Avant-propos : EDIT 27/04/2016 Ce chapitre était relativement court à la base, ce qui ne gênait pas en soi, malheureusement le chapitre suivant aurait lui été carrément trop court, donc en reprenant mon écriture j'ai tout remis dans un seul et même chapitre consistant. Bonne lecture !
DEMI-TEINTE
Même si j'étais parfaitement consciente d'être revenue dans la réalité, je n'étais pas remise de mon « bad trip » pour autant. Je ressassai un moment ce que je venais de vivre en faisant la corrélation avec le fait que la toxine de l'Epouvantail était connue pour faire ressortir les peurs les plus profondes des gens.
Ce n'était pas une révélation, pas complètement. Je ne m'étais jamais faite d'illusions sur cette évidence : je n'étais jamais arrivée à faire face à mon environnement en Arkansas. Cela m'avait été impossible, tout simplement. J'avais d'abord fui la réalité en m'enfermant sur moi-même et en me murant dans le silence, puis j'avais fini par fuir pour de bon, loin de tout ça. La toxine avait exacerbé ce souvenir et les regrets qui l'accompagnaient. C'était plus intense que la réalité, bien plus terrifiant, mais ça n'avait rien de nouveau, certaines nuits cela m'empêchait encore de dormir.
La seconde partie de mon hallucination avait en revanche plus de quoi me déstabiliser. Bien sûr, des idées comme celles que m'avaient chuchoté cet étrange double fantasmé de moi-même, j'en avais déjà eu, mais de très loin, de façon parcellaire et négligeable. Du fait, d'avoir eu une démonstration aussi inquiétante d'une hypothétique Melinda cédant aux sirènes de l'ivresse du pouvoir et semant le chaos, j'en venais à me demander si quelque chose d'aussi sombre pouvait bien réellement reposer dans un coin de mon esprit. Mais à cause de la toxine, il s'agissait peut-être simplement d'une peur infondée dont je n'avais jamais eu conscience. Je ne pouvais rien tirer de ces visions cauchemardesques et c'était au final plus frustrant qu'autre chose, ce qui me donna d'autant plus envie d'aller aiguiser mes griffes sur le responsable de tout ce bordel. Oui, je n'étais pas traumatisée parce que je venais de traverser ça n'avait rien d'admirable, j'étais douée pour le déni.
Mue par le mélange de colère et de frustration qui m'habitait désormais, je m'assurai d'être parfaitement anonyme : lunettes sur les yeux, cache-nez en place, cheveux entièrement sous le bonnet. Puis je me lançai vers la salle de réception où la bagarre de Batman contre les méchants devait très logiquement avoir lieu. Je courrai littéralement à travers les couloirs, prête à mettre des pains à n'importe quel homme de main que j'allais croiser. Manque de bol pour le concerné, le seul que je croisai avant d'atteindre ma destination fut l'éclopé que j'avais déjà blessé et qui se retrouva devant moi au détour d'un couloir perpendiculaire, appuyé contre le mur, un garrot tant bien que mal appliqué sur sa jambe sanguinolente. Il n'était pas armé mais avait un sac à dos bien rempli à l'épaule. De toute évidence, il ne cherchait qu'à fuir – ce qu'il confirma lorsqu'il secoua la tête en gémissant :
« Allez, j't'en prie, laisse-moi partir. Regarde-moi, j'ai une blessure par balle à la jambe, j'ai foiré ma mission et j'ai même pas été payé…
– Parce que tu vas me dire que ce que tu as dans ce sac, c'est pas une compensation pour ta soirée désastreuse ? intervins-je en essayant de changer ma voix pour la rendre plus grave.
J'avais ma main sur la poche de mon arme et il le remarqua. Il continua d'agiter la tête sans faire un pas, attendant sagement ma décision.
