Durant deux jours, Léonard n'avait pas chômé et il avait travaillé sans relâche en compagnie de Filymn et d'Azur, s'attaquant avec entrain aux milliers d'avaries secondaires de l'Utopia.
Un immense sourire découvrant bien trop de dents aux lèvres, il avait expliqué à Rosanna que, suite à une remarque du traqueur - qui s'était plaint de devoir excaver des tonnes de matériaux pour atteindre certains circuits situés dans les zones envahies de terre et de racines du vaisseau - il avait trouvé le moyen de vider rapidement l'Utopia des sédiments qui emplissaient toujours des sections entières du vaisseau, l'alourdissant dangereusement.
Il avait donc passé les quatorze dernières heures à réécrire toute la programmation du téléporteur, afin qu'il téléporte dehors section par section les mètres cubes de terre sans rien emporter d'autre.
Elle avait accepté, à la condition expresse que personne ne se trouve à bord du vaisseau à ce moment-là, afin d'éviter les accidents.
L'ingénieur avait donc redirigé la commande sur une tablette, et ils étaient tous sortis, s'abritant prudemment sous le couvert d'un gigantesque arbre en bordure de la clairière, avant que le wraith n'appuie avec un grondement surexcité sur la commande.
Durant une longue minute, il ne se passa rien. Puis, dans un éclair de lumière, un cube de sédiments d'environ trois mètres de côté se matérialisa à près de quinze mètre du sol à côté de la frégate, s'abattant dans un grand bruit accompagné d'un immense nuage de poussière.
L'ingénieur ne put retenir un rugissement victorieux alors qu'un autre cube, plus massif encore, apparaissait un peu plus loin.
« Est-ce que c'est... » commença Rosanna, avant de pousser un petit cri terrifié alors qu'une pluie d'humus s'abattait sur eux, les noyant sous près de deux mètres de terre.
Markus, dans un réflexe salvateur, avait eu le temps de se jeter sur elle et Azur, et de les abriter des pans de son manteau, leur évitant de mourir asphyxiées sous la masse.
Ils durent tout de même attendre un bon moment que Filymn et Zil'reyn, qui avaient esquivé de peu l'avalanche - tout comme Delleb, qui ne remua pas le petit doigt pour les aider - ne les sortent de là.
« Vous avez eu de la chance, Rosanna Gady, la canopée de l'arbre a ralenti et dispersé la terre » nota Delleb, tout en tentant vainement de dépoussiérer sa robe mordorée, à présent intégralement brune, tout comme elle.
« J'en suis ravie, où est ce maudit ingénieur ? » gronda la jeune femme, mécontente.
« Là-bas.» notifia la reine, désignant le pied d'un arbre voisin, contre lequel était assis le wraith, l'air absolument misérable.
L'artiste se dirigea d'un pas furieux vers l'ingénieur, qui se ratatina.
« Je peux savoir ce que c'était ?! » fulmina-t-elle
« Je suis désolée, Madame, j'ai failli à ma mission. Le point d'arrivée de la téléportation était beaucoup plus instable que je ne l'avais prévu. » murmura-t-il, défait.
Avec un petit grincement exaspéré, elle leva les yeux au ciel.
« Je peux savoir ce que vous fichez vautré sous cet arbre ? » demanda-t-elle, alors qu'un nouveau cube de terre s'écrasait au sol avec un bruit sourd de l'autre côté de la clairière.
Le wraith baissa les yeux sans répondre, livide.
Ce fut Delleb, ravie, qui l'éclaira.
« Cet idiot s'est coincé la jambe dans une racine en essayant d'esquiver sa catastrophe. Le poids de la terre lui a démis la hanche et lui a cassé la cheville.» siffla-t-elle, cruelle.
Rosanna se radoucit immédiatement.
« Ça va aller ? » demanda-t-elle.
« Oui, Madame, pardonnez-moi . »
« On dirait que la nature s'est déjà chargée de vous punir, Léonard. Tâchez d'être plus prudent la prochaine fois.» répondit-elle, magnanime.
« Merci, Madame ! »
« Vous ne le punissez pas ?! » s'étouffa Delleb, qui avait attendu ça avec impatience.
« Non Delleb, je crois qu'il a déjà assez mal, tant à son ego qu'à sa jambe.» répondit la jeune femme, tout en s'époussetant.
