Leurs cœurs se serrant comme jamais, elles se précipitèrent à l'infirmerie. L'installant sur la table de soin, elles s'éloignèrent d'un pas, attendant que le Tardis réagisse et agisse. Mais bien que la boîte bleue fasse son possible, il était évident qu'elle ne pouvait pas agir sur le mal qui frappait le Docteur. Elles avaient besoin d'une autre aide. La pauvre amie de toujours du Docteur n'avait aucun pouvoir.
« Que pouvons-nous faire ? » se désespéra Rose.
Jamais elle n'avait eu autant peur de le perdre, pas même à Noël. Une fois, elle avait eu peur de le perdre, dans le musée de van Satten, mais pas physiquement. Mais cette fois-ci, elle était terrifiée, pétrifiée, par cette idée. Un sentiment profond, une peur incontrôlable, la sensation d'être inutile face à l'impensable lui dévorait les entrailles et le cœur.
Jenny semblait garder le contrôle mais était tout aussi effrayée par la perspective que son Docteur disparaisse. Certes, il était toujours là dans son futur. Mais le futur n'est pas immuable, le futur peut changer. Et rien ne disait qu'en cet instant précis, la face de l'histoire de l'univers n'allait pas changer avec la disparition prématurée du Docteur.
Car s'il était une chose qu'elles n'osaient s'avouer, de peur qu'en le mentionnant, cela devienne réalité, c'était que ce mal conduise le Docteur à la mort et l'empêche de se régénérer. Il était inconscient : la régénération demandait un effort de volonté. Que se passerait-il alors ? Cette angoisse s'incrustait en elles, contre toute logique : rien ne laissant penser qu'il ne pourrait pas guérir ! Elles ne savaient même pas de quoi il souffrait, alors pourquoi imaginer la pire des choses ? Peut-être était-ce leur instinct féminin, peut-être était-ce simplement leur peur qui les empêchait de penser clairement, ou alors peut-être était-ce le présage d'un terrible et inévitable évènement.
Jenny avait pourtant la sensation d'avoir l'esprit plus clair que jamais et Rose, malgré sa terreur, sentait qu'elle devait tenir, pour lui.
Admettant à regret que le Tardis ne pouvait rien faire de plus pour le Docteur, elles décidèrent qu'elles devaient agir et au plus vite.
Etendu la table, il avait visiblement du mal à respirer. La fièvre était en train de le consumer. Rose resta avec lui, desserrant sa cravate, lui retirant son manteau et sa veste. Elle s'assit près de lui en lui tenant la main tandis que Jenny rejoignait la salle de commande du Tardis.
Posant ses mains sur la console, elle supplia :
« Il va falloir que tu m'aides… s'il te plait… »
Le Tardis clignota plus fort, plus rapidement. Jenny n'avait jamais piloté le Tardis toute seule. Elle avait les connaissances et un peu de pratique, mais n'avait jamais posé les mains sur elle en sachant qu'elle n'avait personne pour lui donner un coup de main, ne serait-ce que pour la surveiller. Mais sa détermination, liée à son lien puissant avec sa très chère boîte bleue lui permit de la mettre en route avec relativement de facilité.
Appuyer sur un bouton, tirer sur un levier, ne pas réfléchir à l'état du Docteur. Se concentrer sur les commandes. Le son rassurant des moteurs se fit entendre. Elle avait eu peur, l'espace d'un instant, que le vaisseau soit perturbé par l'état du Docteur. Mais il sembla que la connexion de la jeune fille soit suffisamment forte pour compenser ce lien manquant ou alors… cette bonne vieille compagne avait autant envie de voir le Docteur se rétablir que ses passagers !
Bousculée par les bonds et les manœuvres habituelles, seule au sein de cette pièce familière qui ressemblait tant à un chez-soi, Jenny se rendit compte que, pour la toute première fois de sa vie, elle était y était seule. Un frisson lui parcourut le dos.
Elle n'était pas sure de la destination ni de la date de destination pour la simple et bonne raison qu'elle ne savait pas où et quand elle serait capable de prendre de soin de son Docteur. Elle songeait très fort, espérant que le Tardis comprenne et fasse preuve d'un minimum d'initiative : un endroit où IL pourrait guérir. Le Tardis était coopératif, mais n'était pas au mieux de sa forme. Jenny avait débord pensé à New New York, l'hôpital y était de pointe… mais il y avait un petit souci parmi bien d'autres : le dernier des Seigneurs du Temps était un être sans nul autre pareil. Unique. Précieux. Inimitable. Une goutte de son sang pouvait changer toute l'histoire. Comment l'amener dans un hôpital sans mettre en danger le reste de l'univers ? Le dernier des Seigneurs du temps méritait mieux que…
Oh mon Dieu, le dernier des Seigneurs du Temps… Non, non, non ! Et ils risquaient de le perdre… Pitié ! Non ! Refusant de se laisser abattre, Jenny se concentra sur l'endroit où elle pourrait emporter le malade. Mais quand elle repensa à New Earth, son esprit perturbé par les évènements ne put s'empêcher de faire des connexions. Des connexions qui la menèrent à penser à Stella, qu'Il avait rencontrée pour la première fois alors qu'Il revenait de New Earth. Instantanément, le Tardis, elle aussi perturbée par ce qui se passait, rejoignit les pensées de Jenny et se dirigea vers… vers…
Assise sur la chaise longue du jardin, elle attendait patiemment. Elle se doutait où son amie avait passé tout cet après-midi. Et elle se doutait également qu'elle serait de retour à temps pour… Un bruit assourdissant, pire qu'un crash d'avion, résonna dans tout le quartier. Ce n'était pas le son qu'elle attendait. Ce son si particulier, elle le connaissait par cœur et ce n'était pas celui-là, loin de là. Elle se leva d'un bond, prête à tout : une fumée montait depuis l'angle de la maison. Elle s'y précipita. Avant même d'arriver, elle se heurta à une Jenny à l'expression si désespérée qu'il n'était pas question de mots pour comprendre que quelque chose de terrible s'était produit.
