Chapitre 11
Château Winterheart
Tony ne se souvenait pas exactement du moment où il s'était assis dans la chaise ou pendant combien de temps il avait étudié la pomme, mais il passa longtemps à attendre dans les ténèbres froides avant que Loki ne revienne. Si longtemps, en fait, que Tony ne se rendit pas compte qu'il était en train de somnoler contre l'appui-tête matelassé jusqu'à ce qu'une ombre ne s'abatte entre lui et la lueur de la pomme.
« -Stark ? »
Des doigts touchèrent son épaule, mais la frontière entre le sommeil et l'éveil était toujours trop épaisse pour intégrer l'appel. Il venait juste de devenir chaud, bordel.
« -Réveille-toi. »
Tony savait que c'était Loki au-dessus de lui, il le savait à l'enrouement de sa voix et au souffle chaud sur sa joue. A l'odeur de la neige tombée et des fourrures. Du cuir et des nuits froides. Cette odeur lui devenait familière. Lorsque du tissu bruissa et qu'une main fraîche se pressa à l'intérieur de son poignet, il se réveilla suffisamment pour que sa mémoire commence à revenir. Natasha et la cellule. Loki était allé la chercher et puis…
« -Hey, soupira Tony, étouffant un bâillement. »
Il reconnut à peine sa propre voix enrouée de sommeil.
« -Quelle heure est-il ? »
Clignant des yeux face à la lueur de la pomme, cela lui prit un moment pour voir Loki à genoux à côté de lui en un inversement de leur position précédente. Il n'avait pas du tout l'air blessé. Comme quoi de bonnes choses arrivaient.
« -Il est tard. »
Les lèvres de Loki tressaillirent, ses doigts se glissant autour du poignet de Tony et serrant prudemment. A l'intérieur de cette poigne fraîche, Tony sentit son pouls palpiter ; une pulsation chaude, montante, qu'il était sûr que Loki pouvait sentir.
« -Je m'attendais à ce que tu te retires dans tes propres quartiers, pas à ce que tu dormes dans les miens.
-Désolé. J'étais juste… »
Tony chercha une explication qui ne sonnait pas stupide ou ne contenait pas le mot 'inquiet'. Il n'en trouva pas.
« -Je suppose que j'étais fatigué de ne rien faire. »
Cela lui valut une grimace inexpliquée, les épaules de Loki se tendant légèrement de nouveau. Les doigts enroulés autour de son poignet se détendirent et se retirèrent.
« -Et dire que je pensais que tu étais adepte à te divertir. »
S'éloignant, Loki se leva et jeta un œil autour de la pièce.
« -As-tu trouvé quelque chose qui a piqué ton intérêt durant mon absence ? »
Il y avait quelque chose qui n'allait pas dans la façon dont il avait posé cette question. Cela sentait le piège et Tony se retrouva à s'asseoir plus droit pour cette raison.
« -Je n'ai pas fouillé tes affaires, si c'est ce qui t'inquiète, dit-il prudemment. L'insulte flagrante mise à part, les meubles brisés et les morceaux de glace en train de fondre sont pas vraiment un mystère pour moi. Je me suis assoupi en attendant que tu reviennes. »
Il hésita.
« -Écoute, est-ce que quelque chose s'est passé avec Natasha ?
-Elle va bien, répondit vivement Loki. »
Les sourcils de Tony se haussèrent.
« -Si tu le dis. »
Il espérait juste que Natasha n'était pas toujours enfermée dans sa cellule là-haut. Cela lui vaudrait au moins quelques os brisés. Semblant réaliser qu'il avait été vindicatif, Loki se radoucit légèrement.
« -Nous avons longuement parlé. Elle a été inhabituellement verbeuse sur le sujet de son emprisonnement. Tu as dit croire qu'il y avait une certaine similarité personnelle entre nous. »
Son regard était voilé.
« -Tu as pu avoir raison. »
Se levant sur ses pieds, Tony jeta un œil dehors vers le balcon. Il était définitivement dans les petites heures du matin. Avaient-ils discuté là-haut durant tout ce temps ? C'était dur de ne serait-ce que les imaginer avoir suffisamment de sujets pour remplir cette période de temps, sans compter la volonté de rester en la compagnie de l'autre si longtemps. Maintenant Loki était revenu à le regarder comme s'il était un intrus en manque de sommeil au lieu de…peu importe ce qu'il était. Ami ne semblait pas correspondre. Mais en le regardant à présent Tony ne sut même pas pourquoi il avait pris la peine d'attendre de toute façon.
« -C'est…génial. Mission accomplie pour moi, je suppose. »
Loki acquiesça avec raideur, ses yeux scannant subtilement la pièce. Cherchant quelque chose qui n'était pas à sa place ? Incroyable.
« -Ok alors, dit brusquement Tony, arrachant son regard. »
La colère offensée était une marque brûlante dans sa poitrine.
« -A plus je suppose. »
Mais pas dans l'aile ouest. Les faux-pas territoriaux n'arriveraient plus, ça c'était sûr. Si seulement il n'avait pas à se sentir comme une pièce de rechange indésirable dans la machine qu'il venait juste de réparer.
Tony arriva à la porte jusqu'à ce qu'une dernière pensée lui vienne.
« -La lumière de la pomme augmente environ de vingt pourcents lorsqu'elle est entre des mains humaines au lieu de sous la cloche, dit-il à Loki par-dessus son épaule. Moyennée par un contact à intervalles de cinq minutes sur quatre-vingt-dix minutes. C'est probablement juste des données inutiles. »
Il ferma la porte derrière lui avec un clic décisif.
Comment était-il possible de faire une bonne action et de se sentir comme de la merde à ce propos ? Lorsque cela résultait à être accusé de furetage, de toute évidence. C'était sa propre faute d'idiot pour s'être endormi là au lieu de juste partir immédiatement. Les divergences d'illumination de la pomme n'avaient pas été si importantes.
Revenant à sa chambre, Tony se frotta le poignet et se demanda pourquoi il avait l'impression que quelque chose venait juste de mal se passer. Peu importe ce que c'était, ils auraient tous à faire avec à la fin.
Après tout, ils n'avaient rien d'autre que le temps.
« -T'as tout ruiné. »
Clint fusilla la cible du regard, tirant flèche après flèche en un barrage rapide comme l'éclair qui infesta la cible centrale avec un chevauchement de métal pointu.
« -Tu les as rendus amis. Tu sais à quel point c'était stupide ?
-Je pensais que ça réparerait les choses.
-T'as besoin de te calmer avec ce truc de réfléchir, répondit Clint avec irritation. Je t'ai dit de pas t'en mêler. Pourquoi personne m'écoute ? Est-ce que je fais des bruits de baleine quand j'ouvre la bouche ? C'est ça que t'entends ? »
Trois flèches de plus marrèrent la cible en une succession rapide.
