Retroussant les manches de sa chemise, Cameron Lloyd vérifia une nouvelle fois son livre de potions pour savoir exactement combien de fois il avait besoin de tourner le contenu de sa potion. La salle de classe était remplie de vapeurs aux odeurs tout aussi différentes les unes que les autres, la sienne sentait actuellement la vieille chaussette qui avait traîné trop longtemps dans un sac de Quidditch. Mais c'était ce qui caractérisait la préparation du fameux Veritaserum et Cameron, pas toujours très à l'aise dans cette matière, redoublait de vigilance pour ne pas faire d'erreur et suivre les instructions à la lettre. Cela faisait bientôt un mois qu'ils travaillaient dessus et le moins qu'on puisse dire était que la tâche n'était pas aisée.

Cameron jeta un coup d'œil à la préparation de sa voisine de table, une Serpentard de son année avec qui il ne parlait jamais mais qui avait le mérite d'être timide au point de n'adresser la parole à personne. Il se rassura en remarquant qu'il avait un peu d'avance sur elle. Aussi, il alla au devant de la classe chercher les quelques ingrédients qui lui manquaient pour la prochaine étape. Il ouvrit l'armoire de leur professeur et se baissa jusqu'à trouver la boîte contenant des plumes de Jobarbille. Boite qui était désespérément vide. Cameron se releva lentement en cherchant une éventuelle autre boite de plumes quand il reçut un petit coup dans l'épaule.

– C'est ça que tu cherches ?

James Potter le défiait du regard en gardant la boite dans les mains. Cameron l'ignora et repartit à la recherche de ses plumes. Il savait parfaitement que Potter était le petit prodige en potions et que leur professeur vantait ses mérites à chaque cours. Et dans ce cas précis, Potter était en train d'essayer de lui donner les mauvaises plumes. Cependant Cameron n'était pas dupe et bien qu'il ne soit pas aussi doué que lui en potions, il ne se ferait pas avoir par les plumes tâchées que lui proposait le Gryffondor. Enfin, il tomba sur la bonne boîte et se servit trois plumes d'une couleur orange pâle.

– Alors, fit Potter après avoir jeté un coup d'œil à leur professeur qui aidait un Fred Weasley au bord de la crise de nerfs. Andrea Hardy, c'était un marché qui a mal tourné ?

Cameron se tourna enfin vers lui après avoir refermé les battants de l'armoire. Ce Gryffondor était décidément obstiné. Comment Juliette Hardy pouvait-elle supporter un type aussi insupportable que lui ? Pour être honnête, il se foutait complètement de ce que Potter pouvait bien penser de lui. Depuis qu'on avait retrouvé la jeune fille la veille au soir, les soupçons de quelques élèves s'étaient portés sur lui. Sa conscience était tranquille, et ce n'était certainement pas un abruti dans le genre de Potter qui allait le déstabiliser.

– Tu n'as toujours pas digéré le fait que Collins m'ait contacté pour te donner une petite leçon, n'est-ce-pas ?

Le teint de James Potter vira au rouge. Il fulminait. Ses doigts serrèrent plus fermement la boite de plumes qu'il tenait toujours. Cameron n'était guère inquiet à l'idée que Potter se venge de lui. Il avait déjà essayé quelques fois, mais il se trouvait que le Serpentard avait toujours une longueur d'avance sur lui. Cependant, Cameron devait avouer s'être particulièrement amusé quand Audrey Collins, la petite amie de Potter, trop jalouse pour être normale, l'avait gracieusement payé pour envoyer Potter à l'infirmerie l'année précédente. Le duel lui avait donné un peu de fil à retordre, mais finalement, Potter avait une nouvelle fois fini à ses pieds.

– Sans rancune ?

– Je vais garder un oeil sur toi, Lloyd.

Potter lui lança un dernier regard noir puis balança sa boîte sur le bureau du professeur avant de retourner auprès de son groupe de Gryffondor. Quant à Cameron, il se contenta de revenir lentement vers son chaudron qui commençait à émettre des sons bizarres : une minute plus tard et il aurait été bon à tout recommencer depuis le début. « Foutu Potter ! », pensa Cameron avec humeur. Il lança un regard vers celui qui l'avait retenu et il se rendit compte qu'il le fusillait du regard tout en coupant des fèves sans même regarder ce qu'il faisait.

