Je... ce chapitre... était... une plaie... à corriger... free me... ça m'aura juste pris 6h, nice. Juste 11K de dialogue, normal.

Merci pour vos reviews je vous aime si fort ;; je n'y serais jamais parvenue sans vous.

Merci aussi à Rin et Noyume et Sarah et Chrome et Haz et Nakaa-chan et Sha et tout le monde pour leurs WW. Comment font les gens qui écrivent seuls ? J'y arriverais jamais, perso. Merci d'écrire avec moi, plein d'amour sur vous.


Lev les salua avec enthousiasme avant de quitter les vestiaires du club en compagnie de Shibayama. Le silence s'abattit dans la pièce. Kenma, appuyé contre le mur, avait l'air ailleurs.

— À quoi tu penses ? demanda Kuroo en enfilant sa veste.

— À rien.

— Je m'inquiéterai, le jour où tu ne penseras à rien. T'as l'air contrarié.

Kenma haussa les épaules. Avec un soupir, Kuroo attrapa ses chaussures et les agita devant lui.

— Tu sais, reprocha-t-il, si tu ne me dis pas ce qui te passe par la tête, je ne peux pas le deviner tout seul. Malgré mes multiples tentatives, je ne lis pas encore dans tes pensées.

Le regard de Kenma s'appesantit sur lui un moment.

— Je me posais une question, céda-t-il enfin.

— Je t'écoute.

— Comment fait-on pour consoler quelqu'un de triste ?

Kuroo se baissa pour nouer ses lacets.

— Pourquoi, la crevette a des problèmes ?

— Non. Et c'est Shōyō.

— Lev ? Yamamoto ?

Kenma secoua la tête.

— C'est juste une question comme ça.

— Tu ne poses jamais de questions « comme ça ».

— Il y a un début à tout. Tu comptes me le dire, ou j'y vais ?

Kuroo lui sourit.

— Je suppose que ça dépend des gens, répondit-il finalement. Tout le monde ne réagit pas de la même façon.

— Ça ne m'aide pas.

Il réfléchit à la question quelques secondes, puis précisa :

— Eh bien, on s'adapte. Certaines personnes veulent simplement qu'on les écoute. D'autres préfèrent rester seules, et on ne peut rien faire d'autre pour elle que rester à disposition. Ça peut passer par les gestes, aussi, des petits signes d'affection.

— Comme quoi ?

— Hum... par exemple, quand Bokuto ne va pas bien, je lui apporte son gâteau préféré et je lui répète à quel point il est extraordinaire. Quand c'est ma mère ou mon père, j'essaie d'être attentionné. Je fais la cuisine, des trucs comme ça. Il suffit de savoir ce qui leur fait plaisir. Et puis, ça dépend de la cause de leur déprime, aussi. Tu ne réagis pas de la même façon avec quelqu'un en deuil ou...

— Et si je ne sais pas comment faire ?

Kuroo le fixa quelques secondes. Les traits de Kenma ne laissaient deviner aucune émotion particulière.

— Parfois, il n'y a pas grand-chose d'autre à faire que de montrer que tu es là. Ça paraît insignifiant, mais ça aide. Tu n'es même pas obligé de le dire avec des mots. Tu peux juste... je ne sais pas, prendre la personne concernée dans tes bras. Des trucs comme ça.

Il s'éclaircit la gorge, gêné.

— Enfin, voilà. C'est à toi de juger. Au pire, tu peux toujours le lui demander directement.

— Je vois. Merci.

— Alors, c'est pour qui ? J'ai du mal à imaginer Chibi-chan en pleine crise de...

Soudain, Kenma était planté devant lui, les sourcils froncés. Il esquissa un geste pour se lever, mais le passeur se pencha vers lui sans lui en laisser l'occasion.

— Quoi ? demanda Kuroo.

Les mains de Kenma se posèrent sur ses joues. Il cilla.

— Kenma ?

Lentement, celui-ci appuya son front contre le sien. Le temps d'une seconde qui lui sembla durer une petite éternité, ils se regardèrent en silence, puis Kenma ouvrit la bouche.

— Je ne sais pas ce qui te rend triste, dit-il doucement, mais je suis là.

Il se détacha de lui et se redressa, l'air un peu gêné.

— T'es vraiment quelqu'un, dit Kuroo en se relevant. Avec ça, j'ai de quoi être heureux pour une vie entière.

Kenma ramassa son sac. Il évitait de lever les yeux vers lui, constata Kuroo. Pas étonnant.

Il revêtit sa veste, attrapa son propre sac et lui ébouriffa les cheveux.

— Merci, Kenma.

Ils échangèrent un regard, puis quittèrent les vestiaires sans rien ajouter.

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Attablés dans la petite salle à manger, Bokuto et Akaashi contemplaient leur verre sans rien dire. Kuroo, lui, détaillait les murs fleuris avec un intérêt feint. La décoration chargée comme leur mutisme partagé lui donnaient l'impression d'étouffer ; il hésita à ouvrir la fenêtre mais, à son grand soulagement, Sugino lui épargna cette peine.

— On crève, ici, marmonna-t-il entre ses dents.

Il n'avait manifestement pas l'habitude de s'occuper d'autant d'invités, certainement pas dans une pièce aussi exiguë. Nerveux, il finit par s'installer à leurs côtés, ses doigts pianotant discrètement sur la table.

Soudain, il la frappa du plat de la main, les faisant tous sursauter.

— Ah, mais vous me stressez, vous tous, à garder vos bouches fermées comme ça ! Parlez un coup, les mecs ! Vous avez retrouvé votre pote, ma mère vous fait une marmite d'une semaine à manger, on est assis tranquillement, alors parlez !

Kuroo lui adressa un sourire d'excuse. En vérité, ni lui ni Bokuto ne savaient comment lancer la conversation. Lorsqu'ils s'étaient présentés ici, Akaashi les avait accueillis avec une froideur mêlée d'anxiété, et Kuroo doutait qu'il ait été prévenu de leur arrivée.

Inutile de dire que les cris de joie de Bokuto n'avaient été que moyennement appréciés.

Ce fut lui, pourtant, qui ouvrit la bouche en premier, hésitant.

— Hum, commença-t-il, Kei... j'veux dire, Akaashi...

Celui-ci fit mine de ne pas l'avoir entendu, bien que Kuroo fût certain de l'avoir vu frémir. Il était installé à sa diagonale et ne se privait pas d'analyser les moindres variations de sa physionomie.

Bokuto prit une inspiration.

— T'as pas envie de te jeter dans le fleuve, hein ?

Pour le coup, l'intéressé fronça les sourcils. Il ne nia pas, n'opina pas non plus. L'émotion indéfinissable qui flottait dans ses yeux donnait à Kuroo des frissons dans le dos. La réponse ne lui plairait pas. Elle ne plairait probablement à personne.

— Akaashi, répéta Bokuto, et sa voix s'était faite presque suppliante, désormais. C'est pas ce que tu voulais, hein ? T'as pas envie de... je veux dire, t'as pas...

Lentement, Akaashi releva le visage vers lui. Leurs regards restèrent longtemps liés, sans qu'aucun d'entre eux ouvre la bouche, comme s'ils cherchaient tous deux à transmettre un message par la seule force de leur pensée. Enfin, Akaashi brisa le contact en poussant un imperceptible soupir — mais Kuroo l'avait très bien perçu.

— Non, Bokuto-san.

— Non quoi ?

— Je n'ai pas envie de me jeter dans le fleuve.

— Et hier ?

— Hier non plus.

— Et avant ça ?

Profond soupir, cette fois destiné directement à Bokuto.

— Je n'ai pas envie de mourir. J'avais juste besoin de me calmer.

— Devant le fleuve ?

Du bout de l'index, Akaashi se mit à tracer des cercles sur la table.

— Je l'aime bien, confia-t-il doucement. Il m'apaise.

— J'vous l'avais bien dit, intervint Sugino. L'un ou l'autre. (Il se frotta les mains avec satisfaction.) Enfin, c'est vos histoires, tout ça. J'vais voir comment elle s'en sort. Faites pas attention à moi.

Puis il s'éclipsa dans la cuisine, les abandonnant dans un nouveau silence pesant.

— Il est sympa, commenta Bokuto au bout d'un moment.

Kuroo ne le connaissait pas assez pour le dire. Pour ce qu'il en savait, Sugino n'était pas un mauvais bougre. Et puis, il avait ramené Akaashi chez lui par pure compassion — rares étaient ceux qui s'en seraient mêlés.

Comme personne ne souhaitait relancer la conversation, Kuroo décida de se jeter à l'eau.

— Akaashi, commença-t-il sans se soucier de son air crispé. Tu comptes nous dire ce qui se passe ?

Bokuto croisa les bras sur la table, toute ouïe.