« -Calme-toi avant de casser quelque chose. »
Assis sur la troisième marche du grand escalier, Tony lui passait des flèches de sa main libre. L'autre tenait un bourbon sec qu'il ne se sentait pas vraiment de boire, mais cela semblait juste être ce genre d'après-midi. Il était foutu, dans le sens enfer dans un panier, pavé de bonnes intentions.
Il s'était avéré que Loki et Natasha étaient vraiment taillés de la même étoffe, ou peu importe ce qu'était le dicton lorsque des amis improbables commençaient à passer tout leur temps ensemble et à avoir généralement le genre d'amitié irritante avec une poignée de main secrète qui provoquait chez Tony des flashbacks de ses quatorze ans solitaires au MIT.
Une semaine après que Loki ait laissé sortir Natasha, il était pratiquement impossible de trouver l'un sans l'autre. Loki faisait des ballades saupoudrées de neige le long des grilles avec Natasha. Ils dînaient même ensemble, si leur apparition devant la fenêtre de Cook avait été de moindre indication. No Tony ni Clint ne leur avait adressé un mot depuis tout ce temps excepté le bonjour occasionnel gênant.
Ils étaient passés de solitaires amers à frères siamois, ne lui laissant aucune place à lui ou à l'archer maniaque en train de libérer ses frustrations dans le mur.
« -Il l'aime bien, grogna Clint, de la sueur commençant à perler sur son front. Il l'a toujours bien aimée. C'pourquoi il l'a tellement mal pris lorsqu'elle a retourné sa veste. On pourrait être allongés dans la neige à la merci des loups qu'ils ne se sortiraient probablement pas la tête du cul de l'autre. Tu t'es fait baiser de ton titre, mec.
-Quel titre ?
-Le préféré du patron, ducon. Maintenant t'es juste comme moi. »
Ouch.
« -Arrête de chouiner. Soyons juste des martyrs bourrés et levons un toast à leur bonheur.
-Rien à foutre de ça. Poussons-les dans les escaliers ensemble. »
Malgré son humeur, Tony se surprit à rire. Clint prenait définitivement l'absence quotidienne de sa rousse grincheuse bien plus mal que lui. Ni Loki ni Natasha n'avaient vraiment été dans le coin pour lui personnellement, et après la dernière fois qu'ils avaient parlé, Tony n'était pas sûr de vouloir parler à Loki sans une sorte d'indication qu'il s'excusait. Il prenait ses désirs pour des réalités. Peut-être que l'absence que ressentait Tony était juste ce qui arrivait lorsqu'il cessait de pourchasser Loki à la recherche de secrets et de réponses. Peut-être que maintenant il avait Natasha pour ça.
Haletant légèrement, Clint s'assit à côté de Tony. Son avant-bras était enveloppé de bandages effilochés, montrant de la peau rougie là où ils s'étaient écartés légèrement à force d'être portés. Se saisissant du bras et ignorant les protestations qui vinrent avec, Tony écarta les bandages et examina la blessure. La peau était chaude et irritée, marrée d'une marque horizontale de ce qui devait être la corde à arc ayant frappé son bras.
« -Merde. Pourquoi t'as rien dit ? »
Clint rit.
« -Parce que c'est une bonne blessure. Vraiment bonne. J'en ai pas eu depuis que Trickshot m'a dit que je pouvais pas avoir un brassard jusqu'à ce que je touche le centre parfait de la cible. »
Finissant d'enlever les bandages, Clint étudia la rougeur à l'intérieur de son avant-bras et haussa les épaules.
« -Je suis de nouveau un archer. Je vais m'habituer à l'arc. Jusque-là, qui en a quelque chose à foutre d'un peu de douleur ?
-Les gens sains d'esprit. Les gens sains d'esprit en ont quelque chose à foutre. »
Se déplaçant et mesurant son avant-bras contre celui de Clint, Tony fit quelques calculs mentaux pour un protège-bras de cuir à lacets qu'il pourrait faire. Les lacets de cuir signifiaient découper un peu de son stock, mais il ne l'utilisait pas pour quoi que ce soit. Ne pas utiliser du métal signifiait également que la taille serait ajustable pour que cela aille au mieux.
Tony fut tiré de ses pensées quand Clint poussa son épaule dans la sienne.
« -R'garde-les, murmura-t-il, son ongle de pouce tapotant la pointe d'une tête de flèche. »
De l'autre côté du grand hall d'entrée, Natasha et Loki époussetaient de la neige sur leurs épaules. Une autre ballade dehors ? Une boule serrée et misérable à l'intérieur de Tony devint presque douloureuse à cette vue. Cela faisait presque sens de la titiller.
« -Eh bien, si ce n'est pas l'espionne qui est entrée à cause du froid, appela Tony, agressivement joyeux. »
A côté de lui, Clint se raidit et se piqua le pouce.
« -Tu m'en veux pas pour la semaine dernière, pas vrai ? Je veux pas me réveiller suspendu par les orteils à cause de ça. »
Natasha détourna son chemin vers eux, remontant une jupe détrempée en bas à force de traîner dans la neige. Alors qu'elle approchait, Tony fut en mesure de voir la même platitude fatiguée dans ses yeux qui l'avait dérangé avant. Pourquoi ne se requinquait-elle pas ? Loki lui avait pardonné au bout de trois ans.
« -Tu me dois une nouvelle bouteille de gin, dit-elle platement. »
Tony eut deux secondes d'agacement avant que ses bras ne s'ouvrent et qu'elle se penche pour l'étreindre, ses ongles s'enfonçant dans son dos.
« -Ow. »
A côté de lui, Clint tendit silencieusement la main et força ses doigts sous ceux de Natasha, détachant ses ongles. Natasha tourna juste sa bouche contre l'oreille de Tony, ses mots murmurés courts et intenses.
« -Tu ferais mieux de te bouger bientôt, Génie, avant que je ne commence à avoir le béguin pour toi.
-Quoi ? demanda Tony, abasourdi.
-Quoi ? demanda Clint, inquiet. »
Pressant un baiser sur la joue de Tony et raclant ses longs ongles en arrière dans les cheveux de Clint, Natasha s'éloigna et les contourna, montant les escaliers en direction de là où elle avait décidé de se tapir ensuite. De l'autre côté du hall, Loki était déjà parti, rien de plus qu'un tournoiement de manteau vert disparaissant dans un couloir.
Tony fixa le seuil sombre un long moment. Clint lâcha juste sa flèche dans un bruit métallique, s'empara du bourbon de Tony et but l'intégralité de la chose d'un trait.
