Note de l'auteur : Salut tout le monde ! Voici le chapitre 10 (enfin). Comme toujours, je ne revendique pas Hakuouki (si seulement TT) seulement mes OC. J'espère que ce chapitre vous plaira !

Coucou spécial pour mes lecteurs de Chine, d'Argentine, de Malaisie, du Canada, du Luxembourg, de Belgique, d'Autriche et des Etats-Unis ! Heureuse de vous voir passer, j'espère que l'histoire vous plait toujours autant !

Petit réponse au review !

Shadow : Oh si, tu pourrais, j'aime beaucoup ta façon de souligner des détails essentiels de manière synthétique, c'est une très bonne chose je trouve. J'appuis beaucoup sur Marco, c'est vrai, tout comme j'adoooore faire des cliffhanger (tu verras quand tu va lire celui là XD) Il faudra que je repasse dans mes chapitres pour corriger les diverses boulettes :/

Fd139 : Je suis désolée, je n'ai pas pu répondre à ton mail TT Je le fais dès que possible ! Pour me faire pardonner voilà mon chapitre :3 (avec Angélique dedans !) C'est vrai que le chapitre précédent était plus long ! Je me suis un peu laissée emballer dessus ^^' Avec Ambrose, c'est toujours un début ! On ne sait jamais vraiment quand il commence et quand il s'arrête XD Tout les flash-back sont du point de vue de Gabriel, jamais de son frère ;) mais oui, le frère de Gaby à été l'amant de Nina pendant une époque. Le dessin avance ;) et oui, tu as droit au copyright :p J'espère que ce nouveau chapitre va aussi te plaire !

Miki : Encore une fois, je vais faire court, parce que bon, il me faut plus de chapitre que de réponse aux review XD Je vois ce que tu veux dire pour le souvenir, j'ai (je l'espère) rectifié le tir dans celui-ci. L'accent russe, c'est génial XD Mais ce passage est en effet très lourd de sens, pour tout les partis. Chizu va devenir la soigneuse attitré de Gaby, ce qui va être très utile et très problématique, mais je garde le secret ;) Qui sait qui sait, mais elle est quand même tombée d'un toit dans un incendie, donc ce serait normal qu'elle soit blessée XD Et oui, Gaby est officiellement morte (et son nom était bien Gabrielle) ^^ Le nom de son frère va être révélé dans ce chapitre. L'arc d'Olympe met du temps à démarrer, mea culpa, mais j'ai trop de truc à gérer dans cette histoire XD Mais ça va venir !

Les samouraïs vont bientôt changer de crèche, le déménagement va d'ailleurs être l'occasion de deux trois changements d'organisation. J'ai beaucoup aimé écrire la scène du linge, justement pour ces images et non, Ambrose ne sait pas se téléporter. Il a juste apprit à combattre des rasetsu XD Et voici la suite de cette énooorme révélation !

Aller, je vous laisse, bonne lecture à tous et n'hésitez pas à commenter !


Chapitre X : L'oiseau en cage


Arashiyama – Alentours de Kyoto, 29 Janvier 1865

Les Italiens avaient vraiment mal choisi leur période. Pour la seconde fois, la neige était venue brûler les pieds de la première division et mordre leurs doigts. Pour la seconde fois, les combattants s'étaient retrouvés à errer dans le froid pour traquer des chimères. Mais cette fois-ci, les choses étaient légèrement différentes.

« Il est parti par là-bas ! »

Les samouraïs chassaient comme une meute de loups. Les haori bleu ciel filaient entre les bambous avec un bruit de crécelle. Remontant la piste fraiche.

« Attrapez-le ! »

La neige était un piège atroce. Comme si chaque foulée se faisait plus dure, plus lente. Les échos d'ordres toujours plus proches venaient répondre au souffle rauque du fuyard. Bientôt la descente laisserait place à une berge. Alors il pourrait prendre un bateau. Laisser ses poursuivants sur la berge, misérables et vaincus. Mais pour l'instant, il fallait courir.

Les immenses tiges semblaient s'écarter brutalement de la route du fugitif alors qu'il dévalait la pente. Chaque pas était un risque de glisser. De tomber. De se blesser. Ou pire, s'assommer. À bien y réfléchir, se rompre la nuque serait mieux : on ne chercherait pas à le faire parler.

L'homme secoua la tête. Redoubla de prudence. Déjà le miroir de l'eau se devinait entre les tiges. Luttant encore quelques mètres, il manqua de hurler de joie en sentant ses pieds toucher le sable. Jamais la rivière ne lui avait paru aussi belle. Le courant avait lui-même dégagé la route jusqu'à l'eau, lui traçant une voie royale sans glace ni neige. L'aube transformait la surface en argent liquide dans lequel une seule barque mouillait. Des rames étaient posées contre le frêle bastingage. La liberté tout entière lui tendait les bras, entre les rubans de brume flottant sur l'onde.

Quelque chose s'enfonça dans sa cheville.

Avec un cri rauque, l'homme s'effondra. Le sable griffa son menton. Ses dents claquèrent avec violence. Puis il le vit : une silhouette s'approchait tranquillement, dans un coin de son champ de vision. Vêtue d'un haori bleu ciel.

« Quel dommage… »

Sa voix était nonchalante. Glaçante. Mordu par le désespoir, le fuyard agrippa son propre poignard. Ses mains tremblaient. Combattre était inutile. Sans espoir. Le dard à sa cheville l'empêchait de se lever. Mais il restait encore une issue.

La petite lame vola de ses doigts avec un claquement sec. Se planta dans le sable, un peu plus loin.

