─ Qu'est-ce qui se passe, encore ?

La voix tendue et lasse de Horace tira Dumbledore de ses pensées. Immobile dans l'encadrement des immenses portes du château, le directeur de Poudlard réalisa soudainement que le soleil était bien plus haut qu'au moment de son arrivée. Perdu dans ses songes, il s'était naturellement déconnecté du fil du temps ; et comprit ce qui tracassait le maître des potions. A l'évidence, Horace l'avait observé un long moment avant de se décider à intervenir.

Le soleil resplendissant qui pénétrait dans le hall du château fit étinceler le crâne chauve de Horace au moment où celui-ci franchit le cadre lumineux étalé sur le sol dallé. Dumbledore le laissa le rejoindre en réfléchissant à la question de son collègue et ami. A quoi pensait-il depuis tout à l'heure ? Il n'était pas certain de s'en souvenir, en fait – ou plutôt, il préférait ne pas s'en souvenir, car Horace n'était pas un homme qui acceptait que le directeur de Poudlard se montre plus sinistre et sombre que lui.

─ Allons nous promener, proposa Dumbledore.

La promenade consistait en réalité à vagabonder dans le parc de Poudlard, mais Horace le laissa assez facilement tenter. Ils franchirent donc les immenses portes et descendirent le large escalier de pierre. Il était agréable de se balader dans le parc l'été : l'herbe verdoyante offrait un magnifique parterre d'une teinte émeraude ; le parfum des fleurs cultivées par Pomona Chourave lançaient leurs parfums dans les alentours des serres ; le Saule cogneur feuillu se prélassait tranquillement ; et le lac noir rafraîchissait la température agréablement dès qu'on s'en approchait.

Dumbledore et Horace prirent la direction des serres. Comme à chacune de ses promenades, en général solitaires, Dumbledore terminait son petit tour par la rive du lac pour en savourer toute la fraîcheur.

─ Alors ? insista Horace.

─ N'as-tu rien remarqué, ce mois-ci ? demanda presque aussitôt Dumbledore.

Horace haussa les sourcils d'un air sarcastique. Bien sûr, tous les professeurs avaient remarqué un très grand nombre de choses ce mois-ci : le nom de leur futur collègue au poste d'enseignant de défense contre les forces du Mal, par exemple ; mais aussi les foudres vertes, l'inscription de deux étudiants de septième année et, le plus catastrophique, le désastre survenu en Suède.

─ Non, Horace, dit Dumbledore d'un ton patient. Je ne fais pas référence aux évènements scolaires, ni aux unes de La Gazette du sorcier. Je parle de quelque chose qui aurait dû nous sauter aux yeux dès le début, une chose qui soulage tellement la terreur angoissée générale que personne n'ose y penser.

Cette fois-ci, les sourcils de Horace se froncèrent.

─ Tu parles des Mangemorts ? demanda-t-il.

─ En effet. Depuis le début du mois, il n'y a eu aucune disparition, aucun meurtre, et les attaques sur les Potter et sur Lily Evans sont les seules méfaits que les Mangemorts aient perpétrés ce mois-ci. Sauf que même pour ces agressions, Lord Voldemort a désigné des novices de s'en charger.

─ Comment tu sais que c'étaient des novices ? dit Horace, perplexe.

─ Parce que Voldemort était prêt à les sacrifier, expliqua simplement Dumbledore. De mémoire, je ne me souviens pas d'avoir entendu dire que les Mangemorts avaient lancé une attaque sur qui que ce soit en pleine journée. En outre, j'ai correspondu avec Henri et Melinda Potter grâce à Fumseck, et même si tous deux ne sont pas Aurors, ils m'ont clairement fait comprendre que leur survie était également une conséquence de l'incompétence stratégique des mages noirs.

Ils atteignirent enfin les serres et bifurquèrent d'un même mouvement vers la cabane de Hagrid, pour le moment inoccupée, son propriétaire s'était aventuré dans la forêt interdite au petit matin.

─ Egalement ? répéta Horace après une brève réflexion.

