Posté le : 27 Novembre 2011.


Vinyles écoutés durant le gribouillage de ce chapitre : Bridge over Troubled Water - Simon & Garfunkel. I'll be Waiting - Lenny Kravitz. Linger - Cranberries. Feral Love - Wakey! Wakey!. Birds In Strom - AaRON. Love - The Smashing Pumkins. Straight To Number One - Touch And Go. My Life - Dido.

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ROCKRITIC II

Chapitre 11 : SPEED AND CRASH DOWN

« Mon Amour a les yeux verts, entrecoupés d'éclats ambrés, semblable à un Whisky où nageraient quelques feuilles de menthe. »


Close your eyes, and feel the speed.


« Derrière tes airs calmes et sages se cache sûrement le plus grand rêve de liberté que je n'ai jamais touché. Il y a de multiples façons d'être libre. Je me demande laquelle tu auras choisie, Little Love. Reviens-moi vite pour qu'on puisse s'envoler à deux - s'envoyer en l'air, là-haut, au septième ciel. »

Viscéralement, je me répète les derniers mots d'Albus. Je suis assis en tailleur au bord de la Tamise, le froid crispant mes mains rougies. Cela va faire environ mois que je ne l'ai pas vu et qu'il me manque. Cette cassure m'a fait prendre conscience de l'importance qu'Albus avait à mes yeux. Al a réussi à construire un nid dans mon cœur.

L'eau du fleuve est calme et lisse tel un miroir découpé de millions de prismes à l'infini. Le soleil, mijaurée, danse d'un nuage à un autre sans jamais se dévoiler entièrement.

Je ne peux m'empêcher de regarder une fraction de seconde mon annulaire gauche, m'imaginant une alliance. Je retire aussitôt ma main, pris sur le fait. Foutue conscience.

À côté de moi se trouve une pochette avec mes derniers devoirs à rendre. J'ai mis toute mon énergie dans mes études pour rattraper mon retard et, surtout, l'époque où je n'étais pas autant attaché à lui. L'automne s'est endurci et ma solitude avec.

Depuis un moment, j'ai l'impression que je n'arriverai plus jamais à être comme les autres. Al m'a dit ressentir cette différence, ce changement. Je regrette de ne pas avoir été davantage curieux à ce propos. Avec lui, je pouvais parler de vraies choses, toucher du concret, effleurer la vérité.

Tous les soirs, lorsque je rentre chez moi, j'espère secrètement qu'Albus aura laissé un message sur mon répondeur ou ma boîte mail. Je n'attends qu'un signe de lui, même discret.

J'ai besoin de lui, mais je préfèrerai me couper la langue plutôt que de l'avouer. Je l'aime, ce con. Et ça me tue de l'avoir pleinement réalisé durant ce mois écoulé.

En période de spleen, je m'accroche aux beaux souvenirs que j'ai de lui : quand il m'avait conseillé de me rendre à South Ashland, quand il m'avait donné sa définition d'un artiste, quand on avait dansé ensemble dans son appartement et plus si affinité.

De temps à autre, lorsque je suis triste et que le doute fond sur moi, j'imagine Albus être retourné avec Joane. Ça m'égratigne. Ça me blesse sans que je ne puisse rien y faire. Ça me fait tomber malade.

Oui, depuis un mois je suis malade parce que j'ai peur de devenir schizophrène et froid à l'intérieur. Je deviens malade parce que mon cœur est hors de portée. J'ai mal parce que je m'auto-séquestre, comme dirait Al.

Et j'ai peur… peur du jour où je devrais m'affranchir de mes chaînes… peur du jour où j'entrouvrirais mes lèvres pour lui dire ces trois petits mots… peur d'y être contraint pour ne pas le perdre, encore. Il n'y a rien de pire pour moi que de regarder l'Amour droit dans les yeux.

Mon Amour a les yeux verts, entrecoupés d'éclats ambrés, semblable à un Whisky où nageraient quelques feuilles de menthe.

Une petite voix, sournoise, me répète de l'appeler. Je devine les formes de mon téléphone portable dans la poche de mon jean. Appelle-le. Mes doigts survolent ma poche distraitement, mais je me ravise. J'ai froid et je brûle à l'intérieur. Appelle-le.

Ce manque devient presque insupportable, tels deux crocs qui ne lâcheraient jamais prise, jusqu'à ce qu'on s'étouffe avec son propre sang. Je suis la proie facile et bienvenue. Au fond, peut-être que je l'ai bien cherché…

Pour me changer les idées, je fouille dans mon sac à dos et y trouve le roman que l'on doit lire pour la fin du mois - Les raisins de la colère.

Je repense invariablement au mail d'Al, lui qui me parlait de Woodie Guthrie, Jarama Valley. Il a vécu à cette époque, celle où le psaume de la Bible le plus lu était « Tu es poussière et tu retourneras poussière ». Dust Bowl. Je poursuis ma lecture, photographiant dans mon esprit les mêmes lettres depuis au moins cinq minutes.

Je lève la tête et mes yeux s'accrochent à l'onde implacable de la Tamise. Je ne comprends pas le titre. Je ne comprends pas pourquoi ce livre s'appelle ainsi, la raison pour laquelle on le lit, qu'est-ce qu'il apporte réellement… Je ne comprends pas. Je ne comprends rien à la Littérature.

Brusquement, je me lève. Albus, lui, saura. Je sais, c'est un odieux prétexte et une bonne manière de se voiler la face, mais au fond, j'espère qu'il saura me répondre. À propos du livre ou d'autre chose ? Je préfère ne rien en dire.

J'enfonce mes affaires dans mon sac à dos et y sors mon casque ainsi que mon walkman. J'écoute cette mythique chanson de Cranberries - Zombie. Je marche inconsciemment en rythme. Je n'entends pas quelqu'un m'interpeller pour me distribuer un tract publicitaire. Je trace ma route. Je traverse l'immense pont. Albus vit au-delà.

Londres ne devient qu'un paysage flou. Je suis devenu myope des autres réalités tant mon objectif m'obsède. La silhouette de son immeuble se découpe. J'entre. Je monte peu à peu les escaliers alors que j'éteins mon walkman et le range dans mon sac.

