Coucou, mes amis, voici le chapitre 11 de l'histoire de Cesare et Lucrezia :D Il fait facilement le double du précédent chapitre, j'espère que cela vous plaira malgré tout !

Pour les connaisseurs du jeu, on reprend ici plusieurs scènes de la séquence 4 de "Brotherhood", essentiellement toute la mission au château Saint-Ange avec Lucrezia et Caterina, qui restera à jamais l'une des meilleures missions pour moi, tout AC confondus. On rigole bien avec ces deux là à portée XD

Je me suis donc bien amusée à retranscrire ces scènes tout en y apportant plus de détails, et tout en rajoutant des scènes ! Pour ceux cependant qui me lisent sans connaître AC, sachez que ce chapitre est environ à 70% provenant du jeu et 30% venant de moi.

J'espère aussi que vous apprécierez aussi de découvrir un autre point de vu que celui de Lucrezia ;) n'hésitez pas à me laisser vos avis en reviews, cela motive toujours pour la suite !

Bonne lecture et à bientôt :D

Roza-Maria.


Mars 1501.

Trois semaines plus tard.

Lucrezia était à nouveau dans le carrosse. A nouveau sur le chemin du retour vers le château Saint-Ange, même si elle revenait juste des portes de la ville.

Mais l'ambiance et ce qu'elle ressentait était radicalement différent d'à son arrivée. Et elle n'était pas seule.

Cesare était enfin rentré à Rome. Mais ce n'était pas lui qui était dans le carrosse. Il lui avait joint une lettre plus tôt dans la matinée lui indiquant sa présence et lui demandant de récupérer son cadeau, dont il l'avait privée trop longtemps. Sur le coup, elle ne comprit pas la référence tellement elle était occupée à jouer avec les garçons dans les jardins du Vatican, profitant de chaque minute aux côtés de ses fils. Mais elle avait vite fait de réfléchir à ce que pourrait être ce cadeau. Et elle n'avait pas eu de mal à trouver.

Pour voir son sentiment confirmé lorsqu'elle était entrée dans le carrosse qui l'attendait devant la porte Aurelia, tout au nord de la ville.

Le visage de Caterina Sforza, ligotée et bâillonnée, était toujours un spectacle plaisant à voir. Même si la haine glaciale qui l'envahit à sa vue gâcha un peu le plaisir de la voir ainsi vaincue et démunie face à elle, totalement misérable attachée dans une position ridicule. Lucrezia était entrée dans le carrosse et s'était assise gracieusement en face de sa rivale, lissant sa robe et fixant la garce de Forli droit dans les yeux sans rien dire.

Chaque morceau de haine qui vibrait en Lucrezia lui était bien rendu. Le regard de Caterina brûlait tel l'enfer alors qu'elle dévisageait sa geôlière. Lucrezia chercha à se rappeler pendant les premières minutes où le carrosse bougea quelle était la raison initiale de sa haine envers cette femme. Mais cela était très flou dans sa mémoire, à cet instant. Tout ce à quoi elle parvenait à penser était au fait qu'elle était restée auprès de Cesare pendant tout ces mois. Soi-disant pour la faire parler sur les Assassins. Soit disant pour la briser.

Elle ne la trouvait pas spécialement brisée à cet instant. Humiliée, rabaissée, mais pas brisée.

Que diable avait-il fait avec elle durant tout ce temps si elle était si bien, au final ? Les doigts de Lucrezia s'enfonça dans ses paumes et elle plissa les yeux à mesure que le carrosse continuait sa route cahoteuse vers le château Saint-Ange, où Caterina Sforza serait enfermé à double tour dans une cellule pour une durée indéterminée, et où elle pourrait enfin retrouver Cesare, qui rentrait de l'autre côté de la ville à cause de ses troupes.

Que diable as-tu fait avec elle, Cesare ? Tu l'as touchée ? Comme tu me touches moi, pour ensuite me la renvoyer tel un os ?

Elle imagina cette scène. Elle imagina les mains blanches et froides de Cesare sur la peau de cette garce. Elle imagina ça et elle sentit une goutte de sang chaud couler de sa main alors que ses ongles s'enfonçaient trop profondément, mais au milieu de cette rage brutale qui la frappèrent soudainement, elle ressentit à peine la douleur. Elle voulait faire mal à cette femme. Elle voulait faire du mal à toute les femmes que Cesare avait pu toucher, mais en particulier à celle-là, puisqu'elle était en face d'elle. Elle avait envie de se lever et de lui hurler sa haine. De lui demander si Cesare l'avait prise. Mais jamais elle ne le ferait. Jamais elle ne s'abaisserait à ça face à cette catin.

Car Cesare avait peut-être beau avoir couché avec cette garce, c'était elle, sa reine. Et elle était une Borgia. Elle valait mieux que ça.

Mais plus les minutes s'écoulèrent, plus il devient insupportable pour Lucrezia de rester sans rien faire dans ce carrosse face à cette chose en face d'elle. Cette femme méritait d'être punie. Elle voulait la faire payer. Mais si elle ne pouvait pas dans l'immédiat s'en prendre à elle physiquement – Dieu sait pourtant qu'elle ne désirait rien de plus à cet instant que la voir souffrir, pleurer, saigner, juste lui faire ressentir cette douleur qu'elle-même ressentait en l'imaginant avec Cesare – elle pouvait la punir d'une autre manière. Qui serait peut-être bien plus douloureuse pour Caterina Sforza que prendre des coups. Et nettement plus jouissif pour elle-même.

Lucrezia se pencha alors par la fenêtre du carrosse et observa où il se trouvait dans la ville. Puis elle attendit quelques minutes jusqu'à ce que le pont Saint-Ange apparaisse devant elle et seulement là, elle frappa de la main sur le bois, attirant l'attention des deux gardes qui conduisait et dont elle ordonna l'arrêt devant le pont. L'un d'entre eux hésita quelques secondes, certainement car cet ordre allait à l'encontre de ceux qu'il avait reçu de son frère. Mais le regard qu'elle lui jeta poussa l'homme à comprendre qu'il ferait mieux de ne pas désobéir à la soeur de son général et il stoppa le carrosse.

Lucrezia attendit tranquillement que les gardes vint leur ouvrir, dévisageant Caterina avec un petit sourire tandis que cette dernière observait autour d'elle d'un air méfiant, et quand finalement la porte fut ouverte, Lucrezia descendit lentement avec élégance, et fit un discret signe de la main aux gardes de tirer Caterina du carrosse alors que la chaleur étouffante de Rome la frappa de plein fouet, et elle en savoura la sensation, familière, qui lui donna encore plus confiance.

Elle observa pendant quelques instants la petite foule de curieux qui se formait devant elle, le peuple toujours intrigué par ce qui se passait derrière les murs du château Saint-Ange au sein de la scandaleuse famille Borgia, mais encore plus lorsque l'un d'entre eux se montrait au grand jour, ce qui était rarissime, en particulier pour la fille. Lucrezia attendit d'être satisfaite du nombre de personnes face à elle, en jetant quelques regards méprisants à Caterina derrière elle, pour finalement commencer à parler au peuple d'une voix forte, venimeuse, regardant tour à tour le peuple et sa prisonnière :

- Je vous salue, citoyens de Rome ! Profitez de ce glorieux spectacle. Caterina Sforza, la catin de Forli, va enfin ramper à nos pieds !

- Ah ! Ricana alors Caterina d'une voix tout aussi forte, mais pleine de colère. Personne ne peut tomber plus bas que Lucrezia Borgia ! Qui t'a poussé à faire ça ? Ton frère où ton père ? Où alors un peu les deux ? Ils ne valent pas mieux l'un que l'autre !

Lucrezia s'était retourné pour l'écouter, se demandant où diable était passé le chiffon qui la bâillonnait – et le remarquant dans la main du garde, qu'elle maudit du regard – mais se concentrant rapidement sur les mots de la garce devant elle, des mots qui ne pouvait pas rester sans réponse, en particulier en public. Alors Lucrezia s'avança, et la gifla si fort que le bruit de la claque résonna suffisamment loin sur la place pour que tout le monde l'entende, et suffisamment pour que la main de Lucrezia soit endolorie, mais d'une douleur satisfaisante.

Elle n'avait pas le droit de dire du mal de sa famille. Ni d'elle. Et surtout pas de Cesare. Personne n'en avait le droit.

- Vas-tu te faire ? S'exclama Lucrezia en la regardant droit dans les yeux. Personne ne dit du mal des Borgia !

Le regard de Caterina était plein de haine, mais elle se maintint au silence, étrangement et Lucrezia se détourna d'elle, bien qu'une petite phrase résonna dans son esprit de manière insidieuse « c'est une garce, mais as-t-elle raison ? Est-ce que tu vaux réellement mieux qu'elle ? Est-ce que Cesare vaut réellement mieux que cela ? » mais elle la chassa immédiatement, ne voulant pas penser à cela, ni maintenant, ni jamais, elle s'était déjà assez torturer sur le sujet. Elle savait qu'elle était une criminelle, et que les hommes de sa famille étaient encore pires.

Mais qui était-elle, elle, pour les juger ? Elle qui à fait exécuter son mari pour le pouvoir, elle qui à diriger d'une main tyrannique deux cités, poussant les citoyens de cette cité à la haïr et à être heureux de la trahir pour la famille Borgia ? Lucrezia se tourna vers la foule amassée en face d'elle et elle sentit le dégoût l'envahir à sa vue. Elle n'avait pas besoin de les entendre pensée pour savoir qu'ils la jugeaient tous. Qu'ils crachaient tous sur leur famille, alors que tous faisait pareil, si ce n'est pire. Et elle n'oubliait pas que c'était à cause d'eux, et de leur opinion misérable, qu'elle ne pouvait pas vivre son amour au grand jour avec son frère. Eternellement caché.

Elle les haïssait, eux aussi. Que des hypocrites.

- Voilà ce qui arrive à ceux qui osent nous défier, termina Lucrezia amèrement en fixant la foule devant elle, la menace aussi clair que de l'eau de roche.

Cette chienne de Sforza avait voulu se dresser contre eux. Et elle finissait entre leurs mains. Il en serait de même pour tout ceux qui oserait tenter quoi que ce soit entre eux.

- Bon peuple de Rome ! S'écria alors Caterina d'une voix forte mais à demi désespérée. Gardez courage ! Votre heure viendra, vous serez bientôt libre, je vous le jure !

Lucrezia se retourna lentement à ses mots et observa les gardes traîner Caterina de force. Ce qui la contraria légèrement. Après ce qu'elle venait de faire, elle l'aurait volontiers giflé une seconde fois. Mais elle entendit alors derrière un grondement sourd et des murmures approbateurs et furieux. Elle regarda derrière son épaule pour jeter un coup d'œil à la foule et elle n'eut aucun mal à voir les regards de haine et de frustration qui se dirigeait droit sur elle.

Des regards qu'elle avait déjà pu croiser par le passé, mais dont elle s'était toujours moquée. Quelle importance ? Ceux qui étaient au pouvoir étaient toujours haïs, et la frustration du peuple ne pourrait jamais rien y changer. Il lui était déjà arrivé de punir les plus irrespectueux, comme ce forgeron qui l'avait insulté. Mais elle ne pouvait pas punir une foule entière. Pas alors même que c'est elle qui avait allumé le brasier.

Elle avait cru que traîner Caterina de cette façon serait une humiliation cuisante pour elle, elle qui était si forte, se voir traiter de la sorte en public était aux yeux de Lucrezia, quelques instants plus tôt, le meilleur moyen de la punir de ce qu'elle avait pu faire avec Cesare. Mais elle ne s'était pas attendue à ce que le peuple la prenne en pitié et écoute ce qu'elle avait à dire. Sans doute cela avait-il davantage donné de courage à la Sforza que d'humiliation, au final.

Et ce qui frustra et énerva Lucrezia encore plus.

Elle se retourna donc sèchement et fit un geste méprisant vers la calèche, qu'ils la rangent où ils veulent, elle avait besoin de marcher et de respirer, et de ne surtout pas être enfermé dans un petit espace avec Caterina Sforza. Et il n'y avait que le pont à traverser pour rejoindre le château, bon sang. Les soldats hochèrent la tête, et l'un d'entre eux se détacha pour aller se débarrasser du carrosse alors que les autres se chargeait d'entraîner Caterina devant elle, direction l'une des charmantes cellules du château au sous-sol.

Lucrezia marcha alors d'un pas colérique sur le pont, ignorant les salutations des diverses connaissances. Tous étaient encore plus hypocrites que la foule de Rome.

Rapidement, ils furent à l'intérieur du château, et les gardes emmenèrent sans dire un mot Caterina directement dans une des cellules situées dans les donjons, suivant les ordres du capitaine général qu'était son cher frère, et Lucrezia regarda longuement la catin de Forli descendre dans les tréfonds de l'édifice et se promit intérieurement que tout cela était loin d'être terminée. Elle avait besoin de réponses. Elle exigerait des réponses, il fallait qu'elle sache pourquoi Cesare avait tellement tenu à la garder près de lui, et elle ne comptait pas le lui demander à lui. Elle prendrait bien plus de plaisir à lui arracher les mots de la bouche, à elle. Elle avait besoin de savoir pourquoi elle était toujours en si bon état, alors qu'il était censé la torturer.

Cela aussi, elle y remédierait.

Elle s'engouffra d'un pas colérique jusqu'aux appartements de son frère, l'esprit assailli d'images. Et si il avait fait le chemin avec elle, en vérité ? Et si il avait trouvé en elle, guerrière aguerrie qui avait déjà menée des guerres, une sorte de compagne de combat avec qui il avait pu partager ses plans de guerres, ses stratégies militaires auquel Lucrezia, elle, n'entendait rien ? Dès qu'il parlait de boulets de canons, d'emplacements de soldats où de siège, cela lui donnait l'envie profonde de dormir. Elle détestait la guerre. Le peu qu'elle en avait vu l'avait écoeurée, tout en étant parfaitement consciente que c'était le seul moyen pour eux de conquérir l'Italie et qu'elle y encouragerait toujours Cesare. Mais ce n'était pas pour autant qu'elle prenait plaisir à en parler.

Mais peut-être cela manquait-il à Cesare ? Peut-être était-il agacé par ça ? Il n'était pas le genre d'hommes à mentir quand quelque chose le contrariait, mais peut-être était-il si habitué à cela qu'il ne songeait même pas à le lui reprocher ? Alors que peut-être, en Caterina Sforza, il avait pu trouver quelqu'un avec qui discuter de ces choses qui le passionnaient tant… une chose encore qu'elle ne pouvait lui donner. Peut-être que… peut-être, peut-être, peut-être, toujours peut-être ! L'espace d'une seconde, Lucrezia se demanda si elle n'était pas folle. A se torturer ainsi, et à imaginer de tels choses. Mais cela ne dura qu'un bref et éphémère instant avant que la boule d'angoisse et de colère réapparaisse dans son estomac et ses doutes avec. Nom de Dieu. Il fallait que cette femme meurt, et vite. Elle ne supporterait pas de l'avoir sous son toit très longtemps.

Lucrezia soupira et décida de ne pas rentrer dans les appartements de son frère et de l'attendre dans le couloir. Il ne devrait pas tarder à arriver. Même si elle savait qu'il ne resterait que quelques heures, il l'avait prévenu de ça aussi dans sa lettre. Il devait repartir pour Urbino, une cité qu'il avait conquis près de Pesaro, cette ville maudite, où des troubles avait éclatés pendant son absence. La ville n'était guère éloignée de Rome, il lui avait assuré qu'il ne resterait que quelques jours, il avait à régler à Rome. Et Lucrezia savait que Cesare ne faisait pas de promesses en l'air.

Comme elle l'avait prédit, il ne tarda pas arriver. Elle n'entendait jamais ses pas, mais elle sentait toujours sa présence avant qu'il n'apparaisse. En particulier après de si longues absences. Et elle sentit qu'il était dans la même pièce qu'elle, à cet instant, et instantanément, son angoisse et sa colère se dissipèrent quelque peu et elle soupira en se retournant :

- Cesare.


Il l'observait.

Il n'était qu'une ombre noir, comme toujours, le dos appuyé contre un mur d'une vieille bâtisse en pierre chaud en face du pont Saint-Ange. C'était assez ironique de vivre juste en face du Vatican. Seuls les personnes aisés pouvait se le permettre, et pourtant ils n'était pas suffisamment influents pour pouvoir vivre directement au Vatican. C'était comme vivre en face d'un immense empire et en envier l'entrée et les beautés. Mais les Borgia était enviés, bien sur. Détesté, méprisé et critiqués, mais enviés. Il le savait. Il était leur ombre qui se mouvait dans les ruelles de Rome, des beaux quartiers jusqu'aux bas-fonds.

Cesare l'avait chargé de garder un œil sur sa soeur dès qu'ils étaient entrés dans l'enceinte de Rome. Il l'avait regardé d'un œil sceptique mais n'avait pas contesté ses ordres. Il n'était pas suffisamment fou pour cela. Bien sur, il savait pourquoi il tenait à ce qu'il aille surveiller Lucrezia. Elle n'était revenue à Rome que depuis trois semaines, et pendant ce temps-là, Cesare s'était assuré, même à distance, qu'elle n'ait pas d'occasions de quitter les ruelles du Vatican. Bien qu'étrangement, elle n'avait pas cherché à aller vagabonder dans Rome, comme elle l'avait toujours fait. Les espions du Vatican leur avaient confié qu'elle passait l'essentiel de son temps avec ses enfants et le fils de Cesare, le jeune Girolamo.

Cela avait surpris Cesare. Et lui aussi. Il espérait que la maternité n'allait pas la transformer en une de ses femmes qui ne trouvait plus que son bonheur dans sa progéniture. Mais il avait le sentiment que non.

Mais pour le moment, cela arrangeait bien Cesare que Lucrezia ne souhaite guère s'éloigner du château Saint-Ange. Il avait beau être réjouie que l'Assassin soit toujours en vie, il n'aimait guère l'idée que Lucrezia pourrait en être une victime. Bien sur, Ezio Auditore allait se venger. Son maître le savait bien et il attendait cela même avec impatience. Il était plus que prêt à l'affronter, tout du moins dans sa tête. Mais il semblait vouloir… protéger Lucrezia.

Seul dans l'ombre, il ricana. Un Borgia voulant protéger quelqu'un. C'était aussi inhabituel que contre-nature.

Quoi qu'il en soit, il avait obéi. Micheletto obéissait toujours. Il faisait bien, car tous ceux qui avaient défiés Cesare Borgia avaient fini par le payer de sa vie. Il avait appris il y a longtemps comment se faire respecter de cet homme. Au point que Cesare Borgia n'envisage même plus de gérer ses affaires sans lui. Se rendre indispensable. Tel était le secret pour entrer et survivre dans des mondes influents avec des hommes de pouvoirs aussi dangereux que Cesare Borgia.