« Tu y étais presque. » Acheva le samouraï, pointant sa gorge avec son katana.

Un cri de terreur cassée s'éleva. Quelques corbeaux s'envolèrent.


Kyoto 28 janvier 1865

« Di Dio Gabriel ?! Que fais-tu hors de ton lit ?! »

La voix de Flavio claqua dans la salle de commandement. La surprise lui avait fait oublier le japonais. La colère quant à elle avait figé son visage, fronçant son nez et ses sourcils. Alors que Yamazaki jetait quelques brefs regards d'un italien à l'autre, Hijikata se contenta d'observer la scène, impassible. Face à lui, Gabriel ferma un instant les yeux avant de redresser la tête, décidée.

« Je peux me lever. Alors je n'avais aucune raison de… »

Un rire.

D'abord étouffée, puis de moins en moins retenu. Il restait pourtant calme, presque inquiétant. Moqueur. Cruel. Un à un les regards se tournèrent vers Ambrose. Un rictus tordant son visage avec arrogance, il dévisageait la jeune femme sans la moindre pitié. Sans cesser de rire, il se mit à ôter l'un de ses gants, un doigt après l'autre.

« Vous savez capitano… » Il marqua une légère pause, sans arrêter son action. « Je l'ai appris en même temps que tout le monde, et pourtant… »

Avec un bruit sec, le gant tomba au sol. Le son sembla tordre quelque chose chez le Lieutenant, effaçant toute trace de son sourire. Son visage fut soudain dur. Méprisant.

« Je ne peux pas m'empêcher d'être surpris en vous voyant. »

Gabriel resta silencieuse alors que le Lieutenant fronçait le nez de dédain, levant un menton provoquant.

« Vous avez merveilleusement bien joué votre jeu, je n'ai rien soupçonné. Pour être honnête, je n'avais même pas vu la transition, il y a trois ans. Je vous ai cru morte, comme tout le monde. J'ai cru accompagner votre frère dans son deuil. Suivre ses ordres, peu importe ce qu'ils étaient. J'ai même développé un certain respect à son égard. Et tout ça pour quoi ? Découvrir que sous le masque, il ne reste rien d'Alejandro Solento. »

Même sans comprendre, Hijikata vit la jeune femme se tendre en entendant ce qui semblait être un prénom. Le Lieutenant avait soigneusement choisi de s'exprimer en Italien, empêchant les deux samouraïs d'intervenir, malgré le lynchage évident. Il serait trop simple de tordre la réalité, de prétendre qu'ils s'étaient mêlés d'affaires internes et de crier à l'incident diplomatique. Bien sûr, ni la jeune femme ni Flavio n'oseraient. Mais le Lieutenant serait loin de se gêner.

Toujours auréolé de mépris et d'arrogance, Ambrose mit sa main dégantée dans sa poche, son visage plus dur que jamais. Plus cruel que jamais.

« Prendre le nom de votre sœur sous le poids des regrets… J'aurai dû me douter de quelque chose à ce moment-là, je suppose. Mais votre prestation à votre propre enterrement était si convaincante… Dites-moi, était-ce votre frère dans la tombe ?»

Marquant une pause, le Lieutenant ficha ses yeux dans ceux de la jeune femme comme s'il cherchait à la transpercer avec.

« Je vous provoque en duel, Mademoiselle Solento. » Déclara-t-il avec dédain, sifflant son titre comme une insulte. « Pour racheter l'honneur de Mademoiselle Olympe, le mien, ainsi que celui des hommes que vous avez dupé. Et surtout vous apprendre votre place. »

Gabriel ne pouvait pas se relever.

Il aurait fallu pourtant. Qu'elle se relève. Qu'elle le toise avec autant d'arrogance. Réponde avec panache au défi, sciemment lancé en Japonais. Mais elle ne pouvait pas. Hijikata le voyait clairement.

L'espace d'un instant, le samouraï pensa à intervenir. S'opposer au duel. Les pousser à se remettre au travail. La situation était scandaleuse et le choc du Lieutenant compréhensible, mais les affaires en cours étaient trop urgentes, trop dangereuses. S'attarder sur le genre du capitaine Italien, c'était perdre un temps précieux. Le blesser un peu plus, risquer de le perdre et de perdre les informations qu'il avait. Ce qui aurait pu provoquer un interminable scandale n'était plus qu'un détail face à une catastrophe plus monstrueuse encore.

Mais ce n'était pas leurs affaires, pas leur combat.

« Je m'excuse de vous avoir interrompu, Signores. » Acheva Ambrose. « Sur ce. »

Le raclement de la porte résonna de longues secondes après son départ. Flavio le suivit ensuite d'un pas vif, s'excusant brièvement auprès des Japonais, laissant le petit groupe dans le silence. Gabriel ferma les yeux.

L'interrogatoire l'avait vu s'épuiser petit à petit, jusqu'à ce que la dispute ne l'achève. Les traces de son coma étaient encore bien visibles, creusant ses traits et blanchissant son visage déjà pâle. Dans le col de sa chemise se devinaient des bandages encore bien présents. Lorsqu'elle se reprit, ce fut pour se tourner vers Hijikata.

« Je m'excuse pour cet incident. » Souffla-t-elle. « Cela devait arriver, mais je regrette que cela se soit déroulé devant vous. »

Silencieux quelques secondes, le commandant Oni finit par hocher la tête.

