Je ne le dis pas assez mais : qu'est ce que j'aime vos reviews!
(Lubine, ma petite... tu me fascines, alors débrouille toi mais fais quelque chose pour que je puisse te réponde proprement un de ces jours, laisse moi une adresse mail ou n'importe quoi, je supprimerai le message pour pas que tout le monde puisse la voir si ce n'est que ça. Bisous)
Chapitre 11
D'où lui venait cette conviction, qu'avec l'autre vivante, elle-même ne pourrait pas perdurer, que cette dualité qu'elles partageaient demeurerait une erreur, un cancer dans le grand système qui régissait le monde ? Elle avait laissé cette idée l'imprégner lentement au cours des années, dériver de son statut d'assomption vers celui de certitude instinctive. Si bien qu'elle ne cessait de se demander si, à l'heure décisive, ce paradoxe se corrigerait de lui-même en s'éradiquant, ou s'il faudrait qu'elle se mouille et l'anéantisse de ses propres moyens. Parce qu'à la fin, quoiqu'il en soit, elles ne pourraient être deux.
Elle formait tout juste cette conclusion qui n'était encore, au fond, que le prélude d'une décision à venir quand elle se maudit d'avoir omis ce détail. James était présent sur la péniche. Et James savait, savait partiellement, mais savait. En fait, il se tenait à quelques mètres à peine et si elle ne se dérobait pas dans la seconde suivante, il la recon... Trop tard. Il avança vers elle précipitamment, en proie à une pulsion d'incompréhension et d'anxiété.
_ Qu'est-ce que tu fais là ?
_ Salut, contente de te revoir aussi.
_ Helen, ne joue pas à ça, je suis plus qu'heureux de te voir mais elle est là aussi, pauvre folle.
_ Je sais James, mais ça ira.
_ 30 ans et tu surgis de nulle part comme une fleur ? Helen 30 ans sans aucunes nouvelles, à me demander si tu étais toujours en vie quelque part, si tu allais bien, est-ce si difficile d'envoyer une carte, de passer un coup de fil ?
A vrai dire, depuis la terre creuse, ça l'était, pensa-t-elle.
_ Imagine mon état quand Mrs Bancroft a disparu de la surface de la terre. Plus rien, dans aucun registre ! Même toi, je veux dire, l'autre toi, as remarqué mon malaise. Où étais-tu ? Non, tout compte fait, je ne veux même pas savoir...
Elle garda le silence.
_ Peu importe, c'est si bon de te voir et quelle robe ! Tu es absolument divine. Souffla-t-il en prenant le temps de la regarder pour la première fois. Mais tout ça, c'est une très mauvaise idée, la péniche n'est pas si grande tu sais, si elle te voit...
_ C'est bon, ne n'inquiète pas.
Il s'assit en face d'elle au bar en jetant un œil en arrière pour s'assurer que l'autre n'était pas là.
_ Alors, comment vas-tu depuis la dernière fois? Tu tiens le coup ? Je veux dire, ça doit être l'enfer de se faire une autre vie comme ça... Tu as maigri...
_ Ca va, je ne te cacherai pas que ce n'est pas de tout repos, mais je vais bien, le plus long est derrière désormais.
_ Tu m'as manqué.
_ Allons, tu me vois tous les jours. Dit-elle dans un sourire noir.
_ C'est différent, elle est fantastique, enfin, tu te souviens j'imagine, mais il y a exactement le même fossé entre vous deux qu'entre le présent et le futur, le premier se savoure, le second se conquiert.
Elle rit.
Il en avait mal à la tête de voir cette Helen-là, quelques minutes seulement après avoir enlacé l'autre, ce même visage, au creux des joues près, les mêmes billes bleues, à un degré de profondeur près. La seule chose qui changeait vraiment c'était les cheveux, coupés bien droits aux épaules, lisses, rouges, impétueux pour l'une ; noirs, volatiles, bouclés jusqu'aux reins, luxurieux pour l'autre. Et il y avait cette férocité, cette acuité d'aigle qu'elle dégageait, un peu effrayante, qui n'était pas chez la rousse et qui lui assurait qu'elle avait vu, fait, agit, pensé sans répit pendant sa longue absence. D'infimes détails en somme, mais qui, pour l'observateur qu'il était, contenaient une infinité de sens à s'en rompre les méninges. L'émoi lui monta aux nez comme une moutarde très fermentée et il s'étonna de la buée qui lui emplissait les yeux. Helen Magnus, de tous temps, dans toutes circonstances, en tous lieux, dans n'importe quel attirail, n'importe quelle humeur, c'était une sorte de don du ciel, un cadeau un peu empoisonné il est vrai, mais les meilleurs le sont toujours.