— C'est une longue histoire.

— Bonne excuse, asséna Kuroo du tac au tac.

Il ne lui permettrait pas de s'en tirer si facilement. Bokuto était du genre à se laisser manipuler si la personne en face de lui savait s'y prendre. Akaashi était un type honnête, d'ordinaire, mais il connaissait Bokuto mieux que personne — il était dès lors plus judicieux de lui servir lui-même d'adversaire.

Il n'avait pas envie de retrouver son meilleur ami en larmes dans quelques jours ou quelques semaines. Un problème de cette envergure méritait qu'on lui prête toute l'attention disponible.

Akaashi fronça les sourcils.

— Ça ne te regarde pas, répliqua-t-il sèchement.

— Ça me regarde à partir du moment où on doit partir te chercher au milieu de la nuit sans aucune info. T'as une idée du stress que ça nous a filé ?

— Je ne vous ai pas demandé de venir, que je sache.

— Ah, pardon. On aurait peut-être dû rester chez nous à espérer que tu reviennes. Je suis sûr que tout se serait bien passé. Je veux dire, c'est pas comme si on avait cru pendant un moment que tu t'étais noyé ou que t'avais eu un accident de la route, tu vois.

Kuroo le vit serrer les dents. La culpabilisation n'était peut-être pas la méthode la plus élégante mais, au moins, elle avait le mérite de fonctionner sans trop de difficulté.

— Ne te compare pas à moi, siffla Akaashi.

— Je me suis comparé ? J'ai du mal à voir où. Tu veux bien éclairer ma lanterne ?

— Je ne suis pas du genre à faire des accidents.

— T'aurais dû nous le dire avant, Akaashi ! Je l'aurais noté quelque part, histoire qu'on n'ait plus jamais à s'inquiéter de ton cas. Sérieusement, tu te fous de moi ?

Il attrapa Bokuto par l'épaule.

— Tu le connais, putain ! Tu savais qu'il allait paniquer ! T'aurais pu appeler, non ? Ça t'est pas passé par l'esprit ?

Il n'avait pas eu l'intention de s'énerver, à vrai dire, mais il ne le regrettait pas le moins du monde. Maintenant qu'il y songeait, il était en colère — non, il était furieux.

— Pourquoi tu ne le laisserais pas parler lui-même ? demanda Akaashi d'un ton dangereusement calme.

Les yeux de Bokuto passaient de l'un à l'autre sans discontinuer. Le sang de Kuroo ne fit qu'un tour.

— Pour que tu le baratines avec tes histoires à la con ? Il a le droit à des explications, Akaashi, et tu sais très bien qu'il ne les demandera pas.

— Le droit ? Qu'est-ce qui te fait croire que tu peux choisir ce que j'ai le devoir de dire ou non ?

Il avait raison, bien sûr, mais ça n'avait rien à voir ; c'était une simple question de respect.

— Écoute, intervint Bokuto, c'est pas... je veux dire, si tu veux rien me dire, c'est pas grave. T'as raison. Mais... c'est juste que...

Akaashi attendit la suite, la mâchoire crispée.

— J'avais peur, c'est tout, marmonna Bokuto. J'aurais préféré que tu me dises si quelque chose n'allait pas. Parce que je, hum...

Il soupira, mal à l'aise.

— Juste, j'en sais rien, mec, j'étais super inquiet. J'aurais fait quoi, moi, s'il t'était arrivé malheur ? Même si t'es pas... j'veux dire, on est au moins amis. On s'est toujours entraidés. Tu peux compter sur moi, tu vois ?

Akaashi sembla contempler l'idée un moment. Sur son visage, la colère se disputait à la lassitude ; il finit par opter pour cette dernière en s'appuyant contre la chaise.

— J'ai voulu te contacter, avoua-t-il. Mais j'ai stressé, c'est tout.

Il se passa une main sur les yeux avant d'ajouter :

— J'avais besoin d'être seul.

— C'est à cause de moi ? demanda Bokuto.

Un court instant, Kuroo pensa qu'Akaashi s'énerverait à nouveau, mais il se contenta de regarder ailleurs.

— Non, Bokuto-san, répondit-il d'une voix volontairement adoucie. Ça n'a rien à voir.

— Tu m'en veux pas ?

— Je n'ai aucune raison de t'en vouloir.

Bokuto se laissa tomber contre la table, au bord des larmes.

— Akaashi !...

Kuroo lui tapota le dos, légèrement agacé. Akaashi avait détourné la conversation — vu la façon dont c'était parti, il ne risquait pas d'en dire plus.

Il n'eut pas l'occasion de jeter l'huile nécessaire à ranimer le feu qu'il ne comptait pas laisser s'éteindre si facilement. La mère de Sugino entra dans la pièce et posa une casserole pleine à ras bord sur la table.

— J'vous ai entendu crier de là-bas, dit-elle en les observant d'un air soupçonneux. Voilà c'qui arrive quand on attend pas de manger. Vous aurez qu'à vous gueuler dessus après. On réfléchit plus clairement l'estomac plein. Pas vrai, Satoru ?

Celui-ci marmonna quelque chose de la cuisine.

— Il dit qu'il est d'accord, traduisit-elle, satisfaite. Bon, y a clairement pas la place pour qu'on s'assoye tous ensemble, alors vous mangerez avec la gamine, en attendant. Où c'qu'elle est, déjà ? Himiko !

La petite fille jaillit de sous la table comme une fusée. Abasourdi, Kuroo se tourna vers Akaashi qui haussa les épaules.

— Je n'en savais rien, se défendit-il à voix basse.

Sugino n'avait pas menti lorsqu'il avait vanté la cuisine de sa mère. Sans aller jusqu'à dire que c'était le meilleur plat qu'il avait jamais eu l'occasion de goûter, Kuroo se surprit à en reprendre plus d'une fois avec plaisir. La petite raconta tout un tas d'histoires sur ses camarades de classe qu'ils écoutèrent avec un intérêt d'adulte, puis l'horloge se rappela à leur bon souvenir, les obligeant à quitter la table.

Akaashi était parti rassembler ses quelques affaires lorsque Sugino revint vers Kuroo, une main dans la nuque.

— Écoute, lui dit-il sur le ton de la confidence, j'sais pas ce qu'il a, ce gamin, mais j'pense vraiment que ce serait mieux de lui tirer les vers du nez, et plus vite que ça. C'est bien joli, les papillons, mais pas quand ça vous empêche de respirer, vous voyez ce que je veux dire ?

Percevant l'hésitation de Kuroo, il poursuivit :

— Faut pas que ça macère, tous ces trucs, sinon ça devient intenable. Quoi qu'il vous baratine, faut que vous reteniez un truc : il s'est barré de chez lui plusieurs jours, et il a prévenu personne. Il est resté dans le coin cette fois, mais y en aura une prochaine, croyez-moi. J'sais que vous êtes pas sa mère, mais c'est votre pote, nan ? J'veux pas me mêler de ce qui me regarde pas, mais bon.

Kuroo opina du chef.

— Je ne comptais pas le laisser s'en tirer à si bon compte, de toute façon. Merci.

— C'est rien. Heureusement qu'vous m'êtes tombé dessus, franchement. Et heureusement que j'suis tombé sur lui.

Kuroo ne répondit rien ; Akaashi descendait les escaliers, accompagné par un Bokuto de bien meilleure humeur qu'il ne l'était encore une demi-heure plus tôt. Kuroo soupira. Le chemin du retour serait long.

— Merci de m'avoir accueilli chez vous, dit Akaashi en s'inclinant légèrement.

— Pas besoin, gamin, répondit Sugino.

— Tu sais où on est si t'as besoin un jour, ajouta sa mère.

Bokuto les remercia à son tour avec un peu trop d'enthousiasme ; Sugino continua à les suivre des yeux jusqu'à ce qu'ils aient disparu au coin de la rue.

Ils quittèrent le quartier dans un silence pesant. Comme Kuroo l'avait deviné, Bokuto considérait apparemment le problème comme réglé. Il n'insisterait pas.

Akaashi rentrerait chez lui et tout irait bien dans le meilleur des mondes.

Kuroo s'immobilisa.

— On va où, là ?

Le ton était peut-être un peu trop abrupt ; il ne s'en excusa pas.

— Euh... j'en sais rien ? répondit Bokuto, mal à l'aise.

— T'en sais rien. Et toi, Akaashi ?

— Qu'est-ce que j'ai bien pu faire pour que tu sois à ce point en colère contre moi ?

Kuroo se prit le front entre les mains. Il ne supportait pas qu'on use de ce genre de stratagème pour éviter les questions importantes.

— Je suis en colère parce que t'as rien écouté de ce qu'on a dit tout à l'heure, rétorqua-t-il d'une voix sèche. On est venus te chercher, et qu'est-ce que ça a réglé ? Que dalle.

