Bonsoir à tous !

Voici le chapitre 10. Il a été extrêmement difficile à écrire à cause de la lourde charge émotionnelle qu'il m'a infligée. Lorsque j'ai terminé de l'écrire, j'ai été incapable de rouvrir le fichier pendant deux semaines. Il est très douloureux, d'autant plus que j'ai fait au mieux pour la être la plus précise possible dans les émotions. Pour une immersion totale, je vous conseille d'écouter les musiques que j'ai indiquées à la fin du chapitre au moment où elles sont signalées dans le corps de texte.

Je vous souhaite malgré tout une excellente lecture. N'hésitez pas à me laisser une review, ça me ferait extrêmement plaisir.

Remerciement : je vous remercie chaleureusement Camille R pour votre review absolument adorable et très encourageante. J'espère que la suite ne vous décevra pas et que vous prendrez toujours autant de plaisir à la lire ! (on peut se tutoyer sans problème;) ).

Crédits : Le Hobbit appartient à J. R. R. Tolkien. Seuls Reàdda et les autres personnages sont de mon invention.

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Chapitre 10 : Ceux qui restent

Plus rien n'existait. Le décor autour d'elle avait fondu. Les personnes qui l'entouraient avaient disparu. Il ne restait plus que cette ombre immense qui avait pris place dans son cœur et qui l'enveloppait toute entière.

Reàdda ne se sentit même pas tomber. Elle atterrit durement sur les genoux. Elle aurait basculé en avant si deux bras ne la retenaient pas une nouvelle fois.

« Demoiselle Reàdda ? »

Des doigts claquèrent sous son œil.

Mais elle s'en moquait. Car dans son esprit défilaient une centaine d'images, comme les pages d'un livre ouvert battues par un vent puissant.

Elle voyait sa mère à différents âges de sa vie. Hwïteg lui chantait une berceuse alors qu'elle était enfant. Elle la grondait car la petite fille avait suivi son frère alors qu'il était parti de la maison. Elle l'embrassait sur les deux joues le jour de son union avec Smyrill.

« Reàdda ! »

Sa mère pleurait de bonheur alors qu'elle lui offrait son premier instrument de musique. Elle la prenait dans ses bras, émue de voir sa fille devenue une jeune femme mature et intelligente.

Et elle la prenait dans ses bras pour la dernière fois, le regard empli d'une infinie tristesse, alors qu'elle lui avait fait promettre de fuir Dale en cas de danger.

Clac !

Une gifle la sortit brutalement de ses souvenirs. Sa joue droite palpita et rougit sous le coup. Reàdda cligna de son œil visible plusieurs fois. Son environnement s'éclaircit lentement. Les ruines d'une cité apparaissaient autour d'elle. Deux personnes de petite taille la scrutaient, complètement perdus.

Et enfin, à quelques mètres centimètres de son visage, se trouvait celui inquiet de Thorin.

« Reàdda, revenez à vous ! »

Sa voix grave lui parvenait de loin. Ses oreilles bourdonnaient furieusement. Son cœur cognait frénétiquement dans sa poitrine et jusque dans ses tempes. Toute la force attisée par le venin quelques minutes plus tôt s'était complètement évaporée. La jeune femme se sentait vide. Comme si on lui avait arraché son âme.

« Reàdda, vous m'entendez ? Parlez, au nom de Durin ! »

Elle mit quelques secondes avant d'enregistrer les deux phrases et d'en comprendre le sens. Toutes ses facultés s'étaient amoindries.

« Thorin… »

Elle avait complètement omis le titre du prince d'Erebor. Cependant, aucun des Nains ne s'en offusqua. Il était clair que la jeune femme était sous le choc et ne réfléchissait plus convenablement.

« Dornin, partez prévenir son père, ou son frère, qu'importe ! ordonna Thorin. »

Le Nain concerné, aux cheveux châtain clair et à la barbe broussailleuse, s'exécuta et s'éloigna d'un pas hâtif.

« Reàdda, restez avec moi, lui intima-t-il d'une voix étrangement douce. »

La jeune femme redressa la tête. Son œil droit finit par s'accrocher au regard du prince. Il était très inquiet et ne se détachait pas du visage de la jeune femme.

« Vous pouvez vous lever ? »

Reàdda fit un effort qui lui parut surhumain pour hocher la tête. Thorin empoigna ses épaules avec force et la souleva de terre. Il ne put la relâcher car elle tenait à peine en équilibre sur ses deux pieds, et ses jambes peinaient à la maintenir debout. Parce que toute son énergie paraissait avoir quitté son être, son corps entier était lourd à retenir dans les mains du prince.

« Réagissez, Reàdda !

Que se passe-t-il, mon Seigneur ? »

Gróin courrait vers eux, les joues rouges et la respiration bruyante. Il avait fait de son mieux pour la poursuivre, mais non seulement elle avait filé à une vitesse prodigieuse, mais en plus il s'était lamentablement empêtré les pieds dans sa course. Lorsqu'il parvint à leur niveau, il se figea et ne dit plus un mot. Son regard allait de l'inquiétude de son prince à la mine décomposée de Reàdda. Il comprit aussitôt que Thorin lui avait révélé l'horrible vérité.

« Il faut la conduire en salle de guérison, murmura le guérisseur, comme s'il n'osait pas brusquer la jeune femme.

- Dornin est parti chercher un membre de sa famille, dit le Prince. Je pense qu'il est préférable que nous les attendions ici.

- Ma mère… » Tous les regards convergèrent vers Reàdda, qui venait de s'exprimer d'une voix atrocement faible. « Je veux voir ma mère…

- Ce ne serait pas raisonnable… »

Thorin s'arrêta net quand il sentit une main légère se poser sur son coude. Reàdda était véritablement en train de l'implorer de son œil vert devenu larmoyant.

« S'il vous plait… je veux la voir…

- Pas dans son état, intervint Gróin en se tournant vers son prince. Ce sera un choc trop important pour elle. Nous devons… »

Thorin l'entendit à peine. Il était tout à coup tétanisé par l'œil de la jeune femme. Jamais personne ne l'avait regardé ainsi, supplié d'une façon aussi bouleversante. Pour la première fois de sa vie, il se sentait désemparé.

Le visage de la jeune femme était en effet un livre ouvert. Jamais ses émotions n'avaient filtré avec une telle aisance. Elles s'exprimaient sur ses traits dans toute leur intensité. La peine, le chagrin, la souffrance… et cette ombre, le voile du Deuil, avait complètement englouti sa prunelle verte.

« Seigneur Thorin ! »

Reàdda reconnut difficilement la voix de son père. Elle était toujours prisonnière de cette épaisse brume qui l'empêchait d'être totalement elle-même. Elle était à moitié consciente de ce qui l'entourait.

Üfer n'était pas seul. Ari l'accompagnait. Ils avaient des mines paniquées. Au-delà de ses vêtements masculins et des pansements, lorsqu'ils virent le visage de la jeune femme, leurs regards se voilèrent aussitôt. Reàdda glissa un regard perdu sur la silhouette de son père et de son frère.

Tout à coup, des mots familiers sonnèrent dans sa tête. « Elle se trouve dans une salle de guérison non loin de là. Tu pourras lui rendre visite dès que tu te porteras mieux ».

Une étincelle de vie s'alluma soudain dans sa pupille verte. Thorin s'en aperçut le premier et fronça les sourcils.

« Vous… » Malgré la faiblesse de sa voix, tous devinèrent qu'elle s'adressait à son père. « Vous aviez dit… qu'elle se trouvait dans une salle de guérison… ».

L'expression du prince se renfrogna comme il comprenait pourquoi la jeune femme n'était pas au courant jusque-là de la mort de sa mère. Celle d'Üfer s'ombragea.

« Vous aviez dit… que je pourrai lui rendre visite…

- Vous lui avez dit ? s'offusqua Ari, la voix menaçante – ce qui lui attira une œillade sévère du prince d'Erebor.

- Mon enfant, intervint son père, le ton chagriné. Je ne t'ai pas menti. Ta mère se trouve dans une salle de guérison…

- Mais elle est morte, n'est-ce pas ? »

La certitude de ses mots déstabilisa Üfer. Il s'approcha alors de sa fille. Thorin n'osa pas lâcher ses épaules, de peur qu'elle ne s'écroulât. Doucement, il posa une main tendre sur sa joue droite.

« Oui… je suis désolé, ma fille ».

Une larme solitaire dévala sur son visage creusé par la fatigue.

Thorin sentit sous ses paumes que le corps de Reàdda fut parcouru par une décharge. Ses muscles se contractaient, ses épaules se redressaient, son regard s'éclaircissait.

Les paroles se frayaient un chemin jusque dans sa conscience et reprenaient doucement leur cohérence. La jeune femme émergeait enfin de sa prison de brume. Tous ses sens se réactivèrent, tandis que son cerveau prenait toute la pleine mesure de ce qu'il venait de se passer.