_ Elle vient par-là, James, je file, si on ne trouve pas le temps de parler plus ce soir, je te promets d'écrire.
_ J'y compte bien !
Elle l'embrassa précipitamment et s'éclipsa.
Les insectes tournoyaient et leur bruit, plus que tout autre chose l'oppressait. Elle savait que Nikola était là, dans sa conscience, quelque part et lors d'un sursaut de lucidité, elle put deviner la forme indistincte de sa présence à côté d'elle. Il revivait ce qu'elle revivait, comme un témoin lointain d'une portion inconnue de sa vie. Elle l'appela. Les insectes toquaient contre sa peau en de fines décharges, puis la page de mémoire tourna sur une nouvelle image d'Épinal. La terre creuse.
De là où elle a établi son campement pour la nuit, elle distingue à l'horizon les portes carnassières de Praxis, plantées comme des crocs, immenses stalactites de marbre noir au milieu de la plaine artificielle des champs de Goban, portes qui, du simple fait de leur silhouette défensive proclament déjà « ne pas trépasser ». Il y a du vent ici, ou plutôt des appels d'air né de l'activité humaine à proximité. Nord de Smilade, province plane de villages fantômes qui ne sont habités qu'à mi-temps par les camps d'entrainement de la police militaire de la ville. Les alentours sont percés de grottes et de crevasses, repères des ours bâtisseurs dans les bras de qui, presque noyée pourtant, elle a été recueillie comme une fille la semaine passée. Mais, pleinement rétablie maintenant, il lui faut poursuivre sa route. Depuis le début du voyage, la chance l'a mené des confins de l'empire où l'on s'égare si aisément jusqu'ici, aux portes Nord de la ville, juste devant la gueule du loup. Hier, elle a traversé Smilade, essuyé une très longue distance, 19h de marche ininterrompue entrecoupée de course quand elle passait devant les casernes. En fait, c'est la présence du puis d'eau claire auprès de ce parfait abri dans la pierre qui l'a convaincu de stationner ici, avec en prévision quelques heures de sommeil régénérant et sans rêve. Elle n'aime pas les pauses, se sent toujours plus vulnérable à l'arrêt, survivre en terre creuse est synonyme d'avancer. Une fois immobile, vous vous condamnez à le restez. Sur le chemin jusqu'ici, dans ses vêtements salis qui ne sont plus désormais que des oripeaux décolorés par le souffre et la sueur, avec un bidon de métal trouvé dans le village et attaché en bandoulière comme seule gourde, des branches lisses brisées aux arbres mécaniques et taillées grossièrement, accrochés dans son dos en guise de javelots, elle a revêtu la peau velue offerte par les ours géants en cadeau de départ, protection appréciable contre le froid.
Mais, maintenant qu'elle a de nouveau rempli le bidon et que, lovée sous la peau dans le creux de pierre, elle cherche à s'assoupir, voilà que la faim la tiraille bruyamment, et elle se maudit d'avoir fait si bonne chair dans les cavernes des géants les jours passés, parce que son estomac, très vite réhabitué à la viande copieuse, souffrira d'une nouvelle période de diète. Le gibier et, entre autres, les perdrix sauvages qu'elle avait pu croiser sur sa route s'étaient repliés au creux des terres sentant venir le froid et la nuit. Trop loin. Et elle se sait affaiblie, épuisée de n'avoir rien sous la dent et ses craintes s'éveillent, éteignent sa vivacité. Elle s'est surestimée cette fois, cette quête la dépasse, dépasserait quiconque, elle a vu trop grand, court à sa perte tête première, brûlera ses ailes d'Icare...
Elle ne parviendra pas à dormir, comprit-elle en se redressant, fatiguée de se réajuster sans arrêt sur le matelas de feuilles. Elle décolle son corps ankylosé par l'inconfort et la gêne, ramasse le bidon d'eau et ses pieux et marche dans le crépuscule gris de la terre creuse.
Elle sentit une âme tressaillir à ses côtés -Nikola- et ouvrit les yeux, ils se refermèrent immédiatement, éblouis par le feu de cheminé alors elle se vit assaillie par les fourmis comme un cadavre blessé couvert de mouches, ne sut pas s'il y avait vraiment des mains qui lui frottait les bras, d'autres qui lui couvrait les jambes d'un duvet, d'autres encore qui prenaient la température de son front et de ses joues, une dernière tendrement imbriquée dans la sienne, ou si elle rêvait tous ces détails.