« Vous ne nous avez pas fait affront. Nous n'avons pas à nous mêler de vos affaires internes. » Répondit-il avant de baisser d'un ton. « Mais, si je puis me permettre, vous devriez rapidement parler avec vos hommes. D'autres événements comme celui-ci ne peuvent pas se produire. »


« Ambrose. »

La lame était apparue à l'extrême limite de son champ de vision, sans qu'il ne puisse faire le moindre geste. Le fil brillait finement à la lumière de la lune, prêt à mordre. Le Lieutenant se figea prudemment, sans cesser de regarder droit devant lui. Prenant son attention comme acquise, Flavio reprit.

« Nous n'avons pas le temps de vous laisser donner libre cours à votre colère d'enfant déçu. Duel il y aura, vos motifs sont légitimes, mais pas tant que le Capitano Solento ne sera pas apte à se battre. Et si votre frustration enfantine ne peut se permettre d'attendre, alors je serai votre adversaire. »

Il n'avait pas eu à crier. Ni même à hausser le ton. Alors qu'il s'exprimait dans sa propre langue, la maladresse de son accent laissait la place à un timbre implacable et altier.

Avec un soupir, le jeune homme se retourna.

« Vraiment ? Alors que vous boi… »

Sa phrase se bloqua dans sa gorge.

Flavio allait le tuer.

De sa lame dégainée à son regard de bronze, chaque parcelle de son être transpirait de cette sombre promesse. Aucune expression ne marquait son visage. Aucune émotion ne filtrait de ses yeux. Aucun muscle ne trahissait un prochain mouvement. Il n'allait rien faire et pourtant, il allait le tuer.

« Vous avez peut-être choisi de vous rebeller contre le Capitano Solento, mais rappelez-vous bien mon garçon. Vous êtes l'officier le moins gradé de cette expédition. Et je ne tolérerais pas la moindre désobéissance. » Poursuivit calmement le vétéran. « Suis-je clair ? »

Ambrose resta silencieux

« Très. » Finit-il par répondre.

La lame se baissa.

Le camp était parfaitement silencieux. Étouffé par la neige. Pas un seul homme ne passait dans les galeries les plus proches. Flavio le dépassa sans un mot de plus.


Kyoto, 29 Janvier 1865

La lance s'abattit encore et encore et encore, chaque fois avec un angle différent. Fauchant une cheville, brisant un crâne, défonçant un torse, formant une danse interminable de mort et de sang. Le souffle du lancier s'était mué en une brume continue et son corps lui-même s'était mis à fumer. Qu'importaient les flocons, qui s'étaient remis à tomber, ou les appels désespérés de ses propres muscles, une armée de fantôme se pressait autour de lui, attendant de se faire à nouveau envoyer en enfer.

Faisant une dernière fois tournoyer l'arme autour de sa main, Harada en fit enfin claquer le bout sur le sol, dispersant les chimères formées par son esprit. Sa main libre passa dans ses cheveux, renvoyant des mèches perdues en arrière.

La cour était vide.

« Enfin terminé ? »

Le lancier s'arrêta, surpris.

Assis sur les premières marches de l'escalier du bâtiment principal, son visage appuyé contre son poing, Shinpachi le regardait d'un air las.

« J'ai dit à tes hommes de rentrer avant qu'ils ne meurent de froid. » Déclara-t-il en se relevant avant de s'étirer en grognant. « Et tu devrais faire la même chose ! »

Clignant doucement des yeux, Harada finit par retenir un rire.

« Pardon. Je n'ai pas vu le temps passer. » Répondit-il. « Il y a du nouveau ? »

Son ami soupira et croisa les bras, donnant un petit coup de pied dans la couche de neige naissante. Quelques flocons vinrent s'accrocher dans ses cheveux en bataille.

« Soji est rentré. Il a attrapé quelqu'un. » Déclara-t-il en relevant la tête. « Solento-san a pu donner pas mal de détail sur le coupable, alors Hijikata va l'interroger ce soir. »

Le lancier resta silencieux, pianotant doucement sur le manche de sa lance pour finalement lâcher un soupir. Appuyant son arme contre son épaule, il rejoignit Shinpachi.

« Il y a une chance qu'il y ait une piste ? »

Son ami hésita un instant avant de se mettre à marcher à côté de lui, ses yeux rivés au sol.

« Je n'en sais rien… » Répondit-il en haussant les épaules, l'ironie pointant cruellement dans sa voix. « Ça fait une semaine qu'on cherche sans rien trouver, je préfère ne pas trop espérer. Mais je le plains, ce gars. »

Comme une bête qui devient plus dangereuse lorsqu'elle est acculée, la terrible absence de résultats des derniers jours allait pousser son bourreau aux pires recours. Et de tous les loups de Mibu, l'homme était tombé sur le démon de la meute.

Peut-être n'allait-il plus être capable de marcher, d'écrire ou de parler. Ou tout simplement de vivre. Mais s'il avait une réponse, Hijikata la lui ferait cracher.

Quelques souvenirs de Shieikan frôlèrent le lancier. A ce moment, la lame d'Hijikata n'avait jamais gouté au sang, aucun d'entre eux n'avait jamais envisagé pouvoir torturer un autre homme et l'Italie n'était qu'un pays très lointain, qu'ils parvenaient à peine à situer sur une carte. Les choses changeaient à une vitesse effrayante.

« Oui… » Murmura-t-il. « Mais ça aurait pu être encore pire. Solento-san aurait pu s'en charger… C'est elle qui a interrogé les prisonniers à Akashi. Ce n'était pas beau à voir… »

« Eh ?! » S'étrangla le samouraï. « Mais ton rapport disait que c'était Suliva-san qui s'en est occupé ! »

Harada haussa un sourcil, intrigué.

« Hah ? Ah… Oui, c'est lui qui tirait, mais c'est Solento-san qui posait les questions. C'est aussi elle qui a choisi la méthode. »

Son ami fronça les sourcils avant de secouer la tête en pinçant les lèvres.