Et elle comprit. L'ombre qui obscurcissait les yeux de son père et de son frère avait été causée par la mort de leur mère et épouse. C'était bien le Deuil, cet ennemi indésirable qui gangrenait les pensées, empoisonnait le cœur et hantait le sommeil, qui avait pris possession de sa famille.

Le pire cauchemar de Reàdda s'était finalement réalisé. Elle qui avait tant espéré que toute sa famille s'en fusse réchappée indemne !... Mais sa mère avait succombé. Elle n'était plus de ce monde. Plus jamais la jeune femme ne pourrait lui parler, la prendre dans ses bras, écouter ses conseils avisés, sentir son odeur…

Elle avait l'impression qu'on venait de lui arracher une part d'elle-même.

Brusquement, son corps s'anima sous l'effet d'un chagrin immense.

« Oh, père ! »

Elle se détacha de la prise du Nain et se jeta dans les bras de son père. Elle pleura tout ce que son corps contenait de peine, d'affliction et de souffrance.

« Pourquoi ? Pourquoi est-ce arrivé ? Elle ne méritait pas ça ! Pourquoi, père ? »

Reàdda ne cessait de gémir, sanglotant et reniflant contre le torse d'Üfer. Celui-ci caressa tendrement ses cheveux et murmura des paroles apaisantes. Cependant, rien ne suffit à tarir le flot de tristesse qui s'échappait de son être.

Sa mère était morte, et rien ne pourrait la ramener. Voilà les pensées qui tournaient en boucle dans son esprit, aggravant sa douleur et décuplant ses larmes.

Une troisième main caressa le haut de son dos. C'était Ari.

« Tiens bon, petite sœur, lui souffla-t-il en se penchant vers elle, la voix tremblante. Nous sommes là, avec toi. »

Reàdda hocha la tête. Oui, elle n'était pas seule. Son père et son frère étaient là. Ils auraient pu mourir, également, mais ils avaient survécu. Tous trois avaient échappé à la folie meurtrière du dragon. Les dégâts de son corps ne furent alors plus qu'un détail à ses yeux.

« Est-ce que je peux la voir ? » (1)

Les deux hommes s'échangèrent un regard.

« Il est trop tard, c'est cela ? demanda-t-elle, la gorge étranglée par l'émotion.

- Non, dit son père. Seulement… tu ne pourras pas voir son visage.

- P… pourquoi ? »

Un lourd silence accueillit cette question. Reàdda devina rapidement la cause de ce mutisme.

« Elle… elle est défigurée, comme moi, c'est cela ? interrogea-t-elle entre deux sanglots.

- Oui, confirma Ari, la mine plus assombrie que jamais. Il ne vaut mieux pas que tu la voies directement…

- Mais je peux lui rendre visite tout de même ?

- Oui, nous allons t'y conduire, si c'est ce que tu souhaites, dit son père d'une voix basse. Es-tu sûre de le vouloir ? »

Reàdda n'hésita pas une seconde avant d'acquiescer d'un hochement de la tête. Elle devait la voir. Elle avait besoin de la voir. Même si son corps était caché par un drap blanc.

Üfer opina du menton, et passa un bras autour de sa taille. Il la soutint tandis qu'ils marchaient à travers Dale. Les Nains n'étaient plus là et s'étaient éclipsés sans que Reàdda ne s'en aperçût. Mais elle ne pensait plus à eux.

Ils franchirent plusieurs rues. Certaines étaient désertes, d'autres animées par les Hommes du Val. Lorsque tous trois passaient devant eux, leurs visages s'attristaient. Nul doute qu'ils étaient au courant de leur peine. Ils ne disaient rien, se contentant de stopper leurs conversations et leurs activités à leur passage. Reàdda les remercia silencieusement pour le respect dont ils firent preuve à leur égard.

Au bout de longues minutes de marche, le père et ses enfants parvinrent à une maison de guérison. C'était une habitation en pierre, comme celle qui l'avait hébergée le temps de ses soins, isolée au coin d'une ruelle étroite, sans aucune présence humaine dans les environs proches.

La main de son père remonta jusqu'à son épaule et la serra avec force.

« Reàdda, lui dit-il, ce qui se trouve derrière ces portes risque de te causer un grand choc… Je te le demande donc une dernière fois. Es-tu sûre de toi ?

- Oui, confirma-t-elle, déterminée. Je… je dois la voir. Je dois lui faire mes adieux. »

Ari hocha la tête la mine sombre, tandis qu'un lourd soupir franchir les lèvres d'Üfer. Sa main glissa jusque dans son dos et l'incita à le suivre. Son frère se tint tout prêt d'elle. La jeune femme avait l'impression d'être protégée par un cocon, avec ces deux hommes qui se tenaient tout près d'elle. Mais elle devina que l'épreuve serait tout aussi terrible pour eux elle en tenait pour preuve le fait qu'ils n'avaient pas eu la force de lui annoncer la mort de Hwïteg.

Cependant, à l'intérieur de son être, Reàdda connaissait l'angoisse la plus déchirante de sa vie. Son cœur battait à tout rompre dans sa poitrine, tandis que tout son corps semblait s'enflammer sous la pression. Ses gestes étaient lents, comme si ses mouvements mesuraient toute la gravité de sa décision et s'y préparaient.

Elle avait terriblement peur de ce qu'elle allait découvrir. Se confronter au corps inerte et froid de sa mère… elle ne sut si elle supporterait cette vision horrible. Toutefois, elle savait cette étape nécessaire. Elle devait la voir… avant qu'il ne fût trop tard.

Ils poussèrent les portes de la maison. Aussitôt, une odeur forte agressa les narines de la jeune femme. C'était une puanteur qui prenait à la gorge et tordait l'estomac. Reàdda n'avait jamais senti une pareille infamie. Elle percevait bien dans l'air des filaments d'herbes médicinales, mais ils n'étaient pas assez puissants pour recouvrir cette senteur infecte. Lorsque la jeune femme regarda droit devant, elle comprit d'où provenait cette exhalaison.

Sur le sol étaient disposées des dizaines de corps, recouverts par des draps blancs ou beige. Reàdda devinait la chair putréfiée et la peau en décomposition. Des guérisseurs circulaient et apposaient quelques fois des onguents aux cadavres. Quelques personnes étaient là, en train de veiller ou de murmurer à l'attention des corps inertes. Il n'y avait que peu de bruits dans cette longue salle : les seuls sons que Reàdda percevait étaient ceux causés par les pas des guérisseurs ou les lamentations des familles venues pleurer leurs morts. Une atmosphère lourde et oppressante régnait, accablant la jeune femme d'une humeur terrible et malheureuse.

Père et enfants se faufilèrent un chemin parmi les cadavres disposés à même le sol. Au bout de quelques mètres, elle dut plaquer sa main sur sa bouche pour retenir le haut-le-cœur qui remonta le long de sa gorge. Son père la ramena près d'elle, l'entourant d'un bras protecteur, tandis que son frère avait posé une main réconfortante sur sa nuque. Tous deux l'encourageaient silencieusement, et ce fut ce qui l'aida à continuer.

Tout lui donnait envie de fuir ce lieu. La présence de la Mort était omniprésente entre ces quatre murs de pierres. Les cadavres, l'odeur, les gens en pleurs… Cela rappela à Reàdda les moments de panique à Dale, alors qu'elle cherchait ses parents et qu'elle devait éviter les corps de ses congénères au sol. Mais aujourd'hui, c'était bien pire. Elle ne pouvait pas juste courir et éviter les cadavres ici, elle était contrainte de passer près d'eux à un rythme terriblement lent, la contraignant à poser ses yeux sur ces formes drapées et à happer cette pestilence atroce qui lui brûlait la gorge.

Ils marchèrent une longue minute avant d'atteindre le fond de la salle. Des paravents avaient été disposés. Ils s'arrêtèrent devant l'un d'entre eux. Le cœur de Reàdda cogna alors si fort qu'elle eût l'impression qu'il allait s'extirper de sa poitrine.

Sa mère se trouvait là, derrière ce paravent terne et laminé.

Elle leva un œil brillant vers son père. Son visage exprimait l'affliction personnifiée. Il paraissait être sur le point de s'évanouir tant le chagrin qui l'envahissait était immense. La jeune femme se tourna ensuite vers son frère. Des larmes menaçaient de s'extraire de ses yeux assombris. Ses mains étaient devenues des poings et convulsaient.

Reàdda décida alors de s'avancer la première. Ni son père ni son frère ne semblaient être en état de prendre une décision.

Elle contourna le paravent… et s'immobilisa au bout de deux pas (2). Devant elle, à terre, était disposé un matelas. Une forme reposait dessus et était camouflée par un drap blanc. Elle ne bougeait pas. Rien ne dépassait impossible de reconnaître qui que ce fut. Cependant, au gémissement de son père et au soupir de son frère, la jeune femme sut qu'il s'agissait bien de Hwïteg.

Aucun doute là-dessus.

« Mère… »

Reàdda porta une main au bandage qui couvrait sa joue gauche : il était trempé. Elle était en train de pleurer. Depuis quand ? Elle ne s'en était même pas aperçue, mais elle sentait que le bandage était très mouillé. Bientôt, des sanglots montèrent à sa gorge tandis que ses épaules tressautaient.

