Laissant le Plateau Méridional derrière-lui, l'appareil arriva au niveau d'une rivière.
En amont, il y avait un grand lac de forme allongée dont la rive Nord était peu pourvue en arbres, laissant entrevoir une partie des vastes prairies qui occupaient le cœur même de l'île et au milieu desquelles on voyait des petites masses sombres depuis la distance En aval, la rivière s'enfonçait dans une gorge de plus en plus resserrée et haute, le point le plus étroit étant juste au Nord de la croisée des chemins empruntée par la navette. Si ils avaient continué tout droit, la route les aurait menés jusqu'à un pont enjambant la gorge.
L'hélicoptère passa à mi-chemin entre le lac et ce pont, à un endroit où la rivière était bordée de plusieurs cascades et où ils virent plusieurs animaux : Un troupeau d'une dizaine d'hadrosaures au dos jaune rayé de noir et au crâne surmonté d'une crête ressemblant à un casque de soldat corinthien, des corythosaures, et deux apatosaures adultes.
Ces derniers figuraient parmi les plus robustes des sauropodes et étaient loin d'être démunis face aux prédateurs car en plus de leur grande taille, vingt-deux mètres de long, ils étaient également dotés de plusieurs séries d'épines, l'une descendant depuis le haut du crâne jusqu'à la queue, rayée et en forme de fouet, et deux autres courant sur le dessous du cou.
Les corythosaures étaient groupés sur la berge, se désaltérant, et l'un des apatosaures s'était avancé dans l'eau, mouillant son ventre et regardant passer un bateau de trente mètres de long, bâti comme une jonque mais sans voiles, qui naviguait au milieu de la rivière, voguant vers l'Est.
Ce bateau était l'un de ceux de la Croisière de la Jungle, l'une des attractions les plus longues et riches en espèces.
Chacun d'entre eux était doté de trois ponts depuis lesquels les visiteurs pouvaient observer les animaux.
Depuis les deux premiers, ils étaient séparés d'eux par des baies vitrées surmontées de grilles tandis que celui le plus en hauteur n'offrait qu'un garde-corps en guise de protection.
Alors que l'hélicoptère avait légèrement bifurqué vers l'est, en direction du grand affluent qui prenait sa source dans les Monts Brumeux, Masrani demanda à Dearing :
— Alors Claire, comment va le parc ?
— Les affaires sont bonnes. Nous avons observé une hausse de fréquentation de deux et demi pourcents par rapport à l'année dernière bien que ce soit légèrement en dessous de nos projections initiales.
— En vérité, je voulais demander comment cela se passe ? Si les visiteurs s'amusent ? Si les animaux ont une belle vie ? Ce genre de choses vous voyez ?
— Concernant les visiteurs, leur taux de satisfaction s'est stabilisé depuis quelque temps autour des quatre-vingt-dix pourcents. Par contre, il est difficile de savoir si les animaux se plaisent réellement.
— Pourtant c'est très simple. L'un de mes amis d'enfance avait l'habitude de dire que l'on pouvait savoir ce que les animaux ressentent rien qu'en lisant leurs yeux.
Masrani jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et vit que Jim Drucker se cramponnait à son siège et n'était pas des plus à l'aise.
— Vous allez bien, Monsieur Drucker ?
— Oh c'est juste que j'aie tendance à avoir peur du vide et que je n'aime pas les turbulences. Par exemple lorsque je visite un parc d'attractions, je ne vais jamais dans les montagnes russes. Répondit l'intéressé.
— Ne vous inquiétez pas. Le trajet en hélico va se passer en douceur. Je gère. Lui assura l'indien.
Au détour d'un des méandres de la rivière, les envoyés virent l'un des sas qui permettait le passage des bateaux tels que celui qu'ils avaient vu plus tôt mais dont la fonction première visait surtout à empêcher les animaux de quitter leur enclos par la rivière.
Un bateau avait franchi le sas en question peu avant et alors qu'il naviguait en direction de l'entrée de la gorge située en amont, juste en avant de l'imposant dôme de la volière, les passagers de l'hélicoptère virent de grandes formes noires se diriger vers le bateau en ondulant dans les eaux troubles.
Depuis l'appareil, on aurait pu penser qu'il s'agissait de gros crocodiles et lorsque l'une des formes fit surface à proximité du bateau avant de sonder à nouveau, laissant entrevoir un museau étroit et étiré vers l'avant, beaucoup auraient pu être induits en erreur.