Cependant, Micheletto restait toujours sur ses gardes. Il effectuait chaque ordre de cette famille sans jamais hésiter, et il était plutôt bien récompensé pour cela. Mais jamais il ne leur ferait confiance. Il faudrait être fou et stupide pour faire confiance à un Borgia.

Une fois que Cesare avait fait sortir sa soeur pour lui remettre Caterina Sforza donc, il avait pris les devants et les avait suivit discrètement à pieds, le carrosse ne pouvant guère aller vite dans Rome avec les ruelles bondés par le peuple, même si celui qui dirigeait le carrosse leur fonçait volontiers dessus. Il avait gardé un œil sur elle à distance, même si elle ne le voyait pas. Elle ne le voyait jamais.

Il savait déjà que lorsque Cesare allait repartir, très rapidement après une brève conversation avec sa soeur et s'être assuré que tout était correctement mis en place pour l'enfermement de Caterina Sforza, que lui resterait à Rome cette fois, et que sa principal mission serait de garder un œil sur Lucrezia Borgia. Il admettait en ressentir une certaine satisfaction. Cela faisait maintenant un an qu'il avait goûtés les joies de la guerre aux côtés de Cesare Borgia et les meurtres en masse commençait à le lasser, même si il avait eu son lot de complots aussi, bien sur. Cependant, ce travail changerait agréablement. Et Micheletto mentirait si il disait qu'il n'était pas profondément satisfait à l'idée de devoir garder un œil sur elle.

Et vu ce qu'elle faisait, elle en aurait besoin, de toute évidence. Il était toujours si intéressant de voir que malgré sa grande intelligence, elle était capable d'être terriblement naïve, voir même stupide quelques fois.

Il y avait quelque chose de plaisant à voir Lucrezia Borgia frapper Caterina Sforza, comme elle venait de le faire en public. Non pas qu'il avait quelque chose de particulier contre cette femme, contrairement à ceux qu'il servait. Mais il avait rarement eu l'occasion de voir une telle rage exposée ainsi chez Lucrezia. Oh, cela était déjà arrivé, bien sur. Comme le jour où elle lui avait demandé de l'emmener dans ce bordel, tard dans la nuit, afin de tuer la maîtresse de son frère.

Une véritable Borgia. Et dire qu'il avait un jour pensé que les femmes n'était pas capable de commettre les mêmes horreurs que les hommes. Travailler pour cette famille te faisait voir le monde d'un œil bien différent. Même si sa vision du monde avait changé bien longtemps avant de les rencontrer.

Cependant, ce qu'elle venait de faire, c'était une erreur. Une erreur tactique. Si Cesare avait été présent, Micheletto se demandait bien comment il aurait réagit vis-à-vis de ce que venait de faire Lucrezia. Il était toujours… assez imprévisible en ce qui concernait sa soeur et Micheletto devait à plusieurs reprises l'observer longuement pour deviner ses actes prochains. Mais une chose est certaine, c'est que le padrone n'aurait pas du tout apprécié cela et aurait vu l'erreur que Lucrezia, elle, n'avait pas vu.

Elle a voulu humilier une femme qu'elle méprise. Mais elle avait oublié la haine que le peuple portait à leur famille. Même si Caterina Sforza n'avait pas été apprécié à Forli et ailleurs en Romagne, Rome se souvenait de cette femme comme celle qui avait été plus courageuse que son mari et qui avait osé, alors qu'elle était enceinte de sept mois, prendre les rênes d'un cheval afin de se rendre au château Saint-Ange pour prendre la défense du Vatican avec les soldats et les canons de la forteresse, protégeant ainsi la cité éternelle après la mort du pape Sixte IV.

Il était assez ironique que, pour cette femme qui avait commandé ce château lors d'un combat, la première fois qu'elle y revenait après des décennies soit en tant que prisonnière, en direction pour les cachots.

Mais la réputation de cette femme n'avait pas été oubliée à Rome. Et ainsi, en la maltraitant en public, Lucrezia ne faisait qu'attiser la haine envers leur famille, qui était déjà bien assez grande comme ça. Elle augmentait leur colère et leur mécontentement contre eux, ce qui pourrait les pousser à apporte encore plus leur soutien aux Assassins qu'ils ne le ferait déjà.

Micheletto secoua doucement la tête, seul, dans l'ombre alors qu'il l'observait partir d'un pas colérique vers le château. Elle était futée. Il le savait. Mais elle persistait à se comporter quelques fois comme une enfant.

Cependant, quelque chose lui disait qu'elle avait compris son erreur. Mais il se doutait déjà de comment elle allait y réagir. Maudissant le peuple, les traitant tous d'hypocrites et se disant à elle-même qu'elle ne se souciait pas de leur opinion, que les Borgia n'avait pas à se soucier de ce que pensait le bas peuple d'eux. C'est une erreur que Cesare n'aurait certainement pas fait, du moins si il ne se laissait pas emporter par ses crises de rages. Le capitaine avait appris il y a un moment déjà qu'il valait mieux que le peuple soit avec vous, pas contre vous. Même si il s'était détourné de ce point ces dernières années.

Lucrezia disparut à sa vue et Micheletto ne put s'empêcher de ricaner doucement quand il observait ses mèches blondes se secouer dans son dos au rythme de ses pas furieux. Dieu qu'elle était mignonne quand elle était furieuse. Elle avait encore des choses à apprendre. Mais une fois que ce serait fait, elle pourrait très certainement mettre toute l'Italie sous son talon.

Par moments, il ne comprenait pas cette étrange fascination qu'il ressentait pour cette femme. La plupart du temps, il catégorisait cela de pur désir physique. N'importe quel homme la désirerait. Elle était magnifique. Elle ressemblait à une lionne féroce et enragée, fière et royale dans sa robe rouge sombre, ses cheveux blonds reflétant la lumière du soleil. Elle attirerait naturellement les regards. Bien sur qu'il aurait voulu la posséder et qu'il y avait penser à de nombreuses reprises. Dans ces moments-là, il maudissait son statut et sa position, qui la rendait intouchable si il tenait à sa tête. Cesare Borgia avait déjà montré ce qu'il infligeait aux hommes qui touchaient sa soeur.

Le désir physique pouvait être facilement satisfait. Il allait aux bordels pour se soulager. Mais il y avait un autre problème. Un autre problème qu'il n'aimait pas. Avant, quand il choisissait une putain, peu importe à quoi elle ressemblait du moment qu'elle faisait ce qu'il désirait contre ses pièces habituelles. Mais depuis qu'il travaillait pour les Borgia, il ne choisissait que des femmes aux cheveux blonds. Il n'en voulait aucune autre. Et elles n'étaient jamais suffisantes.

Micheletto n'aimait pas ce sentiment en lui. Il ne le comprenait pas. Il savait ce que c'était, mais ce genre d'émotions ne s'appliquait pas à lui. Cela rendait faible. Cela rendait stupide. Et il méprisait cela plus que tout. Jamais il n'accepterait de laisser ce sentiment le gagner.

Mais si la vie lui avait bien appris une chose, c'est qu'il était plus dangereux de nier la vérité que de la reconnaître. Et la vérité était qu'il était obsédé par l'image de Lucrezia Borgia. Qu'il avait… d'étranges sentiments pour elle. Il ne parlerait pas d'amour. Ce n'était pas le cas. Il n'était pas certain d'être capable d'aimer. Ce n'était pas un sentiment propre à sa nature, à ce qu'il était. Mais il supposait que ce qu'il ressentait pour cette maudite femme était ce qui s'en rapprochait le plus chez lui.

C'était bien sa chance, de désirer une femme que jamais il n'aurait. Même si Cesare n'était pas là, jamais elle n'aurait voulu de lui, pas même pour une nuit. Il était laid, et il l'a dégoûtait, même si quelques fois elle semblait tolérer sa présence et qu'il pourrait même dire qu'elle semblait trouver, tout comme lui, un certain intérêt dans leurs joutes verbales. Mais cela n'enlevait en rien au dégoût initial qu'il faisait naître chez elle. Il le voyait dans ses yeux. Il l'avait écoeurée dès la première seconde où elle l'avait vue. Et elle l'avait fascinée dès la première seconde où il l'avait vu.

Maudit soit les femmes. Elles n'apportaient que des problèmes.

Il entendit au loin des coups de sabots résonnant dans le sol et il se détacha du mur, comptant les chevaux au son. Trois. Cela devait être Cesare, son cousin gras et stupide Juan et cet imbécile de français, le baron de Valois. Cesare avait dit qu'il serait rapidement sur place avec ses deux-là. Dommage qu'ils aient encore de l'utilité. Il avait hâte que Cesare puisse s'en enfin débarrasser. Il se ferait un plaisir de les égorger. C'était des êtres pathétiques.

Comme il l'avait entendu, trois montures apparurent rapidement devant le pont Saint-Ange et l'armure de Cesare Borgia reflétait autant au soleil que les cheveux de sa soeur. Dommage. Si il était arrivé quelques instants plus tôt, il aurait pu voir le petit spectacle que Lucrezia avait donné à la foule. Micheletto aurait vraiment été curieux de voir sa réaction. Les yeux d'aigles de Cesare parcoururent la foule, le recherchant visiblement, et il sortit de l'ombre et il put voir un éclat d'exaspération dans les yeux de son maître, et Micheletto retint un sourire. C'était toujours une arme qu'il avait contre lui. Le fait de pouvoir se dissimuler et qu'il soit toujours incapable de le voir, même après des années passer à ses côtés. Micheletto était satisfait d'avoir toujours ce petit avantage sur lui. Cela pourrait le servir, un jour.

Quand Micheletto fut devant eux, Cesare descendit de son cheval et demanda sèchement à son homme de main :

- Elle est à l'intérieur ?

- Elle est rentrée à l'instant, oui, répondit Micheletto. Pas d'incidents à déclarer. A part qu'elle s'est donnée en spectacle en battant votre… invitée.

- Une femme battant une autre femme ? C'est… une honte ! S'exclama le baron de Valois, outré et toujours perché sur son cheval.

- Oh, cela dépends dans quels conditions, gloussa derrière lui le gros Juan, cette lueur pervers s'allumant dans son regard à chaque fois qu'il avait le malheur de parler de femmes.

Le poignard dans la manche de Micheletto le titilla dangereusement et il entendit un claquement de langues agacée chez Cesare, si bas que personne d'autre n'avait du le percevoir. Micheletto lui envoya un regard entendu. Ils étaient sur la même longueur d'ondes à ce sujet. Ces hommes étaient d'horribles plaies à supporter. Pour l'instant. Tôt où tard, ils ne serait plus utiles pour les projets des Borgia. Il avait hâte que ce jour arrive.

- Lucrezia peut bien faire ce qu'elle veut avec elle, grogna froidement Cesare. Et nous avons mieux à discutés de ce que peut faire ma soeur. Venez.

Cesare fit volte face et sa cape rouge voleta derrière lui, lui donnant cette allure royale exaspérante qui ajoutait à son aura déjà intimidante. Pour les autres. Micheletto ne s'en sentait nullement intimidé. Peu de choses l'intimidaient. Il savait aussi que le capitaine général avait bien enregistré ce que Lucrezia avait fait et qu'il y reviendrait à un moment où un autre. Avec elle, probablement, bien qu'il n'en aurait pas le temps aujourd'hui.

Le cardinal et le baron descendirent de leurs montures, péniblement comme à chaque fois pour Juan et des gardes postés à l'entré du pont vint directement vers eux pour les débarrasser tandis qu'ils s'empressait de marcher aux côtés de Cesare et que Juan se plaignit :

- Faut-il vraiment que nous repartions tout de suite à Urbino ? Les conflits là-bas peuvent décider attendre, cousin. Je suis profondément las de ces voyages et de ces villes puants la merde et le mendiant. J'ai besoin de raffinement.

- Ne vous inquiétez pas pour cela, marmonna Cesare sans le regarder. Aucun d'entre vous ne viendra avec moi. J'ai besoin de vous ici, désormais.

- Ici ? Pourquoi, par l'enfer ? S'exclama le baron de Valois en fronçant ses sourcils.

Micheletto retint un ricanement tandis qu'ils s'approchaient du château Saint-Ange. Le pauvre petit soldat français ne voulait pas être écarté de la bataille, quand bien même il ne savait pas se battre. Ni même pensée, à vrai dire, sinon quoi il n'aurait pas posé cette question.

- J'ai conquis la Romagne et unifier les Etats Pontificaux, déclara calmement Cesare. Notre prochaine cible est Naples, bien entendu, qui vous reviendra de droit, et je vais m'en occuper personnellement. Mais je dois dans un premier temps régler quelques problèmes ici. J'ai perdu trop d'influence à Rome ces douze derniers mois. C'est quelque chose que je dois absolument remédier avant de repartir en guerre, sinon quoi nous n'aurons pas les finances ni le soutien nécessaire pour continuer.

- Je dois admettre ne pas aimer cela du tout, mon ami, marmonna le baron d'un air inquiet. Si Sa Sainteté ne vous…

- Oublie le pape, c'est moi que tu sers, le coupa Cesare d'une voix plus autoritaire que d'habitude avec le baron tout en s'arrêtant alors qu'ils entrait dans les écuries du château Saint-Ange, se tournant vers le Français. Rome est le pilier sur lequel repose notre stratégie. Il est solide. Tu dois l'être toi aussi.

- Oui, mais… le Vatican ? Demanda le baron de son horrible voix arrogante, ne semblant pas réellement s'offusquer du ton que Cesare avait pris avec lui.

Sans doute car ce dernier avait su se rattraper en l'encourageant à être solide. Micheletto connaissait bien son maître. Il avait, pour le moment, besoin du baron de Valois et de ses troupes françaises et pour cela il devait joué les associés, les amis, mais il n'avait que mépris et écoeurement pour cet homme. Ce qui était largement mérité. Micheletto avait rarement vu des hommes aussi inutiles et empotés que ces deux-là. Leurs influences ne venaient que par leur naissance.

- Cet assemblé de vieillards ? Ricana Cesare pour réponse au baron quand au sacré collège des cardinaux et leur autorité. Continuons de faire semblant, bientôt nous n'aurons plus besoin d'eux.

Sans ajouter quoi que ce soit, Cesare se détourna d'eux et pénétra dans le château, les laissant derrière lui, provoquant un grognement exaspéré chez le baron, toujours pas habitué au tempérament assez peu respectueux de Cesare malgré ses efforts pour entretenir son… « amitié » avec le baron. Micheletto, lui, se retint juste de ricaner en regardant la cape rouge de son maître disparaître par la petite entrée de l'écurie. Effectivement, dès l'instant où le capitaine général tiendrait tout les états d'Italie sous sa coupe, il comptait bien abolir une bonne fois pour toutes le pouvoir des cardinaux, ainsi que celui de son père. Certes, cela risquerait de causer des conflits avec le reste du monde, qui tiendrait certainement à défendre leur bien aimer pape.

Mais pour cela, Cesare avait la Pomme d'Eden.

Ce que ce dernier avait oublié de préciser à ce cher baron, c'est que ce ne serait pas seulement les cardinaux qui vireraient du paysage à ce moment-là. Lui aussi n'aurait plus la moindre utilité. Il admirait Cesare Borgia pour cela. Malgré son tempérament souvent colérique et imprévisible, il savait construire des plans solides et attendre son heure pour les mettre à bien. Micheletto ne portait pas cet homme dans son cœur. Pour multiples raisons. Mais il avait senti, dès les premiers instants où il l'avait rencontré, qu'il valait mieux être avec lui que contre lui, mais également derrière lui et non pas devant lui, car il finirait forcément par vous écraser.

Micheletto ne serait pas de ceux qui se trouverait sur sa route quand il aura enfin la possibilité de faire le ménage. Il serait plutôt celui qui ferait le ménage pour lui.

- Il nous confie la cité, constata un peu plus intelligemment que d'habitude le gros Juan d'une voix doucereuse, heureux visiblement de rester sur place, son esprit tordu envisageant déjà les horreurs que cette nouvelle possibilité allait lui permettre d'exploiter.

- Elle est entre de bonnes mains, rétorqua froidement Micheletto en s'éloignant à son tour, les abandonnant derrière lui sans prendre pour autant le même chemin que le capitaine général avait pris.

Non pas que l'envie lui manquait. Il savait pertinemment où Cesare allait se rendre directement. Et il ne put alors s'empêcher de lever les yeux vers les murs du château Saint-Ange. Elle était là, quelque part, sûrement à tourner en ronds à attendre son frère. Elle était si dépendante de lui. Trop dépendante de lui.

Il se demandait souvent si elle avait conscience qu'il allait finir par la détruire.


Il n'avait pas changé. Vieillerait-il un jour ? Elle était incapable de l'imaginer vieux. Mais il lui semblait plus beau et plus fier à chaque fois qu'elle le voyait. Sa barbe était plus prononcé, ses cheveux un peu plus long, et sa carrure nettement plus musclé qu'avant – elle était impatiente de voir à quoi il ressemblait sans toute cette couche de vêtements inutiles – mais en dehors de ça, il était toujours le même. Toujours la même aura sombre qui semblait envahir toute la pièce et la refroidir d'un coup quand il arrivait. Il lui sourit de ce demi sourire en coin, qui semblait toujours un peu cruel mais qui parvenait à chaque fois à déclencher une vague de chaleur en elle.

- Lucrezia, rétorqua-t-il longuement d'une voix langoureuse alors qu'il s'approcha d'elle, tendant les mains vers elle.

Avec un sourire, elle les saisit et il se pencha vers elle pour saisir ses lèvres. Elle dut faire preuve de retenue pour ne pas passer ses bras autour de son cou et l'attirer encore plus près, mais ils restait en plein jour, dans un couloir. Alors elle ne serra que ses mains, toujours si anormalement froides et toujours si ferme, tout en savourant ce goût sur sa bouche qu'elle reconnut immédiatement et qu'elle n'avait jamais pu définir avec les mots.

Et pendant les quelques secondes brèves que durèrent ce baiser, elle se sentit à la fois à nouveau entière et amèrement déçue. Déçue de savoir que ce sentiment ne durerait que quelques instants avant qu'il ne disparaisse à nouveau pendant des semaines. Elle était habituée à être loin de lui. Mais cela ne changerait jamais en rien le vide que cela laissait. Un étrange vide, directement dans son âme.

Une fois qu'ils furent séparés, elle retint ses mains quelques instants, ne voulant pas rompre tout contact alors qu'elle l'observait, essayant de déterminer son humeur. Il avait l'air plutôt joyeux. Ce qui était toujours bon signe. Ses yeux pétillaient de cette lueur maligne qu'il avait toujours quand quelques plans obscurs se formait dans sa tête et dont il était certain du succès, et ses lèvres ne se départirent pas de son sourire en coin.