— Tu ne sais pas de quoi tu...

— Merde, Akaashi, je t'aime bien, mais c'est plus possible, là ! Arrête de nous prendre pour des imbéciles, par pitié !

Akaashi grimaça.

— Je ne vous prends pas pour des imbéciles, marmonna-t-il.

— Ah non ?

Il détourna les yeux. Kuroo se pinça l'arête du nez, à bout de forces.

— Écoutez, voilà ce qu'on va faire : je suppose qu'Akaashi ne peut — ne veut — pas rentrer chez lui pour une raison qui nous échappe encore, et je ne compte pas le laisser devant sa porte pour qu'il se barre encore je ne sais où...

Il leva une main pour couvrir les protestations d'Akaashi.

— Et comme on est tous sur les nerfs, ce soir, je propose qu'on discute de tout ça posément demain. Posément.

Akaashi et Bokuto échangèrent un regard.

— Ça me va, fit Bokuto à son grand soulagement, mais Akaashi...

— Il vient chez moi, décréta Kuroo. Et toi aussi. On va bien dormir, et on parlera de ça plus tard. Si va te va, Akaashi.

Celui-ci, bien qu'il ne parût pas particulièrement ravi, hocha docilement la tête.

— Bien. On y va.

Bokuto eut un léger sourire.

— Quoi ? demanda Kuroo.

— Tu m'étonnes qu'on t'ait nommé capitaine.

Kuroo haussa les épaules.

— Il faut bien que quelqu'un prenne les choses en main.

Bokuto ne lui répondit pas ; il partit rattraper Akaashi qui s'était remis en marche sans attendre et glissa sa main dans la sienne en disant quelque chose que Kuroo n'entendit pas.

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« Hey. Juste pour te souhaiter bon courage pour ton rdv chez le médecin. Toujours ok pour demain ? »

Assis en tailleurs sur son lit, Bokuto lui jeta un regard intrigué.

— Tu parles à qui ?

— À personne, répondit Kuroo. J'attends un message de Kenma.

— Ah, Kenma...

Kuroo fit disparaître le sourire entendu de Bokuto d'un geste agacé.

— Ça ne me fait pas rire.

— Oh, ça va...

— Non, Bo'. C'est plus compliqué que ça en a l'air, d'accord ? J'aimerais qu'on arrête d'en parler.

Bokuto le fixa un long moment.

— Il a des problèmes ?

— Un truc comme ça.

— Si tu veux en...

Mais Kuroo secoua la tête.

— Laisse-moi gérer ça. On a autre chose à faire, aujourd'hui.

— D'accord... Il en met, du temps, d'ailleurs.

À peine avait-il prononcé ces mots qu'Akaashi pénétra dans la chambre sans prendre la peine de s'annoncer. Ses cheveux humides pointaient dans toutes les directions. Bokuto se jeta dans ses bras.

— Tu m'étouffes, Bokuto-san, dit-il en retenant un sourire.

— Pardon !

— Très mignon, commenta Kuroo en bâillant. Bon, je suppose que c'est congé pour tout le monde, aujourd'hui ?

Bokuto se plaqua les mains sur la bouche.

— Le coach va nous tuer, réalisa-t-il soudain.

— J'espère que vous n'avez pas compétition demain, ricana Kuroo.

— Nan, vu notre classement, on commence que dans une semaine. Heureusement, d'ailleurs... et toi, ça va aller ?

Kuroo haussa les sourcils.

— Bah quoi ? reprit Bokuto. Je sais que tu joues plus, mais...

— T'inquiète. J'y ai pas été de la semaine, de toute façon, et je leur ai promis que je viendrais demain.

— T'as pas été de la semaine ?

— J'avais des trucs à faire.

Il évita de parler de son congé du lundi. Ignorant les coups d'œil sceptiques d'Akaashi, il sauta du lit et ouvrit la porte.

— Tout le monde descend !

— Tes parents ? demanda Akaashi.

— Ils bossent. J'ai la dalle.

Puis ses lèvres s'étirèrent en un sourire sournois.

— Au fait, le dernier en bas prépare le petit-déjeuner. Bonne chance !

Sans attendre, il se rua dans l'escalier, laissant les deux autres se battre pour passer la porte avec un grand rire machiavélique.

Quelques minutes plus tard, Bokuto fouillait les meubles de la cuisine en grommelant. Akaashi pianotait distraitement sur la table sans le quitter des yeux.

— Je savais que t'étais amoureux, commenta Kuroo, le menton posé sur le dos de ses mains. J'ai jamais acheté ce que tu lui as servi la dernière fois.

— J'avais autre chose en tête, répliqua Akaashi sans parvenir à masquer ses rougeurs nouvelles.

— Je n'en doute pas.

— Je suis sérieux.

— Oh, je sais.

— Je ne suis pas en train de le manipuler.

Le sourire de Kuroo s'agrandit.

— Qu'est-ce qui te fait croire que j'y pensais ?

— C'est ce que tout le monde penserait, à ta place. Mais t'as raison.

— À propos de ?

Akaashi baissa les yeux.

— Je l'aime beaucoup.

— Je suis ravi de l'apprendre. Sans sarcasme, je veux dire. Je suis content pour vous.

Akaashi lui offrit un semblant de sourire.

— Je suis désolé, pour hier. J'ai fait l'idiot.

— Attends un peu qu'il revienne. On en reparlera après manger.

Bokuto leur tendit des assiettes pleines à travers le passe-plat.

— Je vous déteste, geignit-il. J'ai failli me brûler trois fois. Trois !

— Merci pour ton sacrifice, Bokuto-san. Nous t'en serons éternellement reconnaissants.

Kuroo, un poing sur le cœur, hocha la tête avec recueillement.

— Ah, la guerre froide est finie ? Vous avez de nouveau le droit de vous foutre de moi ?

— Les petits pays ont tendance à s'associer face à un ennemi trop imposant, dit Kuroo. C'est la vie.

— Je savais que t'étais un traître, mais Akaashi est supposé me soutenir !

— Tu as raison, pardonne-moi, accorda celui-ci. Je te soutiens.

Il se leva pour poser les assiettes sur la table.

— Maintenant que j'ai le petit-déjeuner, poursuivit-il d'un ton sérieux, reprenons.

Akaashi !

Kuroo éclata de rire.

— Je vous laisserai plus jamais à deux dans la même pièce, marmonna Bokuto en s'asseyant à leurs côtés.

Ils mangèrent dans une ambiance nettement plus confortable que la veille, rirent plus d'une fois, sourirent plus encore. Ils étaient en train de ranger quand Akaashi, une fois de plus, s'excusa d'un air gêné.

— T'as pas à t'excuser, Akaashi, assura Bokuto en lui pressant l'épaule. On était tous un peu énervés.

— Ouais, à propos... pardon de t'avoir parlé comme ça, mec, dit Kuroo.

Akaashi esquissa un sourire.

— Je suppose que je l'avais mérité.

— C'est pas vraiment la question. Enfin, bon... désolé.

Il y eut un silence, puis Bokuto les serra brusquement contre eux.

— J'vous préfère comme ça, les gars ! s'exclama-t-il.

Kuroo souleva son bras et partit vers le salon, rapidement suivi des deux autres.

— C'est l'heure d'en parler, hein ? devina Bokuto en se laissant tomber dans le canapé.

Akaashi se plaça à côté de lui et le laissa l'enlacer dans rien dire.

— Ça vaut mieux, soupira Kuroo. J'ai pas envie d'y aller par quatre chemins. Akaashi ?

Celui-ci plissa du nez.

— C'est d'accord, dit-il pourtant.

Kuroo et Bokuto échangèrent un regard soulagé.

— Super, fit Kuroo. Bon. T'as fugué, c'est ça ?

À sa grande surprise, Akaashi secoua la tête.

— Quoi ? s'étonna Bokuto. T'es pas parti ? C'est ce que ta mère m'a dit au téléphone !

— Ma mère t'a téléphoné ? demanda-t-il d'un ton peu convaincu.

— Hier — enfin, c'est pas la question. Il s'est passé quoi ?

Akaashi expira longuement. Kuroo lui laissa quelques secondes, ce qu'il estimait suffisant pour remettre ses idées en place, puis s'éclaircit la gorge. Akaashi fit craquer nerveusement ses jointures.

— On m'a mis dehors, déclara-t-il enfin.

— Quoi ? s'exclamèrent-ils d'une même voix.

— Mes parents. Mon beau-père, surtout.

— Mais pourquoi ? s'écria Bokuto.

— Longue histoire. Ça fait un moment qu'ils en avaient envie, je crois.

Kuroo haussa les sourcils.

— Tes parents avaient envie de te foutre dehors ? Comme ça, sans raison ?