Lentement, elle s'approcha de la forme étendue au sol et s'agenouilla près d'elle. Une odeur de pourriture et de potions lui sauta à la gorge, lui arrachant un gémissement plaintif. Reàdda devina sous le fin drap l'épaisseur de sa chevelure, la courbe de son front, la pointe de son nez, les formes de ses lèvres, la rondeur de sa poitrine, le tracé de son ventre, la raideur de ses jambes et le sommet de ses pieds.

Elle ne voulait cependant pas imaginer dans quel état se trouvait le corps de sa mère sous ce tissu blanc.

Timidement, elle avança des doigts tremblants vers son visage masqué. Elle les déposa sur sa joue inerte, couverte par le drap. Ne pas obtenir de réaction fut ce qui dévasta la jeune femme. Elle s'effondra littéralement en pleurs, laissant sa main retomber au sol et répétant le nom de sa mère encore et encore. Les larmes tombaient par dizaines sur ses cuisses repliées. Reàdda sentit bientôt un bras s'enrouler autour de ses épaules c'était son père qui pleurait à côté d'elle.

Elle ne sut combien de temps elle resta là, prostrée sur le sol, à pleurer la mort de sa mère. Les minutes furent pareilles à des heures, les heures pareilles à des jours. Elle sanglotait bruyamment, incapable de tarir les flots de larmes et les hoquets de douleur qui franchissaient ses lèvres.

Elle ne verrait plus sa mère.

Elle ne lui parlerait plus.

Elle ne sentirait plus son parfum à la rose.

Elle ne la toucherait plus.

Elle ne l'embrasserait plus.

Que ferait-elle sans elle ? Que ferait-elle sans ses conseils ? Que ferait-elle sans ses paroles de réconfort ? Que ferait-elle sans sa douceur maternelle ? Que ferait-elle sans son amour ?

Son cœur était broyé par la douleur la plus intense qu'elle eût connue de sa vie. Elle était sans commune mesure avec tout ce qu'elle avait vécu. C'était une souffrance indicible qui consumait tout son être. C'était un mal fulgurant qui l'absorbait dans son entièreté, l'engloutissant dans les ténèbres les plus funestes.

Reàdda n'était plus que désolation.

Lorsque la jeune femme prit enfin conscience du monde qui l'entourait, la clarté du jour avait disparu. Une lanterne avait été disposée près d'elle pour éclairer l'environnement. La nuit était tombée.

Elle ne pleurait plus depuis longtemps. Aucune larme ne pouvait plus couler de ses yeux elle avait déjà tant versé. Des hoquets continuaient de la secouer par intermittence. Elle se sentait terriblement lasse et affligée. Sa paupière droite était lourde et réclamait le sommeil. Son corps entier était endolori, frustré d'avoir été immobilisé dans cette position durant tout ce temps. Son odorat s'était même habitué à la pestilence malsaine qui imprégnait l'air seuls quelques relents nauséabonds lui parvenaient lorsqu'elle inspirait trop longuement. La salle de guérison était pratiquement vide seuls les crépitements de la flamme et leurs respirations brisaient le silence oppressant de cette pièce aux allures de tombeau.

Depuis combien de temps était-elle restée là ?

« Reàdda ? »

La jeune femme tourna la tête son père était resté à ses côtés, assis à même le sol. Ari se tenait debout non loin. Les flammes jetaient des ombres tordues sur leurs visages peinés.

Reàdda posa un regard affaibli et abattu sur la forme de Hwïteg, toujours aussi immobile.

« Que lui est-il arrivé, Père ? »

Reàdda redoutait ce moment : celui où elle découvrirait la vérité. Aurait-elle pu la sauver lorsqu'elle s'était retrouvée devant leur maison ? Était-elle décédée ailleurs ? Rien que de songer à sa mort lui donnait la nausée. Mais une part d'elle voulait savoir pourquoi sa mère avait quitté ce monde si injustement.

« Tout est passé si vite, murmura Üfer d'une voix si rauque qu'elle s'érailla. Je pense qu'elle n'a pas eu le temps de réaliser… les flammes étaient déjà sur notre maison.

- Elle… est restée à l'intérieur ? demanda-t-elle, choquée. Elle…

- Elle n'a pas eu le temps de s'échapper, révéla son père sur un ton éteint. Avec Ari, nous avons retrouvé son corps dans les décombres de la maison. » A ces mots, les traits de l'aîné se fermèrent complètement. « Tout avait brûlé.

- Mais alors… j'aurai pu… » Reàdda déglutit difficilement et dévisagea successivement son père et son frère, la culpabilité la ravageant soudain comme un poison. « J'étais là… je suis arrivée devant la maison en feu… j'aurai pu la sauver ! »

Elle avait crié ces derniers mots. Aussitôt, le regard autrefois assombri de son père s'illumina tandis qu'il empoigna ses épaules. Ari fronça les sourcils.

« Reàdda, je t'interdis de penser une telle chose, lui dit Üfer en plongeant son regard dans son œil vert. C'est plutôt… de ma faute. J'aurai dû être là… » Il soupira ses doigts se crispèrent sur ses épaules. « Au moment de l'attaque, j'étais auprès de notre Roi. Lorsque j'ai compris ce qu'il se passait, je n'ai pas hésité une seule seconde. Je suis parti à votre recherche. Mais le temps de traverser les quelques rues qui menaient à notre maison… il avait déjà craché ses flammes sur notre ville. Lorsque je suis arrivé, la maison était en feu. J'ai essayé… j'ai essayé de pénétrer à l'intérieur ! Mais les flammes étaient trop vives, le toit menaçait de s'effondrer… j'ai cru vous avoir perdues toutes les deux ! Alors je vous ai cherché ailleurs en priant pour que vous vous soyez échappée à temps. J'aurai tant voulu la sauver… mais j'ai été faible… je n'ai pas été là pour elle… »

Des larmes roulèrent sur ses joues. Ses yeux verts reflétaient toute la culpabilité qu'il ressentait. Elle le happait toute entière. Ari s'approcha et posa une main réconfortante sur son épaule.

Les mots de Gróin résonnèrent soudain dans sa tête. « Même si c'est très difficile, j'essaie de surpasser ma peine… autrement, je m'enfoncerai dans les ténèbres ». Son père était en train de perdre la bataille. Reàdda le vit très clairement à présent. Ses pupilles étaient hantées par la mort de sa mère. Il vivait un deuil terrible.

Üfer et Hwïteg s'aimaient profondément, de cet amour rare et intemporel qui pouvait traverser les âges avec la même force qu'aux premiers jours. Cet amour était pareil au soleil et à la lune : il cheminait dans le ciel, se levant et se couchant chaque jour avec une volonté inébranlable. Le soleil était terne sans sa lune, la lune était fade sans son soleil. Ils s'éclairaient mutuellement et ne pouvaient exister l'un sans l'autre.

Désormais, le soleil devrait poursuivre son chemin sans son âme sœur. La lune ne pourrait plus illuminer le soleil. Le soleil se lèverait et se coucherait chaque jour avec l'énergie du désespoir, jusqu'à ce qu'un beau matin, il s'éteignît à tout jamais.

Reàdda en eut le souffle coupé. Elle avait l'impression d'avoir assisté à la mort de son père. Cette vision prophétique annonçait un funeste malheur. Le soleil disparaîtrait et rejoindrait sa lune. Reàdda et Ari, étoiles perdues dans le firmament, n'auraient plus de guide ils seraient perdus dans l'obscurité.

La jeune femme agrippa précipitamment le bras de son père il leva vers elle des yeux surpris.

« Père, vous n'êtes pas responsable ! Il n'y a qu'un seul coupable, et vous savez de qui il s'agit. » Elle n'osa pas nommer le monstre, de peur de raviver davantage de souffrance. « Vous n'êtes pas seul, père. Nous sommes là, avec vous. »

Elle et Ari n'abandonneraient jamais leur père. Elle ignorait comment les choses évolueraient, mais elle espérait de tout cœur qu'ils resteraient unis dans la douleur. Son frère hocha la tête, confirmant les pensées de sa sœur.

Tout à coup, Üfer lui adressa un faible sourire et passa une main dans les cheveux de sa fille.

« Ce n'est pas à vous de me réconforter, Reàdda. Les parents sont ceux qui doivent veiller sur leurs enfants. Nous veillerons toujours sur vous.

- N… nous ?

- L'amour d'une mère pour ses enfants est indestructible. J'ignore où son esprit s'en est allé, mais je suis sûr que de là où elle se trouve, votre mère gardera toujours un œil sur vous. »

Une légère chaleur avait enivré ses traits. Reàdda était ébranlée par les propos de son père. Elle les médita de longues secondes, et se surprit à penser qu'il y avait un maigre espoir pour qu'effectivement, sa mère veillât sur elle. Sur eux.