J'entends une porte claquer et je sursaute, comme pris sur le fait. Je regarde bêtement autour de moi et envisage de faire demi-tour. Je commence à descendre les escaliers lorsque des pas précipités me poursuivent. Puis une voix, la sienne, embrase l'air.

- Scorpius ?

Je n'ose me retourner et fixe avec une obstination farouche la rampe d'escalier. Je l'entends descendre les quelques marches qui nous séparent. On n'a jamais été aussi proche depuis un moment. Je me passe une main dans les cheveux, en espérant que cela fasse naturel. Raté.

Je le sens presque sourire. Il n'est plus qu'à quelques centimètres de moi. Et avec ma faiblesse innée et légendaire, je me retourne, prends son visage en coupe, et l'embrasse langoureusement.

Al gémit aussitôt. Apparemment, à lui aussi je lui ai manqué. Nos langues se retrouvent enfin et se consolent l'une l'autre. Ma main s'égare dans ses cheveux châtains foncés tandis que la sienne rapproche nos bassins. Il mordille mes lèvres un instant et un soupir s'y échappe, pernicieux.

Mes yeux s'ouvrent enfin, comme si je venais de m'éveiller du coma. Assommé, je contemple son visage. Il n'a pas changé. Identique à mes souvenirs. Un mois, c'est un siècle lorsqu'on a dix-huit ans. Albus me serre dans ses bras et nos joues sont l'une contre l'autre.

- Si tu t'imaginais que c'était pour le sexe, tu as tout faux, dis-je d'une voix qui manque considérablement de contenance.

- Ah ? Je me serai donc encore trompé…

Malgré moi, j'esquisse un sourire. Ça me tue de le réaliser mais je suis bien dans ses bras. Le contact se prolonge, devenant romantiquement indécent.

- Oui, tu es dans l'erreur, dis-je en m'écartant. Je suis venu ici pour l'amour de la Littérature.

- Mais voyons…

Albus ne manque pas de souligner son scepticisme en roulant des yeux. C'est toujours ça d'avoir essayé de berner un génie. Je fouille dans mon sac à dos et en tire la version de poche de Steinbeck.

Je fais mine de le lire, faisant semblant de chercher une ligne précise, me donnant un air intéressé. Al s'appuie contre la rambarde du palier, jouant avec les pans de son long manteau sombre. Je lève fréquemment mes yeux vers lui, irrésistiblement magnétisé. Il sourit.

- Je ne savais pas que Steinbeck écrivait à l'envers, dit-il avec un sourire en coin.

- Quoi ? Mais, non, il…

- Ton livre.

Il me le désigne avec son menton et je m'aperçois que je le tiens à l'envers depuis le début.

- L'amour de la littérature peut être renversant, fait remarquer Albus avec cynisme.

Je bafouille quelque chose à propos d'un pot de glue dans sa tignasse et remets le livre à l'endroit.

- J'imagine que c'est maintenant beaucoup plus clair et que tu n'as plus besoin de moi, prononce-t-il en se redressant subitement. À moins que Steinbeck ne soit qu'un somptueux prétexte pour contempler le soleil que je suis…

- Je ne suis pas débile au point de trouver un roman comme alibi ! Et d'ailleurs, si je suis venu te voir c'est tout simplement parce tu es celui qui s'y connaît le plus en littérature.

- Et ton père compte pour du beurre ?

- Tu sais très bien ce que je veux dire alors ne me fait pas dire ce que je n'ai pas envie de dire.

Albus se masse les tempes, mimant une affreuse migraine.

- Et moi qui croyais que cela serait moins compliqué de ne pas aimer les femmes…

Je dois faire une sacrée tête parce que Al éclate de rire. Ce son merveilleux résonne dans la cage d'escalier, à l'image de centaines de petites bulles qui s'éclatent au son des carillons.

Je m'assois sur une marche d'escalier et Albus m'imite, passant un bras autour de mes épaules. Il me frotte pensivement le dos pour me réchauffer et j'ai l'impression qu'on pourrait faire cuire des œufs au plat sur mes joues tant elles sont chaudes. Pour me donner contenance, je lis l'avant-propos du livre en diagonale.

- C'est quoi que tu ne comprends pas là-dedans ? demande-t-il d'une voix préoccupée.

- Le titre, d'abord. Enfin, ça ne parle pas vraiment de raisins là-dedans…

- Eh bien, c'est un peu compliqué et tu ne toques pas réellement à la bonne porte. Ça a une référence biblique, et tu sais, moi et à la Bible, ça fait trente-six. Mais il y a deux trois phrases qui parlent des vendanges et… Putain, Scorpius, tu viens de me poser une sacrée colle. La religion, c'est ma kryptonite.

Mon nez se fronce alors que je réprime un rire.

Tout à coup, une porte s'ouvre sur la voisine, qui traîne dans une main une fillette et dans l'autre un cabas à carreaux écossais. Elle plisse du nez en me voyant et je me rapproche d'Albus pour la laisser passer. Il en profite pour me garder tout contre lui et la fillette nous fait un signe de la main avec un immense sourire.

- Alors, les raisins…, reprend Albus.

- Les raisins ?

- Oui, les raisins de la colère. Tu étais bien venu pour le livre, non ?

Son sourire innocent annonce ses intentions. Je déteste quand il fait ça. Rageusement, je plaque mes mains autour de son cou, tentant de l'étrangler. Mais Albus éclate de rire, comme si ce n'était qu'une chatouille. Je le rejoins dans son euphorie.

Soudainement, une porte - plusieurs étages au-dessus - s'ouvre brusquement et on nous lance un œuf qui tombe à quelques centimètres où se trouvait ma main un instant auparavant. Al et moi, nous levons la tête et un homme - petit et incroyablement gras - nous regarde de ses petits yeux porcins et grogne :

- On peut plus baiser en paix, oui ou merde ?

- Merde ! crie Al, avec un sourire rayonnant.

- Fous-toi d'ma gueule, p'tit con. Je vais te démolir le bastion tout à l'heure, t'vas voir.

Il claque la porte et retourne chez lui, allumant à fond son air horripilant de musique classique. Quel genre de femme voudrait faire l'amour avec ça ?