- J'espère que tu as fait honneur à notre invité, dit-il alors d'un ton malicieux

Malicieux car il savait bien sur la réaction que cela provoquerait chez elle. En l'occurrence, celle de la ramener brutalement à la réalité et de lui rappeler sa récente rage contre cette chienne. Qui n'était en rien une « invitée », mais une pitoyable prisonnière, ni plus, ni moins. Pourquoi diable l'a qualifiait-il d'invitée ? Pour l'énerver encore plus ?

- Cette insolente ? Marmonna-t-elle sèchement en repoussant brutalement les mains de son frère et en détournant le regard. Il faudrait lui coudre les lèvres !

- Moi, je les préférerais bien ouvertes, murmura-t-il d'un ton langoureux, et son sourire cruel s'élargit.

Elle comprit ainsi qu'il le faisait exprès, de jouer ainsi avec elle, de la torturer parce qu'il savait ce qu'elle devait penser de tout cela. Tout se résumait toujours à un jeu cruel avec lui, et ce n'était pas la première fois dont elle en était la victime. Ils avaient déjà joués ainsi par le passé, et elle avait déjà réussi à lui prouver qu'elle était capable de lui tenir tête dans cette arène là. Voulait-il relancer la partie ? Elle relèverait le défi. Elle ne pourrait pas s'en empêcher. Mais cela ne voulait pas pour autant dire qu'elle aimait ce jeu et elle le lui fit savoir avec un grognement et un regard noir, qui eut pour seul résultat de le faire rire doucement alors qu'elle se détourna de lui pour s'approcher de la fenêtre du couloir.

- As-tu parlé au pape des sommes que réclame mon banquier ? Demanda-t-il tout de suite en la suivant dans ces quelques pas, sa voix indiquant qu'il tenait à entrer tout de suite dans le cœur du sujet et à cessez les amusements.

Ah oui, cette fameuse requête qu'il lui avait donné dans sa lettre quand il lui avait enfin permis de rentrer à Rome. Elle n'avait pas été spécialement pressée de l'exécuter. Après tout, il l'avait laissé dans cette petite ville seule bien trop longtemps à son goût et elle ne voit pas pourquoi elle devrait lui faciliter la vie, surtout quand il s'amusait à la torturer ainsi. Cependant, elle ne comptait bien sur pas faire obstacle à sa conquête. C'était trop important pour leur famille. Mais pour dire la vérité, les quelques fois où elle avait été suffisamment motivée pour aller entamer ce sujet avec leur père, ce dernier était toujours dans un endroit connu de lui seul, et il y a trois jours, il s'était absenté du château pour aller se reposer jusqu'à la fin de la semaine dans une petite maison de campagne qui leur appartenait, non loin d'ici.

Ils avaient laissés leur père dans un état pitoyable après que ce dernier fut vaincu par Ezio Auditore et qu'il avait perdu ces deux maudits artéfacts auquel Cesare tenait tant, et dont il avait fini par en récupérer un, cette Pomme d'Eden. Elle ne savait pas vraiment à quoi s'attendre en revenant à Rome, mais il était évident que leur père avait retrouvé sa force d'antan, même si ses motivations semblait avoir changer sans qu'elle ne parvienne à pouvoir cerner les nouvelles. Mais il recommençait à s'isoler, à comploter Dieu seul savait quoi, et il avait retrouvé cette rudesse et cette froideur d'antan, bien qu'il se désintéressait encore plus semblait-il de Rome et qu'il semblait toujours plus heureux de laisser ce lourd fardeaux à Cesare.

Quoi qu'il en soit, non, elle n'avait pas encore pu aborder ce sujet avec leur père. Mais elle pouvait sentir d'ici, en l'observant de loin, que cela pourrait s'avérer compliqué. Sauf si elle jouait correctement ses cartes. Ce qu'elle comptait bien faire. Mais pourquoi ne s'amuserait-elle pas à le torturer un peu, elle aussi ?

- Il s'est absenté du château, déclara-t-elle alors d'une voix tranquille sans regarder Cesare. Il faudra nous montrer très persuasif à son retour.

- Ça ne sera pas difficile… n'est-ce pas ? Murmura-t-il d'une voix tout à coup plus basse et plus rauque en se rapprochant un peu d'elle, susurrant presque ses mots contre son oreille, alors que son bras se glissa derrière elle, ses doigts venant presser la manche de sa robe.

Bien qu'elle ressentit un violent frisson parcourir sa colonne vertébrale en entendant sa voix devenir soudainement si caverneuse, et qu'elle dut inspirer profondément pour ne pas fermer les yeux et se laisser aller contre lui, elle refusa de céder parce qu'elle savait pertinemment ce qu'il était en train de faire. Il était de toute évidence d'humeur très joueuse et confiant, car si il avait été réellement impatient, il n'aurait pas formuler les choses ainsi, en jouant de ce désir qu'elle avait pour lui pour la pousser doucement à faire ce qu'il désirait.

Mais elle n'était plus la toute jeune fille qu'elle avait été autrefois, qui aurait gémit et aurait fait tout ce qu'il désirait pour qu'il lui en donne plus, non. Et elle comptait bien lui faire comprendre qu'elle était lasse de leur éternelle séparation. Elle aurait pu continuer sur cette pente certes délicieuse et excitante, comme toujours, mais quelque part, elle avait besoin d'un peu de vérité. Tout du moins, de l'exprimer.

- Non… mais je me sens un peu trop seule ici. Nous ne passons plus jamais de temps ensemble, tout les deux. Tu es bien trop accaparé par tes autres conquêtes.

Et elle ne parlait pas seulement de villes où de châteaux en disant cela, et il le savait. Elle s'était retourné tout en murmurant ses mots, et l'espace d'une seconde, elle aurait juré… que son sourire s'adoucit, quelque peu, autant que cela pouvait être possible. C'était assez étrange, mais elle jurait qu'il avait aimé entendre cela. Quoi qu'il en soit, il retrouva vite ses gestes habituelles et posa sa main sur sa poitrine, directement entre ses deux seins, ses doigts effleurant doucement son cœur et il commença à exercer une pression dure sur elle, la repoussant doucement en arrière et elle posa sa main sur la sienne, la serrant davantage contre sa peau alors qu'elle était contrainte de reculer.

- Bientôt, commença-t-il d'une voix pleine de confiance, quand je monterais enfin sur le trône d'Italie, je ferais de toi de ma reine.

Il avait murmuré ces deux derniers mots, de cette même voix rauque qui provoquait ces douces chaleurs irrésistibles en elle, ces chaleurs qui la faisait en vouloir juste davantage, bien plus qu'une seule main sur elle – Dieu que cela faisait longtemps qu'elle n'avait plus senti sa chaleur ! Où même seulement celle d'un homme dans son lit – alors que son dos se pressait contre la pierre du mur, et elle fut, l'espace de quelques brèves secondes, captivée par son regard. Elle y voyait beaucoup de choses s'agiter, des milliers de choses et des choses qu'elle eut l'impression de n'avoir jamais vu auparavant. Des choses… qui firent follement battre son cœur contre la paume glaciale de sa main sur elle.

- Et ta solitude… appartiendra au passée, poursuivit-il d'une voix toujours plus lente, son regard s'égarant quelque peu sur elle tandis que ses doigts dégrafait un bouton de la robe étrangement très délicatement, comme si il aimait prendre son temps.

Ce qui n'avait jamais été son cas. Quand Cesare voulait quelque chose, il le prenait. Il lui arrivait d'avoir de brefs moments de tendresse, aussi fugaces que le vent mais qu'elle chérissait plus précieusement que n'importe quel joyau du monde. Qu'elle attendait toujours. Mais d'aussi loin qu'elle se souvienne, il n'avait jamais aimé prendre son temps quand il s'agissait de sexe. Il y avait… quelque chose de différent lui aujourd'hui. Quelque chose de plus… calme.

Comme si il savait qu'il touchait enfin son but, et qu'il en ressentait une certaine forme d'apaisement à l'idée d'y parvenir, d'être si près de la victoire définitive. C'était étrange, mais elle n'avait pas pensée que les choses se passeraient ainsi. Pour être honnête, elle avait imaginé qu'une fois qu'il aurait conquis l'Italie, il ne pourrait plus se satisfaire seulement de cela, et voudrait certainement partir à la conquête du reste du monde. Mais se pourrait-il qu'elle se soit trompée ? Qu'il se suffise de leur pays, de leur Italie… et d'elle ? Pourrait-il trouver le même bonheur qu'elle dans cette vie qu'elle avait mille fois imaginée lors de ces longues nuits solitaires ?

Sa main se détacha de sa poitrine, délaissant sa robe et ses doigts virent se glisser aux siens, prenant sa main dans la sienne et Lucrezia inspira profondément pendant quelques instants. Elle comptait sur les doigts d'une main les fois où il lui avait simplement pris la main. Sans rien attendre de spécial en retour – bien qu'à cet instant, elle n'aurait pas dit non à ce qu'il l'a prenne contre le mur, ici et maintenant, loin de là – juste pour le plaisir d'une caresse.

Son aptitude si surprenante lui laissait croire que oui. Et rien n'aurait pu la rendre plus enthousiaste où heureuse à cet instant précis.

- Je meurs d'impatience, répondit-elle alors d'une voix basse, hypnotisée par ses yeux.

Cesare eut un demi sourire amusé et son autre main vint alors se glisser dans ses cheveux, d'abord doucement, ses doigts chaud se nouant à ses mèches, provoquant un violent frisson en elle, mais rapidement, sa poigne se durcit, saisissant sa chevelure plus brusquement et la tirant légèrement en arrière, lui infligeant une légère douleur qui la fit sourire et alors qu'il l'a contraignait ainsi à la regarder sans pouvoir bouger la tête, il déclara d'une voix doucereuse avec une légère mise en garde derrière :

- Et pas d'incartades en mon absence.

La phrase mit un certain temps à arriver à son esprit tant elle était déconcertée et fascinée par l'aptitude de Cesare mais à peine l'a comprit-elle que, au bout de quelques secondes à la regarder silencieusement, il l'a libéra de son emprise et la laisser là où elle était, contre le mur, alors qu'il tourna les talons et reprit le sens inverse de sa route, repartant pour ses conquêtes.

La quittant à nouveau.

Ce fut l'effet d'un seau d'eau glacée sur la tête pour Lucrezia. Elle se réveilla de cet étrange et douce torpeur dans lequel il avait réussi à l'endormir et presque aussitôt, la colère qu'elle avait ressenti plus tôt dans la journée revint au galop. Presque plus forte, en vérité.

Pas d'incartades en son absence. Pendant une seconde, elle oublia totalement ce qu'elle venait de voir en lui. Elle savait qu'elle s'en rappellerait plus tard et qu'elle y repenserait avec un sourire béat sur les lèvres, tout simplement heureuse d'avoir reçu une telle attention. Mais elle aurait le temps pour rêvasser ce soir, dans son lit. Là, maintenant, elle avait de l'énergie à dépenser et de la colère à déchaîner. Pas d'incartades… elle avait parfaitement compris ce qu'il voulait dire par là. Elle savait qu'il n'avait jamais oublié son petit numéro avec le garde qu'il avait fait tué, ce garde qu'elle avait pris dans son lit il y a maintenant longtemps. Et sans doute se rappelait-il aussi son pauvre Perotto, amant qu'elle avait gardé secret pendant un temps fou. Et bien sur, il devait avoir entendu les rumeurs, rumeurs dont elle avait appris l'existence en revenant à Rome.

Ces rumeurs qui disait qu'elle avait un nouvel amant. En ce Pietro Rossi, cet acteur qui s'était mis à la suivre partout. Quand elle l'avait appris en arrivant à Rome, de la bouche de sa mère, elle s'était contentée de grogner sans y prêter attention. Quelque part, elle l'avait cherché, ses rumeurs, quand elle était le gouverneur de Spolète, dans le but de punir Cesare, mais elle n'avait jamais rien donné de plus qu'un baiser à ce Pietro, car il ne l'intéressait pas. Elle savait qu'il était amoureux d'elle. Il venait tout les jours depuis qu'elle était rentré lui apporté des roses et autres présents ridicules dont elle se rappelait à peine à la porte du château Saint-Ange. Elle avait vaguement accepté de parler avec lui lors d'une petite réception que sa mère avait organisée, mais elle ne se souvenait même pas de ce qu'il avait bien pu lui dire, elle avait eu la tête dans les nuages ce soir-là.

Mais Cesare avait du garder l'esprit très clair, lui, malgré les putains qu'il avait du mettre dans son lit et il avait du entendre ces rumeurs sur Pietro Rossi, cette fois-ci totalement infondée, mais quel importance ? Il l'avait mise en garde. Comme si lui avait le droit de toucher toute les femmes qu'il désirait alors qu'elle était condamnée à rester seule dans ce grand château à toujours l'attendre, l'attendre ! Attendre qu'il revienne de tel où tel contré, attendre qu'il revenait de tels où tels bras pour enfin revenir dans les siens ! De quel droit se permettait-il de lui dire ce qu'elle devait faire ?

Peut-être qu'elle se faisait des illusions. Peut-être qu'elle l'accusait à tort, et qu'en vérité, il lui était fidèle. A peine cette pensée lui effleura l'esprit qu'elle grogna toute seule. Bien sur que non, il ne l'était pas. Il était trop fougueux pour ça. Il avait un feu en lui qui exigeait d'être assouvi quotidiennement, et il serait incapable de rester des mois sans qu'on lui donne cette satisfaction. Bien sur qu'il avait d'autres femmes. Mais elle, selon lui, n'avait pas le droit d'avoir d'autres hommes.

Alors qu'elle était certaine qu'il avait même mis dans son lit cette chienne de Caterina Sforza. Son ennemie. Leur ennemie.

La fureur l'a gagnant de part en part, Lucrezia se rendit alors compte que cela faisait un moment qu'elle marchait et qu'elle n'avait même pas remarqué qu'elle ait quitté le couloir des appartements de son frère. Elle était actuellement dans l'aile ouest du château, en train de descendre les longs escaliers en spirale et en passant près d'une fenêtre ouverte, elle put entendre un garde crier :

- Ouvrez la porte ! Le capitaine général part pour Urbino ! Buona fortuna, padre Cesare !

Habituellement, elle se serait précipitée à la fenêtre pour regarder Cesare quitter le château, en particulier quand elle ignorait quand il reviendrait. Même si il lui avait promis que ce serait court, cette fois, que valaient ses promesses une fois qu'il était sur le champ de bataille ? Peu importe. A l'heure actuelle, elle n'était pas du tout motivée à arrêter ses pas. Elle savait exactement où son instinct l'avait dirigé. Et maintenant qu'elle en avait conscience, elle refusa de ralentir, encore moins de s'arrêter où de faire demi-tour. Au contraire. Elle accéléra le pas.

Rapidement, elle se retrouva à descendre dans les profondeurs des cachots du château Saint-Ange. Un endroit sombre, humide, froid, détestable dans lequel elle ne s'était quasiment jamais rendue. En passant, elle observa les cellules sinistres et pensa vaguement au fait qu'autrefois, Pedro avait été enfermé brièvement dans une d'entre elles. Cesare lui avait dit qu'il s'était échappé. Lucrezia, en observant les cellules, fronça les sourcils. Elle n'y avait jamais vraiment réfléchie jusque ici, mais comment son ancien et défunt amant avait-il pu ouvrir une de ses portes ? Sa pauvre Giulia avait du l'aider en volant la clef à un garde où quelque chose, elle ne voyait pas d'autre possibilités. Mais Giulia ne devait-elle pas s'occuper de son petit Giovanni à ce moment-là ? Elle avait peut-être réussie à faire les deux, après tout, Pedro avait récupéré leur fils… pendant un bref moment. Elle était heureuse aujourd'hui que son petit soit près d'elle, et non au loin, quelque part dans les terres d'Espagne où elle n'aurait jamais pu le voir.

Cependant, elle pleurerait toujours Perotto. Il ne méritait pas une telle fin.

Mais Lucrezia secoua la tête, chassant cela de ses pensées. Elle ne pouvait pas y penser maintenant. Elle ne voulait pas y penser maintenant. Elle y réfléchirait plus tard. Pour l'instant, il y avait quelque chose dont elle devait impérativement s'occuper. Cela aurait le don de la défouler, de la détendre et de rendre une certaine forme de justice, du moins un premier pas vers elle, en particulier après ce qui s'était passé plus tôt dans la journée, qu'elle n'avait absolument pas oublier non plus.

Elle arriva finalement devant une cellule gardé par un garde, la seule cellule gardée car la seule occupée actuellement, chose rare au château Saint-Ange et qui ne durerait pas dès que Cesare reviendrait où que leur père s'intéresserait un peu plus à ce qui se passait à Rome. Le garde se déplaça dès qu'il l'a vue mais il n'eut pas le temps d'ouvrir la bouche qu'elle ordonna sèchement :

- Ouvrez la cellule !

L'homme s'exécuta immédiatement sans rien dire, et ouvrit la porte grinçante. Les yeux de Lucrezia croisèrent alors un morceau de fer posé contre les barreaux, qui servaient généralement à piquer où frapper les prisonniers trop turbulents afin de les calmer et de les repousser au fond de leur cellule. Elle ne l'avait pas prévu, mais d'instinct, elle saisit ce morceau froid de fer, lourd dans sa main, et entra dans la cellule et ne perdit pas une seconde avant de cracher d'une voix venimeuse à son occupante :

- Raconte ton voyage jusqu'à Rome. Cesare t'a fait l'honneur de son carrosse ?

- Tu es pitoyable, Lucrezia, rétorqua froidement Caterina Sforza, qui s'était levé à son entré pour lui faire face.

Cette catin n'arrangeait pas son cas en disant cela, bien qu'en cet instant, Lucrezia n'entendait presque rien. Sa vision était quelque peu trouble, et elle avait presque l'impression qu'elle se teintait doucement de rouge, comme si la petite pièce étroite de cette cellule prenait la couleur du sang. L'espace d'une seconde, Lucrezia se demanda si c'était ce que Cesare ressentait lors de ses crises de colères auquel elle avait souvent insisté. Cette envie de tout détruire. Ce… besoin qui te prenait au dépourvu de faire du mal à la personne en face de toi. De la faire saigné.

Si c'était le cas, elle comprenait nettement mieux son frère, maintenant. Car c'est exactement ce qu'elle commençait à ressentir. Et étant donné qui était en face d'elle, elle n'avait pas la moindre intention de retenir cette rage. Mais elle voulait des réponses. Elle avait besoin de savoir si ses doutes étaient fondés. Si Cesare avait gardé cette chose près de lui pour la toucher, et non pas pour la torturer. Elle devait savoir.

