Récit sixième
La lune jetait des reflets irisés sur les carreaux de la chambre. La pénombre envahissait tout, et les ombres se confondaient entre elles, pénétrant les une dans les autres, silencieusement. Il faisait nuit depuis quelques heures, désormais.
Ron s'était couché dans le lit d'appoint qui, apparemment, serait le sien pour encore une bon moment, et il avait attendu. Pourquoi avait-il fait cette proposition saugrenue à Malefoy? Cela le taraudait. Il était presque sûr que le jeune homme répondrait non, et qu'enfin allait éclater un de ces orages dont ils avaient le secret. Mais il mouche maligne avait piquée Malefoy, et il avait dit oui.
Ron voulait aider Draco, et s'oublier lui-même dans le réconfort qu'il lui apporterait. Ce n'était qu'une être humain, après tout, et si on le prenait comme individu en oubliant le nom, il avait autant de raison que n'importe qui d'autre, plus peut-être, pour que Ron tente de lui venir en aide. Malgré ses beaux raisonnements, ce dernier ne parvenait pas à se détacher de l'idée que c'était Malefoy, le fils de l'ennemi de son père.
La formulation le fit sourire. Le fils de l'ennemi de son père... Le fils du beau-frère de la tante de la mère du neveu de son cousin, tant qu'il y était! Cela ne voulait rien dire... Enfin, cela n'empêchait pas que Malefoy soit un salaud finit, mais il avait eu sa dose, non? Tout comme lui, Hermione, Harry, Ginny et tous les gens, dans cette guerre.
Ron était las de faire le guerre, la guerre sourde. La haine pour la haine, cela l'emmerdait. Il avait lutté, ils avaient tous lutté contre Voldemort, des gens étaient morts mais apparemment, il fallait continuer, détester par principe. Cela l'emmerdait, il aurait voulu qu'enfin tout prenne fin et qu'on le laisse se reconstruire un peu, sans l'embêter avec des considérations qui, selon lui, n'avait plus lieu d'être.
Il ne pouvait s'empêcher d'être en colère contre Malefoy, parce que quelque part, il était responsable. Mais lui aussi était responsable. Fallait-il, comme il le faisait, tout relativiser au point le plus pur pour pouvoir avoir la chance d'entrevoir enfin le bout du tunnel, la moment où, à grands renfort d'ouverture d'esprit, il pourrait se permettre d'aimer tout le monde sans distinctement?
Il y avait des gens que l'on n'aimait pas, que l'on n'aimerait jamais. C'était chimique, viscéral. Mais si Ron faisait des efforts, peut-être parviendrait-il à se dépasser lui-même, et se sentir mieux. Il s'en voulait d'en vouloir à ceux qui lui faisaient du mal. C'était paradoxal. Il tait en droit de leur en vouloir, non?
« L'égoïsme, se dit-il en lui-même, est la pire chose au monde, la plus à proscrire. »
Il écouta un instant, mais à ses cotés, Draco ne dormait toujours pas. Sa respiration était désordonnée, fouillis de souffles. Avait-il peur? Et lui, Ron, avait-il peur? C'est vrai que dormir avec un personne que longtemps vous avez haït, qui en plus vous annonce que la seule façon que vous avez de pouvoir l'aider, alors que vous ne savez pas pourquoi vous tenez à l'aider, c'est de coucher avec elle, cela peut faire peur.
« -Weasley... »
Ron se tourna vers Draco, hésitant à lui répondre.
« -Oui? Demanda-t-il finalement.
-Tu dors?
-A ton avis, benêt?
-Ne me traite pas de benêt!
-Benêt.
-Arrête!
-Benêt benêt benêt!
-Weasley... menaça Malefoy. »
Ron se retint de rire. Cela faisait longtemps qu'ils ne s'étaient pas parlé ainsi, sur un ton à la limite de l'agression, et pourtant, avec tout ce qu'ils savaient l'un sur l'autre, ce n'était plus pareil. Il n'y avait plus ce mépris qui caractérisait leur relation, comme avant. Cela tenait de taquineries de camarades que de réelles insultes. Était-ce vrai, au fond, ne jouaient-ils pas la comédie?
« -Weasley, je peux te poser une question?
-Tu viens de le faire, mais recommence, répondit Ron, souriant devant l'air excédé de Draco.
-T'est-il déjà arrivé de... Je ne sais pas comment décrire ça, hésita-il. Te sentir complètement inexistant?
-Qu'est-ce que tu veux dire par là? »
Ron se redressa un peu, soudain bien plus attentif. Peut-être qu'il allait enfin avoir le fin mot de l'histoire.
« -Je ne sais pas vraiment, avoua Draco. Juste... Inexistant. »
Le rouquin réfléchit un instant dans la pénombre ambiante. Il ne savait pas comment répondre. Sur le lit, Draco attendait, retenant sa respiration. Il s'en voulait d'avoir demandé cela à Weasley, est-ce qu'il pouvait comprendre? Draco doutait sérieusement que n'importe qui ne puisse comprendre ce qu'il voulait dire par là.
