Harry regardait d'un œil distrait Ron qui était en train de préparer le thé. Il avait très mal dormi, cette nuit, s'était tourné et retourné, l'esprit piraté de pensées parasites qui tournaient toutes autour du Vengeur. Il s'était rendu chez son ami le lendemain matin pour lui en parler, avant de se rendre chez Malfoy. Il voulait tout lui dire, mais ne savait pas trop comment s'y prendre. Hermione était absente, apparemment à une conférence en Bulgarie sur l'interconnectivité de quelque chose qu'il n'avait pas trop compris, surtout quand c'était son mari qui avait essayé de lui expliquer.
Ron lui fit un sourire aimable quand il posa une tasse fumante devant lui et s'assit en face, de l'autre côté de la table, buvant son propre thé. Ron le préparait très fort, trop au goût d'Harry, mais c'était exactement ce dont il avait besoin maintenant. Un thé noir infusé longtemps, sans sucre, sans lait, rien, un peu à l'image de la nouvelle qu'il allait apprendre à Ron. Il ne savait pas vraiment comment l'enrober, aussi, il se lança directement sans prendre de pincettes :
— Je me suis battu en duel avec le Vengeur, hier soir.
Ron s'étrangla et recracha la gorgée de thé qu'il était en train de prendre, faisant grimacer Harry. Il aurait peut-être dû attendre quelques secondes. Il se leva pour tapoter le dos du roux qui n'aurait pas eu l'air moins stupéfait et alarmé s'il avait appris que le Vengeur était en réalité Hermione.
— Quoi ? Tu t'es battu en... s'exclama-t-il. Mais... quand ? Comment ? Qu'est-ce que...
— Ron, calme-toi ! Désolé, j'aurais peut-être dû te dire ça avec un peu plus de tact. Quand je suis rentré chez moi hier soir, je... n'étais pas chez moi, le Vengeur a dû trafiquer la cheminée du Ministère. J'étais dans un endroit que je n'ai pas reconnu, il est rentré, on s'est battu et... il est effectivement terrifiant de puissance magique pure. Je n'avais aucune chance contre lui.
Ron écarquilla les yeux plus qu'il ne devrait être humainement possible. Il tenait toujours sa serviette à quelques centimètres de son visage, comme s'il allait pour se débarbouiller, mais avait complètement oublié entre temps.
— Et... il t'a fait quelque chose ?
— Non. Selon lui, on est du même côté, je n'ai donc pas eu le droit au traitement « Mangemort ». On a discuté.
Ron lui lança un regard effaré.
— Vous avez discuté ?
— Oui, enfin, c'est surtout lui qui a parlé, je crois qu'il essayait au final de me convaincre que son action était légitime, il m'a donné... beaucoup à réfléchir, je crois que j'arrive mieux à cerner le personnage, maintenant. Il se prend pour l'incarnation d'un désir populaire de vengeance, pour un symbole, un héros. Le moins que je puisse dire, c'est qu'il a une très haute estime de lui-même. Selon lui, le masque donne un sens à son existence.
— Vous avez discuté ? Excuse-moi Harry, mais je n'arrive toujours pas à comprendre. Vous avez discuté ? Autour d'une tasse de thé et des petits gâteaux ?
— Euh... Non, pas vraiment. J'étais suspendu en l'air, partiellement paralysé. Je pouvais seulement bouger la tête.
— Tu as pu l'étudier de plus près ? demanda Ron, d'un ton un peu urgent. À quoi il ressemble ?
— Il ressemble à n'importe qui sous une épaisse couche de Glamours. Peut-être un peu plus petit que toi, moins costaud, seul le bas de son visage se voyait sous sa cagoule, mais très franchement... ça aurait pu être n'importe qui. Et donc, Dennis Creevey aussi.
— Tu lui as dit que tu pensais avoir découvert son identité ?
— Bien sûr que non ! Je n'ai rien dit à ce sujet. Si le Vengeur se sait découvert, il ne relâchera pas sa garde un seul instant. S'il pense être encore anonyme, alors il y a une faille dans sa défense, et c'est Dennis qu'il faut frapper, pas le Vengeur.