- Baiser en paix, répète Al en un haussement d'épaules. Se masturber en paix, ouais. Les choses seraient plus claires.

Albus se lève et me tend la main pour que je l'imite. Je ramasse mon livre et mon sac à dos et nous rentrons chez lui. Automatiquement, Al ouvre une fenêtre et allume une cigarette. Je remarque des changements :

Le juke-box a disparu, y compris une bonne partie des affaires - dont la batterie. Les placards semblent vides et je suppose que c'était autrefois ceux de Joane. Autrefois. Et maintenant ?

Albus contemple Londres sans vraiment s'y attarder et tremble de froid. J'ai envie de lui transmettre un peu de ma chaleur. Mais je reste là, en retrait, posant mes fesses sur le canapé sombre.

Il s'arrache de cette vision et s'assoit sur le chauffage. Sa figure est noyée par un nuage de fumée. J'enlève mes tennis dans un parfait jeu de jambe et m'allonge, un bras sur le front.

- Tu sais c'est quoi le pire ?

- Tu vas me le dire, répond Albus d'une voix monocorde.

- Je n'ai toujours pas fait de progrès depuis le début de l'année. Pourtant, j'ai l'impression de me donner. Aujourd'hui, on a eu notre premier cours de grammaire approfondie, avec une partie des Doyle. J'étais largué au bout d'un quart d'heure, alors que tout le monde grattait. Du coup, j'ai regardé par la fenêtre, je me suis endormi près du radiateur, et le professeur m'a réveillé en sursaut devant toute la classe. J'avais des épis plein la tête et un air de déterré.

Al s'approche et s'assoit par terre, près de moi, sur le tapis. Ses doigts entortillent inconsciemment les poils du tapis et je continue de lui raconter ma journée :

Les professeurs trop mous, malades, que je ne peux pas blairer, ceux que j'adore ; la cafétéria confortable, les muffins délicieux, la salle de cinéma où l'on peut s'endormir en passant inaperçu, le froid dans l'amphithéâtre des Wilde, l'énergie redoutable de Jasmine, des soirées que je rate à cause de la fermeture du fast-food où je travaille le week-end, des paires de Dock Martens verte-olive que j'ai vu la dernière fois dans une vitrine, du chocolat délicieux que Maman m'a envoyé de Swansea, de mon désir de partir rapidement dans ce voyage de fin d'année avec ma classe - au Mali.

Al m'écoute et n'ajoute qu'une pointe de mots dans la marée des miens. Il ne dit rien la plupart du temps, et ça me fait du bien. Je me rends compte que c'est la première fois depuis des semaines que je déballe tout.

Doucement, les doigts d'Albus se logent au creux de ma main et j'ouvre les yeux. Je me réveille de ma rêverie et ça me fait énormément de bien de le voir si posé, tranquille.

- C'était quand la dernière fois que tu as bu ?

- Mmh, eh bien, depuis la fois où j'ai malencontreusement niqué ton bal. Ça a été une sorte de déclic. Pourquoi ?

- Parce que ça me fait plaisir de te voir comme ça. La sobriété te va tellement bien.

Albus se permet un léger rire amusé et nos doigts s'entrelacent doucement. J'effleure le dos de sa main sans le quitter des yeux.

- Tu m'as manqué, dit-il. Vraiment.

- Ah ouais ?

- Ouais. Mais je n'osais pas revenir vers toi après ce qu'il s'était passé. Je voulais au moins respecter ta décision de ne plus pouvoir me saquer.

- Tu as bien fait. Je t'aurais arraché les oreilles si je t'avais trouvé sur ma route.

- Tu sais employer les arguments qui font tilt, se moque Al. J'imagine que ce mariage… C'est… Enfin, j'ai du mal à le qualifier.

- Le mariage le plus raté du siècle ?

- Un truc dans le genre. Surtout qu'on n'a même pas consommé notre union.

- Tout de suite le sexe…

- Franchement, à part l'argent et le sexe, on n'y gagne pas grand-chose à être marié.

- J'en sais rien. Ça ne m'intéresse pas trop le mariage, en fait. Mais j'imagine que ça ne doit pas qu'être une relation d'intérêt : il doit bien y avoir quelque chose d'autre derrière tout ça.

Al pose sa tête sur mon ventre et arbore une moue pensive.

- Le mariage est-il une union d'intérêt mutuel ? Telle est la question.

- Nous sommes mariés…

Tout à coup, des milliards de portes s'ouvrent devant mes yeux. Mes synapses s'interconnectent et je commence à comprendre ce que mariage et intérêt mutuel côte à côte peuvent donner.

- Mariés…, je répète béatement. Donc, ça veut dire que tu me dois honneur, fidélité, protection, soutien…

- Scorpius ! gronde Al en se redressant. Je ne sais pas ce que t'as derrière la tête mais…

- Mari adoré, dis-je d'une voix extrêmement hypocrite, demain, j'ai une soirée organisée par Angélique et j'aimerai vraiment que tu m'y déposes et m'y récupères. Oh, et ça serait pas mal que tu me fasses les courses. Et… tiens, tu pourras en profiter pour m'acheter les Docks Martens que je voulais. Il y a les factures d'eau, d'électricité, Internet aussi…

Je compte sur mes doigts, mes yeux brillants de sadisme, alors qu'Albus se décompose peu à peu.

- J'aurais besoin de toi pour mes devoirs, faire à manger, on fera absolument tout ensemble. Tu verras, ça sera génial.

- Mais j'ai mes répétitions le soir, pour ma tournée. Je dois me trouver un nouveau batteur parce que Joane a démissionné. Je dois aussi…

- Pas d'excuse pour se défiler. Tu es mon mari, n'est-ce pas ?

- Oui, c'est vrai mais…

- Tais-toi. Je t'ai coincé. Maintenant tu vas m'obéir.

Je fouille dans mon sac à dos, tire quelques feuilles de papier, un stylo et l'ouvrage de Steinbeck.

- Mmh, je pense que ça sera mieux que tu ailles t'assoir à cette table pour rédiger mon compte-rendu. Pendant ce temps, je vais aller faire une sieste bien méritée.

