Chapitre 10
- N'oubliez pas, la première chose que vous devez chercher, c'est un point d'eau.
- Et s'il n'y en a pas ?
- Il y a toujours un point d'eau. Parfois, il est juste mieux dissimulé que le reste.
Nous hochons vivement alors que les portes de l'ascenseur s'ouvrent sur une escorte de Pacificateurs. Un regard en arrière. Je me sens si vide.
- Où est Ezla ? Demande-je.
- Il n'est pas autorisé à être là.
J'hausse les sourcils. Si j'avais su qu'hier serait la dernière fois que je le voyais, je lui aurais dis adieu convenablement. Mags semble comprendre mon désappointement et pose une main sur mon épaule en souriant.
- Je lui dirais que tu as pensé à lui. Ça lui ferra plaisir.
- Tributs du Quatre, veuillez venir avec nous.
Je suis pris d'un frisson incontrôlable alors qu'un Pacificateur nous prend par le bras. Mags est à notre suite et l'ascenseur monte jusqu'au treizième où nous attend un hovercraft. Mags nous donne une centaine de petits conseils et je me demande si j'arriverai à les retenir. Mais je les écoute tous, car ils pourront nous sauver la vie.
- Si les Jeux durent, ils vous proposeront un Festin. Ce sera un piège.
L'ascenseur s'arrête et s'ouvre sur le toit, alors qu'on nous précipite à l'extérieur, Mags reste en arrière. Nous nous arrêtons pour nous tournez vers elle.
- Je ne vais pas plus loin.
- Tu ne nous accompagnes jusqu'à l'arène ?
Elle plisse les lèvres avant de secouer sa tête de gauche à droite. Une boule se forme dans ma gorge parce que si Mags ne nous accompagne pas, je ne pense pas être en mesure d'avancer. Même si je m'étais jurée de ne pas encore pleurer, cette fois, c'est trop. Je me précipite dans ses bras, Hook à ma suite et elle nous accueille avec un sanglot dans la voix.
- J'aimerai tellement vous ramenez tout les deux.
Des Pacificateurs nous arrachent à l'étreinte et je manque de m'écrouler. J'ai envie de leur crier qu'ils devront me traîner jusqu'à l'hovercraft s'ils veulent m'y voir monter mais… C'est exactement ce qu'ils feront. Alors je me ressaisis. Je lève la tête, gonfle le torse et sourit à Mags. Je suis l'écume qui se forme quand tout s'agite au tour de moi.
- N'oubliez pas, crie-t-elle alors qu'on nous éloigne. J'assure vous arrière alors… Courez !
On nous accorde un dernier regard et je sais c'est la dernière fois que je vois Mags.
J'essuie mes larmes, parce que je refuse que les autres tributs comprennent que je suis faible. Les Pacificateurs nous font asseoir l'un en face de l'autre mais il manque encore plusieurs Districts. De présent, il n'y a que le Un, le Deux, le Trois, le Cinq et le Six et le silence est pesant, la tension palpable. Shone a l'air nerveux, ce qui m'étonne, quant à Blade, même les yeux fermés, il semble toujours au tant effrayant. Prune a les bras croisés et un air contrarié, attendre ne doit pas être son fort. Lux tortille ses doigts, le regard dans le vague.
Quant à moi… Moi j'ai la peur qui vrille mon estomac et menace de vider son contenu sur mon pantalon. J'essaye vraiment de faire bonne figure, mais quand les autres tributs s'installent à leur tour et que l'hovercraft décolle, je ne crois plus être en mesure de me contrôler. Des Pacificateurs nous expliquent la suite des événements, l'arriver au centre de Préparations, le temps qu'il nous reste, les puces. Mais toutes ses paroles glissent sur moi. Pendant toute la durée du trajet, j'ai une absence. J'ai l'impression que ce n'est pas moi qui vait entrer dans l'arène mais une pale copie de moi, un mirage, un rêve et que moi, je suis tranquillement en sécurité chez moi. Quant l'hovercraft se pose, ma respiration est lourde et mon cœur manque de sortir de ma poitrine. Avant de descendre on me prend le bras et j'ai à peine le temps de sentir la piqûre qu'une lumière rouge clignote sous ma peau.
On m'entraîne à travers de long couloir gris et le sol dévale sous mes pieds. Je n'ai pas le temps de comprendre que je me retrouve dans une pièce en compagnie de Clonus, Venus et Linus. C'est le claquement de la porte qui me ramène à moi.
Je les regarde et j'ignore quoi dire, est-ce que je dois les saluer ? Leurs cracher dessus ? Les implorer ?
- Vous allez me rendre belle pour la dernière fois ?
- Nous allons te rendre inoubliable.