« -Donc toi…et le patron ? siffla-t-il, s'essuyant la bouche du dos de son poignet. C'est comment ?
-Rien, Barton. C'est comme rien parce que Natasha a une idée stupide dans sa tête. »
Tony ramassa la flèche abandonnée et examina la pointe.
« -Il a surpassé sa grande phobie du contact physique, c'est tout. »
Il haussa les épaules en faisant tourner la flèche entre ses doigts.
« -J'suppose qu'il en a fini avec moi. »
Clint fut silencieux un moment, puis posa une main en signe de soutien sur l'épaule de Tony.
« -Écoute… »
Ses mots se mirent en suspension. Un instant plus tard, un soupir de résignation se fit entendre.
« -Si t'as besoin d'une partie de baise pour te réconforter, je suppose que je suis là pour toi mec. Assure-toi juste d'me branler en même temps. »
Tony aboya un rire.
« -T'es un connard de la pire espèce, tu le sais ça ? »
Il se leva en un unique mouvement rouillé et s'épousseta.
« -Retourne à tes putain de flèches. Je vais me balader.
-Uh-huh. Si je vois le patron, je lui tirerai dessus pour que tu puisses jouer les infirm—ow, putain. D'accord, dégage. »
Laissant Clint frotter le côté de sa tête et se féliciter d'être un énorme connard, Tony se dirigea vers les portes de l'entrée principale. Il avait besoin d'une distraction de ce qui venait de se passer et il n'allait certainement pas la chercher dans l'armurerie. D'une certaine manière il avait l'impression que ce n'était plus à lui, clé ou pas clé.
Alors comme tout homme autodestructeur ayant une affaire à régler avec lui-même, Tony sortit dans l'effervescence tranquille de la neige tombante, refermant les portes avec un boom retentissant derrière lui.
Il faisait calme dehors, presque silencieux à part la légère brise effleurant ses oreilles. En se tenant devant l'entrée de pierre géante avec le pont-levis s'étendant jusqu'au portail de fer, il était facile d'absorber la sensation d'immédiate isolation. L'air sentait les feuilles humides et le bois pourri ; une odeur étrangement plaisante, organique, qui remplissait ses poumons d'air glacial.
Il se sentait seul. Tony savait qu'il devrait être à l'intérieur, dans son armurerie en train de transpirer par-dessus une nouvelle création. Il avait même fait des patins à glace pour Natasha avant que tout soit parti en vrille. Il n'était toujours pas sûr de ce qu'il avait fait, peu importe de quelle manière il le tournait dans sa tête et il avait bien trop de fierté putain pour demander à Natasha de quoi ils avaient parlé. Peu importe ce qui s'était passé, cela semblait signifier plus d'échanges de gentilles piques dans l'armurerie. Pas de contacts nonchalants, de chaleur suggérée ou de secrets partagés. Plus rien, si on se basait sur la dernière semaine.
« -Putain, je chouine, dit Tony à la neige. Je suis jaloux, je chouine et je préfère être dehors que dans mon atelier. J'ai vraiment perdu la boule. »
Au-dessus, une silhouette noire familière descendit du ciel et se posa au-dessus des double-portes derrière lui. Remuant la tête, un unique œil doré le regarda avec un intérêt prédateur.
« -*Arrache ton bec de mon cœur, cita Tony au corbeau, émettant un son dédaigneux. »
C'était la seule ligne dont il se souvenait. Il fourra ses mains dans les poches de son pantalon pour les réchauffer et commença à se diriger vers le pont-levis.
« -Juste me chie pas dessus et reste perché sur cette porte. »
Derrière lui, l'oiseau lâcha un cri rauque. Tony l'ignora.
Le portail incurvé s'éleva, immense, alors qu'il approchait, des courbes de fer noir de six mètres de haut. Ouvert, juste comme il l'avait été la première fois qu'il l'avait traversé avec précipitation pour sortir. Le défiant de partir de nouveau. Presque complètement guéri, son mollet cicatrisé palpita au souvenir. Comme si ça allait arriver.
Le croassement du corbeau résonna de nouveau jusqu'à lui. Des ailes s'agitèrent quelque part. De l'autre côté du portail, la lueur féroce d'yeux lupins lui rendit son regard depuis le massif dissimulateur des bois. Les loups étaient revenus. Ou étaient-ils même partis ? Tony s'interrogea alors qu'ils se rapprochaient du portail, leurs regards patients, plats, attendant qu'il fasse quelque chose de stupide.
L'alpha était pile devant lui, à même pas trois mètres. Le même qui avait stoppé son attaque sur Loki parce qu'il s'était approché d'une jambe en train de saigner et lui avait dit non. Ou peut-être que cela avait juste encore été le corbeau. Est-ce que le tuer briserait le sort ? Contrôlait-il les loups ?
« -Viens plus près, Tony se retrouva à dire au loup. »
Il se tenait le dos droit, lui arrivant à la taille, ses yeux ronds presque luisants. Rien, il n'y avait rien dans le regard. Pas d'agression, pas de faim.
Le loup fit trois pas en avant et poussa son museau contre le portail.
Tony déglutit, choqué et effrayé. Ok. Donc il le comprenait. Donnée importante. Très importante. Putain. Tant qu'il était à l'intérieur il n'y avait aucun instinct pour lui faire du mal, était-ce là les règles ? Il leva les yeux sur l'arc le plus haut du portail puis les baissa sur la terre en-dessous. Où était contenu le sort de délimitation ? Est-ce qu'ouvrir le portail donnait la permission aux loups de venir à l'intérieur ?
S'ils pouvaient, que feraient-ils ?
« -Je suis sur le point de faire quelque chose de stupide, dit Tony au loup. Mais j'ai besoin de savoir. »
Tendant la main et attrapant le portail de fer juste au-dessus de la tête du loup, il prit une unique profonde inspiration et ouvrit les deux portes en grand. Ayant le tournis sous la peur et l'adrénaline que l'acte avait envoyées à travers son système, Tony couvrit son ventre et sa gorge en une tentative instinctive de protection.
L'alpha le fixa juste, aussi docile et doux qu'un agneau. Pas d'attaque, pas de hurlement, pas de feulement. Tony savait qu'il courtisait officiellement la mort lorsqu'il ne referma pas le portail avant de revenir dans le château en courant. Peu importe ce qui était en train de se penser, cela changeait la donne.
« -Que—ok, qu'est-ce qui se passe quand t'essaies de venir dans l'enceinte du château ? demanda-t-il, haletant malgré lui. »
De la sueur froide coulait le long de sa colonne vertébrale.
