Chapitre 11 :
Il clignota des yeux pour enlever les derniers vestiges du sommeil mais il constata très vite que ce n'était pas une bonne idée. La lumière perçante des néons lui envoya un flash de douleur inattendu à l'intérieur de son crâne. La douleur martelait profondément dans son crâne, s'intensifiant de plus en plus, frappant de plus en plus durement contre les parois de son cerveau. C'était un massacre. Don gémit et il sentit un voile noir commencer à l'envelopper. L'agonie était beaucoup trop puissante pour qu'il puisse résister plus longtemps. Il se serait volontiers laisser emporter dans le noir si une voix féminine ne le maintenait pas à la surface.
- « Ne vous rendormez pas, M. Eppes. Pas encore. »
Don gémit à nouveau. Il avait tellement mal. Il n'avait jamais ressenti une douleur aussi atroce mais la voix ne s'en souciait pas le moins du monde.
« Ouvrez vos yeux, M. Eppes. »
Certainement pas. Pas avant que quelqu'un éteigne la lumière. Sa tête était lourde. Il n'aurait jamais cru que c'était possible d'avoir une tête aussi lourde que du plomb. Il faudra qu'il en parle à Charlie. Il aura certainement une explication à ce phénomène étrange. Ouais, Charlie a toujours réponse à tout.
« Aller, ouvrez vos yeux. Un petit effort. »
Comme si le carnage dans sa tête ne suffisait pas, Don sentit une brûlure dans sa cage thoracique, suivi d'un souffle d'air entrant dans ses poumons. Quelques minuscules secondes passèrent avant qu'un nouveau souffle force une nouvelle fois le passage dans ses poumons. Il s'arrêta de respirer pour tenter d'apaiser cette sensation de brûlure mais les souffles d'air continuaient à entrer de façon mécanique dans sa poitrine les uns après les autres. Son torse était en feu et sa tête explosait. Il n'en pouvait plus et cette voix qui n'arrêtait pas de le harceler. C'était trop. Et Charlie. Où était Charlie ? Il avait promit d'être là à son réveil. Charlie.
La voix s'accompagnait désormais d'une petite tape sur sa joue. Donnie s'y opposa instinctivement en tournant sa tête du côté opposé mais quelque chose de frais et dur sur son autre joue l'en empêcha. Ce quelque chose qui ressemblait à du plastique entrait dans sa bouche et s'enfonçait dans sa gorge. Il essaya de soulever son bras pour expulser ce parasite mais son bras n'obéissait pas aux commandes de son cerveau. Son corps entier était engourdi. Il ne contrôlait rien, ni ses douleurs, ni son corps. Il ne savait pas où il était. Il ne savait pas à qui appartenait cette voix. Il était totalement vulnérable et une larme glissa sur le côté de son visage. Charlie, tu m'avais promis d'être là. Charlie, s'il te plaît. Une autre vague d'agonie le força à ouvrir ses yeux. La voix appartenait à une jeune femme blonde vêtue de blanc. Il ne la connaissait pas mais peu importe. Il la supplia du regard de faire quelque chose.
« Shhh, tout va bien. Vous êtes en salle de réveil. »
La jeune infirmière lui administra des doses de morphine en intraveineux direct et essaya de le rassurer du mieux qu'elle pouvait. Elle lui souriait et lui parlait d'une voix douce et confiante. Elle essuyait aussi délicatement ses larmes mais son patient était sévèrement déprimé. Il n'y avait rien qu'elle puisse faire qui lui remonterait le moral. La morphine commençait à produire tous ses effets puisque Don était moins agité et les traces de douleur physique sur son visage s'effaçaient lentement. Il montrait même des signes de rejet du tube dans sa gorge.
« Evitez de tousser, M. Eppes. Vous risqueriez de vous faire mal. »
Elle contrôla sa température et constata qu'elle était suffisamment remontée pour procéder à l'extubation.
« C'est bientôt fini, M. Eppes. Détendez-vous. Nous allons enlever le respirateur et vous allez pouvoir respirer par vous-même. »
Désorienté et l'esprit englué par les drogues, Don ne prêtait pas attention à ce que disait ou faisait l'infirmière. Ses larmes brouillaient sa vue. Il était vivant mais pour combien de temps encore. Un mois ? Deux mois ? Un an ? Et pendant son sursis, allait-il souffrir de cette façon ? Les images de sa mère malade clignotaient dans son esprit. Non, je ne veux pas être comme ça. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Un autre souffle obligatoire brûla sa poitrine et il combattit de nouveau le respirateur. Et papa ? Il avait dit qu'il serait là aussi.
« Shhh. Tout va bien. Le docteur arrive. »
Non, tout ne va pas bien. Je veux redevenir comme avant. Morphine combinée à sa fatigue émotionnelle, Donnie se sentit de nouveau flotter. Dans le lointain, l'infirmière lui ordonnait de rester éveiller mais il n'avait plus aucune force pour obéir. Rouvrir ses yeux lui demandait beaucoup trop d'effort et il n'avait pas non plus l'intention d'essayer. Qu'on le laisse seul, c'est tout ce qu'il demandait.