─ Oui, approuva Dumbledore avec un léger sourire, satisfait de la vivacité d'esprit de son ami. Car un autre facteur est à prendre en compte : quelqu'un est intervenu à temps. Quelqu'un qui a sauvé James et qui, par un curieux hasard, correspond étrangement à la description vestimentaire que Lily m'a faite de l'homme venu la prévenir qu'elle était menacée.

« Et qui a également volé une des Prophéties des Damnés », ajouta mentalement Dumbledore. Même s'il n'en avait pas la preuve, il soupçonnait le curieux professeur Potter d'être encore plus étrange qu'il ne l'avait pensé à leur rencontre. Néanmoins, sa certitude que Harry Potter était l'intrus du ministère et le sauveur de James et de Lily, réjouissait considérablement le directeur de Poudlard.

Son hypothèse selon laquelle des personnes avaient jailli des foudres vertes n'en était que renforcée – et que plus étrange. Si, comme il le pensait, ces phénomènes inexpliqués avaient ramené des sorciers et des créatures à cette époque, comment Harry Potter avait-il pu savoir que James Potter et Lily Evans seraient attaqués ? Au début, Dumbledore avait pensé que le professeur Potter était un descendant des deux Gryffondor mais, presque aussitôt, un détail était venu abattre cette théorie : si Harry Potter était resté à son époque, James Potter et Lily Evans seraient morts au début du mois et n'auraient donc pas pu s'assurer une descendance.

Et les questions s'étaient trouvées plus nombreuses qu'après l'entretien du professeur Potter. Si celui-ci ne s'était pas interposé, James Potter serait mort ce mois-ci, et la famille Potter aurait disparu avec ses parents. Pourtant, Dumbledore en était convaincu, le nouvel enseignant venait du futur – et c'était grâce à ses connaissances de ce présent qu'il avait pu sauver James et Lily. Mais alors, qui étaient ses parents ? De quel Potter descendait-il ? James était non seulement le dernier Potter, mais il était aussi un miracle pour ses parents, qui l'avaient eu à un âge improbable. Aujourd'hui, ils ne pourraient pas en avoir un deuxième.

Dumbledore plissa le front, légèrement contrarié. Il lui manquait un élément, quelque chose qui aurait l'heureux pouvoir de lui permettre d'y voir plus clair. Bien sûr, il était possible que Harry Potter fût en réalité un ancêtre de James – un ancêtre doté d'une certaine aptitude à la divination, peut-être ; mais Dumbledore n'y croyait pas une seconde, d'autant que cette version n'expliquerait pas le comment de l'intervention du professeur Potter au profit de Lily Evans.

A la grande satisfaction de Dumbledore, toutefois, Horace le ramena à la réalité en reprenant :

─ Et qu'est-ce ça présage, selon toi ? demanda le maître des potions, presque à contrecoeur.

─ Quelque chose de très mauvais augure, soupira Dumbledore. Il se passe des choses importantes dans le camp adverse et c'est là tout le problème, nous ne savons rien de ces choses. Où Voldemort a-t-il eu vent de l'existence d'un être à la peau bleue ? Depuis quand cherche-t-il à entrer en contact avec lui ? Quelle ignominie lui a-t-il promis pour le rallier à sa cause ? Et qui sont ceux qui accompagnaient cet être bleu en Suède ? Pourquoi partir si loin pour provoquer la destruction intégrale d'une ville ?

Dumbledore laissa échapper un nouveau soupir. Ils passèrent devant la cabane de Hagrid et longèrent la lisière de la forêt interdite en silence, le soleil brûlant sur leurs épaules. Toutefois, Dumbledore avait un autre souci – une chose dont il n'avait encore parlé à personne. Une information qui n'était même pas sortie de son bureau depuis qu'il en avait pris connaissance.

Mais encore une fois, Horace fut le premier à rompre le silence, et Dumbledore retarda le moment où il devrait annoncer cette nouvelle à l'un de ses collègues.

─ Tu penses qu'il prépare une attaque sur le Poudlard Express ? demanda le maître des potions d'une voix rauque d'inquiétude.