– J'ai pas voulu ça. J'en suis pas arrivé là de gaieté de cœur, j'étais dans l'armée et-
– Je t'interromps tout de suite, je n'en ai rien à foutre de ta vie, j'ai mes propres problèmes OK ? Je te dois rien parce t'as un passif… Maintenant…
J'étais partagée. Ce pauvre type avait déjà bien souffert et l'un dans l'autre il n'avait fait aucun dégât de lui-même. Si je le neutralisais, il se retrouverait avec les autres sbires, embarqué par la police de Gotham. J'étais sans doute un peu marquée aussi par la douleur que j'avais ressentie indirectement, qui me faisait savoir ce qu'il avait traversé. D'un autre côté, il allait peut-être participer à la prochaine tuerie du Joker en tant que son contrat suivant… Il fallait que je trouve quelque chose de punitif mais pas trop…
Après réflexion, je pointai une griffe vers lui et déclarai solennellement :
– Très bien, je te laisse partir, ou en tout cas essayer de partir, si tu ne t'es pas fait rattraper avant de pouvoir prendre la fuite. Mais tu laisses tout ton bazar ici, pas question que tu t'enrichisses. Ce soir, pour toi, c'est le bide le plus total, ça te fera peut-être réfléchir sur la balance entre les avantages et les inconvénients de ton métier. Et si je te revois dans ce genre de circonstances, je te refais le portrait avec le bout de mes doigts et ça tendra vers le Picasso.
Je ne savais pas trop d'où me venait cette inspiration à parler comme ça sans retenue, mais cela ne devait pas être étranger au cocktail d'émotions et d'adrénaline que j'avais subi toute la soirée. Quelque part, c'était comme si je me souciais moins des conséquences, comme si à ce stade, je n'étais plus à ça près. Comme si j'étais plus libre.
L'homme de main, n'ayant pas trop le choix, lâcha son butin en demandant :
– Bordel mais tu bosses avec qui ? J'ai compris que Batman était là… T'es avec lui ? Ou t'es bel et bien avec Catwoman ?
– Ni l'un ni l'autre, je trace ma route. Allez tire-toi.
Tout en avançant, le sbire poursuivit la conversation :
– Alors il faut encore que je me méfie d'un autre énergumène comme eux…
– Je ne suis pas comme eux. Et si tu veux arrêter d'avoir à te méfier, change de job. Oh et bordel, revois ta façon de considérer les femmes, connard.
Les pulsions que j'avais eu face à la femme ivre des toilettes me revinrent à l'esprit et me donnèrent presque envie de lui mettre un coup de pied pour la bonne forme, mais je m'en retins. Le concerné parut un peu décontenancé par une telle déclaration mais acquiesça bêtement. Je l'observai un moment claudiquer, m'apprêtai à reprendre ma route et finit par me retourner vers lui, prise de pitié.
– Eh…
L'homme s'arrêta pour diriger son regard vers moi, tourné de moitié.
– Va dans le quartier de Burnley, Ascension Street, la bâtisse avec un mur peint partiellement en jaune. Y a un toubib dedans qui ne regarde pas trop à la gueule des clients, si tu vois ce que je veux dire. Il te fera ce qu'il faut pour ta jambe, pour pas cher.
L'homme parut perplexe un moment puis dit en plissant les yeux :
– J'ai entendu parler de lui, ouais… Mais je ne m'en serais pas souvenu, je crois… Merci tu… Tu dis peut-être vrai en fait, t'es peut-être pas comme eux… »
Et il repartit sans un autre regard. J'étais satisfaite de l'issue de la conversation, je pouvais donc repartir en paix. Ma course m'amena alors sans autre interruption directement dans la salle de bal où comme je m'en doutais, Batman avait maîtrisé la situation, mais la scène n'en était pas plus belle à voir. Certains invités étaient sur le sol, inconscients, tandis que d'autres se terraient en boule sous des tables ou dans des coins de la pièce, terrifiés malgré les mots et gestes d'apaisement que les convives indemnes leur prodiguaient. Il y avait également une dizaine d'hommes de main en masque d'Halloween assommés ou à terre en train de se tenir diverses parties du corps, la plupart en habit de serveurs. Au milieu de tous ces gens, Batman se tenait droit, un masque à gaz sur la bouche, tenant l'Epouvantail en l'air par le col. Celui-ci ne cessait de pousser des rires nerveux et finit par dire :
« Au moins cette fois, aucune chance que tu retournes mon gaz contre moi, j'ai vidé toutes mes réserves, la chauve-souris ! A toute chose malheur est bon ! Et puis… J'ai pu faire un petit test aussi. Un test concluant.
