« Désolé, Joe, un petit contre-temps de dernière minute. (je passe ma main dans mes cheveux encore défaits) Eh ! Ça en fait du monde !
- Black, viens t'asseoir par-là ! » m'invite Eddie, les yeux brillants.
Mes clés tintent au fond de ma poche. Vic me dévore des yeux. Peut-être à cause de mon T-shirt sans manches et moulant, ma courte veste en cuir, mon pantalon un peu trop près du corps, et surtout le fait que la dernière fois qu'il m'a vu les cheveux détachés, l'ambiance était bien plus torride qu'aujourd'hui. Mieux vaut ne pas trop s'approcher. Je décline l'invitation de mon ami, agitant la tête avec un petit sourire, faisant voler mes longs cheveux, le casque sous le bras.
« Tut, tut, tut ! Laisse-moi faire connaissance avec la troupe, avant de m'accaparer comme ça, Eddie ! Je suis déjà bien en retard, on va pas en rajouter...
- Tu me feras cinq boulots de plus en compensation, pour les cinq minutes de retards ! tranche Joe. File poser ton cul là-bas, p'tit con, et on poursuit ! »
Je m'exécute sans protester, me glissant à côté de celui que je devine déjà être le petit malin que je dois surveiller, que je salue d'un bref mouvement de tête. Eddie me boude, Vic m'envoie un clin d'œil charmeur, et Larry se retourne pour me serrer amicalement la main, tout en ajoutant que je dois l'appeler White, maintenant. Joe a recommencé son petit jeu, on dirait. Le gars à sa gauche me fait un grand sourire et me serre la main à son tour, se présentant comme Brown. Pourquoi pas. Joe, sentant que personne ne fait vraiment attention à lui, toussote fortement, puis me donne les noms de codes de tous les gars. C'est donc le gars à côté de moi, Orange, qui me paraît suspect. Okay.
Je m'assois plus confortablement, un coude appuyé sur le dossier de la chaise, jambes croisées, une main près de ma ceinture. J'aime sentir les lames sous mes doigts quand je suis en présence de gangsters inconnus. Y'a plus qu'à commencer. Joe reprend son exposition du plan, sous les regards attentifs de l'ensemble des gars, moi compris.
« Bon ! On commence ! D'abord, un petit récapitulatif : l'objectif est de s'emparer de la cargaison de diamants bruts que recevra ce magasin (il pointe un endroit sur la carte affichée derrière lui) la veille du vol. Le lendemain, elle partira en direction de Chicago, et on ne pourra plus la récupérer pour notre compte. Donc il n'y aura pas de dérogation possible le jour J. »
Pas de protestation. Ils ont l'air tous bien au courant du but de cette opération. Parfait. On va pas perdre trop de temps en blablas. Je me reconcentre sur Joe, qui satisfait de ne pas avoir été interrompu, reprend de plus belle :
« Pour les rôles, Eddie m'a aidé à les mettre en place : Orange, tu surveilles la porte et empêches tout le monde d'entrer ou sortir ; Blue (le vieux) et Blond (Vic), vous contrôlez la foule avec Black ; White et Pink, vous forcez le gérant à vous filer les cailloux ; Brown, tu récupères tout le monde en voiture au signal de Orange, et vous vous taillez le plus vite possible. Dans l'idéal, vous n'aurez besoin que de deux minutes, mais en prévoyance du cas où le gérant ou un vigile veuillent résister, vous pouvez en avoir pour cinq. Passé ce délai, vous vous barrez tous et vous retrouvez au point de rendez-vous, que je vous donnerais dans quelques minutes. »
Il a à peine achevée sa phrase que deux ou trois commencent à discuter, chuchoter ou soupirer. Les ignorant, je prends la parole, plantant mes yeux dans ceux de Joe.
« Joe. On a un problème. On ne pourra pas tous rentrer dans la voiture, ou alors, il faut piquer une camionnette, et c'est nettement moins discret.