Sur le pont supérieur du bateau, deux soigneurs portant des tabliers noirs de pêcheur accrochèrent des arapaïmas aux crochets de deux petites grues, chacune située d'un côté du navire.
Une fois les poissons fixés, les soigneurs firent pivoter les grues de manière à ce que les arapaïmas soient suspendus au-dessus de la rivière et à peine cela fut-il fait que les maîtres de cette portion de la rivière se révélèrent en sautant hors de l'eau d'une manière pareille à celle des crocodiles et tentèrent d'happer les poissons sous le regard ébahi des visiteurs.
Non pas des crocodiles mais des dinosaures théropodes adaptés à un mode de vie semi-aquatique, les animaux en question mesuraient neuf mètres de long pour deux mètres cinquante au garrot et leur corps était vert olive pâle avec l'arrière du crâne, l'extrémité du museau et de la queue de couleur orangée tandis que la tête et le cou comportaient de nombreuses tâches grises, noires ou brunes cerclées de cyan.
De fins barbillons rappelant ceux des poissons-chats et de longueur plus ou moins importante selon l'âge et le sexe pendaient du bout du museau et donnaient aux Baryonyx un air rappelant celui des dragons des mythologies orientales. Pendant longtemps, les paléontologues et éthologues s'étaient interrogés sur leur utilité avant que l'un des soigneurs ne découvre par accident chez un subadulte qu'il s'agissait en vérité d'un organe érogène très sensible, ce qui allait dans le sens d'observations faisant état d'individus touchant du bout du museau dans un mouvement de va et vient les barbillons de leur partenaire pendant la période de reproduction.
A l'aide de l'un de ses bras puissants munis d'une grande griffe ungéale, l'un des Baryonyx s'agrippa à la grille au-dessus de la baie vitrée du premier pont et en rabattant le cou en arrière, il parvint à attraper l'un des arapaïmas entre le bout de ses mâchoires et se laissa retomber dans une grande gerbe d'eau, éclaboussant un peu les visiteurs du premier pont.
Tandis qu'une figure en treillis gardait un œil vigilant sur les animaux, le bateau continua sa traversée du territoire des Baryonyx et l'un des individus, déjà repus, regagna la berge.
Il s'y s'allongea sur le flanc et ouvrit la gueule, laissant des oiseaux s'y poser et lui picorer l'intérieur de la gueule en quête de parasites ou de restes de repas.
L'hélicoptère passa au-dessus d'une portion de clôture électrique qui délimitait au nord l'enclos des théropodes piscivores et gagna un peu en altitude afin d'éviter de voler trop près du grand dôme géodésique de la volière.
Les envoyés ne réalisèrent qu'à ce moment qu'elle était énorme, d'un diamètre de quatre cent mètres ou plus pour une hauteur de deux cent.
Entre les entretoises formant la structure et qui brillaient à travers une brume légère, il n'y avait pas de panneaux de verre mais un filet aux mailles innombrables et resserrées.
La volière ayant été bâtie par-dessus la rivière, la Croisière de la Jungle la traversait et parfois, quand il y avait plus de brume que d'habitude, le sommet du dôme était si haut qu'il était difficilement visible depuis les bateaux.
Ils contournèrent la volière par l'Est, survolant les collines recouvertes par une jungle dense.
Au sommet d'une ligne de crête, ils virent de grands pylônes entre lesquels deux câbles étaient étirés et le long desquels des cabines de téléphérique circulaient.
Le circuit du téléphérique commençait au niveau d'un col dans les Monts Brumeux et traversait l'île d'Est en Ouest jusqu'à un belvédère au Sud du Mont Sibo, traversant au passage la volière de la rivière et la vallée de l'Etreinte.
En se dirigeant vers un groupement de bâtiments agglutinés au niveau d'un coude de la rivière, le terminus de la Croisière de la Jungle, l'hélicoptère passa près de la volière et les passagers purent en étudier l'intérieur.
Au milieu de la rivière, il y avait une île dont la moitié était comprise dans la volière et à son extrémité Sud, on avait aménagé une station où les visiteurs voyageant dans les téléphériques pouvait s'arrêter pour visiter la volière.
