Chapitre V
Javert montrait des signes d'inquiétude, clairement visibles dans sa gestuelle, alors qu'il franchissait les derniers pas qui le séparaient de la maison de Valjean.
Ils s'étaient réparé le jour précédent après avoir quitté les docks, les bohémiens commençant déjà à remballer leurs affaires, comme si la seule raison pour laquelle ils étaient revenus à Montreuil-sur-Mer avait été que la vieille femme puisse le libérer de son enchantement. Pour autant qu'il le sache, c'était bien le cas. Javert et Valjean avaient décidé – enfin, Javert avait décidé et Valjean agréé avec reluctance – que ce serait mieux que l'inspecteur retourne à ses appartements pour la fin de la journée et la nuit. Il voulait se recentrer maintenant qu'il était à nouveau adulte. Puisque Valjean s'était assuré qu'il puisse retrouver son logement intact à son retour, il n'y eut aucun problème. Il avait promis au maire de venir le voir au matin.
Lorsqu'il s'était introduit dans sa chambre, il avait retrouvé l'endroit exactement comme il l'avait laissé. Le ménage y avait été fait, aucune trace de poussière recouvrait ses affaires, et ce qui avait été laissé en désordre le matin où il était sorti pour prendre sa dernière garde avait été remis nettoyé en remis en place par la gouvernante mais, autrement, il n'y avait aucune différente. L'endroit semblait cependant bien changé à Javert.
S'était-il jamais senti aussi seul dans cette pièce ? Il ne pouvait pas se rappeler être le cas avant, mais au moment présent, la place lui semblait dénuée de toute vie, de toute chaleur, malgré le feu qui crépitait, et vide, si vide. Il avait vécu seul tout au long de sa vie, sans que jamais cela ne lui pose de problème mais maintenant qu'il s'était habitué à la constante présence de Valjean, il lui semblait que les murs se refermaient sur lui.
Il trouva tout de même moyen de passer la soirée, sachant qu'il lui faudrait tout remettre en ordre pour que ces prochains jours se passent sans anicroche, une fois que lui et Valjean auraient conversé sur ce qui allait se passer au sujet de son travail. Il ne pouvait qu'espérer que la ruse de Valjean avait fonctionné assez bien pour lui laisser garder sa position parce qu'il n'avait aucune idée de ce qu'il pourrait bien faire si cela n'était pas le cas.
Une fois qu'il eut fini de mettre toutes ses affaires en ordre, la nuit était déjà tombée et, après un souper que la gouvernante avait préparé, qu'il avala sans grand plaisir, il choisit d'aller au lit de bonne heure, afin de ne pas complètement user la bougie dont il aurait à nouveau besoin dans la matinée pour s'habiller. La nuit ne fut pas calme, cependant. Il se tourna et retourna sans cesse, sans arriver à retrouver le sommeil, son esprit virevoltant comme dans un manège, pensant à la promesse que lui avait faite Valjean, se demandant si les choses pouvaient réellement continuer sans changer ou si sa 'réapparition' rendrait les choses trop difficiles.
Il n'y avait aucun besoin de dire qu'une fois le matin arrivé, il était tout sauf reposé. Il savait que Valjean n'aurait besoin que d'un coup d'œil pour le remarquer mais il n'avait d'autre choix que de se rendre chez lui tout de même, ayant promis de le faire le jour passé. Il était, après tout, homme de parole. De plus, il se doutait bien que s'il ne venait pas, ce serait le maire qui viendrait le chercher à son logement et, au final, cela ne changerait rien à la situation excepté que cela renseignerait Valjean sur le fait qu'il avait hésité à se montrer.
Alors le voilà, devant la porte du maire, rassemblant finalement son courage pour frapper. Il n'attendit que quelques instants et ce fut Valjean lui-même qui lui ouvrit la porte, alors même qu'il s'était attendu à voir Antoinette. Il fut tellement rapide que Javert avait l'impression qu'il avait attendu le coup. Pour ce qu'il en savait, c'était bien le cas. Peut-être que l'homme l'avait vu approcher et avait patiemment attendu qu'il ait finalement gravit les derniers pas. Cependant, Javert ne voulait pas y penser.
« Bonjour, Monsieur le Maire, » dit-il poliment, ôtant son chapeau alors qu'il entrait à l'intérieur sous l'invitation tacite de Valjean qui s'était reculé pour lui laisser la place.
Valjean déglutit. Ils n'avaient pas passé beaucoup de temps ensemble une fois que Javert était redevenu adulte le matin précédent. Il était étrange de le voir encore une fois devant lui, sans avoir une boule au ventre à cause de la peur d'être reconnu. Il était tout de même bizarre, presque faux, d'entendre l'homme l'appeler de ce titre.
