Bonsoir aux lecteurs,

Suite à une petite absence loin du clavier samedi, je poste le nouveau chapitre ce soir. J'espère que le séjour chez Beorn vous paraîtra confortable et que l'odeur du miel ne vous rebute pas.

Sur un autre sujet, et à titre d'information, y en a-t-il par ici qui seraient intéressés par une fanfic Star Wars ? (que je sache quel sera le prochain chantier à mettre en route... ou pas)


X. Où l'on Rencontre un Ours

La journée entière s'écoula tandis qu'ils marchaient, sans réussir encore à quitter les contreforts des montagnes. La nuit tomba et au loin ils entendirent les hurlements d'une meute de wargs. Azog n'avait pas encore abandonné la partie. Billa obéit comme un spectre quand Gandalf lui demanda de vérifier leurs arrières. Elle rejoignit le groupe en frissonnant encore plus fort qu'avant, si c'était possible.

- Alors, qu'avez-vous vu ? s'impatienta Gandalf.

- Les orcs ne sont pas loin, réussit-elle à articuler, mais ce n'est pas ça qui m'inquiète le plus. Il… Il y a autre chose dans ces collines. C'est… grand.

- Comme un très gros ours noir ? suggéra le magicien.

- Oui. Comment vous… ?

- Il y a une maison tout près d'ici, déclara le mage gris à la grande surprise du reste de la compagnie. Avec de la chance, nous pourrons y trouver refuge.

- Et son propriétaire nous aidera ? s'enquit Balin, nerveux.

- Il nous aidera… ou il nous tuera, répondit lugubrement Gandalf. En route !

Traînant les pieds, affamés, épuisés, les Nains et leur cambrioleuse suivirent péniblement le magicien le long d'étroits sentiers caillouteux qui se muèrent bientôt en pistes bien tracées. La journée se poursuivit de la même manière, chacun jetant un regard par-dessus son épaule pour s'assurer que les orcs n'avaient pas retrouvé leur trace et ne se trouvaient point sur leurs talons. Dori devait presque porter Ori pour arriver à le faire avancer et Thorïn traînait la jambe.

Pourtant, lorsqu'un beuglement épouvantable s'éleva derrière eux, signe que la bête immense qui rôdait dans la montagne se trouvait toute proche, la compagnie retrouva ses jambes et se mit à courir sous la conduite de Gandalf. A la surprise générale, Bombur parvint à dépasser tout le monde et prit la tête de la file de fuyards, en dépit des quelques ustensiles qu'il transportait encore et de sa bedaine.

Droit devant eux se dressait une imposante porte de planches encadrée d'une haie d'épineux plus haute qu'un homme. La porte était entrouverte et Gandalf l'atteignait quand la bête émergea du sous-bois derrière eux. Un énorme ours noir se rua à leur poursuite la compagnie traversa sans le voir un vaste jardin et atterrit en tas contre le double battant de la maison, fermé par un loquet. Seul Thorïn, plus grand que les autres Nains, parvint à le faire sauter, tandis que Gandalf pressait les derniers de courir plus vite. Hobbite, Nains et magicien eurent tout juste le temps de se précipiter à l'intérieur de la bâtisse et d'en reclaquer la porte avant que l'ours géant ne la percutât en beuglant de rage.

Cette dernière cavalcade eut raison de ce qui restait de nerfs à Billa et à peine la porte verrouillée, elle se laissa tomber par terre en tremblant. Trop, c'était trop.

- C'était quoi, ça ? glapit Dori.

- Ça, répondit Gandalf, c'est notre hôte.

Toute la troupe le dévisagea avec ahurissement en espérant avoir mal entendu.

- Il s'appelle Beorn, et c'est un changeur de forme.

- Vous auriez pu le dire plus tôt, grinça Fíli avant de se laisser tomber sur le sol couvert de paille, dérangeant deux chèvres qui s'éloignèrent en bêlant.

Autour de lui, les Nains l'imitèrent et tâchèrent de retrouver leur souffle. Ils n'eurent guère de temps pour se remettre avant qu'une nouvelle surprise déplaisante ne se produisît.

Des pas lourds sonnèrent sur les dalles de pierre à l'extérieur, et quelqu'un poussa la porte de derrière.

La Hobbite ne vit pas le nouvel arrivant en détail. Tout ce qu'elle nota fut qu'il était immense, velu et couvert de sang noir. Elle glapit et se réfugia d'un bond contre un des poteaux qui soutenaient la toiture.