— Mais... tu m'as dit que tu n'avais aucune chance contre lui ? Qu'il était trop fort.
— Je ne sais pas. Mais j'ai compris une chose : le Vengeur Masqué, ou le Phénix, comme il s'appelle lui-même, existe bel et bien comme une entité à part entière, et je pense que c'est comme ça qu'il faut le prendre. Dennis est persuadé qu'il n'existe que lorsqu'il porte le masque du Vengeur. Si c'est, comme Hermione l'a suggéré, une sorte de moyen de contrôle de sa magie accidentelle, en... en dédoublant sa personnalité d'une manière ou d'une autre, peut-être que Dennis, lui-même, n'est pas aussi puissant.
— Ça fait beaucoup de « peut-être » et de suppositions. Ce n'est pas dit que ce soit une sorte de magie accidentelle. Il avait une baguette ?
— Oui. Très courte, bois sombre... je ne l'ai pas bien vue, mais je parierais qu'il a placé des Glamours aussi sur sa baguette.
— L'usage de magie accidentelle avec une baguette c'est un peu... comment dirait Hermione ? Ah, oui ! Impossible.
Harry se laissa à rire doucement. Ron avait toujours cette manière de réagir à tout avec spontanéité et naturel, et se remettait bien vite de ses émotions pour ensuite en rigoler. Dans leur travail d'Auror, ils étaient parfaitement complémentaire, Harry s'obsédant des petits détails, essayant de creuser sous la surface, de fouiller la psyché souvent tordue des criminels pour les comprendre d'abord et les appréhender ensuite. Ron était là pour lui faire prendre un peu de recul, quand bien souvent il s'embourbait dans des chemins qui n'en valaient pas la peine ou ne le menaient à rien. Et ses remarques ne manquaient pas de pertinence.
— Je ne sais pas, dit Harry en haussant les épaules. Les traumatismes peuvent avoir des effets... inattendus, sur la magie, tu le sais bien.
Tous deux pensaient à Georges qui depuis la mort de Fred, avait perdu le contrôle de sa magie au point d'à peine se souvenir comment se servir d'une baguette. Il avait essayé pendant quelques mois de continuer à tenir les Farces pour Sorciers Facétieux, mais il avait dû fermer boutique. À présent, c'était un magasin de valises et de sacs. Il y avait aussi Tonks qui après la mort de Remus, ne pouvait plus contrôler sa métamorphomagie.
— Il y a trop d'inconnues en jeu, poursuivit Harry. On ne peut être sûr de rien. On ne peut même pas être sûr que le Vengeur soit Dennis.
— Tu en doute encore ? Après ton discours de vendredi ?
— Non. Je suis pratiquement sûr que c'est lui. Mais « pratiquement » ne veut pas dire « totalement ». Si ça ne te dérange pas, j'aimerais bien te laisser mardi après midi pour aller lui rendre une petite visite.
Ron était en train de reprendre une gorgée de thé. Il n'aurait peut-être pas dû. Le même cirque que tout à l'heure se réitéra, mais il n'attendit pas que son ami vienne lui tapoter le dos pour s'exclamer :
— Et tu vas venir sonner à sa porte en disant : « Hey ! Salut Dennis, comment ça va depuis la Guerre ? À ce propos, je sais que tu es le Vengeur. Ça te dit qu'on en parle un peu autour d'une tasse de thé et des petits gâteaux ? »
Harry éclata de rire.
— Non, évidemment ! Je vais le surveiller, le suivre, étudier son train de vie, sa routine, là où il travaille si il travaille et... voir si ça colle avec le Vengeur. Je ne sais pas. Je ne m'attends à rien de particulier. Je vais voir.
Ron hocha la tête d'un air grave.
— Fais attention, quand même. Tu dois avoir une petite idée de ce dont il est capable, si vous vous êtes battus en duel. Battus en duel... pfiou, je n'arrive toujours pas à le croire.
— Je crois qu'il a voulu me prouver qu'il peut m'atteindre n'importe où, n'importe quand. C'était déjà un peu le cas avec le mot qu'il m'a laissé au Ministère, en plus... flagrant. Il cherche à me faire peur. Mais crois-moi, ça ne va pas marcher. Si son masque le protège, je vais le lui arracher.
