- Et tu es sûr qu'il n'y a plus aucun danger, Jacky ? demanda Teague, encore un peu sceptique.
- Absolument, répondit Jack en frisant sa moustache d'un air vainqueur.
Il n'en dit pas plus long. Il n'avoua pas non plus qu'il n'était pas entièrement satisfait. On ne peut pas toujours gagner sur tous les tableaux, après tout.
Trois jours s'étaient écoulés depuis qu'Elisabeth, saine et sauve, avait rejoint la forteresse. La confrérie venait de se réunir une dernière fois, en nombre si restreint désormais que tous sentaient bien qu'ils assistaient à la fin d'une époque. Barbossa, encore mal remis, se tenait raide et silencieux.
Elisabeth, que sa jeunesse aidait à récupérer plus vite, gardait seulement au coin des yeux une ombre tenace, rappelant le cauchemar qu'elle avait vécu.
Jack ne lui avait pas dit à quoi ni à qui elle devait sa liberté. Il s'était borné à dire qu'il avait négocié avec Calypso et avait sans remords accepté la reconnaissance, les remerciements et les baisers de la jeune femme.
Un vent de soulagement passa sur l'assemblée lorsqu'il se tut. Jack songea à ce qui s'était passé pas plus tard que la nuit précédente. Calypso était aussi ardente que dans son souvenir mais elle était plus que ça, elle fondait aussi comme du miel sur la langue, elle était à la fois l'eau et le feu, sa peau avait la rudesse du sable et la douceur des algues tout à la fois.
Il était sûr, désormais, qu'elle renonçait à poursuivre sa vengeance.
- Dommage, pensa encore une fois Jack en regardant Hector Barbossa avec rancune.
La nymphe toutefois demeurait intraitable quant à ceux qu'elle détenait. Ceux-là, elle refusait de les relâcher. Neuf prisonniers expieraient la trahison des neufs premiers seigneurs.
Jack était trop intelligent pour insister quand il savait qu'il n'avait aucune chance.
- Mais quand même, j'aurais préféré que ce soit Barbossa plutôt que Norrington, soupira-t-il intérieurement, une dernière fois. Là je m'y suis mal pris, j'aurais dû négocier autrement.
Heureux et soulagés, les pirates quittaient la grande salle en donnant déjà leurs ordres pour l'appareillage. Tous avaient hâte de reprendre la mer.
Jack de son côté se dirigea vers le quai pour s'assurer que les travaux de réparation de son cher Black Pearl avançaient à sa convenance. Lui aussi, il était impatient !
Elisabeth les laissa tous sortir et s'en aller à leurs affaires puis s'approcha de Teague qui, l'air indifférent, jouait de sa guitare en sourdine dans son coin.
- Capitaine Teague, fit la jeune femme.
Il leva les yeux vers elle et eut un indéfinissable sourire. Elisabeth, elle, lui sourit franchement puis détacha de son cou la médaille dont elle avait fait sa nouvelle pièce de huit, symbole de son rang de seigneur des pirates.
- Tenez, dit-elle en la lui tendant.
Il haussa un sourcil interrogateur.
- Vous avez mis votre navire à ma disposition pour rentrer chez moi avec mon fils, expliqua patiemment Elisabeth, et je vous remercie. Il est temps pour moi de tourner définitivement la page. Je fais de vous mon successeur en tant que seigneur des pirates et roi du tribunal.
Une lueur malicieuse s'alluma dans les yeux du vieil homme. Sans se presser, il leva la main et se saisit de la petite médaille qui se balançait au bout des doigts d'Elisabeth.
- Eh bien merci, fit-il.
Il fit disparaître le bijou dans une de ses poches, ses doigts caressèrent les cordes de sa guitare puis, grave soudain, il leva à nouveau les yeux vers son interlocutrice :
- Le tribunal, dit-il enfin, une pointe de nostalgie dans la voix, ne se réunira probablement plus jamais. Ceux qui ont disparu ne seront pas remplacés. Le monde est en train de changer et tout me dit que nous sommes les derniers. La piraterie est en passe de disparaître. Son âge d'or est d'ores et déjà révolu.