« Mais vous auriez pu mourir ! »
« Oui, mais je vais bien, grâce à Markus. Le seul blessé est Léonard. Incident clos. »
La reine siffla toute sa réprobation, mais n'ajouta rien de plus, et ils contemplèrent en silence la pluie de terre pour la demi-heure suivante.
Zil'reyn - ayant continué à creuser avec acharnement - finit par remettre la main sur la tablette, qui avait miraculeusement survécu, et ils purent finalement éteindre le téléporteur avant de rentrer prudemment, laissant le technicien dont la jambe n'était toujours pas complètement guérie méditer sur ses actes sous l'arbre.
Malgré le regrettable incident, le plan de Léonard avait parfaitement marché, et il ne restait plus que des monceaux de racines et quelques gros rochers, dans des pièces auparavant totalement inaccessibles.
« Comme nous n'irons de toute manière nulle part sans Léonard, je suggère que, d'ici-là, nous nous appliquions à remettre en état la salle de contrôle principale et les salles techniques un et quatre, qui étaient inaccessibles jusqu'à présent. » suggéra Rosanna, n'attendant pas de voir la réaction des aliens pour commencer à ramasser les débris dans le but de les évacuer.
Deux heures plus tard et après d'innombrables allers-retours jusqu'au sas le plus proche pour évacuer les déchets, Léonard les rejoignit en claudicant, se traînant douloureusement sur sa jambe à moitié ressoudée.
« Mais c'est pas vrai ! Vous n'êtes pas encore guéri ?! » pesta l'artiste, en le découvrant.
Le wraith verdit de honte.
« Pourquoi ne pas m'avoir dit que vous aviez besoin de manger ? »
« Vous aviez d'autres priorités, Madame. »
Ignorant le feulement outré du wraith, elle lui saisit la mâchoire, l'examinant de près.
« Markus, s'il te plaît, prend Filymn avec toi, et va chercher quelqu'un pour lui. Quant à vous, vous allez vous reposer jusqu'à ce que ce soit complètement guéri ! » ordonna-t-elle.
Le traqueur acquiesça et s'esquiva en silence, alors que l'ingénieur se traînait misérablement en direction du petit coin qu'il s'était aménagé dans la salle de contrôle auxiliaire.
« Quoi ? »demanda-t-elle à Zil'reyn, qui l'observait en silence depuis le début.
« Je suis impressionné, Rosanna Gady. » répondit-il avec un sourire carnassier.
« Par quoi ? » maugréa la femme, grincheuse.
« Votre manière très... humaine de gérer tout cela. »
« Hein ? »
« Depuis que je vous ai rencontrée, excepté avec Delleb, je ne vous ai jamais vu gérer le moindre conflit avec violence ou agressivité. Vous le faites toujours avec une sorte de... bienveillance. Vous prenez soin d'eux, et vous souciez d'eux, alors même que vous savez qu'ils sont infiniment plus solides que des humains. Et pourtant, je le sais, vous êtes parfaitement capable de gérer ça comme nous le ferions. »
« C'est vrai, mais je ne fais que m'adapter à mes interlocuteurs, Zil'reyn. Vous avez été commandant, vous avez ordonné et dirigé, alors je ne pense pas que vous puissiez comprendre ce qu'ils sont vécu, humiliés, raillés et regardés de haut par leurs semblables. »
Le wraith découvrit ses dents en un sourire amusé, avec une sorte de reniflement défiant.
« Toujours est-il, qu'ils sont habitués à être malmenés, violentés et rabaissés, mais la gentillesse, l'estime et la reconnaissance sont des choses nouvelles pour eux. Je ne fais que m'en servir pour les contrôler. »
« Et Delleb ? »
« Pour elle, c'est différent. Elle a toujours eu tout ce qu'elle voulait, quand elle le voulait, sans aucune restriction. Je ne fais que lui rappeler que tout ne coule pas de source et que beaucoup de choses se méritent. »
« Qu'avez-vous fait pour mériter de la défier ? » glissa le wraith, retors.
« J'ai tenu tête à une autre reine, j'ai permis à près de cinquante des miens d'échapper à une mort atroce, et j'ai survécu deux ans avec un traceur implanté. J'ai affronté plus de wraiths que vous ne pourriez même l'imaginer, et j'en ai convaincu d'autres de me suivre. J'ai mérité le droit de gagner son respect, autant que le vôtre. » répondit-elle sans hésiter.
