Chapitre 10 : Une bien triste mélodie :
« L'amour qui naît subitement est le plus long long à guérir » Jean de la Bruyère
Ellipse temporelle. 221B Baker Street, quelques jours plus tard…
Assis sur le bord de son lit, Sherlock contemplait les rues de Londres qui s'agitaient, comme à leur habitude. Perdu dans ses pensées, il ne savait plus quel chemin prendre depuis le retour de John à Baker Street. Ce dernier était complètement différent par rapport à la dernière fois : patient, calme, prévenant, tendre… Bref, le petit ami idéal.
Mais le détective avait été clair sur ce point : ils ne se remettraient pas ensemble tout de suite. Et John semblait l'avoir accepté… pour l'instant ! Car si il savait que ce n'était qu'un prétexte pour lui cacher son idylle avec Jim Moriarty, il deviendrait fou !
D'ailleurs, en parlant de l'intéressé, Sherlock pâlit : il ne faut surtout pas qu'il vienne ici ! Sinon, il court le risque de se faire prendre ! S'emparant de son téléphone, il composa le numéro de son génie criminel préféré et attendit qu'il décroche… ce qui fut le cas !
« **Oui ?** »
« Jim, c'est moi ! »
« **Hey, Sherly-love ! Comment ça va ? Dis, ça fait un moment que tu ne m'as appelé !** »
« Il faut que je te parle… »
« **Attends, je vais faire un saut chez toi, comme ça, on pourra discuter… ** »
« Non, justement. Je t'appelais pour dire qu'il vaudrait mieux que tu ne viennes pas à Baker Street pendant un moment ! »
« **Et pourquoi donc ?** »
Le détective marqua une pause avant de reprendre « C'est John… Il est revenu ! »
« **HEIN ? Comment ça, il est revenu ? Tu peux m'expliquer ?** »
« Il tient vraiment à ce qu'on reprenne notre relation, mais moi, j'ai juste accepté qu'il s'installe ici, pas plus ! »
Le silence à l'autre bout de la ligne ne le rassura pas
« Jim ? Tu es toujours là ? »
« **Oui, je suis toujours là.** »
Oh oh : vu le ton qu'il employait, le criminel consultant était passablement énervé.
Sherlock tenta de s'expliquer « Jim, écoute : ce n'est pas ce que tu crois… »
« **C'est bon, ne te fatigue pas, Sherlock Holmes ! Je ne sais pas à quel jeu tu joues, mais je te préviens : un tango, ça se danse à deux, et pas à trois !** »
« Hein ? Mais qu'est-ce que tu racontes ? »
« **Je vais te dire ce que je raconte : vu comme les choses se présentent, tu ne vas pas à tarder à retomber dans le panneau et tu vas te remettre en couple avec cet abruti. Et il te trompera à nouveau, et une fois de plus, tu te remettras à chercher quelqu'un d'autre. Sauf que cette fois, Sherlock, je ne serais pas là pour te servir de lot de consolation !** »
« QUOI ? Mais ce n'est pas comme ça que je nous vois, Jim. Tu t'emballes complètement ! »
« **Oh, ça m'étonnerait. Je crois que je n'ai jamais été aussi lucide. Mais bon, je veux bien croire que je sois capable de me tromper…** »
« Puisque je te dis que tu te trompes sur toute la ligne ! »
« Ouais, ben en attendant que tu te décides, merci de ne pas m'appeler pendant un moment. Au revoir !** »
« Quoi ? Qu'est-ce que… Attends, Jim !** »
Mais la tonalité sonnant de l'autre côté du téléphone eut l'effet d'un coup de poignard dans le cœur du détective. Le pire qui pouvait lui arriver venait de se produire : Jim ne voulait plus lui parler !
Baissant les bras, Sherlock ne s'était jamais senti aussi seul qu'à ce moment là. D'accord, sa relation avec John avait été tendre, mais quand il était avec Jim, il avait l'impression d'être différent, d'avoir trouvé un but à sa vie… Que son amant doutait de sa sincérité lui faisait mal à un point qu'il n'imaginait pas atteindre. Pleurant de rage et de désespoir, le détective agrippa les cheveux comme si il voulait se les arracher : pourquoi fallait-il que sa vie sentimentale soit un véritable bordel ? Pourquoi lui, Sherlock William Scott Holmes, n'avait pas le droit de goûter aux joies d'une relation amoureuse simple et sans tracas ?