Ses idées revinrent vers ce qui s'était produit il y a quelques jours alors qu'il rattrapait le coup en s'empressant d'ajouter ses trois plumes dans le chaudron bouillonnant. D'après ce qu'il avait entendu, on avait effacé la mémoire d'Andrea Hardy et on l'avait laissée se perdre dans la forêt interdite. Mais Cameron n'en savait pas plus, il n'était presque pas sorti de la salle commune des Serpentard les jours suivants, préférant adopter un profil bas. Ajouté au fait qu'un événement comme l'étrange disparition de Hardy le convainquait d'arrêter ses activités pour un moment.

Chose qui arrivait très rarement, Cameron avait voulu parler de cette histoire à sa famille. Seulement Maisie avait été introuvable, et quand il avait eu l'impression de l'apercevoir au détour d'un couloir, il avait remarqué que sa sœur l'évitait. Cameron trouvait son comportement trop étrange pour être normal, elle qui depuis le début de l'année le collait partout où il allait. Le Serpentard avait donc attendu patiemment jusqu'à aujourd'hui pour avoir l'occasion de parler à son père. Mais entre ses propres cours et ceux du professeur de métamorphose, il n'avait pas encore eu le temps de le faire. Il en était donc à son dernier cours de la journée sans qu'il n'ait eu de réponse à ses questions concernant Andrea Hardy. Et avec un certain malaise, ses pensées dérivèrent vers la sœur de cette dernière, Juliette.

Quelques heures plus tard, le Serpentard marchait d'un pas décidé vers le bureau de son père. A l'heure du diner, Cameron s'était rendu dans la Grande Salle pour s'assurer que Aaron Lloyd était bien là. Et comme il l'avait imaginé, Maisie avait prétexté un mal d'estomac à un groupe d'amis en voyant débarquer son frère. S'il hésitait à dire que Maisie l'évitait, il en était maintenant persuadé. Cameron avait donc passé son repas entier à observer son père à la dérobée. Il n'était pas question qu'il le laisse passer, surtout quand il le voyait raconter des blagues à ses collègues, lui d'ordinaire tellement froid en privé.

Remontant une volée d'escalier en sautant les marches, Cameron n'était plus qu'à quelques mètres du fameux bureau. Il était sûr du dénouement de leur entrevue : ils finiraient par entrer dans une dispute. C'était devenu comme une sorte de tradition entre eux. Cameron y était habitué. Il avait grandi au milieu de ces disputes quotidiennes, mais l'une d'entre elles avait particulièrement marqué sa mémoire : quatre ans auparavant, quand Daphné avait enfin annoncé à Aaron qu'elle allait demander le divorce. Son père s'était mis en colère, mais la colère de Daphné était tout aussi destructrice ce soir-là.

– Cameron, je t'attendais, figure-toi.

Aaron Lloyd était assis derrière son bureau, l'air parfaitement calme et reposé. Visiblement il était en train de corriger des copies avant que son fils ne l'interrompe. Cameron s'avança dans la pièce après avoir refermé la porte derrière lui et se posta en face du professeur de métamorphose.

– C'est toi qui lui a effacé la mémoire, pas vrai ? l'accusa-t-il d'emblée.

– Où vas-tu chercher une chose pareille, Cameron ?

Le Serpentard le dévisagea attentivement. Son père lui cachait quelque chose, il en était persuadé. Quelque chose d'important, comme tous les secrets qu'il avait accumulé toute sa vie.

— Qu'est-ce-que les enquêteurs pensent ? lui demanda Cameron. Pourquoi Maisie se met à m'éviter si elle n'a rien à cacher ? Elle n'a jamais réussi à me mentir, à moi.

Aaron Lloyd se leva alors lentement, face à son bureau. Il fit un tas net de ses copies et finalement reporta son regard vers son fils qui l'attendait au tournant.

— Tu n'es pas le seul à avoir des questions. Pourquoi es-tu constamment en train de te battre contre cette famille ?

— Je me bats contre toi parce que tu nous détruis, justement, répliqua Cameron d'un ton où l'on percevait la colère.

Aaron soupira et alla ranger son paquet de parchemins dans une sacoche.

— Donc tu me tiens toujours pour responsable du divorce.

Ce n'était pas une question mais Cameron ne chercha pas à le contredire, au contraire. Il décida qu'il n'avait rien à retirer de son père et se retourna pour quitter la pièce. Cependant, arrivé sur le seuil de la porte, il tourna la tête et lança d'un ton grave.

— Je sais que tu lui as effacé la mémoire avant qu'elle ne parte.