- Est-ce que si je fais ton devoir tu me pardonneras ?

- Faut voir quelle note j'aurais.

Sur ce, je me lève et me dirige vers la chambre à coucher tandis qu'Albus se laisse tomber sur une chaise, comme un écolier devant faire une punition extrêmement longue et laborieuse.

J'ouvre la porte de la chambre d'Albus et réalise que c'est la toute première fois que j'y mets les pieds. Elle me donne l'impression d'être vide, comme s'il ne dormait jamais là. Les murs sont gris perle et il n'y a qu'un lit et un lampion blanc suspendu au plafond.

Je me loge sous la couverture, et une partie de moi, perfide et cruelle, pense que je viens officiellement de prendre la place de Joane. Malgré moi, un sourire vient naître sur mes lèvres et c'est avec un délice aigre-doux que je me plonge dans un sommeil salvateur.


Il fait pratiquement nuit. La porte entrebâillée indique que la lumière du living-room est allumée. Je reste de longues minutes sous la tiédeur des draps. Je me lève lorsque les cristaux liquides du réveil m'indiquent qu'il est dix-neuf heures. Je m'étire un moment puis décide enfin à quitter le lit.

Albus est dos à moi. Il fouille dans un placard et trouve un pot en plastique qu'il ouvre. L'odeur qui caractérise la peinture se soulève comme un nuage de vapeur.

Délicatement, Al trempe son index et son majeur à l'intérieur en fixant la grande vitre de la pièce principale. Je remarque qu'un livre est ouvert près de la fenêtre. Il l'observe un instant et trace les premières lettres à la peinture noire :

« Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de désirs réciproques, l'un des deux sera toujours plus calme ou moins possédé que l'autre. Celui-là, ou celle-là, c'est l'opérateur, ou le bourreau ; l'autre, c'est le sujet, la victime. », Baudelaire, Fusée, III.

Je m'appuie contre un mur, lisant encore ces mots. Sans un bruit, je me dirige vers la cuisine. Al s'aperçoit de ma présence et vient se laver les mains dans l'évier dont l'eau se noircie. Je ferme le robinet lorsqu'il a les mains propres.

- J'aurais besoin de faire quelque chose avant qu'on ne prépare à manger.

Albus ne dit rien.

- Je voudrais que tu me ramènes toutes tes bouteilles. Je sais que… que tu en caches encore quelques-unes. Alors, si tu veux que j'essaie de te pardonner, on devra passer par-là tôt ou tard.

- Mmh, c'était trop beau pour être vrai.

En silence, il s'avance vers le disjoncteur et en sort une flasque de Whisky. Il passe sa main par-dessus la hotte et en déniche de la vodka. Idem sous l'évier. Il y a du Rhum derrière la chasse d'eau des toilettes.

Sur le balcon, il y a une caisse de vins, placée à l'abris des regards. Je l'observe, atterré, les bras chargés que je dépose de temps en temps dans la cuisine, près de l'évier. Albus revient finalement avec plusieurs fioles de parfums.

- Je les avais vidées et remplacées par du Martini.

Je compte. Cinquante-six bouteilles sont passées sous la vigilance d'Harry. Je me demande combien il en avait à la base…

- On en fait quoi ? interroge Albus.

- À ton avis ?

Je débouche une bouteille de vin et la tends à Al.

- À toi l'honneur.

Albus la prend et la renverse dans l'évier, l'expression indescriptible. J'imagine que la tentation est forte mais je lui presse doucement le bras quand il a l'air de fléchir. De temps à autre, il joue la carte humoristique en lançant quelques blagues à ce propos.

Je le trouve courageux. Il aurait très pu me dire non, que c'était impossible, qu'il aimait trop l'alcool. Mais il a accepté, et ça signifie énormément pour moi.

Je l'aide à les vider une à une et ça me fait terriblement du bien, un peu comme si nous écrivions une nouvelle page, sans aucune substance. Par moment, Al faiblit. Mais je détourne aussitôt son attention.

- Plus qu'une, dit-il avec fierté.

Elle aussi finit aux égouts. Je rince l'évier et tout a disparu.

- Tu te sens comment ?

- Bizarre, répond Al. Mais je ne regrette pas.

Il s'assoit sur le comptoir en inox et bat des jambes. Ses yeux sont perdus ailleurs.

- Et puis, vaut mieux être sobre à deux que ivre tout seul.

- C'est vrai, je confirme. Tu m'aides à préparer à manger ?

- Tu cuisines ?

- Je suis obligé de m'y mettre maintenant que je vis en solitaire dans mon studio. Et puis, secrètement, j'y ai vraiment pris goût. J'ai emprunté une dizaine de livres de cuisine à la bibliothèque de mon université.

Je déniche un post-it et gribouille dessus.

- Dépêche-toi d'aller faire les courses : les supermarchés vont bientôt fermer.

Albus se retient de dire quelque chose et m'arrache le pense-bête des mains.

- Tu vas me faire payer jusqu'au bout, hein ?

Il enfile sa veste et s'en va. Pendant ce temps, j'allume un feu dans sa cheminée à éthanol et profite du calme apparent. Dans le living-room, la voix murmurante et imprégnée de soul d'Otis Redding sort du tourne-disque.

Je regarde distraitement ma montre. Je commence à avoir faim. Je déniche sur la table-basse mon devoir de Steinbeck entièrement rédigé. Émerveillé, je le parcoure d'un bout à l'autre.

Subitement, un bruit de clef me fait sursauter. Al entre, donnant un magistral coup de pied dans la porte. Il porte deux sacs écologiques et une veine est saillante sur son front. Sans un mot, il commence à se déshabiller et se dirige vers la salle de bain.

- J'en déduis que faire les courses est source de contrariété, dis-je d'une toute petite voix.

Je me lève et décide de commencer à préparer le dîner. Trente minutes plus tard, un sukiyaki mijote sur la table basse du living-room. Je jette les emballages dans la poubelle à tris sélectif tandis qu'Albus débarque en caleçon. Il prend dans le frigidaire une carafe d'eau fraîche. Il s'assoit en tailleur par terre et je l'y rejoins.