« Mériter le droit de gagner notre respect ? »
« Comme je vous l'ai dit, Commandant, je crois fermement que peu de choses nous sont accordées gratuitement. Je n'attends pas que vous me respectiez sans aucune raison, mais j'exige le droit de pouvoir vous prouver que je mérite ce respect. »
Le wraith eut un grondement amusé.
« Vous nous ressemblez bien plus qu'on ne pourrait s'y attendre, Rosanna Gady. »
« Merci. »
Il faisait déjà nuit depuis longtemps lorsque Markus revint, escortant en compagnie de Filymn deux drones wraiths solidement entravés.
Si Delleb eut une moue profondément dégoûtée, Léonard ne se fit guère prier, ayant depuis longtemps renoncé à toute considération sur le cannibalisme.
« Rosanna Gady, vous rendez-vous compte de ce que vous les forcez à faire ? » siffla la reine à mi-voix.
« Delleb, au risque de vous apprendre quelque chose sur les wraiths, pour les traqueurs, les guerriers de bas rang et les déviants, il n'est pas rare, surtout en ces temps difficiles où la nourriture se fait si rare, qu'un wraith ennemi ne soit rien d'autre qu'une source valable d'énergie. » répliqua l'artiste sans se démonter.
« ça n'en reste pas moins répugnant. Il y a des milliers d'humains là dehors.»
« Je ne peux cautionner les sélections d'innocents, mais je regrette en effet qu'ils n'aient pas trouvé un ou deux condamnés à mort. »
« A vrai dire, on en avait trouvé, sur Vinna, puis on a appris qu'ils venaient d'une planète ayant survécu à une épidémie Hoffan... Alors j'ai préféré me rabattre sur des wraiths, au moins il n'y a aucun risque de contamination.» maugréa Markus.
Un silence pesant s'abattit sur la pièce. Tous, ils n'étaient que trop conscients de cette malédiction pesant sur leur tête. Chaque ponction était une potentielle condamnation à mort. Une mort atroce et inéluctable, à laquelle ils préféraient ne pas penser.
Instinctivement, il s'approcha de son humaine. Grâce à elle, il était à l'abri, ne ponctionnant presque plus que ses semblables depuis bien longtemps, chose qu'il n'aurait même plus à faire grâce à leur nouvel accord avec le village.
Le silence dura, lourd et pesant, tandis qu'elle venait se glisser dans ses bras, ignorant le regard lourd de la reine et de son commandant.
« Markus... Qu'est-ce que ça change ? » demanda finalement Filymn, faisant un geste vague dans leur direction.
Il comprit la question, bien plus complexe, posée par son frère de ruche derrière ces quelques mots.
Il ne trouva pas de mots adéquats pour y répondre.
D'une pensée, son humaine l'encouragea.
Il partagea alors avec eux, tout ce que cela avait changé pour lui. Cette énergie pure, lumineuse et bienfaisante, et la complicité qu'ils partageaient. Cet état de paix qu'il devait atteindre, et le bonheur qu'il ressentait lorsqu'il sentait l'énergie de son humaine couler en lui. Le lâcher-prise que cela demandait, et l'humilité qu'il avait dû adopter face à la nécessité de s'alimenter plus souvent, devenant en quelque sorte dépendant d'elle pour sa survie. Mais aussi le sentiment de puissance exaltée qu'il ressentait a chaque fois qu'elle le laissait ainsi la toucher, remettant sa vie entre ses mains.
Il n'avait rien perdu, si ce n'était un ego surdimensionné et mal placé.
Ils ne répondirent pas, mais il n'attendait pas de réponse. C'était trop différent de tout ce qu'ils avaient connu.
Ce fut bien plus tard, alors qu'il méditait assis en tailleur dans la petite cabine qu'ils s'étaient appropriée, Rosanna dormant, roulée en boule sur la couchette devant lui, qu'il reçut une réponse, sous la forme d'un délicat grattement à l'orée de sa conscience.
Filymn, qui attendait dans la coursive, désirait lui parler, sans que les autres ne soient au courant.
Il sortit donc discrètement, avant de suivre son congénère jusqu'à une petite salle de stockage encore encombrée de racines.