« Inspecteur, » dit-il en réponse, gardant le ton aussi formel pour le moment, ne souhaitant pas froisser l'homme. « Vous pouvez toujours m'appeler Valjean. Je… comme je l'ai dit hier, rien n'a besoin de changer, pas si vous ne le souhaitez pas. »
« Je…. Bien sûr, Valjean. Dans ce cas, vous devez également m'appeler Javert et non pas Inspecteur, » proposa-t-il en retour. « Bien que je continuerai à utiliser votre titre en public, j'espère que vous le comprenez. Cela ne serait pas séant. »
« Quand vous êtes en uniforme et en service, » contra Valjean. « Sinon Madeleine suffira. »
Javert aurait souhaité argumenter mais Valjean n'eut qu'à lever un sourcil alors qu'il se préparait à ouvrir la bouche et il céda et acquiesça son approbation. Il supposait qu'il pouvait laisser voir en public que les deux hommes étaient… en termes amicaux.
« Est-ce que vous allez bien, Javert ? » demanda Valjean une fois que les formalités furent échangées, le regardant d'un œil critique. « Vous ne semblez pas en forme. »
Javert secoua la tête, résistant à la tentation de renifler dérisoirement. Bien entendu, il avait su bien avant d'avoir posé le pied hors de son appartement que l'homme le verrait immédiatement.
« Juste fatigué, » rassura-t-il. « Je n'ai pas très bien dormi. Oh, ne me regardez pas comme ça, » continua-t-il, exaspéré, alors que l'inquiétude se faisait voir dans les yeux de Valjean fasse à sa confession. « Je n'ai pas un pied dans la tombe. Une bonne nuit de sommeil et je serai à nouveau en pleine forme, je vous assure. »
Valjean acquiesça.
« D'accord. Pourquoi est-ce que vous ne venez pas vous asseoir, » dit-il, le dirigeant vers la cuisine comme ils auraient très certainement besoin d'utiliser une table et cela rendait le salon une mauvaise idée, par conséquent. « Il nous faut nous mettre d'accord sur la version de l'histoire à donner au Préfet à propos de votre absence et de votre retour. »
Oui, c'était d'ailleurs là une des raisons pour lesquelles ils avaient décidé de se rencontrer ce jour-là. Ils devaient tous les deux raconter la même chose, une version qui coïncidait en tout point, sinon la Préfecture non seulement renverrai Javert de son poste mais pourrait décider que les choses devaient être investiguées avec plus de minutie dans la vie de Monsieur Madeleine – après tout, s'il mentait sur un point, sur quoi d'autre pouvait-il mentir ? – et c'était quelque chose qu'ils souhaitaient tous les deux éviter. Si la vérité se faisait savoir, ajoutée au fait qu'ils avaient comploté ensemble, cela serait désastreux et ils seraient probablement envoyés ensemble à Toulon.
« Qu'est-ce que vous leur avez dit jusqu'à présent ? » demanda Javert à Valjean parce qu'avec tout ce qu'il s'était passé depuis qu'il avait révélé son identité, c'était une question qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de poser à Valjean.
« J'ai entendu des rumeurs sur un groupes de brigands, sévissant dans les montagnes à quelques kilomètres de cela. Ce n'est pas dans une ville, même pas dans un village, et donc personne ne fait quoi que ce soit à ce sujet. Vu que les attaques, au fil du temps, semblaient se rapprocher de Montreuil, cela a commencé à m'inquiéter. Bien entendu, puisque les personnes visées par ces attaques savaient que les autorités ne feraient rien de plus que de leur dire que passer par des chemins non-officiels était dangereux et qu'il fallait dorénavant employer la route principale, protégée elle, ils n'ont rien reporté, ce qui explique l'ignorance de la Préfecture. »
« Alors, inquiet à propos de cette bande de dangereux criminels, vous m'y avez envoyé pour que je fasse mon enquête et, si besoin est, que j'arrête ces hommes, » comprit Javert, même s'il n'aimait pas du tout le fait que Valjean ait parfaitement raison à propos des crimes n'étant pas enquêté lorsqu'ils se produisaient aussi loin des routes officielles.
Cependant, les forces de police ne pouvaient pas toujours trouver le temps, ni les effectifs et ressources nécessaires aux enquêtes et si les gens restaient sur des routes fréquentées, au lieu d'employer des petits chemins de montagne pour gagner un peu de temps, la criminalité serait beaucoup moins haute.
