Précédemment dans La Course - chapitre 9 : Mackenzie accompagne Kingsley dans l'ancien appartement de Sirius et y retrouve le miroir à double sens (ou tout du moins, l'un d'eux), ainsi qu'une tripotée de photos des Maraudeurs où Peter manque à l'appel. L'Auror lui affirme que c'est grâce à Dumbledore que le dossier Black lui est revenu, ce que lui confirme Ombrage, lors d'une petite visite de courtoisie qu'elle lui rend.
Abécédaire des personnages cités :
Mackenzie Atkinson : Défenderesse générale auprès de la Cour de justice magique, responsable du côté administratif du dossier Black & ex-amie du fugitif
Daniel Horton : meilleur ami de Mackenzie, guérisseur à Ste Mangouste
Anna est leur fille
Clide Chambers : Assistant de Mack
Terrence Savage : Brigadier-en-chef, à la tête de la Brigade Magique des tireurs d'élites
Sturgis Podmore : membre de l'Ordre du Phénix - apparaissant dans le tome 5. © JKR
Desdemona Odgen : ancienne camarade de Mackenzie, aujourd'hui Auror
Holly Clarke et Cygnus Barbary sont également des ami(e)s de Mack.
J'avais prévu de vous dire "ce chapitre est moins long que les autres" mais il a pris du poids à la correction. Du coup, je vous dirais juste : MERCI ! A Loanne, Earenya, Elro, malilite, Silva et Valouw (x 8 ! Merci merci merci). Un merci spécial à Jeanne, à qui je n'ai pas pu répondre par MP : merci d'avoir pris le temps de commenter, et j'espère que la suite te plaira =)
Enjoy !
CHAPITRE 11
De la poudre aux yeux
Ce fut sans doute à mon incompétence et à celle de mes collègues « élevés sous la douce folie » caractérisant le directeur de Poudlard que s'en prit Ombrage, quelques quinze jours plus tard, au lendemain d'Halloween.
Après une journée complète à me tourner les pouces au-dessus des extraits de naissance et de décès de la famille Black, dont Scrimgeour espérait encore tirer une quelconque piste, j'avais passé la soirée à avaler de la tarte au potiron, emmurée dans un silence conscient, dont je ne sortais que pour complimenter Holly et Cygnus sur tel ou tel plat. Desdemona avait bien tenté de me faire décrocher un mot qui ne soit ni « oui », ni « non », mais leur persistance agaçante à « commenter l'actualité », tout en évitant de faire référence à celui qui faisait la première page depuis près de trois mois, avait eu raison de mon babillage habituel.
Si le choix m'avait été laissé, j'aurais sans doute trompé mon ennui devant une émission minable, en songeant aux 31 octobre habituellement chômés que j'avais partagé avec Anna, Daniel et un nombre incalculable de cochonneries sucrées.
Pour le double de mon salaire quotidien, je fus pourtant « invitée » à passer le « Jour de la victoire sur le Lord Noir » dans mon bureau à « chercher » celui qui, sans le vouloir, avait permis de donner à la fête d'Halloween une portée doublement commémorative. De retour chez moi, j'avais trouvé Daniel sur le canapé, bien décidé à m'en déloger avant même que j'y ai posé les fesses.
« Ressasser le passé » était, disait-il, « très mauvais pour moi » ; d'autant plus depuis que le passé était devenu présent et aurait dû me conduire à passer ma soirée à rédiger cet insipide rapport de fin de mois à l'attention de Bones.
Les années suivants la naissance d'Anna, lorsqu'il était encore simple de la coucher dans la pièce d'à côté sans risquer de la voir se réveiller toutes les quinze minutes en chouinant, l'artifice avait été plutôt efficace. Manger des kilos de tarte en compagnie de mes amis d'enfance avaient réussi, ces dernières années, à effacer de ma mémoire les kilos de souvenirs qui s'y battaient en duel. Cette année, pourtant, tous mes efforts furent ruinés par la nouvelle qui m'accueillit au saut du lit, le lendemain matin. Comme tous les premier novembre, je me réveillai avec des maux de ventre digne des plus mauvais jours du mois, auxquels s'ajouta, ce matin-là, une terrible gueule de bois.
Trop de tarte.
Et beaucoup beaucoup trop d'alcool.
Dans un effort surhumain, je réussis néanmoins à m'extirper de mes couvertures pour trouver Horton affalé sur le canapé de mon salon, en tee-shirt et caleçon ; sans les ridules qui encadraient ses yeux fermés, signe des années qui s'étaient écoulées, j'aurais certainement pu croire à un bond de dix ans dans le passé. Privée d'une bonne partie de ma mémoire, de mes forces et, plus ennuyant encore, dépourvue de ma baguette, je n'eus d'autre choix que de détourner la tête de ce spectacle pour me traîner jusqu'à la cuisine. L'odeur de renfermé qui y régnait m'incita à ouvrir la fenêtre, derrière laquelle se dessinait un ciel morne et nuageux, zébré de-ci, de-là, par un rayon de soleil solitaire.
En me penchant sur la balustrade, je pus même constater que mon voisin d'en face n'avait toujours pas décidé de s'acheter des rideaux. Ou mieux encore, de s'habiller avant de parader devant ses fenêtres.
— Et une journée de plus parmi ces fous de Londoniens, marmonnai-je pour moi-même, en reculant d'un pas pour échapper à la vue imprenable qu'il m'offrait sur son fessier.
Au même moment, une boule de plumes, que mes yeux gonflés de fatigue identifièrent comme une chouette, m'obligea à me replier encore davantage vers l'intérieur de la pièce. Dans un geste absolument stupide et inutile, je levai même les mains devant mon visage, comme pour me protéger d'une éventuelle attaque. L'oiseau se contenta pourtant de se poser doucement sur mon épaule, m'arrachant un soupir soulagé ; je n'avais la force de me battre avec personne ce matin, et encore moins avec un hibou qui, au jeu de la dentition la plus aiguisée, risquait de gagner haut la main.
Il tendit une patte experte, au bout de laquelle était coincé un exemplaire roulé de la Gazette, avant de la reposer sur mon épaule nue pour tendre la seconde patte, où était accrochée une petite bourse destinée au paiement. Je fis quelques pas vers le comptoir, jetai le journal sur la table, où il tomba ouvert sur une photo de Black, et attrapai dans un pot quelques Mornilles.
— Va donc dépouiller quelqu'un d'autre de sa petite monnaie, maintenant, fis-je en lissant son plumage avec un sourire.
Pour toute réponse, l'animal me mordilla l'oreille dans un geste affectueux avant de s'envoler. Finalement, la Gazette ne se servait pas uniquement de hiboux kamikazes pour la distribution : depuis que Clide avait insisté pour m'y abonner à nouveau, aucun incident n'avait été à déplorer.