Lucrezia serra alors la barre de fer dans ses deux mains et donna un coup brutal, bien qu'encore trop léger à son goût, sur la poitrine de Caterina, que celle-ci ne vit pas venir et elle tomba à terre sur le derrière, se rattrapant de justesse de ses mains et si son expression avait quelque chose d'ironique, Lucrezia put voir que le regard de cette chienne devenait tout à coup prudent. Elle commença alors à reculer, rampant en arrière avec ses mains tandis que Lucrezia avançant en enchaînant les questions, sa voix devenant de plus en plus incontrôlable mais c'est à peine si elle le remarqua :

- De quoi as-t-il parlé ? De ses projets pour Naples ? Ca t'a plu ?

- J'ai déjà tout oubliée, se moqua Caterina avec une expression narquoise.

- Je vais te rafraîchir la mémoire, siffla Lucrezia, son bras se levant de lui-même, frappant une deuxième fois, mais cette fois-ci plus fort, le morceau de fer heurtant la cuisse de Caterina et s'enfonçant, provoquant un hurlement chez la garce et son instinct la poussa à poser la main sur l'endroit où Lucrezia avait frappé, ses haillons se tachant alors lentement d'une petite tache de sang.

A cette vision, Lucrezia ressentit cette même profonde satisfaction qu'elle avait sentie un jour. Le jour où elle avait vu le corps de Fiammetta de Michaelis se contorsionner sous la douleur que son poison lui avait infligé alors que Lucrezia était tranquillement assise au bar, un voile dissimulant son visage au reste du monde, et qu'elle observait la scène un sourire aux bords des lèvres, si impatiente de prouver à Cesare que le meurtre d'Alfonso n'allait pas rester sans conséquences, et que désormais, chaque femme sur lequel elle aurait le moindre doute qu'il ait posé les mains sur elles subirait le même châtiment. Où tout du moins, un châtiment semblable.

Mais Fiammetta n'était qu'une putain sans importance. Caterina Sforza, c'était autre chose. Cette femme l'avait prise de haut dès le départ. Elle l'avait jugée et condamnée sans même la connaître, la méprisant pour son sang espagnol. Lucrezia ne se rappelait que trop bien de son dédain lors de son mariage avec Giovanni. De son arrogance lors de son mariage avec Alfonso. Et plus que tout, de sa tentative de meurtre contre toute leur famille en leur envoyant cette boîte infesté par la peste. Sa tentative de meurtres contre ses enfants, contre Cesare. Comment diable avait-il pu osé la toucher avec ce qu'elle avait osé leur faire ?

Caterina, elle, n'était pas une putain sans importance. C'était leur ennemie. Et Lucrezia comptait bien lui accorder une attention toute particulière. Cesare avait joué avec elle, eh bien, c'était son tour mais elle gageait que cette femme n'apprécierait guère sa façon de jouer, contrairement à celle de son frère. Lucrezia ne connaissait que trop bien ce qu'il savait faire de ses mains et de sa langue dans un lit. Même la Sforza, qui méprisait Cesare, avait du céder au plaisir.

Elle avait été indulgente avec Fiammetta. Une mort rapide. Mais elle allait prendre son temps avec Caterina. Oh oui.

- Cela te remettra les idées en place, déclara durement Lucrezia en l'observant prostrée sur le sol, se tenant la cuisse en détournant le regard.

C'était une victoire suffisante pour aujourd'hui. Pas tellement le fait de l'avoir blessée, mais plutôt de constater qu'elle l'a prenait enfin au sérieux et qu'elle n'osait plus la regarder ni répondre. Elle avait repris le dessus, ce qui était nécessaire après la mauvaise tournure de ce qui aurait du être une humiliation publique un peu plus tôt. Pour le moment, cela satisfaisait Lucrezia, bien qu'elle n'était pas encore tout à fait calmée.

Néanmoins, elle se détourna du corps de Caterina et entreprit de quitter la cellule sombre, ordonnant sèchement au garde sans le regarder :

- Referme et donne-moi la clé.

Elle ne comptait laisser personne d'autre qu'elle s'approcher de Caterina Sforza. Son père pourrait être tenté, même si il avait l'esprit ailleurs, comme toujours. Hors, il n'en était pas question. C'est elle qui allait décider tout ce qui toucherait à cette femme, même l'heure de ses repas. Enfin, si elle l'a nourrirait, bien sur. Elle n'était pas encore sûr ce sur point. Elle se retourna et attendit que le garde s'exécute avant de saisir la clé et de remettre la barre de fer à sa place et de quitter ces maudits lieux qu'elle détestait déjà.

C'était sombre. Humide. Etroit. Cela lui rappelait désagréablement son couvent où elle était restée enfermé pendant des mois, des années auparavant, et c'est un souvenir qu'elle aurait volontiers effacer définitivement de sa mémoire.

D'un pas rapide, elle sortit des cachots et se dirigea aussi vite qu'elle put dans une des cours intérieurs du château Saint-Ange. Elle avait besoin d'air. Elle avait besoin de réfléchir. De se calmer, surtout. Ses yeux avait encore cette étrange lueur qui troublait sa vision et elle accéléra encore le pas. Elle avait besoin de lumières aussi. Inconsciemment, elle engouffra la clé dans son décolleté le temps de lui trouver une meilleure cachette facile d'accès mais où personne ne pourrait l'atteindre.

Dès qu'elle fut dehors, elle eut l'impression de respirer à nouveau et sa vue s'éclaircit. Elle inspira profondément et ferma les yeux quelques instants. Elle aurait voulu que Cesare soit là. Il aurait pu l'apaiser. Il aurait pu la calmer. Même si elle était en partie en colère contre lui, elle savait qu'il parvenait malgré tout à l'apaiser. Il lui avait prouvé cela quelques instants plus tôt dans la journée. Mais non. Il n'était pas là. Il avait du partir gérer quelques problèmes à Urbino et était venu juste… venu faire quoi, au juste ? Déposer cette catin au château ? Prendre des nouvelles de l'avancement de ses plans ? La voir ? Elle ne savait même pas. Il n'avait même pas pris le temps d'aller voir leur fils. Où de simplement demander à son sujet.

Sentant les larmes lui monter tout à coup aux yeux, Lucrezia les rouvrit et s'approcha lentement d'un banc posé contre le grand mur de pierre du château, les gardant à l'abri du monde dans cette forteresse, et elle s'y assit, ses doigts passant brièvement sous ses yeux pour vérifier qu'aucune larme ne s'était échapper sans qu'elle ne s'en soit aperçue. Elle lui avait dit la vérité plus tôt dans la journée. Elle était si lasse de cette solitude, cette solitude qui durait depuis maintenant un an. Etre revenu à Rome n'avait pas réellement changé grand-chose à ce sujet. Certes, elle pouvait avoir la compagnie de sa mère, toujours aussi agréable et réconfortante, mais elle ne pouvait pas parler à sa mère. Pas de tout. Alors bien trop souvent elle ressortait de chez elle plus frustrée qu'en arrivant, car elle aurait eu envie de pouvoir tout lui confier, surtout quand Vannozza la regardait avec cet air inquiet dans ses yeux profonds, lui faisant comprendre qu'elle n'était pas dupe et qu'elle savait que sa fille lui cachait quelque chose.

Elle avait bien retrouvé son père. Lucrezia ricana toute seule. Pour le plaisir que c'était. Si elle le croisait un peu plus qu'autrefois, il restait tout aussi inaccessible et distant qu'il l'avait presque toujours été et elle s'en portait tout aussi bien. La dernière fois qu'elle s'était sentie proche de Rodrigo Borgia, c'était quand elle était enfant et qu'il lui apprenait à jouer de ses poisons alors qu'elle était sur ses genoux. Autrement dit, presque dans une autre vie. Aujourd'hui, c'était un homme dont elle se méfiait, ne serait-ce que pour le bien être de son frère. Et le sien.

Elle avait ses enfants, certes. Ses précieux garçons. Actuellement son plus grand réconfort chaque jour et sa source de bonheur. Elle était si heureuse de pouvoir à nouveau les voir grandir au jour le jour. Trois beaux garçons, solides, qui serait leur héritage, leurs héritiers. Girolamo était le seul avec qui elle pouvait réellement parler, et elle ne s'en privait pas. Ce garçon était une telle source de bonheur pour elle qu'elle regrettait sincèrement de ne pas l'avoir amené dans le giron de leur famille plus tôt. A peine était-elle rentré à Rome qu'il lui avait demandé si ils allaient poursuivre leurs leçons sur le poison. Et Lucrezia avait acquiescé avec un sourire complice qu'il lui avait rendu. Et il apprenait vite. Très vite. Il la rendait fière chaque jour. Un jour, elle pourrait faire pareil avec Giovanni et Rodrigo, bien qu'elle avait l'intuition que Giovanni serait plus intéressé par les épées que par les poisons sans qu'elle puisse préciser pourquoi. Autant Girolamo était un enfant calme et sérieux, toujours silencieux, autant Giovanni était turbulent et chaotique. Il courait partout, riait pour tout et n'importe quoi, et faisait rire sa mère à son tour par ses bêtises sans importances. Elle avait passé essentiellement ces trois dernières semaines dans les courts du château, allongé dans l'herbe, Girolamo griffonnant silencieusement dans un carnet à ses côtés, la lèvre pincée alors qu'il réfléchissait – elle l'embêtait souvent pour qu'il rit davantage –, Giovanni courant devant eux un peu partout, embêtant Girolamo de temps en temps, et le petit Rodrigo dans ses bras, qui préférait regarder les insectes qui voletait autour d'eux avec ses grands yeux bleus tout en essayant de fourrer des pissenlits dans sa bouche à l'occasion. Et c'était de merveilleux moments qu'elle chérissait.

Mais ce n'était pas suffisant. Ce n'était pas suffisant pour que ce sentiment de solitude disparaisse.

Elle voulait que son frère revienne. Définitivement. Elle tacha de se réconforter en se rappelant la promesse qu'il venait de lui faire. « Bientôt ». Bientôt, elle serait enfin sa reine, et bientôt, tout serait terminé. Elle pouvait au moins se raccrocher à cela, et au fait aussi qu'il lui avait assuré dans sa première lettre qu'il allait rapidement rentré à Rome pour gérer réaffirmer son influence et son emprise sur la cité. En attendant, elle aurait toujours Caterina Sforza pour se défouler un peu.

- Alors, est-elle morte ?

Lucrezia ferma les yeux à nouveau à cette voix et ne put s'empêcher de gémir d'agacement. Bien évidemment. Cesare l'avait laissé à Rome puisqu'il comptait rapidement revenir. Pendant un instant, elle regretta presque son temps à Spolète, où elle n'avait pas à subir sa présence, où alors de trop loin pour qu'elle s'en soucie. Mais maintenant que Cesare était revenu, il était revenu aussi.

Elle finit par soupirer et par rouvrir les yeux afin de découvrir Micheletto appuyer de façon nonchalante contre l'alcôve de la cour, parsemé de ronces et de feuilles. Les bras croisés, il l'a fixait de son regard ironique, ses cheveux noirs ressortant de manière trop sombre sur sa peau blanche avec la lueur du soleil qui éblouissait la cour.

- Pas encore, mais il se peut que bientôt, je ne puisse pas en dire autant sur toi, marmonna-t-elle en lui jetant un regard noir.

Pour seule réponse, Micheletto ricana sèchement, ce qui poussa Lucrezia à plisser les yeux vers lui. Il était si persuadé d'être à l'abri. D'être protégé par son frère. Pendant un instant, elle se demanda quelle serait son expression si au moment où il aurait du boire un verre de vin, il sentait tout à coup sa gorge se remplir de sang et ses poumons manqué d'air alors qu'ils gonfleraient dans sa poitrine. Elle imagina le regard qu'il lui jetterait, devinant immédiatement que c'était elle, qui tuait par la cantarella, sinon elle ? Elle imaginait le choc dans ses yeux et elle ne put s'empêcher de sourire à cette idée. Ce serait tellement amusant.

- Tu te crois réellement indispensable, n'est-ce pas ? Lança-t-elle alors en se relevant, cette image l'ayant revigorée. Tu penses réellement que Cesare à tellement besoin de toi que tu es à l'abri de tout. Cela me prouve ce que je savais déjà : tu es loin d'être aussi intelligent que tu ne le penses, Micheletto. En dehors des membres de notre famille, personne n'est indispensable à un Borgia.

Le ricanement s'était évanoui en lui, et elle vit qu'il avait attentivement écouté ses mots et qu'il les avait pris en compte vu la noirceur qui envahissait ses yeux. Parce qu'il savait, dans le fonds, que c'était la vérité. Satisfaite de l'efficacité de ses mots, le sourire de Lucrezia s'agrandit avant d'éclater de rire et d'ajouter :

- Et encore ! Même certains Borgia sont remplaçables. Regarde mon autre frère. Juan. D'ailleurs, dis-moi, c'est toi qui l'a tué ? Je n'ai jamais su ce qui s'était exactement passé avec lui.

Micheletto ne répondit pas immédiatement, la fixant en silence, son regard toujours sombre et son expression inexpressive. Elle ne pouvait même pas imaginer ce qui se passait dans sa tête à cet instant, mais elle savait qu'elle y avait déclenché quelque chose d'assez chaotique. Certes, elle savait aussi qu'il ne trahirait jamais son frère. Ayant travaillé aussi longtemps aux côtés des Borgia, il avait pu constater que ceux qui les trahissaient où leur faisait du mal… ne survivaient pas longtemps ensuite. Mais il était bon de lui rappeler de temps à autres qu'il n'était rien de plus qu'un homme de main, certes très efficace, mais facilement remplaçable si nécessaire. Elle pourrait le tuer, si elle le désirait. Certes, Cesare serait sûrement très en colère contre elle et elle risquait de passer un mauvais moment, mais il lui pardonnerait et trouverait un autre Micheletto. Alors que le premier serait mort et enterré.

- Cesare tenait à le tuer de sa main, finit par répondre Micheletto d'une voix neutre. C'est l'une des rares fois où je n'ai pas eu à faire grand-chose. A part attendre. Et me débarrasser du corps.

- En le jetant dans le Tibre, oui, commenta Lucrezia en croisant les bras. Tu devrais revoir tes méthodes pour cela. C'est tellement d'un commun, de retrouver des cadavres dans ce fleuve.

Micheletto haussa les épaules et s'appuya un peu plus contre l'alcôve de la cour, la fixant sans rien ajouter. Au bout d'un moment, l'amusement de Lucrezia s'effaça et elle commença à s'agacer de ce regard sur elle, trop long, toujours trop long, avec lui. C'était d'un pénible. Sans compter qu'elle remarquait bien que ses yeux quittait des fois son visage pour se promener sur son corps. Lui rappelant péniblement ce désir qu'il entretenait pour elle.

- Pourquoi diable est-tu ici ? Demanda-t-elle alors brusquement. As-tu l'intention de traîner dans mes jupes jusqu'à ce que Cesare revienne ?

- Tu sais que rien ne me fait plus plaisir que de t'agacer, Lucrezia, mais j'ai mieux à faire que… traîner dans tes jupes. Ton frère m'a confié certaines choses à faire. Mais avant que je m'y attelle, je tenais à venir te faire remarquer qu'un garde ne devrait pas tarder t'avertir qu'un homme particulièrement fougueux à demander à te voir, à l'entrée du château. Un certain Pietro Rossi.

Lucrezia leva les yeux aux ciels à ce nom. Encore celui-là ! Diable, il n'avait toujours pas compris ? Cela faisait des semaines qu'elle était revenu à Rome et elle n'avait répondu à aucun de ses présents, aucune de se lettres, et elle lui avait à peine parler à une réception ! Il en devenait sincèrement fatiguant. Cesare lui avait demandée de rester sage pendant son absence, il n'aurait pas pu la débarrasser de Rossi si il avait entendu ses maudites rumeurs ?

Rumeurs… Mais bien sur. L'idée lui vint si brusquement qu'elle ne put s'empêcher d'en sourire toute seule, ignorant le regard de Micheletto qu'elle sentait sur elle. Cesare n'était pas stupide. Il l'avait certes mise en garde de ne pas prendre d'autres amants, ce qui prouvait qu'il avait entendu les rumeurs et qu'il souhaitait être clair, mais il savait que ce n'était que cela : des rumeurs. Il n'y avait rien de concret dans ce qui était dit, sinon quoi Rossi serait déjà mort. Si les rumeurs devaient se poursuivre, en revanche… Cesare serait contraint à un moment où à un autre de réagir. Comme il le faisait toujours.

Et il en serait jaloux. Car il faut être jaloux pour tuer les amants et maris de sa soeur, n'est-ce pas ?

Il n'avait eu aucune pitié pour ce garde qu'elle avait pris dans son lit. Aucune non plus pour son pauvre Alfonso, qu'il avait poignardé devant elle. Et il n'aurait eu aucune pitié envers son pauvre Perotto si ce dernier n'avait pas réussi à s'enfuir avant de se faire tuer par d'autres. La preuve étant que Cesare s'était vengé en faisant pendre sa Giulia au-dessus du Tibre. Si il voyait que les rumeurs persistaient, il finirait par penser que ses rumeurs ne sont pas si infondées que cela et que même si elles ne demeuraient que des rumeurs, il ne pourrait pas les laisser passer. Et il tuerait Rossi.

Et la jalousie le dévorerait. Comme elle l'a dévorait, elle, à l'imaginer dans les bras d'autres femmes, à l'imaginer dans les bras de cette chienne de Caterina. L'idée de savoir qu'il pouvait être torturé de la même manière qu'elle lui était… extrêmement plaisante. Oh, oui. Vraiment plaisante.

Un sourire machiavélique apparut sur son visage alors qu'elle se retint de rire toute seule. Voilà qui allait drôlement la divertir pendant son absence. Cette fois, elle ne laisserait pas Pietro Rossi dans le vent. Non, cette fois, elle allait l'accueillir, et elle allait faire ce qu'il fallait pour le séduire, pour lui donner espoir qu'il pourra la posséder un jour. Et elle s'arrangerait pour qu'ils soient vus par l'un des gardes. Qu'elle paierait pour qu'il entre dans le jeu. Les gardes ne disaient jamais non à quelques bourses supplémentaires. Où bien, elle le menacerait ? Oui, ce serait suffisant, elle devait admettre ne pas avoir l'envie de monter dans sa chambre afin de prendre des pièces d'or et la peur qu'inspirait sa famille serait largement suffisante. Oh, oui ! C'était vraiment une excellente idée ! Ainsi, en vérité, ce ne serait pas que des rumeurs, si un garde personnelle du château Saint-Ange confiait l'avoir vu avec cet homme. Cesare croira que c'est la vérité. Et il sera tellement furieux qu'il fera exécuter ce cher Pietro Rossi.