- J'y ai réfléchi, gamin ! réplique aussitôt le chauve, les sourcils froncés. La voiture aura cinq places : deux pour White et Pink qui porteront les diamants, et qui sont donc prioritaires, une pour Orange qui est le plus proche, et donc le plus apte à rapidement y monter, et une pour Brown, qui conduit. Reste une place. »
La tension monte d'un cran. Une place. Nous serons encore trois sur le lieu du braquage. Les trois contrôlant la foule. Évidemment. C'est pour nous qu'il sera le plus difficile de s'enfuir, puisqu'il y aura probablement un mouvement de foule dès que nos compatriotes seront partis. Certains se sentiront sûrement l'âme d'un héros à cette instant, une partie de la menace ayant disparue. On risquait des complications. Et les complications font perdre du temps.
Je ne laisse pas Joe faire durer le suspense et déclare d'un ton autoritaire :
« C'est pas un problème. Blond et moi pouvons sortir par la porte à l'arrière de la boutique et nous faire la malle avant que la police rapplique. A nous deux, ça sera pas dur de réquisitionner une voiture auprès d'un passant.
- Dis donc, petit, tu crois que je n'en suis pas plus capable que vous deux ? me reprend Blue.
- C'est pas ce que j'ai dit, M'sieur Blue. Je connais déjà Blond, et comme je risque d'être absent à la plupart des réunions à cause de mes boulots qui tombent en même temps, je ne vais pas pouvoir sympathiser à vous tous comme je le pourrais en d'autres occasions. Or, je ne sais pas pour vous, mais j'ai besoin de savoir exactement sur quelles compétences de mon partenaire je peux m'appuyer, lors d'un casse de cette envergure. Et puis, honnêtement, je doute que vous ayez besoin d'être surveillé, à votre âge. (je jette un regard en direction de Vic) J'peux pas en dire autant de Blond. La fougue de la jeunesse peut faire bien des bêtises...»
Mon explication souffle le vieux, et je crois lire un peu d'estime et de reconnaissance dans ses yeux de renard, avant qu'il grogne un C'est à Joe de décider de ça, de toute façon !.
« Le plan de Black me va parfaitement ! confirme Joe, visiblement soulagé que je sois arrivé à la même conclusion que lui. Ah oui, et puis aussi, je voulais vous informer que dans une mission qui rassemble autant de gars, il nous faut un chef pour vous surveiller en notre absence. A savoir, Black. »
Là, on a le droit à un concert de protestations des quatre inconnus à la bande. Un sourire méprisant sur les lèvres, je me lève de ma chaise, m'étire un bon coup, puis saute souplement sur l'estrade aux côtés d'un Joe sur le bord de la crise de nerfs. Lui tapotant gentiment sur l'épaule, je lui glisse :
« Passe-moi le relais, vieux. T'es trop gentils avec eux. On va voir s'ils protestent encore longtemps quand j'aurais fini...»
Puis, me tournant vers les insurgés, je souris une fois de plus. Et sors mon pistolet. Aussitôt, c'est le silence. Tous ont les yeux fixés sur moi, qui joue tranquillement avec l'arme, sans faire trop attention à eux. Remarquant le retour au calme, je lève un sourcil :
« Alors, c'est fini de caqueter, la basse-cour ? »
Des grognements d'avertissements me répondent, mais pas d'insultes directes. Ça commence bien. Je retire la gâchette dans un claquement sec, et du coin de l'œil, voit tous mes opposants se raidir. Y'en à même un, avec une chemise à fleur, Pink je crois, qui est aussi pâle que si je pointais le canon vers lui. Il était plus causant tout à l'heure, pourtant... Je souris.