« Qu'est-ce que tu veux, Filymn ? » demanda-t-il, méfiant.
« Je veux comprendre. C'est pour ça que tu as trahi notre reine ? Pour un peu d'énergie ? » demanda-t-il d'un air torturé, adoptant inconsciemment le tutoiement utilisé par son aîné.
Il scruta l'esprit de son frère de ruche. Le traqueur étaient encore très jeune, quatre siècles à peine. Il avait encore plus souffert que lui, sa stature malingre l'empêchant de se défendre là où lui en avait eu les moyens. Pourtant, son âme balançait encore entre son imprégnation à leur mère, aussi vaniteuse et cruelle fût-elle, et ce qu'il entrevoyait par son intermédiaire et qu'il désirait tant.
« Filymn, tu nous as suivi pendant des semaines, et tu es avec nous depuis des jours, tu sais que ce n'est pas ça. » répondit-il.
« Comment as-tu pu trahir notre reine magnifique ? » répéta ce dernier, presque suppliant.
« Silla n'est pas magnifique. Elle est prétentieuse, stupide et vaine. Elle n'a jamais rien fait qui soit digne d'éloges. Elle n'a jamais fait que suivre l'avis général du conseil des reines, et elle préfère s'occuper de ses robes que de ses territoires. Delleb ou Amenisha sont des reines qui méritent notre respect, mais pas Silla. »
« Silla est notre reine ! Nous ne sommes que des mâles insignifiants, on ne peut pas comprendre ses desseins ! »
Il siffla avec dédain. Filymn ne faisait que rabâcher une propagande à laquelle il ne croyait même pas, s'y accrochant comme un naufragé s'accroche à une planche.
« Alors pourquoi nous avoir laissé torturer Dô'mar, et surtout, pourquoi ne pas avoir été tout de suite demander des renforts à la ruche ? Pourquoi nous suis-tu depuis tout ce temps ? »
Son frère baissa la tête, piteux.
« Tu avais l'air si heureux. Je voulais comprendre. »
« Et alors ? »
« Je ne comprends toujours pas. C'est juste une humaine. Comment peux-tu faire... toutes ces choses pour elle ? Comment peux-tu la considérer comme ta reine? »
« Rosanna n'est pas ma reine - pas vraiment - mais ma compagne, mon égale. »
« Tu n'as plus de reine ? » demanda Filymn, presque effrayé.
« Non, j'ai une reine. Généreuse et juste, qui m'a autorisé à quitter son service, tant que je n'œuvre jamais comme les intérêts d'Atlantis. »
Filymn le fixait du haut de sa taille minuscule, levant le nez pour le regarder dans les yeux.
Il ne put s'empêcher de sourire. Il y avait quelque chose de pitoyable dans le traqueur qui l'observait, et qui lui rappelait celui qu'il avait été des années auparavant, prisonnier dans les geôles de la cité Ancienne.
« Filymn, abandonne Silla, elle n'en vaut pas la peine. Ici, tu seras vraiment libre. Rosanna n'ordonne pas, elle demande. Elle ne te forcera jamais à lui obéir. Personne ne te forcera à être ce que tu ne veux pas. Le monde des humains est étrange, mais il a beaucoup à nous offrir. »
« Je suis un traqueur, je le serais toujours ! » maugréa-t-il, se désignant d'un geste vague.
« On est ce qu'on décide d'être. Je suis un traqueur car j'ai décidé de le rester, rien ne te force à faire le même choix que moi. »
« Mais je ne sais rien faire d'autre... »
Il soupira. Il avait oublié. Si lui avait été formé pour devenir guerrier, Filymn n'avait jamais reçu la moindre formation, en dehors des quelques conseils qu'il lui avait offert quand il avait été fait traqueur à cinquante ans à peine, lorsqu'il était devenu évident qu'il ne serait jamais ni plus grand, ni plus fort.
« Tu es encore jeune et tu es assez malin pour avoir survécu jusque-là. Tu peux apprendre si tu le désire. »
« J'aime bien chasser... »
« Alors, reste traqueur. On va bientôt avoir bien assez d'ennemis à chasser comme ça. »
Il observa en silence son frère de ruche, perdu en pleine réflexion.
« Tu n'as jamais regretté ? »
« Jamais ! »
« Accepterais-tu d'être mon Tesshtin ? »
« J'accepte. »