La nuit même de leur dispute, quatre ans plus tôt, Daphné Greengrass-Lloyd avait quitté la maison, une partie de sa mémoire effacée et ayant pour seul regret de laisser ses enfants derrière elle. Cameron le savait, car il avait toujours été très proche de sa mère et il s'était immédiatement rendu compte que quelque chose n'allait plus comme avant.

Cameron quitta alors le bureau de son père à grands pas, n'attendant pas une réaction de sa Serpentard divagua alors sans aucune destination en tête, les dix dernières minutes se repassant inlassablement dans son esprit. Avait-il eut raison depuis le début ? Ou tord ? Cachait-il effectivement quelque chose derrière ses airs mystérieux ?

Ses souvenirs le frappèrent de plein fouet, Cameron regarda sa montre et constata qu'il serait en retard. Un garçon de quatrième année cette fois. Et s'il n'y allait pas ? Il n'en avait aucune envie. Ses pensées étaient encore trop focalisées sur son père et sa sœur. Tant pis, il n'irait pas. Il y avait beaucoup plus important à penser. A la place, il se dirigea machinalement vers les étages où les élèves commençaient à être moins présents à cause du couvre-feu qui approchait. Ainsi, il grimpa jusqu'au septième étage sans s'en rendre vraiment compte. Une fois arrivé là-haut, Cameron poussa une tapisserie et s'assit sur les marches de l'escalier dissimulé.

Pourquoi ne se sentait-il pas libéré ? Pourquoi il sentait toujours ce poids sur son estomac ? Il avait tant d'interrogations que cela lui filait un mal de crâne qui acheva de combattre ses efforts contre sa mauvaise humeur. Cameron ferma les yeux et se prit la tête entre les mains, ses doigts pâles glissant dans ses cheveux.

Tout à coup, des voix l'arrachèrent de ses sombres pensées. Des voix qu'il reconnaîtrait sans peine, puisqu'il s'agissait des deux Gryffondor à qui il avait le plus à faire.

– Tu n'es pas obligé de m'accompagner partout, tu sais, dit Juliette Hardy sur un ton de reproche.

– Les aurors t'ont prévenue que tu ne devais pas te balader seule tant que l'affaire ne serait pas résolue, rappela judicieusement James Potter. Tu dois avoir un problème de surdité, pauvre petite Juliet.

Les bruits de pas s'étaient rapprochés, ils ne devaient être qu'à quelques mètres de la cachette de Cameron quand celui-ci se relevait, prêt à s'éclipser par les escaliers où il se trouvait. Puis le Serpentard entendit un coup sec bientôt suivi d'un « ouch ! » provenant de Potter. Figé sur place, Cameron écouta la suite de l'échange.

– Je ne suis pas sourde, ni pauvre et ni petite ! répliquait Juliette entre ses dents.

– Pour le « petite », on repassera, miss je n'arrive pas à atteindre la taille d'un Gobelin...

– Ferme-la, Potter.

– Oh allez ! J'essaie de te distraire un peu… Et puis tu as grandi, non ?

Pour la deuxième fois de la journée, Cameron se demanda comment Juliette pouvait traîner avec un type tel que lui. Les pas s'éloignaient maintenant et par curiosité, Cameron sortit de sa cachette et regarda les deux Gryffondor tourner au fond du couloir, Juliette marmonnant dans sa barbe tandis que James avait passé un bras autour des épaules de la jeune fille et continuait de la taquiner. Cameron se surprit à envier la place de son ennemi -ou plutôt de l'un de ses ennemis. Tout avait l'air d'être facile entre eux.

Cameron reprit ses esprits et prit la direction opposée à celle que les Gryffondor venaient d'emprunter. Il ne pouvait pas être jaloux de Potter, tout de même, l'idée lui paraissait carrément inconcevable. Pendant toute leur scolarité, il ne l'avait jamais envié, ils étaient bien trop opposés pour se trouver ne serait-ce qu'un point commun. Tout avait commencé en première année où Potter avait été le chouchou de tous alors que Cameron était indifférent à tout le monde. James Potter était le Gryffondor hyper-sociable quand le Serpentard fuyait le contact avec le plus de monde possible.