Perdu dans ses pensées, il n'entendit pas John qui rentrait des courses. Ce n'est que lorsqu'il l'appela que le détective fut tiré de ses réflexions
« Sherlock ! Est-ce que tu veux bien m'aider à ranger les courses, s'il te plaît ? »
Séchant rapidement ses larmes, le génie sociopathe bredouilla « J'arrive ! » avant de rejoindre le docteur dans la cuisine.
Ce dernier avait déjà commencé à déballer ses achats et à les disposer dans les placards
« Tiens, si tu pouvais me ranger la semoule et les gâteaux apéritifs dans les étagères à droite, tu me rendrais service… Eh, ça va ? »
« Oui, pourquoi ? »
« Tu as les yeux rouges. Comme si tu venais de pleurer… »
Sherlock se sentit mal : il ne manquait plus que ça ! Vite, il faut trouver une excuse ! N'importe laquelle, pourvu qu'il gobe tout ! Heureusement, il ne manquait pas d'astuce et trouva un mensonge
« Oh, ce n'est rien… C'est juste que je repensais à ce que m'avait dit Anderson l'autre jour… Que c'était mérité ce qui m'arrivait et que de toute façon, qui voudrait d'un taré gay dans sa vie ? »
John ne répondit rien, mais Sherlock voyait que ses yeux lançaient des éclairs : un certain médecin légiste avait intérêt à ne pas se trouver sur sa route, sous peine de mourir dans d'atroces souffrances…
« Alors, c'est pour ça que tes yeux sont dans cet état-là ? C'est parce que ses paroles t'ont fait mal ? »
« Oui… » murmura le détective qui baissa les yeux. Soudain, il sentit deux mains prendre son visage en coupe et l'obligea avec douceur à regarder vers John qui lui adressait un sourire réconfortant. Tout en caressant du pouce le bord de ses yeux, il essayait de se montrer rassurant
« Tu ne devrais pas prêter attention à ce que dit Anderson. Il est tellement incompétent que devant toi, il se sent minable. Alors pour lui, le seul moyen d'exister est de t'attaquer sur les sujets qui fâchent. Mais moi, je sais que ce que tu vaux. Alors, ne le laisse plus te faire du mal comme ça. D'accord ? »
« Je… J'y repenserais, à l'avenir. »
« A la bonne heure ! » sourit John qui vint déposer un baiser fugace sur la joue de Sherlock qui en resta bouche bée : cela faisait longtemps que John ne lui avait démontré de tels gestes affectueux.
« Oublions Anderson. Ce soir, j'ai une petite idée du programme à suivre : je te cuisine ce que tu veux et on regarde la télé tous les deux en se buvant un chocolat chaud ! En plus ce soir, il y a une nouvelle adaptation des Dix Petits Nègres d'Agatha Christie sur la BBC 2 : il paraît qu'elle est vraiment très bien ! »
Souriant légèrement, Sherlock répondit « Entendu : on regarde Agatha Christie ! »
« Parfait, alors dis moi ce qui te ferait plaisir pour dîner… »
« Oh, pourquoi pas manger japonais, ce soir ? » John se mit à rire « J'ai compris. Je vais passer commande… »
Une fois leurs commandes arrivées, les deux hommes dégustèrent leur repas en regardant les infos. Tout en mangeant, Sherlock ne pouvait empêcher son esprit de penser à Jim. Le détective se demandait si ce dernier pensait encore à lui. Ou alors, il l'avait déjà rayé de sa vie…
« Sherlock ? Sherlock ? Est-ce que ça va ? »
Sorti de sa torpeur, le génie sociopathe reporta son attention vers John qui le fixait, inquiet
« Un problème ? »
« C'est plutôt à moi de te demander ça. Je te voyais les yeux dans le vague… »
« Oh, ce n'est rien. Je réfléchissais à plein de choses… »
« Je pense que tu devrais mettre ton cerveau en pause, ce soir. Ça ne te fera pas de mal ! » lui conseilla gentiment le docteur
« Tu as peut-être raison. Je vais essayer de me déconnecter… »
John lui adressa un sourire approbateur avant de revenir vers les informations. Dès que l'édition du soir fut terminée, John et Sherlock débarrassèrent le couvert et se dirigèrent vers le salon, une tasse fumante à la main. Ils s'installèrent confortablement avant le début de leur programme, chacun prenant un plaid pour se tenir chaud. Dès que les premières notes du générique retentirent du petit écran, le détective et le médecin se fixèrent sur le canapé et ne perdirent pas une miette du feuilleton. Pendant la diffusion, Sherlock sentit John se rapprocher petit à petit de lui, dans une tentative – pas très discrète – de partager une certaine intimité, comme le ferait un couple normal.