« Oui, ils sont là-bas, en ce moment, vous cherchant. Cependant, ils n'ont pour l'instant réussi à trouver aucune trace de vous, ni des brigands dont je leur ai parlé, » constata Valjean, grimaçant parce qu'il savait qu'il n'y avait aucune trace à trouver et il se sentait coupable de leur faire perdre leur temps cependant, il savait que ces routes étaient réellement souvent le théâtre de crimes alors il calmait sa conscience en se disant que, peut-être, ils seraient en mesure d'arrêter quelques malfaiteurs et d'empêcher des gens biens de se faire dévaliser.
« Et mon absence ? Mon silence ? »
« Vous les avez retrouvé. Cependant, ils étaient en groupe et vous n'avez pas eu le temps d'envoyer une missive, demandant des renforts. Ils vous ont rossé de coups, assez durement, mais ce sont arrêter avant de vous tuer, » continua Valjean et il se renfrogna. « Je… je n'ai pas réussi à trouver une bonne raison à cela. »
Javert paraissait plutôt serein à la pensée d'une attaque sur sa personne, menant quasiment à sa mort. Il paraissait pensif, essayant d'arranger l'histoire pour coïncider avec la réalité de ce qui aurait pu se passer dans une telle situation.
« Est-ce que ces gens sont connus pour avoir tué auparavant ? Ou est-ce qu'ils ont jusqu'à présent seulement effectués des attaques, avec violence, mais sans mort ? » demanda-t-il à Valjean.
« Je… ne n'ai pas mentionné que qui que ce soit était mort, seulement que j'avais entendu des rumeurs d'attaques par une bande de criminels dangereux mais… »
« Non, non, vous avez bien fait. C'est bien mieux comme cela. Ils sont connus pour être enclins à la violence mais n'ont jamais pris une vie. Non seulement, cela renseigne sur le pourquoi ils ne m'ont pas tué – parce que malgré leur caractère, il y a une ligne qu'ils ne sont pas prêt à franchir – mais également pourquoi la Préfecture n'en a jamais entendu parler. C'est une chose pour les citoyens de ne pas reporter une attaque aux autorités mais une mort ? Non, ils n'auraient pas pu l'ignorer. »
Valjean hocha la tête et, maintenant que Javert l'avait dit, cela semblait une évidence. Il s'en trouva reconnaissant de ne jamais avoir ressenti le besoin d'embellir son histoire plus qu'il ne l'avait fait puisque, apparemment, cela aurait été une grande erreur.
« Alors, ils m'ont battu sévèrement, ce qui explique que je n'ai pas pu les attraper mais pourquoi est-ce que je n'ai pas envoyé de notes aussitôt que j'en ai été capable ? » demanda-t-il à Valjean.
« Parce qu'ils ne souhaitaient pas prendre le risque que vous puissiez demander des renforts avant qu'ils se soient échappés bien loin. A cause de cela, ils vous ont traîné, alors que vous étiez encore inconscient, bien à l'écart de la dernière location où vous vous trouviez, dans un endroit reculé, isolé, sans beaucoup de trafic. Il y avait, heureusement un cabanon abandonné et une crique pas loin où vous avez pu trouver à boire mais vous étiez blessé assez sévèrement pour ne pas pouvoir entreprendre une marche aussi longue au travers de la montagne avant d'avoir guéri. »
« Et dès que j'en ai été capable, je suis parti mais cela m'a pris un certain temps avant de rencontrer quelqu'un. Quand ce fut le cas, je me suis empressé d'écrire une lettre… »
« Qui m'était adressée puisque c'était moi qui vous avais envoyé sur cette mission en premier lieu et que vous saviez que je m'inquiéterai, en plus d'être parfaitement capable de faire passer le message aux autorités. Il vous faudra écrire cette lettre. »
Javert acquiesça. Il lui faudrait prendre soin, quand il écrirait la lettre, de la faire semblable à un rapport et de ne pas se tromper dans les détails.
« L'homme que vous avez chargé de remettre la lettre à pris bien plus de temps que prévu pour arriver et au moment où la lettre est arrivée, vous étiez déjà en chemin alors je n'ai pas eu le temps d'y répondre pour vous demander d'attendre que j'envoie quelqu'un pour venir vous chercher. Vous êtes arrivés hier, quelques heures seulement après votre lettre, ce qui est la raison pour laquelle je n'ai pas pu les avertir avant. »
Javert acquiesça à nouveau. C'était une histoire crédible, si personne ne regardait de trop près dans les détails. Cependant, comme le maire était la personne qui raconterait l'histoire, ils la croiraient probablement sans poser de questions – il était connu pour son honnêteté. De plus, puisque Javert n'était pas le genre d'homme qui s'absentait sans explication, cela donnerait plus de crédibilité. Oui, il y avait une bonne chance pour que le stratagème fonctionne.
