Au final, Hermione et Harry ne se virent pas de la semaine. Non pas que la jeune femme ne l'ait pas recontacté, mais le bureau des Aurors étaient surchargé de travail et son ami n'avait pas eu la possibilité de se libérer. Le temps au château paraissait s'être arrêté dans un univers parallèle. Hermione découvrait Drago de jour en jour, en compagnie de ce qu'il lui restait de famille. Avec son filleul, il était absolument formidable, et sa relation avec Abigail surprenante. Hermione et elle avaient d'ailleurs fini par se prendre d'affection, partageant souvent un thé dans la bibliothèque, où le maitre des lieux ne venait jamais les déranger. Elles s'étaient trouvées une passion commune pour l'histoire de Poudlard et ses fondateurs – ce qui permettait de nombreuses discussions. Hermione se sentait bien. Elle aurait presque pu envisager de rendre son appartement personnel pour s'installer définitivement avec eux, si Drago ne lui avait pas tant rappelé que tout ceci n'était que temporaire.

Leurs multiples disputes rythmaient la vie du manoir. Il ne se passait pas une journée sans que les faux fiancés ne se querellent. Pour ci, pour ça, des bricoles par-ci, par-là. Tel un vieux couple, ils amusaient énormément Abigail et faisaient régulièrement pleurer Septimius qui ne supportait pas les cris. Du reste, c'est ce qui mettait fin à ces querelles incessantes. Aussi, ce dimanche-là n'avait pas fait exception à la règle. Hermione, qui avait à présent la fâcheuse habitude d'aider Lucy dans ses tâches ménagères, avait réduit en cendres un des plats du dîner. Fatalement, lorsque Drago réalisa d'où provenait l'odeur de brûlé qui embaumait le salon, il se mit hors de lui. Hermione revenait d'ailleurs des cuisines en toussant.

— Tu vois, quand je te dis que tu devrais laisser ces pauvres elfes travailler tranquilles ! Tu les martyrises de ton entêtement !

— Ho, puisque tu le prends comme ça, je pars, annonça la jeune femme avant de se relever promptement.

— Et tu vas où ? s'agaça Drago.

— Avec Harry.

Et elle le planta là, pantois, les bras ballants, sous le regard amusé d'Abigail qui venait de faire irruption dans la pièce. Hermione remonta quatre à quatre les escaliers qui menaient à sa chambre. Elle fit comme si elle n'avait pas entendu son hôte courir à ses trousses et claqua la porte. Qui se rouvrit aussitôt sur le visage rouge du serpent.

— Tu plaisantes ?

— Comment ça ?

— Tu vas vraiment manger avec le balafré ?

— Le balafré, comme tu dis si bien, est mon ami et…

Elle s'interrompit, voyant que Malefoy ouvrait la bouche. Mais il contint le commentaire acerbe qui dévorait ses lèvres et elle continua :

— Il m'a envoyé un hibou tout à l'heure.

— C'n'était pas une raison pour brûler notre repas, ironisa Drago avant de refermer la porte, goguenard.

Elle eut envie de le rattraper après afin de le traiter de tous les noms d'oiseaux qu'elle connaissait, mais elle se retint. C'était si stérile, comme situation ! pesta-t-elle. Elle enfila rapidement un jean et un pull fin, ainsi que sa cape d'hivers qu'elle enchanta pour ne pas avoir froid. Elle savait parfaitement ce que Drago avait voulu lui faire remarquer : oui, pour un ami Harry avait eu un comportement abominable. Mais avançait-on en restant dans l'aigreur du passé ? Non. La preuve en était ce qu'elle vivait actuellement avec celui qui avait été son pire ennemi. Elle descendit jusqu'au hall du château, salua Abigail qui lui souhaita une bonne soirée, l'air pincé, et fit un bisou à Septimius. Drago lui, semblait avoir disparu. La jeune femme prit son courage à deux mains, et transplana.

.

— Alors comme ça, tu vas te marier avec Malefoy ?

Hermione soupira. Comment expliquer à Harry ce qu'il en était ? Elle tritura ses haricots verts du bout de sa fourchette quelques longues minutes avant d'oser lever les yeux. Harry avait choisi un restaurant coquet, discret, mais bien loin du standing auquel Drago l'avait habitué ces dernières semaines. Se faisant cette remarque, la médicomage constata à quel point sa vie était à présent rythmée par la présence du jeune homme. Il l'avait accoutumée au luxe, à la grandeur. Et tandis qu'elle réalisait y avoir un peu pris gout, cela lui faisait doucement peur. Elle renifla.

— Non.

— Et ça, c'est quoi alors ? fit Harry railleur en désignant sa bague.

— Une petite mascarade, soupira son amie, employant les cruels mots de Malefoy.

Contrairement à ce qu'elle avait cru, Harry n'était pas fâché. Il prenait la nouvelle avec philosophie – pire encore, en être presque heureux ! Il lui avait répété mille fois qu'il était désolé de son attitude déplorable ces dernières années. Elle lui avait répété mille et une fois qu'elle ne lui en voulait pas et que seules leurs retrouvailles étaient importantes. Ils avaient parlé de choses et d'autres, comme le temps qu'il faisait, le prix de la poudre de Cheminette qui ne faisait qu'augmenter… Mais lorsque le Survivant avait prononcé le nom de Malefoy, le visage de la jeune femme s'était fermé.

— Explique-toi.

Que dire ?

