XI
Riche rivière
Note de l'auteur : Chapitre 11, où Jim se pose trop de questions, où Bones est très secret et où l'on nous rappelle que les ponts peuvent être dangereux. Bonne lecture et merci de vos commentaires!
Nous étions de quart sur la passerelle. La vision de la planète, depuis l'écran principal, me fascinait. Deux énormes continents, un au nord, l'autre au sud. Le reste n'était qu'océan. Les hasards de la physique me laisseraient toujours incrédule. Alors que nos terres semblaient avoir éclaté en mille morceaux, îles et pays, ou qu'il y avait peu d'eau sur Vulcain, les autres mondes évoluaient eux aussi différemment. Sans pour autant empêcher l'émergence de la vie, la construction d'une civilisation intelligente. Chaque peuple avait sa culture et ses religions, et nous reproduisions tous les mêmes schémas. Même des êtres comme les Vulcains, si pragmatiques, avaient des croyances spirituelles, comme le katra. Invariablement, nous retrouvions une certaine familiarité, où que nous allions, des échos de notre propre évolution, les mêmes questions sur le sens de la vie et la mort. Pour ma part, mes deux raisons de vivre se trouvaient là. La Dame de fer qui était devenue mon foyer et l'homme assis à quelques mètres de moi, derrière sa console scientifique. S'il était vrai que nous avions chacun un paradis, le mien ressemblerait sûrement à ça.
L'idée d'avoir gagné cent ans de vie me donnait le vertige. Je n'en avais encore parlé à personne, même pas à Spock, mais cela remettait en question pas mal de choses. Qu'allais-je faire de tout cet excédent ? Avant, je craignais déjà le jour où on m'inviterait poliment à finir ma carrière dans un bureau, en m'offrant le grade d'Amiral. Mais, qu'en était-il aujourd'hui ? Je m'étais toujours dit que mon existence me satisferait du moment que je passais plus de temps sur un vaisseau que n'importe où ailleurs. N'était-ce pas compromis ? Jusqu'à quel âge les Vulcains servaient-ils sur les navires de la fédération ? Aurais-je une dérogation spéciale pour y rester plus longtemps que n'importe quel Terrien ? Encore faudrait-il que cette information devienne publique. Pour l'instant, nous n'étions que trois dans la confidence, peut-être quatre, si Bones en parlait à Nyota, mais ce serait étonnant qu'il brise le secret médical, même pour elle. Que se passerait-il quand les hauts dirigeants de Starfleet l'apprendraient ? Me forceront-ils à revenir sur Terre pour y subir des tests ? Peut-être m'enfermeront-ils, de peur que je devienne comme Khan. Ou pour faire des expériences sur moi. Peut-être…
« Capitaine ? »
La voix de Spock coupa net mes réflexions, et la crise de panique qui en résultait.
« J'allais oublier de vous demander votre avis sur une théorie sur laquelle je travaille, à propos de la Prophétie de l'Existence. Les documents sont dans mon ordinateur personnel, si vous avez quelques minutes à m'accorder. »
Il n'y avait aucune théorie, je le savais pertinemment. Sa prévenance me stupéfiait, à chaque fois. Sa manière d'alléger le fardeau de mon existence, sans en avoir l'air et sans m'écraser, ni me mettre en position de faiblesse devant les autres. J'en avais presque la larme à l'œil en entrant dans son jeu et en acceptant de le suivre dans ses quartiers.
Les portes du turbolift se refermèrent sur nous et immédiatement, il enfonça le bouton d'arrêt. Il prit brusquement mon visage entre ses mains, me fixa droit dans les yeux.
« Sais-tu ce qui a le plus de valeur pour mon peuple ? » Me demanda-t-il, très sérieusement.
« La logique ? » Proposai-je.
« L'engagement. Un Vulcain ne revient jamais sur sa parole. Je me suis lié à toi, pour le restant de mes jours, et sous ma garde, je n'autoriserai jamais personne à t'enlever à moi ou à t'utiliser comme cobaye. Même si pour ça, je dois donner ma vie. Nous allons trouver des solutions, ne dramatise pas la situation. »
« S'ils apprennent comment c'est arrivé, Bones sera radié, au mieux. »
« Alors nous inventerons quelque chose de crédible à leur raconter. »
« Je croyais que les Vulcains ne mentaient jamais. » Le taquinai-je.
« Disons que les circonstances l'exigent. » Répondit-il, un demi-sourire aux lèvres, avant de m'embrasser.
D'une main distraite, je remis l'ascenseur en marche.