Elle marche, l'oreille tendue. Il fait pleinement nuit, ou plutôt, devrait-on dire, le jour s'est éteint mais ses yeux voient, même dans le noir total. Elle ne l'a pas remarqué les premiers temps mais voilà que cette observation lui arrive en plein fouet ce soir. Les formes, les contours si ce n'est les couleurs lui apparaissent distinctes dans ces ténèbres. A croire qu'elle-même a changé, s'est fondue dans cette existence du dernier recours, que son corps s'y est fait. Adaptabilité. Une qualité qu'elle a toujours eue au point de se demander parfois si ce n'était compris dans le lot du sang originel avec la santé et la longévité. Elle avait cette capacité insolvable de se plier à n'importe qu'elle situation, de toujours se débrouiller. Avec le sang, elle avait acquis le gène de la survie.
Cette idée l'arrête net dans sa trajectoire et le silence que ses pas dissimulaient, ou du moins rythmaient, résonne pesamment comme une note prolongée et très grave à l'extrême touche du clavier d'un orgue. Le gène de la survie, elle rit, puis elle ne rit plus du tout.
Elle avait toujours estimé que son sort serait de vivre un temps long mais défini, de mourir en somme, à un moment donné. Mais si son destin était tout simplement de ne pas pouvoir mourir, de survivre à tout, d'être le garant de l'éternité du monde ? Combien de fois aurait-elle déjà du mourir ? Mais toujours, les circonstances l'avaient sauvée, elle s'en tirait toujours et très souvent de manière invraisemblable. Elle ne mourra pas, non. Il ne s'agissait pas de longévité, mais d'immortalité.
Et alors un craquement, une brindille brisée à sa droite, approximativement à 11m50 en avant, un bon réflexe, un tir précis quoique légèrement tremblant à la pointe, fissure de l'air qui siffle autour du bois lisse, la terre remue là-bas comme sous la prise d'élan qui précède un bond, mais trop tard puisque le petit croassement aigu indique que le gros lièvre aux oreilles en triangle agonise désormais, la gorge clouée dans la terre, transpercée de part en part. La longue pique qui le tue s'est enfoncée de moitié dans le sol sous la puissance du jet et oscille encore pendant les secondes qui suivent l'impact.
Aussitôt, elle court, bondissant au-dessus des hautes fougères grisonnantes, arrache au sol sa lance abreuvée avec l'animal tout palpitant dressé, déjà un peu raide, à l'extrémité, tout comme la flamme au bout du flambeau. Le manche ruisselle de liqueur rouge et poisseuse jusqu'à ses doigts fermes, sensation délectable s'il en est sous terre.
Quelques minutes plus tard elle combat le nœud de dégout qui lui enserre le ventre alors qu'elle écorche la peau puis observe la viande fondre et se teindre au-dessus du feu de fortune priant que ses paupières ne tombent pas avant qu'elle n'ait pu y goûter.
Quelqu'un changea de position à côté d'elle, les yeux de Nikola et Will la regardaient à cet instant, elle l'aurait juré.
Elle était de retour sur la péniche, adossée à une armoire à verres qui de cet angle, l'empêchait d'être vue, debout derrière Magnus qui martelait impatiemment des ongles sur la rampe en attendant l'éclat opportun qui lui permettrait de mettre la main sur le gérant. Elle quitta son poste et s'approcha de la marquise aux cheveux rouges et à la robe corail, flambante. La jeune Helen semblait noble, comme toujours, à la fois tempérée et farouche. L'autre allait juste lui attraper l'épaule, ce pal étal de peau tendre quand elle sentit une main agripper son poignet.
_ Helen, par tous les diables! Chuchota James en l'écartant de la petite foule animée. Qu'est ce qui te passe par la tête ? Tu ne sais même pas ce qui pourrait se passer!
_ Elle est moi, donc au minimum intelligente et rationnelle. Si je lui parle...
_ Si tu lui parlais, sa vie changerait pour toujours et tu ne retrouverais pas la tienne !
_ Mais non, je suis presque certaine que...
_ Non Helen, sois raisonnable !
_ Mais enfin, en quoi est-ce que ça te concerne ?
_ Quoi ? De toutes les égoïstes Helen...! Qui t'as sorti de ta geôle ce soir-là, hein ? Bien sûr que ça me concerne!