- Que faites-vous là ? gronda l'inconnu en s'arrêtant à quelques pas du groupe.

Les Nains repoussèrent les plus jeunes d'entre eux au second rang, mais Gandalf intervint avant que la situation ne pût tourner au vinaigre.

- Veuillez pardonner cette intrusion impromptue, maître Beorn, dit le magicien en s'inclinant, son chapeau pointu à la main.

- Vous êtes qui ?

- Gandalf le Gris, répondit ce dernier avec onction.

Thorïn et les siens auraient trouvé sa politesse comique en d'autres circonstances.

- Jamais entendu parler, lâcha le géant.

- Hem… je suis un ami et confrère de Radagast le Brun, précisa Gandalf.

- Ah oui, celui-là je connais, dit Beorn en se détendant imperceptiblement. Je l'aime bien. Et qui sont tous ceux-là ? ajouta-t-il, de nouveau méfiant, en désignant les Nains.

- Permettez-moi de vous présenter l'estimable compagnie de Thorïn Écu-de-Chêne, annonça le mage. Vous voyez ici Bofur, Bifur et Bombur.

Le trio s'inclina plus ou moins élégamment.

- Ori, Nori et Dori.

Ori esquissa une révérence, tandis que ses deux frères se pliaient au niveau de la taille.

- Oín et Gloín.

Nouvelles courbettes.

- Balin et Dwalin.

Balin se contenta d'un petit salut de la main.

- Thorïn, Fíli et Kíli.

Les garçons produisirent leur habituel « à votre service » en s'inclinant, tandis que Thorïn penchait légèrement la tête.

- Et enfin, notre collègue Billa Sacquet.

Cette dernière ne se manifesta pas. Elle claquait des dents, à demi-cachée derrière son poteau, et quand Beorn, curieux, s'approcha, elle émit un cri de détresse avant de se tasser dans un coin. Le changeur de forme recula d'un pas et tourna un visage étonné vers le reste de la troupe.

- Qu'est-ce que j'ai fait ? interrogea le colosse.

- Euh… risqua Ori, je crois que notre dernière rencontre avec les orcs l'a un peu secouée.

Thorïn et Fíli lui jetèrent un regard qui signifiait « Sans rire ? » et qui fit rougir le jeune scribe jusqu'aux oreilles.

- Je crois que vous avez encore « oublié » de mentionner quelques points importants concernant notre associée, dit Thorïn au magicien d'un ton glacial.

- Eh bien… débuta Gandalf, mais les Nains l'ignorèrent totalement pour se pencher sur leur camarade et tenter de déterminer ce qui clochait chez elle.

- Allons, allons, disait Dori, à nouveau changé en mère poule particulièrement zélée. Que vous arrive-t-il donc ?

- C'est à cause des orcs ? s'enquit Nori.

- O… oui, flûta une toute petite voix.

- Allons, racontez-nous ça, demanda Oín.

- C'est… qu… quelque chose dont… on ne p… parle pas. N... nous sommes les ch... champions du m… mensonge p... par omission, bégaya-t-elle. Tout le monde sait que quand la r... rivière a gelé, les l... loups ont traversé jusque dans la Comté, m... mais on n'a j...jamais dit qu'ils étaient v... venus t… tout seuls, pas vrai ?

Les Nains échangèrent un regard effaré.

- Des wargs ? suggéra doucement Balin. Avec des cavaliers ?

Elle hocha la tête, soudain incapable de parler. Le reste de la bande vint s'asseoir autour d'elle, Gandalf restant en arrière. Il connaissait déjà l'histoire. Billa les regarda tous, ne vit qu'inquiétude et gentillesse, pas la moindre trace de moquerie.

C'était trop à supporter d'un seul coup. Elle se détendit comme un ressort et fila hors de la maison. Gandalf se leva, mais Beorn l'arrêta d'un geste.

- C'est bon. Elle ne pourra pas franchir les barrières. Laissez-la souffler un peu. Qu'est-il arrivé avec ces wargs ? demanda-t-il ensuite à Gandalf.

- Elle les a vus de trop près, répondit le magicien. Et les revoir deux fois de suite pendant le trajet, c'était dépasser les bornes.

Beorn hocha la tête avec compassion.

- Je vais la chercher, annonça soudain Thorïn. C'est le moins que je puisse faire.

Balin lui fit un geste de la main en signe d'approbation.

Sortant dans le jardin, le Nain croisa les dernières abeilles qui retournaient à la ruche, et se mit à la recherche de sa cambrioleuse.