Certes, cela impliquerait que Rossi meurt. Bah. Il l'ennuyait, de toute façon.

Elle frappa joyeusement des mains, ravie de cette nouvelle distraction et leva les yeux vers Micheletto qu'elle congédia d'un geste de la main tout en déclarant :

- Va donc t'occuper des missions que t'a confiées Cesare. J'ai à faire, moi aussi, et je t'ai déjà accordée plus de temps que tu n'en mérite pour aujourd'hui.

Avec un dernier sourire innocent, elle ignora son regard noir et recula pour l'inviter à quitter les lieux. Lui jetant un dernier coup d'œil suspicieux, il finit par s'éloigner et par quitter la cour. Ce qui soulagea quelque peu Lucrezia. Elle n'était jamais entièrement à l'aise dans sa présence. Maintenant, elle allait pouvoir réellement s'amuser avec cette nouvelle distraction très prometteuse. Elle baissa les yeux sur sa robe, la lissant du bout des doigts, s'assurant d'être toujours aussi séduisante mais bien sur, elle l'était. Sa robe rouge mettait chacune de ses formes en valeur, la dentelle et la soie s'alliant délicatement au velours de la jupe, toilettes qu'elle allait bientôt devoir changer à mesure que le printemps se rapprochait et que le temps se réchauffait.

Rapidement, le garde arriva, et elle le reconnut vaguement, une tête de véritable buffle avec des petits yeux, ce n'était pas la première fois qu'il venait lui annoncer l'arrivée de Pietro ces dernières semaines, et vu sa mine ennuyé, il s'attendait à recevoir la réponse habituelle de sa maîtresse, c'est-à-dire d'envoyer au diable ce cher Pietro Rossi. Soit, il y aura peut-être une distraction pour lui aussi aujourd'hui, après tout.

Il s'arrêta au garde à vous devant elle, comme à chaque fois, ce qu'elle trouvait toujours drôle et plaisant. Cesare avait bien entraîner ses petits soldats à respecter soigneusement chaque membre de sa famille.

- Signora, le signore Rossi est à nouveau ici et demande à vous voir. Dois-je le congédier, comme d'habitude ?

- Non, sourit-elle en caressant doucement sa bague ornée de ce rubis rouge qui gardait la cache secrète remplie de cantarella. Non, tu vas le faire entrer, aujourd'hui. Mais d'abord, j'ai des instructions pour toi. Et tu as avez intérêt à obéir au moindre de mes ordres si tu ne veux pas que toi, où que ta famille, ait quelques… problèmes dans les prochaines semaines à venir. Me suis-je bien fait comprendre ?

Elle souleva très légèrement sa main, son index effleurant les bords de sa bague et positionnant le bijou de manière à ce qu'il reflète la lumière du soleil. Le garde baissa rapidement les yeux dessus et il déglutit, ses petits yeux porcins se teintant de peur. Bien sur, tout le monde avait finit par entendre la rumeur de l'arme de Lucrezia Borgia, cette bague incrusté d'un énorme rubis rouge dont elle se servait pour empoisonner ses ennemis, généreux cadeau de son frère Cesare. Il n'y avait aucune preuve qui pouvait confirmer ce fait. Mais les rumeurs étaient suffisantes pour effrayer tout Rome à ce sujet.

Et pour le coup, les rumeurs étaient fondées. Et Lucrezia adorait tourner les rumeurs à son avantage. En particulier quand elles étaient contre elle, à la base.

- Bien sur, signora, je suis à vos ordres, je ferais tout ce que vous m'ordonnerez, déclara alors humblement le garde en baissant la tête.

- Parfait. Dans quelques instants, tu feras rentrer le signore Rossi. Je vais lui dire certaines choses, faire certaines choses. Et tu vas tout observer, cacher juste là-bas, derrière l'entrée du couloir.

Elle désigna de la main ledit lieu, une petite porte qui menait à un étroit couloir qui lui-même menait aux escaliers qui parcourait le château Saint-Ange et ses ailes.

- Tu écouteras attentivement tout ce qui sera dit entre nous, tu garderas tout en mémoire dans ta petite tête. Et une fois que je l'aurais congédié, tu iras rejoindre Cesare à Urbino pour tout lui répéter.

- Mais, mia signora, j'ai pour ordres de protéger le château, si je désobéis à cet ordre, votre frère me…

- Mon frère n'est pas là actuellement, le coupa-t-elle, son ton devenant légèrement plus acide, et c'est moi qui te tuerait si tu ne fais pas ce que je te dit de faire. Qui plus est, tu n'as à t'inquiéter pour mon frère, Cesare sera ravie que tu vienne l'informer de cela, tu pourrais même être récompenser, qui sait ?

Bon, il était plus probable que Cesare le tue malgré tout, ne serait-ce que par colère où simplement parce qu'il avait désobéi à ses ordres, effectivement, mais elle n'allait certainement pas le dire à voix haute, sinon quoi, elle serait obligée de le tuer et d'aller trouver un autre garde plus stupide pour lui obéir, ce qui lui ferait perdre du temps et risquait de lui faire passer la chance de ce petit amusement efficace.

Le garde sembla un peu sceptique, mais ses yeux allèrent à nouveau sur la bague de Lucrezia, qu'elle continuait de caresser délicatement et il finit par comprendre qu'il était pris au piège. Et que sa meilleure chance était de lui obéir. Alors il hocha la tête, ayant l'intelligence de ne pas demander d'explications à pourquoi Lucrezia désirait qu'un garde se cache afin de les espionner, elle et son supposé… amant afin de tout rapporter ensuite à Cesare.

Rapidement, le garde fit demi tour et alla chercher ce cher Pietro Rossi, avant de disparaître derrière eux pour se mettre en position tandis que Rossi apparût le sourire aux lèvres dans la cour, et pour réponse, Lucrezia lui rendit ce grand sourire et s'approcha lentement, saisissant alors sa main. Pris au dépourvu, il mit plusieurs secondes à réagir, mais finalement, il voulut s'approcher davantage mais Lucrezia s'éloigna avant que ses mains ne deviennent trop baladeuses. Une femme savait se faire désirer si elle voulait attiser la passion de l'homme. Elle lui sourit de manière coquette, restant assez près de lui pour l'envoûter mais suffisamment loin pour le tenter et commença à minauder :

- Pardonne-moi d'avoir été si négligente avec toi ces dernières semaines, mon cher Pietro. Mais c'était si dure de revenir à Rome après tellement de temps passer à Spolète ! J'avais perdu complètement mes repères. Je devais d'abord me retrouver. Passer du temps seule, à réfléchir. A nous deux, bien sur.

Elle avait passé du temps seule, certes, mais plus à boire du vin et à tester de nouvelles combinaisons de poisons qu'à penser à cet imbécile heureux.

Mais ce petit jeu stupide sembla fonctionner, vu l'air émerveillé que Pietro avait sur le visage. Des étoiles semblaient littéralement briller dans ses yeux. C'était sincèrement drôle à voir.

- Oh, mais je comprends, ma tendre Lucrezia ! Quel douce torture était-ce, mais la plus délicieuse qui soit, ma déesse !

Lucrezia se retint de froncer les sourcils et de pouffer de rire face à cette dernière phrase. Il était poète, maintenant ? Peut-être que sa carrière d'acteur ne fonctionnait pas. En tout cas, il devrait renoncer tout de suite à la poésie. C'était pathétique.

- Pour me faire pardonner, j'ai décidé de te faciliter l'accès du château, désormais. Tiens.

Elle lui tendit une clef de l'entrée du château. Sa clef, pour être honnête. Un peu risqué comme jeu, mais il n'aurait pas l'occasion de s'en servir, elle comptait sur Cesare pour cela. Et au pire des cas, si elle voyait qu'il mettait trop de temps à mourir, elle irait demander à Micheletto de s'en charger et de récupérer la clef. Cela était nécessaire. Si Cesare savait qu'elle lui avait donné une clef du château, il ne pourrait que penser que c'est sérieux. Elle pouvait déjà imaginer son regard noir, ses pupilles devenant aussi fines que celle d'un serpent alors que la colère froide le gagnait, et cette image l'a motiva à continuer, ignorant les balbutiements d'extase de Pietro avec un sourire séducteur, l'attirant vers le banc où elle s'assit à ses côtés tandis qu'il murmurait :

- Je t'aime tant que… que je voudrais le crier jusqu'aux cieux !

Ce qui serait comique, à n'en pas douter. Mais à éviter, tout de même.

- Non ! L'interrompit-elle dans un faux élan passionné. Contente-toi de chuchoter, d'accord ? Si Cesare l'apprend, il est capable de tout.

- Mais… tu es veuve, déclara Pietro en fronçant les sourcils, déconfit.

Lucrezia se demanda pendant une seconde si il était stupide avant de se rappeler qu'il n'était pas de Rome, et qu'il avait été à ses côtés pendant tout le long de l'année dernière à Spolète. Se pourrait-il que l'ignorant ne sache rien de la réputation de Cesare ? Qu'il ne sache rien des sorts tragiques arrivés à Perotto Calderon, Alfonso d'Aragon où ce garde dont elle ne se rappelait même pas le nom ? Inhabituellement rare. Tout le monde connaissait la réputation dangereuse de Cesare quand aux hommes qui tournait autour de sa soeur. Ce qui dissuadait généralement désormais les Romains de s'approcher d'elle, quand bien même que, effectivement, elle était veuve et que la fille du pape serait un très bon parti. Mais aucun d'entre eux n'avait envie de mourir sous l'épée de Cesare Borgia.

Soit. Il serait amusant d'effrayer un peu ce sot de Pietro. Et si elle le mettait en garde contre son frère, Cesare prendrait encore plus cela au sérieux.

- Je suis veuve par sa faute, rétorqua-t-elle alors d'une voix faussement douloureuse.

Enfin, presque faussement douloureuse. Elle ressentait toujours une douleur au cœur en repensant à Alfonso. C'est pourquoi elle évitait, généralement, de penser à Alfonso.

- Ah…, murmura Pietro, l'air tout à coup moins enjoué.

- Cesare n'a jamais supporté qu'on s'intéresse à moi, commenta Lucrezia d'un ton badin, peut-être parce que c'était la vérité. Mais cela ne doit pas nous effrayer.

Elle avait ajouté avec un sourire en biais, saisissant la main de Pietro et la caressant du bout des doigts. Mais il tourna vers elle un regard anxieux et répondit nerveusement :

- Non ?

- Je sais garder un secret, acquiesça-t-elle tout bas, s'approchant légèrement de lui, lui faisant entrevoir la tentation d'un baiser.

Oui, quand cela l'arrangeait, elle pouvait. Quand cela l'arrangeait.

Sa petite tentative de séduction fonctionna – bon sang, il était bien trop facile à manipuler ! – et il sembla oublier temporairement son inquiétude soudaine alors qu'il venait d'apprendre que son frère avait tué son précédent mari et qu'il supportait difficilement qu'un homme s'approche d'elle. Stupide en plus d'être facilement manipulable.

- Lucrezia… Tes lèvres. Donne-les moi.

Il valait mieux jouer jusqu'au bout, même si elle n'avait pas réellement envie d'embrasser cet imbécile. Cependant, elle l'avait déjà fait, et elle savait qu'il avait au moins les lèvres douces. Mais si elle se souvenait bien aussi, il embrassait horriblement mal. Se penchant avec un demi sourire, à peine ses lèvres furent-elles poser sur les siennes qu'elle se retint de grimacer devant l'assaut écoeurant qu'elle subissait. Elle avait l'impression qu'il tenait à laver sa bouche à coups de langues. Plus le baiser d'un crapaud que celui d'un charmant acteur. Voilà pourquoi elle n'avait pas été emballée pour lui donner davantage. Elle s'en rappelait, maintenant.

Un bruit se fit alors entendre juste devant eux, vers l'avant du toit et Lucrezia bénit silencieusement l'écureuil, l'oiseau, le chat où peu importe la bestiole que c'était d'avoir fait ce boucan car cela lui donna une excuse pour interrompre le baiser et regarder en arrière en demandant à haute voix :

- Qu'est-ce donc ?

L'air de se rappeler soudainement ce que Lucrezia lui avait dit sur son mari et Cesare, il sembla tout a coup effrayer et se releva, de toute évidence pressée de partir. Ce qui était pour le mieux. Elle avait envie de s'essuyer les lèvres et elle avait eu ce qu'elle désirait.

- Je… il est tard… je dois répéter… Adieu, mon amour, balbutia-t-il rapidement en s'inclinant avant de tourner les talons et de revenir de là où il venait, sans l'aide d'un garde.

Lucrezia le fixa partir pendant quelques secondes, se retenant de pouffer de rire face au ridicule de la situation, tout de même. Si facilement terrifié ! Il semblait avoir perdu sa détermination première de l'avoir à tout prix avec la peur de se faire embrocher par Cesare. Etrangement, elle doutait de le revoir. Il allait réfléchir une fois qu'il serait loin de son charme à ce qu'elle a dit, et considérerait que le risque de perdre sa vie était trop grand pour la séduire, sans doute. Ce n'était que du désir qu'il ressentait pour elle, malgré ses jolis mots.

Pauvre garçon. Elle le plaignait presque. Elle l'avait condamnée, aujourd'hui. Elle avait trop bien jouée la comédie pour que Cesare n'y croie pas. Le petit Pietro pourrait rester aussi loin d'elle qui le souhaitait, il était déjà mort malgré tout. Et elle récupérait vite sa clef.

Se relevant d'un pas tranquille, elle se dirigea vers l'entré où le garde sortit dès qu'il entendit que Pietro avait disparu et il déclara d'une voix pressée :

- J'ai entendu toute la conversation, mia Signora. Je pourrais en témoigner.

- Bien, rétorqua-t-elle, satisfaite. Avertis Cesare. Nous verrons comment il réagit quand les rôles sont inversés.

Le connaissant, il ferait preuve de bien plus de cruauté qu'elle n'en à fait elle-même preuve contre Caterina. Ce qui la poussa à réfléchir sur sa manière de faire avec cette femme. Elle devrait peut-être faire preuve de plus de dureté à l'avenir, histoire de rivaliser avec son frère. Peut-être son année à Spolète et le temps passé avec les enfants l'avait trop radouci. Elle n'avait pas hésité, à l'époque, à empoisonner l'ancienne maîtresse de Cesare pour le punir. Que pourrait-elle faire pour torturer Caterina sans toute de suite la tuer ? Peut-être la frapper à nouveau avec ce morceau de fer, mais en faisant de lui un tisonnier, le chauffant à blanc avant de frapper. Ce n'était pas une mauvaise idée.

- Oui, Signora, acquiesça le garde, l'air un peu gêné, bien que sa voix resta neutre.

Lucrezia l'ignora complètement, se doutant bien qu'il devait se questionner ce qu'elle voulait dire par là, c'était un autre type de rumeurs qui courait sur Cesare et elle, et en faisant cela, elle n'aidait pas à les étouffer, bien au contraire. Mais Dieu, qu'elle s'en moquait. Les rumeurs étaient un jeu qu'on pouvait manipuler à sa guise et qui restait purement inoffensive tant qu'il n'y avait pas de preuves à l'appui.

Le garde comprit de lui-même qu'il était temps de partir et qu'elle attendait de lui qu'il enfourche son cheval afin de se rendre le plus vite possible à Urbino pour témoigner de tout cela à Cesare. Alors qu'elle se retrouva seule dans la petite cour intérieure du château Saint-Ange, elle céda enfin à l'envie de s'essuyer les lèvres après ce baiser quelque peu répugnant mais elle ne put s'empêcher d'éclater de rire en repensant à sa prestation. Finalement, elle comprenait un peu ce Pietro, de vouloir faire une carrière d'acteur. Jouer la comédie était vraiment plaisant. Si elle avait été une pauvre paysanne, peut-être qu'elle se serait dirigée vers ce genre de vie, c'était si divertissant !

Mais être la fille du pape n'était-il pas le plus grand rôle à jouer dans cette immense pièce de théâtre ridicule qu'était le Vatican ?

D'humeur nettement plus joyeuse après cette petite aventure et à l'idée que Cesare allait bientôt se torturer de jalousie comme elle avait pu l'être plus tôt dans la journée, et depuis des semaines en vérité, elle arracha une rose de la floraison riche de la cour et se mit à en arracher les pétales en se permettant de faire quelque chose de futile et enfantin qui lui rappelait son enfance, quelque chose qu'elle faisait petite fille, et déjà à l'époque, en pensant au même homme à qui elle pensait aujourd'hui encore :

- Il m'aime un peu… beaucoup… passionnément… à la folie…

A chaque mot, elle arrachait un pétale de la rose rouge et la jetait au sol, en imaginant le visage de Cesare lorsqu'il saurait qu'elle fricotait avec d'autres hommes, à peine quelques heures après son départ. Peut-être reviendrait-il immédiatement à Rome ? En vérité… elle voulait juste qu'il revienne et qu'il lui donne de l'attention. Mais il ne pourrait que le faire, après aujourd'hui. Cette certitude lui réchauffa le cœur et elle se remit à arracher les pétales tout en murmurant joyeusement, chaque pétale arraché lui détendant un peu plus le cœur :

- Il m'aime un peu… beaucoup… passionnément… à la folie… Il m'aime un peu… beaucoup… passionnément… à la fol…

Un bruit sourd se fit entendre derrière et elle se retourna d'un coup, sursautant légèrement et c'est alors qu'elle vit une silhouette sombre apparaître devant elle, marchant tel un guépard, silencieusement mais menaçant. Un homme. Un homme qui n'était ni Pietro, ni Micheletto, ni aucun membre de la garde pontificale. Un homme qui était entré dans le château Saint-Ange. Ses yeux l'examinèrent rapidement et elle vit l'épée accrochée à sa ceinture, ainsi que d'étranges reflets métalliques sur ses poignets. Il était armé, et seul avec elle dans une cour. Elle élimina son premier réflexe : c'est-à-dire celui de hurler.

Une certaine appréhension l'envahit, mais elle ne se laissait pas gagner par la peur. Elle était une Borgia. Les Borgia ne cédait pas à la peur, même face au danger. Et aucun danger ne pouvait être plus grand que celui que son frère représentait. Comment diable un homme portant une capuche aussi ridicule pourrait-il lui faire peur ?