« -Tu peux pas faire de mal à quiconque ne s'est pas échappé. Ta meute sont les vrais gardiens de Winterheart. »
Inclinant la tête, le loup souleva une patte énorme et fit mine d'avancer au-delà du portail.
Le corbeau lâcha un déferlement de son furieux qui renvoya deux loups se disperser dans les arbres, couinant bassement dans leurs gorges alors qu'ils se précipitaient. Mais l'alpha ne s'enfuit pas avec eux. Il y avait quelque chose de moins vide dans ses yeux alors qu'il avançait dans l'enceinte du château.
L'éruption d'or devant Tony qui en résulta était si dense et brillante que cela le fit tomber sur les fesses de surprise, tâchant sa vision et l'aveuglant temporairement. L'air sentait la foudre et la fourrure brûlée.
Un mur, c'était un mur d'or et le loup avait déclenché le sort—
« -Oh merde, croassa Tony, se débarrassant des points dans ses yeux en clignant avant de se pencher en avant sur ses genoux pour se focaliser sur le loup. Oh mon dieu. Pauvre bougre. »
Allongé sur le flanc, sifflant le dernier souffle dans ses poumons, le loup le fixait avec des yeux contenant une lumière qui s'éteignait lentement. Sa patte était complètement partie, le moignon saignant lentement dans la neige. Son flanc arborait une brûlure qui avait traversé la fourrure épaisse de l'alpha jusque profondément dans sa peau. Le motif avait l'air familier ; quelque chose de vieux, réutilisé en bijouterie. Un nœud à trois pointes.
Les yeux du loup le fixaient toujours lorsqu'ils devinrent noirs.
Tony ferma le portail avec des doigts engourdis, son esprit une déferlante de grésillement. Des murs magiques qui laissaient sortir les gens mais seulement pour que les loups les attrapent. Des murs qui ne laissaient pas entrer les loups. Des murs qui tuaient.
Ils étaient vraiment tous piégés ici pour toujours.
Le battement sourd d'ailes signala l'arrivée du corbeau atterrissant au sommet de l'arc du portail. Tony ne leva pas le regard de ses mains serrées, de la salive aigre remontant dans sa bouche alors qu'il essayait de respirer.
« -Jamais plus, croassa le corbeau, avant de s'envoler dans les bois. »
Tony glissa à genoux et vomit dans la neige.
Lorsqu'il put enfin se reprendre, il revint à l'intérieur du château avec un flot de panique épouvantée le prenant à la gorge et l'étouffant. Un réseau visible de magie mortelle, pensait-il de façon erratique, prenant les escaliers et montant dans l'aile ouest. Il manqua presque la dernière marche, toujours plongé dans le souvenir des yeux morts du loup. Trébuchant légèrement, il se rattrapa à temps pour voir Loki rétracter la main avec laquelle il avait été sur le point de le rattraper. Ses sourcils étaient froncés en une confusion agacée.
« -Désolé, dit automatiquement Tony, même pas sûr de pourquoi il s'excusait. »
La puanteur de la fourrure brûlée était toujours dans son nez.
« -Me laisse pas interrompre—peu importe ce que tu faisais. »
Il essaya de contourner Loki et de continuer vers l'armurerie, recherchant maladroitement la clé dans sa poche. S'asseoir et respirer, c'était ce qu'il devait faire. Mais des mains fraîches l'arrêtèrent au niveau de ses épaules, le tournant pour qu'il regarde Loki dans les yeux.
« -Qu'est-ce qu'il se passe avec toi ? demanda-t-il. Que s'est-il passé ? Est-ce que les deux autres—
-Ils vont bien, dit Tony, reculant. Je vais— » pas bien « —juste à l'armurerie. »
Il essaya de nouveau de contourner Loki, mais ce dernier ne l'entendait pas de cette oreille. L'attrapant par les bras de nouveau, Loki ouvrit la bouche mais ce fut Tony qui parla, les mots lui étant arrachés par les racines.
« -Lâche-moi. »
Les mains disparurent si vite qu'il tituba. Loki s'éloigna de lui, ses yeux écarquillés et brûlant de honte. La nausée tordait l'estomac de Tony mais il s'arrêta, s'appuyant contre le mur pour se soutenir.
« -Je peux pas. Je peux pas supporter cet endroit. Les frontières, la neige, les loups, cette pomme—cet endroit est pas normal. Rien ne l'est. »
Il inspira un souffle tremblant, ses yeux brûlants. Devenait définitivement taré, pensa faiblement Tony.
« -Je pense que ça commence juste à me frapper. A pris quelques mois de plus que je le pensais. Ça va aller.
-Tu— »
Le mot était du verre brisé dans la gorge de Loki.
« -Tu pétitionnerais pour la liberté ?
-Non. »
Il était trop loin dans la chose pour que cela le tente encore.
« -Non. J'ai creusé ce trou. J'ai juste…je dois m'enterrer un moment. »
Chassant l'image du loup en clignant des yeux, il se focalisa sur Loki avec quelque chose approchant d'une réelle attention pour la première fois depuis qu'il était revenu à l'intérieur.
« -Est-ce que ça va ? »
Loki avait l'air complètement ravagé. La fatigue s'était rassemblée dans les rides de ses yeux et de sa bouche, et il y avait un affaissement acculé dans ses épaules que Tony n'avait pas remarqué avant. Peut-être parce qu'ils avaient tous deux été occupés à s'ignorer à distance. Est-ce que Natasha et Loki se rendaient mutuellement misérables ?
La pointe d'inquiétude que Tony ressentit fut une distraction suffisante pour sa propre crise magique qu'il se retrouva dans les faits à faire un pas vers lui, mais Loki se détournait déjà de lui. Tony s'arrêta. D'accord alors.
« -Hey, Loki ? appela-t-il derrière lui, se sentant aussi usé que Loki avait l'air de l'être. Repose-toi. Je vais…je vais rester hors de l'armurerie quelques jours. »
Loki hésita devant sa porte un instant, dos à Tony. Le regard qu'il lança par-dessus son épaule était profondément triste. Triste et épuisé au-delà de toute mesure, mais il ne répondit pas, se contentant d'entrer dans sa chambre et de fermer la porte doucement derrière lui.
Se retournant, Tony s'assit en haut des escaliers et fixa la clé dans ses mains. Il la faisait toujours tourner aveuglément lorsque Natasha passa, le repérant du coin de son œil et s'arrêtant net.
« -Hey, murmura-t-elle, alarmée. »
Ses yeux passèrent du couloir derrière lui à lui en une fraction de seconde.
« -Descends de là avant qu'il ne te voie. Tony ? »
Ce qu'elle vit dans son visage lorsqu'il croisa son regard l'envoya se précipiter légèrement dans les escaliers, ses yeux verts féroces.