Leurs différences s'étaient accrues au fil des années. Cameron était devenu l'étudiant que tout Poudlard redoutait, le roi des duels qui demeurait imbattable, tandis que James Potter passait son temps avec ses amis, sa réputation de Poursuiveur au sein de son équipe de Quidditch le rendant encore plus populaire qu'il ne l'était déjà. Malgré sa popularité auprès des professeurs, des filles et des jeunes élèves, Cameron n'avait jamais réussi à lui trouver autre chose que de la simple indifférence. C'était jusqu'à ce que ne débarque Juliette, la digne successeur de celui qui l'avait prise sous son aile. Et là, tout changeait pour Cameron.

Il en était à envier la proximité des deux Gryffondor. Cependant, Cameron ne pouvait s'empêcher de penser à toutes les nuits où ils les avaient déjà croisés, accompagnés ou non de leurs amis. Les années précédentes, il n'avait ressenti que l'ennui qui le submergeait quand il entendait ces Gryffondor trop bruyants à son goût et qui avaient failli plus d'une fois lui coller un Rusard à peine réveillé à ses trousses. Non, avant qu'il n'ait pu s'y intéresser de plus près, Juliette Hardy lui avait inspiré tout autant d'indifférence que son grand ami James Potter.

S'il n'avait pas eu la stupide idée de s'enfermer dans ce foutu placard avec Juliette lors de cette fameuse soirée, Cameron était persuadé que Juliette et lui auraient continué de s'ignorer mutuellement sans que tout ne se complique pour Cameron. La Gryffondor ne se serait jamais intéressée à lui, les rumeurs courant sur eux deux n'auraient pas existé et finalement, Juliette n'aurait pas insisté pour l'inviter à venir avec elle à Pré-au-Lard. De son côté, cette petite brune ne l'aurait pas tant intrigué et il n'en aurait pas été au point de craquer devant elle pas plus tard que quelques nuits auparavant.

Mais c'était trop tard, le mal était fait. Bizarrement, il ne regrettait pas d'avoir accepté son invitation. Même s'il se posait beaucoup de questions à propos de ce qu'il ressentait quand il était avec elle, ou quand il ressentait une pointe de jalousie en la voyant si complice avec James Potter, Cameron arrivait à vouloir la connaître et à passer du temps avec elle. Ces envies nouvelles n'étaient peut-être pas passées si inaperçues aux yeux de tous, pour lui, le solitaire qui se suffisait à lui-même, pour que sa soeur ait ressenti le besoin de l'écarter de la Gryffondor.

Avec agacement, Cameron fit tourner sa baguette magique entre ses doigts. Il lui suffisait de penser à Juliette pour que sa famille soit impliquée.

— Vivement que je quitte cette école, et eux, surtout, marmonna-t-il sombrement.


Juliette courait, ses pas résonnant d'un bout à l'autre du couloir désert. C'était entièrement de sa faute si elle avait oublié sa carte du ciel à rendre pour son cours de divination. Elle était tellement à côté de la plaque depuis qu'on avait retrouvé Andrea que parfois, elle avait vraiment l'impression qu'elle pourrait en oublier sa tête. Dix minutes de retard, c'était un record.

Essoufflée, Juliette grimpa à l'échelle menant à la salle de classe de sa professeur de divination et s'excusa devant cette dernière sans qu'elle ne relève le retard de la Gryffondor. Satisfaite de ne pas écoper de points en moins pour sa maison, Juliette traversa l'atmosphère calfeutrée de la pièce pour se laisser tomber à côté de Barbara Hopkins, avec qui elle avait fini par bien s'entendre au fil des semaines.

Tandis que Juliette sortait rapidement ses affaires, Barbara lui murmura un « ça va ? » silencieux auquel elle répondit par un léger sourire. Juliette n'avait aucune envie de s'étaler sur le fait qu'elle était fatiguée à ne plus dormir et terriblement inquiète pour ce qui était arrivé à Andrea. En bref, cela faisait maintenant quatre jours que la jeune fille était à cran, et en ce jour de mi-octobre, elle ne désirait que la venue express des vacances d'hiver. De toute évidence, elles n'allaient pas arriver avant deux bons mois et cette perspective enfonçait complètement le moral de Juliette.

Elle n'écouta que d'une oreille le cours de Trelawney, le regard perdu sur la boule de cristal à la table de Victoria Finnigan installée un peu plus loin.

– Andrea ne se rappelle toujours de rien ? demanda Barbara alors que l'heure était venue de prédire l'avenir de son voisin à l'aide de sa carte du ciel.

– Non, répondit Juliette, lasse.

– Et j'imagine que les aurors n'ont pas de piste, sinon on aurait eu le nom du responsable. C'est vraiment dégueulasse d'effacer la mémoire des gens. C'est lâche.