Une seconde. Une capuche. Lucrezia fronça les sourcils. Elle connaissait ce type de capuches que l'homme portait en face d'elle. Elle le connaissait pour les avoir vu dans des livres que Rodrigo et Cesare gardait dans leurs bureaux. Ces livres qui relatait l'histoire des Templiers et des Assassins, dont elle avait tellement entendu parler. Et son cœur s'emballa quand elle comprit qui en réalité se tenait en face d'elle. Et à cet instant, elle se dit que le danger était peut-être bien plus présent qu'elle ne l'aurait cru.

Elle savait qu'il était à Rome. Cesare le lui avait dit. Personne n'avait réussi à le repérer. Jusqu'à aujourd'hui. Où il avait réussi à entrer dans leur château sans que personne ne s'en aperçoive. Mais les Assassins était doués pour cela, n'est-ce pas ? Doués pour la discrétion, doués pour être des ombres qu'on ne voyait jamais. Elle savait également qu'il y'aurait des représailles pour ce qui s'était passé à Monteriggioni. Elle avait prévenu Cesare de ça. Cependant, elle n'avait pas pensée qu'elle serait seule pour faire face aux conséquences.

L'homme la jaugea du regard et elle en fit autant. C'était la première fois qu'elle pouvait le voir droit dans les yeux. Peut-être de façon plus proche que Cesare ne l'avait jamais vu. Cet ennemi, leur ennemi, dont l'image semblait obséder Cesare. Cet ennemi qui avait réussi à briser leur père pendant si longtemps. Elle n'était pas aussi impressionnée qu'elle aurait pensé l'être. A force d'entendre parler de lui tel un dieu, peut-être avait-elle imaginée un dieu. Mais il n'était qu'un homme. Grand, robuste, plus âgé d'une vingtaine année que Cesare et elle, à n'en pas douter, mais avec un regard marron profond qui la fixait tel les yeux d'un aigle. Sur cela, il lui rappela un peu Cesare. Son visage était à demi dissimulé par la sombre capuche typique des Assassins, mais elle vit un visage… véritablement charmant. Des traits réguliers, nobles, avec une peau légèrement basanée.

Elle ne parvenait pas à croire qu'il était juste en face. Seul avec elle. Si près. Cet homme qu'elle avait à peine entraperçu sur les hauteurs de Monteriggioni. Mais elle jurait qu'elle allait faire honneur à son frère. Et qu'elle se tenait prête à l'affronter.

- Vas-y, continue, lança alors l'intrus d'une voix ironique. Je ne voulais pas t'interrompre.

Il avait une voix grave. Rocailleuse. Très agréable à l'écoute. Il bougeait légèrement quand il dit ça, et elle eut l'impression de voir un félin se mouvoir. Un félin bien imposant. Elle avait déjà vu Cesare bouger ainsi. C'était la démarche de quelqu'un qui savait se battre mais qui restait sur ses gardes. La démarche d'un guerrier en plein champ de bataille. Elle était assez flattée qu'il se méfie suffisamment d'elle pour être sur ses gardes. C'était très flatteur, vu qui se tenait en face d'elle.

- Ezio Auditore da Firenze, déclara-t-elle d'une voix amusée alors en se mettant à bouger à son tour, cherchant malgré tout à s'éloigner de lui. Quel plaisir de rencontrer un personnage aussi illustre.

Elle avait mis quelques pas entre eux, mais elle voyait bien qu'il fixait le moindre de ses mouvements, et elle comprit que peu importe où elle tenterait d'aller, il y serait avant elle et il l'a bloquerait. Il fallait qu'elle réfléchisse. Et savoir aussi ce qu'il voulait et pourquoi il était ici. En dehors de venger la mort de son oncle Mario et venger la destruction et la prise de sa ville, elle ne voyait pas d'autres raisons à sa présence. A cet instant, elle regretta quelque peu d'avoir chassé Micheletto.

- Dommage que Cesare ne soit plus là, ajouta-t-elle, sarcastique. Tout cela l'aurait beaucoup amusé.

- Je ne suis pas là pour toi, Lucrezia, lança-t-il en faisant quelques pas tranquilles vers elle. Libère Caterina et je m'en irai.

Dès qu'elle entendit ce nom, elle ressentit l'habituelle vague de colère qui allait avec. Diable ! Enfer et damnation ! On n'allait tout de même pas lui faire croire que même Ezio Auditore, le chef des Assassins qui était aussi le seul homme que Cesare considérait comme son égal et digne de l'affronter – et on parlait de Cesare, nom de dieu ! Il ne considérait personne comme son égal ! – était, lui aussi, amoureux de cette chienne au point de risquer d'affronter toute la garde pontificale pour la sortir de son cachot ? Enfer ! Il était hors de question que cette catin sorte d'ici. Elle n'en avait pas fini avec elle, et elle ne voulait en aucun cas que cette maudite femme soit sauvée de ses griffes par son preux chevalier Assassin. Oh que non. Tout de même. Cette femme devait vraiment valoir sa réputation de femme facile. Cesare, Ezio Auditore, son ancien mari qu'elle à tué bien sur, combien d'autres avait-elle encore réussi à tirer dans son lit et à manipuler ? Dieu qu'elle haïssait cette femme. Et tout les imbéciles prêts à venir la menacer pour la sauver.

- Impossible, répondit-t-elle alors sèchement, faisant quelques pas en arrière.

- Alors tu ne me laisse pas le choix, rétorqua Ezio d'une voix plus basse en s'approchant alors brusquement d'elle.

La première idée est tout de même bonne, en fin de compte.

- Gardes ! Hurla-t-elle en s'éloignant rapidement vers le fond de la cour, sans lui tourner le dos afin de voir ce qui se passait.

Elle put voir Ezio s'immobiliser et secouer légèrement la tête vers elle en soupirant, comme pour lui dire qu'elle venait de faire une terrible erreur, et il se retourna alors que les quatre gardes du premier couloir le plus proche arrivèrent, dégainant leurs épées face à l'intrus. Etrangement, dès qu'elle les vit ainsi, face à l'homme qu'était son agresseur, elle sut immédiatement que ce serait lui qui allait l'emporter. Et une vague de colère et de peur la traversa à cette certitude.

Et comme elle le prédit, tout alla extrêmement vite. L'un des premiers gardes se jeta sur lui avec son épée, mais Ezio dégaina la sienne si vite qu'elle vit à peine le mouvement et para son coup, lui assénant un coup de pied dans le tibia avant de l'achever avec un coup de feu bruyant qui sortait de son poignet et qui la fit sursauter et reculer – encore une arme à feu ? Intégré dans son poignet ? Diable, où avait-il trouvé un truc pareil ? Elle détestait les armes à feu – et le second se jeta sur lui mais il parvint à esquiver le coup du second, le frappant de la pomme de son épée avant de sortir quelque chose de son poignet de l'enfoncer profondément dans sa gorge, provoquant un gargouillis répugnant alors qu'un jet de sang gicla sur le sol. Il affronta les deux autres à l'épée tellement vite – comment un homme déjà atteint d'une quarantaine d'années pouvait-il bouger aussi vite, nom de Dieu ? – que les deux gardes se retrouvèrent rapidement essoufflé, et à peine l'un d'entre eux baissa sa garde par épuisement que Ezio l'embrocha de son épée, avant de planter la lame de son poignet droit dans la gorge du second. Tout cela avait duré au mieux une minute, si ce n'est moins. Et il ne restait au final que quatre cadavres sanguinolents sur le sol, tandis que Ezio Auditore était toujours bien debout, légèrement couvert de sang et un peu essoufflé, mais sans la moindre égratignure. Ils n'avaient même pas réussi à l'effleurer.

Le cœur de Lucrezia, lui, battait à tout rompre mais elle gardait un visage ferme et s'assurerait que ce serait la colère qu'on entendrait dans sa voix. Bien qu'étrangement, sa peur était atténuée par une drôle d'impression qu'il ne comptait pas la tuer. Comme il l'avait dit. Il voulait sa chienne Sforza. Pas sa vie.

Pourquoi ? Pourquoi ne voulait-il pas sa vie ?

- Je ne peux pas te laisser seule ici, tu vas venir avec moi, grogna l'Assassin en rangeant son épée dans son fourreau avant de s'approcher d'elle, le regard noir et menaçant. Mais attention, si tu cris, je n'hésiterai pas à t'arracher la langue.

Un léger frisson la parcourut face à cette menace, sa voix ayant sûrement le ton le plus intimidant et dangereux qu'elle n'avait jamais attendu en dehors de son frère et tout son instinct lui hurlait de s'éloigner de cet homme à mesure qu'il s'approchait d'elle, mais elle resta debout, le menton levée, car si il y avait bien une émotion qui dépassait la peur à cet instant, c'était l'outrance. Elle était tout simplement outrée qu'il ose lui parler ainsi, la menacée ainsi, elle, la fille du pape, dans son propre château ! Une fois qu'il fut en face d'elle, elle plissa les yeux et lui jeta un regard meurtrier. Si il croyait qu'elle allait se laisser tranquillement faire, il se trompait.

Elle était une Borgia. On ne menaçait pas une Borgia dans sa propre demeure. Et la dernière chose qu'elle comptait faire, c'était lui obéir. Qu'il essaie de lui arracher la langue, elle le mordrait jusqu'au sang si nécessaire ! Quand il fut assez près d'elle pour la saisir, elle chercha alors à bondir sur le côté en hurlant aussi fort qu'elle le pouvait afin d'alerter les gardes tout en cherchant à lui échapper mais elle fut trop lente et l'instant suivant, elle couina, coincée entre les bras durs de l'Assassin, et un bruit métallique se fit entendre alors qu'il sortit la lame de son poignet juste sous sa gorge en guise de menace silencieuse.

Lucrezia haleta quelques secondes, saisissant d'instinct le poignet de l'homme pour le faire bouger, mais même en essayant de pousser de toute ses forces, elle ne parvint pas à le déplacer, même de quelques centimètres. Nom de Dieu. Elle était peut-être trop arrogante, après tout. La voilà coincée entre les mains de l'ennemi. Elle se rendit alors compte qu'il l'a tenait littéralement un peu en l'air, ses pieds battants dans le vide sans pouvoir toucher le sol, et alors qu'il la maintenait ainsi aussi durement que possible, il se mit à avancer, l'amenant vers l'intérieur du château.

Tiens, tiens, j'ai hurlé et pourtant tu ne m'arraches pas la langue, Assassino.

C'est bien ce qu'elle pensait. Des menaces en l'air. La colère revint alors brusquement en elle. Elle n'allait pas laisser ça se produire aussi facilement. Hors de question.

- Alors, tu es venue sauvée la jolie princesse ? Cracha-t-elle, la moquerie et la haine se faisant clairement entendre dans sa voix.

Tout en disant cela, elle s'efforçait de se débattre autant que possible, gardant un œil sur la lame qui visait sa gorge et qui pourrait s'enfoncer à tout moments. Elle était peut-être un peu inconsciente, mais à cet instant, elle s'en moquait. Elle tenait juste à lui montrer qu'il ne lui faisait pas peur et qu'elle ferait tout pour se libérer. Quand bien même elle se sentait toute petite entre sa poigne de fer et que la chaleur de son corps derrière le sien était une proximité beaucoup, beaucoup trop proche. Elle saisit à deux mains son poignet, cherchant à le faire bouger, encore et encore, grognant de frustration. En vain. Ezio ne réagissait même pas, pas plus qu'il ne répondit à sa question venimeuse.

- Tu dois te prendre pour un héros ! Continua-t-elle malgré tout. Tu sèmes le chaos en tuant tous ceux que tu croises.

Ezio émit un vague grognement et resserra son emprise sur elle alors qu'ils pénétrèrent dans les couloirs du château, et elle sentit alors une opportunité, étant donné qu'une de ses mains était occupé à la soulever et que la seconde maintenant la lame en place, il ne faisait pas attention à ses bras à elle, qui était libre de bouger. Elle n'hésita pas une seule seconde et donna alors un coude de coude aussi fort qu'elle put dans les côtes de l'Assassin, qui grogna et la relâcha sur le coup, et elle se mit tout de suite à courir aussi vite qu'elle put, le souffle court et le cœur battant. Elle devait trouver Micheletto et le reste de la Garde Pontificale.

Mais elle n'alla pas loin. A peine quelques pas fait qu'elle sentit une masse lourde se jeter sur elle, la faisant tomber au sol et elle gémit de douleur en sentant ses genoux heurter durement le marbre. Elle eut le souffle coupée mais elle n'eut pas le temps de réfléchir où de réagir, car Ezio la soulevait à nouveau et cette fois, il prit soin de garder ses bras prisonniers afin qu'elle ne bouge plus, même si il arrivait encore à la maintenir en l'air et à remettre la lame sous sa gorge.

L'exaspération l'envahie alors qu'elle chercha encore à retirer son poignet, en y mettant cependant moins d'énergie qu'avant, car il fallait le reconnaître : elle ne ferait pas le poids et il pourrait finir par perdre patience. Elle se maudissait intérieurement de ne pas avoir garder Micheletto près d'elle alors qu'elle savait qu'un danger les menaçait, elle et sa famille, et que ce danger se trouvait dans la même ville qu'eux. A cet instant, elle éprouvait une véritable haine contre Ezio Auditore, cet homme qui juste ici n'a été qu'un sombre mirage derrière lequel son frère courait avec acharnement. Ce mirage venait de prendre forme, et de manière beaucoup trop abrupte.

Pendant qu'il l'a traînait de force, son esprit tournait aussi vite qu'il le pouvait, cherchant les informations qu'elle avait accumulé sur cet Assassino au fil des années. Elle se rappela alors une conversation qu'elle avait entendue entre son père et ses frères quand elle était plus jeune et qu'elle espionnait leurs étranges réunions. Leur père avait parlé d'Ezio Auditore. Et surtout de la manière dont il avait mis fin à la conjuration des Pazzi, à Florence, contre les Médicis. En quel année déjà, 1477 ? 1478 ? Oh, elle ne se rappelait plus, elle n'était même pas encore née quand cela s'était produit. Mais elle se rappelait des conséquences des agissements de Ezio Auditore. Dieu que leur père en avait parler. Comme il disait qu'il ne fallait surtout pas répéter les erreurs que les Pazzi avait commises avec cet Assassin. Ezio avait tué plusieurs membres de leurs familles, ces derniers ayant participé au précédent complot qui avait causé la mort de la famille de l'Assassin et le jugement était tombé par la suite contre le nom Pazzi. Et il fut sans pitié. Elle se demanda si il savait quelles avaient été les réelles conséquences de ses actes.

- Sais-tu ce qu'il est advenu des Pazzi, une fois ta vengeance assouvie ? Lança-t-elle alors d'une voix furieuse. Ton cher ami Lorenzo les a dépouillés de tous leurs biens et les a jetés en prison. Même ceux qui n'étaient pour rien dans la conjuration ! On a effacé leurs noms sur leurs tombes, et interdit aux femmes de se marier. Ils ont disparu des livres d'histoire. Oubliés. Anéantis !

Lucrezia s'attendait à une réaction de la part de l'Assassin, mais rien. Elle parvint à tourner légèrement la tête pour observer son visage, mais il était de marbre, son regard sombre fixer droit devant lui alors qu'ils se déplaçaient aussi vite qu'ils pouvaient avec elle qui gigotait et lui qui peinait à la maintenir en place. L'espace d'une seconde, elle ne put s'empêcher de remarquer qu'il était vraiment beau. Un homme vraiment charmant, avec l'ombre de cette barbe sur ses joues et ce regard si noir, où elle pouvait voir que malgré son apparente insensibilité, ses mots entrait bien dans son crâne et le faisait réfléchir. Elle en était satisfaite. Tout cela lui revenait bien mieux en mémoire, maintenant. Cesare lui en avait parlé aussi, lui semble-t-il. Les Pazzi était les amis de leur famille, et les Médicis était ceux des Auditore. Les amis des Assassins. Elle savait que le mot « amis » ne voulait pas dire grand-chose pour son père et qu'il regrettait sûrement d'avoir fait confiance à la famille Pazzi vu la ruine qui s'était abattu sur eux. Mais les conséquences restaient ce qu'elles étaient. Des innocents avaient souffert dans la chute de la famille Pazzi. Les femmes et les filles, essentiellement. Nulle doute que pour la belle morale des Assassins, cela devait bien torturer l'esprit de cet Ezio Auditore au visage si faussement impassible, à cet instant. Mais il ne dit toujours rien. Silencieux comme la mort.

Elle détacha son regard de son visage pour regarder où ils allait, et elle vit qu'il l'emmenait vers les cachots où elle s'était rendu plus tôt dans la journée pour voir Caterina. Bien sur. C'était elle qu'il voulait. La chienne Sforza… Cela lui fit redoubler d'ardeur alors qu'ils descendaient les escaliers, et elle chercha alors à toucher un point sensible :

- Tu fermes les yeux sur les conséquences de tes actes, tu bouleverses les équilibre, mais tu ne vas jamais jusqu'au bout des choses ! Cesare triomphera et fera régner la paix sur toute l'Italie. Il tue pour le bien de tous. Contrairement à toi !

- Les ignorants sont des proies faciles, répondit-il finalement d'une voix lente, acéré.

Ah ! Finalement, je t'aurais arraché quelques mots, Assassin. Elle savait que si elle touchait l'inutilité de l'existence des Assassins face à l'œuvre de Cesare, il répondrait. L'ego masculin oblige. Mais sa réponse n'était pas réellement satisfaisante. Elle aurait préféré entendre de la réelle frustration dans sa voix. Mais non. C'était agaçant. Surtout qu'elle pensait chaque mot qu'elle disait. Que diable avait fait ces maudits Assassins jusque ici à part semer le chaos partout où ils allaient ? Elle préférait habituellement se tenir loin de cette guerre que se livrait Assassins et Templiers, auquel leur famille était pourtant si liés étant donné que son père était et demeurait encore à ce jour le Grand Maître de l'Ordre des Templiers, mais à cet instant, elle avait la sensation d'être dans le meilleur camp des deux. Où tout du moins, dans le plus utile.

- Tu ne comprendras jamais, ipocrita, rétorqua-t-elle avec colère, en redoublant d'efforts pour s'échapper.