Le rousse se leva et avança dans la foule. Helen tenta de ne pas la perdre du regard tout en débattant avec James. C'était sa dernière chance de l'intercepter avant qu'elle ne disparaisse pour la nuit dans le yaot d'à côté, le sien. Quand elle la vit monter à l'étage, elle s'élança pour la suivre mais James la tenait toujours par le bras et la bloqua contre la rambarde en la regardant sévèrement.
_ Ecoute moi Helen, s'il te plait !
Un dernier coup d'œil à la Magnus dont les bottines grimpaient les dernières marches et elle bondit à ses lèvres, tactique de diversion ancestrale. Il sursauta de la recevoir contre lui, surpris de la trouver plus douce, dans sa férocité, que son autre Helen pouvait l'être. Il savait qu'il ne devait pas la suivre sur cette route, à chaque fois...Mais elle lui monta à la tête, alors il glissa ses paumes dans son dos et empoigna ses cheveux bruns pour la serrer plus encore, l'entendit gémir dans ses lèvres quand il l'écrasa entre son corps et la balustrade. Elle lui tendit le bout de sa langue et mordilla ses lèvres, caressant le coton de sa chemise, le tirant à elle par la taille de son pantalon. Il la trouva outrageusement désirable, elle le remarqua. Une dame un peu huppée passa et les regarda amèrement, lèvres pincées dans une moue de réprobation. Helen ne put s'empêcher de glousser. Il pinçait son lobe entre ses dents quand elle le poussa vers un vestibule où ils trébuchèrent. Elle se hâta au-dessus de lui, lui ôta sa ceinture, et, avant qu'il n'ait pu réagir, ses deux mains étaient attachées dans son dos, les poils du tapis lui chatouillait les narines. Elle lui prit dernier baiser avide qui le laissa souffle court et lui causa un torticolis, elle le regarda encore et puis sortit. Il fut alerté aussitôt, premièrement parce qu'il ne parvenait vraiment pas à se détacher, deuxièmement parce qu'il entendit un loquet se verrouiller de l'extérieur et qu'il s'aperçut qu'elle avait arraché la poignée de la porte de son côté, troisièmement quand, après l'avoir appelé plusieurs fois, il entendit ses pas s'éloigner et qu'il savait très bien où elle allait.
Henry et Declan plissaient les yeux devant l'écran. Ils avaient une piste.
_ Mec t'as vu ça ?
Will hocha la tête en entrant.
_ Qu'est-ce qu'il y a ?
_ Les victimes du soleil noir, tu leur cherchais un point commun, n'est-ce pas ? Et bien le voilà...
_ Des criminels ? Redemanda Magnus une demi-heure plus tard, assise à son bureau comme si elle avait passé la journée la plus ordinaire possible. Declan s'y laissait toujours surprendre, elle pouvait revenir de mission épuisée sale et même blessée, elle pouvait vivre le pire des états de manque, il lui suffisait de 10 minutes, disons le temps d'une douche pour s'en remettre, et elle trônait ici, fraiche, pimpante, tasse de thé et petit doigt levé.
_ Oui, toutes les victimes ont trempé dans des affaires pas très jolies, voilà le dossier, mais à chaque fois, les poursuites ont mystérieusement cessée.
_ Juristes corrompus ?
_ En gros, oui. Résuma Declan.
_ J'ai mis longtemps à trouver tout ça mais apparemment, je ne suis pas le seul, il y a des détectives indépendants, des journalistes et toute la smala qui ont commencé à enquêter. Les forums pullulent de rumeurs, il y a même des sites internet dédiés à ça qui se demandent si le soleil noir n'est pas une sorte de ligue de justiciers...
_ Des geeks addicts de manga et de comics, toute ressemblance avec une personne connue étant fortuite. Marmonna Tesla.
_ Vous ferez attention, il vous reste un bout de chair humaine entre les dents, Vlad.
Helen les regarda, soupirant et riant à moitié. Elle se leva et sortit en annonçant qu'elle serait de retour dans la soirée et qu'elle tenait à être informée de la moindre nouveauté.
Elle fonça jusqu'à sa chambre, attrapa une veste et le pendentif noir, grimpa sur la moto d'Ashley divinement parfaite pour les courtes distances et la vitesse, puis fit cracher les moteurs jusqu'à Old City. Bien évidemment, Will et Declan s'interrogèrent.