« Et croyez moi, vous avez l'air assez fatigué pour que cette histoire semble vraie, » marmonna Valjean et Javert se sentit rougir.
Valjean n'avait pas tort. Il avait l'air d'avoir souffert le martyr mais il aurait préféré qu'on ne le lui rappelle pas. Surtout qu'il savait que les nuits qui n'allaient sûrement pas être plus reposante que celle-ci. Il lui faudrait le temps de se réhabituer à être seul.
« Je vais aller vous chercher une plume et de l'encre, » dit Valjean après avoir attendu un battement, remarquant le trouble que sa remarque avait causé.
Il ne fallut pas longtemps à Javert pour arriver à rédiger une lettre crédible. Il s'assura que son écriture soit quelque peu tremblante, comme pour trahir une faiblesse de sa part au moment de la rédaction, mais autrement cela avait l'air de la même lettre qu'il aurait adressé, dans n'importe quelle situation, à un supérieur. Une fois que cela fut fait, Valjean glissa la lettre dans une enveloppe et s'assura de la chiffonner et de la salir pour la faire passer pour une missive qui avait voyagé.
« Je me mettrai en route pour la Préfecture aujourd'hui, » dit Valjean et Javert hocha la tête en guise de remerciements.
« Est-ce qu'il faut que je vienne avec vous ou est-ce que vous préférez que j'attende ici ? »
Comme il s'agissait d'une affaire concernant la ville – son inspecteur – en quelque sorte, il devait se plier à l'autorité de Madeleine.
« Venez avec moi, » dit Valjean. « S'ils ont des questions, il sera plus simple de pouvoir y répondre tout de suite et, de cette manière, vous aurez immédiatement ce qu'il se passera. Je suis sûr que tout ira bien. »
Javert acquiesça et se tut. Maintenant que c'était fait, ils voyageraient ensemble et irait à Arras pour rencontrer le Préfet. Ils lui raconteraient leur histoire et, si tout se passait comme ils l'avaient prévu, l'inspecteur serait de nouveau en fonction aussitôt qu'ils seraient revenus et tout redeviendrait comme avant, comme si cette bohémienne n'avait jamais posé les yeux sur lui. Excepté, bien sûr, qu'il ne passerait plus son temps à surveiller de près les mouvements de Madeleine comme cela avait été le cas auparavant, alors qu'il essayait de le confondre dans un mensonge ou un mauvais acte.
« Javert ? » demanda Valjean avant de s'interrompre et il sembla hésitant, comme s'il était sur le point de demander quelque chose sans être sûr de comment cela serait reçu.
Javert ne pouvait pas penser à une seule chose pour laquelle Valjean pourrait devoir montrer de l'hésitation à lui demander, pas à lui, plus maintenant. Il n'était pas celui qui ne savait pas où il en était. Il n'était pas celui qui devait être incertain à propos de l'avenir.
« Oui ? »
« Est-ce que…. Est-ce que vous voudriez rester avec moi ? »
Valjean se préparait à un refus catégorique. Il voulait bien sûr que Javert accepte, plus que tout au monde. Il se sentait plus proche de l'homme qu'il ne l'avait été de qui que ce soit depuis très longtemps, depuis Faverolles à vrai dire. Il n'était peut-être plus le petit garçon qu'il avait connu sous le nom d'Etienne, ni même Javert l'enfant, mais il restait encore assez de cet enfant en lui pour qu'il sache que, d'une certaine façon, c'était presque la même chose. Il ne voulait pas perdre cette relation. Bien entendu, il savait que pour Javert, les choses avaient complètement changé. Il n'avait plus les émotions d'un enfant pour brouiller son jugement, peut-être que tout avait changé pour lui et qu'il ne voudrait pas rester.
Javert, pour sa part, avait quelques difficultés à enregistrer les mots parce que ce n'était pas une chose à laquelle il s'était préparé. Il savait que Valjean lui avait dit que rien ne changerait entre eux, mais il en avait fortement douté et, même si cela avait été le cas, il n'aurait pas pensé que cela irait aussi loin que d'avoir l'homme lui proposant de continuer de profiter de son hospitalité.
« Je… quoi ? »
« Est-ce que vous souhaiteriez rester ici ? Vous avez votre chambre. Si c'est une chose qui pourrait vous faire plaisir, j'aimerais vraiment que vous restiez. »
Valjean le fixait d'un regard honnête et, même si Javert savait au fond de lui qu'il devrait dire non, il voulait dire oui et essayait du mieux qu'il pouvait de trouver des raisons, des bonnes raisons qui l'empêcheraient de le faire et aller contre ses propres souhaits.
