Nous avons repassé la frontière par le poste frontalier d'East Pinnacle, un des moins fréquentés, entre le Québec et le Vermont. Nous passerions plus vite, jurait Max, et il a eu raison.

-On le fera enfin, ce voyage, s'est justifié Max.

Je souriais en écoutant la musique qui jouait dans le bus. Passer les douanes avait été facile. Un simple sortilège, et ils ne voyaient ni Charlie ni les armes de ce métal curieux dans nos sacs. Ç'était de la triche, mais puisque les choses étaient si faciles, il aurait été absurde de s'en priver. Nous sommes descendus à la première ville que nous avons croisée pour dormir et faire le point.

-Je veux voir mon frère, ai-je exposé clairement, au petit-déjeuner, le lendemain.

Max a relevé la tête pour me dévisager.

-Ah?

Il a tourné la carte pour la regarder.

-Il habite où, ton frère?

-À Raleigh. En Caroline du Nord.

J'ai posé le doigt sur l'état en question pour lui montrer. Il a regardé le tout avec un air pensif qui m'a fait sourire. Il y avait des tas de possibilités pour notre trajet jusqu'au Texas, mais pour se rendre jusqu'à Raleigh, nous commencerions par suivre la côte. Pendant qu'il parlait, j'ai osé me rapprocher un peu plus de lui, pour mieux voir, sentant bien que cela ne lui déplaisait pas. J'ai été jusqu'à me coller contre lui, appuyé la tête sur son épaule, tout en continuant à discuter de la suite, quel serait notre prochain arrêt et comment pourrions-nous l'atteindre jusqu'à nous mettre enfin d'accord.

-C'est vrai que tu es froide, a-t-il commenté tout en mettant un bras autour de mes épaules, ne semblant absolument pas dérangé.

Un bref silence s'est ensuivi, qu'il a fini par briser avec une question qui ne semblait pas tellement l'enchanter:

-Sais-tu comment Isaac est censé nous rejoindre?

-Non, ai-je du avouer en saisissant machinalement mon téléphone. Il ne m'a donné aucun numéro.

J'aurais pu tenter de rechercher son aura ou tenter de "l'appeler" avec la mienne, mais il m'avait bien déconseillé l'usage de la magie. Nous avons continué, souvent à pied, parfois en covoiturage, dormant et mangeant là où c'était le moins cher. Hormis mon téléphone, je n'avais pas beaucoup dépensé durant les derniers mois et lui non plus, mais je n'avais aucune idée du temps qu'il nous faudrait. Il nous a fallu plus de deux semaines pour rejoindre Raleigh. Sur place, il ne m'a pas fallu beaucoup de temps pour retrouver l'appartement. Chris et Zoe m'ont accueillie avec plaisir.

-Nous ne comptons pas rester longtemps, les ai-je assuré. Je voulais juste vous revoir.

Charlie a été ravi de pouvoir se dégourdir les pattes. Nous avons parlé des derniers mois.

-Alors, êtes-vous un couple? a osé demander Zoe en déposant un plat de pâtes sur la table.

Sous nos yeux, il s'est métamorphosé, devenant un peu plus appétissant. Cette magie, c'était tout à fait Zoe. Chris m'a regardée avec insistance. Il ne semblait pas fâché, juste curieux de la réponse que j'aillais donner. Complètement paniquée, j'ai regardé Max à mon tour. Il semblait aussi mal à l'aise que moi. Difficile de mettre en mots ce lien que je partageais avec lui.

-Oui? ai-je tenté sans le quitter des yeux, pensant seulement à Isaac.

Ses épaules se sont détendues, et mon stress est retombé en même temps. C'était vrai, dans un sens, nous étions plus que des amis. Zoe souriait et Chris s'est montré approbateur. Il devait assez bien connaitre Max maintenant, même si ce n'était que par intérim, pour cesser de jouer au grand frère protecteur avec moi. C'est donc devenu officiel: Max et moi étions ensembles, et pour être franche, la situation ne me déplaisait pas. Ça ne changeait pas énormément notre comportement l'un envers l'autre, si ce n'est de quelques baisers. Nous avons passé quelques jours avec eux.

-Où allez-vous? a demandé Zoe, une fois.

Elle jouait avec Charlie et un bout de ficelle. Je ne lui avais pas acheté de jouets parce qu'il prenait du plaisir avec n'importe quoi: un emballage de carton ou une bouteille d'eau vide.

-Voir Lukas.

-Ton père, s'est-elle souvenue.

-Oui. Pourquoi?

Elle a souri.

-Tu me connais, Emily, je suis pour l'amour et la bonne entente.

