avoir un vécu qu'on lui ôtait déjà le tout. Alors, elle n'avait pas le choix : elle devait se résigner à avoir perdu son existence.
Le type sur lequel elle s'était posée ouvrit les deux yeux. Il observa un instant l'autre, qui lisait un livre visiblement prenant, puis ouvrit la bouche.
- Sasouque… Tu peut lae tué ?
- Byin sure.
Elle comprit. La fin arrivait.
Ce Sasouque ferma son livre et se leva. Il la regarda d'un air haineux. Il avait l'air féroce.
Quelques signes, et une flamme se dirigea à grande vitesse vers la mouche. Elle esquiva par réflexe. Pourquoi ? Tenait-elle encore à sa vie ? Il soupira et réessaya. Il en envoya plusieurs d'un coup pour aller plus vite. Elle les évita toute sans problème. Quelques autres rafales arrivèrent. Elle sentit l'air se réchauffer, mais ne vit pas un seul de ses poils rôtir.
Sasouque soupira. Elle était rapide ! L'autre l'observait sans rien dire. Il profitait de la vue de ninjutsus. Mais ça, la mouche ne le savait pas.
Soudain, les yeux de Sasouque changèrent de couleur. Ils devinrent rouges, parsemé de noir. C'était donc ça un Sharinne Ganne. Elle n'en avait jamais vu.
Et n'en verrait plus jamais.
Un souffle plus tard, elle s'étalait sur le sol, morte. Elle avait encore l'image d'un bel humain dans ses facettes. Elle n'en verrait plus non plus.
* Un petit peu de Rimbaud pour le plaisir de je-ne-sais quel sens.