« -Je...
-Laisse, le coupa Draco. Je ne veux pas savoir, au fond, je suis juste un peu fatigué, ce n'est rien. »
Il se turent et Ron lui tourna le dos. Pendant de longues, très longues minutes, personne ne dit rien, puis les corps se relâchèrent, les muscles se détendirent et ils partirent tous deux dans leurs rêves, éclairés par la lune.
Draco plaqua Ron contre le mur, violemment. Il avait envie de lui faire mal, à cet idiot qui ne comprenait décidément rien à rien.
Il s'était levé le premier et comme il en avait prit l'habitude depuis quelques temps, son premier geste fut d'aller nourrir les poules. Ensuite, il s'était assit, et c'était là que tout avait commencé. Ron était arrivé dans la cuisine, lui avait adressé un « Bonjour » encore ensommeillé et s'était mit a manger.
Jusque là, rien qui ne sorte de l'ordinaire. Et puis, le jeune homme s'était mit à parler.
« -Malefoy, j'ai compris pourquoi tu m'as dit cela, l'autre jour. »
Déjà, le fait qu'ils parlent avait énervé Draco, qui de loin préférait leur silence complice. Mais en plus, qu'ils abordent ce sujet là!
« -De quoi tu parles, Wealsey? Avait-il répondu sèchement.
-L'autre jour, quand je t'ai porté dans ta chambre. Tu m'as dit un truc... Ne me dis pas que tu as oublié ça! Tu sais, tu me demandais...
-Je sais très bien ce que je disais, le coupa violemment Malefoy, vraiment énervé. Pourquoi parles-tu de ça?
-Parce que j'ai compris ce que tu voulais. Hier, quand tu as dit te sentir inexistant, c'était ça, non?
-Je ne comprends rien. »
La voix de Draco était glaciale. Ron s'était alors levé, puis l'avait rapidement prit dans ses bras, depuis son dos. Il l'avait serré de toute ses forces, et Draco n'avait pas été capable, pendant plusieurs minutes, de bouger.
Réalisant enfin à quel point la situation pouvait-être gênante, il s'était dégagé méchamment.
« -Bordel, Weasley!
-Quoi? C'est ça, non? C'est bien ça?
-Mais de quoi?
-Tu sais très bien... Ce que tu veux, ce n'est pas ce que je croyais, ce n'est pas te moquer de moi, ce n'est même pas moi... Ce que tu veux, c'est te sentir en vie!
-Tais-toi, avait sifflé Draco, rouge de colère.
-Tu veux les sensations, l'ivresse. Ce que tu veux, c'est une preuve, rien qu'une preuve!
-Tais-toi!
-Si ce n'est que ça, moi, je peux t'aider...
-TAIS-TOI! »
La voix Draco avait résonné sur les murs, amplifiant d'un coup toute la haine qu'il ressentait à ce moment précis.
C'était là qu'il avait saisit Ron à bras-le-corps pour l'acculer au mur, le plaquer de toutes ses forces contre la cloison de pierre. Le rouquin n'avait pas fait un mouvement pour éviter, pour l'esquiver.
« -Tais-toi, supplia presque le jeune homme, hors de lui. Je n'ai pas besoin... »
Il se tut une minute, cherchant dans ses poumons le souffle qui n'y était plus.
« -Je n'ai pas besoin de baiser pour exister! »
Draco le poussait de toutes ses forces. Il serrait les dents, se concentrant au maximum ailleurs, là où il n'était pas. Il haleta un peu.
La colère paralysait toute la scène, cristallisant les émotions.
Draco était hors de lui, complètement prit dans les sentiments qui passaient lui, tenaces. Lui qui se targuait de son sang-froid, il était paniqué au possible, dominé par ce qu'il ressentait. C'était la seconde fois qu'il pendait ainsi le contrôle de lui-même, sans aucun espoirs de se rattacher, pendant tristement au bout de la corde lâchée des émotions dispersées.
La première fois que Draco avait perdu le contrôle, qu'il s'était autant laissé aller, c'était des années auparavant, le jour où, subitement, il avait découvert qu'il allait mourir. Un jour, sans y faire garde, il n'aurait plus conscience de rien, ne serait plus. Ce jour là, il s'était perdu dans une colère effroyable, une crise sans nulle pareille, il frappait les murs, s'arrachait les cheveux, suppliait, se trainait, tournait en rond, encore et toujours, mais la vérité cruelle ne changeait pas.
Maintenant, il brûlait d'exister, et Ron l'avait découvert. Il n'avait pas tout compris mais Draco s'en voulait d'avoir semer autant d'indices sur sa route, de presque lui avoir tout dit. Les mots ne sortaient plus, désormais.