« Alors c'est ce que tu voulais dire par « sous les ordres de Solento-san » ? C'est tordu comme façon de faire… Mais je pense que c'est mieux. Je n'ai pas vraiment de pitié pour ce type, mais elle risquerait de le tuer s'il résiste trop… On perdrait toute chance de trouver quelque chose. »

Le lancier ne put s'empêcher de sourire à la remarque

« Je croyais que tu ne voulais plus te faire de faux espoir ? »

Redressant brutalement la tête, Shinpachi finit par lui lancer un regard désabusé avant de passer sa main dans sa nuque.

« Ce n'est pas si facile que ça… »

Harada retint un rire.


« Que penses-tu de Solento-san ? »

Heisuke garda le silence, observant la silhouette de son maitre dans l'encadrement de la porte. Itou n'avait pas besoin qu'il réponde : il n'écoutait que peu les réponses de ses auditeurs. Elles n'étaient pour lui que la ponctuation de son discours et un moyen de l'ajuster à leurs attentes. Mais il n'en avait pas nécessairement besoin.

« C'est un chien de chasse. » Reprit le conseiller. « Elle a le visage d'une femme et l'uniforme d'un soldat, mais c'est une bête féroce. Garibaldi-dono était son maître, mais à présent qu'elle a disparu, elle risque de devenir incontrôlable. »

Hochant légèrement la tête, le jeune samouraï fit entendre un petit grognement d'approbation. Gabriel Solento était effrayante et encore plus depuis qu'elle avait un visage. L'incarnation de porcelaine avait pour elle la crainte du danger, de l'horreur qui pouvait se dissimuler derrière le masque. Une balafre. Des crocs. Un visage fondu par la maladie. Déformé par les tares. Ou même un facies inhumain, comme les démons des légendes.

L'ombre de son faux visage avait été un terreau propice à tous les cauchemars. Mais de tous les monstres, elle avait choisi de prendre la forme du plus invraisemblable et du plus vicieux. Celui auquel on ne pouvait croire, parce qu'on le croise tous les jours et parce qu'il a le même sang.

Un humain. Une femme.

« Mais ce n'est pas le seul secret qu'elle portait. J'en suis certain. » Déclara soudain Itou, se tournant vers son élève. « Il y a des morts dans toutes les guerres, pourquoi a-t-elle du prendre l'apparence de son frère ? »

Ses yeux de plombs se fichèrent dans ceux du jeune homme et celui-ci comprit qu'il devait répondre.

« Peut-être que son frère ne devait pas mourir ? » Hésita-t-il. « Peut-être qu'il avait un rôle important ? »

Un sourire satisfait se traça sur les lèvres du samouraï érudit. Hochant la tête avec satisfaction, il se mit à marcher de long en large.

« Exactement. » Reprit l'érudit. « On ne force pas un simple soldat à survivre. Et on ne peut pas cacher la mort d'un officier, alors on ne l'a pas forcé à vivre parce qu'il avait un grade élevé. Il y avait quelque chose d'autre. »

S'arrêtant de nouveau, Itou se tourna vers son élève avant de reprendre un ton plus bas, presque rassurant, comme s'il expliquait un sujet grave à un enfant.

« C'est exactement pour ça qu'on ne peut pas se fier aux étrangers. Si cette femme a pris le rôle d'un espion, elle pourrait être là pour des raisons bien différentes de celle de… Mademoiselle Garibaldi. »

Les derniers mots, plus sifflés que dits, furent suivis d'un rire retenu, à l'autre bout de la pièce.

« Non, leur but n'a jamais différé, croyez-moi. S'il y a bien une personne dont elle partage le but, c'est bien celui d'Angélique Garibaldi. »

Se décollant du montant de la porte, Ambrose entra dans la petite salle sans attendre qu'on l'y invite. S'arrêtant face aux deux hommes, il mit ses mains dans ses poches avec nonchalance.

« La spina della rosa. » Poursuivit-il, profitant de la surprise générale. « L'épine de la rose. C'était le nom sous lequel son frère, Alejandro Solento, agissait pour Garibaldi. C'était son homme de main le plus fidèle et celui auquel il donnait ses tâches les plus importantes. Des assassinats pour la plupart. J'ai travaillé avec lui un certain temps pendant la guerre d'indépendance. »

Après quelques secondes de surprise, le plus âgé des samouraïs reprit brutalement contenance, sa voix se muant en un grognement méfiant.

« Pourquoi nous donner cette information ? »

« Pourquoi pas ? » Répondit le jeune homme en haussant les épaules. « Vous aviez l'air de vous le demander, je n'ai rien fait d'autre que vous répondre. Voyez-vous, je ne voudrais pas qu'une querelle démarre entre nos deux partis par manque de transparence, la capitano en aurait surement fait de même... »

Itou haussa un sourcil, soudainement intéressé.

« Vraiment ? Pourtant j'ai entendu parler d'une dispute entre vous et votre supérieur. »

Un sourire indéchiffrable se dessina aux lèvres d'Ambrose.

« J'ai dit que j'agissais pour la délégation, Itou-san. En tant qu'officier je peux prendre ce genre de décision seul. »


Lorsque la première division franchit les portes, le soleil avait presque disparu derrière l'horizon, mais la lumière éclaboussait encore l'ouest. Marchant en rangs serrés, ils encadraient une seule silhouette, ses mains attachées dans son dos. Usée par la marche, sa coiffure laissait retomber des mèches sombres sur son visage couvert de poussière. Le col de son kimono, légèrement trop ouvert, révélait un torse trop frêle pour être musclé et la frontière d'un bandage. Un peu de sang coulait de ses poignets à ses doigts, libéré par les cordes qui sciaient ses poignets.