Mon intérêt pour le quotidien s'arrêtait pourtant là ; d'une manière ou d'une autre, ce qui noircissait les pages de l'édition matinale venait toujours encombrer mes oreilles quelque part entre l'Atrium du Ministère et son deuxième niveau.
Déterminée à ignorer les potins que Skeeter avait réussi à déterrer sur Black dernièrement, je me consacrai à la recherche de ma baguette magique – que je trouvai dans le fond de la poche intérieure de ma robe – puis à la préparation d'une cafetière de liquide revigorant, dont l'odeur épicée suffit à elle seule à me réveiller. Une tasse à la main, je finis par me diriger d'un pas un peu plus décidé vers le salon et tapotai, du bout de ma baguette, le front gentiment offert de mon meilleur ami.
— Debout ! claironnai-je d'une voix chantante, qui persécuta mes propres tympans. Il est près de neuf heures, l'heure où habituellement, ton premier patient désartibulé attend en hurlant devant la porte de ton bureau.
Il limita sa réponse à un grognement sourd et crut bon de se retourner pour échapper à mes coups incessants. Dans sa précipitation, le poids de son corps l'entraîna vers le sol mais il réussit à se rattraper au canapé de justesse.
— Atkinson, arrête ça tout de suite, siffla-t-il d'une voix qui, privée de toute sa fatigue, aurait pu passer pour menaçante.
— Tu préfères un Aguamanti ? Desdemona dit que c'est efficace pour réveiller les pauvres tocards qui envahissent les cellules de dégrisement du dixième étage.
Ma menace, quoique fort illusoire, eut l'effet escompté. Il ouvrit paresseusement les yeux et m'observa avec lassitude.
— Dis-moi, bougonna-t-il, la langue pâteuse et les paupières papillonnantes. Est-ce qu'il y a une raison particulière pour que je sois ici ?
Je ricanai.
— Pour être tout à fait honnête, j'espérais que tu pourrais répondre à cette question pour moi.
Ses pupilles s'attardèrent quelques secondes de plus sur le plafond, à qui il offrit un bâillement disgracieux. Lorsqu'il reporta son attention sur moi, ce fut pour fixer avec intérêt ma tasse fumante.
— C'est du café que je sens ? demanda-t-il, les yeux brillants et le nez plissé.
— Mets un pantalon, rétorquai-je simplement en prenant le chemin de la cuisine.
J'entendis un vague « Ce n'est pas comme si c'était la première fois que tu me voyais comme ça » me poursuivre mais quand il entra à son tour dans la pièce, cinq minutes plus tard, ses jambes poilues avaient disparu derrière son pantalon de la veille. Il saisit la tasse de café que je lui tendis, me suivit du regard quand j'allai m'asseoir à la table, avant de poser un œil sceptique sur le comptoir, d'où les yeux de Sirius continuaient à rouler dans leurs orbites creuses, avec une régularité presque cérémonieuse.
— Tu es abonnée à ce torchon depuis quand ? fit-il en le désignant du menton.
J'haussai les épaules, alors que le bruit de ses doigts se serrant autour du parchemin tintait à mes oreilles. Horton et la Gazette avaient toujours fait plus de deux.
— C'était ça, ou Clide surgissant dans ma cheminée tous les matins à l'aube pour m'annoncer une nouvelle aussi désespérante que celle de la veille, marmonnai-je alors qu'il s'intéressait à la première page. Black s'est évadé, Potter a disparu, Bones exige ton rapport de fin de mois avant ce midi, Scrimgeour refuse d'admettre que Black ne se cache pas dans la cave à vins de Mme Rosmerta... Ce genre de réjouissantes choses, conclus-je d'un ton faussement léger.
Trop occupé à lire pour m'écouter râler, il émit un vague grommellement d'approbation. Pendant quelques dizaines de secondes, je n'eus vue que sur ses cheveux noirs, dressés en épis sur son crâne fatigué.
— C'est sans doute parce qu'il s'imagine que tu lis le journal avant de venir que Chambers te le fait porter, finit-il par lancer, les lèvres pincées et le ton plus dur que deux minutes plus tôt. Sinon, crois-moi, le crépitement dans ton âtre se serait fait entendre depuis bien longtemps, ce matin.
Avec une grimace entre écœurement et appréhension, et pour répondre au sourcil interrogateur qui se haussa sur mon visage, il balança l'exemplaire de la Gazette vers moi. De nouveau, je dus faire face à l'image de Sirius qui, les yeux exorbités et la mine patibulaire, semblait me regarder d'un air désœuvré. Le titre qui accompagnait l'image me fit cracher ma gorgée de café, manquant au passage de me faire m'étouffer :
SIRIUS BLACK RÉUSSIT DE NOUVEAU A VIOLER L'INVIOLABLE
IL ATTAQUE POUDLARD, SOUS L'ŒIL INDIFFÉRENT DU MINISTÈRE
— C'est cette attaque injustifiée contre le Ministère qui te tracasse, hein ? tenta de se moquer Dan en me voyant pâlir considérablement. Tout a changé depuis que tu es passée du côté « obscur de la Force ».
Mon regard assassin le dissuada de continuer à escalader cette pente glissante, au risque de finir au sol, le nez écrasé sous le poids de ma pantoufle en poils de Boursoufles.
— Pas d'humour douteux pour tromper l'austérité, fit-il mine de se remémorer, en se frappant le front d'un air – réellement – contrit. Je crois bien que c'est une règle dont tu m'as déjà parlé, une ou deux fois.
Le cœur bien trop battant pour lui suggérer de multiplier son estimation par mille, je fis l'effort de lire les quelques lignes qui suivaient.
Outre les quolibets jetés à l'encontre du Ministre de la magie, les dénonciations d'inefficacité particulièrement virulentes mais auxquelles les éditions des trois derniers mois m'avaient habitué, l'article précisait que personne n'avait été blessé et que Dumbledore et son corps professoral avaient pris les choses en main, sans réussir à mettre la main sur le renégat. Il s'achevait sur une ligne désespérante quant à l'avenir sécuritaire de la Grande-Bretagne magique et était signé Skeeter.
Après un court instant, les muscles de mes mains se détendirent légèrement et je réussis à reposer, faussement tranquille, le journal sur la table.
Depuis le jour de l'évasion, aucune nouvelle sur Black ne m'avait plus vraiment étonné ; Fudge aurait pu m'annoncer, entre deux sourires polis, qu'il était en fait l'assassin de ma mère, j'en aurais à peine été surprise. Avec difficulté mais efficacité, j'avais fini par me faire à cette image nouvelle que je croisais quarante fois par jour, dans les rues du Chemin de Traverse, sur les murs du Ministère et un peu partout ailleurs.