Juliette ne répondit rien, mais elle n'en pensait pas moins. Elle y pensait sans arrêt et ses soupçons se portaient naturellement vers les Lloyd à chaque fois qu'elle imaginait ce qui aurait pu être la cause de la disparition d'Andrea. Tout était arrivé à se mélanger dans sa tête. Cameron l'avait-il effectivement manipulée comme le disait Rose ? Elle avait même pensé à l'hypothèse selon laquelle il avait tout mis en place pour qu'elle passe la nuit avec lui et qu'elle continue de lui faire confiance. Mais cela était trop tiré par les cheveux et elle devait bien s'avouer qu'elle avait une imagination débordante. Non, ce n'était pas possible.

Les Lloyd n'avaient sûrement rien à voir avec cette histoire.

– Albus va bien ? On ne le voit plus vraiment en ce moment, remarqua innocemment Barbara tandis que Juliette tournait les pages de son livre sans aucune idée de ce qu'elle recherchait.

– Très bien, il va très bien, répondit Juliette en jetant un coup d'œil suspicieux à la Serdaigle.

– Tant mieux, marmonna Hopkins avant de retourner à sa carte.

Juliette fronça les sourcils puis oublia complètement Barbara, griffonnant quelques mots sans grand sens sur son parchemin. D'après son analyse très superficielle, Barbara Hopkins allait bientôt se découvrir une nouvelle passion, redécouvrir un plaisir d'enfance mais aussi connaître une grande histoire d'amour. La Gryffondor haussa un sourcil quand elle se relut sans grande conviction. Elle ne serait jamais voyante ou dans la profession. Lire dans l'avenir des gens par un simple jeu de carte n'avait jamais été un objectif dans sa vie.

– Hmm, miss Hardy, je vous félicite. Votre analyse est très bien menée, j'accorde cinq points à Gryffondor !

Sonnée, Juliette se redressa sur son pouf et contempla sa professeur se pencher sur la carte que Barbara était en train de faire pour son avenir. A défaut de ne pas avoir fait perdre de points pour son retard, elle en avait même fait gagner, ce qui était plutôt incroyable. Son regard fit l'aller-retour entre sa carte et Trelawney, bluffée par ses propres exploits. La professeur murmura alors un « intéressant » après avoir parcouru l'analyse de Barbara. Juliette, curieuse et surtout intriguée, elle devait bien le dire, arracha le parchemin des mains de Barbara sous la faible protestation de celle-ci.

– Je dois me méfier de mes défauts, et aussi... me préparer au pire ? demanda Juliette, sceptique.

– Oh, tu sais que Trelawney est glauque, c'est pas nouveau.

Juliette resta fixée sur Barbara pendant quelques instants avant de se détourner, ne prêtant que peu d'importance à la prédiction de cette dernière.

L'heure se termina plutôt rapidement au goût de Juliette et à vrai dire, elle ne se donnait jamais vraiment de mal dans cette matière. Aussi, Barbara l'accompagna jusqu'à l'infirmerie qui a priori se situait sur le chemin de sa salle commune. Elle la salua avec un sourire avant de se rendre une énième fois au chevet d'Andrea, auprès de qui elle avait passé la majorité de son temps ces derniers jours. Sa sœur s'était finalement remise de l'état de choc dans lequel on l'avait retrouvée et bien qu'elle n'ait pas retrouvé la mémoire, Andrea allait beaucoup mieux à présent.

Juliette traversa l'infirmerie vide en direction du lit de sa sœur qui l'accueillit avec un grand sourire quand elle la vit arriver. Andrea était assise dans son lit en train de manger un yaourt, visiblement de bien meilleure humeur que la veille.

– Will m'a quand même dit que j'avais passé une semaine avec toi et papa cet été, contrairement à ce que tu m'as affirmé hier, lança Andrea avec un ton de reproche.

Juliette leva les yeux au ciel. Elle n'allait quand même pas raconter tout ce qui s'était passé cet été dans les moindres détails. En jetant un coup d'œil autour d'elle, Juliette déchanta vite : son regard s'arrêta sur la chaise de l'autre côté du lit d'Andrea. La veste de son père était posée dessus. Il lui avait pourtant dit qu'il ne reviendrait que le lendemain, ayant quelques problèmes administratifs à régler. Andrea se rendit compte du trouble de sa sœur et arrêta sa petite cuillère à mi-chemin entre son pot de yaourt et sa bouche. Elle posa sa collation sur sa table de chevet et soupira.