Il lui fallut en tout plus de trois heures à courir entre les bureaux des différents spécialistes, jusqu'aux bijoutiers en passant par les artisans et leur aimable concurrence, par les antiquaires et quelques phénomènes du métier pour finalement obtenir, presque du bout de la langue, un nom de fabriquant, un nom d'acheteur et grâce à ce dernier, le nom d'une descendance qui, dieu soit loué, comprenait Sandy, remariée trois fois dont une à un certain Angel Schedule avec qui elle aurait eu une fille, qui elle-même aurait eu une fille un peu avant de mourir, Luisa, il y a 20 ans de cela. Un nom, un numéro de carte d'identité trouvé par Henry au bout du téléphone, une adresse postale américaine, un e-mail nipon. Fausse piste ou non, la gamine, si elle-même n'était peut-être pas dans l'histoire, devait en savoir un minimum sur sa grand-mère, l'enquête ne pourrait qu'avancer. 23 Merchant Isle road, Wistletown DC, ce n'était pas bien loin. Et elle était sur le coup, les deux pieds dans campés sur les accélérateurs, la tête dans le guidon, armée jusqu'aux dents. Autre raison de s'y rendre maintenant : il lui faudrait traverser le mob en chemin, et à en juger par ses cuisses crispées frénétiquement à la selle et les veines violacées de ses poignets, elle avait besoin des fourmis, et vite.
23 Merchant Isle road, Wistletown DC. Personne à l'interphone du bâtiment, sans surprise. Personne à la sonnette de l'étage, idem. Personne lorsqu'elle tire deux balles dans la serrure et enfonce la porte d'un coup de pied. Pire, le studio est désert, refait à neuf et propret sous une petite brume de poussière immobile, à peine meublé, eau et électricité coupés, rien d'autre, pas même une trace de passage. Qui que fut Luisa Schedule, elle n'avait jamais habité cet endroit. Helen allait ressortir quand elle entendit un petit « bip » sonore venant du réveil posé sur la télévision. Sauf que ce n'était pas un réveil. Elle recula en hâte autant qu'elle put avant d'être projetée par la déflagration cinq mètres plus bas, dans les buissons de la petite cour. La baie vitrée du couloir avait été soufflée dans l'explosion. Ses bras brulaient, couverts de miettes de verre, sa tête tournait tant qu'elle fondait ciel et terre. Mais par chance, la plomberie avait sautée aussi, ses vêtements engorgés dégoulinaient d'eau, et le feu qui avait réussi à roussir son jean et à prendre à sa veste n'eut pas le temps d'atteindre sa peau. Elle échappa un juron, distingua une petite foule trouble s'affairer autour de la scène, un homme en émergea en criant. Il s'approcha, lui dit quelque chose qu'elle n'entendit pas vraiment. Prit son pouls, la secoua un peu. Elle fit un effort pour le fixer même si elle n'en avait pas vraiment envie, elle ne pensait qu'aux mnémotropes et qu'à déchiqueter cet imbécile qui avait failli la carboniser vivante. L'homme lui prit les joues dans ses mains et lui parla doucement.
_ Courage, les secours arrivent, vous êtes entre de bonnes mains, comment vous vous appelez ?
_ Pas besoin, je vais bien, il faut que je parte.
Elle se débattit dans les broussailles et parvint à se relever, puis à se stabiliser, la tête lui tournait toujours, et ses oreilles sifflaient, encore à moitié sourdes. Il la força à se rasseoir sur un banc.
_ C'est déjà incroyable que vous puissiez marcher après une telle chute, attendez au moins qu'on vous examine.
_ Je suis moi-même docteur, je sais que je n'ai rien de grave. Soyez gentil, laissez-moi partir.
_ Qui êtes-vous ?
C'est vrai qu'elle devait avoir l'air un peu excentrique avec ses égratignures, ses cheveux mouillés, le maquillage un peu coulant, son jean noir, ses hauts talons, sa chemise collante sous sa veste en cuir brulée et le casque de moto toujours accroché à son coude...
_ Si quelqu'un demande, vous ne m'avez jamais vu. Commanda-t-elle avant de démarrer. Mieux valait ne pas s'éterniser ici. Elle chassa de son esprit le petit papillonnement perturbateur de ses paupières et referma la visière. L'air fouettait et glaçaient ses membres dans les vêtements humides. Elle se sentait fiévreuse, faible, nerveuse, agressive et un peu abattue. Au moins, à en croire ce piège, Luisa Schedule existait et quelqu'un ne voulait surtout pas que l'on marche sur ses traces, très bien.