Plusieurs tunnels grillagés partaient de la station, l'un sortant de la volière au nord un deuxième rejoignant un point d'observation situé au bord d'une cuvette à l'est, au bord d'un étang où les reptiles volants barbotaient ou pêchaient et un troisième vers les falaises constituant la rive occidentale où une série de corniches avait été creusées dans la roche entre les cascades pour que les ptérosaures puissent y nicher.
Ce dernier tunnel menait à un ascenseur qui remontait jusqu'au Pteratops Lodge, un bâtiment circulaire aux contours épurés et aux nombreuses vitres qui était également connecté à des chambres aménagées dans la partie supérieure des falaises. Depuis ces chambres et le Pteratops Lodge, les visiteurs avaient une vue imprenable sur la gorge et pouvaient contempler à loisir le vol gracieux des ptérosaures.
L'un d'eux, un Tupandactylus imperator au corps écarlate maculé de noir et à la crête sagittale proéminente bleu vif, vola près du sommet du dôme, frôlant presque les arceaux d'acier soutenant la structure dans toute son intégralité.
— Impressionnant, hein ? Fit Masrani avec une certaine fierté. La plus grande volière du monde. Vous savez, reprit-il quelques instants plus tard, lorsque John Hammond m'a demandé de créer cet endroit afin de permettre à des gens du monde entier de pouvoir observer des animaux préhistoriques dans un environnement sécurisé et de ainsi mettre un frein au tourisme illégal qui allait se développer autour d'Isla Sorna dans les années suivant sa mort, il n'a jamais mentionné le terme profit et tout ce qu'il m'a dit c'est de laisser mon imagination s'enflammer et de dépenser sans compter.
Deux kilomètres plus loin, une volée d'ibis blanc passa tout près de l'hélicoptère alors qu'ils volaient droit vers le sommet le plus septentrional des Monts Brumeux.
Sur ses pentes ouest, on trouvait un relief particulièrement étagé d'origine volcanique au milieu desquels coulaient de nombreux torrents qui dans leur écoulement, fusionnaient les uns avec les autres jusqu'à devenir des cours d'eau de taille plus importante se jetant des falaises sous la forme de grosses cascades, finissant par donner naissance à la rivière de la Croisière de la Jungle.
Un peu plus haut en altitude, Masrani aperçut un bassin ovale dominé par une haute cascade. Il avait beau avoir survolé l'île en hélicoptère plusieurs fois par le passé, il ne se rappelait plus de la présence de cet endroit isolé et en apparence paisible.
L'hélicoptère bifurqua soudain vers l'ouest, se dirigeant vers dans une grande vallée délimitée au nord et au sud par deux arcs montagneux : l'Etreinte.
En chemin, Dearing regarda par la fenêtre et se surpris à regarder avec attention un enclos de forme hexagonale perdu au milieu de la jungle, comme si malgré la hauteur, elle cherchait à y apercevoir quelqu'un.
Au fur et à mesure qu'ils progressaient, la jungle en dessous se clairsemait de plus en plus, jusqu'à être parsemée de nombreuses clairières çà et là.
Près de l'une d'elles, Brand vit les longs cous et les petites têtes bleus de quelques dinosaures bipèdes et ventripotents se dresser au-dessus du feuillage des arbustes au milieu desquels ils se nourrissaient en abaissant les branches à l'aide de leurs grands bras munis de longues griffes.
Dearing lui indiqua alors qu'il s'agissait de thérizinosaures, des herbivores aux mœurs discrètes et si farouches qu'ils attaquaient quiconque s'approchant trop près, et qu'il fallait être chanceux pour en voir lors d'un safari. En passant au-dessus d'eux, Brand s'aperçut qu'ils étaient aussi grands que des girafes et que leurs corps étaient recouverts de plumes, de couleur crème sur le dessous et brun sombre striés de chamois sur le dessus.
L'hélicoptère pénétra dans l'Etreinte.
Au milieu d'une mosaïque de prairies, de bosquets et de ruisseaux bordés par une ripisylve dense, des troupeaux entiers de plusieurs espèces de dinosaures arpentaient un paysage vallonné.
Parmi eux, une troupe de dinosaures à bec de canard au crâne surmonté d'une crête osseuse recourbée vers l'arrière, des Parasaurolophus, marchaient en file indienne hors d'un sous-bois des tricératops adolescents jouaient au milieu d'une parcelle d'herbe haute et deux mamenchisaures se nourrissaient à la cime d'un bosquet. Drucker sortit son téléphone pour prendre des photos.