Son œil glissa à nouveau vers la silhouette éteinte de sa mère. Ils ne pourraient pas rester indéfiniment ici. Sa mère devrait être enterrée on déplacerait son corps, et elle n'aurait plus l'occasion de lui adresser ses adieux avec une telle proximité.

Reàdda fronça soudain les sourcils et se tourna vers son père.

« Pourquoi est-elle ici ? N'aurait-elle pas dû être enterrée ? »

Üfer soupira lourdement. Ari prit la parole d'une voix sombre :

« Elle aurait dû, en effet. Mais nos morts sont nombreux. Après quelques concertations, Sieur Girain a décidé qu'ils devraient être enterrés à Dale afin de leur rendre honneur. Cependant, il faut aménager un vaste espace pour accueillir les corps, et dans une ville qui a subi tant de destructions et de ravages… De plus, les hommes ne sont plus aussi nombreux qu'avant, et il y a déjà tant de choses à gérer : le rationnement, les soins aux blessés, la réédification de nos demeures... Le cimetière n'a vu le jour que très récemment. Et puis… »

Il s'arrêta et glissa un regard vers son père. Celui-ci posa ses yeux sombres sur son épouse. Reàdda regarda l'un puis l'autre, sans comprendre ce qu'ils taisaient. Les enfants patientèrent jusqu'à ce que leur père prît enfin la parole, l'âme en peine :

« J'ai retardé son enterrement. Je n'ai pas eu la force d'ordonner sa mise en terre. Lorsqu'elle est ici, j'ai l'impression… que tout ceci n'est qu'au cauchemar, et que tout pourrait redevenir comme avant. »

L'image du soleil et de la lune revinrent avec force dans son esprit. Les paroles de Gróin sonnèrent à nouveau dans sa tête comme un avertissement. Le cœur de Reàdda s'accéléra tandis qu'un filet de peur se dilua dans ses veines.

Elle craignait pour la survie de son père.

Après un moment d'hésitation, elle attrapa sa main.

« Père, que diriez-vous… si nous lui faisions nos adieux, ensemble ? »

Üfer écarquilla les yeux et la considéra de longues secondes. Son regard glissa ensuite jusqu'au corps de son aimée. Reàdda ne dit rien, patiente, tandis que son père prenait la pleine mesure de ses mots. Elle échangea un regard avec son frère et fut surprise de découvrir qu'il lui souriait. Ce sourire léger et chaleureux lui signifiait tout le remerciement qu'il éprouvait à son égard pour ces mots justes.

Lentement, leur père finit par hocher la tête. Une douleur foudroyante passa dans ses yeux verts. L'épreuve serait terrible, mais nécessaire.

Reàdda détailla silencieusement le visage de sa mère. Tout paraissait si paisible autour d'eux, aucun bruit n'était à l'affût alors qu'en réalité, l'odeur de la Mort n'avait jamais été aussi étouffante. La jeune femme ne savait pas si elle était réellement prête pour livrer ainsi ses derniers mots à sa mère. Cependant, le Temps planait au-dessus d'elle comme une épée de Damoclès. Elle n'aurait pas d'autres occasions. Sa mère serait certainement enterrée dans les prochains jours. Enfants et père devaient la laisser partir. Elle ne pourra pas restée indéfiniment entre ces quatre murs alors que son corps se décomposait, et que nulle potion ne pouvait arrêter ce métabolisme. Ils devaient lui faire leurs adieux. Ils devaient aller de l'avant, malgré toute la souffrance que ce passage impliquait.

« Mère… » (3) Sa voix n'était qu'un murmure tandis qu'une vive émotion la prenait à la gorge. « Je ne vous oublierai jamais. Vous avez été pour moi un modèle. Je continuerai à vous faire honneur. Je jouerai pour vous des morceaux de musique que vous entendrez de là où vous vous trouvez. Je… » Sa voix finit par se briser tandis qu'une larme coula sur sa joue creuse. « Je vous aime, Mère. Vous me manquez tant ! Vivre sans vous sera tellement difficile… mais je serai courageuse, je vous le promets. Je… je vous aime tant ! »

Reàdda ne put en dire davantage. Elle sanglota. Sans réaliser ce qu'elle faisait, elle tendit la main pour enserrer ce qu'elle devina être la main de sa mère sous le drap blanc. A peine avait-elle posé sa paume sur la forme sans vie qu'elle la retira aussitôt. Comprendre qu'elle touchait le cadavre de sa mère lui retourna l'estomac malgré elle. Elle aurait voulu la toucher. Elle aurait tant voulu chérir le souvenir de son contact encore un peu ! Mais c'était au-delà de ses forces. Elle n'était pas certaine de rester lucide si elle cherchait à toucher encore une fois son corps inerte.

Elle se tut et regarda intensément la forme de son visage sous le linge blanc.

« Mère… » Ari s'était avancé et s'agenouilla près d'eux. « Votre absence cause un grand vide autour de nous. Mais je sais que vous êtes dans nos cœurs. Vous êtes dans notre esprit. Nous chérirons votre souvenir comme le plus précieux des trésors. Nous vous ferons honneur jusqu'à ce que nous rendions notre dernier souffle… Je vous aime, Mère. »

Sa voix s'était fissurée sur ces quatre derniers mots. Ses yeux brillèrent intensément comme il semblait retenir ses larmes.

Üfer inspira profondément. Sœur et frère se serrèrent autour de lui afin de lui témoigner tout leur soutien.

« Mon amour… » Son père avait une voix tremblante et rauque. « Vous avez toujours été une reine à mes yeux, pleine de paroles sages et de conseils justes. J'ignore comment je trouverais la force de continuer sans vous… mais je le ferai. Je veillerai sur nos enfants comme vous l'avez si bien fait. Notre maison me manque. Vous me manquez. Vous avez toujours été là pour me soutenir dans les moments difficiles… mais je serai fort. Pour nous. »

Il leva ses bras et encercla les épaules d'Ari et de Reàdda. La jeune femme posa sa tête contre son torse. Plus aucun mot ne fut prononcé pendant un long moment, comme ils réalisaient que c'étaient les derniers instants qu'ils passaient avec Hwïteg. Ils continuaient à lui adresser intérieurement des paroles marquées par la douleur de la perte, la nostalgie de son souvenir et l'espoir de la conserver dans leurs cœurs endeuillés à jamais. Mais ils savaient qu'ils pouvaient compter sur l'union de leur famille. Tous trois feraient face ensemble : ils s'en faisaient la promesse solennelle.

Ils se levèrent sans réellement en prendre conscience. Les adieux étaient terminés. Ils devaient aller de l'avant. Reàdda regarda encore sa mère cachée par ce drap blanc, cherchant à inscrire cette vison une dernière fois dans sa rétine. Finalement, elle secoua la tête ce n'était pas cette image qu'elle devait conserver dans son esprit. Elle devait se souvenir de la vie, pas de la mort. Ce n'était pas ainsi qu'elle se rappellerait sa mère.

Ils contournèrent le paravent et se dirigèrent vers la sortie, le pas lourd mais le cœur apaisé. Son père s'arrêta à hauteur d'un guérisseur et lui dit ces mots : « Nous l'enterrerons demain ».

Reàdda fut soulagée de pouvoir goûter à la fraîcheur de la nuit une fois la porte refermée derrière eux. Cette fragrance abjecte pouvait pervertir n'importe quel esprit et le conduire à la folie. Elle ignorait comment les guérisseurs avaient la force de demeurer en ce lieu mortifère qui rappelait l'intérieur d'un cercueil.

« Comment te sens-tu, Reàdda ? demanda soudain son père.

- Euh… bien, physiquement parlant, répondit-elle, hésitante.

- Penses-tu pouvoir demeurer à nos côtés, ou souhaites-tu rester auprès des guérisseurs ?

- J'ai été trop longtemps séparée de vous, dit-elle avec aplomb. Laissez-moi rester à vos côtés, je vous en prie. »

Üfer était soulagé de cette réponse Reàdda le remarqua tout de suite. Il avait souffert de ne pas avoir été davantage auprès de sa fille durant ce long mois.

« Nous sommes parvenus à construire un petit baraquement pour nous abriter près de la place du Marché, lui annonça-t-il. C'est très sommaire, mais… c'est tout ce que nous pouvons faire pour le moment. »

Reàdda hocha la tête. Il n'était pas difficile de circuler dans les ruines de Dale malgré la nuit car le ciel était dégagé et la lune d'une blancheur immaculée. La jeune femme leva les yeux au ciel, et se mit à imaginer qu'il s'agissait de sa mère qui les guidait dans l'obscurité.

Beaucoup étaient endormis. Ils ne croisèrent que quelques hommes qui continuaient à déblayer certains sentiers à la lueur de torches enflammées.

« Reàdda, pourquoi t'es-tu enfuie ? »

Elle n'osa pas regarder son frère, honteuse. Elle en avait presqu'oublié cet incident, qui s'était pourtant déroulé seulement quelques heures plus tôt. Elle passa nerveusement une main dans ses cheveux.