« -Je vais bien, marmonna-t-il alors qu'elle parcourait son visage de ses mains et ses doigts, vérifiait son pouls et sa température avec une main fine sur son front. Je vais bien.
-Non, tu ne vas pas bien, murmura-t-elle en retour, s'asseyant à côté de lui. Tu pourrais dans les faits être en train de montrer des symptômes de choc léger. Qu'est-ce qui s'est passé ?
-Tu devrais pas être là, tu sais. »
A ce morceau de conseil calme, la bouche de Natasha se pinça.
« -C'est lui qui t'a fait ça ? »
Il y avait des choses pires que des pièges d'huile traversant ses yeux clairs. D'une certaine manière, voir ça étira les lèvres de Tony en un sourire.
« -J'ai été en rogne contre toi toute la semaine, Romanoff. Te ramène pas maintenant avec tes jolies menaces d'horribles dommages corporels. »
Remettant la clé dans sa poche, Tony passa son bras autour de la courbe de sa taille, la pressant contre son flanc. Tenir rigueur était dur.
« -Désolée, mais lui et moi avions beaucoup à discuter. Pas tout était bien. Mais tu sais que j'ai fait de la reconnaissance pour toi aussi, pas vrai ? dit Natasha, posant sa tête sur son épaule. Je ne pouvais pas vraiment le cerner, mais toi ? Tu le regardais comme si les secrets de l'univers étaient piégés sous ses côtes. »
Elle secoua la tête.
« -Non, pas des secrets. Un but. Le tien, peut-être. Après qu'il m'ait laissée sortir la semaine dernière, j'ai eu une chance de découvrir pourquoi.
-C'est dur de perdre les vieilles habitudes avec toi, n'est-ce pas ? dit Tony avec lassitude. Mais ton plan de rassemblement d'infos est tombé à l'eau. Je pense pas qu'il veuille avoir quoi que ce soit à faire avec moi. »
Natasha émit un son dédaigneux tellement fort qu'il se réverbéra à travers son bras.
« -Continue juste de faire ce que t'es en train de faire, Tony.
-Bien sûr. »
Il était déjà en train de dégringoler, autant faire un atterrissage parfait.
« -Tu veux que j'te donne un conseil ? Passe un peu de temps avec Clint avant qu'il décide d'exécuter son offre d'abattre Loki et de coucher avec moi. »
Tony recouvrit la bouche de Natasha alors qu'elle éclatait d'un rire d'un rire grivois et méchant, jetant un œil en haut du couloir. Pas –encore- de mouvement. Il retira sa main avec dégoût lorsque Natasha colla sa langue dans sa paume.
« -Est-ce que tu peux penser à quelque chose qui pourrait l'éloigner de ses maudits arc et carquois ? Je jure qu'il est à deux doigts d'y foutre sa bite. »
Elle fronça les sourcils.
« -Tu peux te masturber avec un arc ? »
Tony mit son visage dans ses mains.
« -Et dire que j'avais besoin d'une thérapie avant que cette conversation prenne place. »
Il réfléchit à sa question d'origine.
« -Si je fais confiance à ton intuition de maîtresse espionne et fais quelque chose, est-ce que je peux compter sur toi pour me protéger si tout part en vrille ?
-Tu peux compter sur moi, dit-elle fermement, ses yeux braqués sur les siens avec plus d'intensité que ce à quoi il s'était attendu. »
Cela le fit se demander si elle signifiait quelque chose de complètement différent.
« -On est une équipe. »
Tony regarda la regarda dans un silence incrédule se lever et s'épousseter, sautillant jusqu'en bas des escaliers. Lui offrant une révérence moqueuse depuis la sûreté du couloir, Natasha s'éloigna en tournoyant jusqu'à être hors de vue, juste un éclair bleu ici puis disparu de nouveau.
Une équipe, pensa-t-il lorsqu'il fut seul. Un archer maniaque, une ancienne assassin évasive, un quincailler et un géant du givre enchaîné. Bien sûr, pourquoi pas ? C'était un mot aussi bon qu'un autre pour leur camaraderie dépareillée. Ou du moins, ça l'avait été.
'Continuer juste à faire ce qu'il faisait' s'était très bien passé pour lui jusqu'à la semaine dernière, décida Tony, se levant. Peut-être que s'ils reparlaient il pourrait dire à Loki ce qu'il avait fait. Ce qu'il avait vu. Mais avant que cela ne puisse arriver, il devait traîner Loki hors de sa grotte sans que Natasha ne l'attire avec ses phéromones d'espionne.
Il avait du travail à faire.
Cela prit deux jours pour que son plan ne forme quelque chose de faisable et de possiblement réussi même. Trois jours à être complètement honnête, mais Tony en avait passé un à avoir le pire sommeil de sa vie entière, Afghanistan inclus. Des nœuds à trois pointes et des yeux dorés dans les ténèbres étaient tout ce qui l'attendait lors des brefs moments de sommeil qu'il parvenait à avoir, désespéré pour que quelque chose efface le loup du coin de son œil. Cela n'avait pas vraiment marché.
Tony se sentait également désespérément coupable pour avoir placé cette expression sur le visage de Loki dans l'escalier. Peut-être qu'il n'avait pas été dans son état normal, peut-être qu'il avait été un peu déséquilibré mais rejeter Loki avait été l'absolue pire chose qu'il aurait pu faire. Il n'y avait aucun moyen de revenir en arrière, non plus. Pas de la moindre façon qui compterait. Avancer peu importe la manière dont il pouvait était la meilleure solution qu'il avait pu trouver. C'était là que son plan intervenait.
Clint se transformait en un dingue de munitions médiévales, travaillant sur son arc par manque d'intérêt pour quelque chose d'autre. Natasha regardait habituellement dans une misère voilée, se cousant quelque chose avec des gestes aveugles pendant que ses yeux suivaient l'exutoire de stress mécanique de son ami. Elle ne l'approchait jamais et Clint ne la remarquait jamais, du moins de ce que pouvait en dire Tony. Les problèmes de Natasha allaient plus profond que leur silence, il le savait. Au lieu de s'améliorer après avoir mis les points sur les i avec Loki, elle semblait dans les faits décliner un peu plus. La machine tombait en morceaux, d'accord.
Loki était de retour dans son aile, d'aussi loin que quiconque pouvait le dire. Tony n'avait pas frappé ni appelé ; trop absorbé dans son travail et la basse tâche d'être un connard sans couilles.
Le plan avait commencé avec les patins à glace. Rassemblant du cuir brun mal bricolé et des lacets fixés sur une lame affûtée et des bouts de pied à crampons, ils faisaient la plus laide paire de patins jamais fabriquée. Inspiré, Tony avait fait une seconde paire d'une taille plus large. Ils feraient l'affaire, mais personne n'allait gagner la moindre compétition de mode en les portant.