- Bon appétit, dis-je en lui tendant un bol et des baguettes.

Al mange et joue avec un morceau de viande.

- Mally me fait la gueule, dit-il. Je l'ai vu au supermarché tout à l'heure. Il paraît que Joane vit chez elle depuis notre rupture. Elle dit que ça a foutu une sale ambiance dans le groupe… J'ai pas envie de perde mes potes.

- T'en fais pas. Ils sauront rapidement faire la part des choses.

- Et toi, reprend-t-il en changeant de ton, quoi de neuf ?

- Mmh, j'ai vu David Seyre, aujourd'hui. C'était la troisième fois. Il est absolument génial. On parle de beaucoup de choses, mais jamais de cours, ou d'écriture. Je crois qu'il a vraiment envie de me connaître.

- C'est fort probable.

Je le remercie d'un sourire. Aventureuse, la main d'Albus caresse brièvement la mienne, s'attardant sur mon annulaire gauche.

- Que fait-on de la bague ?

- Je ne sais pas, dis-je avec sincérité. Si elle vaut cher, donne-la-moi. Je saurais en tirer un très bon prix.

Al éclate de rire.

- On ne peut pas les vendre. C'est un prêtre qui nous en a fait cadeau. Je veux bien avoir zéro pointé niveau éthique, mais on ne vend pas un cadeau.

- C'est si chevaleresque de ta part.

- Ouais, paies-toi ma gueule, espèce de genou fripé.

Je lève les yeux au ciel. Pour les insultes, on repassera. Nous continuons de manger en bavardant tranquillement. Mais dès qu'Albus évoque notre mariage, je détourne la conversation à mon profit. J'ai encore beaucoup de mal à le digérer. À la fin du repas, Albus s'allonge sur le tapis.

- Tu sais quoi ?

- Quoi ?

- Quand j'étais petit, je rêvais d'être une pop-star, me confie Albus avec un immense sourire. Je comprends tout juste pourquoi. Ce qui m'attirait, en fait, ce n'était pas tant la musique à la base. C'était plutôt de voir ces chanteurs entourés de groupies, avoir des petites culottes en dentelle en guise de mouchoir, des plans culs dans toutes les villes, et être bercé par les cris de milliers de maniaques devant leur hôtel. C'était pas pop-star que je voulais faire. C'était être aimé.

- Mais tu es aimé.

- Ah ouais ? Par qui ? Toi ?

J'ouvre la bouche pour dire quelque chose, mais me ravise.

- Laisse-moi rire, reprend Al, tu m'as dit toi-même que tu ne m'aimais pas il y a quelques semaines. Je n'invente rien.

- C'est vrai j'ai dit ça. Mais c'était sur le coup de la colère. Si je ne t'aimais pas - ne serait-ce qu'un peu - je ne serai pas là, à t'écouter te lamenter.

Albus joue un instant avec mes mèches blondes qui me tombent devant les yeux.

- Je t'accorde une seconde chance. À toi de la saisir.

- Je te promets, Little Love.

- Tu me promets quoi, crétin ?

- De ne pas… enfin, de ne plus te couper les ailes.

Je m'allonge près de lui, la tête sur son épaule. La lumière du lustre suspendu au-dessus de nous m'éblouis par intermittence. Le contact de sa peau me réchauffe et m'emplis le cœur. Mes pensées bourdonnent, court-circuitant ma raison, lorsque les lèvres d'Albus se posent sur les miennes.

Je l'attire contre moi et, en un rien de temps, Al est allongé au-dessus de moi. Sa bouche se balade sur mon cou. Son nez effleure le mien et je grignote rapidement ses lèvres. Je me sens obligé de marmonner :

- Ce n'est pas pour le sexe que je suis venu, sinon, je serai allé voir ailleurs.

- Je m'en doute bien, répond-il en un râle chargé de frustration. On n'a qu'à appeler ça une « pressante démonstration d'affection ».

- Appelle-ça comme tu veux, mais tu as la même réaction d'un mec qui est prêt à se lancer dans les préliminaires… Je veux juste que les choses soient claires.

- Les choses seront claires entre nous quand elles le seront également dans ta tête. Assez de bavardage. Baisons.

Je souris contre sa bouche alors que ses doigts fourmillent sur mon ventre, me retirant mon pull. Tout à coup, Al fronce des sourcils, jetant le vêtement plus loin

- Tu serais allé voir ailleurs ? Qui ?

- J'ai couché avec un gars à Swansea - un étudiant en biologie marine. Tu es jaloux ?

- Pourquoi je serai jaloux alors que je t'ai maintenant ? fait-il remarquer alors qu'il ouvre un carré d'aluminium trouvé sur la table-basse afin d'enfiler le préservatif sur son sexe déjà durci. Ce n'est pas comme si tu étais resté avec lui, là-bas.

Le poids d'Albus bloque mon corps contre le tapis. Il me débarrasse de mon jean ainsi que mon boxer. Il suit avec sa bouche mon Chemin de Paradis et embrasse mon sexe avant de le cajoler en profondeur. J'adore la manière dont il s'y prend.

Al me vampirise. Je m'abandonne entièrement sous ses coups de langue. Mes gémissements sont de plus en plus intenses et rapprochés alors qu'il accélère, sa main autour de mon membre.

Avec impatience, j'essaie de m'enfoncer plus profondément dans sa bouche, mais Al - sadique et prudent - maintient mes ardeurs. Je me mords les lèvres pour ne pas l'insulter, une fois de plus. Au bout de longues minutes de tortures buccales, Al s'arrête avant de franchir le point de non-retour. Je le regarde droit dans les yeux, plein de défi.

Brusquement, il me serre contre lui et je me sens absorbé dans un élan de passion. Nos corps bougent lentement l'un contre l'autre alors que nous nous embrassons. Il fait froid dans l'appartement, et parfois ma main s'égare en-dehors du tapis, sur le sol dur et glacé.

Pourtant je meurs de chaud sous les assauts répétitifs de ses coups de rein. Une brûlure me gagne, se propageant en moi. Je ne sais pas si j'ai mal ou si je suis bien. Certainement un mélange des deux. Je ferme les yeux, engloutis dans un orage clair-obscur. Je n'entends que son souffle grave.