– Juliette, j'ai quelque chose d'important à te dire.

Andrea avait adopté un ton hésitant et cela ne fit qu'accroitre l'inquiétude que Juliette éprouvait à son sujet.

– Je quitte Poudlard, poursuivit Andrea rapidement. Papa m'a inscrite à Beauxbâtons.

– Pardon ? s'insurgea Juliette avec des yeux ronds. Tu t'en vas ?

– Oui, c'est tout décidé, confirma Andrea en évitant le regard de sa sœur. Quelqu'un m'a effacé la mémoire et perdue dans la forêt interdite, ce n'est pas suffisant selon toi ? S'ils ont réussi à me coincer aussi facilement, je ne vois pas comment je pourrais me sentir en sécurité dans ce château. Et tu sais bien que j'ai toujours eu quelques réserves à propos de Poudlard...

Juliette tomba des nues. Ce n'était pas comme si Andrea et elle passaient tout leur temps ensemble, et c'était même le contraire. Mais apprendre qu'elle s'en allait, qu'elle la laissait à Poudlard seule lui laissait une impression de vide. Jusqu'à maintenant, elle avait su qu'elle pouvait compter sur sa sœur, bien qu'elles soient éloignées l'une de l'autre.

Cependant, en y réfléchissant bien, Juliette se rappelait des débuts d'Andrea à Poudlard. Si elle avait gardé la tête haute malgré les reproches qu'on lui faisait au sujet de son attitude hautaine et trop proche des professeurs. A l'époque, elle se rappelait voir Scorpius Malefoy et Andrea éviter la majorité des gens dans les couloirs. Ce qui avait bien changé avec le temps.

– Et Malefoy ? Leighton ? Ils comptent sur toi ici !

– Je leur en ai parlé tout à l'heure, murmura Andrea d'un air sombre. Ils ne l'ont pas très bien pris mais je pense que c'est une affaire de temps. Scorpius m'a dit qu'il valait mieux que je me sente bien avant tout. Ça ne peut plus être le cas à Poudlard quand je vois avec quelle facilité on m'a atteinte. Ils vont comprendre, Juliette. Et moi je ne veux plus rester ici.

Juliette dévisagea Andrea comme si c'était la première fois qu'elle la voyait. Ses yeux bleus exprimaient la tristesse, mais quelque part, elle sentait que sa sœur était également soulagée d'un poids. Andrea tendit la main vers celle de Juliette et la serra dans la sienne. Pourtant, Juliette n'arrivait pas à trouver le moyen d'être heureuse pour Andrea. Poudlard avait été une chance pour les deux filles, là où la famille Hardy n'avait pas jeté son influence parfois néfaste, et même une occasion pour elles de se rapprocher de leur mère qu'elles n'avaient jamais connue. Si ce n'était pas l'objectif de Juliette en venant étudier ici, cela avait été pour Andrea une motivation.

– Ne sois pas triste, Juliette, dit Andrea d'une voix douce. Dans moins de deux ans, nous en serons tous au même point, école française ou anglaise.

– Tu dois avoir raison, chuchota la Gryffondor.

La porte de l'infirmerie s'ouvra alors et pour la deuxième fois en quelques minutes, Juliette resta bouche-bée devant le spectacle qui s'offrait à ses yeux. Aaron Lloyd, leur professeur de métamorphose qui faisait fantasmer tant de filles au collège se dirigeait vers elles, un sourire charmeur au visage. Il salua brièvement Pomfresh, la vieille infirmière qui était occupée à trier des documents et les rejoignit comme si c'était tout à fait normal. De son côté, Andrea le regarda d'un air simplement intrigué.

– Andrea, je suis ravi de voir que vous allez mieux, lui dit-il d'un ton chaleureux. J'ai appris à l'instant que vous vous en alliez ?

– C'est le cas, en effet, acquiesça la Serpentard.

– Quel dommage, soupira le professeur Lloyd. Vous étiez l'un de mes meilleurs éléments... Bref, je vous ai amené le contenu des cours que vous avez « manqué », ainsi que quelques annotations personnelles qui pourraient vous aider à reprendre vite le fil pour la métamorphose.

– Oh, fit Andrea, réellement surprise. Merci beaucoup, professeur.

Aaron Lloyd lui tendit une liasse épaisse de parchemin sous le regard admirateur de l'une de ses élèves préférées. Juliette contempla l'échange, à la fois sous le choc, mais aussi très suspicieuse à propos du comportement de leur professeur.