– De quoi parles-tu ? rugit Batman en ôtant son respirateur et en brandissant son poing. Réponds ! Qu'est-ce que tu as testé ce soir ? Je ne vois aucune différence dans les effets de ton gaz, alors qu'est-ce que c'est ?
– Oooh tu vas pouvoir briser tous les os de mon corps qui seront nécessaire à calmer l'accès de colère que va te procurer cette frustration : je ne compte pas t'en dire un mot. Le jeu en vaut trop la chandelle.
Je m'avançai de quelques pas, réfléchissant à la question, avant de noter les regards sur moi : suspicion, peur, ressentiment, menace, espoir, reconnaissance… Tout un mélange. Personne ne savait qui j'étais et à quoi s'en tenir avec moi mais ma tenue, assurément, leur inspirait deux scénarios : j'étais soit un allié de Batman, soit l'un de ces dangereux criminels déguisés. Dans tous les cas, aucun n'allait s'avancer vers moi. Je finis par arriver devant les deux adversaires et chacun me dévisagea. Je ne parvins pas à décrypter quoique ce soit dans le regard du chevalier noir, comme d'habitude, mais l'Epouvantail semblait un peu décontenancé par ma présence. Je me permis de lui adresser un sourire en coin avant de déclarer :
– Et oui, il en faudra revoir ton dosage pour me mettre KO, face de lin.
Fière de cette petite déclaration de victoire, je croisai les bras et essayai de me rappeler ce que je savais des évènements de la soirée et qui aurait pu constituer le « test » du criminel, motivée par l'envie d'en boucher un coin à Batman et à son manque de confiance qui continuait de me ronger.
Les sbires en eux-mêmes ? Ils ne semblaient pas différents de ce que j'avais croisé jusqu'ici, peut-être juste un peu moins stupides que la moyenne, mais sans plus… Le fait de les infiltrer comme serveurs ? Ce n'était pas la première fois que Batman faisait face à des hommes de main sous couverture, et des employés corrompus auraient aussi bien pu faire l'affaire… Les victimes ? Non, sûrement pas, la haute bourgeoisie était souvent la cible des criminels de grande envergure, pour le symbole – et pour la valeur du butin récupéré sur eux. L'endroit ? Ca n'avait pas de grande importance, ce n'était qu'un lieu de réunion comme tant d'autres… La raison du rassemblement ? Possiblement, mais alors je ne voyais pas le lien avec le Docteur Crane. Il fallait que je me recentre sur l'Epouvantail. Jonathan Crane était un scientifique, si c'était un test, il s'agissait sûrement d'une expérience, donc quelque chose a réagi comme il l'espérait. Mais s'il fanfaronnait comme ça, c'est qu'il savait que Batman ne pouvait pas le savoir a priori… Parce qu'il n'était pas là à ce moment-là ?
Je compris alors quel élément pouvait avoir été différent de d'habitude, lorsque je repensai à la forme qu'avait prise le gaz que Crane m'avait envoyé à la figure. Le nuage n'était pas énorme pour le temps pendant lequel j'avais entendu le diffuseur couiner. En revanche…
– Je sais de quoi il parle, annonçai-je en continuant de forcer un ton grave dans ma voix. Sûre à 100%.
– Alors dis-moi de quoi il s'agit, rétorqua Batman avec mauvaise humeur.
Je faillis répondre immédiatement, fière de ma trouvaille, avant d'être arrêtée par une pulsion de ressentiment. Il m'avait lancé à la figure sa méfiance la plus totale et m'avait embarquée dans cette histoire en me donnant des ordres, comme pour donner une leçon, pour m'apprendre la vie. Il était temps de lui rendre la monnaie de sa pièce. Je n'étais pas dans le droit chemin ? Très bien. Je levai l'index.
– A une condition. Non en fait, deux.
– Tu me fais du chantage ? s'emporta le justicier masqué.
– Non, je te propose un marché. Ça reste moralement discutable, peut-être, mais eh, sois content, ça veut dire que tu m'as bien jugée !
J'insistai bien sur les derniers mots pour qu'il comprenne pourquoi j'agissais ainsi. Cela ne fit que l'énerver davantage.
– Ce n'est pas le moment pour jouer la gamine blessée dans sa sensibilité ou je ne sais quoi, dis-moi à quoi tu penses !