— Reste le problème du soutien qu'il possède. Tu vas avoir du mal à l'attaquer directement.
— Je ne peux pas, acquiesça Harry. Même si j'avais toutes les autorisations et toute la légitimité pour l'appréhender, ça provoquerait un tel tollé qu'on serait complètement incapables de faire faces aux retombées. Le Ministère est encore très fragile, tu le sais. Je suis obligé d'avancer en marchant sur des œufs, en ménageant la chèvre et le chou, mais prudence est mère de sûreté.
— Je ne te savais pas si enclin aux métaphores et aux aphorismes, dit Ron en lui faisant les gros yeux.
— Euh... Oui. Enfin...
Les deux hommes firent silence, Ron continuant de l'observer d'un œil curieux, et Harry fixait le vide, prenant une autre gorgée de thé de-ci de-là. En ayant parlé à son ami de ce qui lui était arrivé la veille et ayant mis à plat quelques unes de ses conclusions, ouvert de nouvelles pistes de réflexion, il se sentait plus serein.
— Tu as quelque chose d'autre à me dire ? le coupa soudain Ron dans le fil de ses pensées.
— Hein ? Pourquoi tu dis ça ?
Ron lui fit un sourire mi-goguenard, mi-carnassier.
— Quand tu as ce regard-là, tu as toujours quelque chose à me dire.
Harry se redressa sur sa chaise et regarda son ami droit dans les yeux. Effectivement, il avait eu l'idée vague de lui parler de Malfoy mais n'avait pas pris vraiment de décision. Et il n'y avait pas grand chose à en dire de toute manière. Il savait que la haine de Ron envers le blond s'était un peu atténuée avec les années, et il était peut-être capable d'écouter son ami.
— Très bien. J'ai revu Malfoy. Et je vais le revoir encore, pas plus tard que cet après-midi.
Ron lui lança un regard perplexe.
— Et alors ? C'est tout à fait normal de revoir plusieurs fois un témoin ou une victime lors d'une enquête. Je vois pas où est le problème.
— Non, pas dans le cadre de l'enquête. À... à titre personnel, lâcha Harry dans un souffle.
— À titre personnel ? s'étonna Ron, ses sourcils disparaissant sous sa frange. Qu'est-ce que ça veut dire ça, à titre personnel ?
— Ça veut dire que... Voilà : il est aveugle, il n'a personne d'autre, et je ne veux pas le laisser seul. Je vais le revoir aussi longtemps qu'il le faudra jusqu'à ce qu'il aille mieux et... je continuerais peut-être à aller le voir après ça, je ne sais pas. Et ça encore... Écoute, ne prend pas peur, d'accord ? Mais il m'attire beaucoup. Pas seulement physiquement, mais son caractère, sa personnalité, son sourire, son... enfin bref. Et il se peut que ça soit réciproque.
— QUOI ? rugit Ron. Toi avec Malfoy ?
Harry haussa les épaules.
— Je ne sais pas, on... on s'est juste embrassés, pour le moment, ça ne signifie rien...
— Vous vous êtes embrassés et ça ne signifie rien !? Merlin, Harry, tu te rends compte de ce que tu es en train de dire ? Malfoy ! Malfoy !
— Oui, Malfoy Malfoy, lâcha Harry, un peu irrité. Je sais comment il s'appelle, merci. Il est loin d'être le petit con qu'on a connu à Poudlard, je t'assure, il a changé, il est sensible, il est raisonnable, in est intelligent, il sait écouter, il ne cache plus ses émotions derrière un masque, il ne cherche qu'à vivre normalement, à avoir une seconde chance, à ne plus se laisser retenir en arrière par son nom ou par son passé, il a un tel courage, une telle force, il dit « merci » à ses elfes, il est... Il est quelqu'un avec qui, peut-être, je pourrais commencer quelque chose. Je ne sais pas quoi. S'il veut bien de moi.