– Et si vous en avez un jour besoin, n'hésitez pas à m'envoyer un hibou pour que je vous rédige une lettre de recommandation. J'ai cru comprendre que vous vouliez faire carrière dans la médicomagie...

Andrea, des étoiles dans les yeux, remercia une nouvelle fois le professeur sous le regard atterré de sa sœur. Oui, finalement, peut-être qu'Andrea avait raison de partir loin d'ici. Elle serait éloignée de ce professeur aux allures de star qui trompait tout le monde. Juliette le sentait, tout n'était pas clair dans ses gestes et agissements. Il n'y avait qu'à voir Cameron qui semblait torturé par sa propre famille pour s'en rendre compte. A la pensée du Serpentard, son cœur se serra.

– Profitez de votre nouvelle école, Andrea. Quant à nous, Juliet, nous aurons de nombreuses autres occasions de nous revoir.

Et il s'en alla après un ultime sourire à l'intention de la Gryffondor. Pétrifiée, Juliette fixa Aaron Lloyd s'éloigner jusqu'à disparaître derrière la porte de l'infirmerie. Et malheureusement pour Juliette, la dernière phrase lancée par le professeur n'avait pas échappé à l'oreille affutée de sa sœur.

– Qu'est-ce-qu'il voulait dire par « nous aurons de nombreuses autres occasions de nous revoir » ?

– Se revoir en cours, je suppose. J'ai un peu de mal avec la métamorphose en ce moment.

Andrea fronça les sourcils, quelques chose lui échappait et elle n'aimait pas ça du tout. Cependant, elles n'eurent pas l'occasion de s'étaler sur le sujet que Charles Hardy débarqua à son tour dans l'infirmerie. Quand le père des deux filles s'approcha d'elles, il se rendit très rapidement à l'évidence qu'Andrea avait annoncé la nouvelle à Juliette. Celle-ci paraissait avoir avalé quelque chose de travers et à la manière dont elle se triturait la pointe de ses cheveux, Charles pouvait décemment dire que Juliette était inquiète. Andrea lui fit un petit signe pour acquiescer à sa question silencieuse.

– Je me suis demandé si tu voulais venir à Beauxbâtons toi aussi, lui dit Charles en s'asseyant auprès de la Gryffondor. Mais Andrea avait l'air de penser que ce serait une mauvaise idée. Elle s'est trompée ?

– Non, je veux rester ici ! s'empressa de répondre Juliette.

– Très bien. Dans ce cas, je vais te demander d'être très prudente. Les aurors sont toujours en train d'enquêter, la dernière piste serait qu'Andrea se soit fait attaquer par un vagabond près de la forêt interdite. J'ai cru comprendre qu'il y avait des limites à l'école mais si vous voulez mon avis, ce n'est pas la bonne piste, ton amie Rose Weasley t'a croisée dans la journée, Andrea. On ne sait toujours pas qui a fait ça, donc Juliette, ne reste jamais seule et arrête de sortir le soir.

Juliette s'apprêtait à protester quand son père lui lança un regard qui ne la trompa pas. Les nombreuses retenues dont elle avait écopé pour avoir rôdé dans l'école après le couvre-feu avaient du lui parvenir aux oreilles.

– Ah, et aussi... hésita-t-il, pas certain de trouver les mots adéquats. Nous n'avons pas eu l'occasion d'en parler mais je ne pense pas qu'il soit nécessaire que tu quittes ton dortoir la nuit pour rejoindre des garçons.

– Quoi ? s'exclama Andrea qui avait repris son yaourt. Juliette, tu vois quelqu'un ?

Juliette rougit jusqu'à la racine des cheveux. Son père allait se faire de fausses idées après qu'elle ait passé la nuit avec Cameron, comme tout le monde à Poudlard. Avec toute cette histoire, elle avait complètement oublié le fait qu'elle soit tombée sur son père alors qu'elle était avec le Serpentard. Et dire que tout le monde pensait qu'elle avait disparu... Depuis qu'elle avait passé du temps avec Cameron, elle en était arrivée à ne pas faire attention à ce que les gens pensaient d'eux, mais pour son père, c'était différent.

– Ta professeur m'a confié que ce n'était pas la première fois qu'elle te surprenait avec ce garçon, reprocha Charles en guettant prudemment la réaction de sa fille.