— Pas vraiment sans raison...

— Tu leur as parlé de Bokuto ?

Le visage de ce dernier se décomposa aussitôt. Akaashi lui prit la main pour le rassurer.

— Non. Ça n'a rien à voir avec ça. C'est... je sais pas comment l'expliquer d'autre. Ma mère me déteste.

— Ta mère ? répéta Bokuto.

Akaashi eut un triste sourire.

— Depuis toujours. Je ne lui en veux pas. Ça fait un moment que je suis au courant.

— Pourquoi ? s'enquit Kuroo.

Il voyait mal Akaashi en enfant difficile. Il l'avait trouvé plutôt effacé, lorsqu'il l'avait rencontré, et il doutait qu'il ait jamais apporté le moindre problème chez lui.

— Mon père — son premier mari — avait une double vie. Elle l'a découvert quand elle était encore enceinte de moi.

— Et c'est pour ça qu'elle...

— Elle a essayé de l'obliger à me reprendre avec lui, mais il a refusé. Il avait déjà deux enfants, dans sa deuxième famille. Sa vraie famille. Il ne voulait pas faire d'histoires.

— Il t'a laissé là ? dit Kuroo. Sans rien faire ?

— Il paye une pension alimentaire, c'est tout. Mais ma mère ne lui a jamais pardonné. Elle a toujours été très en colère contre moi. Elle...

Il soupira.

— Elle a d'autres enfants, maintenant, et c'est eux qu'elle considère comme les siens. Je suis juste une erreur de parcours.

La façon dont il avait dit ça, comme s'il n'y accordait pas la moindre importance, tordit le cœur de Kuroo à lui en faire mal. Vu l'expression horrifiée de Bokuto, il n'était pas le seul.

— Mais c'est horrible ! fit ce dernier en se plaquant une main sur la bouche. Qui traiterait son enfant comme ça ? T'es son fils, non ?

— Pas à ses yeux. Mais c'est rien, ça.

— Quand même... commenta Kuroo.

Imaginer sa propre mère le traiter de cette façon lui donnait la nausée.

— Elle m'a toujours traité avec indifférence, les rassura Akaashi. J'y étais habitué. C'est juste que, depuis l'arrivée de mon beau-père... elle fait tout pour me voir le moins possible. Je suis une complication inutile. Il a eu du mal à accepter ma présence ; il voulait que j'aille trouver mon père, puisqu'il prenait quand même la peine de m'appeler de temps en temps. Ça allait encore, quand ils se sont mis ensemble, mais depuis l'arrivée de mes sœurs... enfin, pas la peine de vous faire un dessin.

— Quel connard ! s'insurgea Bokuto.

— Ce sont des choses qui arrivent.

Il paraissait plus résigné que triste. Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Elles ont quel âge, tes sœurs ?

— Trois ans, maintenant. C'était leur anniversaire, le mois dernier.

— Eh bah...

— Mh.

Il contempla ses paumes un moment.

— Ils ont voulu m'inscrire en internat, il y a deux ans, mais c'était beaucoup trop cher pour nos moyens. Mon père ne donne pas assez, et il refuse de donner un seul centime de plus. Quant à mon beau-père, il n'est pas très à l'aise avec l'idée de payer pour moi. Il estime que je devrais me débrouiller tout seul.

— Je ne voudrais pas prendre exemple sur Bokuto, dit Kuroo, mais quel connard.

— Mouais... J'ai fait mon possible pour ne pas les déranger, au cours de ma vie, mais ces derniers temps... il y a les camps à payer, le lycée, aussi. Je ne sais pas pourquoi ils m'ont inscrit dans un lycée privé. C'est mon père qui a insisté, je crois.

— Et du coup, avant-hier... l'encouragea Kuroo.

Akaashi se blottit contre Bokuto.

— Je me suis disputé avec mon beau-père. Je n'en veux pas à ma mère, mais je n'accepte pas les insultes pour autant. Il a très longtemps essayé de me provoquer, sans succès — j'avais appris à me contrôler bien avant son arrivée. Ma mère n'aurait pas accepté le moindre signe de colère de ma part.

— C'était la goutte de trop, quoi.

— On peut dire ça... il voulait que je quitte l'équipe de volley. Ce n'était pas la première fois qu'il en parlait, évidemment, mais cette fois... il était plus virulent que d'habitude, je ne sais pas, ou bien j'étais simplement sur les nerfs. Je me suis énervé, c'est tout. J'ai vomi tout ce que j'avais à dire et que j'avais gardé sous silence ces dernières années. Inutile de dire qu'il n'a pas beaucoup apprécié.

— Et il t'a foutu dehors pour ça ? dit Bokuto. Pour une dispute ?

— On a failli en venir aux mains. Ma mère est intervenue avant que ça dérape.

— Vous alliez vous battre ? fit Kuroo. Toi, Akaashi ?

— On a tous nos limites, je suppose... j'étais furieux, et il l'aurait mérité. Enfin... c'était l'occasion qu'il avait toujours attendue. Il m'a mis dehors sans y réfléchir à deux fois. Ce n'était pas la peine. Il avait patienté suffisamment longtemps.

— Mais il t'a jeté à la rue ! s'indigna Bokuto. Et ta mère, elle a rien dit du tout ?

— Elle s'en est peut-être sentie un peu coupable, mais je crois qu'au fond, elle était soulagée. Ce n'est pas quelqu'un de mauvais, vous savez. Elle est juste... c'est comme ça. Elle s'occupe très bien de mes sœurs. Elle les adore. Mais c'est moi. Ça ne passe pas, c'est tout.

— Mais c'est ta mère !

— Ça ne l'oblige pas à m'aimer, répondit-il d'une voix douce.

Kuroo grinça des dents. Bokuto, lui, avait les larmes aux yeux.

— Mais comment elle pourrait pas t'aimer ? réagit-il. T'es le mec le plus gentil et honnête de ce pays !

— Toujours dans l'exagération, sourit Akaashi.

Il n'avait pas menti lorsqu'il disait avoir appris à masquer ses émotions. Kuroo croisa les bras.

— J'arrive pas à y croire, grogna-t-il. Ça me révolte.

— C'est comme ça.

— Et toi, t'es trop fataliste ! C'est pas normal, tout ça, mec. C'est pas comme ça qu'on devrait élever un enfant. La double vie de ton père ne justifie rien du tout. C'est vraiment...

Révoltant. Mais Akaashi restait de marbre ; il l'acceptait comme si tout était normal et naturel, comme s'il n'avait aucune autre alternative. Sa mère le détestait. C'était tout.

— Quand j'étais petit, se remémora-t-il d'un ton léger, elle faisait tout pour me garder le plus longtemps possible hors de chez elle. J'ai passé pas mal de vacances chez des amis de l'école. J'étais habitué des garderies, aussi, mais ça ne me dérangeait pas tant que ça. Je ne pouvais inviter personne à la maison, mais elle m'encourageait à sortir le plus souvent possible. Et puis, quand j'étais malade, il était hors de question que je reste au lit. Je ne ressemble pas tellement à mon père, mais elle doit voir quelque chose de lui en moi qui l'empêche de me regarder.

Bokuto le relâcha, croisa les bras.

— Akaashi !

— Quoi ? demanda celui-ci, interloqué.

Bokuto le regarda droit dans les yeux, plus sérieux que jamais.

— Je mentais pas, tu sais.

— À quel sujet ?

Bokuto s'empourpra légèrement.

— Je t'aime, dit-il d'une voix forte qui les fit sursauter. T'es tout pour moi. Le meilleur ami que j'aurais pu rêver d'avoir, avec Kuroo, et le meilleur passeur du monde, et le meilleur vice-capitaine, et je crois que tout le monde est de mon avis. Je veux dire, c'est impossible de penser autrement. T'es une bonne personne, Keiji, et ils n'avaient aucun droit de te traiter comme ça.

Il prit Kuroo à témoin ; celui-ci hocha la tête.

— Je pense pas que tu prennes trop de place, poursuivit Bokuto en lui attrapant le visage.

— Je sais, souffla Akaashi, mal à l'aise.

— Je veux dire, vraiment, Akaashi. Ta mère est stupide. Elle se rend pas compte de la chance qu'elle a de t'avoir avec elle. Mais on le sait, nous. On s'en rend compte.

Akaashi conserva le silence, les lèvres pincées. Difficile de deviner ses pensées. Nullement déstabilisé, Bokuto laissa ses mains glisser jusqu'à ses épaules qu'il pressa doucement.

— Je suis content que tu existes, reprit-il.

— Bokuto-san...

Bokuto le secoua un peu.

— Non, écoute-moi. Je suis content que tu existes. Je serais rien du tout, sans toi. Je suis sérieux. Tes parents peuvent bien raconter n'importe quoi, mais ça ne marche pas, avec moi. J'ai besoin de toi. Et je t'aime, voilà.