Sans un mot, il traversa la cour, toujours encadré de deux gardes. Marchant dans les pas de celui qui l'avait capturé.

Cet homme justement, était un homme étrange. Toujours souriant. Toujours amusé. Comme si la fragilité de la vie, surtout celle des autres, ne lui inspirait que désintérêt et nonchalance. C'était une bête au sourire de chat et aux yeux de loup. Un animal cruel et sans pitié. La représentation parfaite de tout ce dont le Shinsengumi était accusé.

Un autre soldat vint à leur rencontre au petit trot.

« Okita taicho ! » S'exclama-t-il. « Hijikata-san vous attend, il veut commencer l'interrogatoire immédiatement. »

Une boule de glace tomba dans le ventre de l'homme. Malgré tout le temps passé à réfléchir sur la route, les quelques mots du messager pulvérisèrent sa contenance, lui plaquant l'atroce vérité au visage. Mais plus encore que la promesse de la douleur, c'était la façon qui le taraudait le plus. Une par une, les pires tortures furent énoncées par son esprit.

« Eh ? C'est bien Hijikata-san… » Soupira le samouraï. « Il ne me laisse pas une seconde… »

Une seconde pour quoi ? Boire ? Prendre un bain peut-être ? Parler à ses compagnons, rire, vivre ? Faire tout ce dont il lui avait retiré la possibilité de faire ? Le prisonnier avala sa salive, enfouissant désespoir et frustration.

D'un geste du bras, son bourreau fit signe à ses gardes d'avancer. L'un d'entre eux le poussa sans ménagement. Le messager hésita un instant avant de suivre Okita sur quelques pas, lui ajoutant quelques mots à l'oreille. Même de dos, ce dernier sembla surpris avant de retenir un rire.

« Intéressant. » Se contenta-t-il de répondre.

Avec une rapide courbette, le messager s'excusa avant de disparaitre. Le chemin continua, désespérément long, atrocement vierge de tout espoir. Maekawa, l'antre du Shinsengumi, allait prendre la place de l'enfer pour lui. Alors que son regard capturait des morceaux épars des lieux, ses souvenirs lui remémoraient cruellement ses plans d'attaques, maintes fois répétés, mais jamais mis en œuvre. Ses longues minutes passées à rassembler son courage pour seulement lancer un regard acerbe à une misérable patrouille. Sa dernière course poursuite, dans la forêt de bambou, dans l'espoir de leur échapper.

Et enfin, le sourire du démon aux yeux verts.

La porte s'ouvrit avec un grognement plaintif, le tirant de ses pensées. La lumière tombante lui permit de vaguement distinguer l'intérieur de la salle. Grande, vide, elle semblait servir de dépôt plus que de salle de torture. Un autre homme les regardait durement. Ses yeux étaient encore plus effrayants que ceux du samouraï qui l'avait attrapé. Alors qu'il pensait que la peur ne pourrait monter plus, le prisonnier la sentit glacer tout son être en comprenant qui il était.

« Je suis rentré, Hijikata-san. » Déclara son geôlier.

« Dépêche-toi. » Se contenta de répondre le concerné.

Nouveau soupir. L'un des gardes le poussa. L'autre le força à se mettre à genoux. Ils ressortirent.

Les portes se refermèrent.


« Vos blessures cicatrices bien, mais vous ne devriez pas vous surmener. Même si vous ne bougez pas beaucoup, la fatigue pourrait vous empêcher de guérir correctement. »

S'éloignant pour laisser l'Italienne remettre sa chemise, Chizuru posa ses mains sur ses genoux.

« Je ferais ce que je peux. Merci. » Répondit Gabriel en boutonnant les premiers boutons, le dos tourné.

Même si elles étaient du même genre, l'Italienne semblait farouchement conserver sa pudeur, comme si elle craignait que Chizuru remarque de nouveau son secret. Sa poitrine était toujours bandée, malgré la disparition de son masque et dans la faible lueur de la bougie, ses formes gommées rendaient la différence plus difficile à faire. Les combats et la guerre avaient développé sa musculature et taillé quelques coupures, comme les défauts ciselés par le temps sur une sculpture. Les vêtements couvrants et le masque avaient quant à eux préservés sa pâleur, là où les autres soldats se faisaient remarquer par leur teint hâlé. Mais son visage ne laissait aucun doute.

Gabriel ne correspondait pas à l'idée que Chizuru se faisait d'une belle femme. L'ardeur des batailles avait glacé ses yeux, durci ses traits et fait de son corps une arme. Pourtant elle conservait quelque chose de désespérément féminin. La forme de ses yeux, de ses lèvres, le placement du grain de beauté sous sa bouche et jusqu'à la courbe de ses cils. Tout semblait la trahir.

« D'ici combien de temps pourrais-je me battre ? »

La jeune fille fut tirée de ses pensées par la voix de l'officier. Sa veste d'uniforme en main, cette dernière la regardait par-dessus son épaule, attendant patiemment sa réponse. La protégée du Shinsengumi se raidit, réalisant qu'elle l'avait surement vue en train de l'observer.