« Je… j'avais honte de moi. De mon corps. Je ne voulais pas être un poids pour vous. Je suis désolée, Ari. Je ne voulais pas… te blesser.

- C'est oublié, lui dit-il gentiment.

- Nous sommes une famille, Reàdda, intervint Üfer. Et nous le resterons. »

Il passa une main aimante sur son épaule. Reàdda lui sourit. Ari hocha la tête, approuvant les dires de son père. Leurs yeux étaient sincères : elle n'y lut aucun mensonge. Et cela la réconforta profondément. Pourtant, elle n'oubliait pas que son œil était d'un jaune flamboyant, et qu'elle ferait tout pour cacher cette pupille. Ils ne devaient pas savoir.

Reàdda jeta distraitement un regard sur les pierres alentours.

« Dans quel état se trouve Dale ?

- Nous sommes parvenus à réhabiliter une partie du faubourg ouest, mais c'est tout, malheureusement, expliqua Ari. Il est très long de nettoyer les rues et de reconstruire ce qui a été détruit.

- Nous avons passé les deux semaines suivant l'attaque à rassembler nos morts, nos victuailles, nos armes et nos effets, continua Üfer. C'était éprouvant et fastidieux. Nous manquons d'aide, malheureusement.

- Pourquoi les Nains de la Montagne ne pourraient-ils pas nous aider ? »

A cette question, Ari se tendit comme un arc et inspira bruyamment, comme s'il cherchait à contenir une quelconque colère.

« Ari, que se passe-t-il ? lui demanda-t-elle directement, surprise par cette attitude.

- Quelle aide pouvons-nous réclamer aux Nains quand nous savons que ce sont eux les responsables ?! éructa-t-il sans crier néanmoins.

- Que… ?

- Ari, je pensais que cette conversation était close, prévint son père d'une voix dure.

- Elle ne le sera jamais ! Nous les avions prévenus ! Notre roi les avait prévenus ! Tout ça ! » Il désigna d'un mouvement sec du bras les vestiges alentours. Plus il parlait, plus il haussait le ton. « C'est leur faute ! Ce sont EUX qui ont attiré le dragon ! »

Reàdda était complètement perdue et observait son frère, choquée. Il les croyait responsable de l'attaque du monstre sur Dale ? Elle se remémora alors les paroles de son père : « Il est venu pour le trésor d'Erebor ». Ari pensait donc également les Nains coupables de cette catastrophe à cause de leur trésor. Et son père, avait-il changé d'avis ? Il paraissait ne pas vouloir enclencher le débat.

« Père, il y a peu de temps vous pensiez la même chose ! poursuivit Ari, les yeux lançant des éclairs. Qu'est-ce qui vous a fait changer d'avis ?

- Il ne sert à rien de rejeter la faute d'un tel drame sur les Nains, argua Üfer. J'étais de cet avis fut un temps, il est vrai, mais j'ai agi ainsi sous la colère…

- Non, Père, ce n'était pas de la colère. Vous aviez raison !

- Il ne sert à rien de fustiger les Nains de la Montagne, d'autant plus que leur malheur est plus grand que le nôtre. Ils n'ont plus de foyer, ils… »

Ce fut la phrase de trop. Le visage d'Ari s'enflamma.

« HORS DE QUESTION QUE JE CAUTIONNE UN TEL DISCOURS ! hurla-t-il soudain, sa voix ricochant contre les pierres. Ils n'ont eu que ce qu'ils méritaient ! Qu'ils errent autant que cela leur chante, si cela peut expier leur faute !

- Tu ne penses pas ce que tu dis, Ari ! tempéra vainement Üfer.

- Vous êtes trop accablé, Père, pour prendre conscience de la réalité des choses. Jamais je ne pourrai pardonner à ces Nains. Jamais ! Regardez les conséquences ! Regardez notre ville ! Regardez notre Roi ! Regardez notre mère ! Regardez Reàdda ! Elles n'auraient jamais dû être impliquées dans un tel malheur !

- Comme tant d'autres, Ari. Beaucoup ont souffert, beaucoup ont perdu…

- J'ignore comment vous faites, Père, pour être aussi détaché… C'est au-dessus de mes forces. »

Ils entrèrent tous deux dans un lourd mutisme. Ils n'entendirent plus que les pierres écrasées sous leurs pieds et le mugissement du vent. Ari finit par soupirer et se tourna vers sa sœur :

« Je suis navré que tu aies assisté à cela, Reàdda.

- Je… non, c'est ma faute. Je n'aurais pas dû en parler.

- Tu ne pouvais pas savoir ! »

Reàdda regarda le sol, pensive. Elle ne comprenait pas l'attitude de son frère. N'était-ce pas lui qui avait fait appel aux Nains pour qu'ils lui vinrent en aide ? S'il les détestait tant, pourquoi les avoir contactés ? Cela n'avait aucun sens. Mais elle choisit sagement de ne pas évoquer le sujet, car demander des explications envenimerait certainement la situation.

Mais surtout, elle ne devait pas lui révéler qu'elle n'en voulait pas aux Nains – ou du moins, elle n'y parvenait pas. Peut-être était-elle naïve ou inconsciente, car Ari n'avait pas foncièrement tort sur certains points – comme le fait que Girion eusse plusieurs fois averti le roi Thrór, par exemple. Mais quelque chose à l'intérieur d'elle l'empêchait d'en vouloir aux Nains.

Elle décida alors de changer de sujet.

« Et… comment se portent les survivants ? questionna-t-elle en espérant ne pas causer une nouvelle dispute.

- Nous avons encore une vingtaine de blessés qui mettent du temps à se rétablir, dit Üfer. Les personnes valides aident à la reconstruction. Les hommes essentiellement, mais les femmes et les enfants aident également aux récoltes. Chacun tente de jouer un rôle à la réédification de Dale.

- Dès que je le pourrai, je viendrai vous aider, assura Reàdda.

- Hors de question ! s'opposa aussitôt Ari. Tu n'es pas en état !

- Je peux marcher. Je n'ai presque plus de douleurs, aussi incroyable que cela puisse paraitre. Je suis sûre que dans quelques jours, je serai parfaitement apte à vous aider.

- Il y a de fortes chances que Sieur Girain s'y oppose, intervint Üfer. » Comme la jeune femme fronça son unique sourcil, il explicita : « Il assure la gestion de Dale depuis la mort du Roi. Je dois dire qu'il s'acquitte parfaitement de sa tâche. Il s'en veut beaucoup de ce qu'il t'est arrivé… il fera tout pour te préserver. »

Reàdda ouvrit la bouche, médusée. Girain culpabilisait ? C'était complètement insensé ! Mais d'un coup… elle se souvenait de ses paroles et de l'ombre sur son visage, alors qu'il était à son chevet.

« Pourquoi s'en veut-il ? demanda la jeune femme, la voix suraiguë. C'est moi qui ai agi ainsi, il n'est en rien responsable !

- Il n'est pas de cet avis, annonça son père. Crois-moi, j'ai tenté de le convaincre du contraire. Mais il ne veut rien entendre. » Il s'arrêta quelques secondes, puis soupira. « Tout le monde est très affecté par l'attaque. Même si nous essayons de reprendre une vie ordinaire, de rebâtir nos maisons, nous restons tous marqués par ce qu'il s'est passé. Ceux qui restent doivent surmonter une terrible douleur : celle d'avoir survécu. Les tourments obscurcissent alors nos cœurs et nous font agir ou dire des choses que nous pouvons regretter. »

Il lança à Ari un regard lourd de sens. Ce dernier se contenta de soupirer par le nez, comme s'il était las ou énervé. Cependant, Reàdda sut que dans ces paroles sages, Üfer parlait également de lui-même, et de tant d'autres encore.

Ils continuèrent encore à marcher quelques minutes. Üfer et Ari apprirent à la jeune femme qui n'avait pas survécu aux flammes du dragon. Un nom la plongea dans un état proche du choc.

« Messire Smaïr est mort ? s'étrangla-t-elle, les yeux écarquillés d'effroi.

- Oui, confirma sombrement Üfer. C'est un véritable malheur. Nous l'avons découvert dans les décombres de la maison royale de guérison. » Il soupira lourdement. « Il serait en vie s'il était resté chez les Elfes. »

Reàdda était à la fois peinée et révoltée. Smaïr était l'unique lien qui l'unissait avec Smyrill. Avant l'attaque, elle avait espéré renouer avec le vieil homme, le sortir de sa folie et faire revivre son fils à travers les souvenirs qu'ils auraient partagés. Mais le destin pouvait être traître et cruel. Il n'avait pas eu le temps de se réadapter, de guérir, de découvrir Dale après de longues années d'errance, que la folie d'un monstre destructeur l'avait arraché à son avenir. Reàdda regretta profondément son trépas.

La jeune femme apprit également que beaucoup de personnes qu'elle connaissait n'étaient plus, et cela ombragea son cœur déjà peiné, surtout lorsqu'il s'agissait d'enfants. Elle leur conta avoir assisté à la mort de Rose, cette vieille dame au visage toujours souriant.