- Je le sais, dit Elisabeth. Je suis contente d'avoir connu tout cela, mais…
- Vous avez raison de vous retirer, approuva Teague. Et vous le faites au bon moment. Vous êtes assez jeune encore pour choisir une autre vie.
Il n'en dit pas davantage et Elisabeth ne jugea pas utile d'insister. Quelques heures plus tard, sur le pont du navire qui l'emportait définitivement au loin, elle regarda la forteresse et la Baie des Naufragés disparaître à l'horizon avec une profonde nostalgie.
Elle savait que cette fois elle ne les reverrait jamais. Elle pensa que lorsqu'elle atteindrait l'âge de Teague, si toutefois elle vivait jusque là, tout cela aurait l'air de merveilleuses légendes auxquelles les gens ne croiraient plus vraiment.
- Maman ? fit William.
- Oui ?
- Reverrons-nous Papa ?
Elle lui ébouriffa affectueusement les cheveux.
- Dans trois ans, mon chéri.
- Ca va être long, soupira l'enfant, boudeur.
- C'est ainsi, murmura-t-elle, étonnée elle-même d'être devenue si philosophe.
Elle sentit sur elle le regard réprobateur du jeune garçon. Mais comment lui expliquer que trois ans, ou même dix, n'étaient rien comparés à l'horreur de ce qu'elle avait vécu ? Comment faire comprendre à celui qui n'a pas senti les eaux traîtresses, hantées par Calypso, se refermer sur lui, comment exprimer en paroles la volupté qu'il y a à se sentir vivant ? Libre sous le ciel, pouvoir gonfler d'air pur ses poumons et emplir ses yeux de lumière ? Libre d'aller et venir, libre d'aimer et d'agir, libre tout simplement ? Il faut avoir failli perdre à la fois son existence et sa liberté pour en comprendre le prix.
Certes, Elisabeth espérait de toutes ses forces que jamais son enfant n'aurait à connaître semblable épreuve. Pourtant, se refusant à lui parler du puits aux âmes et ne sachant comment lui expliquer ce qu'elle ressentait, elle mentit en affirmant :
- Tu comprendras plus tard, William. En vieillissant.
oOo
- Calypso, appela Will pour la cent-millième fois au moins. Calypso, réponds ! Je dois te parler, réponds !
Mais Calypso ne répondait pas. Calypso faisait la sourde oreille. Madame était occupée ailleurs et n'avait point fantaisie d'entendre.
Quelques coups discrets furent frappés à la porte de la cabine, arrachant le jeune homme à sa fièvre.
- Capitaine ?
Le battant s'entrouvrit sur les cheveux frisés d'un jeune matelot du nom de Roby Hoggins.
Le garçon était mort dans un naufrage quelques mois auparavant. Il était totalement terrorisé à l'idée de franchir la dernière porte et avait préféré s'enrôler dans l'équipage.
Ainsi que James Norrington l'avait préconisé sept ans plus tôt, il n'était pas nécessaire d'user de menaces : il y avait toujours parmi les morts des âmes qui préféraient remettre leur passage à plus tard. Un seul voyage leur suffisait parfois pour se décider, à certains il fallait plus longtemps, mais la certitude d'avoir le choix du moment suffisait souvent à les rassurer.
- Qu'est-ce que tu veux ? demanda Will, en tournant vers lui des yeux pareils à deux puits d'obscurité.
- Vous dire que Monsieur Norrington a disparu, fit Roby. On le cherche depuis des heures mais il n'est plus à bord.
- Norrington a disparu ?!
Le garçon opina en silence. Will éprouva soudain un terrible pressentiment. Norrington disparu ? Pas un instant il ne crut à un hasard. Mais, comment peut-on disparaître ainsi d'un navire en pleine mer ? Pour aller où et pour faire quoi ?
Rien ne vint l'aider à trouver la réponse dans les heures qui suivirent. Du reste, torturé par la pensée d'Elisabeth, il avait du mal à penser à autre chose malgré la foule de questions qui lui venait à l'esprit.