Seulement, me réveiller un matin pour découvrir qu'il avait osé s'introduire dans le château un 31 octobre, probablement pour mettre la main sur Harry, me donnait tout bonnement envie de vomir.
D'un mouvement brutal de la tête, je fis taire mes pensées, incitant par là même Daniel à rompre ce silence :
— Je suis vraiment désolé, dit-il simplement.
La neutralité qui teintait sa voix me donna l'impression d'avoir atterri à Ste Mangouste, section Psychomagie et troubles du comportement. Le fait qu'il reste calme, alors même qu'il aurait eu toutes les raisons d'exploser, tout autant.
— Black a toujours eu une drôle de façon de fêter les anniversaires, tentai-je dans une pâle tentative de plaisanterie. C'est ce que tu m'as dis pendant des années, non ?
Il hocha gravement la tête, les yeux rivés sur mes poings que j'avais inconsciemment serrés.
— Je crois que je suis bonne pour quelques heures supplémentaires aujourd'hui aussi, ajoutai-je en me levant pour aller me changer. N'oublies pas de verrouiller la porte en sortant.
Quinze minutes plus tard, douchée et habillée, les dents brossées et une Potion anti-grise mine ingurgitée, je sortis de la salle de bains attenante à ma chambre, sans que Daniel ait encore tenté de m'y suivre. Pas certaine que son impatience et sa curiosité lui permettent de tenir plus longtemps, je décidai de lui fausser compagnie et de transplaner directement dans l'Atrium du Ministère, lequel s'avéra grouillant de monde, comme de juste.
Arrivée au deuxième étage, je ne pris même pas la peine de me diriger vers mon bureau et me traînai directement jusqu'à celui de Bones. Heather m'y accueillit d'un sourire vaguement défait et, sans même me demander la raison de ma visite, tapa deux coups à la porte de la chef du Département, marmonna quelques mots que je n'entendis pas, avant de me laisser me glisser dans la pièce.
Assise derrière son bureau, aussi droite et impassible qu'à son habitude, Amelia releva à peine les yeux vers moi lorsqu'elle demanda, laconiquement :
— Vous avez lu les journaux, je suppose ?
J'opinai du chef, avant de m'asseoir poliment sur la chaise qu'elle me désignait.
— D'après la note de service qui m'est parvenue, le Ministre est particulièrement contrarié par les événements, m'annonça-t-elle, dans un pincement de lèvres irrité.
— Je suppose que c'est Ombrage qui l'a rédigée, répondis-je, mesquine. Elle s'inquiète bien trop souvent de la santé de ce cher Cornelius.
Le regard sévère qu'elle posa sur moi me fit rougir légèrement. Pendant une seconde, j'aurais pourtant juré y lire une pointe d'amusement.
— J'apprécierais que ce genre de commentaires ne vous échappe qu'en présence de vos amis, Atkinson.
Je lui fis savoir mon assentiment d'un hochement de tête, les épaules légèrement affaissées.
— La couverture de l'affaire par les médias nuit à l'image du Ministère et ceci ne concerne pas seulement Ombrage ou Fudge, continua-t-elle d'un ton égal. Notre département est la risée première de la Gazette. Si rien n'est fait dans les prochaines vingt-quatre heures, vous pouvez être certaine de retrouver votre nom et le mien salis dans ses colonnes dès demain matin.
Alors que j'ouvrais la bouche pour lui affirmer que voir mon nom dans la Gazette me laissait aussi indifférente que les joues rosies et les yeux bleus de Gilderoy Lockhart – et que, accessoirement, je n'avais aucun moyen de régler la situation de moi-même –, elle me gratifia d'un de ses coups d'œil réfrigérant, qui m'incita à la fermer immédiatement.
Satisfaite, elle approcha son buste de son bureau et posa les coudes sur ce dernier, comme pour créer une certaine proximité entre nous.
— Je sais exactement ce que vous pensez de tout ceci et je vous comprends. Les ordres restent pourtant des ordres, Mackenzie, et toute ma bonne volonté n'y changera rien.
Je m'efforçai de ne pas gonfler les joues pour expirer toute ma lassitude par la bouche ; si ce genre de comportements agaçait déjà ma mère lorsque je n'avais que cinq ans, je pouvais supposer sans risquer de me tromper qu'il s'agissait de la meilleure façon de me discréditer face à Bones.
— Quels sont les ordres ? soufflai-je donc, de mon ton le plus professionnel.
Elle croisa les bras sur sa poitrine, comme pour me laisser entendre que les directives en question allaient à l'encontre de ses convictions.
— Faire en sorte que les choses se tassent, donner à la Gazette de quoi ronger son frein quelques temps, simuler à l'extérieur une activité de recherche intense et communiquer avec la presse plus régulièrement, énuméra-t-elle.
— Communiquer avec la presse ? répétai-je, sans pouvoir retenir une grimace.
Un sourire indulgent étira ses lèvres ; la chose était suffisamment exceptionnelle pour être soulignée.
— Rassurez-vous, j'ai convaincu Fudge que vous n'aviez pas l'étoffe d'une correspondante presse, répondit-elle d'une voix légèrement moqueuse. Les services du Ministre sont actuellement en train de rechercher un collaborateur ou une collaboratrice pour endosser ce rôle. Ça ne devrait pas prendre beaucoup de temps.
Je me fendis à mon tour d'un sourire, soulagée. J'avais désormais des années d'expérience dans mon domaine mais une fois sortie d'un tribunal, et du confort léger d'une plaidoirie rodée et bien préparée, j'étais perdue. Répondre aux questions insidieuses de Skeeter du tac au tac était une tâche qui n'entrait pas dans mes compétences, ce que son passage éclair dans mon bureau, au mois de septembre, s'était chargé de me confirmer.
— Le reste suppose juste...
Réajustant le monocle qu'elle portait à l'œil gauche, elle saisit de sa main droite une note pourpre :
— …d'assurer une représentation ministérielle partout où la Gazette pourrait aller fourrer son nez curieux pour lui montrer que le Ministre agit, lut-elle avec un reniflement indéfinissable. Bref, de la poudre aux yeux.
Sa voix était teintée d'un léger mépris que je trouvai très à propos. Sûr qu'elle pensait la même chose d'Ombrage que moi.
— Une bonne partie des effectifs d'Aurors et de Brigadiers sont actuellement en train de fouiller Pré-au-Lard et les villages alentours au peigne fin, m'indiqua-t-elle ensuite. Comme l'article en première page l'a si bien précisé, Dumbledore s'est chargé de mettre ses élèves en sécurité avant de fouiller plus d'une fois l'intégralité des pièces du château. Fudge est actuellement en train de donner une interview pour la RITM, en espérant contrebalancer les propos tenus par Skeeter sur « l'attaque » qu'aurait subi Poudlard, qui se limite jusqu'ici à un acte de vandalisme sur un tableau. En attendant qu'il puisse rencontrer lui-même le directeur ce soir, il serait bon que l'un de nous se déplace pour 'représenter' le Ministère à Poudlard.