Dale avait aussi perdu beaucoup de ses soldats, à tel point qu'il n'en restait plus qu'une cinquantaine. Le visage de Smaïr frappa son esprit avec force.

« La nouvelle de la chute de Dale et d'Erebor va se répandre dans les terres alentours, commenta Ari, préoccupé. Trop de guerriers sont tombés. S'il devait y avoir une attaque ennemie demain, dans une semaine ou dans un an, nous ne serons jamais prêts. Nous ne pourrons faire face.

- N'aurait-il pas été plus prudent de quitter Dale, dans ce cas ? »

Reàdda espérait que cette question ne provoquerait pas une nouvelle dispute. Cependant, elle s'interrogeait. Dale n'avait aucune défense : ses murailles étaient en grande partie détruites et ses soldats divisés par cinq. En effet, ils n'auraient aucune chance face à des adversaires armés et aguerris !

« Tu es clairvoyante, complimenta Üfer dans un sourire (le premier depuis bien trop longtemps). Mais il se trouve que Sieur Girain n'a pas voulu abandonner Dale, comme bon nombre d'entre nous. Nous espérons reconstruire notre cité avec l'aide des Hommes d'Esgaroth.

- Je crains malheureusement que nous ne soyons trop exposés, contesta Ari. Je comprends les sentiments du fils du Roi, mais c'est très risqué.

- Il nous faut espérer qu'aucun ennemi ne profite de l'occasion dans les prochains mois à venir. »

Ils arrivèrent soudain devant une petite bâtisse faite avec des planches de bois. Elle n'était pas très grande Ari dut baisser la tête pour passer la porte d'entrée. Ils pénétrèrent à l'intérieur.

L'ameublement était très sommaire il y avait une commode sur la gauche, une table, une marmite disposée dans un coin et trois matelas disposés au fond de l'unique pièce. Reàdda eut un sourire : ils avaient prévu un matelas pour elle.

« Nous avons une surprise pour toi, dit soudain Ari, un sourire aux lèvres. »

Il ouvrit un tiroir de la commode et en sortit un objet auquel la jeune femme ne pensait plus et qu'elle n'aurait jamais imaginé revoir.

Sa lyre ! Son bel instrument offert par sa mère, en bois de chêne blanc et aux pierres blanches scintillantes ! Il était bien là ! Reàdda s'approcha et le prit dans ses mains tremblantes. Elle l'analysa sous tous ses angles, caressant sa surface du bout des doigts et effleurant légèrement les cordes d'argent. Un son clair retentit aussitôt. Il fonctionnait !

« Comment ?... fut tout ce qu'elle parvint à dire.

- Sieur Girain l'a récupéré peu de temps après l'attaque, expliqua Ari. Mère a eu raison de le faire fabriquer par les Elfes et les Nains. Il est intact ! »

La jeune femme continua de l'observer avec un regard maternel. Elle prenait lentement conscience de la valeur de cet instrument. Sa lyre était en effet le dernier héritage de sa mère, et son dernier lien avec Smyrill. C'était un véritable miracle qu'il ne fût pas brisé lors de sa chute. Des larmes de joie inondèrent ses yeux comme des étoiles illuminées par la lune.

Ils étaient tous trois épuisés par cette dure journée. Ils laissèrent la jeune femme se changer seule dans le cabanon pour la nuit ils avaient récupéré une fine robe beige à bretelles. C'était parfait pour dormir, se dit-elle : en cette fin de mois de mai, la température extérieure était clémente et, de toute manière, Reàdda n'avait nullement froid. Elle s'endormit rapidement sur son matelas malgré son manque d'épaisseur.

Lorsqu'elle rouvrit ses paupières, elle se rendit compte qu'elle était seule. Une lumière grisâtre filtrait par l'unique ouverture du baraquement. Un bruit continu se faisait entendre il pleuvait. Quelques gouttes s'insinuaient même dans les planches de bois pour inonder le sol.

La pensée de sa mère décédée hanta immédiatement son esprit. Son cœur s'alourdit tandis que son estomac se tordit désagréablement. Reàdda sentit un vide incommensurable envahir son être. Elle soupira : cette sensation la poursuivrait des jours, voire des semaines durant, jusqu'à ce que la plaie se refermât… plus ou moins.

Elle frotta sa paupière et observa distraitement ses bandages. Ils étaient toujours aussi blancs, signes que sa peau n'avait pas pourri. C'était une bonne nouvelle. Non seulement elle causerait moins de soucis aux guérisseurs, mais en plus elle pourrait venir en aide plus facilement à ses compagnons.

Elle ne perdit pas de temps. Elle avisa du pain de froment sur la table accompagné de deux pommes. Elle mangea avec grand appétit car elle ne s'était que trop peu nourrie ces derniers temps. Elle se débarbouilla à l'aide d'un sceau froide disposée dans un coin, troqua sa robe légère pour ses habits d'homme, enfila ses bottes de cuir et sa lyre dans son dos, puis sortit.

Dès qu'elle eût mis un pied à l'extérieur, la jeune femme reçut des fines gouttes d'eau froide dans ses cheveux. Le ciel était chargé de nuages gris et semblait bien bas. Un doux crachin enveloppait Dale dans un rideau de brume. Impossible de voir à plus de dix mètres.

Reàdda ignorait où se trouvaient Ari et son père. Elles se mit alors à marcher au hasard, profitant de ce jour nouveau pour prendre connaissance de l'état de la cité. Elle fut seule durant quelques minutes avant de finalement tomber sur une vaste place. C'était celle où les Hommes du Val vendaient autrefois leurs jouets, les joyaux de Dale. La place n'avait pas été épargnée. Une dizaine d'hommes travaillaient durement à réparer ou construire des habitations. Elle passa près d'eux et les salua au loin. Ils lui rendirent la politesse, un sourire fatigué aux lèvres.

La jeune femme eut soudain une idée. Si elle avait bien compris, les Nains étaient venus sur la demande de son frère. Si elle se portait mieux, il était évident qu'ils n'avaient plus besoin de demeurer à Dale. Ils avaient des soucis bien plus urgents que les siens. Elle décida donc de retrouver la petite place où les Nains avaient installé leurs tentes. Elle espérait juste que sa famille ne s'inquiéterait pas de son absence.

Elle tenta de se fier à sa mémoire, mais c'était difficile de se repérer quand l'environnement n'était qu'un champ de ruines, et que la brume encombrait la vision. Cependant, au bout d'un moment, elle reconnut quelques sentiers dégagés qu'elle avait empruntés. Elle les suivit, croisant sur son passage quelques habitants qui lui renvoyèrent des hochements de tête ou des sourires. Elle discuta quelques-uns d'entre eux. Au cours d'une conversation, elle aperçut une tignasse blonde… reconnaissable entre mille.

Le cœur de Reàdda manqua un battement.

« Melwyn ! » (4)

Elle ne prit pas la peine de prendre congé des deux hommes avec qui elle discutait. Elle s'élança vers la jeune femme aux longs cheveux blonds. Cette dernière se retourna aussitôt à l'entente de son prénom : un sourire éblouissant éclaira son visage fatigué.

« Reàdda ! »

Les deux femmes s'étreignirent avec force. Elles étaient chacune heureuse de savoir l'autre en vie.

Melwyn était la seule véritable amie de Reàdda. Elle connaissait bien d'autres femmes à Dale, mais Melwyn était la seule à accepter son rang, sa situation de veuve qui en avait fait fuir beaucoup, son caractère introverti et sa passion inconditionnelle pour la lyre. En retour, Reàdda appréciait son goût étrange pour les combats, son vocabulaire parfois inapproprié, sa franchise déconcertante mais surtout sa joie de vivre contagieuse. Elles avaient secrètement pris l'autre pour modèle sans s'en rendre compte : Melwyn admirait le calme, la douceur et le respect des règles de Reàdda, tandis que cette dernière souhaiterait avoir la même hargne, le même courage et la même force de caractère que la jeune femme aux cheveux de blé.

Dans ces temps de malheur, cette découverte était une véritable lumière dans les ténèbres. Melwyn avait entendu parler des blessures de Reàdda, ainsi ne fut-elle donc pas surprise de voir tous ces bandages.

« Eh bien, je plains le pauvre guérisseur qui doit t'enfiler tous ces bandages ! dit-elle en s'esclaffant. »

Cela aussi, c'était du Melwyn tout craché. Elle ne s'embarrassait pas de manières et disait les choses comme elle le pensait. Au tout début de leur amitié, ce caractère emporté avait effrayé Reàdda, qui avait craint d'être pervertie par ce langage. Mais au fil du temps, elle s'était habituée voire même attachée au franc-parler de Melwyn.

Elle apprit ainsi que ses parents avaient tous deux survécu et qu'ils tentaient de se reconstruire. Reàdda était véritablement heureuse pour son amie. Elles restèrent près d'une heure à discuter, à prendre des nouvelles, à partager leur douloureuse expérience. Melwyn dut ensuite partir pour aider ses parents aux champs. Reàdda savait que sa présence pouvait faire la différence, car la femme blonde avait une sacré force dans les muscles. Un soir, elle avait même frappé un homme qui insistait un peu trop à son goût pour finir la nuit chez lui. Même si elle dut s'expliquer auprès des soldats chargés de la surveillance de Dale, Melwyn ne regrettait en rien son geste, ce qui avait bien amusé Reàdda.