En vain. Il continua de la traîner de force lentement dans les cachots, et intérieurement, elle maudit Micheletto d'être parti, elle maudit Cesare de ne pas être présent quand il fallait, elle maudit son père d'être trop stupide pour placer plus de gardes dans leurs foutus couloirs alors qu'ils avait des Assassins à leurs trousses ! Elle maudissait Ezio Auditore et les bleus qu'elle allait avoir au ventre et aux bras à cause de sa poigne. L'idée qu'il laisse ainsi sa marque sur elle la rendait folle de rage. Dans sa colère, elle parvint à peine à retirer un peu le gant qu'il avait, et à entrer en contact avec la peau mate de sa main, cherchant à le griffer. Mais une sensation la fit stopper net son geste, ce qui fit qu'Ezio ne réagit pas. Une sensation familière. Se calmant, elle passa son doigt sur le bas de son annulaire, fronçant les sourcils. Il y avait une cicatrice. Une cicatrice qu'elle reconnut d'instinct, mais dont elle ne parvint tout simplement pas à se rappeler d'où elle l'a connaissait. Elle connaissait cette sensation. Ce toucher sous sa peau, cette petite forme sous ses doigts. La forme d'un « A » dont on aurait retiré le trait du milieu. Où avait-elle déjà connu ce toucher ?

Ezio ressentit sa caresse et ôta brusquement sa main de la sienne, l'enserrant afin qu'elle ne puisse plus le toucher. Mais elle s'en moquait. Son esprit était bloqué sur quelque chose. Sur ça. Elle connaissait cette forme, cette cicatrice, elle l'avait déjà touché auparavant, mais où et avec…

- Salute, Lucrezia. Tu m'as manquée.

La voix de Caterina Sforza la tira de ses pensées et elle se rappela qu'elle était toujours coincée entre les mains meurtrières de leur ennemi, et que son ennemie se trouvait maintenant en face d'elle, toujours derrière les barreaux, mais avec un sourire satisfait et un regard victorieux. Sur le moment, Lucrezia ne sut pas contre qui elle était le plus en colère. Ezio Auditore, pour l'avoir traîné jusqu'ici et parce qu'il allait l'a contraindre à libérer cette chienne, où cette chienne en question qui la regardait d'un air si joyeux qu'elle n'avait qu'une envie, lui arracher ses horribles petits yeux de vipère.

- Va a farti fottere, troia ! Cracha-t-elle à Caterina d'une voix haineuse.

Mais malgré la colère et l'obstination dont elle faisait preuve, elle sentait le sentiment humiliant de la défaite s'immiscer en elle alors que Caterina se pencha sur les barreaux et déclara d'une voix amusée, la regardant d'un air condescendant et méprisant à la fois :

- Fidèle à elle-même. Amène-là, je sais où est la clef, ajouta-t-elle à l'intention d'Ezio.

Lucrezia aurait voulu pouvoir ricaner et lui dire qu'elle ne trouverait jamais cette maudite clef, mais à cet instant, c'est elle-même qu'elle maudit de l'avoir garder sur elle, à l'endroit précis auquel cette catin devait penser, simplement parce qu'elle-même avait du glisser ses clefs ici de nombreuses fois, par peur qu'on ne vienne les lui prendre. Les femmes avaient toutes les mêmes petites astuces. L'Assassin obéit et l'approcha des barreaux et Caterina saisit alors durement son corset, lui coupant le souffle avant d'enfoncer sa main entre ses seins, récupérant ainsi la clef qu'elle y avait caché.

- Oh… pitoyable, ricana Caterina en agitant la clef d'un air ironique devant ses yeux.

Lucrezia plissa les yeux et lui fit alors une promesse silencieuse : Cours aussi loin que tu veux avec ton Assassin, sale garce, il ne sera pas toujours là pour te protéger où venir te sauver, et tôt où tard, j'en finirais une bonne fois pour toute avec toi. C'est une promesse que je fais devant Dieu, sur mon sang de Borgia. Un jour, je te retrouvais et je te tuerai de mes propres mains.

Caterina n'entendit rien de ces mots, mais elle n'avait pas besoin de les entendre. Lucrezia se contenterait de les mettre à exécution. Dès qu'elle en aura l'occasion. La Sforza ouvrit alors rapidement la cellule et elle eut le mouvement inattendu de saisir brusquement Lucrezia par le bras, l'arrachant à l'étreinte de l'Assassin avant de la pousser à l'intérieur de la cellule. Oh que non. Non, non, je refuse de vivre cette humiliation ! Mais la surprise fit que Lucrezia ne put réagir que lorsqu'elle était à l'intérieur et elle cria encore une fois, espérant qu'un de ses abrutis de gardes finisse par l'entendre en essayant de se précipiter en dehors de la cellule :

- Gardes ! Gardes !

Mais elle vit alors la main de Caterina se diriger vers sa tête dans sa course et au moment où elle allait se retourner pour se défendre, la main heurta brutalement sa tête, la frappant d'un coup fort sur les barreaux et une douleur violente parcourut le crâne de Lucrezia alors qu'elle gémit de douleur, voyant des petites étoiles noirs apparaître sur ses yeux alors qu'elle perdit l'équilibre, ses pieds se prenant dans sa robe et qu'elle tomba sur le sol, recevant un deuxième coup sur l'arrière du crâne, et la dernière chose qu'elle entendit avant qu'elle ne plonge dans l'obscurité fut les paroles sèches de Caterina :

- On t'a assez entendu !


Trois jours plus tard.

- Je veux sa tête au bout d'une pique ! Tu m'entends, Cesare ? Je veux… Je veux qu'elle souffre le martyr, je veux qu'on la mette à genoux et qu'on lui fasse subir le châtiment de l'écraseur de tête, je veux qu'on la mette entièrement nue devant une foule entière, qu'elle sache ce qu'est la réelle humiliation avant qu'on ne lui fasse comprendre ce qu'est la douleur de la poire d'angoisse ! Je veux que cette garce souffre milles morts et qu'elle paye pour ce qu'elle m'a fait ! Cesare ? Cesare ? Nom de Dieu, est-ce que tu m'écoute seulement ?

- Oh oui, je t'écoute, petite soeur, je dois dire que t'entendre récité une liste d'instruments de torture est assez plaisant, ricana Cesare en continuant à nettoyer son épée sans levée les yeux vers elle.

Lucrezia grogna de colère et de frustration et se remit à faire les cents pas au milieu des appartements de son frère, lui jetant des regards noirs alors qu'il ne prêtait nullement attention à ce qu'elle disait. Elle n'en revenait toujours pas qu'il réagisse de cette manière. L'Assassin était entré chez eux, avait tués leurs soldats et avait fait évader cette putain de Sforza tout en lui faisant l'humiliation de la traîner de force, de lui prendre sa clef et de l'avoir assommé et laissé pour morte dans une cellule du cachot ! Cela exigeait une réponse ! Mais pour une fois qu'elle appelait à la vengeance et au sang, son frère semblait ne pas y prêter la moindre intention.

- Ils ont humiliés ta soeur, crachés sur ton nom et ta réputation, et c'est tout ce que cela te fait ? Tu me déçois, mon frère, siffla Lucrezia.

Peut-être que la rage qui la maintenait éveillée jour et nuit depuis trois jours et la fatigue qui venait avec la rendait imprudente, parce qu'elle avait toujours eu conscience des limites à ne pas franchir avec Cesare, et elle savait déjà qu'en lui parlant ainsi, elle en franchissait une, et le regard d'avertissement qu'il lui jeta brièvement en fut la preuve mais elle s'en moquait. Elle s'en moquait complètement. A cet instant, elle ne craignait nullement les réactions que pourrait avoir son frère face à son insolence, non, la seule chose qui l'obsédait, c'était de faire payer à cette Sforza ce qui s'était passé i peine trois jours !

Une douleur lui parcourut le crâne, et elle se passa d'instinct les doigts sur les deux magnifiques bosses qu'elle avait sur la tête, une arrière à l'arrière en plein dans ses cheveux et la seconde sur le haut de son front, accompagné d'un charmant hématome bien violet qui était affreusement douloureux, même quand elle le posait sur l'oreiller. Et l'idée que ce soit cette femme qui avait laissé ses marques sur elle la rendait malade. Elle ne comptait même pas les bleus qu'elle avait autour de la taille à cause de la poigne trop forte de l'Assassin. Non, cela, elle s'en moquait, il pouvait bien aller au diable, celui-là. Tout ce qu'elle voulait, c'est elle.

- Tout ce que je veux, c'est qu'on m'apporte la tête de Caterina Sforza sur un plateau, est-ce donc tellement demandé ? Gémit-elle, furieuse en jetant un regard blessée à Cesare.

Ce dernier se contenta de la fixer silencieusement quelques secondes, son regard toujours noir, puis il éclata alors de rire en secouant la tête, revenant à son épée et Lucrezia se détourna de lui avec un geste exaspérée de la main. Il se moquait d'elle, qui plus est. Elle avait du mal à croire qu'il ne réalise pas à quel point la situation était grave. Mais il avait la tête ailleurs, elle le voyait. Et cela avait le don de la rendre encore plus folle. Elle continua alors à faire les cents pas dans la chambre, réfléchissant à comment elle allait retrouver Caterina elle-même puisque son frère ne semblait pas décidé à l'aider, jetant des coups d'oeils à ce dernier de temps à autre.

Elle ignorait si il avait eu le temps d'entendre parler de sa petite félonie avec le soldat et Rossi. Quand ils avait retrouvés son corps inconscient dans le cachot, l'un des gardes avait envoyé un homme d'urgence à Urbino afin de rappeler Cesare à Rome pour lui dire que le château Saint-Ange avait subit une intrusion, qu'une prisonnière s'était envolée, que des hommes était mort et que sa soeur avait été agressée. Malgré son air insouciant à cet instant, il était tout de même rentré immédiatement, et tout cela s'était passé si vite qu'elle ignorait si sa petite farce avait pu prendre. Elle s'en moquait. Elle avait d'autres préoccupations en tête désormais. Et au moins, même si elle avait presque autant envie de l'étrangler que Caterina elle-même à cet instant, il était rentré. Il était avec elle.

Cela faisait deux jours qu'elle venait ici chaque jour pour exiger qu'il fasse quelque chose pour ramener Caterina Sforza. Dans un premier temps, il avait semblé lui aussi être en colère. Mais pas la colère qu'elle avait espéré voir chez lui. Car il avait deux types de colères. La froide, glaciale, celle où il parvenait à analyser les situations avec précision et à trouver des plans efficaces qui profitaient à tout le monde, même si cela ne se terminait pas forcément en bain de sang. C'était celle-ci qu'il avait semblé ressentir, et elle avait pu voir qu'il réfléchissait à comment il allait pouvoir battre ses cartes et rendre coup pour coup à Ezio Auditore.

Mais c'était l'autre colère que Lucrezia désirait. Celle où il perdait tout contrôle de lui-même, celle qui le rendait fou furieux et qui le faisait tout détruire sur son passage. Celle où il écoutait sa soif de vengeance et de sang, et non sa tête. Celle où elle pouvait littéralement voir le feu brûler dans ses yeux. Elle avait pu assister à ses éclats de rages, au court de leurs vies, même si elles s'étaient espacées à mesure que Cesare se sentait mieux dans son nouveau rôle et qu'il n'était plus opprimé par la frustration que lui imposait l'habit de cardinal. Et à cet instant, c'était ça qu'elle voulait voir. Sa colère destructrice. Pas celle calculatrice.

Elle n'avait aucune envie d'attendre pour avoir sa vengeance sur Caterina Sforza.

- Cela ne peut pas rester impuni, Cesare. Un Assassin est rentré dans nos murs sans que personne ne s'en aperçoive ! Bon sang, je te jure que si tu n'agis pas, je m'en chargerai moi-même !

- Tu ne feras rien du tout, Lucrezia. Ta haine envers cette femme te fait perdre la raison et te fait commettre des absurdités.

- Je te demande pardon ? Et quelle absurdité ai-je commise précisément ? Rétorqua-t-elle, ahurie et encore plus furieuse.

Il n'avait pas intérêt à la défendre. Il n'avait vraiment pas intérêt à la défendre. Cesare soupira, agacé et reposa sèchement le morceau de soie dont il se servait pour faire briller sa lame, lame qu'il rangea d'un coup brusque dans son fourreau avant de se relever, lui qui était assis depuis plusieurs heures sur le bord de la fenêtre sur la droite de son immense lit.

- Celle d'humilier une femme encore bien trop respectée à Rome en public, petite soeur. J'ai besoin de renforcer mon emprise sur cette ville. Elle s'est tarie, et tu ne m'as vraiment pas aidé en remontant la foule contre nous.

- Ce n'était pas mon intention de remonter qui que ce soit…

- Peu importe tes intentions, les faits sont là. Tu as agis comme une enfant. Quelque part, c'est une bonne chose que Caterina Sforza ne soit plus entre ses murs.

- Tu plaisantes, j'espère ? Murmura-t-elle, abasourdie. Tu ne vas donc rien faire pour la ramener ici ?

- Et pourquoi je voudrais qu'elle revienne, Lucrezia ? Rétorqua Cesare, exaspéré. On lui à tout prit. Ses terres, ses villes, ses demeures, son argent, elle n'a plus rien, elle est ruinée. Ses amis Assassins ne pourront pas l'aider pour ça. Sa tyrannie et son arrogance fait qu'elle n'a aucun autre allié nulle part en Italie. La seule chose qu'elle va pouvoir faire désormais, c'est aller se planquer quelque part avec sa marmaille, et se faire oublier. On l'a déjà détruite, Lucrezia. Qu'est-ce que tu veux de plus ?

- Je ne veux pas sa destruction, je veux sa mort, répondit-elle froidement.

Cesare secoua la tête en soupirant, s'approchant alors doucement d'elle, la fixant pendant un instant silencieusement droit dans les yeux et elle ne détourna pas le regard, peu importe à quel point ces deux prunelles bleues d'acier étaient difficiles à soutenir. Elle maintiendrait sa position sur ce point. Il pouvait dire ce qu'il voulait, il avait la mémoire courte. Elle avait essayé de tuer ses enfants. En plus de l'avoir humilié. C'était quelque chose qui ne saurait être puni que par la mort. C'était quelque chose qu'elle n'oublierait jamais, et qu'elle ne pardonnerait jamais.

Il souleva alors sa main et saisit son menton entre ses doigts, lui soulevant le visage avant de presser ses lèvres contre les siennes et pour la première fois depuis… toujours en vérité, Lucrezia eut envie de le repousser, dans un premier temps, pour lui montrer que ce n'est pas en l'embrassant qu'il allait s'en tirer comme ça. Mais son baiser était exigeant. Ses doigts venaient presque à lui faire mal sur le menton, et il lui montrait avec la même ferveur qu'il n'avait pas l'intention de perdre ce combat-là, pas alors qu'il savait qu'elle mourrait d'envie de perdre.

Elle était furieuse. Furieuse de sentir ce désir en elle montée si vite alors qu'elle sentait sa barbe sur ses joues et qu'il passa son bras autour d'elle, l'emprisonnant entre ses bras tel un étau de fer, pressant son corps contre le sien, sec et solide. Furieuse de sentir qu'elle relâchait prise et que ses mains montait d'elles-mêmes sur son torse, caressant sa peau à travers sa fine chemise blanche, montant jusqu'à enserrer sa nuque entre ses doigts, capturant les mèches de cheveux sombres qu'elle adorait toucher. Furieuse de voir qu'elle ne parvenait pas à lui tenir tête quand il usait de cette arme là contre elle.

Mais cela faisait longtemps… si longtemps qu'il ne l'avait pas toucher ainsi ! Elle ne pouvait tout simplement pas résisté à cela. Elle essayait de rester concentré sur Caterina Sforza, sur son désir de vengeance et sur ses motivations, mais quand il l'a tenait ainsi entre ses bras, son esprit s'embrouillait et elle ne parvenait à rien penser d'autres à ce qu'elle avait entre les mains et à ce qu'elle désirait. A sa langue dans sa bouche, qui lui rappelait ce qu'était un vrai baiser, un baiser qui promettait bien plus, qui exigeait bien plus.

Les lèvres de Cesare se déplacèrent, éraflant doucement sa joue alors que ses doigts s'enfonçait dans ses reins, descendant jusqu'à saisir le bord de son jupon qu'il souleva lentement, comme une douce torture, alors que la peau de ses mains effleurait la douceur de ses cuisses, la faisant haleter d'impatience, et un murmure rauque si fit entendre à son oreille :

- Ce feu que tu à en toi… et que tu veux absolument diriger contre une femme qui n'en vaut pas la peine… utilise le pour m'aider, petite soeur. Je vais avoir besoin de toi pour réussir. Nous sommes trop près du but pour que tu te concentres sur autre chose maintenant. Je vais m'occuper de l'Assassin. Il ne sera plus un danger pour toi et il ne remettra jamais les pieds ici. Mais oublie cette femme. Concentre toi sur nous. J'ai besoin de toi, Lucrezia.

Ces derniers mots étaient murmurés si bas qu'elle n'était pas certaine d'avoir bien entendu et elle n'eut pas le temps de savourer la vague immense de bonheur qui la parcourut car il mordit alors brusquement la lobe de son oreille, ses mains déchirant sa robe, et elle soupira, retrouvant sa brutalité familière qui seule lui faisait connaître ce plaisir qu'elle n'avait jamais pu goûter avec aucun autre homme. Quoi qu'il ait dit, elle y réfléchirait plus tard. Pour le moment, tout ce qu'elle désirait, c'était le sentir en elle, goûter sa peau sur sa langue. Elle raffermit sa poigne dans ses cheveux et le contraint à revenir vers son visage pour reprendre ses lèvres. Agacé par sa résistance, il l'a souleva presque aussitôt, ce qui l'a fit rire contre ses lèvres alors qu'il l'a jeta sur l'immense lit, où elle ne l'attendit que quelques secondes avant qu'il ne l'a rejoigne et qu'il poursuive son combat. Car le sexe devenait un combat pour lui.

Autrefois, elle se laissait simplement faire, adorant le pouvoir qu'il exerçait sur elle et encore aujourd'hui, c'était ce qu'elle faisait le plus souvent, parce qu'elle savait qu'il aimait cela. Il aimait contrôler la situation, peu importe le lieu où ce qu'il faisait, et cela valait également dans leur lit. Il aimait le pouvoir. Partout et avec tout le monde. Mais quelques fois, elle prenait plaisir à lui résister. A lui montrer qu'elle pouvait le contraindre à certaines choses, elle aussi. Qu'elle pouvait le rendre fou comme il l'a rendait folle. Et elle savait que même si cela l'énervait, il aimait cela aussi. Les jeux étaient toujours plus drôles quand ils avaient un peu de difficulté.

A mesure qu'il lui retirait le peu de vêtements qu'il lui restait sur la peau et qu'elle déchirait, avec les mains, les dents, peu importe, les tissus en trop sur lui et que sa peau touchait la tienne, elle souriait en silence. Cela lui avait tellement manqué. Rien n'était comparable à ça. A ces luttes, ces luttes où elle savait déjà qu'elle allait s'avouer vaincue, à un moment où à un autre, car elle savait que la résistance à lui témoigner avait ses limites. Et lorsqu'elle le faisait, ce moment où elle lui cédait tout le contrôle alors qu'elle le sentait en elle, elle ferma les yeux et gémit son plaisir et tout simplement son bonheur. Il tenait ses poignets dans le creux de sa poigne, les maintenant au-dessus de sa tête, l'empêchant totalement de bouger alors qu'il prenait emprise de chaque centimètre de son corps en lui murmurant à l'oreille qu'elle lui appartenait, à lui et à lui seul et elle s'y abandonnait avec joie. Peu importait qu'il lui fasse mal en étant trop brutal dans ses gestes.