Avec sa partie faite et les préparations en place, Tony finit par se tenir à la porte de la chambre de Loki et réfléchit à quoi dire. Quelque chose d'intelligent peut-être, ou quelque chose qui allait au-delà de l'état dans lequel il avait été quelques jours auparavant. Son esprit resta vide.
A la place, il racla juste la porte et attendit. En cas de doute, plonger tête la première.
Quelque chose craqua à l'intérieur. Au bout d'un moment de silence, la porte fut ouverte. Loki le fixa sans expression. Ses yeux avaient le regard épuisé de quelqu'un qui avait abandonné la poursuite du repos. Ses cheveux noirs, tombant habituellement dans son dos en un rideau épais, pendaient, ignorés, dans ses yeux. Les épaules qui avaient toujours été droites sous sa fourrure avaient l'air de supporter une sorte de poids invisible écrasant. Atlas pourrait en prendre de la graine.
« -Qu'est-ce qu'il y a ? demanda Loki d'une voix rauque alors que le silence se prolongeait. »
Tony s'arracha à sa réflexion. Les affaires d'abord.
« -J'ai besoin d'une faveur. Une grosse, je pense. »
Il désigna l'escalier du menton.
« -Marche avec moi ? »
Au bout d'un instant d'hésitation, Loki fronça les sourcils et sortit dans le couloir, ses mains dans son manteau. Son regard appuyé au bout du couloir fut tout l'accord que Tony allait recevoir. Vas-y, disait ce regard. Ne gaspille pas mon temps.
Leur marche ne fut pas longue, mais cela prit quand même les tournants du chemin battu habituel constitué de l'escalier, de la salle de séjour, du hall d'entrée, et de Cook. Tony lui-même n'était pas descendu plus de deux fois. Une fois pour faire le boulot de Clint pour lui, puis une autre pour descendre son équipement. Tout était un risque, vraiment, de parier sur Loki lorsqu'il n'avait même plus son assurance. Evincé avant même de savoir ce qu'il avait fait de mal.
Cela n'avait pas d'importance, se dite fermement Tony. Il avait toutes les réponses dont il avait besoin pour continuer à explorer le château tout seul. C'était ce que le corbeau lui avait appris.
L'expression de Loki vacilla légèrement quand ils approchèrent les portes de bois indéniablement immenses de la salle de bal. Le regard qu'il lança à Tony fut spéculatif mais sommairement ignoré lorsque les portes furent ouvertes, révélant les ténèbres résonnantes à l'intérieur. Une unique torche allumée ne faisait rien pour pénétrer les ombres ici.
« -Allez, dit doucement Tony. J'ai besoin d'ouvrir. »
Alors que Loki entrait prudemment dans les ténèbres, Tony ferma les portes derrière eux, les scellant à l'intérieur.
« -Qu'est-ce que tu fais ? »
La question était dure, si ce n'est prévisible.
Tony l'ignora en faveur de jogger vers le faible contour de lumière dépassant d'un rideau de velours de cinq mètres. Bleu, s'il se souvenait correctement. Bleu royal, une fois que Clint avait difficilement brossé la poussière de chacun d'eux. Actionnés par des cordes et des tringles, les rideaux recouvraient les hautes fenêtres qui parcouraient l'intégralité du mur extérieur incurvé de la salle de bal.
Le soir venait de tomber, mais la pâle lumière bleue qui se déversa à travers les rideaux quand Tony les ouvrit fut suffisante pour illuminer la salle de bal oubliée de Winterheart. Formant une mare sur le marbre blanc brillant, autour de piliers lisses et peignant une dentelle d'ombres à travers tout ce qui était visible, cela faisait certainement un sacré spectacle.
Le plafond était haut et incurvé vers un point central, soutenant un chandelier à trente chandelles tentaculaire suspendu par une épaisse corde tressée. Des torches parsemaient les murs à intervalles réguliers, leurs grosses bougies blanches attendant une flamme. Des lanternes à huile de cuivre et brillantes pendaient de chaque pilier, leurs corps de verre nettoyés de la suie et scintillants. Les piliers encerclaient chacun la piste principale ; douze bras blancs s'élevant à douze mètres vertigineux en l'air.
De l'autre côté de la pièce, Loki regarda autour de lui comme s'il ne l'avait jamais vue avant. Lorsqu'il baissa son regard sur celui de Tony, quelque chose comme de l'ébahissement luisait dans son expression.
« -Barton fait du bon travail, dit Tony en guise d'explication. Laisse-moi l'allumer.
-Je vais aider, répondit Loki, sonnant distrait. »
Il tordait encore le cou pour tout étudier. Tony alluma deux bougies sur la torche solitaire et lui en passa une, s'assurant précautionneusement que leur peau ne s'effleure pas. Il semblait qu'ils étaient retournés au point de départ.
Cela leur prit un moment de tout allumer. L'espace intérieur était vaste et cela voulait dire des bougies et des mèches partout. Ensemble ils allumèrent tout ce qui était en vue, les bras plus longs de Loki s'étirant haut pour les lanternes. Tony le laissa faire de mauvaise grâce et s'assigna aux torches, mais ce fut le chandelier qui finit par être le véritable défi.
« -Je vais descendre la corde, dit Loki. »
Tony fronça les sourcils.
« -Pourquoi je le fais pas au juste ?
-Ce luminaire pèse plus lourd que toi. »
Sans un mot de plus, Loki s'éloigna en direction de l'anneau d'ancrage sur le mur du fond. La corde épaisse du chandelier était nouée de façon compliquée comme—
Jamais plus.
Tony se débarrassa de son frisson en clignant des yeux, confus.
« -Prêt quand tu l'es. »
Une fois descendu, le chandelier fut rapide à allumer. Les bras bleus de Loki se tendaient légèrement sous l'effort en tenant la masse de métal suspendue au-dessus du sol, regardant Tony de l'autre côté avec un regard rouge scintillant. Lorsque Tony eut le gâteau d'anniversaire de l'enfer allumé devant lui, il recula, signalant à Loki de remonter doucement la corde jusqu'à sa position d'origine. Une fois qu'il fut en haut, cela ne lui prit qu'un instant pour rattacher la corde à l'anneau fixe avec des mouvements habiles et absents.
Soufflant sa bougie, Tony marcha à reculons pour admirer la vue.
« -Dur à croire qu'un endroit comme ça était caché là-dedans depuis si longtemps, dit-il, les yeux levés sur la radiance blanche et or jaillissant de chaque coin de la pièce. »
Contre cette brillance chaude, la lumière mourante du soir touchant les fenêtres avait l'air froide et sans charme.