NUMB3RS
Lorsqu'il se réveilla pour la deuxième fois, la douleur avait disparu. Sa tête était toujours aussi lourde mais elle ne faisait plus mal. Le tube dans sa gorge aussi avait disparu. Il était heureux comme un enfant lorsqu'il s'aperçut qu'il pouvait bouger son bras. Il sentit que son autre main était prisonnière d'une autre main et que ce qui semblait être le pouce de cette autre main traçait de petits cercles calmant sur le dos de la sienne. Il ouvrit ses yeux à moitié et fut accueillie par le sourire de son frère. Il sourit lui-même. Son frère était là comme il l'avait promis.
« …'lie…T'…es là. » Donnie fronça les sourcils. Il avait mal à la gorge et lui-même n'avait pas compris sa phrase. Sa voix était pâteuse et il éprouvait des difficultés pour parler. Pourtant ses pensées étaient claires.
« Evidemment que je suis ici. Où veux-tu que je sois ? »
Donnie prit la peine de réfléchir à la question mais pas trop longtemps. Même si la douleur n'était plus là, il sentait que le mal de tête n'était pas très loin, prêt à frapper.
« Avec…'mita ?» Essaya-t-il.
« Ne me tente pas. » Répondit Charlie sur le ton de la taquinerie. « J'espère quand même que tu as conscience que je délaisse ma belle indienne pour regarder mon frère dormir. »
« Je suis beau…à…regarder ! »
Don n'était pas au mieux de sa forme. Ses cernes noirs contrastaient avec son teint pâle mais c'est vrai qu'il était beau à regarder. Lorsque Charlie et Alan étaient entrés dans la chambre de Don, Charlie avait été un peu déçu de le voir endormi. Quelque part au fond de lui, il avait espéré le retrouver fort et vibrant, tel que son frère avait toujours été. Mais après l'attente interminable, rien que le fait de pouvoir tenir sa main et le voir respirer lui suffisait. Voir son torse se soulevait de façon régulière était une chose merveilleuse à observer.
- « Tu as soif ? » Demanda Charlie en remarquant que son frère humidifier ses lèvres sèches avec sa langue.
Donnie acquiesça de la tête et vit son frère prendre quelque chose sur la petite table de nuit à côté de son lit. En finissant de préparer une compresse, Charlie vit que le regard de Don était fixé sur l'intraveineuse.
« C'est de la morphine. Des bolus de 3 mg te sont administrés par intervalle de six minutes. »
« Bonne drogue. » Soupira Donnie en fermant ses yeux. Vraiment bonne. Lorsqu'il les rouvrit, Charlie approchait une compresse humide devant sa bouche.
« Tu n'as pas encore le droit de boire à cause de ton intubation. Apparemment, tu étais assez combatif en salle de réveil. Tu t'es blessé à la gorge alors ça prendra un peu plus de temps que la normale avant que tu puisses boire normalement. En attendant, tu dois te contenter de sucer des compresses humides pour rafraîchir ta bouche et ta gorge. »
Charlie lut sur le visage de son frère qu'il n'était pas très heureux mais il ne se heurta à aucune protestation. Don ouvrit sa bouche et suça la compresse quelques instants avant de la retirer. Sa fraîcheur lui faisait un bien fou. Il avait si chaud.
« Comment tu te sens ? »
- « …déjà été mieux. » Avoua Donnie. « …'pa ? »
« Il est ici. Il dort. »
Charlie se décala sur sa chaise et Don put voir derrière lui son père dormir sur le petit divan devant la fenêtre. Il ne semblait pas confortable. Un torticolis et des courbatures étaient à prévoir lorsqu'il se réveillerait. Néanmoins, il dormait solidement. A voir ses traits tirés, ce n'était pas vraiment étonnant. Donnie décala son regard sur la fenêtre et constata qu'il faisait nuit derrière les stores. Cela expliquait pourquoi la chambre était aussi foncée.
« …nuit ? »
« Oui. Il est quatre heures du matin. Ton opération a duré douze heures. Ensuite tu es resté un peu plus de deux heures en salle de réveil et ils t'ont installé dans cette chambre vers 22 heures. Nous nous relayons depuis, papa et moi. Nous ne voulions pas que tu sois seul à ton réveil.»
« Merci. »
« Ton équipe, Amita et Larry n'ont pas été autorisés à rester. Ils seront là demain matin. »
Donnie répondit par un petit signe de tête. Ses paupières devenaient de plus en plus lourdes. Voyant que son frère combattait pour rester éveiller, Charlie réajusta les couvertures en faisant attention à ne pas trop déranger les nombreux fils qui couvraient le corps de son frère.