Reàdda reprit donc son chemin pour rejoindre les Nains, l'esprit déjà plus allégé que tout à l'heure. Plus elle se rapprochait des tentes des Nains, plus elle s'apercevait qu'ils se tenaient à l'écart des Hommes du Val. Elle ne croisa plus aucun habitant lorsque, trois rues après, elle atteignit le campement. Elle hésita alors qu'elle se trouvait à quelques mètres des trois tentes. Était-il approprié qu'elle vint leur rendre visite ? Après tout, elle n'allait pas retrouver des amis, mais des Nains étrangers dont l'un d'eux était prince d'Erebor.

Reàdda s'apprêta à marcher lorsqu'elle vit un pan de la plus grande tente se soulever. C'était Thorin en personne, vêtu d'une longue cape dont il rabattît le capuchon gris sur sa tête.

Il se figea lorsqu'il vit la jeune femme. Elle se souvint alors du comportement très inapproprié qu'elle avait eu à son égard la veille et sentit son cœur s'accélérer. Elle avait complètement oublié ce moment ! Elle avait osé attaquer le prince d'Erebor ! Revoir Melwyn l'avait trop détendue.

Qu'allait-il faire ? Il pouvait très bien la faire arrêter ou la punir d'une quelconque manière. Même sans Montagne, elle soupçonnait le Nain d'être très attaché à son titre, et de continuer à agir en tant que tel.

Sans s'en rendre compte, elle avait reculé de quelques pas. Elle fit précipitamment demi-tour, paniquée.

« Attendez ! »

Elle s'arrêta et se retourna lentement. Le Nain marchait d'un pas vif dans sa direction et s'immobilisa à quelques mètres d'elle. Ils se regardèrent un long moment, comme si chacun jaugeait l'autre.

Les normes de la bienséance surpassèrent bientôt sa peur, car c'était une seconde nature chez elle de respecter les bonnes manières.

« Je vous salue, Prince Thorin ».

Elle s'inclina honorablement en avant, les mains croisées sous sa poitrine. Il se contenta de hocher la tête, continuant à la fixer de ce regard étrange et insistant.

« Qu'êtes-vous venue faire ici ? demanda-t-il d'une voix grave.

- Je… tout d'abord, je souhaiterais vous présenter mes excuses pour le comportement que j'ai eu avec vous hier… c'était indigne de ma part. »

Thorin fit claquer sa langue contre son palet :

« Laissez, laissez, n'en parlons plus !

- Je vous remercie, dit-elle humblement. Mais ce n'est pas tout ! Je… je voulais prévenir Maître Gróin que je me sentais mieux et qu'il ne serait probablement plus nécessaire de me prodiguer des soins.

- Cela, ce sera à lui d'en juger, trancha le Nain, implacable. »

La jeune femme accusa la remarque, mais n'en fit rien paraître.

« Je ne souhaite pas être une charge pour vous.

- Pourquoi cela vous importe-t-il ?

- Je… vous avez dû faire des kilomètres pour une parfaite étrangère ! s'exclama-t-elle.

- Vous vous souciez donc réellement de nous ? »

La question surprit complètement Reàdda. Elle jeta un œil interrogatif au Nain aux cheveux de jais. Ses pupilles bleues baignaient toujours dans des spectres indicibles, signes d'une douleur latente, mais également dans une étrange attente.

« Bien sûr ! Pourquoi cela vous étonne-t-il ?

- Ce n'est pas ce que pense votre frère !

- Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle, incertaine.

- Il ne vous a donc rien dit ? gronda Thorin, le visage soudain fermé. Votre frère a une toute autre opinion de nous, Demoiselle Reàdda. »

C'était donc cela. Il se cachait bien quelque chose derrière l'arrivée des Nains à Erebor, et cela avait un rapport avec Ari. S'il était connu qu'il croyait les Nains responsables, pourquoi Thorin avait-il accepté de se rendre à Dale et d'abandonner son peuple ? De même, pourquoi Ari était-il venu quérir leur aide s'il les détestait tant ? La jeune femme était perdue. Le Nain dut s'en apercevoir car il soupira.

« Rentrons à l'intérieur. Vous êtes trempée. »

Effectivement, la légère pluie qui tombait continuellement avait orné ses cheveux emmêlés de mille gouttes transparentes. Sa chemise lui collait à la peau, dévoilant sous le coton l'épaisseur de ses bandages. Mais elle n'avait pas froid elle ressentait à peine la fraicheur de la pluie.

La jeune femme suivit donc Thorin à l'intérieur de sa tente personnelle. Elle reconnut immédiatement cette odeur de pierres et de pins qui l'avait frappée la première fois, mêlée à la fragrance masculine du prince d'Erebor. La pluie retombait doucement sur la tente, produisant un son doux et régulier.

Elle essaya de sécher ses cheveux, mais ses manches et ses mains étaient aussi mouillées que sa chevelure. Elle marcha timidement sur les lourds tapis qui ornaient le sol, de peur de les salir avec ses bottes pleines de boue.

« Tenez ».

Il lui donna un linge beige. Elle l'accepta et entreprit de sécher les pointes humides de ses cheveux. Une légère rougeur colora sa joue droite comme elle sentait le regard du prince sur elle.

Il lui fit signe de s'installer un petit tabouret près de la banquette. Lui-même prit place sur la chaise du bureau, qu'il tira de sorte à être face à la jeune femme. Il se pencha en avant, coudes sur les cuisses et mains liées.

« Votre frère ferait un très mauvais diplomate, asséna-t-il sans préambule.

- Pourquoi cela ?

- Il n'a pas l'art de la parole. Il pourrait déclencher une guerre entre deux territoires sans aucun problème.

- Mon frère n'est pas mon père, argua-t-elle timidement. Il tient de notre mère les décisions précipitées et l'ardeur des conversations.

- Dois-je en déduire que vous tenez davantage de votre père ? »

Elle perçut un étrange mélange de curiosité et de sarcasme dans cette question. En effet, Üfer était quelqu'un de posé et sage. Il réfléchissait toujours plusieurs fois avant de prendre une décision. A l'inverse, Hwïteg, malgré tout le respect qu'elle avait pour les règles de bienséance, pouvait se montrer téméraire et très directe dans ses propos. D'après ses propres dires, c'était une caractéristique de sa branche paternelle, celle des musiciens.

Reàdda mentirait si elle disait tenir soit de l'un ou soit de l'autre. En réalité, elle ne se reconnaissait pas depuis quelques temps. Elle avait toujours respecté les règles de la cour et la place qu'elle devait occuper à Dale. Mais depuis son séjour au sein de la Montagne Solitaire, elle avait imperceptiblement changé. Elle s'intéressait aux choses politiques, prenait des décisions qui outrepassaient son rang et tenait même tête à son entourage.

Elle avait notamment désobéi à un ordre de Girain, qui avait presque la même valeur que celle d'un roi. Elle avait rompu la promesse faite à ses parents, refusant de s'échapper de la cité.

Thorin connaissait son père et son caractère. Il ne faisait aucun doute qu'il avait cerné la jeune femme et son tempérament changeant.

Reàdda entreprit de rappeler le véritable sujet de cette conversation.

« Pourquoi dites-vous cela d'Ari ?

- Votre frère est un excellent pisteur, expliqua le Nain. Il est parvenu à retrouver notre trace alors que nous nous sommes exilés plus à l'est. Il était dans une sombre colère. »

Le cœur de la jeune femme s'accéléra. Machinalement, elle porte une main à ses cheveux et en noua nerveusement les pointes. Elle remarqua que les mains de Thorin se serrèrent si fort que leurs jointures blanchirent.

« Il a exigé que nos meilleurs guérisseurs se rendent au chevet de sa sœur mourante au prétexte que nous étions responsables de la venue du dragon et que notre médecine était nécessaire à sa survie. »

La révélation tomba comme un couperet. Sa voix était devenue un orage menaçant. Ses yeux lancèrent tant d'éclairs que Reàdda crut être foudroyée.

« Il nous a accusés d'être plus préoccupés par notre trésor que par notre peuple ! tonna-t-il en se levant soudainement. D'avoir fait fi des avertissements de votre Roi ! D'avoir offert Dale en pâture au dragon ! Ce sont des propos intolérables dont je puis vous assurer que votre frère aurait été sévèrement puni dans d'autres circonstances, d'autant plus qu'il est très mal placé pour tenir ce genre de discours alors qu'il est lui-même chasseur de trésors ! Je vous laisse imaginer la fureur de mon père et de mon grand-père, qui lui ont rappelé à juste titre que Dale a également profité de la richesse d'Erebor ! »

Reàdda déglutit difficilement et trembla malgré elle. Elle ne savait plus où se situer dans cette histoire. D'un côté il y avait Ari qui défendait l'idée que les Nains étaient responsables de la destruction de Dale mais de l'autre côté, Thorin protégeait son peuple et sa Montagne en rappelant que les Hommes du Val avaient su tirer profiter de son commerce et du savoir-faire des Nains.