Et là, l'oreille avidement tendue, le volume sonore du poste de radio poussé au maximum, vous avez pour la première fois depuis longtemps la sensation d'exister. Ils sont tous fiers de vous, mais ce qui vous satisfait le plus c'est d'entendre ça d'entendre les juges commencer à rouvrir les vieux dossiers de Landry et tous les autres, la presse commenter, les auditeurs s'offusquer, le public s'apercevoir que le soleil noir n'est pas une branche mafieuse tordue et assassine mais des hommes sensés qui ne font que rendre à chacun la part qu'il mérite. Bientôt, le monde sera convaincu, bientôt, ils pourraient lancer leurs croisades... Zut, Cartney remue sur le siège passager, il se réveille, très gentil et viril si l'on peut dire, mais c'est une plaie. Vous baissez le volume. Vous repensez au rêve de la nuit précédente dans lequel il se transformait en Helen Magnus et vous tirait dessus de sang-froid. Il y avait des années que vous n'aviez pas fait de cauchemars. Après Adisson, ça sera un gros morceau ça aussi, vous demanderez une semaine de repos quelque part, dans une villa ensoleillée en bord de mer, ils vous devaient bien ça non ?
Merde ! Merde ! Merde ! Ne pas paniquer, ne pas paniquer. Se rassura Helen. Il n'était pas là. Pas au mob en tout cas. Et pas d'homme python, pas de fourmis. Pas de fourmis, pas de fumée. Pas de fumée, pas de grimpe, pas de délivrance, pas d'Edens luxuriants, pas de corne d'abondance, pas de nirvana au pays des vortex mémoriaux, pas de longues scènes d'amour revues et revisitées toute la nuit, pas de spéculations sur le pourquoi du comment de la forme atomique du Cirilium, pas d'Oxford avec Nikola ni de fou rire à reparler du bon vieux temps, des expériences scientifiques qu'il fantasmait, bref, pas de fumée, pas de grimpe, pas de grimpe, pas de fusion neuronale supra-céleste, de légèreté d'être, et très accessoirement pas de soleil noir non plus. Où était cet enfoiré de python ?
_ Parti faire ses petites courses à Mexico, Magnus, reviendra jeudi à ce qu'il a dit... Non, je pense qu'il est le seul à en avoir, pourquoi est-ce que vous cherchez ça ?
Quatre jours, « pas vrai » gémit-elle, elle ne tiendrait pas, non, ne tiendrait jamais, souffrait déjà à l'idée de devoir trembler, grincer, angoisser, se tordre, se trouver pathétique, incapable... Quand cette enquête sera achevée, pensa-t-elle, elle prendrait des vacances, une semaine de repos quelque part. Sans personne, sans fourmis, sans rien. Sa gorge se noua, elle avait peur sans savoir ni de quoi, ni pourquoi, elle quitta la rue, s'assit sur un bloc entre deux bâtiments, se concentra, raisonna. Elle ne voulait pas bouger d'ici, ne voulait rien faire d'autre qu'attendre la minute où il se montrerait, où elle pourrait savourer enfin... Mais toujours une part de sa conscience se rebellait et l'insultait cruellement, lui sommait de ne pas se laisser ramollir ici. Sans vraiment le souhaiter, elle l'écouta, se leva pendant ce qui lui parut des heures, se mit en tête que si elle n'avait pas la force de rentrer comme ça, à vide, alors quitte ou double, il lui fallait autre chose.
Quand elle posa le pied dans le hall silencieux du sanctuaire, les échos emplirent sa tête au point que son cerveau lui sembla battre comme un cœur. Elle se répétait de faire le moins de bruit possible, ce qui en soit semblait une tâche vouée à l'échec puisque que le plus petit des grincements s'emparait déjà d'elle telle une fine décharge électrique.
Et lorsque finalement, elle s'enfonça de tout son poids dans le grand sofa du fumoir et que petit à petit les effets vaporeux de –quoi-que-ce-fut se dissipèrent pour ne laisser à nouveau place qu'à la rancune morne et amère, qu'à la nostalgie apeurée des mnémotropes, elle pleurait, ventre contre le matelas, la tête entre le triangle de ses bras, ses cheveux roulant sur son dos, ses hanches et ses fesses animées d'infimes tressautements nommés sanglots, une de ses chaussures qui pendait à la pointe de son pied tomba, la courbe de son dos se creusa, elle était sublime, du moins au regard de Nikola qui venait de s'arrêter devant elle et qui s'approcha, silencieux et presque intimidé.