Puisque Calypso ne daignait pas répondre, Will décida d'employer les grands moyens. Il connaissait un certain compas qui pouvait lui permettre de découvrir le puits aux âmes. Et il possédait un navire qui pouvait plonger dans les profondeurs abyssales.
- Cap sur la Baie des Naufragés, ordonna-t-il.
Il savait que Jack ne se déferait pas volontairement de son trésor. De plus, lui-même ne pouvait se rendre à terre. Mais qu'importait, il trouverait bien un moyen.
Après deux jours de navigation, alors que la Baie des Naufragés commençait à se dessiner contre l'horizon changeant, ce fut encore Roby, qui était alors de vigie, qui s'avisa soudain qu'un point noir grossissait rapidement sur les flots, cinglant vers eux.
Il le surveilla attentivement durant un moment puis, abaissant légèrement sa longue-vue, héla Will qui se tenait à la barre, laissant son regard courir sur les eaux bleues en pensant à celle qu'elles retenaient captive. Il ne savait même pas si Elisabeth était encore vie !
- Navire en vue, capitaine. Il semble vouloir nous rejoindre et il approche très rapidement.
Il marqua une légère pause et acheva :
- Il a des voiles noires.
Will leva vivement le nez à ces mots.
- Des voiles noires ? Descend, ajouta t-il, donne-moi ça.
Dès qu'il eut la longue-vue en main il observa à son tour le navire qui approchait.
- C'est bien le Black Pearl, dit-il enfin.
Pour la première fois depuis des jours, un rayon d'espoir se fit jour en lui. Les choses, finalement, seraient peut-être plus faciles qu'il ne l'avait imaginé.
- Tenez prêts les canons, dit-il. Mais n'ouvrez le feu que sur mon ordre.
En fait, il espérait bien qu'il n'aurait pas à engager le combat. Il ne le ferait vraiment qu'en tout dernier recours et, certes, bien à contrecoeur s'il ne pouvait vraiment l'éviter. Dans tous les cas, la partie allait être serrée.
Le Black Pearl, fraîchement réparé, fringant comme un jeune animal plein de vie, fut bientôt à portée et manoeuvra pour se trouver bord à bord avec le Hollandais Volant.
- Eh ! lança Jack d'un ton jovial, un sourire en banane découvrant ses dents en or et en agitant la main. Envoie-moi un filin, fiston, j'ai des tas de chose à te dire !
Will, surpris, fit un signe d'acquiescement. Les choses se présentaient infiniment mieux qu'il n'aurait osé l'espérer. Sparrow se saisit adroitement du cordage qu'on lui lançait et se balança avec grâce d'un navire à l'autre, toujours tout sourire.
Une fois qu'il eut pris pieds sur le pont il regarda autour de lui à la manière d'un maquignon qui s'apprête à acheter un cheval. Il effectua quelques pas de sa démarche chaloupée, en se déhanchant plus encore qu'à l'ordinaire semblait-il, ses mains chargées de bagues s'agitant devant lui.
- Impressionnant. C'est la troisième fois que je monte à bord de ce navire, mais je crois que c'est la dernière avant longtemps.
- Jack, commença Will. Il me faut ton…
Le forban se tourna vers lui, souriant toujours largement.
- Je suis venu te dire au-revoir, le coupa t-il sur un ton presque confidentiel. Oh, et… merci ajouta t-il d'un air désinvolte avec un petit geste de main vers le Black Pearl qui s'était un peu éloigné pour ne pas risquer de heurter l'autre navire. Je ne pense pas que nous nous reverrons avant la dernière traversée. Et ne le prends pas pour toi, mais je ne suis pas pressé.
Sans attendre de réponse il ajouta :
- Ne fais pas cette tête, ce n'est pas contre toi, voyons. Tu sais bien que je t'ai toujours eu à la bonne.
- Jack, j'ai besoin de ton compas, reprit Will. Lui seul peut me conduire à Elisabeth.
Jack lui jeta en regard en coin par-dessous son tricorne, eut un bref sourire puis, comme s'il n'avait rien entendu, vint se placer près de la barre et y posa ses mains en prenant une pose avantageuse.