Après quelques minutes à tourner autour de la maison, il la retrouva assise sur les planches de la terrasse, les genoux remontés contre la poitrine et les bras serrés autour des jambes. Elle ne réagit pas quand il s'approcha, ni même quand il vint s'asseoir à quelque distance, ce qui l'encouragea à réduire l'espace qui les séparait. Elle ne releva la tête que lorsqu'il se trouva à portée de main. - Je suis vraiment ridicule, hein ? croassa-t-elle. - Non, assura le Nain. J'ai vu assez de gens réagir de la même façon. C'est déjà assez bien que vous n'ayez pas craqué... là-bas. Elle émit un grognement peu convaincu, puis sursauta quand Thorïn la saisit par les épaules. - On se laisse aller, maintenant, dit-il à voix basse.

Elle serra les poings autour de l'épais manteau de Thorïn, s'accrochant au Nain comme un naufragé s'accrocherait à un débris de son navire. Sans s'impatienter, il la serra contre lui comme un petit enfant, marmonnant des mots sans rime ni suite, qu'elle ne comprenait même pas, mais qui finirent peu à peu par la calmer. Quand elle resta complètement immobile et qu'il la sentit se détendre un peu, Thorïn relâcha sa prise et décida de sceller définitivement la paix avec un peu de cette fumée qu'ils appréciaient tant tous les deux.

Il l'entendit renifler de nouveau, mais elle ne pleurait plus. Elle flairait l'odeur de l'herbe à pipe qu'il utilisait. Une petite moue dédaigneuse apparut sur le visage de Billa.

- Quelle est cette chose que vous comptez mettre dans votre pipe ? s'enquit-elle avec du givre dans la voix.

- De la Feuille de Fer, répondit le Nain, surpris. On la fait pousser dans les Montagnes Bleues.

- Essayez plutôt ça.

Et elle lui tendit une petite poche de cuir huilé contenant, après inspection, une autre variété d'herbe à fumer. Curieux, Thorïn en prit une pincée et l'alluma avec précaution. Après quelques bouffées, il dut convenir que c'était effectivement autre chose. Il rendit la pochette à Billa, qui se dépêcha de se préparer sa propre fournée. Pendant un moment il n'y eut que de petits nuages de fumée bleutée montant vers le toit, puis la Hobbite demanda :

- Et la suite du programme ?

- Tâcher de traverser la Forêt Noire sans attirer l'attention des Elfes. Ils ne chercheraient sans doute pas à nous abattre, mais ils feraient tout en leur pouvoir pour nous arrêter ou nous détourner de notre quête. Et si tout se déroule comme prévu... nous arriverons vite au pied de la Montagne. C'est là que vous allez tenir le premier rôle, Maîtresse Sacquet.

Elle lui fit signe de poursuivre.

- Si nous voulons vaincre Smaug, une armée s'avère indispensable. Le seul qui puisse en aligner une est Dáin des Monts de Fer, mais il refuse. Il ne s'inclinera que devant une preuve incontestable de royauté.

- Il vous connaît depuis longtemps, non ? Il sait que vous n'avez pas usurpé votre lignage.

- Remercions mon grand-père d'avoir attaché le pouvoir royal à l'Arkenstone, grinça Thorïn. Sans elle, je ne peux rien.

Billa garda pour elle ce qu'elle pensait de cette condition. Et si un quelconque aventurier s'emparait de la pierre, cela faisait-il de lui le souverain légitime ?

- Mais pour la récupérer, il faut passer sous le nez de Smaug. D'où une quadrature du cercle que Gandalf s'est proposé de résoudre en nous proposant de recruter un Hobbit, une créature que Smaug n'a jamais sentie de sa vie.

Elle hocha la tête. Pour une fois, le plan du magicien se tenait.

- Donc, une fois que j'aurai retrouvé ce joli petit caillou si précieux, Dáin pliera l'échine et – peut-on l'espérer – adieu Smaug.

- Et vous pourrez rentrer dans votre Comté fortune faite, et profiter pour le restant de vos jours du fruit de votre travail, conclut le Nain avec une touche de gaieté fort inhabituelle.

- A quoi ressemble votre fameuse pierre ?

- Elle pourrait tenir dans ma main, expliqua Thorïn. Elle est de couleur blanche, sans arête vive, de forme un peu irrégulière et une lumière étincelante semble l'animer de l'intérieur - c'est pour cela qu'on l'a appelée le Cœur de la Montagne.