« Bon. On dirait que vous êtes un peu plus sages, maintenant. C'est bizarre. Je croyais que je ne valais rien, que j'étais trop jeune, trop peu... expérimenté ? (mes yeux se plissent) Je sais pas si pour certain, avoir tué deux hommes à douze ans fait de moi quelqu'un de précoce, mais sachez que j'ai pas traînassé pour l'acquérir, votre expérience. Et je doute fortement qu'un seul d'entre vous arrive à ne serait-ce que m'érafler, parmi les jeunes, ou me blesser sérieusement pour les deux autres. »
Je sors un petit couteau, toujours aussi naturellement, de la gaine sous mon manteau, et le lance en l'air régulièrement de l'autre main. Sans même regarder. Et je ne le fais pas tomber une fois, la lame ne m'entaille pas non plus. Mes yeux sont tout sauf souriants.
« Vous savez, ce que je déteste par-dessus tout, ce sont les gars suffisants comme vous. J'vous demande pas de me faire confiance : le premier qui tente un coup fourré ou qui abandonne son poste, voire qui s'en prend à quelqu'un sans raison valable, je le descends. Avant même qu'il s'en rende compte. Par contre, vous feriez mieux de faire confiance à Joe. S'il m'a choisi, c'est qu'il a une bonne raison. Si ça vous plaît pas, levez-vous. Par contre, puisque vous connaissez notre plan en détail... »
Je lance brutalement quatre de mes couteaux : l'un vient se ficher juste dans le dossier de la chaise de Orange, juste au-dessus de son épaule droite ; un autre, dans l'assise de Brown, à deux centimètres de sa virilité ; Blue et Pink arborent maintenant une fine balafre sur la joue. Je conclue, un grand sourire aux lèvres :
«... je ne promets pas que vous atteindrez la porte. A vous de choisir. »
Silence. Mais Blue et Orange soutiennent mon regard. C'est bien, ils ont de bons nerfs. Par contre, je sens que Pink et Brown sont à deux doigts d'exploser en un concert de pleurnicheries. Je ferais mieux de ne pas rester là trop longtemps, où ils vont faire dans leur froc. Bon, je vais au moins ranger mon revolver.
Voyant que je n'ai pas l'intention de bouger de l'estrade, Joe me fais un petit hochement de tête et reprend :
« Bon, comme tout le monde à l'air d'accord avec la nomination de Black à la tête de la troupe pour ce job, on va pouvoir poursuivre. Donc, info vitale, interdiction totale de toucher aux vitrines. L'alarme se déclencherait immédiatement, vous le savez parfaitement. Et le truc, c'est de faire ça limite incognito. On a pas besoin que les flics rappliquent pour un petit écart de conduite. Vous l'avez compris, Black à le droit de supprimer n'importe lequel d'entre vous s'il pense que vous pouvez compromettre toute la mission. Alors faites pas les cons. »
Ceci étant dit, je salue les Cabots, envoyant un signe des deux doigts à Eddie avec un petit clin d'œil, saute à bas de l'estrade, récupère avec un grand sourire mes lames et mon casque, puis tourne les talons et franchis la porte du hangar sans un regard en arrière, ma queue de cheval volant allègrement derrière moi. Ma moto démarre avec un magnifique grondement et une minute plus tard, je suis déjà loin de l'atmosphère pesante du hangar.
J'ai encore beaucoup de travail avant ce soir.
...
« Il est cool, tu vas voir ! m'encourage Eddie.
- La dernière fois que tu m'as dit ça d'un mec, j'ai dû le descendre trois semaines plus tard parce qu'il nous avait volé une tonne de chit. Orange m'a l'air vachement rusé. Si j'étais vous, je l'inviterais pas dans un de mes bars pour faire connaissance.
- Mais non, tu te trompes complètement sur lui ! C'est qu'un gamin. Il a pas les couilles pour nous tirer une balle dans le dos. On sait même où il habite, ce serait con de sa part de vouloir nous descendre, non ?
- D'abord, il a pratiquement mon âge, alors le gamin, tu sais où tu te le fourres. Ensuite, j'ai jamais dit que les gars qui acceptent de se faire engager dans un casse comme ça sont tous sains d'esprit...