- Je me demanderais toujours ce que ça fait, de manœuvrer ce navire, dit-il, toujours sur le ton de la confidence. Mais finalement tu es fait pour ça plus que moi. Oh à propos, j'y pense !
- Ne m'oblige pas à te le prendre de force, Jack, insista Will.
Sparrow parut ne pas avoir entendu. Tandis que ses doigts jouaient doucement avec la barre, il poursuivit sur le ton de la conversation, comme si ses propos n'étaient destinés qu'à meubler le silence :
- Le navire de ce vieux Teague a pris la mer il y a quelques jours avec à son bord une certaine donzelle ainsi qu'un moussaillon qui porte ton nom. J'ai entendu dire qu'Elisabeth avait perdu son navire. Voilà ce que c'est que de confier un bâtiment et un titre de capitaine à n'importe qui. Enfin rassure-toi, là ce n'est pas elle qui commande, donc elle a toutes les chances d'arriver à bon port.
Will éprouva un frisson électrique qui le secoua jusqu'aux tréfonds de son être.
- Elisabeth ? fit-il d'une voix inaudible, n'osant comprendre.
Jack eut un nouveau sourire qui, cette fois, n'était pas ironique. Il ne poussa pas le jeu plus loin et acheva simplement :
- Elle-même. Saine et sauve. Elle rentre chez elle.
Il s'assombrit un peu et ajouta d'une voix plus basse :
- Par contre, inutile d'espérer revoir Norrington.
Will le regardait fixement, partagé entre espoir et scepticisme.
- Qu'est-ce que tu veux dire, Jack ? demanda-t-il seulement.
- Que tu retrouveras ta dulcinée comme prévu au jour prévu et que tu peux en remercier ce brave Norrington, résuma Jack d'un ton impatienté.
Il toisa Will de son air moqueur et ajouta avec un immense sourire :
- Tu peux me dire merci aussi.
De moqueur son sourire devint suffisant et il ajouta avec emphase :
- Nous sommes quittes, fiston !
Puis il tourna son regard vers l'horizon en fredonnant à mi-voix, ses mains expertes toujours posées sur la barre du Hollandais, riant intérieurement en se remémorant les baisers d'Elisabeth, remerciement concret ayant plus de valeur que les mots.
- Tu es sérieux ? insista Will.
- Je suis toujours sérieux, répondit le pirate d'un ton ennuyé, le regard au loin.
Au bout d'un petit moment, il détacha ses yeux de l'horizon toujours changeant et jeta un coup d'œil à son ami.
Accoudé au bastingage, un léger sourire aux lèvres, Will semblait perdu dans un rêve merveilleux. Ses yeux et son visage avaient perdu leur expression sombre et Jack soupira intérieurement : Will ne semblait pas, lui, avoir appris à se garantir des blessures de la vie. Il était toujours soumis à toutes ses émotions et le serait sans doute toujours… ou du moins durant très longtemps encore. Allons, la remise à flots du Black Pearl et sa restitution valaient bien un dernier petit coup de pouce.
D'un mouvement familier à force d'avoir été si souvent effectué, Jack passa un cordage autour du gouvernail pour le maintenir en place puis s'éloigna l'air de rien.
Il découvrit Bill le Bottier dans l'entrepont et l'aborda très naturellement, en lui heurtant légèrement l'épaule, le regard neutre.
- Je suis venu te souhaiter bonne continuation, dit-il d'un ton léger. Nous ne nous reverrons plus non plus, je pense.
Il laissa passer une seconde et ajouta :
- Elisabeth est saine et sauve.
Bill frémit de la tête aux pieds. En quelques mots, Jack lui raconta ce qui s'était passé.
- Norrington ? souffla le marin, horrifié. Il m'avait dit qu'il voulait négocier, mais jamais je n'aurais pensé….
Il parut s'abîmer un moment dans ses réflexions puis soupira, fataliste :
- … ça ne changera rien. Il est trop tard.
Jack grinça des dents. Incroyable ce que les gens peuvent se compliquer l'existence ! Alors qu'il était si simple et si commode de vivre comme lui au jour le jour et de profiter pleinement de chaque instant qui s'offrait. Dans la mesure où cela ne lui coûtait guère, le pirate voulait bien aider un peu. Il n'entendait pas cependant passer sa journée à essayer de réparer les pots cassés.