Ron ferma les yeux et se passa une main lasse sur le visage. Effectivement, depuis qu'Harry était arrivé chez lui, ce dernier lui en faisait voir de toutes les couleurs. Un peu épuisant, un dimanche à dix heures du matin devant leur premier thé de la journée.
— Donc, tu es tombé amoureux de Malfoy. Formidable.
— Je ne suis pas tombé amoureux de Malfoy ! se défendit Harry avec véhémence tout en rougissant furieusement. Je dis simplement qu'il est possible que, peut-être... Je ne sais pas. Je n'en sais rien, je n'ai pas eu le temps de m'en préoccuper, toujours est-il que, oui, j'ai beaucoup d'affection pour lui, mais j'ai peur de... j'ai peur de profiter de lui, d'une certaine manière.
Ron lui lança un regard étrange, comme s'il était l'une de ces créatures que Luna prétendait exister, avec une sorte de tristesse sous-jacente qu'Harry n'expliquait pas. Finalement, il lâcha, secouant la tête d'un air à la fois exaspéré et agacé, mais non sans humour :
— Donc on est passé de ton duel avec le Vengeur à ton, euh... affection envers Malfoy. Pourquoi est-ce que plus rien ne m'étonne avec toi ?
Harry le gratifia de son plus beau sourire. Il était soulagé que son meilleur ami ait bien prit la nouvelle, il avait peur de se voir agiter devant le nez leur ancienne rivalité, de devoir répondre à des dizaines d'arguments, tous recevables, comme quoi c'était une mauvaise idée qu'il s'engage dans quelque chose avec Malfoy. Mais Ron lui faisait confiance, il faisait confiance en son jugement, et lui aussi avait grandi depuis Poudlard. Et Harry aurait été vraiment ennuyé de s'opposer à lui pour rester avec Malfoy. Dans la balance de ses émotions, cela représentait un poids certain, et même s'il n'y avait rien de définitif pour le moment, il était soulagé.
« C'est d'accord pour treize heures trente, alors. J'espère que tu vas bien et que ton entraînement se passe bien, à demain, Harry. »
La voix de Potter se tut juste après ça, et Draco tendit l'enveloppe maintenant immobile devant lui, la sentant glisser et disparaître de ses mains peu après, récupérée par Keeny. Il se trouvait dans la grande salle de réception, où il avait demandé à ses elfes de lui installer une sorte de parcours d'obstacle, avec des chaises, des meubles, et divers pièces de mobilier, pour s'entraîner au sortilège d'Exputo, qu'il commençait à maîtriser presque à la perfection, même si les tout petits objets lui échappaient encore.
Il avait passé une semaine plutôt bonne, tout bien considéré. En réalité, il s'était littéralement empêché de penser en s'abrutissant de travail, se consacrant corps et âme à s'entraîner sur les divers sortilèges que lui avait compilé Potter. Il s'était imposé un planning très strict, qui ne lui laissait pas une seule minute de repos, de huit heures du matin, jusqu'à dix heures du soir. D'après ce qu'avait l'air de dire Potter dans ses hiboux, c'était également le même genre d'horaires auquel l'autre homme était contraint au Ministère. Ainsi, ils étaient à égalité.
Potter lui manquait cruellement. Draco avait essayé d'ignorer la sensation au début, se disant que c'était normal, qu'il n'avait embrassé personne depuis longtemps et que son corps lui en réclamait plus, pensant sincèrement qu'elle disparaîtrait bien vite, mais ce n'était pas le cas. Au contraire, c'était comme un vide qui grandissait de plus en plus et, ajouté au sentiment de perte et de déchirement que lui causait toujours sa cécité, ses terreurs nocturnes et le fait qu'il lui restait de moins en moins de doses de Sommeil Sans Rêves, tout ça faisait qu'il n'arrivait parfois plus à le supporter, et il passait encore de longs moments à pleurer de rage, prostré dans un coin, et retournait ensuite de plus belle à son entraînement, coupable de s'être laissé allé à l'abattement, alors qu'il voulait rester fort et prouver à Potter qu'il pouvait s'en sortir.