- Hey, petit, je suis là, tu sais ? me rappelle Larry, un sourire sur le coin des lèvres, la clope au bec. Et toi, tu ne penses pas que ça va être chaud de tous nous gérer ?
- J'en ai trois à gérer en tout, les autres je leur fais confiance, et je te rappelle que tu as déjà dans les pattes au moins un des chieurs présumés, alors fais pas trop le mariole, White.
- Tu m'appelles déjà par mon nom de code, gamin ? Pas en privé, quand même !
- Si. Ça s'appelle le professionnalisme. (je me passe la main dans les cheveux) Et puis, si j'm'y force pas maintenant, j'vais lâcher ton véritable nom dans le feu de l'action. Perso, j'ai pas l'intention de me faire écharper par Joe parce que j'ai pas joué son jeu.
- Pas faux... » confirme Larry en hochant vivement de la tête.
Comme lui et Eddie allument leurs cigarettes, je leur signale d'un mouvement de tête que je vais attendre Orange à l'intérieur. Le rouquin me regarde partir et ne me lâche apparemment pas des yeux avant que je sois rentré dans le bar où nous avons rendez-vous avec le jeune homme. Je sens leur brûlure dans mon dos.
Eddie avait arrêté de fumer à mon arrivée dans la bande. Mais depuis mes dix-sept ans, il a repris, tentant de m'y entraîner dans le même temps. Je ne l'adore pas au point de me tuer à petit feu comme ça. J'ai jamais ne serait-ce qu'essayé. Et je me suis rarement bourré la gueule. Je déteste perdre le contrôle. Or, c'est précisément ce que cherchent certaines personnes en prenant une bouffée de cigarette. Jusqu'à ce que ça soit plus assez fort pour leur faire de l'effet et qu'ils passent à l'étape supérieure. Complètement con.
Comme cette brochette de camionneurs reluquant les serveuses du bars, elles-mêmes packées en des nuées de rires cristallins autours des beaux gosses assis sur les canapés au fond de la boîte. J'ai envie de gerber devant toutes ces tentatives avortées de séductions. Y'a qu'à regarder le mec le plus canon de la bande : vu comme il mate les barmans, il est gay. Je soupire. J'espère qu'il va arrêter, parce que les homos, y'en a pas beaucoup qui les apprécient, dans ce monde. S'il se fait remarquer, ch'uis pas sûr qu'il ne finisse pas battu à mort à l'arrière du bar ce soir.
Il arrive quand, ce Orange ? J'ai pas de temps à perdre !
« Hey, Black. Tu es venu, finalement ! m'aborde platoniquement Joe.
- Comme si j'avais le choix. Tu sais très bien que je ne peux rien vous refuser, à toi et Eddie... » bougonnai-je en le suivant jusqu'à un des sofas.
Il a mis un beau costume, mais le cendrier posé sur la table basse ne laisse présager rien de bon pour mes pauvres poumons. Je passe ce détail sous silence et m'installe sur un tabouret juste à côté. Joe me jette un regard, soupire, puis s'installe dans les canapés bien moelleux.
« Alors ? Y'en a un que tu sens pas, dans les dossiers ?»
Je ne réfléchis qu'un quart de seconde avant de répondre :
« Non. Ils sont tous réglos, dans le bon sens du terme. Aucun ne nous tirera de balle dans le dos, j'en suis aussi sûr que je le peux après avoir lu ces dossiers. 'Devrait pas y avoir de problème s'ils ne remettent pas le plan ou mes commandements en question.
- Tu m'en vois ravi ! » s'exclame le chauve en frappant vigoureusement sur ma cuisse.
Mon sourire vacille un instant, le temps que la brève douleur arrive à mon cerveau, puis se stabilise alors qu'une onde de chaleur se propage dans toute ma jambe. Il ne maîtrise vraiment pas sa force, ce vieux renard...