« Rendors-toi. Je serai toujours ici lorsque tu te réveilleras. Papa aussi.»
« Comment…passée ? »
Charlie continua à jouer avec les couvertures en faisant semblant de ne pas avoir entendu la question.
« Charlie. L'opération ? » Remarquant que son frère évitait la question, Donnie fit un effort surhumain en ouvrant grands ses yeux et en levant sa main pour essayer d'arrêter son frère. Remarquant la grimace de douleur de Don, Charlie retint sa main et la reposa sur le lit.
« Shhh Donnie. Ton opération s'est bien passée mais nous parlerons de ça plus tard. Pour l'instant, tu dois te reposer. »
« …'lie » Insista Don avec le peu de force qui lui restait.
Charlie souffla légèrement. Alan avait raison. Don était le plus têtu de la famille. Il n'allait pas se rendormir avant d'avoir une réponse, même avec toute cette morphine dans son corps. Bien que son entêtement l'agacé, Charlie y trouva une source de réconfort. Peu importe comment ça maladie l'affaiblissait, Donnie restait aussi fort que jamais. Il recommença à tracer des cercles sur la main de son frère et lui parla d'une voix de plume qu'il espérait rassurante.
« Don, ton opération s'est bien passée mais le neurochirurgien n'a pas pu enlever toute ta tumeur. »
« Combien ? » Demanda Don avec une secousse d'appréhension.
« Ne t'inquiètes pas, il a réussi à en enlever une bonne partie. Une très bonne même. Quatre-vingts dix pour cents. La radiothérapie devrait se charger des dix pour cents restants. Cette partie se trouvait dans une région de ton cerveau difficilement accessible. L'enlever était trop risqué. Les tissus voisins auraient pu être endommagés. »
« Radiothérapie. Pendant combien de temps ?»
- « D'après le docteur Thomson, la moyenne est de deux à sept semaines. La durée des soins varie d'une personne à une autre. Tu vas devoir passer un scanner de centrage pour qu'il puisse déterminer avec précision la région à irradier et adapter ton traitement. Mais ce ne sera pas avant quelques jours. Tu dois récupérer de ton opération avant.»
Donnie regarda pensivement en direction de la fenêtre. De deux à sept semaines. Cette durée sonnait comme une éternité pour lui. Il sentit son estomac se nouer et il se sentait au bord de la dépression. Il savait qu'un bon nombre de patients subissait une radiothérapie seulement pour augmenter leur durée de survie et pour améliorer leur qualité de vie. Ces patients ne pouvaient espérer une guérison complète. Il ne voulait pas faire partie de ces gens là mais il sentait qu'il empruntait le même chemin qu'eux.
Son désespoir brisait le cœur de Charlie. Ce dernier décida de ne pas lui parler des séances de chimiothérapie qu'il devra certainement suivre après la radiothérapie pour prévenir toute récidive. Don était déjà assez retourné pour le moment. Il n'allait pas en plus lui dire que la radiothérapie n'était que la deuxième étape après l'opération et qu'il y avait encore une troisième étape derrière avant de guérir. Il aura tout le temps de le lui dire lorsqu'il se sera assez reposé et, il l'espérait, lorsqu'il se sentira un peu moins déprimé.
« C'est dur, Charlie. Je ne sais pas si je…»
« Hé, bien sûr que tu vas y arriver, Donnie. » Interrompit Charlie en posant son index sur les lèvres de son frère. « N'oublies pas que tu n'es pas seul. Je serai là pour t'aider. Papa aussi. Ainsi que Megan, Colby, David, Larry et Amita. On est tous avec toi. »
« Je vais vraiment m'en sortir ? »
Charlie se sentit défaillir. Le supplice dans la voix de Don était plus qu'il ne pouvait supporter. Il prenait sur lui pour se montrer solide et robuste devant son frère afin que celui-ci puisse venir s'y ressourcer mais ce supplice lui assénait le coup de grâce, le coup fatal, celui qui crucifie sans pitié. Il s'éclaircit la gorge et prit un air ferme :
« Oui Don. Tu vas t'en sortir. Nous ferons tout ce qu'il faut pour ça. »
« …sûr ? »
« Certain. »
Charlie se radoucit en posant une main sur la joue de Donnie et sourit lorsque ce dernier tourna faiblement sa tête pour y enfuir son visage en fermant ses yeux. Son frère semblait apprécier ce contact autant que lui.
« Je te fais confiance. » Murmura Don en ne pouvant résister plus longtemps à l'appel du sommeil.
« Tu peux. » Charlie observa le visage de son frère se détendre au fur et à mesure qu'il tombait dans un assoupissement paisible. « Dors bien, Donnie. » Lorsqu'il fut certain que Don était profondément endormi, Charlie se permit de lâcher prise. Son grand frère avait plus que raison. C'était dur.
A suivre