Je sus que cette agréable tâche m'était destinée avant même qu'elle n'ajoute :
— Avec de la chance, vous pourriez y croiser votre fille.
-O-
La dernière phrase cachait sans nul doute un cadeau empoisonné, mais elle me fit envisager cette visite sous un angle nouveau.
Le voyage de Londres à Pré-au-Lard, que j'effectuai en Magicobus pour m'éviter l'aire de Transplanage encombrée, fut mouvementé. Dans sa hâte pour s'arrêter, l'énorme engin faillit écraser une demi-douzaine d'individus entassés devant la porte des Trois Balais.
— Toujours sur mon chemin, ces passants, marmonna le chauffeur dans un grognement irrité.
Je retins mon commentaire sarcastique et descendis, pâle et nauséeuse, les quelques marches me permettant d'atteindre la terre ferme. Mme Rosmerta, dont les formes voluptueuses faisaient probablement encore rêver des générations de jeunes garçons, sortit s'égosiller contre Ernie, pour avoir manqué de dévaster sa devanture. Un coup d'œil à cette dernière me permit d'aviser le groupe de six Brigadiers qui avaient failli pâtir le plus directement des freins défectueux du bus, parmi lesquels je reconnus Terrence Savage, leur supérieur.
Il fit un pas vers moi et me serra la main avec fermeté.
— Atkinson, nous n'attendions plus que toi, fit-il avec professionnalisme. Allons-y.
Et avec un geste galant de la main, il m'invita à ouvrir la marche vers le château, dont la silhouette se profilait au loin, plus petite que dans mes souvenirs.
Sur le chemin, ses explications fournies à propos du partage des tâches entre Aurors et Brigadiers me détournèrent du souvenir brumeux des dizaines de conversations que j'avais tenu avec certains de mes camarades sur cette même bande de terre, des années plus tôt. Selon lui, si Scrimgeour avait tant insisté pour s'occuper du village et de ses environs immédiats, c'était pour assurer aux Aurors la primauté d'une éventuelle découverte.
— Si Dumbledore n'a rien trouvé dans le château, nous ne trouverons rien, explicita-t-il devant mon silence pensif.
Je fis taire mon fatalisme, me contentant d'un mouvement neutre de la tête. A mes yeux, Rufus avait pourtant presque autant de chances que nous de sortir triomphant de cette promenade dans les rues sinueuses de Pré-au-Lard : si Black avait réussi à s'introduire dans le château sans être inquiété, il n'avait sans doute eu aucun mal à trouver où se planquer, que ce soit dans le village ou ailleurs.
En lieu et place de la verdure foisonnante qui entourait, il fut un temps, le portail de l'école, nous fûmes accueillis par une étendue de plantes grisâtres dont les fleurs et pétales pendaient lamentablement, comme à l'agonie. Le froid glacial et perturbant qui enveloppait les alentours me fit déglutir et, en levant les yeux, je pus constater qu'un nombre incalculable de Détraqueurs planait devant les grilles, semblant monter une garde aveugle sur les alentours. Le cœur battant dans mes tempes et les entrailles littéralement glacées, je m'empressai de baisser la tête vers mes pieds pour ne plus voir leurs mains putréfiées s'échapper de sous leur cape, comme prêtes à entourer le cou de ceux qui se montreraient trop faibles en leur présence.
Le dégoût que cette vision m'inspira ne dura toutefois pas longtemps, supplanté par un accablement d'une puissance sans précédent. Mon esprit, habituellement si enclin à la catégorisation, fut bientôt assailli par un nombre incalculable de flashs et d'images, rejouant à guichet fermé des scènes dont j'aurais voulu éradiquer jusqu'à l'existence.
Les voix auraient pu s'égosiller longtemps, et les couleurs m'aveuglaient indéfiniment, si une main ne s'était pas saisie de mes épaules, pour ne me lâcher que lorsque le portail fut quatre à cinq mètres derrière nous.
Avalant difficilement ma salive, et portant d'instinct mes doigts à mon front, je relevai péniblement la tête, pour me retrouver face aux cheveux blonds et à la mâchoire carrée de Sturgis Podmore, lequel semblait avoir brillamment passé l'épreuve de force. Debout plus loin, les autres paraissaient en revanche bien plus pâles que lorsque le Magicobus avait manqué de les écrabouiller.
— Ça va aller ? demanda-t-il, d'une voix soucieuse.
J'hochai la tête dans un rictus, les épaules crispées et la gorge plus sèche que jamais.
— Merci, réussis-je à souffler.
Il secoua la main pour signifier que ce n'était rien, au moment où une ombre massive s'abattait sur notre groupe, se chargeant d'expédier ce sujet aux oubliettes.
Le sourire qui je rencontrai, en levant les yeux, suffit à diffuser une vague de chaleur supplémentaire – et bienvenue – quelque part près de mon cœur.
— Hagrid ! constatai-je, le visage probablement trop pâle mais d'une voix sincèrement enjouée. Ça fait si longtemps !
Il étira un sourire, que sa barbe hirsute me cacha à moitié. Je ne pus pourtant ignorer très longtemps l'inquiétude qui suintait de son visage tout entier et les coins de ma bouche s'affaissèrent légèrement face ce constat : il ne s'agissait pas d'une visite de courtoisie dans le collège où j'avais fait mes études mais d'une visite professionnelle dans le collège que mon ex-ami avait tenté d'attaquer la nuit dernière.
— Une bonne quinzaine d'années, hein ? estima-t-il de sa voix bourrue, que le temps n'avait pas altérée. A croire que vous autres, vous oubliez le chemin de Poudlard dès que vous posez un pied dehors !
Le sentiment de honte qui m'envahit eut vite fait de s'évanouir lorsqu'il voulut serrer ma main, sembla constater qu'elle était bien trop minuscule par rapport à la sienne, et m'attrapa toute entière pour me serrer contre son torse massif. Après m'avoir reposé sur le sol, il salua les autres, plus ou moins de la même manière, insensible à l'aspect imposant que les Brigadiers entendaient donner.
Sa silhouette inratable se chargea ensuite de nous conduire le long du chemin pentu qui zigzaguait jusqu'au château. Le parc, que la neige n'avait pas encore rendu glissant, avait été assailli par des groupes d'élèves d'âges et de maisons différentes, qui suivirent notre progression des yeux en discutant d'un air excité. Pendant que Podmore échangeait avec Hagrid d'une voix animée, Savage, de même que trois de ses autres hommes, semblait se complaire dans l'observation de l'espace. Seul Brown paraissait chercher quelque chose des yeux, jusqu'à ce que quelqu'un ne lui saute littéralement dessus par derrière, alors que nous abordions les marches du Grand Hall.
