Chapitre 11
Le monde autour de Tommy n'était que brouillard. Le sol contre lui était dur, les tapis rudes contre sa peau alors qu'il se roulait en boule. Toute source de chaleur semblait avoir disparu, à l'exception de quelque chose sur son épaule.
Est-ce que quelqu'un le touchait ?
Tommy ne se rappelait pas être tombé.
Que s'était-il passé ?
Du mouvement. Des mains le saisissant gentiment pour le déplacer. Des jambes repliées, une main dans ses cheveux. Des murmures inaudibles. Quelque chose d'humide qui tombe sur sa joue.
Est-ce qu'il s'était évanoui ?
Le temps qui se déroule au ralenti, le son autour de lui étouffé comme sous l'eau.
Lentement, très lentement, Tommy entrouvrit ses paupières, ses yeux bouffis rendant l'action difficile. Il fronça les sourcils en découvrant un ventre nu, marqué d'une ligne d'abdominaux à en faire pleurer un champion olympique.
-Tommy ?
La voix rauque de son père. Le jeune homme tressaillit, et releva des yeux perdus vers ce dernier : Malcom le fixait, des traces de larmes séchées sur ses joues. Tommy fronça les sourcils, son incompréhension augmentant de minute de minute. Il voulut se relever, mais la main de son père dans ses cheveux se déplaça immédiatement sur son épaule, l'immobilisant gentiment.
-Doucement ..
-'pa ? Qu'est-ce qui..
-Tu t'es évanoui, murmura celui-ci, et était-ce de la culpabilité qui déformait soudainement ses traits ? C'est ma faute..
Le jeune homme tressaillit alors que les derniers évènements venaient se rappeler douloureusement à lui. Son cœur se tordit, la nausée le saisissant : il se redressa précipitamment, repoussant Malcom qui fronça les sourcils avant de l'attraper par l'épaule en le voyant se pencher en avant, un hoquet lui échappant.
-Doucement.
Il avait perdu le contrôle. Totalement, complètement perdu le contrôle. Comment avait-il pu.. Jamais il n'avait ressenti cette rage aveugle: oh, la fureur lui était familière quand il s'agissait de son père, mais jamais il n'était tombé dans une telle crise. Sa respiration se coupa, son regard se brouillant de nouveau alors qu'il sentait quelque chose se refermer autour de sa gorge.
Il ne pouvait plus respirer.
Malcom savait reconnaître une crise d'angoisse quand il en voyait une. Il en avait fait suffisamment lui-même à une époque pour connaître les signes, et celle de Tommy était violente. Grimaçant, il le tourna vers lui, l'attirant contre son torse : signe de son immense malaise, son fils ne le repoussa pas, s'agrippant au contraire à lui en même temps qu'il essayait de retrouver le contrôle de sa respiration.
-Doucement .. Respire lentement. Lentement .. Voilà, comme cela. C'est bien.
Quelle ironie. Être celui qui aidait Tommy à se remettre d'une crise d'angoisse dont il était le responsable.
Lentement, très lentement, le jeune homme se détendit, jusqu'à demeurer immobile contre lui, son corps avachi sans résistance. L'abandon après le choc. Typique. Pourquoi fallait-il une crise d'ampleur planétaire pour que son fils se retrouve dans ses bras ?
-Je suis désolé.
Malcom haussa un sourcil. La voix de Tommy était rauque et épuisée, à peine audible contre son épaule.
-Tommy ?
-Je vais te laisser, je.. Malcom fronça les sourcils en voyant le jeune homme tenter de se redresser. Tu ne me reverras plus, promis.
-Tommy ? Qu'est-ce que tu fais?demanda-t-il, interdit.
Son fils releva des yeux rouges vers lui.
-Je pars, répondit-il simplement, comme si c'était une évidence.
Est-ce que le garçon s'était frappé la tête ? Il ne s'en souvenait pas. Mais alors, pourquoi agissait-il ainsi ? Cela ne faisait aucun sens.