Harry paraissait légèrement amusé, et elle ne comprenait pas pourquoi. Il n'y avait vraiment, mais alors vraiment rien d'hilarant selon elle. Déjà parce que c'était douloureux de faire semblant. Tous les soirs, elle partait se coucher dans la chambre de Malefoy, qu'elle était censée partager avec lui. Tous les soirs, elle empruntait un couloir secret qui menait à une autre suite, loin de la chaleur du jeune homme. Lorsqu'il la prenait dans ses bras devant Abigail, elle se sentait bien. Lorsqu'il restait distant, loin des yeux de la vieille femme, elle se sentait vide. Toutes ces sensations, elle les avait eues une fois. Avec Ron. Et ça lui faisait peur, terriblement peur. Car c'était Malefoy.

Harry toussota pour signifier qu'il attendait toujours. Alors, Hermione lui expliqua comment elle en était arrivée là : son patient, la rencontre hasardeuse avec Malefoy dans une ruelle, les petits marchés qu'ils avaient conclus – le premier, totalement innocent puis le second, plus douloureux – le quotidien, sa confrontation avec Abigail, le besoin qu'elle avait de cette femme aigrie par la vie…

— Et Drago pense qu'on a plus de chances de la convaincre si je me fais passer pour sa femme. Elle est très à cheval sur les principes…

Harry se retint de rire, ce qui n'échappa pas à Hermione.

— Mais enfin, Hermione… Tu me prends pour un idiot ?

— Mais pas du tout ! s'indigna-t-elle.

— Drago Malefoy te plait.

— N'importe quoi.

— Ça se voit comme le nez au milieu de la figure, Hermione ! Et si tu peux être heureuse avec, alors tant mieux. Je n'ai rien à dire, nous avons déjà fait trop de dégâts avec notre entêtement aveugle, Ginny et moi. D'ailleurs, en parlant de Ginny, elle souhaitait nous rejoindre, mais elle n'a pas osé. Les révélations de Lola ont un peu perturbé le cadre familial. Elle s'est brouillée assez méchamment avec Ron, rien de grave : comme elle est enceinte, elle a ses humeurs tu comprends ? Mais Ginny ne veut plus lui adresser la parole – à Ron j'entends. Bon, en fait elle ne veut plus s'expliquer avec personne jusqu'à nouvel ordre. Elle s'en veut cruellement tu sais. On s'en veut tous beaucoup et on espère que tu nous pardonneras, mais tu sais…

— Lola est enceinte ?

Hermione avait coupé le Survivant d'une voix glaciale. De tout ce que Harry venait de déballer maladroitement, elle n'avait retenu que ça. En voyant les prunelles noisette d'Hermione se remplir d'eau salée, le Survivant réalisa la bourde qu'il avait faite – et il savait qu'il ne pourrait pas la rattraper facilement. Il saisit la main d'Hermione dans le but de la consoler et la laissa pleurer un temps indéfinissable. Lorsqu'elle fut enfin calmée, il commanda un dessert et ils finirent le repas en silence. Ils n'étaient pas fâchés, mais Harry avait simplement conscience que son amie avait besoin de calme. Un deuil se fait toujours en silence même lorsqu'il est long – trop long.

La jeune femme acheva de manger son muffin au chocolat, salua gentiment Harry, le rassura une nouvelle fois – oui, ils se reverraient – et transplana directement jusqu'au château. Elle avait à peine passé le seuil qu'elle s'effondra à nouveau en sanglots bruyants, ce qui alerta son soi-disant fiancé. Il la prit de suite dans ses bras et l'aida à se relever. Puis, il l'installa sur le canapé du salon, silencieux. Abigail était au laboratoire avec son fils, l'informa-t-il. Il lui apporta un thé chaud et patienta de longues minutes. Enfin, lorsqu'elle sembla plus calme, Drago se permit de poser l'unique question qui lui brûlait les lèvres :

— Tu l'aimes encore ?

— Tu savais que Lola est enceinte ? répliqua aussitôt Hermione.

Maintenant qu'elle avait ravalé son chagrin, elle se sentait bouillonner. Il fallait un responsable, elle l'avait trouvé. Drago hocha la tête.

— Je l'ai deviné. Ce n'était pas à moi de te le dire…

— C'est sûr ! Il valait mieux que je l'apprenne par la bouche d'Harry, sur le ton de la discussion, tandis que je lui expliquais comment j'en suis arrivée à être fiancée à… toi ! cracha la jeune femme.

Elle avait prononcé le « toi » avec un tel dégout que Drago prit quelques secondes afin encaisser le choc.

— Tu n'as pas répondu à ma question. Tu aimes encore Weasmo… Weasley ?

— Non, je ne l'aime plus ! Bien sûr que non puisqu…

« puisque je t'aime toi, imbécile », se retint-elle d'ajouter. Mais Drago fut tellement soulagé de la réplique qu'il ne fit pas attention à son hésitation.

— Alors pourquoi tu te mets dans un état pareil ? s'agaça-t-il. C'est naturel qu'ils aient un enfant, non ? Enfin je veux dire, c'est le but de tout couple normalement constitué.

Elle leva ses yeux noircis de colère et de chagrin vers lui.

— Parce que je suis stérile, sombre idiot ! À cause de ta folle de tante ! C'est sûrement pour ça que Ron est parti faire un marmot avec une autre !

Un léger toussotement informa la jeune femme de la présence d'Abigail, qui venait de remonter. Ce fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase. Hermione sentit des montagnes de sanglots couler sur ses joues : elle se précipita à l'étage, bousculant Drago qui semblait totalement abasourdi.