Je découvre les vêtements sur la table en métal blanc : une combinaison, un pantalon large, des grosses chaussures de randonner, une veste aux multiples poches. Ils ont la couleur de la terre et de la roche. Mags nous a prévenus que les vêtements étaient un avant goût de ce qui nous attendait dans l'arène : une chose est sûre, je pouvais faire une croix sur la mer. Une forêt peut être… En tout cas, je me réjouis que ce ne soit ni une jungle, ni un désert ou une toundra.
Mais je me rappelle qu'il s'agit des Expiation et que le Président Whiff nous à promis une grande année.
Mon escorte termine de me préparer et Tigris entre en scène. Elle a un sourire sincère quand elle me voit et congédie les trois frères.
- M- Merci ! Dis-je avant qu'ils ne quittent la salle.
Merci de quoi ? Je ne sais pas, mais je ne me voyais pas les quitter sans un mot.
Ma styliste m'inspecte de haut en bas et semble satisfaite.
- Il y a avait peut être vraiment matière à travailler finalement.
J'ai appris à reconnaître les compliments cacher dans ses répliques acerbes et lui sourit faiblement. Elle s'approche de mes cheveux pour les coiffer en tresse et tout est atrocement silencieux. Au dessus de nos têtes, je vois les chiffres du chrono défiler à une vitesse ahurissante. Il me reste trois minutes et vingt-six secondes avant d'y être vraiment.
J'ai une pensée pour Mags et Hook, une pensée qui me tord le cœur. J'ignore comment j'arrive à ne pas exploser, à ne pas laisser la panique prendre le dessus sur moi et je suis tellement triste. Accablée.
Je pensais qu'être résignée à mourir rendrait les choses plus faciles. J'avais tords.
Tigris termine ma tresse et la place sous ma veste, elle me retourne et m'inspecte à nouveau.
- Tu es prête.
Si elle le dit. Je baisse la tête pour regarder mon accoutrement, je m'arrête sur mes mains. Dans quelque minute, je vivrai mes derniers instants. Dans moins de deux minutes, plus rien ne me ramènera chez moi. S'il doit y avoir un miracle, qu'il se produise maintenant, parce qu'une fois dans l'arène, je cesserai d'y croire. Croire qu'il y a une chance.
Je pleure quand les griffes de Tigris se referment sur mon menton, elle me relève la tête et plante ses yeux de chats dans les miens. Ils ont reprit la forme de fente.
- Pas de ça chez moi. Il est hors de question que tu affiches une mine bouffie et des yeux rouges. Tu entreras dans cette arène la tête haute et le regard déterminé. Tu es l'écume qui se forme quand tout s'agite au tour de toi ! Tu es ce qui reste quand la vague à atteint le rivage.
- Tu sais que c'est ce que je me répète sans arrêt quand je suis face à une difficulté ?
- Oui et tu sais ce qui arrive quand c'est le cas ? Tu surmontes cette difficulté.
Je souris en soupirant. Je rigole un peu, je ris jaune.
- Tu y crois vraiment, toi ?
Sa réponse est sans appel.
- Faut bien.
Elle saisit une de ses manches pour essuyer mes larmes et je suis étonnée de ce geste. Parce qu'il est inattendu et parce qu'elle a utilisé une de ses création pour essuyer mes larmes. Elle me sourit.
- Tu me rembourseras cette fourrure quand tu reviendras.
Je souris et elle pose ses mains sur mes joues.
- Fait moi honneur. Rends ces Jeux inoubliable.
J'acquiesce et dans un soubresaut, me ressaisit. Elle a raison, je ne vais pas craquer maintenant. Je me réserve ce droit si je survis aux cinq premiers jours. Qui sait, peut être que nous allons réussir à faire durer cette Première Expiation. Si le Président Whiff veut marquer les mémoires, alors nous le ferrons.
- Tu sais ce qu'on disait autrefois ? Le show doit continuer.
Je souris et le chrono indique qu'il est temps. Je prends une dernière bouffée d'air avant d'entrer dans le tube. J'aurai préférée que se soit Mags, la dernière personne à qui je dirais en revoir, mais Tigris n'est pas si mal.
- Une dernière parole ? Demande-je.
- Oui, une petite recommandation. Quand tu cris, tu as vraiment une sale tête. Fais-y attention.
Je rigole et pendant un instant, j'en oublierais presque que je m'en vais pour l'abattoir.
Mais les portes du tube se referment sur moi et je ne peux plus empêcher l'appréhension de prendre le dessus. Mon cœur bat à s'en rompre et la panique me donne l'impression que les parois vous se refermer sur moi. Une larme fait son bout de chemin sur ma joue.
Peu importe à quel point on s'est préparé au pire, on n'est jamais assez prêt.
Je suis d'abord éblouie par la lumière du soleil.
Une minute. Soixante secondes. C'est à peine assez pour réaliser ce qui nous entour et pour tant, c'est le temps qu'il nous est impartie pour observer les lieux.