-Qu'est-ce que tu racontes ? Tommy, tu me fais peur, murmura-t-il.
Le jeune homme le fixa, interdit.
-Tu veux que je reste ?
-Évidemment !
-Mais j'ai.. Sa voix se brisa. Après.. Après ce que j'ai dit.. Il baissa la tête. Je .. Laisse-moi juste partir.
Oh. C'était pourtant si évident. Pourquoi n'avait-il pas compris plus tôt ?
-Tommy … Malcom secoua la tête. Tu viens de me faire la peur de ma vie. Ce que tu m'as dit n'a aucune importance comparé à ton état. J'ai cru.. Il soupira. Pourquoi tout était-il si compliqué entre eux ? Tommy, tu t'es évanoui. À cause de moi, articula-t-il lentement. Parce que je t'ai mis dans cet état. Je ne suis pas en colère, pas contre toi en tout cas. Il se frotta le visage, soudainement très las. Oui, tu m'as fait mal. Mais je dois dire.. je le mérite. Il plissa les lèvres, son expression se durcissant. Si quelqu'un d'autre accusait son père d'un dixième de ce que tu as dit.. Je pense que je serai le premier à aller le tuer.
Le silence retomba, lourd, pesant. La voix de Tommy était faible quand il souffla :
-Qui êtes-vous ? Qu'avez-vous fait de mon père ?
Malcom roula des yeux. Autant pour se forcer à exprimer ses pensées.
-Ne me fais pas regretter mes mots.
-Tu .. Je suis désolé, souffla Tommy, son expression misérable. Non, ne .. ajouta-t-il précipitamment en voyant son père ouvrir la bouche. J'aurai pu.. J'aurai pu te blesser.. Te frapper... J'ai totalement perdu la boule !
Il semblait terrifié à cette idée : Malcom contint à grand-peine sa réplique comme quoi il n'aurait jamais pu le toucher. C'était exactement ce type de commentaire qui avait creusé le fossé entre lui et son fils. Tommy était réellement effrayé à l'idée de le blesser : malgré toute sa haine, il continuait à s'inquiéter pour lui.
Malcom trouva l'idée apaisante.
Ce fut cette pensée qui étira un sourire sur ses lèvres, et le poussa à laisser tomber une autre de ses barrières et venir poser une main sur la joue de Tommy. Ce dernier se tendit, s'attendant clairement à un tout autre type de contact.
-Je vais bien, fils. Tout va bien, murmura-t-il, utilisant des mots qu'il n'avait pas employés depuis deux décennies. Je ne suis pas en colère.
Les épaules de Tommy s'affalèrent en même temps qu'il baissait la tête. Vingt ans et ces mots avaient toujours le même effet sur lui. Malcom sentit une onde d'apaisement le saisir en voyant sa réaction : il avait réussi à trouver les bons mots.
Peut-être existait-il une once d'espoir pour lui.
Le PDG fronça les sourcils en voyant son fils commencer à se redresser.
-Doucement. Tu viens de faire un malaise après une crise terrible, tu es fragile.
-Je vais bien, marmonna Tommy, s'attirant un regard sévère.
L'instant d'après, il se laissait retomber, une once d'irritation se mêlant à son épuisement devant le constat de sa faiblesse. Comment un simple regard pouvait-il le faire réagir de cette manière ? Il n'était plus un enfant, bordel, il avait vingt-huit ans !
Un soupir las lui échappa. Il était si fatigué : son corps semblait vidé de toute énergie, son cerveau à l'arrêt. C'était donc ce que l'on ressentait après une crise comme il en avait fait. Hu. Il allait éviter de renouveler l'expérience.
Le jeune homme ne nota l'absence de son père que lorsque ce dernier réapparut devant lui, armé d'une bouteille qu'il plaça fermement dans sa main.
-Bois. Tommy fixa la boisson, haussant un sourcil en une question silencieuse. C'est un concentré de vitamines, expliqua Malcom. Cela va t'aider à te remettre.