Le matin était consacré à tous les sortilèges qui lui permettaient de se déplacer et de sentir les objets sur sa route. L'Exputo était le plus utile, mais le plus difficile à maîtriser. Le sort du Clairchemin était beaucoup plus facile, mais en revanche pas si pratique que ça. Il ne savait pas comment la magie fonctionnait exactement, mais un « chemin » selon ce charme s'arrêtait systématiquement devant une porte ou des escaliers, et le Manoir avait beaucoup de portes et d'escaliers. En devant le jeter une bonne douzaine de fois, aller depuis le petit salon jusqu'à sa chambre était particulièrement pénible.
Il dédiait la première moitié de son après-midi à tout ce qui était sortilèges de Marquage, des enchantements qui permettaient de reconnaître et d'identifier des objets préalablement Marqués sans avoir à les regarder, ou dans son cas, sans pouvoir. Dès le lundi, après avoir étudié le livre en profondeur et appris par cœur toutes les incantations, il avait commencé à Marquer sa garde-robe, avant d'abandonner, prenant conscience qu'il avait tout simplement trop de vêtements, et qu'il s'y perdait entre tous les signaux qu'il recevait quand il se saisissait d'un simple pantalon.
La deuxième moitié était réservée aux sorts de Perception. Grâce à ça, il pouvait pointer sa baguette sur un objet, réciter l'incantation appropriée, et en connaître la couleur et la matière grâce à un son qu'il entendait directement dans son esprit. La hauteur donnait la couleur et le timbre la matière. Plus celui-ci était grave, plus la couleur tirait vert le rouge, et de plus en plus aigu, en suivant les couleurs de l'arc-en-ciel, jusqu'au violet. Un tintement métallique signifiait assez logiquement du métal, un raclement du bois, un bruissement du tissu, un froissement du papier, etc... La difficulté résidait maintenant à différencier tous ces sons.
Il pouvait aussi déterminer si un fruit était mangeable, pourri, ou même empoisonné le cas échéant, si une surface était sèche ou humide, etc...
En soirée, il se rendait dans la bibliothèque, et s'entraînait uniquement avec le sortilège de Sentio Scriptura, le fameux sort qui mettait les lettres en relief. Il demandait à Keeny de lui choisir un livre « avec des grosses lettres » (souvent des livres pour enfants d'ailleurs, que sa mère lui lisait quand il était petit) et il passait son doigt dessus, essayant inlassablement d'y comprendre quelque chose, passant parfois des heures sur une seule page. C'était fastidieux, extrêmement long, presque impossible, et il fallait que les lettres soient très grosses, mais l'émotion qui l'avait étreint le jour où il avait réussi à déchiffrer son premier mot était inoubliable.
Il avait fait quelques progrès, cependant, surtout la fois où il avait eu l'idée d'utiliser un sort d'Hypersensibilité pour améliorer son sens du toucher. Et à présent, il avait presque « lu » pas moins de quatre pages des Aventures de Merlin-Pinpin, le Croup Malin. Par contre, il n'était pas certain de partager cette information précise avec Potter.
Il gardait tout le temps avec lui le livre que lui avait offert celui-ci et c'était souvent qu'il le feuilletait. Pas pour rafraîchir sa mémoire à propos des sortilèges auxquels il s'entraînait, mais pour entendre la voix de Potter. Et il se plaisait à imaginer que l'homme était présent physiquement, en train de lui faire la lecture, et non pas à des centaines de kilomètres à travailler comme une brute pour un Ministère ingrat.
Et quand sonnèrent treize heures trente ce dimanche, pour une fois, Potter était à l'heure, et même un peu en avance. Draco l'avait attendu dans le grand salon, et dès qu'il entendit les trois coups frappés avec le heurtoir et les portes s'ouvrir automatiquement comme elles le faisaient toujours quand le visiteur avait des intentions honorables, il se leva, jeta un Exputo, et balayant sa baguette devant lui comme il avait appris était le plus efficace, il gagna le hall, entendant Keeny trotter derrière lui.
— Bonjour, Malfoy, fit la voix de Potter.