« Jenny ? Que se passe-t-il ? Le Docteur ?…»
Elle n'eut pas temps d'en dire davantage. Son amie était tombée dans ses bras, en sanglots, incapable de parler…
Jenny se ressaisit rapidement. Elle n'avait pas le droit de sombrer. Pour Lui. Pour le Docteur. Elle entraîna Stella à l'intérieur de la boite bleue. Au pas de course, elles parcouraient les quelques couloirs qui les séparaient de l'infirmerie. Elles y retrouvèrent Rose, tenant toujours la main du Docteur.
Les mots étaient superflus : la vision du Docteur étendu, fiévreux et pâle, immobile, ayant du mal respirer valaient le plus long des discours. Quant à l'analyse de la situation, les moniteurs de l'infirmerie lui fournissaient un maximum de données ni très conventionnelles, ni rassurantes. Pourtant, Stella s'approchant du premier écran, analysa très précisément cette situation. Elle était simple. Mais aussi terrifiante. Le Docteur était en train de mourir.
Pire encore, il ne présentait aucun signe de régénération. La terrible Docteur Stella Kelly, la plus grande chirurgienne des années 2020, n'était plus, seule l'amie désemparée se retrouvait aux côtés de celui qu'elle avait toujours cru invulnérable.
« Docteur ? » demanda Rose.
Stella était incertaine si la jeune femme s'adressait à elle. Les yeux humides de Rose fixèrent ceux du médecin. Elle y lu la seule chose qu'elle refuserait catégoriquement d'accepter.
« Non…non…»
« Je suis navrée Je veux bien tout essayer, …si au moins je savais ce qui lui est arrivé. »
« Il a été agressé par un homme… qui a tenté de…de l'étrangler après qu'il se soit cogné la tête… »
« Non, non, non… ce n'est pas ça. »s'exclama Jenny, qui était restée muette depuis quelques minutes. « Il a dit qu'Ysher n'y était pour rien… ce sont ses derniers mots, il ne les aurait pas dit alors qu'il était si… Non. Ça n'a rien à voir.»
« Et ce pansement, c'est quoi ? » demanda le docteur Kelly en s'approchant de la couchette.
«Mais ce n'est qu'une égratignure ! » expliqua Rose avec difficulté en s'écartant du lit et étreignant le manteau du Docteur contre elle.
Stella enleva le pansement et ne découvrit effectivement qu'une égratignure, la plaie avait même cessé de saigner. Elle prit son temps pour l'examiner plus avant. Elle ne pouvait vraiment poser de diagnostic. La seule chose qu'elle pouvait affirmer était que ce n'était pas le coup à la tête, et encore moins à l'étranglement qui provoquaient cet état. Elle penchait davantage pour un empoisonnement. Mais quel poison aurait bien pu avoir de l'effet sur un Seigneur du Temps au point de ne lui interdire toute régénération ?
Ce fut en étreignant le manteau que Rose remarqua un objet dur dans la poche. Ce n'était pas le tournevis : c'était plat et la texture rugueuse s'accrochait dans les plis du tissu.
Machinalement, elle sortit l'objet et le tourna entre ses doigts.
«Une coquille d'œuf… » dit simplement Rose comme si toute force vitale l'avait quitté. Elle repensa à l'insistance du petit dragon à donner un morceau de sa coquille au Docteur. Mais ça ne voulait rien dire. Sûrement que…
«C'est une coquille d'œuf ! » répéta Stella avec encore plus d'enthousiasme.
Rose, sans réaction, s'étonna tout de même de l'excitation soudaine du médecin.
Le médecin attrapa le morceau d'œuf, répétant encore une fois « C'est une coquille d'œuf ! » et elle s'apprêta à quitter l'infirmerie en courant, à la surprise non dissimulée de Rose lorsque les moniteurs passèrent tous aux rouges.
« Non, non, non, non, non… je vous l'interdis, Docteur ! » hurla Stella en se précipitant vers lui au milieu d'une explosion de bips et de flashs.
Personne n'avait remarqué à quel point Jenny était silencieuse, et Rose ne fit à nouveau attention à elle qu'au moment où alors que Stella faisait son possible pour sauver le Docteur, elle s'effondra à son tour sur le sol métallique du Tardis.