Puis, à des éclats de rires bien reconnaissables, je relève la tête. Eddie et Larry ont encadrés Orange et l'un lui a passé le bras autour des épaules pour le guider, tandis que l'autre fait des blagues ponctuées par de rapide mouvements de bras. Le jeune homme semble parfaitement dans son rôle, encore plus insolent et détendu que le jour de la réunion. J'ai du mal à croire que c'est un flic.
Il y a quelque chose au fond de moi me pousse à ne pas le dénoncer.
D'abord, parce qu'il se ferait aussitôt descendre, et que j'ai pas l'intention d'avoir sa mort sur la conscience.
Ensuite, parce que s'il n'avait pas de couilles et que je pensais qu'il ferait tout capoter lui-même, il se serait déjà trahi depuis un moment. S'il réussit son coup, il sera certainement promu.
Enfin, parce que c'est un flic. Et contrairement à mes amis qui les voient comme des obstacles, des personnes qu'ils peuvent buter, un peu comme des fantômes dont le sang ne pourrait pas les éclabousser, moi je les estime réellement. Et ce petit jeu, cette rivalité instinctives entre policier et gangsters me fait sourire, tant ceux en face de moi ne me semblent pas plus terrifiant que la pire crapule de la ville.
Sauf que je ne peux le laisser faire. Il en va de l'honneur de toute la bande à Joe.
A leur arrivée, nous nous levons et serrons amicalement la main du nouveau. J'ai les yeux fixés dans les siens dès ce moment-là et ne le lâche plus du regard. Il ne se raidit pas, même si son petit mouvement de sourcil du genre tu veux ma photo ? me fait clairement comprendre qu'il n'aime pas trop ma façon de le dévisager.
On se réinstalle à nos places, les gars sur le sofa, moi sur mon tabouret, Orange dans un siège en face de nous tous. Ça fait un peu mis à part. Normal. On va tous tester sa résistance à notre manière. S'il ne craque pas, on saura qu'on peut lui faire confiance. Sinon, on l'enferme quelque part en attendant que le vol soit terminé et les diamants vendus. Et ça, c'est la solution la plus clean.
Les gars bavardent un peu, de tout, de rien, je vois bien qu'Eddie comme Larry essayent de lui faire parler de ses goûts, et ses histoires de cul, alors que Joe est franchement plus branché boulot. Normal quoi. Puis, il réussit presque miraculeusement à embrayer sur une anecdote qui les intéresse tous. A la manière dont il raconte ça, il a l'air de revivre chaque moment, chaque tension, chaque frayeur. A la fin, tous y vont de leur petit commentaire, la bière ou le cigare à la main. Orange a l'air fier de son coup, il semble encore plus dans son élément. Oui, il est à sa place ici, dans ce bar malfamé où la vermine grouille à chaque coin.
Mais il y a un détail que mes compagnons n'ont pas noté. Il a raconté son histoire bien trop facilement, trop rapidement, et si précisément... Normalement, je veux bien croire que la stupeur ait pu imprimer au fer rouge la scène et les visages de ces trois policiers, ainsi que la race de leur chien. L'odeur de pisse et de sueur qui te prend à la gorge, le cœur qui tambourine comme s'il allait sauter de la poitrine, le bruit de fin du monde du sèche-main, okay. Mais la conversation au mot près des policiers avec toute la pression, le chien à l'affût autant que le petit dealer qu'il était et surtout, que le maître-chien n'ait ni entendu ni senti que son chien tirait sur la laisse pour aboyer furieusement, ça je n'y crois pas une seconde.
Enfin, je lui tire mon chapeau. Il ne s'en est pas trop mal sorti et un observateur moins attentif n'y aurait vu que du feu. On dirait que mon regard ne l'irrite même plus, il s'est habitué à être observer. Il est vraiment très bon. Heureusement qu'il y a des flics comme ça dans cette ville, ou la population ne serait absolument pas en sécurité. Ça faisait longtemps que j'avais pas eu de véritable rival. Je vais me faire un malin plaisir à contre-carrer son plan sans même le pousser à se dévoiler. Aucun mort, aucun blessé. J'peux le faire.