« -Quel genre de château prison a une pièce comme ça ? Je veux dire, ça fait quoi, cent-dix mètres carrés de marbre poli ? »
Tony était tellement fixé sur la mesure du sol qu'il n'entendit pas Loki approcher jusqu'à ce qu'un pas ne résonne pile derrière lui.
« -Cela n'a pas toujours été une prison. Il fut un temps où c'était un bastion : une forteresse où s'enfuir pour ma famille si jamais le pire arrivait. »
Les yeux de Loki tombèrent au sol.
« -Cela n'a jamais été utilisé, mais les pierres ont été enchantées avec tout ce que d'aucun puisse avoir besoin en état de siège. De la nourriture, de l'eau, même une anomalie climatique défensive qui pourrait repousser même le plus fort ennemi en une unique bourrasque de glace. »
Tony commença.
« -Alors—
-Les sorts sont liés à la volonté de mon père, coupa Loki, sa bouche se tordant. Comme le sont la plupart des choses. Il m'y a fait entrer et a demandé à la protection d'ignorer mon sang et le sang de quiconque passant le seuil. »
Remuant ses épaules, il ramena la fourrure plus près autour de lui, comme se rappelant.
« -Donc on est enfermés dans la pièce de sécurité, dit lentement Tony, testant la sonorité. Et la visée automatique nous voit comme des ennemis. »
Pas étonnant que les loups rôdaient autour du portail comme ils le faisaient. Bien sûr ils étaient une meute de golems à quatre pattes, mais l'alpha avait eu suffisamment de présence d'esprit pour répondre à un ordre. Venant de lui.
« -Explique-le comme tu veux. »
Loki ne semblait pas intéressé par le fait d'en parler davantage. Il désigna le chandelier.
« -Si c'était ta faveur alors je m'en vais. »
Tony rembobina ses pensées jusqu'à son plan d'origine, se raidissant. C'était vrai.
« -En fait, c'était juste allumer les lumières pour les invités. »
Il désigna le sol de marbre.
« -J'ai besoin que tu recouvres tout ça de glace. Environ huit centimètres d'épaisseur devraient le faire. »
Loki blêmit. Lentement, il se tourna pour fixer l'énorme étendue de marbre plat. Pour lui, à cet instant, cela devait lui donner l'impression de ne pas avoir de fin.
« -Tu es fou. »
Eh bien, ce n'était pas une réaction inattendue. Pas celle qu'il voulait, cependant.
« -J'ai besoin d'une patinoire, dit Tony en haussant les épaules. »
Lorsque cela ne lui valut qu'un regard noir furieux, il ne put s'empêcher d'avoir un sourire.
« -Allez. Tu veux pas voir de quoi t'es fait ?
-Je ne possède pas ce niveau de pouvoir. »
Loki se rétracta davantage dans la fourrure sur ses épaules.
« -Et certainement pas ce degré de contrôle. Tu demandes trop. »
Son expression se froissa légèrement.
« -Quelle utilité a la glace à l'intérieur ? »
Tony se contenta de désigner les deux paires de patins posées contre le mur à côté des portes.
« -Je me lance dans le divertissement. »
Loki se renfrogna à sa non-réponse.
« -Dieu, j'essaie de faire quelque chose de gentil pour Natasha et Clint. »
Et toi.
« -Gentil. »
Le mot fut prononcé comme s'il avait mauvais goût.
« -Ouais, dit Tony, entendant le craquement serré dans sa propre voix. Gentil. C'est ce concept où les gens agissent pas comme d'énormes trous du cul béants envers les gens qui essaient de les aider. Trouve un dictionnaire et cherche. »
Une vilaine chaleur s'éleva dans sa poitrine, avalant la douleur du réacteur Ark.
« -Mieux encore, demande juste à Natasha. Il semble que vous avez beaucoup à vous dire vous deux dernièrement. »
Son cœur martelant dans sa poitrine, Tony tourna les talons et manqua de se diriger directement vers la porte, tout le plan stupide pouvant aller au diable. Une distance professionnelle pour le bien des deux autres était juste trop au-delà de ses capacités. Que Loki aille se faire foutre avec son favoritisme, ses conneries défaitistes et ses sautes d'humeur à cent-quatre-vingt degrés. Pourquoi même il essayait au juste ? Pourquoi essayait-il de réparer les choses ?
Parce que c'était ce qu'il faisait, pensa Tony, s'arrêtant lentement. Même s'il n'était pas génial avec les gens. Faire tourner les rouages jusqu'à ce que quelque chose s'effondre. Travailler en partant de l'intérieur. Retirer les câbles brûlés. Remplacer des pièces. Les huiler. La vérité était qu'il savait qu'il s'occupait juste de la meilleure manière qu'il connaissait. C'était un peu dommage que cela n'ait abouti à rien.
« -Je me suis éloigné de toi parce que tu présentes un danger très singulier pour moi, Tony Stark, dit Loki derrière lui. »
Il y avait une étrange tension dans sa voix, une qui ne devait rien à la colère.
« -Ce n'est rien de ce que tu as fait. »
La salle de bal se flouta brièvement en de vifs cercles de lumière quand la pression artérielle de Tony augmenta en un temps record. Loki lui servait le discours du 'c'est pas toi, c'est moi'. Présenté dans des mots plus jolis, mais en gros c'était ça. Quelle blague.
Toute la putain de chose était une plaisanterie qu'on lui faisait.
« -J'ai utilisé la plupart du métal, Tony s'entendit-il dire abruptement. »
Il sortit la clé de sa poche et la balança dans la direction de Loki. Il la regarda être rattrapée par réflexes seuls, seulement pour que Loki ne s'immobilise en réalisant ce qu'il tenait.
« -Je suppose que c'est un aussi bon moment pour démissionner. »
Il se détourna. Il n'y avait aucune raison de regarder en arrière.
Tony fit trois pas avant de glisser. Le cœur bondissant dans sa gorge, il se rattrapa juste à temps pour voir le marbre devenir nuageux sous ses pieds. Non, pas nuageux, c'était—
Les fenêtres tremblèrent. La moitié des bougies s'éteignirent sur le mur sud, plongeant le coin dans les ténèbres. Tony fit volte-face, les yeux écarquillés, attendant l'inévitable blizzard qui viendrait l'avaler de nouveau. Mais lorsque les loquets sortirent de leurs verrous et que toutes les fenêtres s'ouvrirent à la volée, ce ne fut pas vers Tony que la neige tournoya.
Les mains de Loki tremblaient quand il tomba à genoux. Les yeux pleins d'épouvante, il gratifia Tony d'un unique regard brûlant et étala ses mains sur la pierre lisse.