J'embrasse sans douceur le contour de sa mâchoire, m'accrochant à ses cheveux plus fous qu'à l'ordinaire. Al passe son bras derrière mon dos et me redresse. Nous sommes désormais face à face et j'essaie de donner de l'impulsion à ses mouvements.

Al a un sourire amusé. Je sais déjà quel genre de remarques il me fera. Mais je m'en fiche. Tant pis si je ne suis jamais clair sur mes intentions. Je fais juste ce dont j'ai envie parce que je n'ai que dix-huit ans. Albus a la chair de poule. Je le devine lorsque je caresse brièvement ses épaules et ses bras.

Une voix pressante - et je crois bien qu'il s'agit de la mienne - lui ordonne d'aller plus vite, plus fort, plus loin. Al s'exécute. Je me sens tout à coup envahi de sensation, en un faisceau allant de la volupté à la souffrance magnanime. Je caresse ses épaules ainsi que son torse avec des gestes pressants et imprécis.

Mes yeux se ferment une énième fois. Je suis transporté dans un heureux ailleurs. Je l'aime. Je l'adore. Je sens Al venir avec moi. Nos corps se compriment l'un contre l'autre, s'accrochant comme si c'était quelque chose de crucial, que si nous nous lâchions, nous allions tomber.

L'extase est au bord de mes lèvres. Je crie de bonheur, d'exaltation, d'euphorie. Al ne m'a pas simplement baisé. C'était plus fort qu'une coucherie inopinée. Il est la dynamite et moi je suis le feu. La mèche est si proche pour que tout nous pète à la gueule.

Une bombe radioactive a sûrement dû exploser quelque part tant ce que je ressens à cette seconde précise emporte tout sur son passage. La frustration, le manque, la passion et la précipitation mêlés ont aboutis sur cet orgasme. Une substance toxique dissout les fils de ma chrysalide.

Maintenant, je ne pourrais plus me protéger contre lui et sa folie. C'est trop tard. Albus a creusé ma tombe en me roulant des pelles. On n'oublie jamais son premier amour. Jamais. Peu importe si le soleil ne se lève pas demain, ce visage reste dans notre mémoire.

Al.

Il reprend doucement sa respiration, son visage contre mon épaule. Idem pour moi. Je l'écoute inspirer et expirer de plus en plus lentement, jusqu'à ce qu'il reprenne un rythme normal. Il serait idiot de lui poser une question du genre « Tu as trouvé ça comment ? », tout simplement parce que son corps a parlé pour lui.

Je sens ses doigts se balader sur des carrés de peau et la chaleur de son corps m'empêche de frissonner violemment. La quiétude que je ressens m'encourage à lui demander :

- Au fait, tout à l'heure, dans les escaliers… Tu comptais aller où ?

- À ton avis, répond Albus avec un petit sourire. Chez toi, Little Love.

J'ai du mal à cacher mon embarras. Je sens qu'Al ne me ment pas.

- J'ai froid.

Péniblement, Al et moi nous nous levons. Il me tient la main et m'emmène jusque dans la chambre. Je m'allonge sur le ventre, laissant un espace volontairement large entre lui et moi.

Albus me regarde avec une curiosité presque enfantine et tend un bras pour que je me blottisse contre lui. Je feins n'avoir rien vu et contemple le plafond. Al m'imite, un bras sous son cou. J'apprécie le silence de la chambre à coucher.

Pourtant, mon corps tout entier brûle d'impatience à l'idée de recommencer. Déjà. Alors quand il s'approche avec prudence, je fais tomber mes maigres barrières et le laisse m'embrasser. Encore.


Le lendemain, je me réveille seul et j'en suis presque soulagé. Je n'aurais pas su quoi lui dire, de toute manière. Je prends une longue douche et lui emprunte plusieurs épaisseurs de vêtements. Les manches de son pull-over gris sont légèrement trop longues pour moi.

Je me dirige vers la cuisine pour me préparer un petit déjeuner, affamé. Mais je remarque qu'un plateau croulant de toast, de bacon, d'œuf au plat et de pancakes m'attend. Dessus se trouve une lettre :

« Et surgit le baiser volé de l'innocence, fugace et irréel.

Je sais bien que hier soir ce n'est pas le premier - et encore moins le dernier, mais il s'est passé un drôle de truc. Ce petit truc qu'on appelle Folie Amoureuse. C'est contagieux, en plus.

Jusqu'ici, j'étais convaincu du credo « Aimer, tue ». Tu as été à la fois mon pêché originel et mon absolution. Tu m'as donné la fièvre alors que je n'étais qu'un immense bloc de glace intangible.

Alors, j'ai pris une aspirine. Je l'ai vu se suicider lentement au fond de mon verre, et se dissoudre en millions de bulles d'air. L'effervescence de nos heures fougueuses ici distillées.

Toi qui dors encore, Little Love, je t'embrasse du regard. Dans ces moments-là, d'extase, je me dis que la nature est bien faite, imbriqués l'un dans l'autre, Scorpius contre Albus. Pétale après pétale, tu as effeuillé mon cœur. Il est maintenant au creux de tes mains tièdes. Libre à toi d'en faire ce que tu veux.

Nous avons joué. Avant la fin de l'automne un de nous devait tomber. Je suis tombé pour toi, mon amoureux. Tu m'apportes de la clarté dans ma vie, du soleil. Je suis ce papillon de nuit qui flirte avec danger autour de cette lumière cristallisée dans une ampoule, jusqu'à s'en brûler les ailes.

Sans regret. Les remords seraient venus si hier soir n'aurait jamais existé. Les sentiments, c'est comme ça : ça va et ça vient plus ou moins rapidement, tel un sexe gonflé de plaisir.

Toujours la même équation et la même inconnue. Qui baisera et qui se fera niquer. Qui jettera et qui se mettra à pleurer. Nos corps jeunes froissent nos draps de rides.

Je te contemple comme une plage tiède et éloignée. Je suis ancré à ton port, caressé par l'iode de tes fluides. J'ai envie de me jeter dans les rivages de tes bras et de respirer ton odeur salée angevine.