Tommy haussa les épaules, avant de commencer à boire : ses mains tremblaient toujours, cependant, et la bouteille lui échappa, le liquide coulant le long de ses joues et de sa gorge.
-Merde !
Malcom avait senti venir l'accident, néanmoins, lui permettant d'appliquer une serviette dans le cou de son fils avant qu'il ne reprenne la bouteille, l'aidant à boire. Tommy grimaça, hésitant entre l'humiliation ou la reconnaissance. Son père lui décocha un de ces regards dont il avait le secret, lui faisant comprendre de demeurer silencieux.
-Autant pour l'entrainement, grommela-t-il.
Malcom haussa les épaules.
-On aura d'autres moments.
Tommy détourna le regard : il se sentait toujours horriblement mal, et pas seulement à cause des restes de son malaise. Ce qu'il avait dit.. Il en avait pensé chaque mot, mais cela avait été si violent. Il n'avait jamais voulu le dire de cette manière. Une part de lui était soulagée que toute sa hargne ait pu sortir librement, le laissant étrangement apaisé, mais une autre culpabilisait.
-Je ne voulais pas.. Je n'aurai pas dû dire cela, murmura-t-il finalement.
Un autre haussement d'épaules.
-Tu le pensais.
Son père affectait peut-être de ne pas être touché par ses paroles, mais Tommy le connaissait – paradoxalement – suffisamment pour savoir lire les signes. Le tressautement de ses joues, un tic nerveux dans le coin de son œil, la manière dont il jouait avec ses doigts.. Autant de gestes qui trahissaient sa tristesse.
Félicitation, Merlyn, tu as frappé droit dans la cible.
Mais alors, pourquoi n'en ressentait-il aucune joie ?
-Sans aucun doute, marmonna-t-il. Mais la façon dont je l'ai dit.. C'était violent, soupira-t-il.
-Pas plus violent que ce que tu as vécu.
-Papa ..
-Tommy. Son père le fixa de ce regard bleu trop puissant. Tu n'as pas à t'excuser. Je n'ai pas été le père dont tu avais besoin. C'est comme ça. Il n'y a rien à redire là-dessus. Je dois me faire à cette idée seul. Il leva la main en le voyant ouvrir la bouche. Plus tard ? Je ne peux pas en parler. Pas maintenant. S'il te plait.
La bouche de Tommy se referma seule, avant qu'il n'hoche lentement la tête. Un soulagement évident apparut dans les prunelles bleues du plus âgé. À la recherche désespérée d'un moyen de détendre l'atmosphère, le jeune homme indiqua la bouteille du menton.
-Il y a quoi dedans ? C'est miraculeux, je me sens déjà mieux !
Son père saisit la balle au bond.
-Un concentré de vitamines en tout genre, beaucoup qui ne viennent pas d'Amérique.
-Où est-ce que tu l'as trouvée ?
L'ombre d'un sourire éclaira les lèvres de Malcom.
-En Asie.
-Un voyage ?
-On va dire cela.
Sentant qu'il n'en obtiendrait pas davantage, Tommy n'insista pas, préférant jeter la serviette qu'il avait employée sur son père.
-Va te laver ! Tu empestes la sueur.
Le sourcil de Malcom se haussa d'un demi-millimètre, avant qu'il ne demande d'une voix plate :
-Impliques-tu que je pues ?
Tommy ne put contenir un ricanement. Dieu, comment pouvait-il ainsi passer d'une émotion à une autre ? Un frisson le secoua soudainement, ses mains recommençant à trembler. Il sursauta lorsque Malcom les saisit soudainement, les tenant fermement en même temps qu'il l'aidait à se lever.
-Douche. Maintenant. Et ensuite tu vas dormir. Un regard sévère coupa court à toute protestation. Je suis familier de ce genre de crise, Tommy. Pour une fois dans ta vie, écoute-moi.
Trop fatigué pour protester davantage, le jeune homme se laissa entrainer, son esprit épuisé se demandant avec absence à quel moment il avait commencé à faire confiance à son père.