Tout notre groupe tourna le dos aux portes à double battant pour observer la scène avec étonnement.
— Papa ! s'écria une voix rendue suraiguë par l'excitation et émanant d'une fille aux cheveux blonds, lisses et tirés à l'arrière en une longue queue de cheval. Black a attaqué le tableau qui gardait notre salle commune !
Après quelques secondes, Brown se détacha de sa fille, qui avait fourré son nez droit sur son torse.
— Tu es venu pour ça, n'est-ce pas ? ajouta-t-elle en faisant papillonner ses longs cils, les pupilles brillantes d'une curiosité mal contenue.
Le père hocha la tête avec ce qui ressemblait à un vague sourire. A part la couleur de leurs cheveux, ils se ressemblaient très peu.
— Tu as entendu, Parv' ? s'exclama la jeune fille en se tournant vers une jeune indienne plutôt jolie. Quand je dirais ça aux autres !
Il y eut un sifflement désapprobateur dans notre dos, comme un claquement de langue excédé.
— Vous ne direz rien à personne, Miss Brown, grinça la voix reconnaissable parmi mille autres de McGonagall. Maintenant, faites-moi le plaisir de saluer votre père et de rejoindre votre Salle commune, où vos oreilles seront à l'abri de ces discussions d'adultes.
La jeune fille rougit, sous les yeux amusés de son paternel, lequel serra tendrement sa main avant de la laisser s'enfuir en direction d'un groupe d'élèves assis à quelques pas et qui embrassaient la scène avec intérêt.
— Bonjour à tous, nous salua la professeur après nous avoir mené jusqu'au Grand Hall, que les malheureux qui y stationnaient désertèrent aussitôt qu'ils croisèrent son regard acéré. Je dois admettre que les circonstances n'incitent pas à l'agrément mais revoir certains élèves ayant si bien réussi est toujours un plaisir.
Nous fîmes mine de chacun la remercier mais elle écarta les bras et pinça les lèvres à la deuxième tentative, comme à l'époque de notre scolarité.
Ah, ces choses qui ne changeraient jamais !
— Ne perdons pas de temps en futilités, nous ne faisons qu'attirer l'attention des élèves sur vous et le directeur préférerait que votre visite passe inaperçue. Les esprits sont déjà échauffés et une nuit dans la Grande Salle n'a rien arrangé.
D'un geste de la main, elle nous fit signe de la suivre jusqu'au premier étage, sur le palier duquel elle s'arrêta pour nous séparer. Par groupe de deux, les brigadiers furent envoyés vers les tours Est, Ouest et Nord, chacun accompagné d'un elfe de maison ou d'un professeur. Avant de disparaître avec Savage et Brown vers l'aile Sud, elle chargea Hagrid de me guider vers le bureau du directeur.
Je comptai quatre marches avant qu'il ne me demande comment j'allais, dix quand il m'annonça qu'il était devenu professeur de Soins aux créatures magiques et encore vingt de plus pour lui expliquer quel poste me permettait d'obtenir une entrevue exclusive avec le directeur de l'école. Ce ne fut que dans le long couloir vide du deuxième étage, dont l'issue était marquée par la gargouille en pierre gardant le bureau de Dumbledore, qu'il évoqua Anna ; d'autres auraient sans doute mis moins temps à aborder ce sujet.
— Je la croise parfois avec le petit Londubat, me fit-il savoir d'une voix marquée par la compassion.
Le petit Londubat dont les parents sont à demi-morts, quelque part à Sainte Mangouste, semblait ajouter le regard sombre qu'il planta sur moi.
— Ils sont cousins, lui expliquai-je de ma voix la plus neutre, en forçant un sourire. Cousins germains.
Ses petits yeux humides se posèrent un instant sur le haut de mon crâne, tandis qu'il hochait la tête.
— C'est aussi ce que Neville m'a dit. Anna Horton, qu'elle s'appelle ?
Je le lui confirmai d'un mouvement du menton.
— Comme Daniel, complétai-je avant qu'il ne le fasse.
L'information lui arracha un sourire et il porta une main géante vers ses cheveux hirsutes.
— Sa tignasse l'indique plutôt clairement, commenta-t-il en riant alors que nous arrivions à destination. Les yeux et le nez, par contre, ce sont les tiens.
J'hochai la tête sans commenter, faisant taire le vague malaise qui me tordait l'estomac. En apparaissant, l'escalier tourbillonnant coupa court à toute autre analyse des traits d'Anna et nous mena à l'intérieur même du bureau farfelu de Dumbledore, que je repérai, de dos, près d'une fenêtre donnant sur les montagnes qui encerclaient le domaine. Il se tourna lentement vers nous, sa barbe suivant le mouvement, et laissa ses lèvres s'étirer en un sourire malicieux.
— Miss Atkinson, dit-il poliment avec un mouvement de la tête que je lui rendis respectueusement. Merci Hagrid d'avoir accompagné cette honorable dame ici.
Je me sentis rougir légèrement, devant le qualificatif. Malgré tous les efforts de ma grand-mère maternelle en ce sens, j'avais plutôt lamentablement échoué, sur le terrain de l'honorabilité.
— C'est moi qui vous remercie, Monsieur le Directeur, bafouilla le garde-chasse, les yeux brillants.
Il eut bientôt fait demi-tour, nous laissant seuls dans la pièce. Parcourant les quelques pas qui me séparaient de son bureau, je jetai un coup d'œil aux tableaux : si certains portraits dormaient, affalés contre le cadre élégant qui les abritait, d'autres me suivirent des yeux avec curiosité. Toutes ces présences m'avaient toujours mise mal à l'aise, tout du moins le peu de fois où j'avais été convoquée ici.
— Asseyez-vous donc, Mackenzie, m'invita le directeur d'une voix courtoise, en prenant lui-même place sur le grand siège derrière son bureau. Vous permettez que je vous appelle Mackenzie, n'est-ce pas ?
— Bien sûr.
Il eut un sourire et joignit ses mains devant lui, les coudes sur le bois de la table. Je me sentis soudain encore plus gênée. Qu'étais-je censée dire ou faire ? Bones n'avait rien indiqué en ce sens ! Je me surpris à mon tour à joindre mes deux mains mais pour les tordre entre elles. La malice étira encore davantage les coins de sa bouche et ses yeux perçants, derrière ses lunettes en demi-lune, me transpercèrent d'un regard interrogatif.
— Quelque chose vous dérange, Mackenzie ?