– C'est Tourdesac qui t'a dit ça ? s'emporta Juliette en haussant le ton, agacée. Papa, elle raconte n'importe quoi ! Je n'ai jamais couché avec aucun garçon, à la fin !

Il y eut un silence gêné. Puis, Juliette se sentit obligée de reprendre la parole.

– Je te le promets, papa, je vais être prudente, dit Juliette d'un ton ennuyé au bout d'une minute de silence.

– Très bien. S'il t'arrive la moindre chose suspecte, tu suis immédiatement les traces d'Andrea, la prévint-il plus sérieusement.

Juliette acquiesça lentement, même si elle n'avait aucune envie de quitter Poudlard. Néanmoins, pour le moment, il valait mieux tenter de rassurer son père et le convaincre qu'elle ne craignait rien en restant ici. Non, Juliette ne pouvait définitivement pas quitter Rose, Albus, James et aussi Cameron. La Gryffondor s'était bien trop attachée au château écossais, à ses petites habitudes et sa bonne cuisine. A l'inverse d'Andrea, elle s'était progressivement sentie à son aise à Poudlard. C'était sa maison. Andrea avait beau s'en aller pour retrouver leur foyer près de leur père, Juliette ne lui enviait pas sa place.


Andrea accompagnée de son père Charles Hardy quittèrent Poudlard dans la soirée, peu après le diner, le temps que la jeune fille prépare sa valise et ne dise ses derniers au revoir au château dans lequel elle avait vécu pendant cinq ans de sa vie. Andrea avait sous-estimé les efforts que lui demanderait de quitter ce petit monde. Malgré ce qu'elle en avait pensé au fil des années, elle avait créé des liens très forts avec certaines personnes et admettre que les larmes lui montaient aux yeux lui paraissait très difficile. Charles échangeait quelques mots avec Neville Londubat, qui était en relation étroite avec l'affaire de l'effacement de mémoire et son enquêteur Ian Scott.

L'ex-Serpentard luttait contre son envie de pleurer alors qu'elle serrait dans ses bras ses amis tour à tour dans le Hall d'entrée. Sa valise à ses côtés, le départ était plus qu'imminent.

– Andy, promets-moi qu'on se verra aux vacances, lui murmura Scorpius en la serrant contre elle.

– Mon père est d'accord pour que tu viennes après Noël, chuchota Andrea qui ne voulait plus lâcher son meilleur ami. Tu vas me manquer.

Quand Andrea se détacha enfin de Scorpius, elle jura avoir remarqué que les yeux gris de Scorpius étaient brillants. Mais elle était bien trop remuée pour le lui faire remarquer et touchée, ses larmes coulèrent enfin le long de ses joues. C'était dur, de dire au revoir. Mais ce n'était pas un adieu. Et une amitié aussi forte que celle qu'entretenait Andrea et Scorpius ne pouvait pas disparaître avec la distance. Ils se reverraient dans deux mois. Ce serait long, mais vivre ce qu'ils avaient vécu ensemble les avait soudés. Andrea chercha à se convaincre que c'était la fin d'un chapitre de sa vie, et qu'elle allait en ouvrir un nouveau, n'oubliant aucun des personnages qui étaient intervenus dans le précédent.

Enfin, Will l'attira doucement à l'écart du groupe et la regarda dans les yeux. C'était la première fois qu'il la voyait pleurer. Au fil de toutes ces années pendant lesquelles ils s'étaient battus l'un contre l'autre, il avait fini par tomber amoureux de cette belle blonde hautaine qu'il avait pourtant cru détester au début. Et maintenant, elle le quittait. Quand William Leighton avait appris que sa petite amie avait perdu la mémoire, il avait craint qu'elle ne se souvienne plus de lui, pire, qu'ils avaient régressé de cinq ans, quand il n'était encore qu'un gamin qui se moquait d'elle. Il avait d'abord été soulagé qu'elle le regarde avec tendresse quand il lui avait rendu visite à l'infirmerie. Cependant, le soulagement avait laissé place à un sentiment de révolte : comment avait-on osé faire du mal à Andrea, la fille dont il était fou ?

– Ne pleure pas, Andrea, murmura-t-il en lui essuyant ses joues humides.

– Je t'aime Will, dit-elle entre deux sanglots silencieux.

– Moi aussi.

Andrea se blottit contre lui, les larmes se déversant sans qu'elle puisse les arrêter. William la serra contre lui, peut-être un peu trop fort mais il se fichait complètement de laisser transparaitre ses émotions, ils étaient bien au dessus de tout ça désormais.