« Ah… Je ne sais pas vraiment… Vous vous rétablissez rapidement, mais ça reste difficile à dire… »

« Je vois. » Répondit Gabriel, lui évitant de devoir s'expliquer plus longtemps. « Je demanderais à notre médecin lorsqu'il repassera me voir. »

Hochant la tête, Chizuru laissa son regard errer dans la pièce pour éviter de fixer l'Italienne à nouveau. Dès son entrée, la jeune fille n'avait pu que remarquer le désordre impressionnant. Comme si elle avait voulu faire disparaitre le plancher, Gabriel avait étalé des dizaines de feuilles sur le sol. En quelques heures, lettres, rapports, cartes et croquis s'étaient vus soigneusement répartis aux quatre coins de la salle et seul un petit passage donnait accès à l'endroit où aurait dû se trouver son futon. Comme un radeau sur la marée de papier.

D'abord perdue, l'infirmière distingua peu à peu une organisation dans l'étalement. Rendue vague par les différentes natures des documents, elle commença à se préciser à force d'observation. Zone par zone, les informations se recoupaient, se superposaient et s'imbriquaient les unes dans les autres formant un schéma complexe. La masse de travail accompli s'imposa alors à Chizuru.

« Vous avez beaucoup avancé… » Fit-elle.

« Pas vraiment… Je n'ai fait qu'organiser les informations que nous avons déjà, ce sont vos hommes qui ont fait la majeure partie du travail. Je ne peux rien faire de mieux que me mettre au courant. J'attends les résultats de l'interrogatoire. »

« Vous avez rattrapé une semaine de recherche en si peu de temps… »

« Je ne peux pas m'accorder le luxe de perdre du temps. » Répondit Gabriel.

Chizuru haussa les sourcils avant de baisser la tête

« Je sais que mon avis n'est pas important… Mais vous devriez faire attention à ne pas vous surmener. Vos compagnons s'inquiètent beaucoup à votre sujet. »

L'Italienne haussa un sourcil, intriguée.

« On vous aurait demandé de mes nouvelles ? »

Se redressant, Chizuru hocha brièvement la tête.

« Le Lieutenant Suliva m'a demandé comment vous vous portiez. »

Un instant immobile, son interlocutrice arqua un sourcil avec curiosité. Son visage avait changé, sans qu'elle ne puisse définir clairement son expression.

« Je pensais qu'il était en salle de recherche. » Fit-elle remarquer. « Il s'est défilé juste pour vous poser cette question ? »

Le visage dur du vice-capitaine lui revint en mémoire. Ambrose avait dit avoir le temps. Le regard du vétéran italien avait quant à lui dit le contraire.

« Oh non ! Enfin… Il fait régulièrement la liaison avec la résidence et il m'a croisé à son retour. Nous avons un peu parlé. »

« Je vois… Le Lieutenant Suliva à toujours été très doué pour plier son emploi du temps à sa volonté… »

« Solento-san. »

La voix d'Hijikata arrêta net l'Italienne. Comme si leur discussion n'avait été qu'un rêve, elle retrouva l'expression neutre qu'elle avait eue durant tout l'examen et se tourna vers le shoji.

« Vous pouvez entrer. »

Un souffle d'air froid plus tard, le commandant Oni apparaissait dans l'encadrement de la porte. La pénombre de la nuit le rendait aussi pâle qu'une statue de marbre et seules les lumières des bâtiments voisins parvenaient à lui donner quelques couleurs, sans qu'elles parviennent à paraître naturelles. Ses yeux passèrent rapidement de la jeune femme à Chizuru avant qu'il n'entre dans la chambre.

« Vous avez avancé. » Fit-il remarquer sans accorder un regard au curieux désordre.

« Autant que je l'ai pu. » Répondit l'Italienne.

Hochant légèrement la tête, le samouraï s'agenouilla ensuite face à elle et se tourna brièvement vers Chizuru.

« Va voir s'il n'ont besoin de rien en salle de recherche. » Lui demanda-t-il à mi-voix avant de refaire face à l'Italienne.

S'excusant poliment, la jeune fille se releva, lisant son hakama avant de sortir. Un instant plus tard, la porte était de nouveau fermée. Le vice-commandant sortit alors une feuille de sa manche de kimono et la posa au sol, la faisant glisser du bout des doigts vers Gabriel.

« Il s'appelle Rintaro Kujo. » Commenta-t-il alors que la jeune femme prenait le papier. « Il a avoué avoir fait partie du mouvement visant Garibaldi-dono, mais ce n'était pas un membre important. Il n'était pas sur les lieux lors de l'enlèvement. »

« Il n'a pas avoué que ça... » Fit pensivement remarquer Gabriel.

Les pupilles de la jeune femme allaient rapidement de haut en bas, tandis qu'elle lisant, ses sourcils légèrement froncés par la concentration. Un léger sourire se traça sur les lèvres d'Hijikata. Croisant les bras sur son torse, il se permit un souffle las.

« Évidemment. De nombreux groupes ont une dent contre le Shinsengumi et le Shogun. Il a dénoncé au moins trois complots contre nous. »

Gabriel haussa brièvement les sourcils en réponse, continuant de lire.

« Il a beaucoup perdu connaissance... »

« Il n'était pas entrainé à résister, son rôle était mineur. Il s'occupait juste de livrer des armes à des lieux précis, toujours des endroits perdus en montagne. Des hommes seront envoyés sur place demain pour essayer de trouver quelque chose. »

Claquant de la langue avec agacement, la jeune femme reposa la feuille devant elle et croisa les bras à son tour. Restant silencieuse pour quelques secondes, elle finit par relever la tête pour croiser le regard du samouraï.

« Arashiyama est bien à l'ouest de la ville ? » Demanda-t-elle doucement.

Haussant les sourcils avec surprise, le samouraï hocha ensuite doucement la tête.

« Oui. Vous pensez à quelque chose ? »

Posant ses lèvres sur ses doigts gantés, l'Italienne réfléchit quelques instants avant de répondre.