– Ce ne sont que deux petites conditions qui ne te couteront rien. Et ça n'a rien de gamin, au contraire. Je prends tout ça avec le plus grand sérieux et je fais la part des choses : considère le rôle que j'ai eu ce soir. Et je crois savoir que tu fais souvent ce genre d'arrangement avec… tu-sais-qui…
Encore une fois, mentionner Catwoman sembla faire son effet. Le chevalier noir jeta littéralement Crane par terre un peu plus loin puis se posta devant moi. Il faisait une tête de plus que moi et devait être doublement plus large – je fus immédiatement impressionnée par la carrure du justicier et par son aura, mais je cherchai la force de garder mon aplomb en me raccrochant à ce que j'avais accompli. Tout en m'adressant un regard des plus glaçants, il demanda calmement :
– Quelles sont ces deux conditions ? Si je considère qu'elles ne sont pas déraisonnables, j'y accéderai. Parle…
Je lui énonçai rapidement la première et lui annonçai que la seconde nécessiterait qu'on aille faire un tour dans un de ses joujous super rapides. Il médita un instant la proposition, puis s'écarta pour me laisser le champ libre afin que je rejoigne l'Epouvantail. Celui-ci, assis avec un air un peu sonné, finit par me toiser et me demanda avec défi :
– Alors, qu'as-tu vu au cours de ma petite thérapie maison, jeune fille ?
Je le pris au mot et sourit en coin sous mon cache-nez.
– Je vais vous donner, disons… un « aperçu » de la façon dont cela m'a saisi.
Je lui assénai alors un crochet du droit avec toute la puissance et la hargne dont j'étais capable. Je vis du sang s'échapper de sous son masque alors qu'il s'effondrait en gémissant. J'aurais voulu lui faire plus, mais je m'estimais déjà très chanceuse que le chevalier noir n'ait pas remis en question ma première requête. Et puis j'avais sacrément mal aux phalanges.
Je me retournai ensuite vers mon chauffeur.
– Vous faites le ménage et on y va ? »
Quelque part, je n'avais pas cru que ça pouvait marcher. Je voyais Batman me mettre davantage la pression, voire même me bousculer un peu pour que je parle. Et pourtant… Et pourtant je survolais Gotham, profitant d'une magnifique vue sur les lumières qu'elle offrait vu de si haut, dans l'habitacle de l'engin volant qu'utilisait Batman pour se déplacer plus rapidement d'un point à l'autre de sa ville qu'avec sa voiture de sport grand luxe. Le cockpit passager était davantage un simple siège passager, n'ayant en face de moi aucun tableau de bord ou bouton. Tout au plus y avait-il un levier d'éjection et j'étais persuadée qu'il était verrouillé, nécessitant l'aval de Batman. J'étais du reste plutôt serrée mais pas trop à l'étroit. Cela devait avoir la bonne taille pour accueillir l'acolyte du chevalier noir dont on parlait souvent, Robin. De là où je me trouvais, je pouvais voir en revanche toute la technologie de pointe qui s'illuminait face au chevalier noir depuis son cockpit.
Il avait fait venir son véhicule volant tandis que j'allais promptement récupérer toutes mes affaires dans la benne à ordure dans la cour arrière du bâtiment, puis m'avait directement récupérée au niveau même du parking. J'avais voulu monté par moi-même mais dus être aidée par Batman qui avait bien vérifié que j'avais mes gants sur les mains avant de me saisir le bras. J'avais ensuite pris place derrière lui dans l'aéronef, non sans un peu d'excitation. Après la Batmobile, la Batwing ! C'était presque comme monter dans une attraction touristique réputée. Batman s'était contenté de me dire qu'il n'y en aurait pas pour long et le silence s'était installé.
L'engin finit par se mettre en stationnaire au-dessus d'un bâtiment assez élevé que j'avais désigné à mon pilote. Je reconnus l'Iceberg un peu plus loin à ses néons bleutés. J'étais à quelques pas seulement, Batman avait respecté ma demande.
« Tu as de la chance, déclara Batman en rompant le silence, la nuit est sans nuage, la Batwing est donc particulièrement furtive dans le ciel. Personne ne te verra descendre sur le toit en-dessous de nous.