Je me raclai la gorge et détachai mes doigts les uns des autres pour les poser sagement sur mes genoux. L'impression d'avoir de nouveau dix-sept ans et d'être coupable d'une énorme bêtise manqua de me faire grimacer. A trente ans passés, le sentiment était pour le moins désagréable.
— J'ignore pourquoi je suis ici, avouai-je, honnête.
Il émit un petit rire, dont la légèreté jurait avec l'air grave que mes souvenirs associaient à ce lieu.
— Visite de routine ministérielle, répondit-il avec un haussement d'épaules. Pour sauver les apparences, dit-on. Leur régularité dépend du Ministre en place mais Cornelius en raffole. Il suffit qu'un ou deux témoins aient vu votre petit comité arriver tranquillement tout à l'heure et tout ira mieux, pense-t-il.
Je ne trouvai rien à répondre et préférai donc me taire. Dumbledore, fou ou non, m'avait toujours impressionné. La lucidité dont il faisait constamment preuve, plus que toute autre chose.
— Nous pourrions parler d'autre chose que des événements de cette nuit, si vous préférez, ajouta-t-il d'une voix aimable. Quoiqu'il en soit, le sujet sera abordé dès ce soir avec le Ministre et je dois avouer que la perspective d'en discuter encore une fois après une nuit sans sommeil ne m'enchante guère.
J'opinai du chef dans un sourire poli, sans toutefois me risquer à orienter la conversation dans un sens ou dans l'autre.
— Une idée pour commencer ? demanda-t-il alors gaiement.
J'hésitai quelques secondes, la curiosité piquée à vif devant son air si tranquille. Quel mal y aurait-il à demander pourquoi ? Depuis ma dernière discussion avec Kingsley, la question me bouffait littéralement l'esprit.
— Puis-je vous poser une question, Monsieur le Directeur ?
— Seulement si vous m'appelez Albus, répondit-il avec une moue amusée, les doigts battant la mesure sur son élégant bureau.
Je lui offris une grimace d'excuse.
— Certaines rumeurs courent, au Ministère, commençai-je précautionneusement, et je me demandais...
— Si elles s'arrêteraient un jour pour marcher ? plaisanta-t-il, tandis que je m'interrompais une seconde pour chercher comment tourner mon propos sans paraître récriminatrice. J'ai bien peur qu'il y ait peu de chances pour que cela arrive, Mackenzie.
Étirant un faible sourire, je secouai la tête.
— Certaines d'entre elles persistent à dire que vous êtes à l'origine de ma présence dans votre bureau, aujourd'hui. Que vous avez vous-même insisté pour que j'hérite de ce poste dans le dossier Black.
Impassible, il ne prit même pas la peine de nier ; pas plus que de confirmer, en réalité. Retroussant simplement les lèvres, sans que ce geste ne trahisse à lui seul un quelconque sentiment d'agacement, il m'incita d'un mouvement de la barbe à continuer. Mes paroles n'avaient encore rien d'une question, semblait-il vouloir dire.
— Pourquoi avoir proposé mon nom pour gérer cette affaire-là ? lançai-je alors, directe. Il y a tellement d'employés du Ministère à qui ce travail, cette 'promotion', aurait davantage plu.
— Pour la même raison que celle qui m'a poussé à proposer à Remus le poste vacant dans mon corps professoral, répliqua-t-il calmement, en me regardant dans les yeux. Vous étiez la mieux placée.
Je fis taire la voix qui m'incitait à lui répondre d'un ricanement moqueur.
— Parce que Sirius Black était mon ami ? interrogeai-je à la place, sèchement. Il ne l'est plus.
— Il l'a été, jugea-t-il bon de me rappeler.
— Mais il ne l'est plus, répétai-je d'une voix plus ferme encore que la sienne. Cette amitié ne m'est d'aucune aide dans le « travail » que j'accomplis sur ce dossier.
Son sourire, comme fixé à ses lèvres, ne disparut pas. Il sembla même s'accroître, malgré l'agressivité qui teintait ma voix.
— Vraiment ? fit-il mine de s'étonner. N'est-ce pas vous, pourtant, qui avez suggéré de rechercher Harry chez son meilleur ami, le soir de sa fugue ? Votre idée aurait pu s'avérer vraie et j'ose émettre l'hypothèse qu'elle vous a été soufflée par un souvenir lié à Sirius.
Je me sentis de nouveau rougir et me fustigeai mentalement d'être la même gamine de quinze ans, terrifiée lorsque Dumbledore était dans les parages. Cet homme donnait l'impression d'avoir des oreilles partout ; c'était d'ailleurs certainement le cas. Il eut l'indulgence de laisser passer quelques poignées de secondes de silence afin de me laisser reprendre contenance.
— Songez à Sirius comme à l'être humain qu'il a été ne fait pas de vous un monstre, ajouta-t-il plus doucement. Sachez distinguer les deux et tirez profit de votre connaissance du premier.
La première fois, l'entendre appeler le prisonnier par son prénom avait sonné comme une erreur ; la seconde, la chose sonna davantage comme une provocation.
Chaque fois que ce prénom résonnait dans ma tête, rattaché au souvenir de l'ado stupide qu'il avait longtemps été, je me sentais particulièrement écœurante ; il n'était plus, après tout, que l'heureux héritier du nom qu'il avait fait mine de détester pendant tant d'années et l'appeler par son prénom revenait à lui faire trop d'honneur, en un sens.
— Admettons que mes « connaissances » soient utiles, finis-je par soupirer, pas certaine de vouloir engager un bras de fer avec un vieillard bien plus habile que moi. Pourquoi m'enlever toutes mes autres fonctions ? Black est sans doute une priorité mais rendre quatre à cinq rapports par mois et en lire une dizaine d'autres par jour est loin de me satisfaire.
Il appuya son dos contre le dossier de son fauteuil et gratta son long nez aquilin, sans répondre.
— Je... J'ai besoin d'autre chose que de voir le nom d'un assassin qui s'est dit mon ami pendant des années me hanter tous les jours sans interruption, renchéris-je, mal à l'aise.
— Je comprends, fit-il en clignant avec lenteur des yeux. Remus a émis les mêmes réserves que les vôtres avant d'accepter son poste.
J'haussai un sourcil.
— Voir Harry tous les jours lui rappelle sans cesse James et Lily, précisa-t-il avec un certain détachement, me faisant déglutir.
— Pourquoi a-t-il accepté ce poste, dans ce cas ?
— Parce que Harry n'est pas son seul élève, indiqua-t-il simplement. Je parlerai à Fudge de votre cas ce soir.