Et de mes vagues de tendresse, surgit le baiser volé de l'innocence, fugace et irréel. »

Je ne peux m'empêcher d'embrasser cette lettre. Non pas parce qu'elle écrite par la main d'Albus, mais tout simplement parce qu'elle est trempée de sirop d'érable.

Je m'étouffe avec un morceau de papier et vire au rouge tandis que mon téléphone portable sonne. Je reprends ma respiration et j'en ai plein les doigts. Je les essuie sur un torchon et prend le combiné. La voix d'Angélique m'agresse.

- Scorpius ? Tu es où ?

- Eh bien, je suis chez Albus. Pourquoi ?

- Sors-toi les doigts du cul ! On t'attend pour ton exposé sur Les raisins de la colère. Tu as été tiré au sort pour l'exposé. Tu as déjà dix minutes de retard. On est dans le petit amphithéâtre et la prof m'a dit de t'appeler.

- Qu-quoi ? Je… Mais, je suis à l'autre bout de Londres…

- Magne-toi. C'est tout. Courage, mon lapin. Tu peux le faire.

Elle raccroche et je me sens subitement très seul. Tout à coup, je saute sur mes jambes, enfile un blouson, prends le devoir qu'a rédigé pour moi Albus la veille au soir, mon sac à dos, mon portable et les clefs de ma voiture.

Je suis partagé entre l'envie d'accélérer, et celle de respecter la signalisation… J'arrive finalement à South Ashland vingt minutes plus tard. Je grimpe les escaliers quatre à quatre et ouvre grand la porte.

Notre enseignante référente - Caroline Franck - m'accueille gentiment et va s'assoir parmi les élèves. Je monte sur l'estrade, mes papiers froissés dans les mains.

Angélique, installée au premier rang, se racle la gorge et me désigne le contour de sa bouche. Je fronce des sourcils, puis je blanchis, comprenant que j'ai du sirop d'érable partout sur la figure. Je fais volte-face, dos à la classe, et me frotte le visage avec la manche de mon pull. Mais le mal est déjà fait : j'entends déjà des rires se disperser dans la classe.

J'essaie de prendre confiance en moi et respire un bon coup. Je lis avec calme l'analyse écrite par Albus qui tient seulement sur deux pages. Le restant de la classe prend des notes. Le visage de Caroline Franck s'éclaire et elle me couvre de compliments.

Je suis gêné parce que ce travail n'est pas le mien et j'ai peur que cela se sente si on me pose des questions. Ça ne me ressemble pas vraiment de tricher. Mais je sais que sans l'aide d'Albus, je n'y serai jamais arrivé. Je dois juste accepter d'avoir choisis la facilité et remercier Al d'avoir été là.

Avec humilité, je rejoins ma place près d'Angélique et cette dernière arbore un fin sourire.

- Alors, dit-elle, c'était comment ?

- De quoi ?

- De coucher avec lui. J'imagine que vous n'avez pas passé toute la soirée à parler de Steinbeck dans le noir, n'est-ce pas ?

- Tu ne peux pas savoir le nombre de choses qu'on avait à dire sur le sujet.

Angélique rit légèrement et je remarque que durant mon exposé, elle s'est tracée deux lignes au marqueur orange fluo sur les joues. Je ne relève pas ce détail. Le cours se finit sans encombre et Angélique et moi nous rejoignons Jasmine à la bibliothèque.

Cette dernière croule sous les ouvrages consacrés au père de sa maison - Sir Arthur Conan Doyle. On discute à mi-voix, s'armant de courage pour faire face à cette nouvelle journée de cours. Jasmine babille des informations à propos de l'étudiant en quatrième année, à Tolkien qui lui a tapé dans l'œil.

Angélique baille aux corneilles sans même s'en apercevoir. Je grappille des éléments ci et là au fil de la conversation alors que ma tête est embrumée de souvenirs de la veille.

- Ne vous retournez pas, mais il vient d'entrer dans la bibliothèque, murmure Jasmine.

Comme une seule personne, Angélique et moi nous nous retournons et contemplons un garçon plutôt craquant, rouge jusqu'aux oreilles qui regarde avec insistance de notre côté. J'entends Jasmine se cogner la tête contre la table d'étude.

- Il est vraiment mignon, et sacrément timide si tu veux mon avis…, diagnostique Angélique. Ce n'est pas la première fois que je le vois traîner dans les parages.

- Vous avez loupé la distribution de discrétion lorsque vous étiez gamins ou quoi ? s'énerve Jasmine. Parlez donc plus fort, pour que tout le monde en profite !

Je me ratatine sur ma chaise et fais profile-bas jusqu'à ce que l'épisode soit passé. Angélique ne cesse d'envoyer des messages depuis son téléphone portable, sa dissertation toujours au point mort. Lorsque je m'endors, Jasmine se fixe pour but de me réveiller en sursaut en me plantant son critérium dans le bras.

- J'en ai marre de travailler, dit Angélique qui avait à peine touché à ses affaires. Et si on sortait pour une fois ? Scorpius, tu as envie de prendre l'air ?

- Eh bien, j'ai surtout la dalle.

- J'ai été bannie de la cafétéria, déclare Jasmine, j'ai écrasé un muffin au chocolat dans la tronche de Jessie Parker, hier. Il m'avait énervé avec ses exercices de linguistiques et son ton pédant.

J'éclate de rire tout en rangeant mes affaires.

- Ce mec ne vaut certainement pas un muffin au chocolat, déclare Angélique.

- Je suis tout à fait d'accord, répond-t-elle en enfilant son manteau couleur prune, mais sur le coup, je n'ai pas réfléchis.

Nous sortons de la bibliothèque en continuant de discuter de tout et de rien. Nous nous posons à la terrasse d'un bar à pâtes - pour quelques livres, on a le droit à une boîte de pâtes avec sauce au choix, boisson et dessert. Je me jette sur mes tagliatelles au curry, n'écoutant qu'à moitié le triste monologue de Jasmine à propos du ridiculement minuscule sexe de son ex petit-ami.

- Et celle d'Albus est comment, d'ailleurs ? s'intéresse soudainement Jasmine. Longue ? Courte ? Tassée sur elle-même ? Bien épaisse à la base ?