Puis il atterrit sur ledit toit en douceur avant d'ouvrir la verrière, me laissant descendre par moi-même tandis qu'il s'élançait d'un bon hors de son cockpit. Nous nous retrouvâmes alors face à face et il se contenta de me fixer sans un mot. Il attendait que je lui donne la réponse qu'il attendait depuis tout à l'heure. Mais je ne voulais pas aller aussi vite. J'eus un petit rire et je détournai le regard en me frottant la nuque.
– Je ne comptais pas vous croiser ce soir. En fait, j'espérais ne plus jamais vous croiser, laisser ma vie dans son cadre actuel, loin de vous, loin de cet univers de dingues dans lequel vous plongez sans cesse.
– Tu n'es pas ici devant moi, maintenant, par pur hasard, pas plus que lorsque tu étais dans cette salle de bal, habillée avec les vêtements d'une autre, puis avec ton…
– Costume, fis-je en soupirant et en fixant le sol d'un air résigné.
Lorsque je relevai mon regard, je crus discerner le début d'un sourire sur le coin des lèvres du justicier, mais c'était peut-être mon imagination. Il poursuivit :
– Tout ce que tu m'as dit porte à croire que notre rencontre de ce soir est due à tes choix uniquement – à commencer par celui de venir me voir.
Il avait ralenti sur ces derniers mots, ce qui me poussa à le toiser de nouveau. Je relevai mes lunettes sur mon front et baissai mon cache-nez sous mon menton afin de l'observer à découvert, sans déguisement.
– Pourtant, je n'étais pas au WFB par choix ce soir. Donc il y a un peu du destin là-dedans, quoi que vous en disiez… Et j'en veux un peu à ce destin pour m'avoir poussé à… à agir comme je l'ai fait ce soir. A m'en mêler, à venir vous trouver… me foutre dans tout ça…
– Et pourquoi te « foutre dans tout ça », comme tu dis ? J'en déduis que tu avais la possibilité de partir sans rien risquer, je me trompe ?
Je le regardai d'un air peu joyeux et finit par maugréer :
– Oui j'aurais pu. Mais je ne pouvais pas le faire. Je ne pouvais pas m'en aller, pas avec la conscience tranquille, pas sans culpabiliser… Huh. C'est ça que vous vouliez m'entendre dire, hein ? Vous êtes content, là…
Il y eut un temps de pause qui me poussa à faire claquer ma langue, puis mon interlocuteur reprit la parole :
– J'en tire une certaine satisfaction, disons. Je souhaite juste savoir la vérité à ton sujet, que tu sois honnêtes, avec moi comme au sens large. J'ai cru pouvoir te cerner facilement, mais au final… Je le reconnais, tu me surprends.
– Eh bien j'aimerais ne plus vous surprendre, rester loin de vous et de votre manège. Mais… Mais… Au final, dis-je en détournant le regard, j'y suis connectée potentiellement de nombreuses façons. C'est le destin de tout habitant de Gotham ? Etre un jour plus qu'un simple spectateur dans le spectacle permanent de la bataille entre le chevalier noir et les grands criminels mégalomanes ? Dites-le moi, répondez sincèrement à ma question…
– Non, certains savent prendre les bonnes précautions. Ils s'organisent une vie sans risque selon des « routes sûres » ou restent cantonnés à un quotidien tranquille. Mais tu n'es pas de ceux-là.
– Je le voudrais…
– Le voudrais-tu vraiment, Melinda ? répliqua presque aussitôt Batman. Je ne t'ai peut-être pas entièrement cernée, mais je sais que tu n'es pas une idiote alors prend un instant les faits comme ils sont. Ton « activité », avec le patron que tu as, t'ont amenée à affronter Bane. As-tu changé de vie ou même d'employeur pour autant ? Pas du tout. Puis le Joker a menacé ta « profession » toute entière, tu as failli mourir, purement et simplement. Est-ce que tu as changé quoique ce soit à ta vie ? Non. Même job, même employeur je suppose, même ville, avec seulement un peu plus de prudence sans doute. Tu rencontres de toute évidence Catwoman – elle seule aurait pu te fournir les gants que tu as sur toi ce soir, et tu acceptes visiblement son cadeau. Tu as donc accepté de la fréquenter, amicalement ou professionnellement. Quant à cette soirée… On en a fait le tour. Tout ce que je sais de toi, la corrélation que je peux faire entre ton vécu et les choix qui en découlent… Je ne peux que penser que tu te voiles la face et qu'au final, il y a là une volonté d'être dedans.