Billa hocha la tête et lui offrit même un sourire timide.

- Eh bien, ça ne semble pas si difficile.

Il hésita, puis avoua :

- En arrivant chez vous, après avoir essuyé un refus de la part des nôtres, j'étais à deux doigts de tout laisser tomber. Gandalf a... lourdement insisté. Je me doute bien qu'il n'a pas que nos problèmes en tête, d'où son impatience à lancer cette quête...

Billa hocha la tête.

- Je confirme. Il pense qu'éliminer le dragon est un prérequis pour quelque chose de... beaucoup plus grand.

Elle frissonna soudain.

- On rentre ? Il commence à faire froid.

A la stupéfaction de tous les autres Nains, il lui tint la porte pour la laisser entrer dans la maison. Il la regarda aussi passer avec une touche certaine d'affection. Toute la petite bande l'avait adoptée sans difficulté, sauf peut-être Gloín, songea-t-il. Gandalf la traitait depuis longtemps comme sa petite-fille préférée, et les garçons tentaient - sans grand succès - de jouer aux grands frères avec elle. Elle était l'adulte, cependant, et se retrouvait souvent à tenir le rôle de leur mère.

Ou de leur tante..., souffla une voix malicieuse dans son esprit. Il secoua immédiatement la tête. Très mauvaise idée. Mieux valait ne pas s'aventurer par là. Quoique... Pourquoi pas, après tout ?

Non, non, non, hors de question. Il lui avait fait quitter la sécurité de sa maison pour une idée et une chanson, il n'allait pas en plus lui faire de fausses promesses. Et de plus, leurs chances de finir la mission vivants restaient minces. Inutile de se créer des souffrances supplémentaires. Pendant tout le temps qu'il lui fallut pour ôter son manteau, sa veste et ses bottes, il évita soigneusement de regarder en direction de Maîtresse Sacquet. De son côté, Billa était absolument ravie de pouvoir enfin dormir dans un vrai lit. Elle s'enroula dans l'épaisse couverture en patchwork et ainsi lovée dans ce nid douillet, s'endormit du premier coup. Thorïn glissa enfin un regard en coin vers sa cambrioleuse, et après s'être assuré qu'elle dormait à poings fermés, s'installa à son tour sous ses couvertures. Le matelas, même rempli de paille et de laine, était une vraie bénédiction pour son dos et il s'endormit pratiquement dans la minute, quelque chose qui n'arrivait pas souvent. Autre fait peu commun, il dormit d'une traite pendant plus de huit heures.

# #

Billa jeta un coup d'œil par la fenêtre et vit que le soleil était déjà bien haut.

- Ouahh… Dites-donc, j'ai fait la souche, moi.

A sa décharge, le lit était si confortable après des semaines à dormir sur des pierres ou des racines… Une grosse abeille curieuse se posa sur la couverture et fit glisser ses antennes sur les doigts de la Hobbite avant de reprendre son envol en zonzonnant. Billa s'extirpa de ses draps, s'étira longuement, et nota que tous les Nains étaient déjà levés. En bâillant, elle se dirigea vers un baquet d'eau posé à l'entrée de la pièce où ils avaient dormi, y puisa une louchée bien que l'eau fût froide, et se débarbouilla le visage avant de se diriger vers le hall proprement dit, où elle trouva tout son petit monde assis autour de la table, en train de prendre un solide petit déjeuner. Voilà qui était intéressant…

- Oï ! Maîtresse Sacquet ! lança gaiement Nori. Venez nous rejoindre !

Elle trotta jusqu'à la table, et présenta ses excuses au changeur de forme, mais le colosse balaya ses courtoisies d'un revers de main et, se redressant de toute sa taille, alla lui chercher un bol et des couverts, qu'il posa devant elle. Et dire que Billa trouvait Gandalf très grand... Elle devait atteindre le genou de Beorn, tout au plus. Toute la maison était à l'avenant, maintenant qu'elle pouvait l'observer en détail, et calmement. Le magicien s'y mouvait à peu près à l'aise, mais les Nains étaient totalement hors de leur élément. Le plateau de la grande table de bois leur arrivait au nez, voire juste sous les yeux pour les plus petits. Quant à Billa, il lui fallut ravaler sa fierté et demander de l'aide pour réussir à s'asseoir sur un des bancs.

- Zûr zu ? s'enquit Bifur quand elle fut installée.

- Il veut savoir comment vous allez, traduisit Bofur.

- Oh, ça ira. Je pense.