Cette conversation s'arrêta là et les quelques mots qui furent échangés par la suite n'eurent rien à voir avec Black, Fudge, Bones ou qui que ce soit d'autre. De banalités en banalités, nous en vînmes à discuter Quidditch, évoquant les chances de l'Irlande de se qualifier, excellentes par rapport à celles de l'Écosse. De la coupe du Monde à la coupe des Quatre Maisons, il n'y avait qu'un pas que nous n'eûmes aucun mal à sauter. Vingt minutes plus tard, il me raccompagnait au Grand Hall et me saluait chaleureusement, avant de disparaître dans un mouvement de robe gracieux.
De la poudre aux yeux, en effet.
Désormais seule, mes collègues étant visiblement encore occupés aux quatre coins du château, je décidai de risquer un œil dans la Grande Salle, laquelle s'avéra vide de toute âme affamée. Il était onze heures passées, l'heure où le petit-déjeuner avait été dévoré et où le déjeuner n'avait pas encore été servi. Je fus interrompue dans ma contemplation nostalgique par une voix qui résonna derrière moi :
— C'est toujours bizarre de revenir, n'est-ce pas ?
Je me retournai pour constater que Lupin se tenait, en meilleure forme que dans le train, sur les dernières marches de l'escalier de marbre. Un sourire moins emprunté, peut-être un peu plus détendu, flottait sur ses lèvres sèches.
Pour seule réponse, j'hochai la tête silencieusement, en jetant un nouveau coup œil dans la Grande Salle.
— Drôle de sensation, en effet, commentai-je en m'approchant finalement de lui.
Une procession d'élèves de deuxième ou troisième année nous dépassa, juste au moment où j'abordais la première marche pour le rejoindre.
— J'ai l'impression d'avoir pris une quarantaine d'années, ajoutai-je dans un marmonnement lugubre en les regardant défiler.
Il rit, très loin de l'image qu'il m'avait laissée de lui dans le train.
— Après un ou deux mois ici, on s'habitue, me fit-il charitablement savoir.
Je me fendis d'un sourire.
— Malheureusement, je manque de temps. Le ministère occupe la plupart de mes journées.
— Brouiller les pistes du Ministère quant à la localisation de Black occupe la plupart de tes journées, tu veux dire ? fit une voix lente et glaçante de sarcasme dans mon dos. Il est évident que cela doit prendre beaucoup de temps, en effet.
Je tournai sur moi-même pour faire face à Severus Rogue, dans ce que j'espérais une attitude digne et pleine de neutralité. Intérieurement, l'accusation faisait pourtant bouillonner mon sang – sang qui, le connaissant, m'avait probablement déjà trahi, en désertant brusquement mon visage. Il était agaçant de constater à quel point je n'avais pas changé : la plus minime des provocations, d'autant plus lorsqu'elle venait d'un Serpentard, avait toutes ses chances de m'atteindre.
Remus, de son côté, se garda de lui accorder ne serait-ce qu'un haussement de sourcils surpris.
— Bonjour Severus, répondit-il simplement, d'une voix somme toute polie.
L'autre eut un reniflement qui, de sa part, était susceptible d'être considéré comme une salutation. Tandis que je constatais que les années l'avaient rendu encore plus renfrogné que dans mes souvenirs, un rictus désolant vint barrer son visage.
— C'est une petite réunion des anciens pour vérifier que vos plans marchent comme il se doit ? persifla-t-il sur le même ton doucereux, qu'il saupoudra au passage de mépris. Rassurez-vous, pour l'instant, le directeur a confiance en vous. Vous pouvez continuer à aider Black en toute impunité.
Et sur ces belles paroles, qui m'assommèrent avec la même efficacité qu'un sortilège d'Expulsion et qui firent simplement grimacer Lupin, il disparut dans un mouvement de robe noire, presque aussi gracieux que celui du directeur. En voilà un qui avait gagné en confiance, avec les années...
— A ça aussi, on finit par s'habituer, soupira Lupin avec un regard compatissant dans ma direction.
J'haussai les épaules avec autant de détachement que possible. L'air autour de nous semblait pourtant s'être chargé de quelques degrés supplémentaires, comme si, d'un coup de baguette discret, Rogue s'était appliqué à enfermer notre duo dans une bulle réfrigérante, où flottaient les regrets glaçants qui nous liaient désormais à Black. Pour me donner une contenance toute relative, j'observai les élèves de passage dans le Grand Hall, lesquels ne portaient leur attention sur moi qu'une poignée de secondes avant de passer leur chemin.
Au moment où je m'interrogeais sur la localisation d'Anna, une diversion se présenta à Lupin qui, jusqu'ici gagné par mon malaise, sauta sur l'occasion :
— Dean Thomas a l'air particulièrement captivé par ta présence, me fit-il en effet remarquer.
Je m'arrachai à la contemplation des Poufsouffle descendant les escaliers et suivis son propre regard, qu'il avait rivé sur les portes à double battant. Un groupe de Gryffondor s'y était arrêté, parmi lesquels la jeune Brown, son amie indienne et les deux garçons que Neville avait présenté à ma fille, en ma présence, sur le quai 9 ¾. Le plus grand d'entre eux avait effectivement les yeux rivés sur nous.
— Et pourquoi pas par la tienne ? demandai-je avec un sourcil haussé.
— Il me voit plus ou moins tous les jours depuis le début de l'année et n'a jamais rougi en croisant mon regard, répondit-il moqueusement.
En se rendant compte que nous l'avions remarqué, les joues du jeune garçon s'étaient effectivement assombries. Je tournai un œil sceptique dans la direction de Lupin.
— Je crois qu'il se pose des questions, tout simplement.
— C'est l'âge, railla-t-il en laissant échapper un ricanement.
Je levai les yeux au ciel et me surpris à penser que Lupin avait fréquenté Black et Potter beaucoup trop longtemps pour en ressortir indemne. Pensée qui me mortifia, une seconde plus tard : Lupin, Black et Potter n'étaient plus des noms à coller les uns derrière les autres.
— Pas ce genre de questions, le réprimandai-je, excédée. Des questions à propos de lui. De Riley, plus exactement.
Il ne cilla pas mais un tic au coin de ses lèvres m'indiqua que cette référence ne le laissait pas indifférent.
— Riley ? répéta-t-il avec lenteur. Qu'est-ce que Riley a à voir là-dedans ?
— Son nom est Thomas, si mes souvenirs sont exacts, me moquai-je à mon tour. A une époque, ta mémoire avait la réputation d'être sans limite.
Un instant, ses traits se tirèrent en une drôle de grimace. Heureusement que, mue d'un instinct de survie, je ne l'avais pas appelé « Le Rappeltout », comme Black l'avait parfois surnommé devant moi.
Quelques secondes supplémentaires lui furent nécessaires pour tirer ses propres conclusions de mes sous-entendus mais il finit par planter ses yeux plissés dans les miens, l'air interdit.