Akaashi cilla.

— Tu essaies de me faire pleurer ? s'enquit-il d'une voix tremblante.

Bokuto lui sourit.

Alors, lentement, Akaashi se pencha en avant jusqu'à poser le front sur la poitrine de Bokuto qui, comprenant le message, le serra contre lui. Ses mains traçaient de grands cercles dans son dos. Il regarda Kuroo.

Ce dernier se leva en silence et quitta la pièce afin de leur laisser un peu d'intimité. Il entendit Bokuto parler à voix basse, ferma la porte et sortit dans le jardin avant. Le ciel était clair, aujourd'hui. Il le contempla un moment, sourcils froncés.

Il connaissait Akaashi depuis près d'un an et demi, et il n'avait rien vu. Lui qui se targuait d'un sens de l'observation relativement sophistiqué...

Certaines personnes dissimulaient plus facilement leurs soucis que d'autres. Il n'était pas si compliqué de rester silencieux, lorsqu'on y mettait vraiment du sien. Lui-même l'avait vécu de l'intérieur. Ça n'avait rien d'une nouveauté.

Mais Akaashi avait gardé tout ça en lui pendant des années. Des années. Y songer lui compressa l'estomac comme dans un étau. Le secret avait dansé devant ses yeux depuis tout ce temps sans jamais lui tirer le plus petit soupçon. Ni à lui, ni à Bokuto, ni à personne. Et ils étaient ses amis.

S'il n'avait pas compris ça, qui savait ce qu'il avait pu manquer d'autre ?

Il sortit son portable de sa poche. Kenma n'avait pas répondu.

Quelque chose se coinça dans sa gorge. Un goût âcre dans la bouche. Pris d'une soudaine inquiétude, il renvoya : « Est-ce que tout va bien ? »

Il attendit une minute, cinq, dix — le téléphone, dans sa main, resta parfaitement silencieux.

Kenma. Quelque chose lui avait échappé, là aussi. Quant à savoir quoi...

Il retourna à l'intérieur, pensif. Bokuto et Akaashi s'éloignèrent d'un bond.

— J'ai vu pire, signala Kuroo en secouant la main. Vous avez discuté ?

Il en doutait. Bokuto, pourtant, croisa les bras derrière la tête.

— Akaashi vient chez moi, déclara-t-il avec assurance.

Si on en croyait son expression interdite, il n'avait pas jugé bon d'en informer le principal intéressé.

— Hum, Bokuto-san...

— Quoi ? T'as une meilleure idée ? Kuroo n'a pas assez de place, et tu vas quand même pas rentrer chez toi, si ?

— Non, mais...

— Ma mère va être super contente de te voir. Elle n'arrête pas de me parler de toi, depuis cet été. On n'est même pas obligés de tout lui dire. Et puis, c'est pas définitif. J'veux dire, si on trouve autre chose... mais en attendant, tu vois...

Les joues d'Akaashi se teintèrent de rouge.

— Enfin, dit précipitamment Bokuto, si ça te dérange, y a pas de problème, hein ! Si on cherche, on trouvera bien une solution. On a jusqu'à ce soir, et puis...

Il s'interrompit alors qu'Akaashi, sans prévenir, se penchait pour l'embrasser. Bokuto le serra si fort contre lui que Kuroo craignit un instant pour sa survie. Il se servit un verre d'eau quand il entendit Akaashi rire dans le salon.

— J'ai l'impression d'assister à une demande en mariage, commenta-t-il en leur apportant à boire. Vous êtes craquants, vraiment.

— Quoi ? fit Bokuto.

— Il est juste jaloux, Bokuto-san.

— Mais il a dit qu'on était craquants ! Et il a raison, pas vrai ?

Kuroo ricana en se laissant tomber dans le fauteuil d'en face.

— Bien sûr. J'ai toujours raison.

— Tu crois que je comprends pas quand tu te fous de moi ?

Il évita souplement un coussin projeté par Bokuto avant d'émettre un sifflement admiratif.

— Pourquoi t'as fait du volley, encore, Bokuto ? T'aurais dû faire du handball. Tu vises sacrément bien, dis donc.

Bokuto fit mine de lui en lancer un autre. Kuroo éclata de rire.

— Sérieusement, il a raison. En attendant de trouver mieux, sa chambre fera l'affaire. J'espère que t'as de quoi fermer la porte à clé, seulement, Bokuto. J'aurais pas envie d'être à la place de ta mère si elle devait surprendre quelque chose d'un peu trop privé.

— Très drôle, répliqua Bokuto.

— Il faut penser à tout, dans la vie, les gars. Je dis ça pour vous.

Les lèvres de Bokuto s'étirèrent en un léger sourire.

— J'ai une clé, déclara-t-il avec un haussement de sourcil aguicheur.

Akaashi le frappa à l'arrière du crâne ; il se contenta de pouffer.

— Tu l'as cherché, commenta Kuroo.

Son sourire s'effaça à l'instant où il sentit le téléphone vibrer contre sa jambe. Il l'extirpa vivement, rattrapé par l'anxiété qu'il avait jusqu'alors réussi à conserver à distance. Kenma avait répondu. Un message laconique, sans doute, mais c'était toujours mieux que le silence complet.

Il ouvrit le texto en retenant son souffle.

« Désolé. Je ne pourrai pas venir demain. »

Quelque chose dans son visage dut alerter les deux autres, car ils interrompirent leur conversation avant d'échanger un regard inquiet.

— Quelque chose ne va pas ? demanda Akaashi.

— Non, rien. C'est juste...

Il se mordit l'intérieur de la joue en répondant par un bref « Que se passe-t-il ? ». Akaashi fronça les sourcils.

— C'est toi qui parlais de communication, hier, lui rappela-t-il. Tu devrais voir ta tête.

Kuroo ignora la remarque. Fébrile, il attendit la réponse de Kenma. Comme elle tardait à arriver, il renvoya un « Je viens ? » rapidement opposé par un refus glacial. Il posa le portable sur la table.

Il ne releva la tête que pour voir ses invités le dévisager en silence.

— Quoi ? demanda-t-il.

— À qui tu parles tout le temps comme ça ? s'enquit Bokuto. Kenma ?

— Euh, ouais...

— Il lui est arrivé quelque chose ?

La question lui tordit l'estomac.

— Quoi ? Non, je...

— Pourquoi tu tires cette tronche, alors ?

— Quelle tronche ?

— Celle de quelqu'un qui vient d'apprendre qu'il a un cancer en phase terminale.

Akaashi leva discrètement les yeux au ciel. Kuroo lui accorda un sourire.

— Ça ne prend pas avec moi, l'informa Bokuto en agitant l'index. Il a quoi, Kenma ? Rapport avec ses béquilles de la dernière fois ?

Le sourire de Kuroo disparut. Il n'a plus besoin de ses béquilles, faillit-il répondre. Il marchait tout à fait bien, hier. Il a juré qu'il allait mieux. Il avait rendez-vous chez le médecin, aujourd'hui, et il...

Il se mordit nerveusement la lèvre inférieure. Il y avait quelque chose de plus. Une ombre au tableau. La voix de Kenma résonna dans sa tête.

Ça fait longtemps que ça dure. Parfois, j'ai l'impression que ça ne finira jamais.

— Il est malade, annonça Kuroo à mi-voix.

Mais ce n'est pas ce que Kenma t'a affirmé, corrigea-t-il en silence. Et pourtant...

Ils me prennent tous pour un imposteur. Je les entends.

— Qu'est-ce qu'il a ?

— Je ne sais pas. Je ne suis pas sûr qu'il le sache lui-même.

— Comment ça ? demanda Akaashi.

Kuroo se gratta la tempe, hésitant. Débattre de la santé de Kenma sans sa présence était terriblement inconfortable. Ce que Kenma lui avait confié était supposé rester entre eux deux. Il n'y avait pas particulièrement apposé le sceau du secret, mais...

— Kuroo ? s'inquiéta Bokuto.

Il abandonna la partie. Akaashi avait raison. Après tous ses discours sur la confiance et l'entraide, la moindre des choses était au moins d'évoquer ses propres problèmes.

Dans la mesure du possible, bien sûr.

Désolé, Kenma. Mais j'ai l'impression d'avoir loupé quelque chose. Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur.

Il prit une profonde inspiration, s'appuya contre le dossier du fauteuil, les bras croisés, puis se mit à raconter les événements depuis le jour où, deux semaines plus tôt, il s'était rendu chez Kenma sans véritable raison — aux yeux du monde, en tout cas.