- Ghelekhur, dit le marchand de jouets en se tournant vers son cousin.

Bifur hocha la tête d'un air satisfait avant de revenir à sa tartine de miel. Bofur se dépêcha d'en servir une à Billa, qui la fit disparaître en un clin d'œil. Sans surprise, le maître des lieux disposait d'une impressionnante réserve de miel. Du liquide, du crémeux, du miel qu'il fallait presque découper à la cuillère. Du miel presque blanc, ou blond, ou rouge, ou brun, le tout dans une odeur entêtante. Les autres membres de la bande ne l'avaient pas attendue pour passer à table, et Billa se dépêcha se resservir avant de voir complètement disparaître son petit-déjeuner. Beorn considérait tout cela d'un regard qu'on pouvait qualifier de bienveillant, tandis que les nombreux animaux qui partageaient sa demeure allaient et venaient à leur guise, quémandant parfois un morceau auprès des invités.

Quand le déjeuner fut terminé, les Nains insistèrent pour s'occuper de la vaisselle, à peu près comme ils l'avaient fait à Cul-de-Sac, excepté qu'ils évitèrent soigneusement de jongler avec les bols et les assiettes, cette fois-ci. Le travail fait, ils partirent explorer le domaine de Beorn, avec ordre de ne déranger aucune créature, et le ferme rappel qu'on ne mangeait pas de viande dans la maison. Billa partit elle aussi en balade, avec l'impression d'être presque revenue dans son petit pays.

Quand elle rentra après plusieurs heures à observer les abeilles géantes et enlever les mauvaises herbes qui tentaient de coloniser le potager, elle trouva leur hôte et le magicien tous deux penchés sur un échiquier de bois sculpté, les pions figurant des animaux divers : écureuils, ours, faucons... Relevant les yeux vers le plafond, elle s'aperçut que l'ensemble des poutres, des encadrements de fenêtres et des portes avait été décoré de sculptures : hommes des bois, loups, corbeaux, serpent entourant les racines d'un arbre, plantes... Tout dans la maison avait apparemment été "fait main", vaisselle et tricots compris. Et comme elle l'apprit, tous les produits d'origine animale avaient été donnés volontairement. Beorn ne tondait pas les moutons, il ramassait les brins de laine qu'ils accrochaient aux chardons et aux épineux, par exemple. Seuls le lait et le miel provenaient véritablement d'une activité d'élevage, et Beorn n'avait pas à s'inquiéter de voir disparaître le produit de ses ruches. La taille des abeilles, dont certaines aussi grosses que des roitelets, devait dissuader les voleurs d'aller fouiner dans leurs réserves. Cependant, les bourdonneuses se montrèrent tout à fait amicales à l'égard des visiteurs. Billa s'apprêtait à ranger un bouquet d'herbes aromatiques dans la cuisine de Beorn quand Thorïn l'arrêta au vol.

- Vous avez eu beaucoup de chance l'autre soir, mais je crois qu'il est grand temps que vous appreniez à manier cette arme, dit-il en pointant le « coupe-papier » du doigt. Je vais vous trouver un professeur à votre mesure.

Par chance, Fíli et Kíli se proposèrent pour lui enseigner les rudiments avant qu'un Nain moins "délicat" ne la prît en charge – comme Nori, par exemple mais il était heureusement occupé à un très sérieux concours de formes de fumée de pipe avec Bofur, aussi rien à craindre de ce côté.

Le trio alla s'installer derrière la maison et Billa prit donc sa première leçon officielle d'escrime, tout en échangeant des plaisanteries et des souvenirs d'enfance avec les deux loustics. La longévité des Nains étant largement supérieure à celle des Hobbits, ils en avaient forcément une collection bien plus étendue que la sienne. En les écoutant, tout du moins, Billa comprit fort bien ce que Thorïn avait voulu dire quand il avait un jour affirmé qu'il espérait voir Fíli se marier et avoir quelques enfants. Si l'aîné des garçons restait célibataire, le suivant à coiffer la couronne serait Kíli, et si ce dernier ne mûrissait pas un peu, le royaume irait droit dans le mur. Elle se garda de faire part de ses réflexions à qui que ce fût. En dépit des apparences, Kíli n'était pas un garçon très sûr de lui, et ses allures de bravache ne servaient qu'à dissimuler son sentiment d'être toujours considéré comme moins capable que son frère aîné. Au moins ne manquait-il pas, dans ce cas précis, d'une certaine forme de perspicacité.