— Tu crois vraiment que Riley est... ?
L'arrivée du groupe de Rouges et Or à notre hauteur, à cet instant précis, fit mourir le reste de son évidente question dans sa gorge. Tandis qu'ils saluaient Lupin avec un enthousiasme poli, me gratifiant au passage d'un coup d'œil curieux ou d'un sourire gêné, je décidai de profiter de leur présence pour m'enquérir :
— Vous êtes des amis de Neville, n'est-ce pas ? Est-ce que l'un d'entre vous saurait où je peux le trouver ?
Parmi le bel ensemble d'haussements d'épaules silencieux que m'offrirent ses camarades, l'empressement de Dean à me répondre passa pour une anomalie.
— Il lui arrive d'aider le professeur Chourave dans les serres le weekend, débita-t-il à toute vitesse, tandis que son ami blond haussait un sourcil interrogateur dans sa direction. Vous voulez que je vous accompagne ?
Bien que familière avec les serres, je ne me sentis pas à cœur de refuser. N'importe qui aurait cédé, j'en étais certaine, devant un regard aussi suppliant.
— Ça serait gentil de ta part, fis-je avec un sourire.
D'un signe de tête à ses trois camarades, il leur signifia de monter sans lui et descendit à toute vitesse les marches de l'escalier, comme s'il appréhendait que je change d'avis. Après avoir salué Lupin, en me retenant au passage de lui faire ravaler son air goguenard d'un coup de poing sur l'épaule, je le rejoignis. Un silence nous accompagna jusqu'au bas des marches du perron ; silence dont Dean profita pour lorgner dans ma direction, régulièrement, à la dérobée.
Il n'osa pourtant ouvrir la bouche que lorsque nous nous lançâmes à l'assaut d'une partie du Parc désertée de tout autre élève. Se tournant à demi vers moi, il lâcha, d'une voix quelque peu incertaine :
— Je voulais m'excuser pour la dernière fois. Vous savez...
Il se racla la gorge avec gêne.
— ... pour vous avoir traité de raciste.
Je lui signifiai d'un signe de tête que ce n'était rien.
— Je n'aurais pas dû te poser cette question, offris-je, de ce ton maternel qui avait hérissé les poils de mes avant-bras un bon nombre de fois, au cours de mon adolescence. C'était incorrect de ma part.
Il se laissa le temps de la réflexion avant de balayer ma réponse d'un geste de la main.
— C'était une question légitime, je crois, répondit-il, en fixant le bout de ses chaussures avec intérêt. Si vous avez connu une sorcière portant le même nom que moi au cours de vos études, je veux dire.
Les coins de ma bouche s'étirèrent, avant que je ne puisse me retenir. Vivre toutes ces années avec Daniel dans les pattes m'avait permis de maîtriser les rudiments de la psychologie élémentaire et il était évident que si Dean m'avait tirée jusqu'ici, loin des oreilles indiscrètes, c'était pour poursuivre la discussion avortée que nous avions eu sur le quai de la gare, le premier septembre.
— Thomas est un nom de famille très courant, ne pus-je m'empêcher de lui faire remarquer, comme pour tempérer ses expectatives. Vous n'avez probablement aucun parent en commun.
Mon énoncé eut l'air de le décevoir profondément.
— Vraiment ? Je pensais que...
Il ne termina pas sa phrase, comme si elle lui avait échappé par mégarde, avant de secouer la tête.
— Tu pensais que... ? l'incitai-je à reprendre.
Il s'arrêta au milieu du chemin des serres, martyrisant ses mains entre elles dans un effort pour trouver le courage de parler.
— Je pensais que peut-être, vous aviez connu mon père, termina-t-il, à voix plus basse. Ou que vous le connaissez, je ne suis pas certain qu'il soit mort. Ma mère dit qu'il nous a simplement abandonné, parce que c'était un lâche et que c'est ce que les lâches font d'après elle.
L'ironie de son dernier bout de phrase était sans doute involontaire mais elle acheva de consolider le sentiment de malaise qui m'avait saisie à l'instant où il avait mentionné son paternel disparu – ou, pire encore, mort. La simple idée de devoir y songer, en liant l'élément à l'unique membre des Thomas que je connaissais bien, me rendait nauséeuse : n'avais-je pas assez à faire avec Sirius Black sur les bras ?
— Ma mère est persuadée que mon père n'était pas sorcier et que toute cette histoire de magie, d'école de sorcellerie et de baguette magique m'est tombé dessus un peu par hasard, ajouta-t-il, puisque je ne répondais rien. Mes demi-frères et demi-sœurs ne possèdent pas la moindre once de magie en eux et... ce sont mes demi-frères et mes demi-sœurs, répéta-t-il avec insistance. Nous n'avons pas le même nom de famille. Je suis le seul Thomas de ma famille, Mrs...
— Atkinson, complétai-je quand il planta ses yeux dans les miens, dans une interrogation muette. Mackenzie Atkinson.
A la façon dont il plissa le nez, je devinai qu'il cherchait à graver ce nom dans sa mémoire. Qu'avais-je donc fait à Merlin pour qu'il mette sur ma route, et en si peu de temps, des vestiges aussi vifs de mon passé ?
— Être le seul sorcier de ma fratrie est compliqué, vous savez, reprit-il. J'aimerais au moins me dire que c'est une différence que j'ai hérité de mon père, à défaut d'autre chose.
Devant un déballage de sentiments aussi honnête de la part d'un garçon dont je ne connaissais rien, si ce n'est le nom, je ne trouvai rien à répondre. L'apparition de Neville, les mains pleines de terre et l'air plus enjoué que je ne lui connaissais, me libéra du poids qui semblait peser sur mes épaules. Il plissa les yeux d'étonnement quelques secondes, se demandant sans doute ce que je faisais ici avec Dean, avant de me saluer avec plus de chaleur qu'un mois auparavant, en présence d'Augusta.
Lorsqu'il rompit la brève accolade qu'il me donna et commença à m'expliquer qu'Anna était probablement dans sa Salle commune, je tombai sur le regard clairement dépité de son camarade. Avec un soupir, je lui adressai un faible sourire que je couplai, dans ma grande bonté, à un léger hochement de tête.
Il était plus que temps d'écrire à Riley.
Au programme du chapitre 13, voyons voir : un retour aux joyeuses affaires ministérielles, avec l'apparition d'un nouveau personnage canon, lequel viendra pimenter la vie trop tranquille de cette chère Mackenzie. Ça s'appellera "Valse avec les souvenirs" ; mais lesquels ? Réponse au prochain épisode !
En attendant, si ça vous dit, vous pouvez me laisser un petit mot gentil et des tas de compliments :D