« Cet homme habite à Kyoto… » Elle s'interrompit un instant, cherchant un détail sur une carte proche. « La plupart de ses livraisons se faisaient au nord de la ville, vers le mont Hiei donc il connaissait les lieux. Et… ses parents sont à Osaka… »

« Ses parents ? »

« La plupart des fugitifs reviennent vers leurs parents ou bien l'endroit où ils ont passé leur enfance. » Expliqua Gabriel en relisant le rapport. « Leurs souvenirs les font s'y sentir plus en sécurité, même si ce sont généralement des endroits difficiles à défendre… Mais nous ne connaissions pas cet homme et il le savait, alors Osaka aurait été l'endroit parfait pour disparaitre. Et s'il avait vraiment pensé si loin, le mont Hiei aurait parfaitement fait l'affaire. Alors… pourquoi Arashiyama ? »

À ses côtés, le vice-capitaine se tendit, comme si l'évidence venait de lui apparaitre. Baissant un instant les yeux, il finit par murmurer, presque pour lui-même.

« Il ne fuyait pas. »

L'attention de l'Italienne se reporta aussitôt sur lui. Il reprit.

« Cet homme a été arrêté par hasard, il savait que nous ne le cherchions pas précisément. Alors il n'avait pas de raison de fuir, mais il en avait une pour rester là-bas… »

S'interrompant brutalement, Hijikata se retourna vers la porte.

« L'enfoiré, il était entrainé après tout ! » Gronda-t-il en bondissant vers la porte.


Il avait réussi. Malgré les blessures, malgré la douleur, malgré la terreur, il avait gagné.

Boitant à demi sur le chemin, forcé de s'appuyer régulièrement aux murs, Rintaro claudiquait le plus discrètement possible vers les portes. Il suffisait ensuite de trouver une planque et d'attendre que la garde se relâche. La nuit avait pris ses droits à présent. Il ne suffisait que d'un instant d'inattention.

Déjà leur silhouette imposante se devinait dans la pénombre, entre les bâtiments. La lueur des bougies leur donnait l'aspect d'immenses lampes dont l'éclat renforçait les ténèbres alentour. Il fallait donc y rester. Avancer doucement. Ne pas faire de bruit. Ne pas se faire prendre. Ne pas retourner dans la salle.

Un frisson parcourut son échine à vif. Des éclats de regard améthyste et de voix graves revinrent bruler sa mémoire. La douleur avait été insupportable. Son entrainement à peine utile. Mainte fois il avait failli céder.

Il secoua la tête.

Il ne fallait pas y penser. Ne pas se déconcentrer. Ne pas perdre l'objectif de vue. Lorsqu'il serait en sureté, il pourrait pleurer. Crier. Hurler. Se rouler en boule dans un coin et gémir comme un enfant effrayé, enterré dans son futon pour échapper aux monstres. Mais pas avant. Surtout pas avant.

« Yare yare… Tu n'apprendras jamais... »

La voix manqua de le faire hurler.

C'était lui. Le responsable. Le coupable. Le monstre qui lui avait arraché sa liberté et poussé en enfer. La lame qui avait tranché sa vie. Et il était juste derrière lui.

Les ténèbres auraient dû être son amie. Couvrir sa fuite et ses traces, au moins jusqu'à demain matin. Lui permettre de disparaitre. De s'évanouir dans la nature. Elles auraient dû être la douce dame qui efface les secrets et les péchés en les dissimulant sous un voile noir. Mais les ténèbres avaient déjà un autre ami. Presque un amant. Et elles l'avaient trahi pour ce cauchemar.

Même si elle ne le touchait pas, Rintaro sentit la pointe du katana dirigé vers sa nuque. Prête à le transpercer d'une simple poussée. Il savait aussi le sourire félin de son propriétaire et son regard nonchalant. Sa foutue nonchalance. Celle qui lui permettait de prendre des vies à tout va et d'en briser autant d'autres sans le moindre problème. Dans la mémoire du fuyard, son premier mort était toujours vif, au point de revenir le fixer certaines nuits. Assis au bout de son futon, il le dévisageait en silence, les yeux écarquillés et le visage froid. Mais cet homme n'avait pas ce problème.

Parce qu'il était nonchalant.

Alors il pouvait même en rire.

« J'ai lu ton interrogatoire. Tu es doué pour te faire passer pour inconscient. » Déclara le samouraï, comme s'il parlait du beau temps. « Mais tu n'es pas très malin. Hijikata-san est parfois stupide aussi, mais il va finir par s'en rendre compte. Il est doué pour savoir lorsque les gens se moquent de lui. »

Un rire sincère échappa au meurtrier après sa tirade, alors qu'il s'amusait de ses propres mots.

« Il faut dire qu'il a de l'expérience ! »

Ce n'était pas possible. C'était forcément un rêve. Il ne s'était pas fait attraper. Il ne s'était pas fait torturer. Il s'était juste endormi dans une posture inconfortable et un mauvais rêve avait amplifié la douleur. C'était un rêve. Il allait se réveiller. Il allait forcément se réveiller.

Des pas se rapprochaient rapidement. Des points de lumière commencèrent à fleurir, çà et là, avant de devenir des lanternes. En un instant, une forêt d'ombre se dressait autour d'eux, les tintements de leurs fourreaux remplaçant le murmure des feuilles. Des mains le saisirent, le firent se retourner et tomber à genoux face à l'homme qui l'avait capturé. Son sourire était en tout point comme celui qu'il lui avait imaginé.

« Bien essayé. » Apprécia froidement une voix qu'il ne connaissait que trop bien.