Le blizzard amplifia ; un rugissement caverneux élémentaire qui s'abattit, encerclant Loki et s'étendant comme un raz-de-marée se brisant sur la plage. Il chassa le marbre dans le moindre recoin de la pièce, éclaboussant les piliers et les enveloppant de boucles de glace gracieuses. Sur les murs, des stalagmites jaillirent comme des dents et s'incurvaient comme des épines sous la danse frénétique de la moindre flamme suffisamment courageuse pour rester allumée.
Lors d'un unique instant terrifiant, Loki avait canalisé le blizzard et recouvert l'intégralité de la salle de bal de glace.
Tony était bouche bée. Il était si fasciné par la transformation que cela lui prit quelques secondes après que cela se soit calmé pour réaliser que ses pieds étaient cimentés au sol dans huit centimètres parfaits de glace.
« -Aw, mes chaussures. »
Décidant de les dégager plus tard, Tony en sortit les pieds. Les chaussettes sur la glace n'étaient pas si confortables, mais c'était mieux que des pieds chaussés dans la glace.
Haletant si fort qu'il sifflait presque à chaque souffle, Loki se releva et manqua de s'effondrer de nouveau. Il tremblait de partout comme s'il mourrait de froid, mais Tony n'était pas dupe. C'était pire.
« -Loki, souffla-t-il, se précipitant et glissant à moitié sur sa forme voûtée. Meilleure crise de tous les temps, chapeau. Mon dieu, viens là. Viens, j'te tiens. On l'a déjà fait avant. »
Cela prit un moment à Tony pour trouver une main froide comme la glace à l'intérieur du tissu vert, mais il l'eut par-dessus son épaule en un rien de temps, soulevant Loki sur ses pieds en une unique poussée fluide. Le pauvre diable grogna en étant remonté de force, sa tête dodelinant et manquant de frapper Tony avec ses cornes.
Cela prit un peu de remuage et une bonne quantité de glissade sur la glace, mais finalement Loki se reprit et se tint dans la poigne de Tony, respirant comme un plongeur qui venait juste de remonter pour prendre de l'air. Tony étala juste sa main sur la courbe balafrée de sa mâchoire. Son pouce fit office de pendule chaud sur la peau froide, seulement stoppé lorsque la main de Loki recouvrit la sienne. Il y avait de l'angoisse dans ses yeux.
« -Tu es cruel au-delà de toute mesure, Tony Stark. »
Une main tremblante se tendit vers son épaule, des griffes noires recherchant une prise dans le tissu rouge de sa chemise.
« -Cruel. Cupide. »
Il déglutit et détourna les yeux.
« -Tes yeux me rendent cupide. »
Cela ressemblait à un aveu. Tony remonta sa main dans la peau de loup, ses doigts traçant un chemin lent à travers la somptueuse fourrure. Les doigts couvrant les siens tressaillirent. Quelque chose intensifiait la lueur des yeux de Loki et cela ressemblait beaucoup à de la culpabilité.
« -Qu'y a-t-il ? demanda Tony. »
Dans la lumière dorée de la salle de bal glacée, leurs mots voyageaient chaudement dans l'air entre eux. Il savait qu'il se tenait trop près, qu'ils étaient trop près, mais il n'y avait en lui aucune volonté de s'éloigner.
« -Je te garderais. Ici, avec moi. »
Les yeux de Loki se fermèrent.
« -Où tu vieillirais, où tu te fanerais et t'affaiblirais et mourrais. Et je serais toujours là : mon emprisonnement rendu atroce par ta perte. »
Et Tony comprit tout. Absolument tout. L'isolation soudaine, la froideur où avant il y avait eu tout ce que Tony ne savait pas avoir besoin. Les émotions étaient une sacrée chose lorsqu'on avait été seul aussi longtemps que Loki.
« -Je pense pas… »
Tony dut s'éclaircir la gorge avant de continuer.
« -Je pense pas que ça compte comme me garder quand j'ai déjà choisi de rester. »
En se tenant là, avec rien d'autre que les petits centimètres d'air froid les séparant, il aurait été une simple affaire que d'excuser l'instant où le pouce de Tony effleura le coin des lèvres de Loki par un accident. Mais aucun d'eux ne dit un mot, même quand le regard de Loki se posa sur la bouche de Tony avant de s'en détourner de nouveau. Il fut facile de se pencher après ça, et encore plus facile pour Tony de resserrer ses doigts dans la fourrure grise et de l'attirer juste un tout petit peu plus près.
« -Ai pitié de moi, murmura finalement Loki, sa voix se brisant. »
Il implorait contre la bouche de Tony.
« -Demande ta liberté. Je te l'accorderai. »
Nous y voilà. Juste une question, juste une poignée de mots et il serait en mesure de sortir d'ici. Mais Tony savait qu'il avait déjà pris sa décision ; l'avait prise à l'instant où il avait vu une ombre de chagrin solitaire enfouie sous tout ce noble contrôle.
« -Je n'en veux pas, dit-il à Loki, et il l'embrassa. »
Peut-être qu'ils étaient tous deux des causes perdues, pensa Tony alors que les lèvres froides tremblaient sous les siennes et s'entrouvraient sous la chaleur, que des mains glacées s'enroulaient autour de lui et recherchaient la chaleur vitale de sa peau. Peut-être qu'ils le regretteraient tous les deux avant la fin. Mais alors que les chandelles tremblaient dans la nuit d'hiver et que la neige vagabondait autour d'eux, il était facile de prétendre que tout allait bien aller.
Juste pour un temps.
Notes de l'Auteur :
Concernant les aptitudes à l'arc de Clint : Dans cette histoire, Clint n'a pas tenu d'arc depuis plus de quinze ans. Alors bien que son talent pour la précision soit toujours exceptionnel, il aurait été ridicule de s'attendre à ce qu'il soit un expert en tout après seulement une maigre année ou deux d'entraînement. Clint avait environ quinze ans lorsque Winterheart l'a pris. Il n'est pas Œil de Faucon. Pas encore.
C'est la même chose pour l'écharpe que Tony a faite pour la main de Clint –ce n'est pas pour lui donner une prise dont il n'aura pas besoin, c'est pour stabiliser sa main, qui manque beaucoup de sensation à cause des dommages nerveux causés par la glace de Loki. Il manque de pratique et essaie de compenser un handicap partiel qu'il n'avait pas avant. Donc, vraiment, merci de votre intérêt, ceux parmi vous qui savent de quoi ils parlent –s'il vous plaît comprenez que j'ai en effet fait ces choix pour une raison.
Minute Culturelle :
*Arrache ton bec de mon cœur : Passage d'un poème d'Edgar Allan Poe, Le Corbeau, traduit par Charles Baudelaire en français.