# #

Plusieurs heures s'écoulèrent dans le claquement des lames, puis Fíli suggéra une pause. L'heure du déjeuner approchait, de toute façon. Le trio rangea ses armes avant d'aller se débarbouiller dans un cuveau d'eau froide qui attendait une lessive, tout en échangeant encore quelques histoires personnelles.

- C'est notre mère qui nous a envoyés rejoindre notre oncle, confia ainsi Fíli. Lui voulait absolument nous expédier à la maison, mais... il est temps que nous fassions nos preuves, non ?

- C'est traditionnel, ricana Billa, s'attirant un petit rire de la part du Nain. C'est ça ?

- Ouais. Même si ce genre d'argument est un peu hypocrite de la part de Mère. Elle s'est mariée en dépit de toutes les convenances, mais comme tout notre peuple ou presque a jugé sa conduite... scandaleuse, elle met les bouchées doubles en matière de respect des traditions, maintenant. Thorïn a été l'un des seuls à ne pas grogner quand elle a épousé un roturier. Trop content d'avoir des neveux...

Il sourit de nouveau.

- Faut reconnaître qu'il a fait un père vraiment très, très patient avec nous deux.

Kíli hocha la tête en signe d'approbation.

- Et lequel de vous deux ressemble le plus à la dame Dis ? s'enquit Billa tout en passant un chiffon sur sa lame.

- Kíli, répondit Fíli sans hésiter. Mère et oncle Thorïn pourraient passer pour des jumeaux. Moi, j'ai tout piqué à notre père.

- Et à grand-mère Nis, précisa Kíli. C'est ce que dit notre mère. Elle avait les cheveux clairs. C'est aussi à cause d'elle que nous sommes plus grands que la moyenne.

- Cause pour toi, marmonna Fíli en époussetant sa chemise.

# #

Pendant ce temps dans les donjons de Dol Guldur…

Dire qu'Azog était de mauvaise humeur aurait été un doux euphémisme. L'orc pâle était rentré bredouille de sa chasse au Nain. Pas même une nouvelle tête à ajouter à son tableau de chasse, et une partie de son escadron avait été massacrée par ces foutus aigles. Mais il ne désespérait pas. Il avait déjà eu la tête de Thrór. Thráin pourrissait quelque part dans les cachots de la forteresse (il avait l'intention de se passer les nerfs sur lui, d'ailleurs). Bah, un peu de patience, et Thorïn irait les rejoindre. Et cette espèce de demi-portion qui avait privé Azog de son trophée, aussi. L'orc n'avait pas la moindre idée de l'origine de ce... personnage, mais il comptait bien lui mettre la main dessus. Il l'écorcherait vif, avant d'appliquer le même sort aux deux plus jeunes rejetons de la lignée de Durin. En faisant profiter leur oncle du spectacle, naturellement. Il se souvenait encore de l'expression du jeune prince quand il avait balancé la tête de Thrór à ses pieds. Ce serait d'une simplicité presque décevante de le rendre fou.

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Une nuit s'écoula encore paisiblement chez le changeur de forme avant qu'il fût à nouveau temps de plier bagages et de reprendre la route. Beorn leur fournit une quantité appréciable de nourriture prélevée sur ses réserves, surtout sous forme de fromages et de fruits secs, ainsi que des outres remplies d'eau. Il leur fournit aussi un moyen de transport : des poneys et un cheval sellés les attendaient près de la haie d'épineux, avec prière de les renvoyer à la maison dès que le groupe atteindrait l'orée de la forêt des elfes. Les habitants de l'immense bois auraient-il un faible pour la viande de cheval ? Ce fut avec regret que Billa quitta la maison de Beorn. Non seulement elle laissait derrière elle un endroit relativement tranquille et qui lui rappelait fortement sa Comté, mais en plus il fallait de nouveau voyager sur le dos d'un poney. Elle était certaine que le maudit animal marchait juste comme il fallait pour que les hanches de sa cavalière paraissent toujours sur le point de se disloquer. Sans compter qu'elle avait affreusement mal au ventre, comme toutes les quinzaines... Les deux à la fois, ça faisait vraiment trop, et Billa jura qu'elle ferait tout le trajet de retour à pied. En prime, elle avait perdu sa réserve d'armoise pendant sa chute dans les montagnes. Une vraie réussite… Elle serra les dents pendant tout le trajet depuis les contreforts des montagnes jusqu'à l'orée de Mirkwood, et se montra extrêmement cassante vis-à-vis de quiconque tentait de lui adresser la parole.