Un autre homme apparut sur la galerie du bâtiment devant lui et s'avança les bras croisés, les silhouettes reculant sur son passage. Même dans le faible contre-jour des bâtiments, Rintaro le reconnut immédiatement.

« Perdre connaissance pour gagner du temps… C'est une bonne idée. » Poursuivit-il en s'approchant, jusqu'à ne plus être qu'à quelques pas de lui. « Mais ton histoire t'a trahi. Réfléchis mieux à ce que tu racontes la prochaine fois. »

Ses derniers mots n'étaient plus qu'un grognement bas, remplis de mépris. Les blessures du prisonnier le lancèrent toutes en même temps, comme si sa voix seule était un instrument de torture. Il allait mourir cette fois. Mourir de la plus lente et douloureuse des façons. Seconde après seconde, son imagination esquissait une nouvelle manière, pour immédiatement l'effacer au profit d'une autre. Plus lente. Plus douloureuse. De quelques heures, le jeune homme finit par imaginer des jours d'agonie durant lesquels on lui arracherait tout. De ses connaissances à ses entrailles.

« Remmenez-le d'où il vient. » Lâcha Hijikata.

L'homme est relevé de force, poussé dans l'ombre une nouvelle fois. Les silhouettes se retirent, s'inclinant en passant à côté du commandant Oni. Soji retint un rire, rengainant son arme.

« Vous avez fait une sacrée erreur, Hijikata-san… » Déclara-t-il en rejoignant ce dernier. « Je me demande comment vous avez pu ne pas voir qu'il faisait semblant… »

Le samouraï leva un regard agacé sur lui.

« Si tu avais été là durant l'interrogatoire peut-être que tu aurais pu voir mieux que moi. » Rétorqua-t-il sèchement.

« Non merci, je n'aime pas la torture. » Répondit le jeune homme en haussant les épaules. « Infliger la douleur sans avoir l'intention de donner la mort, c'est beaucoup trop tordu pour moi… »

Le commandant ouvrit la bouche pour répondre, mais des bruits de pas l'interrompirent. D'un même mouvement les deux hommes se retournèrent vers la source du son. Sa main posée sur une colonne de bois pour assurer son équilibre, Gabriel venait d'apparaitre sur la galerie d'un bâtiment proche.

« Alors il feignait l'évanouissement… » Dit-elle doucement.

Hijikata hocha la tête.

« Oui, il avait prévu de s'échapper lorsqu'on se désintéresserait de lui. Je l'interrogerais de nouveau demain.» Répondit-il. « Vous pouvez retourner dans votre chambre. »

Fermant brièvement les yeux, la jeune femme s'inclina légèrement.

« Messieurs. »

Tournant les talons, elle se retira doucement, sa démarche rendue prudente par ses blessures. La suivant un instant des yeux, Hijikata finit par se détourner avec un soupir. Presque aussitôt un son sourd se fit entendre. Une épaule contre le mur, Gabriel avait posé sa main sur son visage, sa respiration hachée et difficile.

« Solento-san ! »

En un instant les deux samouraïs l'avaient rejoint. L'Italienne leva légèrement la main, comme pour les éloigner.

« Ce n'est rien… Juste un vertige. » Fit-elle en se redressant, secouant légèrement la tête.

Ignorant sa réponse, Hijikata se tourna vers son compagnon.

« Soji, ramène-la à sa chambre. »


Les bottes claquaient doucement sur le plancher, accompagné par le discret bruit des waraji. Même si son vertige semblait s'être totalement dissipé, la jeune femme continua de marcher doucement, prudemment, tout en longeant le mur, demeurant dans l'ombre. Marchant tranquillement à côté de l'Italienne, Soji se contentait de lui lancer quelques regards pour s'assurer qu'elle marchait toujours droit.

L'homme avait été entraîné.

Le fait résonnait en boucle dans le crâne de la jeune femme : l'homme avait été entraîné.

Il n'y avait qu'une seule signification à cela : quel que soit son rôle réel, il avait eu accès à des informations vitales. Des informations pouvant mener jusqu'à Angélique.

Malgré la semaine qu'elle avait passée dans le coma, l'Italienne avait été confrontée à l'horrible échec des recherches dès son réveil. Il n'avait fallu que quelques heures de rangement pour le réaliser. Les samouraïs du Shinsengumi et ses propres hommes n'avaient rien laissé passer. Leur travail avait été excellent, mais vain. Puis Okita avait trouvé cet homme.

Gabriel lui lança un regard discret.

Le combat à la résidence était encore vif dans son esprit. Lui aussi était entraîné. Sérieusement entraîné. Assez pour repérer l'endroit le plus probable pour une infiltration et l'y coincer et assez pour lui aussi deviner que le prisonnier allait fuir. Hijikata n'avait pas pu le faire appeler, et il n'aurait naturellement pas choisi de passer au milieu de l'un des jardins. Il avait donc forcément choisi de se rendre sur les lieux.

Son instinct était sûr et comme en témoignait la ligne blanche sous l'œil de Gabriel, son talent était suffisant pour lui faire face.

Il était dangereux.

Enfin la porte de sa chambre fut là.

« Je vous remercie de m'avoir accompagné. » Déclara Gabriel en se tourna vers le samouraï. « Je m'en sortirais pour le reste. »

Hochant brièvement la tête, le samouraï lui adressa un sourire amusé.

« Ce n'est rien. » Répondit-il. « Pensez à soigner vos blessures. »

« Je ferais de mon mieux. » Fit la jeune femme un s'inclinant légèrement.

« Oui… Ce serait dommage qu'elles laissent des traces sur votre visage. » Répondit-il en tournant les talons.