Je recrache une partie de ma bouchée, les yeux ronds comme des soucoupes.

- Tu veux aussi une photo, peut-être ?

- Je ne serai pas contre, affirme Angélique en léchant sa fourchette en plastique couverte de sauce carbonara. Don, elle est comment ?

- Eh bien, bien… vraiment bien.

- Oh, il rougit ! s'exclame-t-elle en me pinçant fort une joue malgré mes protestations. Tu as donc pris ton pied ? C'est pour ça que tu étais en retard ce matin ?

- Notre petit Scott d'amour c'est fait couvrir de papouille, renchérit Jasmine avec un petit air coquin surjoué.

- Si vous voulez tout savoir, bande de cochonnes, il m'a même sucé et j'en redemandais !

Angélique glousse tandis que je la menace avec mes couverts. Je finis par sourire et me dévoiler peu à peu : je leur raconte brièvement comment la soirée s'est déroulée, et de quelle manière Albus et moi nous en sommes venus à nous accorder une seconde chance.

- Donc vous êtes ensemble ? conclut Jasmine en se regardant à la dérobée dans le reflet de son miroir.

- Je ne sais pas trop, en fait. Je pense que prochainement, on en reparlera pour fixer les choses. Et puis, c'est assez délicat : on n'est toujours marié aux yeux de la loi. Je flippe à mort à l'idée que mon père et mon beau-père l'apprennent un jour. Ils vont nous trucider…

- Tu nous appelles ce jour-là, pour qu'on filme ? me chambre Jasmine. Vu comment ton père est hors-norme ça risque d'être un délicieux scandale. À ta place, je me mettrai d'emblée à genoux et demanderais un joker.

- Je suis d'accord avec elle, continue Angélique. C'est probablement la meilleure chose à faire étant donné que les drogues ne sont pas légalisées dans le pays.

- Merci pour votre optimisme à toute épreuve. Je m'en souviendrai quand mon père me fera des chaussures en béton pour me noyer dans la Tamise, ou qu'il m'enterrera vivant, ou qu'il me mettra une ceinture de chasteté, ou les trois à la fois…

Mon visage s'assombrit.

- Putain, je suis dans la merde.

- Tu n'as qu'à déporter l'entière responsabilité sur Albus, propose Jasmine. Après tout, c'est de sa faute et il a promis d'assumer comme un homme. Ce n'est pas ce qu'il t'a dit ?

- Si, c'est vrai. Mais j'ai quand même laissé couler un mois avant de réagir et ça, c'est impardonnable… J'aurais dû réagir tout de suite au lieu de me dégonfler. Je tiens trop à lui pour le poursuivre en justice, et j'avais besoin de prendre mes distances un moment pour réfléchir. Je règlerai cette histoire de mariage quand je lui en aurais suffisamment fait baver.

- Dis, on pourra en profiter ? demande innocemment Angélique.

- Oh que oui !

- Sexuellement aussi ?

- Mmh, peut-être pas non. Je ne suis pas très partageur sur ce plan là… surtout quand il s'agit d'un bon coup.

Jasmine me maudit et se venge en croquant dans ma tarte aux pommes. Nous finissons notre déjeuner et décidons de sécher les cours de l'après-midi en faveur d'une séance de cinéma. À la fin du film, nous nous séparons.

Je rentre chez moi d'un pas pressé, histoire d'avoir le temps de prendre une douche avant d'aller travailler au fast-food. Une fois au dernier étage, j'aperçois Albus assis sur les marches des escaliers à griller une clope.

- Tu en as mis du temps.

- Les cours, tu sais.

Je glisse ma clef dans la serrure alors qu'il se lève en s'étirant. Ce gars n'a vraiment rien d'autre à faire dans sa vie que de me suivre… C'est tristement incroyable. Je soupire en le laissant entrer. Albus se vautre sur mon matelas après avoir enlevé ses chaussures. Je dépose mon sac à dos sur mon bureau et allume la lumière. Je m'assois en tailleur près de lui.

- Tu as envie de manger ou de boire quelque chose ?

- Non merci, ça ira comme ça.

- Tu devrais penser à arrêter de fumer un de ces jours…

- Et pourquoi pas devenir moine ? propose Al.

- Oh ça non ! Je deviens quoi moi, après ?

- Dieu t'a donné des doigts pour t'en servir.

- Affreux personnage. Bon, je vais aller me doucher pour aller travailler ce soir.

- Hors de question. Tu n'as plus besoin d'aller te tuer à la tâche pour des frites et des hamburgers puisque je couvre tous tes besoins. C'est un des avantages d'être mariés.

- Je ne peux pas laisser tomber mes coéquipiers. Ça va être le rush du vendredi soir…

Al prend mes deux mains et plante ses yeux dans les miens.

- Tu crois que s'ils avaient le choix, ils iraient bosser là-dedans pour un salaire aussi bas ?

Je ne réponds rien.

- Tu as lu mon mot de ce matin ?

J'hoche de la tête.

- Je l'ai même mangé.

Albus rit un peu.

- Oui, j'ai vu, il en restait juste quelques morceaux… Je suis passé voir mon père tout à l'heure. Je voulais lui annoncer que je commençais à arrêter de boire. Je suis tellement motivé que je suis allé voir un spécialiste. Il m'a présenté un programme et une hygiène de vie à suivre. Il m'a même présenté à un groupe de parole. Je vais pouvoir… me sortir ça de la tête. Ça va être bon pour moi et pour nous.

- Nous ?

- Oui, tu sais, quand on annoncera notre union à toute notre famille autour d'un bon repas. Ça pourrait être drôle de voir leurs tronches. Surtout si on leur annonce tout de suite après qu'on est en plein instance de divorce. Un grand moment. On ramènera un appareil photo.

Nerveusement, je commence à sourire en imaginant mon père renverser sur son jean haute couture un grand cru en braillant que son fils unique est pur et innocent.

- Il va t'émasculer, je dis entre deux rires. Il va se servir de tes bourses comme grigris. Il va t'écarteler et te farcir de graisse animale. Ça va être un carnage.

- J'aime les défis, et ROCKRITIC en est un.