Charlie a sauté de la table basse. Zoe s'est tournée vers moi, souriant toujours. Des lucioles dansaient aux limites de ma vision.

-Je sais que les choses ont été dures pour toi et je suis contente que tu ailles mieux.

Elle parlait en regardant mon bracelet, puis elle a baissé les yeux. J'en ai fait de même et j'ai compris qu'elle avait vu mon orthèse entre mon pantalon et ma chaussette. Je me suis aussitôt penchée sur le recouvrir, même si ça ne servait à rien.

-Chris t'a parlé de ça? Il ne me connaissait même pas quand c'est arrivé.

J'ai lancé un regard furieux au concerné, assis avec Max à la table de la cuisine. Il m'a répondu par une mimique innocente.

-Chris n'est pas un bon menteur, a-t-elle répondu aussitôt. Et il a eu des années pour apprendre à te connaitre.

Oui, en effet. Kristos me connaissait aussi bien que s'il m'avait faite. J'ai baissé les yeux. Je détestais toujours en parler: il m'avait fallu des années pour masquer le fait que je claudiquais et retrouver une démarche correcte.

-Tu sais ce qu'on disait des handicapés dans l'antiquité?

-Que les dieux étaient en colère et qu'on pouvait se débarrasser de l'enfant qui naissait ainsi? ai-je bougonné.

C'était bien ce qu'Héra avait fait avec son fils.

-On disait, a repris Zoe, imperturbable, qu'ils avaient le don de pouvoir lire l'avenir.

Ça, par contre, je ne l'avais encore jamais entendu.

-Imagine, a-t-elle continué, recommençant à sourire. Ce serait drôle si…

Je n'ai pas complété sa phrase. Qu'aurais-je pu répondre? Les regards des garçons se sont tournés vers moi.

-Je ne suis pas devineresse ni rien, mais je vois la magie, ai-je été contrainte d'admettre.

-Depuis combien de temps? m'a demandé Kristos.

Il n'avait absolument pas l'air surpris.

-Je ne sais pas.

-Vraiment? s'est étonné Max. Comment est-ce possible?

-Je ne sais pas non plus. Tu étais au courant, Chris?

La seule personne à qui je l'avais jamais mentionné était Lena, et j'étais convaincue qu'elle n'en avait pas parlé à notre frère. C'était quelques semaines avant sa mort, et nous étions encore persuadées que j'étais la fille d'Hécate et non d'Athéna.

-Je m'en doutais, a-t-il plutôt avoué.

-Comment ça?

-Des gestes que tu faisais, s'est-il justifié, sourire en coin. Il y avait des fois où tu tournais la tête pour regarder quelque chose que personne ne voyait.

-Ce n'est pas ton cas?

Il a réclamé des précisions avant de me confirmer que non.

-Pas clairement, du moins. Notre mère doit t'aimer plus que tu ne le pensais.

Et je ne sais pas pourquoi, mais les larmes me sont venues aux yeux. Que ce soit un don réel d'Hécate ou pas, l'entendre dire à nouveau "notre mère" me touchait profondément.

Max et moi ne sommes repartis qu'une semaine après. J'avais eu droit entretemps à quelques questions sur Isaac. J'avais répondu du mieux que je pouvais. Il ne s'était toujours pas montré. Mine de rien, je commençais à m'inquiéter- il était censé nous rejoindre rapidement, pas un mois plus tard.

-Il a précisé rapidement? a demandé Max, confus.

-Si.

-Non. Il a juste dit qu'il nous rejoindrait. Il n'a jamais dit quand.

-Tu ne t'inquiètes pas?

-Non, je ne suis pas inquiet. Mais c'est vrai qu'il commence à me manquer.

L'entendre m'a amusée: d'une manière ou d'une autre, Isaac faisait désormais réellement partie de notre famille. Max m'a caressé les cheveux avant de se mettre à jouer avec une mèche un peu plus longue que les autres.

-Tu crois que ce sera bizarre, après…?

J'ai légèrement penché la tête, pensive.

-Tu sais que ce que j'ai avec toi, je l'ai aussi avec lui? ai-je finalement tenté.

-Je sais.

Il tirait légèrement sur mon cuir chevelu. Je n'ai pas fait remarquer: je savais qu'il était simplement nerveux.

-Mais peut-être que… Isaac ne m'intéresse pas, mais peut-être que si tu nous aimes tous les deux… Cela pourrait fonctionner de cette manière.

Je suis restée silencieuse un instant. Ses propos étaient maladroits- j'entendais dans sa voix qu'il luttait pour ne pas se mettre à bégayer- mais je comprenais très bien ce qu'il voulait dire.

-Oui, ai-je finalement dit. Ça pourrait fonctionner.