Dumbledore réfléchit longuement à cette éventualité. Cette idée lui avait déjà traversé l'esprit, en fait, mais c'était dès la première semaine d'absence de vie des Mangemorts, et il l'avait écartée. A présent, toutefois, il était moins prompt à douter de cette possible attaque. Alors, au bout d'un moment, il dit :

─ Ce n'est pas impossible, admit-il. Voldemort ne cherchera pas à faire du mal aux élèves, sauf à ceux issus de familles Moldues. Et, désormais, à James et à Lily. Néanmoins, s'il devait lancer une attaque, il ferait appel aux Détraqueurs qui l'ont rejoint, car les Mangemorts n'ont que peu de chances de faire s'arrêter le train… à moins de le faire dérailler.

Mais tout comme lui, Horace savait probablement qu'il était quasi-impossible que les Mangemorts en viennent à une telle solution pour arrêter le Poudlard Express. Voldemort lui-même n'oserait jamais le leur ordonner. Certes, Voldemort ne s'inquiétait pas du tout pour les enfants des Mangemorts, mais il était assez intelligent pour savoir que mettre en péril la vie des progénitures de ses serviteurs pourrait lui attirer bien des soucis. Comme des trahisons…

Un hululement leur fit s'arrêter pour la première fois. Se retournant, ils virent un hibou voler vers eux, survolant le portail fermé et flanqué de deux piliers de pierre surmontés de sangliers ailés. Le rapace se permit un nouveau battement d'ailes, puis se posa sur le bras tendu de Dumbledore. Celui-ci entreprit aussitôt de libérer l'oiseau de l'enveloppe attachée à sa patte. Débarrassé de son fardeau, le hibou prit de nouveau son envol.

Dumbledore reprit alors sa marche, immédiatement imité par Horace qu'il sentait lancer des regards à la dérobée en direction de la lettre. Le directeur eut un sourire intérieur. Ouvrant l'enveloppe, il retira un premier parchemin et fronça aussitôt les sourcils.

─ Un souci ? demanda Horace d'une voix innocente.

─ Une étrangeté, rectifia Dumbledore. Ceci, mon cher Horace, est une interrogation que j'ai envoyée à un étudiant désirant intégrer Poudlard. Pour évaluer son niveau.

─ Tu veux dire… un troisième nouveau ? s'étonna Horace.

─ Oui, admit Dumbledore.

Il était à présent inutile de cacher cette information plus longtemps, d'autant que la perplexité qu'elle inspirait à Dumbledore venait de croître davantage dès qu'il avait parcouru l'écriture.

─ Et qu'est-ce qu'elle a d'étrange, cette interrogation ? reprit Horace.

─ L'interrogation en elle-même n'a rien d'étrange, reconnut Dumbledore. C'est plutôt l'écriture de cet étudiant qui me pose des problèmes. Car, si elle est élégante, ronde et penchée sur ce parchemin, celle qu'il a utilisée pour me demander d'intégrer Poudlard était bien plus étroite, bien plus sèche… comme si deux personnes s'étaient partagé la même identité.

─ Mais il n'y a pas que ça, n'est-ce pas ? dit Horace, perspicace.

Non, bien sûr, l'écriture n'était qu'une des étrangetés qui entouraient ce jeune homme. Dumbledore ne répondit pas tout de suite, attendant qu'ils aient atteint la rive du lac, comme si la fraîcheur de l'eau lui donnait le courage de poursuivre.

─ Ce jeune homme m'a écrit il y a deux jours, poursuivit-il. Je lui ai aussitôt répondu, en lui envoyant la liste des fournitures, mais en lui donnant un rendez-vous pour le lendemain matin. La réponse n'a pas été longue à arriver et, étrangement, il s'est excusé de ne pouvoir se présenter à Poudlard dans les jours à venir.

─ Et qu'est-ce que ça a de… d'étrange ?