Sa tête le lançait. Il rêvait d'être méchant, il n'y arrivait pas. La méchanceté gratuite, les insultes ne lui venaient plus. Il n'avait plus envie de faire mal à Weasley, sans savoir pourquoi.
« Tais-toi, pensa-t-il le plus fort qu'il put. Je n'ai pas besoin de toi, je n'ai besoin de personne, taisez-vous tous! Je peux le faire par moi-même, je suis assez grand, tais-toi! Laisse-moi. »
Ron ne bougeait toujours pas, sous ses doigts. Il fixait ce corps à la limite de la rupture, ces yeux qui ne demandaient qu'à se vider du trop plein d'eau qu'ils ne contenaient qu'en image. Un très grand sentiment de pitié l'envahit. Comment peut-on en arriver à ce point de non-retour? Qu'est-ce qui pousse un être à devenir aussi misérable et ne pas pouvoir en faire étalage, ne pas pouvoir implorer d'être aidé?
Les minutes passaient, personne ne remuait un membre. Encore tous deux perdus dans leurs contemplations, leurs pensées respectives, ils n'osaient tourner la tête l'un vers l'autre. Draco regardait en bas, regardait le sol brillant de poussière. Ron fermait les yeux, posé plus que vissé sur le mur. Aucun bruit ne venait troubler le semblant de paix retrouvé par sa présence nocive.
Ron se laissa couler au sol, Draco s'assit à coté, mur dans le dos, fixant devant le salon dans lequel la journée n'avait pas stoppé sa course. Le temps se suspendit un fois de plus, plus lentement, plus paresseusement, plus doucement aussi. Rien de bougeait mais, cette fois-ci, ce n'était pas tendu, tout était calme et la colère avait quitté l'air ambiant.
« -Tu sais, dit Ron soudain, moi, j'étais d'accord.
-Qu'est-ce que tu racontes encore?
-Ben ouais.
-Weasley, reprit durement Draco, tu as Granger, que je sache, non? Explique-moi ce que quelqu'un de mon acabit, en pleine dépression, enfin, si on peut appeler ça comme ça, parce qu'au point où on en est... Quelqu'un comme moi, un gars de surcroit, pourrait bien t'apporter?
-L'expérience? »
Draco le regarda, surpris. Ron avait un de ces demi-sourires qui présageaient la fin des disputes, le même qu'avec Harry ou Hermione. Il tourna la tête et fixa le jeune homme, détendu.
« -L'expérience? Répéta Draco.
-Hum.
-N'importe quoi, répondit-il enfin en souriant. C'est une de tes raison bidons de Gryffondor à la manque, tout ça, hein? J'aide les autres, c'est ma joie! Comme avec ta mère, ou ce bouquin infâme? Je m'en fiche si moi je n'aime pas le faire, si ça peut aider quelqu'un... Tu sais, je pense que tu peux, parfois, penser un tout petit peu à toi. Juste un peu, un peu plus en tout cas que tu ne le fais déjà. »
Ron ne répondit rien. Comment un salaud égoïste comme Malefoy avait-il pu deviner ce qui se tramait au fond de lui, savoir les pensées qui l'agitaient? Rien qu'en le regardant?
Un instant, il se demanda s'il ne parlait pas durant son sommeil.
Draco continuait de débiter ses inepties sur un ton ironique. Ron se tourna un peu pour se mette à genoux juste devant lui, là où il ne pourrait pas le rater. Il place ses deux mains de chaque cotés du frêle corps toujours sur le sol tandis que le Serpentard se taisait lentement, remarquant enfin la tournure que prenait le situation.
Depuis Hermione, Ron n'avait embrassé personne. Lui qui ne voulait pas penser à Hermione maintenant, c'était râper. Il la trompait, en un sens, non? Mais c'était pour aider. La jeune fille y verrait-elle le même but? Du moment qu'il n'aimait pas Malefoy, ça ne faisait rien, au fond. C'était juste... Comme ça, un fâcheux concours de circonstances.
Il se baissa lentement, progressivement, ses genoux sur le sol. Malefoy ne bougeait plus, paralysé. Doucement, Ron posa ses lèvres sur les siennes, les sentit chaudes et douces. Lui, il passait son temps à les mordiller, ce ne devait pas être très agréable. Quelque chose se mouvait au rythme de sa bouche qui comme un serpent paresseux ondulait, prenant inspiration sur les lèvres de l'autre, cherchant de l'air charnelle, de l'oxygène sensuel.
Au bout d'un moment, il se détacha et se releva rapidement. Il n'avait pas envie de voir Malefoy, de le fixer dans les yeux mais le regarda à la dérobé. Ses paupières étaient closes, et l'air autours de lui vibrait encore de ce voluptueux échange épicurien.
Alors Ron sourit, un petit sourire en coin.