Il parla de la maladie, du coup de fil au milieu de la nuit, de son attitude plus réservée qu'à l'ordinaire, de ses angoisses, du silence des médecins, de la crise qui l'avait frappé sans prévenir, de la veille, enfin, où Kenma rayonnait encore, de son rendez-vous médical, de ses réponses trop brèves et trop sèches, pleines de sous-entendus qu'il était incapable de décrypter.

— Je sais que quelque chose ne va pas, conclut-il en soupirant. Je le sais. C'est comme si je le connaissais depuis toujours. Il y a quelque chose à comprendre, j'en suis sûr, mais quoi ? Ça me tient éveillé la nuit.

Bokuto réfléchit.

— C'est moche, commenta-t-il simplement.

— Je sais, merci, répliqua Kuroo.

— Pas la peine de m'agresser...

Il se passa une main sur le visage.

— Je sais. Je m'excuse. C'est juste... je comprends rien. Mais vous êtes d'accord qu'il y a quelque chose de louche, non ? Un truc qui cloche.

— Il a peut-être une maladie grave, proposa Bokuto. Je veux dire, du genre auxquelles on pense pas trop.

— Et qui ne se voient sur aucun type d'analyse ? Il a dit que ça faisait des années.

— C'est toujours plus plausible que le stress, non ? Et puis, ça existe, les maladies orphelines. Enfin bon, j'suis pas médecin, mais s'ils trouvent que dalle...

— Peut-être...

— Ou bien il a une dépression, poursuivit Bokuto en plissant le front.

— Sale dépression, si elle le prive en plus de l'usage de ses jambes, nota Akaashi.

— Il sait tout de même marcher. Et puis, tu sais, s'il a tendance à somatiser...

— Il m'a dit qu'il avait eu besoin d'un fauteuil roulant, leur apprit Kuroo. Et franchement, la somatisation... je veux dire, OK, ça pourrait entrer en ligne de compte, mais au point de l'empêcher de marcher correctement ?

Akaashi se leva soudain, puis se mit à faire les cent pas.

— Besoin d'aide ? fit Kuroo.

— Je réfléchis.

— T'as fait des études de médecine sans nous en parler ?

Il s'arrêta derrière le canapé.

— Quels sont ses symptômes, exactement ?

Kuroo ouvrit la bouche pour répondre avant de se rendre compte qu'il n'avait jamais posé la question.

— Je sais juste qu'il a du mal à bouger, dit-il. Et il y a eu son espèce de crise...

— Tu saurais la décrire ?

Il avait rembobiné la scène une bonne dizaine de fois, le soir même, et ne risquait certainement pas de l'oublier.

— Il était fatigué, c'est tout. Je lui ai dit d'aller dormir, et c'est ce qu'il a fait.

— Alors que t'étais là ?

— Il était épuisé.

— Mais vous vous connaissiez depuis quoi, une semaine ? Qui irait dormir en face de quelqu'un qu'il connaît depuis si peu de temps ?

Je sais, voulut répondre Kuroo, mais la vérité était qu'il s'était lui-même fait la réflexion, sur le moment, et en avait conclu... quoi ? Que Kenma l'avait reconnu comme son ami ?

Plongé dans des souvenirs qu'il était le seul à connaître, il avait sous-estimé l'étrangeté de la situation. Il retint un juron.

— Je n'y avais pas vraiment prêté attention, avoua-t-il. On se voyait souvent, quand on était petits.

— Est-il du genre à faire rapidement confiance aux gens ?

— J'en sais rien...

— Vu la façon dont tu l'as décrit, ce n'est pas l'impression que ça m'a donnée.

Mais ça ne signifiait rien. L'attitude de Kenma, bien qu'étrange, n'avait rien d'impossible. Il pouvait s'ouvrir vite, si on lui en laissait l'occasion. Kuroo était à peu près sûr qu'il aurait réagi de la même façon face à Hinata, par exemple.

— Bon, c'est vrai, accorda-t-il finalement. C'est bizarre. Mais qu'est-ce que ça change ?

Akaashi s'appuya sur le crâne de Bokuto sans que celui-ci esquisse le moindre mouvement pour se dégager.

— Je ne sais pas, avoua Akaashi. Mais continue. Après ça ?

— Il a dormi plusieurs heures, puis sa mère est rentrée du travail. Sa fatigue l'a inquiétée. Elle l'a emmené à l'hôpital juste après ça.

— Sa mère travaillait ?

— Elle l'élève seule, je vois mal comment elle pourrait faire autrement.

— Et ça s'est réglé comme ça ?

— J'y suis allé avec elle, et elle m'a appelé le soir même pour me dire qu'il allait mieux. Je l'ai vu... quand, trois ou quatre jours plus tard ? Il avait l'air d'aller bien. Comme avant, je dirais.

— Et au niveau de son comportement ?

Kuroo sourcilla.

— Son comportement ?

— Il n'a rien fait de bizarre ? Quelque chose qui ne colle pas avec son caractère ?

Il a voulu sortir, murmura sa conscience.

Mais quelle importance cela pouvait-il avoir ? Ce n'était pas le Kenma avec qui il avait grandi. C'était un garçon qui s'ennuyait et qui ne sortait même pas pour aller à l'école. Bien sûr qu'il avait voulu sortir — n'importe qui deviendrait fou s'il restait enfermé.

Il avait mal au ventre. Il tendit le bras pour attraper son verre, mais se découvrit la main si tremblante qu'il préféra la dissimuler sous ses cuisses.

— On n'avance pas, grogna-t-il. Étudier chacun de ses faits et gestes ne mènera à rien.

— Pourquoi ?

— Parce que je l'ai déjà fait, Akaashi ! Ça fait des jours que je...

Il se tut, expira longuement, et continua :

— Il est malade. Bien sûr qu'il ne réagit pas toujours comme on l'attendrait. C'est normal, non ? Je sais qu'il le vit mal, et ça lui fait peur comme ça ferait peur à n'importe lequel d'entre nous. Il ne sait même pas ce qu'il a. Il...

Il s'interrompit à nouveau. Le visage d'Akaashi s'adoucit.

— C'est tout le problème, Kuroo. Tu restes trop concentré sur son bien-être physique et ses symptômes. Tu t'inquiètes, je sais, mais tu dois élargir ton champ de vision. Certaines choses ne sont pas aussi évidentes qu'elles en ont l'air. Certains silences ne sont rien d'autre que des appels à l'aide.

Bokuto et Kuroo échangèrent un regard.

— Mais j'ai cherché. J'ai cherché, vraiment.

— Je sais, répondit Akaashi. Continue de nous parler de lui. Quel genre de personne est-il ?

Kuroo se rassit correctement sur son fauteuil. Il était tendu. Ses mains lui donnaient envie de courir à la salle de bain pour les laver de la transpiration qui s'y était collée.

— Il n'est pas très sociable, le décrivit-il après un moment. Sauf avec les personnes qu'il côtoie de près. Pas très énergique non plus, mais... (Il s'arrêta un moment, puis se reprit :) enfin, ce n'est pas comme s'il avait l'occasion de l'être. Il joue pas mal aux jeux vidéos. Et, hum... il est très attentif. Il fait attention aux autres. Il les observe sans cesse. Il a très peur de ce qu'on pourrait penser de lui...

Et, malgré ça, il s'est endormi en ma présence, alors même qu'il m'avait invité à rentrer.

— Mais il est gentil, continua-t-il. Attentionné. Je ne sais pas quoi dire de plus, confessa-t-il à voix basse.

Bokuto l'observait d'un drôle d'air ; derrière lui, Akaashi masqua bien vite son étonnement et répondit :

— Que disent ses amis ?

— Quoi ?

— Tu les connais ? Ils ont peut-être remarqué quelque chose qui t'aura échappé.

— Il n'a pas vraiment d'amis.

— Aucun ? Pas même un camarade de classe ?

Kuroo se passa une main dans la nuque.

— Je ne crois pas qu'il ait beaucoup de contacts. Il ne sort quasiment pas.

— À cause de ses problèmes de santé ?

— Oui. Il est scolarisé à domicile.

Akaashi resta un moment silencieux.

— Depuis longtemps ?

— C'est ce que j'ai compris, dit Kuroo.

Il fit une pause, puis ajouta :

— Il est pas mal en retard sur le programme, d'ailleurs.

— Ah bon ?

— Je l'aide à rattraper tout ça. C'est pas exactement une catastrophe, mais...

Akaashi sembla contrarié.

— C'est quand même un peu inquiétant, fit-il remarquer.

— Il est trop malade pour aller en cours.

— Trop malade ? Il va bien chez toi chaque soir. Il y avait une fille qui avait un cancer, dans ma classe, quand j'étais en primaire. Elle venait quand même.

— Sa mère a dit...

Soudain, Akaashi s'éloigna du canapé pour s'approcher de lui.