Draco se dirigea vers la source du son et s'arrêta quand sa baguette se mit à vibrer. Il hésita alors, et finit par tendre sa main en avant, que l'autre homme prit pour la lui serrer. Il y avait encore comme une forte tension entre eux, un mélange d'attirance et de distance prudente, en tout cas, pour Draco, mais il était prêt à parier que c'était la même chose chez Potter, à en juger par son intonation et son silence. Puis ils demandèrent, tous les deux simultanément :
— Tu vas bien ?
— Euh...
— Toi d'abord.
— Non, toi.
— Toi.
— Bon d'accord, abdiqua Draco. Oui, je vais bien. Tes sorts m'ont beaucoup aidé, je me suis entraîné toute la semaine, et je n'ai presque plus besoin de Keeny pour me guider, et de manière générale, je... suppose que je commence à m'y faire. À la cécité. Je veux dire, j'ai pris l'habitude de compter mes pas, de mettre en place des alarmes sonores pour tout un tas de choses, de jeter des Sortilèges d'Amortissement en bas des escaliers, etc...
— Je suis content de voir que tu te débrouilles.
Est-ce que c'était de la tristesse qu'il venait d'entendre dans la voix de Potter ? Non, il devait se tromper. Draco écarta l'idée, et toujours dans le domaine des banalités polies, demanda :
— Et toi, au Ministère ?
— Affreux ! Je crois que j'ai passé la pire semaine de ma vie. Bossé comme un taré du matin jusqu'au soir, à remplir des kilomètres de paperasse, avec notre chef sur le dos, et les autres Aurors... ben... depuis l'affaire du Vengeur, disons juste que je ne suis pas exactement le plus populaire dans le département.
— Tu m'as dis que tu avais du nouveau ?
— Oui. C'est une longue histoire. On peut aller s'asseoir quelque part ?
— Bien sûr, j'allais t'inviter au salon. Tu bois quelque chose ?
— Si tu as un jus de citrouille...
— Keeny ?
Draco entendit le pop de la disparition de l'elfe. Il fit un geste en direction de Potter l'invitant à le suivre, et commença à se diriger vers le grand salon, l'autre homme sur ses talons, marchant d'un pas curieusement léger.
— Tu sais, dit Potter, ça va me manquer, de te prendre dans mes bras pour te guider.
Draco ne put s'empêcher de sourire. Ainsi la tristesse qu'il avait cru percevoir un instant auparavant s'expliquait. Il fit un geste de baguette mettant fin au sortilège d'Exputo, et tendit son bras. Deux ou trois secondes plus tard, il sentit celui de Potter autour de ses épaules, une main prendre la sienne, et immédiatement une vague de chaleur se répandit dans tout son corps, sachant que l'autre homme était là, tout près de lui. Il se sentait en sécurité.
— Tu n'as pas besoin d'une excuse pour me prendre dans tes bras, tu sais.
— Euh... je... très bien, bafouilla Potter, gêné.
Avec ça, il ne dit rien de plus, ce que Draco comprit parfaitement. Depuis la dernière fois, ils avaient, dans leurs hiboux, soigneusement évité le sujet, mais au cours de la semaine passée, il avait eu le temps de réfléchir, et il en était venu à la conclusion qu'il était prêt à tenter quelque chose avec Potter, malgré les risques. Si celui-ci voulait bien de lui.
Ils se rassirent exactement à la même place que le samedi précédent, et le bruit de petits pas lui indiqua que Keeny était déjà là, leur servant à tous deux un jus de citrouille – il était un peu tôt pour boire de l'alcool – et il tendit sa main en face de lui, jetant un sortilège d'Équilibre sur le verre qu'il sentit peu après au creux de sa paume, pour ne pas qu'il se renverse s'il le penchait trop, ce qui lui était déjà arrivé plus d'une fois.
— Dis-moi tout, alors.
Potter commença alors à lui conter l'histoire, depuis le vol des documents sur une autre affaire criminelle – quelque chose qu'il attribuait au Vengeur dans l'unique but de les ralentir, lui et sa belette de collègue – en passant par la nuit blanche qu'il avait passé au Ministère, contre l'avis de ses supérieurs, à étudier le dossier, et la conclusion à laquelle il était parvenu, jusqu'au duel avec le justicier...