─ Tout, affirma Dumbledore. Pour quelqu'un désirant ardemment intégrer Poudlard, je trouve insolite qu'il refuse un rendez-vous au cours duquel il pourrait me démontrer cette envie. Au début, j'ai pensé qu'il était indisposé, malade, et je lui ai répondu que, s'il le souhaitait, je pourrais me déplacer pour le rencontrer. J'imagine que tu devines sa réponse.

─ Il a refusé, certifia Horace.

─ En effet.

─ Et… qu'est-ce que tu en penses ?

─ Donne-moi ton opinion, proposa Dumbledore d'un ton aimable.

Un pli se forma rapidement entre les sourcils argentés de Horace, qui réfléchit longuement, amorça un geste pour prendre la parole, se ravisa finalement, puis repartit dans ses réflexions. Il se décida enfin à s'exprimer quand ils atteignirent la rive à l'endroit où elle faisait face à la montagne sur laquelle avait été bâti le château.

─ Quelqu'un d'autre a postulé, déclara-t-il.

─ Je pense la même chose, approuva Dumbledore. Et naturellement, je m'interroge, car je ne vois pas très bien pourquoi quelqu'un se ferait passer pour un étudiant désireux d'entrer à Poudlard au lieu de laisser ce jeune homme m'écrire lui-même. Bien sûr, il se peut que le garçon ne veuille pas venir, mais que son père l'y oblige…

─ Ou ? demanda Horace.

─ C'est là tout le problème, mon cher Horace, dit Dumbledore. J'ai bien d'autres explications qui me permettraient d'expliquer ce comportement singulier, mais elles sont toutes plus farfelues les unes que les autres. Au risque de te paraître paranoïaque, je me suis demandé si la candidature ne m'avait pas été envoyée pour préparer le terrain au véritable candidat.

─ C'est possible, admit Horace, mais je ne vois pas ce qu'il y a de paranoïaque là-dedans.

─ Oh, dans cette seule idée, il n'y absolument rien de paranoïaque. Ce sont les arrière-pensées qui lui confèrent son aspect paranoïaque car, je dois bien le reconnaître, le silence des Mangemorts me pousse à envisager toutes les situations, toutes les possibilités.

Horace haussa brièvement les sourcils, puis les fronça.

─ Tu penses que ça pourrait être une sorte de complot pour introduire quelqu'un à Poudlard ? dit-il.

─ C'est une idée qui m'a traversé l'esprit, reconnut Dumbledore. Mais il est plus probable que je me sois laissé abuser par les évènements intrigants de ce mois. Entre les foudres vertes, les attaques sur les Potter et Lily, ce monstrueux désastre survenu hier en Suède et, bien sûr, l'absence totale d'activité des Mangemorts ; tout ça peut très bien avoir influencé mon opinion sur la candidature de ce garçon.

Mais après tout, le nouvel étudiant n'était pas l'unique source de méfiance de Dumbledore. S'il faisait une certaine confiance en Harry Potter, le directeur de Poudlard avait la ferme intention de garder un œil attentif sur les deux élèves du nouvel enseignant, en partie parce que la jeune femme correspondait fidèlement à celle croisée par Lily ; et ensuite, parce que Dumbledore savait des Potter que Drön avait fait son apparition dans leur salon grâce à une foudre verte.

Dumbledore et Horace firent demi-tour et suivirent la berge du lac dans le sens inverse, pour retourner au château. Si Harry Potter et ses deux étudiants avaient jailli de trois foudres vertes comme il en était convaincu, qui étaient les deux autres ? Et si ces personnes venaient effectivement du passé et devaient y résider jusqu'à leur mort, quel impact cela aurait-il sur le déroulement de l'Histoire ?

Bien sûr, il était peu probable qu'une foudre verte ait apporté un personnage historique comme Godric Gryffondor ou Paracelse. A moins que ce personnage historique n'ait déjà accompli les choses qui lui avaient assuré une place dans l'Histoire de la magie. Néanmoins, Dumbledore en doutait. Tout ce qu'il se demandait, c'était de savoir comment avaient été désignés les héros de la Prophétie volée par Harry Potter.

Peut-être au hasard, peut-être pas…