…
« Alors, rassuré ?
- Ouais.
- Ouais ? C'est tout ?
- Vous pouviez pas trouver plus jeune et plus insouciant ?
- Oh, arrête, la mère poule ! Tu t'biles pour rien ! Tout va se passer comme sur des roulettes et on sera bientôt riche comme des rois !
- T'as raison. Y'a aucune chance que ça rate. Plus vite ce job sera terminé, plus vite j'en aurais plein les poches et je pourrais me tirer d'ici pour arrêter de m'en faire pour des plans pareils. » lâchai-je sans réfléchir.
A cette remarque, Eddie pile net, ma ceinture me coupe le souffle et je crois un instant en jetant un regard au rétroviseur que la voiture derrière va nous emboutir. Heureusement, le conducteur nous évite d'un brusque coup de volant et nous dépasse en beuglant comme un charretier. En temps normal, le rouquin lui aurait répondu encore plus vulgairement, mais là, il ne réagit même pas. Du coin de l'œil, je le vois fixer un point invisible sur le capot, la face rouge, et les mains crispées sur le volant. Il a l'air furax.
Lentement, je me laisse glisser contre le dossier du siège, passe mes mains derrière ma tête et dis d'un ton monocorde :
« 'Excuse. J'ai pas fais attention, désolé. Oublie tout. »
Sauf que mes piètres excuses n'ont pas l'effet escompté. Frappant violemment le volant des deux mains, le rouquin hurle, me regardant furieusement de ses yeux devenus bleu marine sous l'effet de la colère :
« Oublier ? Tu t'fous de ma gueule, Black ? Comment je peux oublier ça ? Ça te fait tellement plaisir de t'barrer en abandonnant ceux qui t'ont recueilli et aimé comme leur propre famille ? C'est comme ça que tu nous remercies ?
- Hé, du clame ! J'me suis excusé, y t'faut quoi de plus ?
- Bordel, tu demandes, en plus ? Mais on est quoi pour toi, la fin ? Des amis ? D'la famille ? Des employeurs ? Des enfoirés, p't-être ?
- Eddie, arrête, tu vas trop loin, là... répondais-je en tournant la tête dans la direction opposée.
- Oh non, j'vais pas m'arrêter ! Alors, quoi ? T'as peur de répondre ? Tu te faisais passer pour le bon pote clean, celui sur qui on peut toujours compter, depuis si longtemps que t'as peur de perdre ton p'tit pouvoir avant d'avoir pu de barrer la queue entre les jambes ? Qu'est-ce que t'attends pour avouer, sale pédé ! »
Mon sang n'a fait qu'un tour que je me suis déjà détaché, et lui ai sauté au visage, écrasant mon poing en pleine figure. Ensuite il n'a pas le temps de se reprendre que je me suis assis à califourchon sur lui, l'ai saisi par le col, et plaqué mes lèvres contre les siennes. De surprise, il ne résiste même pas, et je l'entraîne dans un baiser ou, pour une fois, je ne suis pas dominé par mon partenaire, tandis que celui-ci s'accroche à à mes avant-bras pour maintenir le rythme.
Quand je le lâche enfin, il se laisse retomber contre le siège, sans réaction. Je m'essuie vivement la bouche, reste un petit moment sur ses cuisses, puis dès que j'ai repris un peu mon souffle, me laisse couler sur mon propre siège. Le rouge aux joues, je grogne :
« Le coup de poing ça voulait dire que j'ai beau être gay, ch'uis pas un pédophile, alors fais aussi attention à ce que tu dis. Et le baiser, que t'es pas de la merde pour moi, si c'est ce qui t'inquiète. »
Il reste silencieux, et de mon côté, je refuse catégoriquement de rouvrir la bouche ou tourner la tête vers lui, m'attachant pour me donner contenance. Finalement, les minutes s'égrenant, je lâche :
« Bon, on y va ? J'ai faim, là, et si on se grouille pas, y'aura plus rien au self quand on arrivera !