Draco but ses paroles du début à la fin, son malaise se faisant de plus en plus grand, pour se transformer en fureur froide au nom de Dennis Creevey, et en inquiétude confinant à la panique quand il apprit que Potter s'était battu avec lui, en perdant à plates coutures. Quand Potter eut terminé son récit, il prit quelques instants le temps d'assimiler toute les informations. Effectivement, pour du nouveau, c'était du nouveau, un peu trop au goût de Draco.
— Rappelle-moi qui est ce... Dennis Creevey ? demanda-t-il finalement. Le nom ne me dit rien.
— Tu te souviens peut-être de Colin, son frère ? Deux ans plus jeune que nous, il me suivait tout le temps avec son appareil photo. Pendant la bataille finale, il s'est faufilé à Poudlard pour se battre et... il est mort. Dennis l'a apparemment très mal pris, et n'a pas réussi à faire son deuil.
— Donc, le Vengeur, ce serait lui ?
— Peut-être, acquiesça Potter. Sûrement. Tout porte à le croire en tout cas, mais j'ai besoin d'être sûr à cent pour cent, donc je vais continuer mon enquête. Malfoy ? Ça va ?
Draco s'était mis à trembler. Reparler du justicier masqué lui avait fait revivre ses souvenirs de cette terrible nuit, et il pensait être suffisamment fort pour réussir à ne pas se laisser déborder, mais il avait apparemment sous-estimé l'intensité de son traumatisme. Il se sentait seul, il se sentait sale, souillé, abîmé, et... Il sentit deux bras l'entourer et il tressaillit de surprise, mais il se détendit bien vite, profitant de la chaleur que Potter, rassurant, réconfortant, lui offrait. Il répondit à l'étreinte, et serra la taille de l'autre homme dans ses bras, enfouissant son visage dans son cou.
— Tu m'as bien dit que je n'avais pas besoin d'une excuse pour te prendre dans mes bras ?
Draco hocha la tête en souriant. C'était tellement facile de se laisser aller à la détresse, à la peine, à la rage, et à la frustration, mais Potter avait un effet magique sur lui, il le faisait se sentir important, aimé, digne, fort, et il réussit miraculeusement à garder les pieds sur terre.
— Je te promets de l'attraper, poursuivit Potter. Je ferai tout ce que je peux. Je ne sais pas encore comment mais... je trouverai un moyen.
— J'ai peur pour toi, répondit Draco. Je ne veux pas qu'il t'arrive malheur. Tu t'es battu en duel avec le Vengeur, par Merlin ! Et tu te balades comme si tu faisais ça tous les jours. Il est dangereux, Potter, il pourrait t'écraser comme une mouche.
— Voldemort était bien plus dangereux. Pourtant, je suis en vie, non ?
Draco se raidit en entendant le nom détesté de cet ancien maître qu'il n'avait jamais voulu. Inconsciemment, il frotta son bras gauche, là où se trouvait la Marque des Ténèbres, sur le dos de Potter, comme si se faisant, il pouvait en effacer la souillure. Il se trouvait pathétique, à geindre dans les bras de son ancien ennemi, et le seul homme à s'intéresser à lui. Mais il s'y sentait bien.
— Parlons d'autre chose, dit-il. Je sais que de toute manière, tu n'en feras qu'à ta tête. Seulement... évite de te faire tuer.
Potter relâcha leur étreinte après quelques instants de plus, et un bruit de pas suivi d'un crissement de cuir lui indiqua que l'autre homme avait regagné son fauteuil. Draco regretta immédiatement la chaleur de ses bras.
— J'ai reçu un hibou, hier soir, poursuivit-il pour changer de sujet. Je me demandais si tu pouvais me le lire, j'ai essayé avec Sentio Scriptura mais c'est écrit trop petit, et un sort de Renseignement d'Intention n'a rien donné.
— Oui, bien sûr.