Effarouchés par le passage de l'hélicoptère, une horde d'une cinquantaine d'animaux bipèdes beiges et brun-roux de la taille d'un cerf se mirent à détaler tel des gazelles et dans leur fuite, ils perturbèrent un troupeau de Gallimimus, des dinosaures ressemblant à des autruches et dont les plus grands spécimens atteignaient huit mètres de long et trois mètres de haut.
Ces derniers se mirent à courir eux aussi et ils passèrent tels des flèches à côté d'un camion tout-terrain transportant des visiteurs à son bord.
En se retournant, Masrani vit que les passagers regardaient à travers les fenêtres.
Les envoyés semblaient particulièrement beaucoup apprécier le spectacle que leur offraient les dinosaures et le paysage dans lequel ils évoluaient. Dearing quant à elle était beaucoup plus habituée mais elle souriait elle aussi quand même, bien que de manière moins visible.
— Je sais, c'est magnifique. Dit Masrani.
— Je prends des photos pour mon fils, dit Drucker, il est fan de ces animaux.
— Jurassic World a été bâti afin de nous rappeler à quel point nous sommes récents et insignifiants à l'échelle de l'histoire de la Terre et c'est le genre de sentiment auquel on ne peut mettre de prix. Déclara l'Indien.
Les pentes de l'arc montagneux au Sud étaient jalonnées à intervalles réguliers des pylônes du téléphérique et les cabines allaient et venaient le long du câble au-dessus des dinosaures insouciants.
Quand ils parvinrent au milieu de la vallée, l'hélicoptère tourna vers le nord.
En passant près des mamenchisaures, les envoyés furent étonnés d'apercevoir trois cavaliers entre les deux titans et deux autres au sommet d'une colline voisine.
Les uniformes portés par les cavaliers indiquèrent qu'il ne s'agissait pas de touristes mais de personnes habilitées et avec leurs chevaux avançant paisiblement au pas en s'arrêtant de temps en temps pour brouter l'herbe, ils avaient l'air de ranchers surveillant un troupeau.
— Le Mont Sibo, dit Masrani en admirant la montagne de forme conique et aux versants dénudés qui se dressait haut devant eux. Une montagne sacrée pour les amérindiens Tun-Si qui vivaient sur cette île avant son rachat par InGen en 1985. Ils la considèrent comme une divinité. D'après la légende, elle a été bâtie par l'ensemble des animaux du monde.
L'appareil franchit l'arc montagneux au Nord de l'Etreinte et les envoyés furent confrontés à un paysage lunaire, s'étendant sur plusieurs kilomètres carrés autour du volcan. On y trouvait des champs de lave aux rochers déchiquetés ainsi que maints cratères et monticules, des fumerolles sortant de nombreuses fissures dans le sol et un lac acide à l'eau bleu turquoise.
— Comme vous pouvez le voir, il y a une forte activité géothermale autour du volcan, activité qui fournit plus de soixante pourcents de notre électricité. Ajouta Dearing.
— Ne craigniez-vous-pas les dégâts qu'une éruption peut provoquer ? Demanda Brand avec un soupçon d'inquiétude en regardant le paysage désolé.
— Nous avons suivis les recommandations des volcanologues et pris toutes les mesures nécessaires afin de protéger nos installations et les visiteurs. Rassura Dearing. En 2006, la fréquentation du parc a même augmenté à cause des curieux qui voulaient assister à l'éruption mineure qui a eu lieu cette année-là. Il existe un certain nombre de sources chaudes naturelles dans les alentours et nous y avons construit un centre thermal. Rien de tel qu'un bain dans ces sources pour se relaxer après une longue journée de labeur ou de visite dans le parc.
En regardant au nord-est par la fenêtre de l'autre côté de l'habitacle, la directrice du parc aperçut le chantier du Colisée de l'Irex près du sommet d'une grande colline au milieu de la jungle.
— Ah le Colisée est en vue, leur pointa-elle. Nous sommes arrivés.
Masrani aperçut à son tour le complexe et changea de cap.
A cinq cent mètres du chantier, ils passèrent au-dessus de pelleteuses en train de creuser une tranchée courant vers le sud-est, l'une des mesures de protection mentionnée par Dearing quelques instants plus tôt et qui visait à dévier toute éventuelle coulée de lave pouvant menacer le Colisée de l'Irex.