Mais dans sa tête, Sherlock hurlait intérieurement : il n'en avait rien à faire que ce soit Watson qui essayait de se coller à lui ce que le détective voulait, c'était que Jim soit là, à la place de John ! Qu'est-ce qu'il ne donnerait pas pour remonter le temps et changer la conversation téléphonique de cet après-midi ! Si seulement les choses s'étaient passés différemment…
Soudain, Sherlock sentit l'épaule de John se coller contre la sienne « Qu'est-ce que tu fais, John ? »
« Mh ? Oh, rien de mal, je te rassure : je pensais que tu avais besoin d'un peu de compagnie… » répondit le docteur avec un sourire amical.
Le détective lui répondit avec un demi-sourire avant de reporter son attention vers la télévision. Il n'était pas dupe sur le petit jeu du médecin : il savait parfaitement que John montrait patte blanche pour mieux le reconquérir. Mais la marque au fer rouge de sa trahison s'était réveillée dans l'esprit de Sherlock et lui servait d'avertissement : il l'avait déjà trompé une fois, rien ne pouvait l'empêcher de recommencer…
C'est cet imbroglio qui occupa l'esprit du détective jusqu'à la fin du téléfilm
« Et bien, c'était une sacrée affaire ! Qu'en dis-tu ? »
« Hein ? Ah oui, je suis d'accord : ça respecte l'œuvre originale et le jeu des acteurs était convaincant ! »
Les deux hommes se dirigèrent vers leurs chambres respectives pour aller dormir. Mais alors que Sherlock allait dans sa chambre, il sentit deux bras passer autour de sa taille et l'enlacer « Bonne nuit, Sherlock ! » lui dit tendrement John
« Euh, bonne nuit à toi aussi, John ! » bredouilla Sherlock qui se défit doucement de l'étreinte amoureuse du médecin avant de fermer la porte. Une fois allongé dans ses draps, le détective passa une main dans ses cheveux : décidément, rien ne marchait normalement avec lui.
Il fallait que tout soit compliqué, même dans ses relations. Soudain, un point rouge attira son attention dans son champ de vision. Se tournant vers sa table de nuit, il vit un coquelicot posé dans un vase fin avec un petit mot en accompagnement. Prenant la carte, il l'ouvrit et en lut le contenu
« Pour me faire pardonner, et te souhaiter ton anniversaire avec un peu de retard. J'ai pris cette fleur car elle me faisait penser à toi : grandissant comme elle entend et où elle veut, elle n'en est pas moins fascinante et belle. Et puis, tu prends les mêmes couleurs qu'elle quand tu rougis. Tendresse. J.W. »
Sherlock eut un sourire amer : ce pauvre Watson n'y connaissait pas grand-chose en langage floral. Si il avait ouvert un dictionnaire, il se serait rendu compte que le coquelicot n'était pas seulement que la fleur de la consolation, elle était aussi celle de la fragilité et de l'indécision. Or, ce dont le détective avait vraiment besoin, c'était qu'on l'aide à y voir plus clair dans ses affaires de cœur.
Lequel était le mieux pour lui : John ? Jim ? Il n'en savait rien et se demandait comment se sortir de cet imbroglio. N'arrivant plus à réfléchir correctement, le génie sociopathe se décida à aller dormir, pensant que la nuit lui allait porter conseil, comme le disait l'adage. Et progressivement, il se laissa porter au pays des songes, sous le regard bienveillant du coquelicot.