Mais dans ce cas, pourquoi le prince d'Erebor avait insisté pour que le roi Thrór acceptât la requête d'Ari ? C'était complètement invraisemblable au regard de ce que Thorin lui racontait.

« Pourtant, vous m'avez dit que c'était vous qui aviez convaincu votre grand-père, osa demander la jeune femme. Pourquoi, dans ce cas ? Vous aviez toutes les raisons de refuser. »

Le Nain se sentit subitement mal à l'aise. Il se rassit lourdement et détourna le regard. Néanmoins, il était toujours en colère, comme le montrait sa mâchoire contractée.

« Il est vrai, avoua-t-il tout bas. Cependant… »

Il ne poursuivit pas mais plongea son regard dans le sien. Reàdda se figea tandis qu'elle se sentait emprisonnée par ses prunelles bleues. Elle avait l'impression de se retrouver dans la salle du Trône d'Erebor, lorsqu'elle avait rencontré pour la première fois les yeux clairs du Prince. Elle était paralysée de la même manière. Toutefois, le contexte était tellement différent… et tellement plus tendu.

« Dans les faits... votre frère n'a pas tort. Voilà ! » (5). Une nouvelle fois, il se leva. Il n'osait plus affronter son œil vert. Alors il commença à faire les cent-pas dans la tente. « Notre famille a amassé un trésor qui ferait rougir le plus riche des hommes ! Il faisait la splendeur d'Erebor, la fierté de notre peuple et la jalousie des envieux ! Cependant… cependant, seuls quelques-uns d'entre nous se méfiaient. Tout cet or, tout cet argent, finiraient par attirer la convoitise. Nous sommes peu à avoir accordé du crédit aux propos de Girion… et cela a causé notre perte à tous. »

Il se tut soudain tandis que ses yeux reflétaient une culpabilité nouvelle. Reàdda posa alors une question sans même qu'elle n'eût de contrôle dessus :

« Faisiez-vous partie de ces rares personnes, Seigneur Thorin ? »

Il tourna vers elle un regard ombragé. Les tourments étaient si visibles sur son visage qu'elle en fut émue.

« Je me suis méfié, mais pas assez… Moi-même, j'étais fier de ce trésor. C'est le joyau de la Montagne ! Mais j'ai surpris mon grand-père quand il se croyait seul… j'ai vu comment il chérissait notre pierre sacrée, la Pierre Arcane. J'ai vu comment il pouvait passer des heures dans les galeries souterraines, à compter les pièces d'or et dépoussiérer quelques couronnes d'argent. J'ai vu comment il repoussait sans cesse votre roi comme si un voile obscur l'empêchait de raisonner convenablement. J'ai compris… qu'il était devenu davantage obsédé par son trésor que par son propre peuple… ou sa propre famille. »

Le Nain lui fit résolument face Reàdda se sentit écrasée par l'aura de noblesse qui se dégagea soudain de lui.

« Votre frère a raison… je l'admets, malgré toute la douleur que cette terrible vérité m'afflige. Ses paroles ont semé le doute dans mon esprit, et m'ont fait reconsidérer les événements sous un autre angle. Nous sommes en grande partie responsable de ce qu'il s'est passé. J'aurai souhaité que nul mal ne vous soit fait, peuple de Dale. Mais les dragons sont des créatures diaboliques qui ne connaissent pas la pitié, seulement la destruction. Dès que ses ailes se sont agitées, notre avenir était condamné. »

Les yeux de la jeune femme s'embuèrent. Elle percevait distinctement toute la peine et la fatalité qui suintaient de ces mots, de son être. Elle devinait également qu'il lui en coûtait d'avouer ainsi sa culpabilité et sa faiblesse.

« C'est pour cela que vous avez accepté la demande de mon frère ? demanda-t-elle, la voix nouée. Parce que vous vous sentiez responsable ? »

Thorin hocha sombrement la tête.

« C'est exact. Elle était plus que légitime, malgré toute la hargne qui avait pris possession de lui et qui aurait rebuté n'importe lequel d'entre nous. Mais lorsqu'il nous a parlé de vous, je… »

Soudain, il s'interrompit. Il réalisa qu'il s'apprêtait à en dire trop. Sa bouche demeurait entrouverte comme il réfléchissait à vive allure. Reàdda ne sut pourquoi mais elle sentit une grande chaleur envahir sa poitrine. Les mots franchirent ses lèvres sans qu'elle ne les contrôlât :

« Oui, Seigneur Thorin ? Que voulez-vous dire ? »

Il cligna plusieurs fois les paupières, pris au dépourvu.

« Je… euh…

- Seigneur Thorin ? »

Reàdda reconnut la voix énergique de Maître Gróin. Thorin et elle se tournèrent d'un même mouvement vers la source du bruit, derrière la tente.

« Entre, Gróin ! ordonna le Prince d'une voix forte. »

Reàdda sentit une grande déception l'envahir. Que voulait dire Thorin ? Le lien qu'ils avaient tissé s'était rompu d'un seul coup, comme le visage de Thorin avait repris toute sa sévérité.

Le guérisseur pénétra dans l'abri. Ses cheveux et sa barbe étaient humides, tandis que la cape qu'il portait était chargée d'eau. Il écarquilla les yeux lorsqu'il s'aperçut que son Prince n'était pas seul.

« Demoiselle Reàdda ! s'exclama-t-il, surpris. Que faites-vous ici ?

- Elle est venue te faire part de son rétablissement, de ce qu'elle en dit, répondit Thorin. Pourrais-tu jeter un œil à ses blessures ? » Il s'interrompit alors et dit, sans regarder la jeune femme : « Si tu considères qu'elle est effectivement guérie, nous partirons sans plus tarder. »

Ces propos achevèrent de lui faire mal au cœur. Thorin semblait pressé de quitter Dale. Alors que son corps traduisait tout à l'heure l'ouverture et la compréhension, désormais, tous ses muscles étaient tendus et son regard fuyant.

Pourquoi Reàdda ressentait-elle une pointe de tristesse ? Était-ce en raison de la culpabilité que ressentait le Prince ? De son histoire ? Ou alors était-ce dû à quelque chose de plus profond, de plus caché à l'intérieur d'elle ?

Gróin hocha la tête et partit chercher son nécessaire d'apothicaire dans une tente voisine.

« Je suis désolée d'être la cause de votre souffrance, Seigneur Thorin, dit-elle alors. »

Le concerné se tourna légèrement vers elle. Ses sourcils haussés lui confirmèrent qu'il était surpris.

« Vous n'êtes pas heureux, ici, continua-t-elle. J'ignore quel est l'avis des autres citadins, mais vous vous êtes installés à l'écart pour leur échapper. Vous n'êtes là que pour moi… à cause de moi.

- Ce n'est pas votre faute, enlevez-vous bien ça de la tête !

- Comment pourrait-il en être autrement ? s'entêta-t-elle.

- Je vous l'ai déjà dit, vous ignorez tout de moi, gronda le Nain en lui faisant complètement face.

- J'en sais assez désormais pour comprendre certains choses, Seigneur Thorin. Je suis une femme, certes, mais je ne suis pas sotte. Votre peuple a besoin de vous, tout comme vous avez besoin de lui. Tout votre être crie votre amour pour vos compagnons. Vous avez répondu à l'appel de mon frère, et je ne vous en remercierai jamais assez. Je me sens mieux grâce aux guérisseurs, et vous avez eu le courage de m'annoncer la mort de ma mère, là où ma famille était trop affligée pour le faire. » Il voulut dire quelque chose, mais elle ne lui en laissa pas le temps. « Permettez-moi de vous dire que vous êtes désormais libre de partir. Plus rien ne vous retient à Dale. »

Sa phrase fut à peine terminée que Gróin pénétra dans la tente avec ses outils. Thorin la regardait, la bouche ouverte, avant de finalement partir sans un mot, laissant le guérisseur examiner et changer les bandages de la jeune femme.

Dehors, la pluie s'était intensifiée. Elle chantait une triste mélopée, comme un écho aux souffrances de Dale. Ces gouttes d'eau qui s'écrasaient sur les ruines de la cité reflétaient des visages fermés, des murmures effrayés, des personnes éplorées, des tourments incessants, des colères incontrôlées. Mais chacun espérait que cette pluie purifierait les âmes endeuillées et les corps meurtris, pour ne plus avoir à se rappeler qu'un mois plus tôt, le dragon Smaug avait détruit Dale et pris possession de la Montagne.

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(1) Musique : Nemo's egg – Le monde de Némo (Extended version).

(2) Musique : Dead Island trailer theme – Giles Lamb

(3) Musique : Castaway – Seul au monde

(4) Aryll's theme– The Legend of Zelda : The Wind Waker

(5) Musique : House Stark – Game of Thrones