— Sa mère a dit qu'il était gravement malade, termina Akaashi à sa place. Sa mère a dit qu'il ne pouvait pas sortir. Sa mère a dit qu'il n'avait pas beaucoup d'amis. Sa mère a dit que les médecins mettaient tout ça sur le compte du stress... qu'est-ce qu'elle ne t'a pas dit, Kuroo ?

Il ne répondit rien. Akaashi croisa les bras.

— Pourquoi la croire elle plutôt que lui ?

— Elle s'en occupe depuis longtemps. Elle sait...

— Elle sait mieux que lui, c'est ça ?

À nouveau, il resta silencieux. Akaashi soupira.

— C'est ton ami. Tu devrais essayer de le croire.

— Mais il ne m'a rien dit. Il...

— Il t'a dit qu'il n'était pas malade.

— Il m'a dit que les analyses n'avaient rien donné, c'est tout.

— Non, Kuroo. Il t'a téléphoné à quatre heures du matin pour te dire qu'il n'était pas malade. Qu'est-ce que tu en as conclu ?

Il sentit son cœur se décrocher de sa poitrine. Sa langue lui paraissait pâteuse.

— J'ai juste voulu savoir ce qu'il entendait par là.

— Parce que tu ne l'as pas cru.

— Il était paniqué...

— Mais réfléchis-y. Pose-toi une seconde, une seule. Mets-toi à sa place. Il est quatre heures du matin. Tu te réveilles au milieu de la nuit, ou bien tu n'as pas dormi du tout. Mais quelque chose t'a fait peur, cette nuit-là. Quoi ?

— Il sortait de l'hôpital... il était...

— Pourquoi appellerais-tu quelqu'un que tu connais à peine pour lui annoncer ce genre de chose si tu n'étais pas absolument certain de dire la vérité ?

— Mais je l'ai vu, Akaashi. Je l'ai porté jusqu'à la voiture. Il était brûlant.

Kenma avait agrippé son poignet pour le regarder d'un air résigné. Il avait cru mourir, comprit Kuroo. Et il n'avait pas eu peur.

Il s'était depuis longtemps préparé à cette issue. C'était inévitable. Il s'en fichait comme il se fichait de tout.

Comme il ne se fichait de rien.

Il m'a fait confiance. Il a dit...

— Il a dit qu'il était en train de mourir... murmura-t-il.

— Mais ce n'est pas la maladie qui est en train de le tuer.

— Quoi, alors ? Si c'est pas la maladie, c'est quoi ?

Ne fais pas comme si tu ne le savais pas. Arrête de te voiler la face, bon sang.

Mais c'était impossible. Il fallait qu'il l'entende. Qu'il comprenne.

— Dans quoi elle travaille ? demanda Akaashi.

Son sang se glaça, mais il ne dit rien.

— Sa mère, dans quoi elle travaille ?

Impossible. Il la connaissait bien — elle n'était pas comme ça.

— Elle est infirmière, révéla-t-il à contrecœur.

— C'est plutôt mauvais signe, tu ne crois pas ?

— Quoi, tu crois que c'est sa mère qui a fait le coup ? intervint soudain Bokuto.

— Je n'en sais rien, soupira Akaashi.

— Ça ne peut pas être ça, protesta Kuroo.

— Pourquoi pas ?

— Parce que c'est ridicule. Elle s'occupe de lui pendant tout son temps libre. Elle doit gérer un enfant malade et un boulot super stressant. Je l'ai vue à l'œuvre. Ce n'est pas le genre de femme à maltraiter son enfant.

— Elles n'en ont pas si souvent l'air, tu sais.

— Si tu l'avais vue...

— Je peux parfaitement deviner, tu sais. Je parie qu'elle est très attentive. Qu'elle s'inquiète beaucoup pour lui. Qu'elle te l'a fait remarquer plus de fois que tu ne veux bien l'admettre. Elle est infirmière ? Je suis sûr qu'elle est devenue infirmière pour pouvoir mieux s'occuper de lui. Ou bien pour attirer l'attention du personnel médical, celle de tout le voisinage, histoire qu'on se rende bien compte d'à quel point la vie est dure pour elle. Tous ses collègues doivent admirer sa dévotion. Elle donne tout ce qu'elle a, n'est-ce pas ?

— C'est une bonne mère. Une bonne personne.

— C'est exactement ce qu'elle cherche. À en avoir l'air. Il suffit de te regarder.

Mais il la connaissait. Elle avait toujours été particulièrement gentille.

Particulièrement intelligente, aussi. Mais pas manipulatrice. Certainement pas violente. Kenma était son fils unique — elle n'avait aucun intérêt à le rendre malade.

— Il ne le sait peut-être pas lui-même, reprit Akaashi. Mais au fond, il doit s'en douter. Une crise juste au moment où tu te mets à passer du temps chez lui ? Tu l'as sans doute beaucoup admirée. Elle a rapidement réagi, non ? Juste à temps. Une bonne mère. Une bonne personne.

Les sanglots restèrent coincés quelque part au fond de sa gorge.

C'était juste devant tes yeux. Juste devant tes yeux. Quand apprendras-tu à observer ce qui t'entoure ? Quand cesseras-tu donc d'être aussi résolument aveugle ?

Tu n'as même pas cherché à savoir. Tu t'es concentré sur du vide.

— Je ne l'accuse pas, dit doucement Akaashi. C'est peut-être autre chose. Mais il y a tant de signaux d'alarmes, dans ton récit, Kuroo. Le fait que personne ne trouve rien, qu'elle ait manifestement demandé à ce que toutes les analyses possibles soient faites, qu'elle ait brusquement changé d'études pour entrer dans le milieu médical, qu'elle se soit toujours trouvée au bon moment au bon endroit, les variations dans l'état de santé de Kenma, l'enfermement dont il est apparemment victime, son manque de contacts en dehors d'elle, le retard scolaire — si elle est aussi attentive qu'elle le prétend, pourquoi ne l'a-t-elle pas remarqué ? Elle veut le garder près de lui parce qu'elle sait qu'il est sa seule source d'admiration.

D'insignifiants détails refaisaient surface, de petites bulles enfin décidées à exploser.

La fenêtre constamment fermée que Kenma avait refusé d'ouvrir malgré la chaleur. La distance qu'il mettait avec elle chaque fois qu'il voulait parler à Kuroo, dehors, au milieu de la nuit ou durant ses heures de travail. La façon qu'elle avait de les observer depuis la fenêtre. Avait-elle été heureuse de voir son fils quitter si souvent la maison ?

— Il n'avait même pas la clé de sa propre porte d'entrée, se rappela-t-il soudain. Quand je lui ai demandé s'il pouvait venir demain, il a dit qu'il devait aller chez le médecin aujourd'hui et qu'il n'était pas sûr de...

Il s'attrapa le crâne.

— Kuroo, l'appela Bokuto, mais celui-ci se leva d'un mouvement brusque pour attraper son portable et le fourrer dans sa poche.

— J'y vais.

— Tu vas débarquer chez lui ?

— Ce n'est pas une bonne idée, le prévint Akaashi.

— Sa mère essaie de le tuer !

— Elle n'essaie pas de le tuer, tempéra Akaashi. Elle le rend simplement malade.

— Tu te fiches de moi ? Il peut à peine marcher !

— Je n'ai pas dit que ce n'était pas grave. S'il s'agit bien d'un Münchhausen par procuration, ça reste de la maltraitance — et garde en tête que c'est juste une supposition. Mais il faut que tu te calmes. Si tu vas chez elle et qu'elle se rend compte de ce que tu avances, comment crois-tu qu'elle réagira ?

Il serra les dents.

— Elle va partir et recommencer ailleurs, développa Akaashi. Ressaisis-toi.

Kuroo baissa les yeux vers ses mains. Elles ne tremblaient plus.

— Je ne lui dirai rien, assura-t-il d'une voix calme. Je ne suis pas stupide.

— Je préférais juste te prévenir, soupira Akaashi.

Kuroo lui offrit un demi-sourire et lui pressa l'épaule.

— Merci, Akaashi.

— Vous voyez ? s'exclama Bokuto en venant les serrer dans ses bras. Communication !

— Je te serais reconnaissant de me laisser respirer, dit Kuroo. Quelle heure est-il ?

— Quinze heures, indiqua Akaashi.

— Mh.

— Tu vas y aller ?

Il serra les poings. Ses doigts, désagréablement moites, restèrent un instant collés contre sa paume.

— Il faut que je prenne une douche, dit-il.

— C'est vrai que tu sens pas la rose, nota Bokuto.

Il évita d'un saut sur le côté le coussin que lui envoya Kuroo.

— Je vais te foutre dehors, menaça celui-ci.

— C'est pas ce que tu comptais faire, de toute façon ?