– J'ai l'air franchement excitée par la soirée que je viens de passer ?! rétorquai-je en serrant des poings tremblants.
Qui était-il pour émettre ce genre de jugements comme ça à la volée comme s'il avait trouvé la solution d'une simple équation ? Il recommençait, comme lorsque j'étais venue le trouver dans la salle de bal. Ses propos me mettaient en ébullition.
– Je ne dis pas que tu es heureuse d'y être mêlée. Mais c'est ma conviction que tu souhaites en faire partie, ne serait-ce qu'en subissant. Si tu voulais vraiment te tenir loin de tout ça, tu aurais pris des mesures. Or la seule différence avec notre dernière rencontre, c'est que désormais tu as un costume…
– Fermez-la ! Vous mélangez tout ! Je vous dis que j'aurais préféré ne pas être là ce soir, je peux vous l'assurer. Je ne tire aucune gloire, aucune fierté, aucun accomplissement des évènements de la soirée. Simplement… une conscience plus tranquille. Alors épargnez-moi votre psychologie à deux balles et tenez-vous en aux sermons sur mon style de vie répréhensible !
Les mots venaient tous seuls. Mais le train de la pensée ne suivait pas. Batman avait éveillé un doute conséquent en moi : au final, est-ce que je ne comptais pas me laisser entraîner dans tout ça ? Souhaitais-je, au fond, me trouver parmi eux ? En fait… Y avais-je une place, au final ? Batman me connaissait, le Joker et Harley aussi, Catwoman plus encore… Mon rôle se dessinait parmi eux, parce que j'étais intervenue dans leurs affaires. Toutes ces hypothèses étaient une trop grosse charge psychologique sur le moment, aussi décidai-je de tout mettre de côté pour me concentrer sur le problème présent.
– Je ne veux plus parler de ça. On va s'en tenir à ce que l'on a convenu ce soir : vous avez rempli vos deux parts du marché, à moi de remplir la mienne. Le gaz de l'Epouvantail ce soir était contenu dans un cake piégé qui était en fait un réservoir avec un moyen de disperser le gaz. Ce truc n'était pas plus gros qu'une tourte. Or, comme vous l'avez sans doute deviné en examinant la scène ou en interrogeant des sbires, j'ai balancé le chariot avec le cake par la baie vitrée.
– J'en suis venu à cette conclusion en effet.
– Bon. J'ai vu le cake au moment de son activation. Il y a eu un certain délai entre le moment où le serveur a appuyé sur le bouton et celui où le cake s'est activé. C'est une bonne chose, seulement voilà : le nuage que j'ai vu était énorme pour le temps que j'ai entendu l'objet piégé siffler et surtout pour la taille du réservoir. Pour une bombe d'une si petite taille, le diffuseur était d'une force de propulsion incroyable et la quantité éjectée l'était tout autant. Voilà l'expérience de l'Epouvantail. Et lorsque je me suis pris une rasade de son gaz avant que je vous retrouve, il était à deux bons mètres et pourtant une simple pression du système installé sur son gant avait suffi à m'atteindre. Sans beaucoup de gaz, mais à une vitesse et une distance conséquentes. Je pense d'ailleurs que c'est pour ça qu'il a vidé ses réserves de gaz avant de vous affronter.
Batman leva immédiatement son gantelet, pianota quelque chose sur ce que je devinai être un petit clavier sans doute tactile, puis une image holographique au contenu indistinct apparut.
– Alfred, envoyez un message en mon nom au commissaire Gordon. Il me faut tout l'équipement de l'Epouvantail, il utilise a priori une nouvelle technologie pour propulser son gaz et je dois en savoir plus.
Il y eut un blanc que je supposai être la réponse dudit Alfred, puis Batman poursuivit :
– Oui et je vous expliquerai. Elle est libre de partir. A tout à l'heure.
Puis il ferma l'écran et me regarda de nouveau dans les yeux.
– « Elle », c'est moi je suppose, fis-je en croisant les bras. Donc vous considérez qu'on est bien quittes ?
– Pour cette fois.