…
Notre quart terminé, nous n'avions rien de mieux à faire qu'attendre l'appel de Sherlock. Je décidai d'aller parler à Bones. Son état psychologique me préoccupait. Je préférai y aller seul. Leonard était mon meilleur ami, depuis mon entrée à l'académie, et j'avais l'impression que cela faisait une éternité que nous ne nous étions pas retrouvés un peu seuls. Je me sentis presque honteux, de l'avoir quelque peu délaissé, au profit de ma relation avec Spock. Je savais qu'il ne m'en voulait pas. Après tout, il avait à faire avec Nyota, lui aussi. Mais, je sentais qu'il avait besoin de moi. Du Jim qui dédramatisait tout et qui ne prenait rien au sérieux. Celui que j'avais rarement l'occasion d'être, le Capitaine ne lui laissant plus beaucoup de place pour exister.
Je pénétrai dans l'infirmerie, sur mes deux pieds et sans blessure pour une fois, et trouvais Bones assis derrière son bureau, comme tant de fois par le passé. Le souvenir du jour où je lui avais avoué être obsédé par les oreilles de Spock me frappa et me fit sourire bêtement.
« Qu'est-ce qu'il y a de drôle ? » Demanda-t-il, en me voyant arriver.
« Rien. Je me faisais juste la réflexion que nous n'avions pas eu une vraie conversation depuis une éternité. Nos entrevues me manquent. » Avouai-je.
Pour toute réponse, il sortit une bonne bouteille et deux verres d'un tiroir. C'était le signal pour s'asseoir. Il nous servit généreusement, avant de se laisser aller dans le dossier de son fauteuil.
« Je sais pourquoi tu es là. Je vais bien, Jim. » Commença-t-il.
« Mes fesses que tu vas bien ! Tu n'as pas dit un mot sur ce qui s'est passé là-bas. Je pourrais t'obliger à m'écrire un compte rendu en bonne et due forme, mais je n'ai pas envie d'en arriver là. Je me fiche de savoir si tu t'es confié ou non à Nyota, je ne compte pas l'interroger. Je veux que tu me parles, à moi. Parce que nous sommes amis depuis des années, que tu as toujours été là pour les moments les plus importants, témoin à mon mariage. J'ai grandi sans père, mon frère est mort et ma mère est une étrangère. Ma seule famille se trouve à bord de ce vaisseau, Bones. Et tu es l'une des personnes les plus importantes pour moi. J'ai cru devenir dingue, quand j'ai compris que tu n'étais pas dans ce foutu hôpital. »
Il soupira à la fin de ma tirade, l'épuisement visible sur son visage.
« À la seconde où je suis monté dans cette ambulance, j'ai su que quelque chose n'allait pas. Les portes se sont refermées et l'instant d'après je recevais un coup sur la tête. J'ai repris conscience, ligoté à une chaise, dans une pièce sordide. Ils m'ont laissé seul une éternité. Puis, on m'a bandé les yeux et un homme est entré. Pas besoin d'être un génie pour comprendre que c'était Moriarty. »
Il fit une pause pour boire une gorgée de liquide ambré.
« Ne t'inquiète pas, il ne m'a pas touché. » Précisa-t-il, en voyant mon expression. « Il n'a fait que parler. Il a dit être très curieux de savoir qui nous étions et ce que nous venions faire ici. Qu'il savait que nous venions de loin, sans pour autant préciser ce qu'il entendait par là. J'ai d'abord joué l'innocent, mais j'ai vite compris que ça ne prendrait pas. Il prétendait avoir des preuves, sans indiquer lesquelles exactement. Peut-être bluffait-il. C'est difficile à dire sans avoir vu son visage. Le fait est qu'il n'a pas cru à mes tentatives d'improvisation. J'ai fini par simplement me murer dans le silence. En attendant de comprendre ce qu'il voulait de moi. »
« Et que voulait-il ? » Demandai-je, en voyant qu'il ne continuait pas, le regard perdu dans le fond de son verre.
« Savoir ce que nous étions. C'est exactement ce qu'il a dit. Pas qui. En voyant qu'il n'obtiendrait rien de moi en posant simplement des questions d'un ton menaçant, couplé à la privation sensorielle, il est finalement parti, en laissant le soin à ses hommes de me faire parler. »
« Mon Dieu… »
« C'est là que vous êtes arrivés, Jim. Sinon, crois-moi, vu les énergumènes, je n'en serais pas sorti indemne. » M'assura-t-il, d'une manière qui ne me convint qu'à moitié.