- Tu devrais monter sur le pont, dit-il d'un ton neutre.
- Je ne crois pas, non.
- Fais ce que je te dis, vieille branche.
- Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, Jack.
- Tant pis pour toi, mon vieux fit Sparrow en haussant les épaules. J'aurais pourtant fait de mon mieux.
Il s'éloigna d'un pas tranquille, avec la mine de quelqu'un qui a déjà oublié ce qu'il vient de dire.
En remontant sur le pont, il se heurta à Will dont le regard était redevenu grave.
- Jack, ton compas ! dit-il. Je regrette, mais je ne peux pas abandonner Norrington. Il s'est sacrifié pour Elisabeth, ajouta t-il d'une voix plus basse, lourde de remords. Il a fait ce que j'aurais du faire.
- Et qui commanderait le Hollandais Volant, si tu étais dans le puits ? demanda Jack d'un ton sarcastique.
Will lui adressa un regard buté.
Sparrow soupira.
- Ca ne marchera pas, petit, dit-il.
Comme son ami ouvrait la bouche, il détacha le compas ensorcelé de sa ceinture et le lui lança :
- Regarde toi-même.
Will sentit son espoir refluer. Il ouvrit le compas par acquis de conscience, sachant déjà ce qu'il allait voir. Paresseuse, l'aiguille tournait sur elle-même, une fois dans un sens, une fois dans l'autre, sans jamais se fixer.
- C'est à Calypso que tu as affaire, mon gars, expliqua Jack en tendant la main pour récupérer son bien. Et c'est elle qui a créé ce compas. Tu pensais vraiment que ce serait si simple ?
Il tourna le dos et fit mine de muser un peu, le nez au vent, le regard au loin, passant ici ou là un doigt sur une moulure, comme quelqu'un qui jette un dernier regard avant de s'en aller. Sous son tricorne, pourtant, ses yeux vifs observaient tous les mouvements. Quand il eut vu ce qu'il voulait voir, il revint vers Will de son pas balancé.
- Tu devrais surveiller ton équipage de plus près, fiston, fit-il sur un ton sérieux, presque professoral. Enfin je dis ça, c'est un simple conseil. Tu fais évidemment ce que tu veux. Mais je viens de voir ce vieux Bottier de Bill tout seul à la poupe, accoudé au bastingage en train de rêvasser à je ne sais quoi –un peu comme toi, en fait- Je sais que c'est ton père, mais ce n'est pas un bon exemple pour les autres, mon gars, crois-en mon expérience.
Les yeux noirs de Jack pétillaient. Il eut son sourire de canaille, exhibant du même coup toutes ses dents en or :
- Ce vieux paresseux de Bill a toujours eu le don de se coller tout seul dans un coin, là où personne ne pouvait le surveiller !
Will le regarda droit dans les yeux. Jack n'en sourit que plus largement, mais il n'ajouta pas un mot. Malgré lui, Will eut un petit sourire en coin. Mais il ne dit rien non plus et, avec un haussement d'épaules, il tourna les talons… et partit en direction de la poupe.
Le ciel était couvert de gros nuages gris et l'air était insupportablement lourd et chaud. Tristement accoudé au bastingage, Bill le Bottier laissait errer son regard sur la mer. Il ne parvenait pas à démêler l'écheveau de ses sentiments. Soulagement, culpabilité, bonheur, tristesse… Non, rien ne serait plus jamais comme avant. Le vieux marin entendit un bruit de pas derrière lui et le reconnut immédiatement. Il serra ses mains sur le plat-bord pour les empêcher de trembler : il appréhendait cet instant autant qu'il l'avait espéré.
Will vint, tranquillement en apparence, s'accouder près de lui et leva le nez vers le ciel. Bill ne tourna pas la tête. Il n'en avait pas le courage.
Plusieurs minutes s'écoulèrent ainsi et le silence devint pesant. La tension était palpable.
- Tu m'en veux ?
- Tu m'en veux toujours ?
Les deux questions avaient fusé en même temps.
