Après une après-midi plutôt chargée au cours de laquelle Primula et Eladiel avaient écumé tous les magasins de jouets de la Cité blanche à la recherche de la poupée idéale pour Orchidée, les deux jeunes filles goûtaient à présent à un moment de paix et d'intimité dans le boudoir de la princesse.

Jugeant le moment opportun, Primula décida d'entreprendre son amie sur leurs pouvoirs respectifs :

« Que donne tes pouvoirs à présent, Eladiel ? Tu en souffres moins ? »

« Oui, ça va mieux, depuis que mes oncles m'ont appris à les maîtriser davantage. Mais j'avoue que j'apprécierais grandement n'en être pas dotée, par moment. Connaître l'avenir n'est pas toujours des plus agréables. »

« Oui, certes, acquiesça Primula sur un ton morne que la princesse ne lui connaissait pas. »

« Tu sais, je t'envie, Primula, reprit Eladiel, ton pouvoir est bien plus utile que le mien. Le don de guérison est une chose admirable. »

Cette dernière remarque eut pour effet de provoquer chez Primula un rire sans joie et ses yeux, si lumineux d'ordinaire, se firent plus sombres et plus ternes. Puis elle répliqua :

« Admirable ? Oui, peut-être ici, mais pas dans la Comté. Tout le monde, exception faite de ma famille, me prend pour une sorcière ! J'en arrive parfois à hésiter à aider les gens, quand je le peux, de peur d'être aussitôt après regardée comme une bête curieuse ! Et mon hérédité n'arrange rien ! »

« Je ne comprends pas. »

« Tu sais, les vagabondages de mon grand-père et de mon père prêtent malgré tout à jaser, dans la Comté. »

« Je ne comprends pas, fit Eladiel. Enfin, je veux dire, Frodon a quand même sauvé la Terre du Milieu ! C'est ce qu'on apprend aux enfants à l'école, ici ! »

Primula soupira et ajouta :

« Chez moi aussi, hélas, la mentalité rurale et terre à terre des Hobbits n'est pas chose qui évolue facilement. Beaucoup croient encore que Papa est parti à l'aventure avec mon oncle, en laissant ma mère qui aurait pu être enceinte de lui, et cela sans raison véritable ; c'est ce que racontent encore certains vieux ! »

« Ma pauvre Primula ! fit Eladiel, navrée, en embrassant affectueusement son amie sur la joue. »

« Oh, je ne suis pas tellement à plaindre ! Renchérit Primula, cette fois reprenant sa gaieté coutumière. Cela me permet de choisir soigneusement mes amis ! Fastred, mon meilleur ami, par exemple, se fiche complètement de mes pouvoirs et il adore mes parents ! Et puis, j'ai tant de cousins que je ne suis pas en peine de trouver de la compagnie ! »

« Cela me rassure. Mais dis-moi, qu'en est-il de tes visions ? »

« Pour cela, je dirais que ça va à peu près. Hormis le souvenir récurrent du calvaire de Papa, les visions que m'envoie ma chère grand-mère sont parfois amusantes ! Ou étonnantes, même ! »

« Ah, oui ? »

« Oui, par exemple, j'ai eu une fois la vision du mariage d'Elanore et de Fastred ! Je sais que ça va arriver ! C'est pourquoi ma cousine m'énerve avec son badinage idiot ! »

Eladiel ne put se retenir de rire à cette dernière réplique, tant le ton enjoué et la vivacité de la jeune hobbite étaient communicatifs.

« J'aimerai moi aussi voir ce genre de choses ! Mais mes visions sont souvent moins précises. »

« Je peux aussi demander de voir ce que je veux à ma grand-mère, ajouta Primula. »

« Vraiment ? »

« Oui. Par exemple, je voulais savoir à quoi ressemblait Valinor, car j'y ai été conçue. Et ma grand-mère me l'a montré ! Mais elle n'a jamais voulu me monter ma conception. Et quand j'essaie d'entreprendre mes parents là-dessus, ils semblent gênés et changent de sujet. Ça reste pour moi quelque chose de très vague, ajouta Primula dans une moue comique. »

« En tous cas, je vois que tu te débrouilles assez bien, renchérit Eladiel, sans doute grâce aux conseils de Gandalf. Je pense que j'aurai à mon tour beaucoup à apprendre de toi. Je suis bien contente que tu sois là ! »

« Moi aussi, fit Primula, mais nous pouvons aussi parler d'autres choses, plus futiles et plus réjouissantes. Dis-moi, as-tu un prétendant ? »

La jeune princesse rougit légèrement à cette dernière réplique et ne sut d'abord que répondre, tant la question lui paraissait soudaine et incongrue :

« Mais…mais non, je suis encore trop jeune pour me marier, de toute façon . Et toi, Primula ? »

Sans se démonter, la jeune fille répliqua :

« Moi ? Oh, non, ça ne me tente pas du tout pour le moment, et je suis bien trop sollicitée malgré moi par les histoires d'Elanore et Fastred ! Je pense être moins en avance que ne l'était ma mère, sur le sujet, et puis des hobbits comme mon père ne se croisent pas tous les jours ! »

« Prends garde, Primmie, de ne pas trop idéaliser ton père, quand même ! »

La jeune hobbite eut un sourire entendu, et répliqua :

« Non, bien sûr que non, mais il faudra un certain recul et une certaine intelligence pour me comprendre et m'accepter au jour le jour. Ce qui n'est pas légion chez les hobbits. »

Puis, comme elle parlait, la vision du rôdeur à cheval qu'elle avait eu un peu plus tôt dans la voiture lui revint à l'esprit, cette fois beaucoup plus nette. Elle voyait distinctement la silhouette du cavalier, son équipement, composé notamment de gantelets aux armes du Gondor, agrémentés d'une petite fleur qu'elle ne parvenait pas à identifier, ses longs cheveux noirs…mais pas son visage. Etonnée d'avoir deux fois la même vision à l'état d'éveil, Primula décida de profiter de la présence et des conseils de son amie. Aussi en livra-t-elle aussitôt le contenu à Eladiel dans les moindres détails.

Quand Primula eut fini de parler, la jeune princesse affichait un regard perplexe :

« C'est étrange, dit-elle ! »

« Ah, tu trouves aussi ? »

« Oui, car j'ai eu la même, juste avant que tu n'arrives, avec ta famille. Nous avons du voir la même chose, simultanément. J'ai vu ce cavalier alors que je me réjouissais de ton arrivée imminente. »

Primula adressa alors à son amie un regard perplexe et interrogateur et dit :

« Ce cavalier doit avoir un rapport avec toi…ou moi. »

« Sans doute, répondit Eladiel. Je n'en sais encore rien. »

La princesse n'avait pas dit l'exacte vérité à son amie, car dans sa vision propre, les primevères apparaissaient nettement sur les gantelets noirs et argent du cavalier, ainsi que son visage aux traits nobles et beaux, sans conteste de type numénorien , et aux yeux bleus sombres….