– Et on est d'accord que je ne vais pas devenir votre informatrice ?
– Je considère que tu en as fait assez ce soir pour que je te laisse en paix. Jusqu'à ce que l'on se recroise, bien entendu. Nous verrons à ce moment-là.
Il cherchait clairement à me provoquer, mais je décidai de hausser les épaules d'un air nonchalant.
– Si vous le dites.
– Et pourquoi m'as-tu demandé de te déposer en haut de cet immeuble ?
– J'ai mes raisons, rétorquai-je un peu trop abruptement pour paraître sereine. Je peux partir, maintenant ? Ou vous voulez finalement me faire un interrogatoire ?
– Comme je l'ai dit, tu es libre de partir. Mais je garderai un œil ouvert pour guetter ton apparition sur une autre affaire.
Il sauta d'un bon dans le cockpit de son appareil volant. Avant de fermer la verrière, il rajouta avec détachement :
– Et mes amitiés à Catwoman. »
Puis il ferma le cockpit et partit à pleine vitesse à travers le ciel de Gotham, me laissant l'opportunité de sauver ma peau en me dépêchant de trouver un moyen de descendre de là avant de ranger mon accoutrement, trouver une planque et courir jusqu'à l'Iceberg.
Je craignais que le Pingouin soit plus qu'énervé par ce qui s'était passé ce soir – il en aurait forcément eu vent – et je ne souhaitais pas particulièrement le rencontrer dans ces conditions. Mais il me fallait jouer le coup jusqu'au bout. Je fus amenée au même endroit que quelques heures auparavant, légèrement malmenée par des hommes de main tout aussi à cran que leur patron. On m'assit sur une chaise et le silence s'installa un moment avant que le Pingouin n'entre dans la pièce, fulminant, maugréant entre ses dents insultes et menaces, tirant de façon exagérée sur son cigare. Lorsque le criminel se rendit compte de ma présence à une des tables, il marcha rapidement jusqu'à moi de sa démarche chaloupée et se posa avec violence sur la chaise en face de la mienne avant de me cracher un nuage de fumée au visage tout en criant :
« Qu'est-ce que t'as foutu là-bas, gamine ?
Le show pouvait commencer. Je pris mon air le plus surpris.
– Pardon, monsieur Cobblepot ? Là-bas où ?
– Au lieu de livraison !
– Il s'est passé quoi ? J'ai livré ce que je devais livrer.
– Et tu n'as rien dit au destinataire, rien fait avec le paquet ?
– Mais… Mais non ! J'ai donné le paquet à ce serveur qui attendait en bas du WFB et je suis repartie aussitôt.
Il me toisa de haut en bas, plissant son œil valide tandis que celui qui était bloqué dans un tesson de bouteille me fixait, écarquillé et inquisiteur. Il finit par dire lentement et gravement.
– Le colis devait servir à se débarrasser de quelqu'un qui se trouvait au WFB, j'avais fait un deal avec quelqu'un sur place, tu n'as pas besoin de connaitre les détails. Mais Batman est intervenu, le colis n'a servi à rien. Et on m'a dit que la chauve-souris n'était pas seule à avoir agi. Qu'il y avait eu une jeune femme habillée en noir qui avait participé à la baston. Ca pourrait très bien être toi, tu colles à la description…
– Je n'étais pas au courant de tout ça, je le jure ! Quand je suis parti du WFB, tout était normal ! Le… Le serveur est reparti avec le colis, c'est tout ce que je sais ! Je suis venue directement vous voir après avoir fait mon job ! Tenez, je suis exactement dans la même tenue non ? Je suis aussi en sueur parce que je viens de courir sur toute la distance ! Je… Je ne sais pas quelle autre preuve je pourrais vous apporter ! Je vous en supplie…
Je décidai de ne pas en faire trop car je ne m'en sentais pas capable. Plutôt que de jouer la panique voire les pleurs, je préférai avoir l'air interloquée et extrêmement mal à l'aise. J'avais une grande expérience dans le malaise.
Le pingouin resta silencieux dix longues secondes, tirant lentement sur son cigare avant de me cracher de nouveau une volute nauséabonde à la figure. Puis il poussa un petit bruit rauque traduisant son scepticisme et ordonna :
– Montre-moi ton sac !