Draco appela Keeny et lui demanda de lui apporter la lettre qu'il avait reçu la veille au soir. Il avait bien sûr jeter un sortilège devant lui révéler les intentions de l'expéditeur, mais d'après la couleur, pourpre pour une question, il n'était pas plus avancé, et avait préféré attendre Potter. Un deuxième pop lui indiqua que l'elfe était revenu, et il pointa du doigt la direction approximative de Potter. Après quelques secondes et quelques froissements de papier, ce dernier se mit à lire :
— « Cher Monsieur Malfoy, j'ai le plaisir de vous annoncer avoir trouvé trois acheteurs qui seraient intéressés par l'acquisition de votre domaine. Gideon Tantalong, agissant en qualité de représentant pour l'Association de Gestion du Musée de la Guerre voudrait, comme je l'avais envisagé, installer ce dernier dans le Manoir lui-même, et les Entreprises Nimbus et Brossdur souhaiteraient se partager la forêt domaniale pour la manufacture de leurs balais. Les contrats ont été préparés à mon office, nous n'attendons plus que votre signature. Merci de m'envoyer sous six jours vos disponibilités, veuillez agréer bla bla bla ». J'avais oublié cette histoire, c'est vrai que tu voulais vendre le Manoir ! Qu'est-ce que tu vas faire ?
Draco prit le temps de la réflexion. Lui aussi avait complètement oublié, sans quoi, il aurait envoyé à hibou à Higheel, le notaire, pour lui dire que... pour lui dire que quoi, au juste ? Rester au Manoir était difficile, et pas seulement à cause des souvenirs, mais aussi parce que l'endroit était tout simplement beaucoup trop grand pour lui. Il ne se servait que de quelques pièces, et même si l'immense salle de réception lui était utile pour faire ses parcours d'obstacle, c'était entre sa chambre, le salon, la bibliothèque et la salle à manger, qu'il vivait. Passé un temps, il aimait les longues balades dans le parc, mais c'était pour la vue. À présent... il n'en voyait plus vraiment l'intérêt.
— Je ne sais pas. Je n'ai plus l'intention de quitter le pays en tout cas, je ne pourrais pas voyager seul et... j'ai trouvé une raison de rester, depuis. Le Manoir est trop grand pour moi, et à cause de ce que j'ai dû payer après la guerre, j'aurais encore les moyens de l'entretenir dix, peut-être quinze ans. Et il y a peu de chance que j'aie un jour un enfant pour hériter du domaine. Donc, euh...
— Tu pourrais venir chez moi, proposa Potter d'un ton rêveur, avant d'ajouter précipitamment : Euh ! Temporairement. Le temps que tu trouves quelque chose d'autre, quoi. J'imagine que la vente du Manoir va te rapporter une jolie somme.
Draco ne put s'empêcher de sourire jusqu'aux oreilles, et il cacha le plaisir que lui suscitait une telle proposition sous un air suffisant. Après tout, il ne souhaitait pas que Potter croie qu'il allait abdiquer aussi facilement. Infirme ou pas, il se devait de se faire désirer.
— Je ne sais pas si le genre d'endroits dans lequel tu vis puisse correspondre à mon exigence de standing, Potter, dit-il d'un ton hautain.
— J'habite dans la Maison Ancestrale de la famille Black, lui répondit celui-ci d'un ton irrité. Ce n'est pas le Manoir, certes, mais j'ai treize pièces en tout, dont deux chambres en suite avec salon et salle de bain, une salle d'entraînement, bureau, bibliothèque, et j'ai agrandi magiquement le jardin derrière la maison pour avoir un hectare et demi de terrain.
— Tu vis dans la maison des Black ? s'étonna Draco. Je ne savais pas... C'est un héritage de ton parrain, c'est ça ?
— C'est Sirius qui me l'a légué, oui, répondit Potter d'une voix un peu étranglée. Tu... tu n'es pas obligé de décider tout de suite, bien sûr, mais sache que ma porte t'es ouverte, si jamais tu veux... temporairement.
— Si c'est temporaire, alors...
— Le temps que tu trouves quelque chose.
— Évidemment. J'y réfléchirai.
— Temporairement.
— Bien sûr. Merci, Potter.
Merci d'avoir lu ! J'espère que ce chapitre vous aura plus. Une 'tite review ?
C'était un chapitre un peu plus calme. Le calme avant la tempête ? À propos du Vengeur : il est encore temps de douter de son identité.
À bientôt,
J.O.