Ils firent tous deux le même effort et, enfin, se tournèrent l'un vers l'autre. Les yeux bleus, délavés par la mer, les yeux marron, encore assombris de chagrin, se heurtèrent puis plongèrent les uns dans les autres.
- Norrington m'a dit… commença Bill avec maladresse. Tu… si tu… enfin, si tu ne veux plus de moi, tu sais… je comprendrais très bien que…
- Je t'en prie !
Will inspira une grande goulée d'air et poursuivit de sa voix chaude, une petite lueur triste dans le regard :
- Je sais que je me suis montré injuste. Je regrette. Je sais que… que tu l'as fait pour moi. Mais tu comprends… l'idée qu'Elisabeth…
- Je sais, dit le Bottier doucement. Je ne te demande pas ton pardon. J'ai toujours su ce que ce serait pour toi. Mais je n'ai pu me résoudre à te perdre de cette façon là. Je préférais ta haine et ton ressentiment à l'idée de te savoir captif à jamais du Puits aux Ames. Et je…
- Ce n'est pas encore terminé ? l'interrompit une voix railleuse.
Les deux hommes sursautèrent et se retournèrent d'un même mouvement. Jack Sparrow se tenait négligemment au beau milieu de la poupe, les toisant d'un œil mi-moqueur, mi-sévère.
- On croirait entendre deux vieilles filles sentimentales, renifla t-il en grimaçant de manière délibérément exagérée. Vous m'excuserez de vous interrompre, mais il se trouve que j'ai à faire ailleurs.
Il dédia à ses amis son sourire le plus suffisant :
- Capitaine Turner, aurais-tu l'extrême obligeance de me prêter une chaloupe pour regagner mon navire ?
Will ne répondit que par un sourire. Tandis que Jack se dirigeait vers une embarcation en accentuant exagérément sa démarche chaloupée, Will le suivit, le rattrapa et lui posa soudainement la main sur le bras.
Jack, réellement surpris, s'arrêta, regarda le jeune homme, regarda sa main, revint à Will et fronça les sourcils.
- Merci, Jack, dit Will. Merci pour tout.
Jack demeura une seconde impassible, sans réaction. Puis soudain, comme le soleil déchire un ciel de pluie, il sourit à son tour ; pas le sourire moqueur ou incisif qu'il arborait habituellement : un vrai sourire, si chaleureux que Will se dit soudain qu'il ne connaissait pas le vrai Jack Sparrow.
- De rien, fiston ! lança le pirate –et cette fois, c'était bien la voix moqueuse qui lui était familière-
Il lança une bourrade amicale à Will qui lui sourit en retour :
- Fais attention à toi, dit-il. Je ne suis pas pressé de te voir remonter à bord du Hollandais Volant. Surtout si c'est pour effectuer la dernière traversée.
- Je ne suis pas pressé non plus, mon gars ! s'esclaffa Jack. Mais peut-être que ce jour n'arrivera jamais.
Il n'en dit pas plus. Le capitaine Sparrow que tout le monde connaissait était de retour, il ne dévoilait ni ses plans ni ses projets.
Tandis que le Black Pearl, toute sa voilure déployée dans la brise tiède des Caraïbes cinglait vers l'horizon, Calypso chantonnait pour elle-même, assise au bord du puits de l'amertume, ses pieds nus battant doucement l'eau noire au rythme de sa chanson.
Un mouvement plus vif faisait parfois gicler des éclaboussures au visage des prisonniers. C'était bien la première fois que la nymphe venait s'attarder en ce lieu, mais elle goûtait la plénitude de la vengeance assouvie, son âme versatile apaisée et l'esprit en repos.
L'habituel concert de gémissements et de suppliques faisait un fond sonore à sa chanson, mais elle n'y prêtait aucune attention. Machinalement, sa main jouait dans les cheveux bruns de James Norrington. Lèvres serrées, l'ancien soldat ne daignait pas davantage lever les yeux vers elle qu'il ne consentait à se plaindre.
Calypso avait de quoi tripoter : les cheveux de James lui seraient déjà descendus jusqu'au milieu du dos s'ils n'avaient si solidement cramponné la roche.
FIN