Il se contenta de lui tirer la langue et quitta le salon.

xxxxx

« J'avais dit non. »

« Pas le choix. Je viens. »

« Je suis fatigué. »

« Je sais. Mais je dois te dire quelque chose d'important. Très important. Il faut que je te voie. »

« Pourquoi ? »

« S'il te plaît. Quand tu veux. Où tu veux, je m'en fiche. S'il te plaît ? »

Le message suivant tarda à arriver à destination.

« OK... ma mère a repris le service de nuit. Elle part à 22h. »

« Je serai là. Tu as besoin de quelque chose ? »

« Non. A+. »

xxxxx

Akaashi et Bokuto quittèrent la maison vers dix-sept heures, le laissant seul avec ses pensées. Il tenta de lire un livre dans le futile espoir de se changer les idées — les mots, cependant, lui parurent manquer de sens, et il eut tôt fait de renoncer.

Son regard navigua jusqu'à la bibliothèque. Les photos de Kenma auraient dû se trouver là, quelque part, dans un univers où tout allait encore bien. Il ferma les yeux, revit sa chambre telle qu'elle était quelques mois plus tôt, celle d'un adolescent à qui rien de bien grave ne pouvait arriver.

La fatigue planta en lui ses griffes acérées. Il ouvrit les paupières. Un nouveau monde. Kenma n'était ni mort, ni dans le coma.

Il se faisait simplement torturer par une mère avide d'attention et d'éloges.

C'était pire encore. C'était pire que tout.

Non, pas tout.

Parce que je peux l'aider, cette fois. On m'a laissé une chance.

Une chance qu'il ne gâcherait pas. Il posa le téléphone contre son cœur.

Tout ira bien, Kenma. Je viens te chercher.

xxxxx

Il signala son arrivée à Kenma dès que la maison se trouva en vue. Une fois assuré de l'absence de Mme Kozume, il entra par la porte déjà déverrouillée pour découvrir le couloir vide et silencieux.

Il n'osa pas élever la voix. À la place, il se dirigea vers la chambre de Kenma et frappa doucement à la porte.

— Je peux entrer ?

Il entendit vaguement un « vas-y » monocorde. Après une brève inspiration, il pénétra dans la pièce.

Kenma, assis dans un fauteuil roulant, jouait à la PSP sans faire attention à lui.

— Salut, Kenma, dit-il d'une voix douce.

Il détacha les yeux de l'écran.

— Kuro.

Le cœur de Kuroo se brisa un petit peu. Il voulut sourire, mais l'idée d'afficher une expression aussi malhonnête lui donna la nausée. Il préféra s'approcher un peu, calculant chacune de ses respirations pour ne pas avoir l'air effrayé ou triste ou en colère ou tout à la fois.

— J'imagine que tu ne pourras pas venir avec moi demain, souffla-t-il en arrivant à sa hauteur.

Kenma tourna difficilement le fauteuil vers lui. Il détourna les yeux.

— Non.

Sa voix s'évapora dans les airs comme un nuage de fumée. Ils se regardèrent un long moment, puis Kuroo se baissa vers lui, les bras tendus, et le laissa nouer les siens derrière sa nuque, son souffle inégal lui caressant l'épaule avec douceur. Kenma sanglota sans un bruit, ses mains s'accrochant à l'arrière de son t-shirt et, à nouveau, Kuroo se demanda à quel point il avait été aveugle, à quel point il aurait continué à l'être si Akaashi n'avait pas été là pour le mettre sur la voie.

— Je suis désolé, murmura-t-il. Tellement désolé. Pardonne-moi, Kenma. J'aurais dû comprendre.

Kenma ne répondit rien, mais son étreinte se resserra légèrement, juste assez pour que Kuroo sente l'odeur de ses cheveux, que les souvenirs lui envahissent lentement la tête, une vague aussi tendre que cruelle, juste assez pour que son cœur cesse de battre à jamais.

Ils ne se séparèrent qu'au moment où il commença à avoir mal au dos. Kenma ne pleurait plus. Il reniflait en contemplant le bureau comme s'il venait seulement de découvrir sa présence.

Kuroo lui tendit un mouchoir. Kenma l'accepta sans un remerciement.

— Kenma ?

Il releva la tête. Kuroo lui posa les mains sur les joues.

— Tout va s'arranger. Je te le promets. Je ferai tout pour que ça s'arrange. Tout ira mieux demain, d'accord ?

Il acquiesça avec lenteur.

— Tout va s'arranger, répéta Kuroo. Je suis là.

Il voulut s'éloigner quand une main se posa sur la sienne. Fraîche. Agréable.

Soudain, sans savoir comment, Kuroo se penchait en avant, les yeux à demi-fermés — l'instant suivant, leurs lèvres se rencontraient doucement, si brièvement qu'il crut l'avoir rêvé.

Son cœur, dans sa poitrine, battait à tout rompre. Il relâcha sa respiration.

— Dis-moi ce que je dois faire, supplia-t-il.

Les mains de Kenma se refermèrent sur ses poignets.

— Reste avec moi.

— D'accord.

— Tu ne t'en iras pas ?

Il posa son front contre le sien.

— Je n'irai nulle part, promit-il. À partir d'aujourd'hui, on restera ensemble, ça marche ?

— D'accord.

xxxxx

Kenma avait blotti la tête contre son torse, les bras enroulés autour de lui, le haut du crâne juste en dessous de son menton. La main perdue entre les mèches sombres de ses cheveux, Kuroo ferma les yeux.

Si fatigué.

Kenma bougea un peu. Il ne dormait pas.

— Tout va bien ? demanda-t-il en levant la tête.

Kuroo l'embrassa sur le front.

— Ça va, assura-t-il.

— Alors dors.

Il eut un vague sourire.

— C'est vrai. Désolé.

Kenma posa l'oreille contre sa poitrine et écouta les battements de son cœur à travers son t-shirt. Sa main chercha celle de Kuroo quelques instants. Lorsqu'elle la trouva enfin, elle s'y emmêla avec douceur.

— Kuro ?

Celui-ci lui caressa distraitement les cheveux.

— Quoi ?

Mais Kenma conserva le silence.

— Quoi, Kenma ? insista Kuroo.

— Rien. C'est stupide.

— Dis toujours.

Kenma hésita.

— C'est juste que... tu sais, parfois, j'ai l'impression qu'on se connaît depuis plus longtemps qu'en réalité.

Kuroo ne répondit rien.

— C'est comme si tu savais déjà tout. Ou que tu lisais dans mes pensées. Je ne sais pas si j'aime bien ça.

Le cœur de Kuroo se serra.

— Désolé.

— J'ai envie de te faire confiance.

— C'est mal ?

Il prit quelques secondes avant de répondre :

— Je ne crois pas. Ça fait un peu peur, c'est tout.

Kuroo lui passa une main sur la joue.

— Tu peux me faire confiance.

— Je sais.

Il bâilla à s'en décrocher la mâchoire. Kuroo sourit.

— Dors, murmura-t-il.

Il ferma les paupières. Les rouvrit.

— Kuro ?

— Mh ?

— Merci d'être venu.

Il ne le méritait pas. Il ferma les yeux.

Un baiser sur ses lèvres, disparu comme il était arrivé.

Le sommeil l'emporta si facilement qu'il ne s'en aperçut même pas. Il pensait à Kenma, puis il ne pensait plus.

Il ne rêva pas, cette nuit-là.

Ce fut la meilleure qu'il eût jamais passée.

xxxxx

Lorsqu'il s'éveilla, quelques heures plus tard, il eut toutes les peines du monde à reconnaître sa chambre.

Il se redressa lentement.

Eut très envie de pleurer.

Je suis désolé, pensa-t-il. Tellement désolé. J'ai essayé. J'ai vraiment essayé.

Je n'ai pas réussi à rester.


Pour toute plainte, veuillez voir Noyume et Rin-BlackRabbit qui ont insisté pour le ship. Je veux dire. J'aurais pu contrôler cette scène. Mais.

Ouais, donc la mère de Kenma avait un joli syndrome de Münchhausen par procuration. Que celui qui savait lève la main. Lol. D'un côté, j'espère que c'était pas évident, de l'autre que ça ait pas trop l'air de sortir de nulle part non plus. Erhm.

Ainsi se termine la troisième vie *pleure de joie*. Next : vie 4. Qui sera probablement très courte. :') Vous pouvez toujours suivre mes plaintes sur crimson-realm on tumblr dot com. J'y mets vaguement ce que je suis en train d'écrire et ce qui suivra, mais c'est pas toujours 100% précis, haha. :D Ah, si je savais dessiner, j'y mettrais des fanarts... mais je ne sais pas dessiner, bye.

J'espère que ce chapitre vous a plu ! Merci de l'avoir lu. C'était si dur, mdr. On se revoit... la semaine prochaine... haha (dit-elle). Merci de suivre cette fic, btw. Ca me rend heureuse. :D