Tout en bénissant ma paranoïa, j'obéis et lui donnai le sac. Il l'ouvrit violemment, menaçant d'exploser la fermeture, et en sortit une barre de céréales, mon pistolet, des fringues de rechange une bouteille d'eau et mon téléphone portable prépayé du moment. Il n'y avait rien d'autre. Mon costume attendait bien sagement sous une benne à ordures deux rues plus loin. Je savais très bien que je risquais d'être fouillée, ne serait-ce qu'à cause d'un sbire trop zélé. J'avais passé tellement de temps toute la soirée à faire attention à mon identité, au fait de la cacher et aux affaires que je laissais à droite à gauche, que j'avais eu le réflexe d'imaginer ce qu'il ne fallait pas apporter à l'Iceberg dès que j'avais quitté Batman.
Le Pingouin me jeta le sac à la figure, ce que je ne vis pas venir, puis il poussa un râle d'agacement.
– Ton histoire se tient, et j'ai eu confirmation que le colis était bien arrivé dans les temps. C'est bon, on en reste là.
Après avoir poussé un nouveau râle, il s'intéressa à mon arme de poing qu'il tapota de l'index.
– Qu'est-ce que tu fais avec ça ma poulette ? Tu sais que se pointer ici avec ça planqué dans ton sac, ça pourrait passer pour un projet d'assassinat sur ma personne. C'est pas comme si je manquais d'ennemis…
Je pouvais être honnête pour le coup.
– Je vous avoue que ce n'est pas le job le plus sûr du monde. Je garde ça au cas où je ferais une mauvaise rencontre, je l'ai si souvent sur moi que je n'ai pas fait attention en venant ici, je suis désolé Monsieur Cobblepot.
– Le sois pas, le sois pas… Je salue ton sens de la précaution et j'ai un faible pour les filles qui en ont dans le pantalon. Allez, remballe-moi ça et tire-toi.
Je faillis demander ce qu'il en était du reste de mon paiement avant de me rendre compte que ce serait peut-être montrer que j'en avais à revendre dans mon pantalon, mais que cela pouvait aussi bien l'agacer au point qu'il prenne mon arme et me la braque sur la tempe. Je m'en sortais bien ce soir, la somme que j'avais touchée ce soir était déjà satisfaisante, il était temps de m'éclipser et de conclure cette soirée mouvementée.
Je rangeai mes affaires dans mon sac, saluai poliment mon employeur d'un soir et me dirigeai vers la sortie. Je fus cependant arrêtée juste avant la sortie par le baron de la pègre qui me héla d'un simple :
– Eh, chérie !
Je me retournai avec un frisson, craignant que le Pingouin ait finalement décidé de me faire passer un sale quart d'heure, mais je le découvris en plein milieu du salon de l'Iceberg, avec une liasse de billets et une bouteille. Il m'envoya d'abord la liasse que je manquai de laisser tomber par terre.
– Ca, c'est ton complément de paiement, partiel parce que le colis n'a pas rempli son utilité. C'est pas ta faute, mais disons que c'est de la force majeure. Et ça c'est pour le préjudice moral, on va dire. »
Et il m'envoya la bouteille qui se révéla une bouteille pleine du whisky que j'avais avalé plus tôt dans la soirée. Je le remerciai avec toute la révérence nécessaire et partit de l'Iceberg avec un énorme sentiment de victoire. Tout en récupérant mon costume, je me surpris à fredonner. J'étais contente de moi à ce point. J'avais survécu, j'avais été payée, j'avais fait la lumière sur les évènements du WFB et… j'avais aidé à neutraliser la menace qui y avait plané. Je m'arrêtai dans mon rangement alors que j'avais le masque de mon costume entre les mains et observai cette partie de mon déguisement. C'était une satisfaction. Pas seulement un soulagement. Batman n'avait pas entièrement tort, je ne pouvais même pas me mentir à moi-même. Ce soir-là, une part de moi avait aimé jouer les héroïnes. Mais une autre de part de moi dont je me serais bien passé s'était également manifestée. Et malheureusement, elle ne tarderait pas à revenir sur le tapis.
EDIT 27/04/2016 : Et du coup le chapitre suivant amorce un tout nouvel arc, un peu plus basique, mais qui apporte à Melinda son lot d'évolutions.