- Black ? m'appelle Eddie d'une voix très douce, derrière laquelle je sens pointer un petit sourire.
- Quoi, encore ?
- Ça veut dire que tu m'aimes, c'est ça ?
- Comme un frère, gros bêta. Mais ouais, je t'aime.
- On quitte pas son grand frère comme ça, hein ?
- On passe lui faire un p'tit coucou de temps à autre, en tout cas.
- Okay, ça me va ! »
Il démarre avec enthousiasme, et je n'ai pas besoin de le regarder pour savoir que ses yeux sont de nouveau azur et brillant d'un immense bonheur.
…
« Eddie, lâche-moi, maintenant ! Tu me gênes !
- Oh, là là ! C'est qu'un p'tit câlin fraternel, te braque pas !
- La ferme ! Je peux même pas avancer normalement ! T'es un vrai gamin !
- Et toi, tellement froid ! » geint le rouquin en s'agrippant encore plus à son compagnon.
Vic, heureux spectateur de la scène, doit se retenir pour ne pas exploser de rire. Comme la moitié de la salle, d'ailleurs. 'Faut dire que c'est pas tout les jours que ces deux-là se collent à ce point. Il s'est passé quelque chose entre eux ? Voilà la question qui tourne dans toute les têtes. Et l'étonnante rougeur apparue sur les joues du brun ne semble pas pouvoir démentir ces accusations.
La dernière fois qu'il l'a collé comme ça, c'était après que Hugues ait faillit le dépuceler... songe Vic en regardant Eddie se faire traîner par Black jusqu'à la table de Larry.
Il s'est encore fait agressé ?
Y'en aurait un qui l'aurait finalement eu ? Avant moi ?
L'homme secoue la tête. A quoi il pense ? Que Black soit encore puceau ou pas ne change rien à ses plans. Il le brisera. Il le soumettra de force, piétinera son arrogance, et le torturera jusqu'à ce qu'il devienne pareil à n'importe quel autre homme : faible et vulnérable devant la douleur. Quand il n'aura plus d'autre porte de sortie que la mort, quand il le suppliera mille fois de l'achever, il le torturera encore. Et dès que le jeune homme de réagira plus à rien, il le tuera. Puis se trouvera une autre victime, plus résistante encore de préférence.
« Eddie, vraiment ! Va te chercher un plateau ! J'vais pas m'envoler !
- Il a raison, Eddie. T'inquiètes, je garde un œil sur lui. Va te chercher à manger ! rit Larry.
- Et pourquoi je ne mangerais pas ce qu'il y a dans ton plateau ?
- Rêve ! Ce que j'ai pris, j'ai bien l'intention de le manger ! Va piquer dans l'assiette de quelqu'un d'autre ! Je ne peux même pas m'asseoir, alors va te chercher ton plateau !
- Où est le problème ? Tu peux t'asseoir sur mes genoux. »
Là, Black devient écarlate, à la stupeur générale. Bredouillant, totalement désarmé devant les propositions ambiguës de son ami, il ne tente plus qu'à échapper à son regard victorieux. Toute seule dans son coin, Mina, l'actuelle compagne d'Eddie, regarde les deux hommes avec un mélange de jalousie et de profonde déception. Sûr qu'Eddie ne va pas tarder à se faire quitter. Et Black, haïr par une personne de plus.
Vic sourit, regardant sa proie se débattre pour faire lâcher prise à Eddie, l'air terriblement gênée. S'il savait ce qu'il projette pour lui, il se collerait résolument au rouquin et refuserait catégoriquement de s'en écarter.