« Qu'est-ce qu'on pourrait dire aux autres ? Cela semblerait des plus étranges si l'on commençait à vivre ensemble. »
La question était posée de manière absente, comme s'il n'était pas certain de vouloir demander mais parce que cela était nécessaire. Valjean haussa simplement les épaules.
« Vous avez subi des épreuves dernièrement et, en tant que personne indirectement responsable de ce qui vous est arrivé, à cause du fait que je suis celui qui vous avais envoyé là-bas, je me sentirais bien mieux si je pouvais garder un œil sur vous le temps que vous vous remettiez physiquement et émotionnellement de cette épreuve.
L'excuse glissa sur la langue de Valjean avec aisance. Il y avait pensé dans le courant de la nuit, sachant qu'il allait demander à Javert de rester et sachant que si ce dernier acceptait, il aurait besoin d'une bonne raison pour soudainement avoir son inspecteur vivant avec lui sans éveiller les soupçons ou provoquer des questions auxquelles ils ne seraient pas à même de répondre.
« Je…, » commença Javert, incertain de savoir ce qu'il allait dire : poser une nouvelle question, dire à Valjean que personne n'y croirait, que c'était une mauvaise idée.
Au final, ce ne fut pas ce qui sortit de sa bouche.
« J'aimerais beaucoup cela, Valjean, » dit-il, disant la vérité, incapable de totalement supprimer l'espoir de sa voix.
« Bien, bien, » dit Valjean. « C'est très bien. Je suis heureux. »
Javert hocha la tête, comme s'il avait été en transe, incapable de croire que cela se passait vraiment. Il ne s'était jamais laissé aller à espérer cela et, maintenant, il ne savait que faire ni que dire. Était-il supposé transférer toutes ses affaires depuis son appartement et les mettre dans la chambre qu'il occupait dans cette maison ? Ou devait-il les garder chez lui parce que, non seulement ils devaient maintenir l'illusion que ce n'était qu'une mesure temporaire, mais au cas où cela ne fonctionnerait pas ? Il lui serait très difficile de retrouver un endroit où loger dans la ville s'il le devait, spécialement au vu de la réputation qu'il s'était forgée, réputation qu'il n'avait pas eu au moment de son arrivée.
Il était heureux par contre, heureux que l'homme qui avait pris soin de lui pendant ces dernières semaines continuerait à le faire. Il se renfrogna intérieurement. Qu'est-ce qu'il était en train de penser ? Bien sûr que Valjean ne prendrait plus loin de lui. Ils seraient amis et seulement amis à partir de maintenant. Il n'y aurait plus d'instinct paternel, pas même les petites choses qui avaient continué après qu'il ait révélé son identité. Il était un adulte à présent et il n'y aurait pas de raison que Valjean continue à jouer les pères.
Cela était parfaitement logique et cela aurait dû également être réconfortant alors pourquoi est-ce que Javert avait l'impression de perdre quelque chose qui lui était très précieux, pourquoi est-ce qu'il avait l'impression de redevenir un orphelin ?
Il n'eut pas le temps de chercher au fond de lui une réponse à cette question et était tellement absorbé par ses pensées qu'il manque de voir Valjean se lever et s'approcher de lui, vers la table, où il était encore assis. Lorsque Valjean s'adressa à lui depuis son côté, il sursauta et leva les yeux vers l'homme se tenant en face de lui.
« Vous devriez préparer une valise pour quelques jours et je vais faire de même. Je vais nous commander une calèche pour aller jusqu'à Arras. Le plus tôt nous partons, le plus vite tout sera réglé et nous pourrons nous reposer plus tranquille. Pourquoi est-ce que vous ne me retrouvez pas ici à midi ? On pourra prendre le repas avant de partir et arriver à une heure convenable à la Préfecture. »
Javert montra son agrément au plan, en quelque sorte soulagé de ne pas avoir à planifier le mensonge parce que cela lui était plus que désagréable de mentir comme cela cependant, il savait qu'il devait le faire s'il voulait garder son emploi, comme la vérité ne pouvait pas être dite. Alors il était reconnaissant que Valjean prenne les devants.
Il était toujours en train de regarder Valjean lorsque celui-ci fit quelque chose de si inattendu que Javert n'aurait pas pu réagir avant que cela ne soit terminé. Pourtant, Valjean le fit avec tant d'aisance, tant de naturel, qu'il cela lui parut être une occurrence tout à fait normale.
Il lui déposa un baiser sur le front, tendrement, avant de monter à l'étage et commencer à faire sa valise.