Il n'y avait que dans ces moments-là qu'elle se sentait entière.


Quelques heures plus tard, au beau milieu de la nuit, Lucrezia observait le visage de Cesare endormi à ses côtés. Et elle réfléchissait.

Habituellement, après le sexe, elle était toujours sur un petit nuage de bonheur, se blottissant contre lui, même lorsqu'il ne réagissait pas, occupé à penser à autre chose. Mais cette nuit, elle avait trop de choses en tête pour être apaisée trop longtemps. Impossible.

Elle l'observait. La plupart des gens avaient l'air plus innocents lorsqu'ils dormaient. Plus en paix. Pas Cesare. Ses sourcils demeurait froncer, et ses traits crispés. Elle se demandait souvent de quoi il rêvait. Il ne parlait jamais de ses cauchemars, où de ses rêves. Elle en ignorait tout. Plus jeune, elle lui avait posé la question, mais il s'était contenté de ricaner sans répondre.

Quelque chose lui disait cependant qu'il n'avait pas des rêves paisibles. Il n'aurait pas cette expression la nuit, sinon.

Elle avait envie de le toucher. De lisser ce front trop plissé, de détendre son visage, de caresser doucement la peau de son torse, espérant lui apporter un quelconque réconfort dans son sommeil. Mais c'était impossible. A peine ferait-elle un geste qu'il se réveillerait et saisirait brutalement sa main. Cesare avait le sommeil d'un soldat. Léger. Prêt à se réveiller au moindre toucher et au moindre bruit. Même quitter le lit sans qu'il ne s'en rende compte devenait compliqué.

Peut-être qu'un jour, il dormirait profondément. Sans cauchemar, et sans expression tourmenté. Quand tout cela serait terminé. Quand il serait roi de ce pays, et que même le pape ne pourrait pas se dresser devant lui. Même Dieu ne le pourrait pas. A ce moment-là, il tiendrait enfin sa promesse. Elle ignorait encore comment il allait faire d'elle sa reine. Mais elle savait qu'il le ferait. Ce soir, elle en avait la conviction absolue.

Parce qu'il lui avait dit qu'il avait besoin d'elle.

En repensant à ses mots, elle sourit toute seule dans l'obscurité. Il ne lui avait jamais dit cela. Jamais. Peu importe la façon dont il agissait, Cesare n'avait jamais dit ce genre de mots. Il n'avait jamais dit, peu importe la forme, qu'il avait besoin d'elle comme elle avait besoin de lui. Jusqu'à ce soir. Ce soir, où il lui avait dit qu'il ne pourrait pas réussir sans elle. Qu'il avait besoin d'elle.

Elle se répétait cette phrase en boucle dans sa tête. Encore et encore. Rien ne l'avait jamais apaisée comme ces mots l'avaient fait. Oublié, sa jalousie maladive et ses cauchemars à propos d'autres femmes. Il ne pouvait pas y avoir d'autres femmes. Impossible. De toute manière, avait-elle jamais eu la preuve qu'il y en avait eu ? Non, elle n'y croyait pas. Oublié, sa colère contre Caterina Sforza. Du moins, pour l'instant.

Elle ne pourrait jamais vraiment oublier sa colère contre cette femme. Et son désir de vengeance était toujours là. Seulement, elle le sentait qu'il s'était rangé dans une petite part au fond d'elle-même. Et elle savait pourquoi. Son frère était plus important que tout, à ses yeux. Il avait besoin d'elle. Et si elle avait fait un faux pas dominé par sa rage, elle s'assurerait de ne plus en faire. Alors, elle acceptait de renoncer à se venger de Caterina Sforza.

Pour l'instant. Tôt où tard, cette femme mourrait de sa main. Elle en avait le serment devant Dieu. Et elle le tiendrait.

Mais elle prendrait son mal en patience. Elle le pourrait facilement, pour lui. Elle allait faire tout son possible pour l'aider à construire leur empire. Elle redoublerait d'efforts avec leur père, elle ferait en sorte qu'il procure à Cesare les sommes d'argent nécessaire pour ses campagnes. Elle ferait tout ce qui est en son pouvoir pour qu'il reste ainsi près d'elle. Et pour continuer à voir ce changement en lui. Car il changeait. Il changeait, car sinon il ne lui aurait jamais dit ses mots.

Et elle aimait ce changement plus que tout. Le fait qu'il soit si proche de but… le calmait. L'apaisait. Il semblait plus tranquillisé, tout du moins au quotidien si ce n'est dans la nuit. Et elle voulait voir davantage de cela en lui. Davantage de cette paix. Dans ces moments-là, elle sentait moins la violence bouillonner en lui comme cela avait été le cas pendant des années et des années. Elle ferait ce qu'il faut pour voir cela durer. Remettre sa vengeance à plus tard était un petit prix à payer, en comparaison.

Il lui avait donné sa parole qu'il allait rester à Rome pendant un long moment afin de réaffirmer son emprise sur la ville et pour traquer Ezio Auditore. Elle serait pleinement heureuse qu'au moins l'un des deux qui l'avait humilié paierait pour cela. Mais sa principale source de joie était qu'il allait enfin rester près d'elle. Pendant un temps indéfini. Elle allait enfin pouvoir essayer de ramener leur petit Rodrigo vers lui. Et peut-être essayer de faire un autre enfant. Un enfant dont cette fois, elle n'aurait aucun doute sur l'identité du père.

Lucrezia soupira doucement, et sentit alors qu'elle avait soif. La nuit avait été longue. Il l'avait rendu longue et elle ferma les yeux de satisfaction à ce doux souvenir, encore frais. Elle avait encore les reins endoloris par leurs ébats et elle sentait encore chaque caresse sur sa peau. Elle pouvait sentir même son odeur sur sa peau. C'était le parfum le plus délicieux qui soit.

Délicatement, elle sortit de lit, prenant attention à chacun de ses gestes pour ne pas le réveiller. Ce qui était très, très compliqué. Mais elle avait l'habitude et elle parvint à s'extirper des draps sans le tirer don son sommeil. Etirant ses muscles endoloris comme un chat, elle se dirigea vers la fenêtre où était posé une carafe d'eau et quelques coupes. La remplissant machinalement, elle leva les yeux et eut alors l'instinct d'ouvrir doucement la fenêtre afin de regarder dehors. L'air frais de la nuit entra dans la pièce et elle frissonna légèrement, serrant un peu plus sa chemise de nuit contre elle, mais cela lui fit également du bien. Tout en buvant son eau, elle observa Rome plongée dans l'obscurité.

Les appartements de Cesare se situaient dans le coin le plus haut du château, et on pouvait facilement voir les sept collines de Rome. La lueur de la lune était suffisamment forte pour qu'elle distingue au loin la forme floue du Colisée. La ville semblait si calme vu d'ici. Trop calme. Il y a quelques temps encore, elle avait le sentiment que cet endroit leur appartenait sans la moindre limite. Et regarder cette ville vue d'ici en devenait apaisant. Mais quelqu'un était entré chez eux. Quelqu'un courait en ce moment sur les toits, cherchant à révolter la ville contre eux, cherchant à les éliminer et à leur prendre ce qui était à eux.

Ezio Auditore. Lucrezia réalisait aujourd'hui seulement à quel point elle n'avait pas mesuré la menace que représentait cet homme. Il avait réussi à pénétrer dans l'enceinte même de leur maison. Et à en ressortir Dieu de manière fracassante, en ayant exactement ce pour quoi il était venu. Elle savait qu'il était là, quelque part. La catin pouvait bien disparaître de Rome, mais l'Assassin resterait. Il resterait parce qu'il n'en avait pas terminé avec eux. Elle le savait.

Elle se demandait encore pourquoi il ne l'avait pas tué malgré tout. Cela aurait été déjà un membre de la famille Borgia éliminé. Ne lui accordait-t-il pas suffisamment d'importance pour la considérer comme une cible à vaincre ? Elle avait pourtant eu l'impression qu'il s'était méfiait d'elle. Ce qui voulait dire qu'il connaissait aussi sa réputation. Mais ce n'était pas suffisant apparemment pour qu'il estime qu'elle doit être éliminée. Il avait également épargné son père… des années plus tôt.

Lucrezia fronça les sourcils en reposant son verre. Elle ne comprenait pas cet homme. Elle avait vu son visage, entendu sa voix. Elle avait même senti sa peau. Et pourtant, il demeurait une énigme totalement incompréhensible. Quelles étaient ses véritables intentions, en vérité ? Que voulait-il ? Qu'il ne veuille pas la tuer pouvait s'expliquer par le fait qu'elle ne soit peut-être à ses yeux juste une simple femme. Mais leur père ? Qui avait ordonné la mise a mort de sa famille ? Cela n'avait pas de sens.

Et qu'en était-il de Cesare, dans ses plans ?

Elle frissonna en soupirant, appuyant sa tête contre la vitre, fermant les yeux. Elle frotta d'instinct ses doigts pour les réchauffer, en ce petit geste machinal qu'elle avait gardé de Perotto. Il faisait toujours ça pour réchauffer ses mains, massant délicatement chacun de ses doigts. Il disait qu'elle avait les mains anormalement froides. Il fallait croire que c'était de famille. Elle adorait ce petit geste qu'il faisait. C'était très agréable. Il avait des mains calleuses, mais douces. Des mains recouvertes de cicatrices, mais toujours…

Lucrezia rouvrit les yeux brusquement et se détacha de la fenêtre. Cela lui était revenu d'un seul coup. La forme sur la main de l'Assassin. Cette cicatrice en forme de « A » dont on aurait retiré le trait du milieu qu'elle avait senti sur sa main. Et qu'elle avait déjà senti auparavant. Elle se rappelait maintenant d'où elle avait connu ce toucher.

Perotto. Son Perotto Calderon, le père de son petit Giovanni, avait exactement la même cicatrice. Au même doigt. L'annulaire de la main gauche. La cicatrice d'une marque fait au fer rouge. Un A pour… pour « Assassin » ?

Oh, mon Dieu. Lucrezia sentit sa respiration s'accélérer alors qu'une pensée lui vint brusquement à l'esprit. Une pensée qui lui semblait totalement impensable. Totalement inimaginable. Cela ne pouvait pas être possible. Car cela voudrait dire que son fils en avait le sang. Le sang de leurs ennemis. Et cela, ce n'était pas envisageable. Définitivement pas. Et pourtant, maintenant que la phrase avait résonnée dans son esprit, elle était incapable de s'en débarrasser.

Se pourrait-il que… Perotto ait été un Assassin ?


Le lendemain matin.

- Padrone, dois-je continuer à faire ce que vous m'avez demandé de faire maintenant que vous êtes revenu ?

Micheletto avait posé cette question à Cesare alors que ce dernier était arrivé dans les écuries du château. Il ne répondit pas à Micheletto, ne tourna même pas la tête vers lui. Rejetant sa cape rouge avec le fier taureau des Borgia dessus d'un geste agacé par-dessus son épaule, il s'avança d'un pas tranquille vers sa monture favorite, cet immense étalon noir dont il caressa la croupe tout en claquant des doigts afin que le garçon d'écurie selle son cheval, et alors que Micheletto fronça les sourcils, s'apprêtant à reposer la question, la voix de Cesare se fit entendre :

- Dis-moi, Micheletto… qu'est-ce que je t'avais demandé de faire en priorité, exactement ?

Micheletto fut immédiatement sur ses gardes. Pourtant, rien n'avait changé dans la position de Cesare. Il était toujours de dos, l'air détendu, caressant son cheval d'un geste lent et mesuré. Même sa voix était tranquille. Mais il connaissait son maître. Et il sentit immédiatement que quelque chose n'allait pas. Il avait déjà pu voir ça par le passé.

Sauf que, généralement, ce n'était pas contre lui.

- Vous m'avez demandé de commencer à repérer où étaient nos faiblesses à Rome, où l'Assassin avait déjà usé de son influence, et commencer à anéantir tout ce qu'il a bien pu construire afin que nous reprenions le contrôle total de la ville, répondit prudemment Micheletto.

- Certes, j'ai demandé ça, oui. Mais ce n'est pas ce que je t'ai demandé en premier, n'est-ce pas ? Non, ce n'était pas ta principale mission. Peux-tu me rappeler quelle était ta principale mission, Micheletto ?

Ce dernier ne répondit pas, fermant brièvement les yeux. Bien sur. C'était à prévoir que cela allait lui retomber dessus. Autant ne pas tourner davantage autour du pot, il prendrait ça pour de la provocation. Et il n'avait pas oublié les mots de Lucrezia.

Personne n'est indispensable aux Borgia.

- De protéger Lucrezia. C'était ce que vous vouliez que je fasse en priorité.

Il tomba sur lui si vite que Micheletto n'eut pas le temps de réagir. A peine avait-il fini de prononcer ses mots que la cape rouge virevolta alors que Cesare s'était retourné, fondant sur lui tel un aigle sur sa proie. Quelques secondes plus tard, il avait une de ses mains autour du cou de Micheletto, l'autre tenant un poignard dont il tenait le bout contre sa carotide, prêt à percer la peau et à s'enfoncer afin de faire couler le sang.

- Alors… peux-tu m'expliquer comment l'Assassin a-t-il réussi à l'approcher au point de poser les mains sur elle sans que tu n'ai été là pour réagir ? Où était-tu, Micheletto ?

Le regard de son maître était si noir qu'il ne parvenait même pas à voir le bleu habituel de ses yeux, comme si les pupilles s'étaient dilatées sans raison apparente, si ce n'est sa rage. Malgré le fait que sa vie était menacée, Micheletto demeura calme. Il avait appris à rester calme en cas de crise, c'est ce qui faisait son efficacité. Cesare n'était pas stupide, il savait que Micheletto était trop doué pour risquer un combat direct à l'épée contre lui. Ici, en le prenant par surprise, il voyait peu de moyens de se retirer de la poigne de son maître sans que celui-là n'ait l'occasion d'enfoncer sa lame dans sa gorge et ainsi de le tuer.

Mais peu importe. Micheletto n'avait aucun désir de chercher à fuir où à lutter contre Cesare Borgia.

- Vous connaissez votre soeur, padrone, répondit calmement Micheletto, d'une vois posée. Elle est du même sang que vous. Et elle ne m'aime pas. Il est difficile de lui imposer ma présence si elle ne la désire pas. Elle serait capable d'empoisonner mon eau ne serait-ce que pour me débarrasser de moi. Selon elle, aucune personne au monde n'est irremplaçable aux yeux des Borgia.

Cesare plissa les yeux, son poignard s'enfonçant de quelques centimètres alors que sa main se serrait autour du cou de Micheletto :

- C'est à moi que tu obéis. Et non à elle.

- Cela revient à me demander comment je veux mourir. Dois-je vous désobéir et obéir à Lucrezia au risque de recevoir votre épée dans ma gorge ? Où dois-je vous obéir et lui désobéir et risquer de m'étrangler avec mon plat gâté par sa cantarella ? Je jongle entre vous deux comme je peux, padrone, mais si vous désirez que je vous obéisse aveuglément, il va falloir que vous vous assuriez que votre soeur ne tente rien contre moi. Je n'étais pas là parce qu'elle m'avait chassée. Et il est difficile de désobéir à un Borgia en le regardant dans les yeux.

En particulier quand la soeur avec le regard du frère.

Cesare ne répondit rien à cela. Micheletto avait conscience qu'il avait prit un risque, mais il ne se voyait pas se répandre en excuses et supplier pour qu'il épargne sa vie. Ce n'était pas son genre, et il se rappelait bien que si Cesare avait aimé le prendre à ses côtés, c'est justement parce qu'il avait fait preuve avec lui d'une sincérité brutal que personne n'avait jamais osé avec lui. C'est ainsi qu'il avait gagné son respect, où ce qui se rapprochaient le plus du respect chez Cesare Borgia. Quand une tactique fonctionnait, on ne la changeait pas en court de route.

Ce qu'il avait omis de dire, c'est la colère qu'il ressentait contre elle. Et la culpabilité qu'il , effectivement, elle ne l'avait pas chassée, il aurait été présent pour lutter contre l'Assassin et la garder loin de ses mains. Mais elle n'en faisait toujours qu'à sa tête. Quand à la culpabilité… c'était un étrange sentiment qu'il n'avait jusque ici jamais expérimenté. Il n'aimait pas ce sentiment. Il voulait s'en débarrasser le plus vite possible, mais pour cela, il allait falloir que cette petite entêtée le laisse faire. Et seul son frère pouvait lui imposer cela.

Ce dernier restait parfaitement immobile. Son regard s'était glacé, le rendant totalement impénétrable. Sa poigne dur autour de son cou, et la pointe s'enfonçait toujours lentement, commençant à faire légèrement paniquer son cœur même si sa tête restait froide. Une perle de sang glissa sur sa peau alors qu'il sentait et ignorait la douleur de la pointe. C'était généralement dans ces moments-là que Cesare poignardait ses ennemis. Où les embrassait. Quand il avait ce regard, nul ne pouvait dire quel réaction il allait avoir.

Habituellement, Micheletto était derrière lui. Terminant ce qu'il commençait, où le suivant dans ses plans. Il n'était pas à la place du mouton qu'embrochait le taureau. Il n'aimait pas du tout cette place. Mais il ne détourna pas le regard. Il fixa Cesare droit dans les yeux, soutenant ses yeux comme il le pouvait. C'est ce qu'il avait toujours fait et si il devait mourir aujourd'hui, alors il mourrait la tête haute.

Mais ce jour n'était pas le jour de sa mort, apparemment. Car, brusquement, Cesare le délivra de sa poigne et retira son poignard, se détournant de lui aussi vite qu'il avait fondu sur lui. Micheletto reprit sa respiration et normal et eut l'instinct de passer sa main sur son cou, qui se tacha de sang. Il leva alors les yeux sur Cesare qui grimpa sur le cheval sous les yeux terrifiés du gamin qui l'avait sellé, et sans regarder Micheletto, son maître lui déclara froidement :

- Je ferais en sorte que Lucrezia ne soit pas un danger pour toi à l'avenir. Mais ma soeur à raison sur un point, Micheletto. Personne n'est indispensable à cette famille. Tu n'es pas indispensable à mes yeux. Rappelle-toi de ça.