Il ne me disait pas tout, mais je décidai de ne pas insister pour cette fois. Il s'était confié et c'est tout ce qui comptait pour le moment. Je devais retourner sur la passerelle, il se faisait tard et le détective ne devrait pas tarder à nous appeler.
…
La journée touchait à sa fin et nous n'avions aucune nouvelle de Sherlock. Cela devenait franchement inquiétant. L'appeler n'était pas une option, il pouvait être n'importe où, avec n'importe qui. Nous n'avions pas d'autre choix que d'y retourner. J'allais me lever de mon fauteuil quand Uhura intervint.
« Capitaine. On vient d'entrer en communication avec nous. »
« Sur l'intercom. »
« Bien, monsieur. Fréquence ouverte. »
« Est-ce que quelqu'un m'entend ? » Demanda une voix que je reconnus comme étant celle de John.
« Watson ? C'est vous ? Ça fait des heures que nous attendons de vos nouvelles. Tout va bien ? »
« J'ai attendu le plus longtemps possible, mais je ne sais plus quoi faire. »
« Que ce passe-t-il ? Où est Holmes ? » L'interrogeai-je.
« Je ne sais pas. Nous sommes allés à Scotland Yard, comme prévu. Les hommes de Moriarty refusaient de parler, malgré une garde à vue plutôt musclée. Ils ont bien plus peur de leur chef, que de nous. Sherlock était très contrarié. Il a souhaité prendre l'air et nous nous sommes séparés. Ce n'est pas inhabituel, je ne m'en suis pas étonné. Mais, il fera bientôt nuit et je n'ai aucune nouvelle. Puis, je me suis rendu compte qu'il avait laissé cet appareil sur la table, au lieu de le prendre avec lui. Ce qui, le connaissant, n'est pas anodin de sa part. » M'expliqua-t-il.
« Vous êtes chez vous ? »
« Oui. »
« Ne bougez pas. On vous rejoint. Kirk, terminé. » Dis-je, avant de me diriger vers le turbolift. « Ashayam ? »
Nyota tiqua au surnom. J'avais oublié qu'elle parlait vulcain, entre autres langues.
« J'arrive. » Me répondit Spock, sans s'en formaliser, ce qui m'étonna.
J'avais l'impression que nous avions franchi une nouvelle étape depuis la révélation de Bones. C'était ténu, subtil, mais bien là. Notre lien semblait plus fort.
…
Nous nous matérialisâmes de nouveau dans le salon du 221B. Même s'il y était préparé, cette fois, Watson sursauta violemment quand nous apparûmes devant lui. Il paraissait visiblement angoissé. Leur relation naissante avait dû l'ébranler et ne pas savoir où était Holmes, à peine quelques heures après, devait être éprouvant. Si au moins il avait pris le communicateur avec lui, nous aurions pu le localiser rapidement. Mais, il s'était contenté de disparaître sans laisser de trace. En plus de Moriarty et le Gardien, nous devions retrouver Sherlock à présent. Cette mission prendrait-elle un jour fin ? Ou étions-nous condamnés à chercher des fous pour l'éternité ?
Aucun de nous n'était dupe. Nous savions pertinemment qu'il avait sûrement décidé de faire cavalier seul. Ce que John supportait moyennement, apparemment. Voire, pas du tout, en réalité. Il ne tenait pas en place, à vrai dire. Et vu que cela était déjà pénible pour moi, je n'imaginais pas ce que Spock subissait.
« Il ne m'a jamais mis à l'écart de cette façon. Il a dû lui arriver quelque chose ! »
« Calmez-vous ! Il est forcément quelque part. Vous a-t-il dit quoi que ce soit, avant de partir ? Vers où il comptait aller ? » Tentai-je de l'apaiser.
« Il m'a informé d'un rendez-vous, plus tard dans l'après-midi, sur le pont de Reichenbach, à quelques kilomètres d'ici. Et qu'il voulait réfléchir en déambulant dans la ville, en attendant, comme il le fait souv… »
« Que venez-vous de dire ? » Le coupa Spock.
« Il avait un rende… »
« Sur le pont ! » M'écriai-je, en l'agrippant par les épaules.
« Quoi le pont ? Il n'a rien de spécial ! » Répliqua-t-il, sans comprendre.
« Comment avez-vous dit qu'il s'appelait ? » Demanda mon compagnon.
« Reichenbach. Mais en quoi est-ce important, bon sang ? »
« Nous devons partir tout de suite ! Menez-nous là-bas. » Le pressai-je, en ignorant sa question. « Nous vous expliquerons en route. » Ajoutai-je, en le poussant vers la sortie.
Riche rivière : traduction littérale de Reichenbach, en allemand.