La première chose que je vois après que mes yeux se soient habitués à la luminosité, c'est la Corne d'Abondance qui brille au soleil et la dizaine de mètres qui séparent chaque tribut de l'unique source de survie. Je gaspille trop de seconde à l'observer. Je constate que je suis entourée de roche. Le vent s'engouffre dans mes vêtements et je sais que nous sommes altitudes. Une colline ? Une falaise ? Une montagne, j'ose vérifier. Sur mon flan gauche, une pente raide : une trentaine -surement plus- nous sépare d'une forêt de pins.
Une trentaine de mètres entre moi et une possible cachette.
Le constat est terrible : notre arène est une Rocheuse.
Bien loin de ce que nous avons l'habitude de voir dans le Quatre.
Comment ais-je pu seulement croire que l'arène serait en notre faveur ?
Le bruit que fait le tableau numérique m'informe qu'il ne nous reste plus que dix secondes et plus il approche du zéro, plus je sens mon cœur accélérer dans ma poitrine.
- Neuf.
Mon souffle se saccade, mes muscles se figent. J'ai mal partout, je l'impression d'imploser, je comprends que ça y est, j'y suis. Je suis dans l'arène. Je tente de croiser le regard d'Hook, mais celui-ci a les yeux rivé sur la Corne d'Abondance. Il croit sans doute être assez fort pour en sortir avec des armes. J'espère juste qu'il survivra au bain de sang. Ou pas. Peut être. Je ne sais pas.
Moi, c'est les derniers mots de Mags qui me vienne en tête : courez. Mais je ne vois pas d'endroit vers lequel fuir. Et j'espère réchapper au bain de sang. Ou pas. Peut être. Je ne sais pas.
Tout les regards se tournent vers le panneau, on sait tous que si on ne saute pas au bon moment, la mine explosera sous nos pieds et l'idée d'y rester me prend. Ce sera rapide et efficace.
- Six.
Je vois Hook se pencher en avant, prêt à bondir comme un fauve et très vite je l'imite. J'ai le cœur dans la gorge et je tremble. Mon dieu, ce que je tremble. Si ma vessie était pleine, je me serais sans doute fais dessus. En face, je vois les tributs du Deux qui se lancent un regard et je sais qu'ils seront les plus redoutables.
- Quatre. Trois.
Mes alliés sont tous loin de moi, comment va-t-on se retrouver ?
Je ne vois même pas Lisel.
- Deux. Un.
Je sens toutes les personnes retenir leur souffle, bander leurs muscles et attendre cette seconde qui semble être de trop. Il n'y a pas un bruit, pas même le vent, les oiseaux ou n'importe quoi d'autre.
Ils n'y a que vingt-quatre tributs qui attendent le feu vert pour s'entre tuer.
- Zéro.
Je bondis et une explosion retentit sur ma gauche. Le gars du Cinq a sauté une minute trop tard. Le souffle me balaye au sol et je le percute de plein fouet. Je n'ai pas le temps d'être étourdie qu'une flèche me ratte de peu. Je relève la tête et voit la fille du Huit viser à nouveau dans ma direction mais elle n'a pas le temps d'encocher qu'elle s'effondre. Je ramasse la flèche –seule arme que j'ai à ma porté- et dévale la falaise aussi vite que je le peux.
J'entends des cris dans mon dos, de rage et d'agonie. Des corps dévalent la pente plus rapidement que moi et je m'étonne de ne pas être prit en grippe. Puis un hurlement. Je crois reconnaître la voix et je dois me faire violence pour ne pas me retourner.
- PEACH !
Je manque de trébucher, je vois une crevasse à quelque mètre qui peu me dissimuler. Courez, vite et loin. Je sers alors les poings et la mâchoire : non, je ne m'arrêterai pas là. Je saute par-dessus la crevasse et me réceptionne douloureusement sur mes pieds, je n'ai pas le temps pour une entorse : je dois courir. Courir comme je n'ai jamais couru, parce que ma vie en dépend. Hors de question de faire demi-tour, je dois fuir le bain de sang.
Je sens chaque muscle de mes jambes se contracter sous l'effort tandis que je me rapproche de la forêt de pins. J'en suis encore si loin.
Je suis assez éloignée du plateau pour oublier les cris, mais les coups de canons raisonnent dans ma tête. La pente me donne de l'élan et j'en oublie qu'il faudra bien que je m'arrête à un moment. Je ferme les yeux un instant, le vent à rendu ma gorge et mes yeux secs et je ne peux pas me permettre de voir flou.
Ce geste met fatale et mon pied heurte une roche plus grosse que les autres : je tombe tête la première et plane un instant parce que la pente en raide. Mon épaule amortie la chute et je dégringole dans un rouler bouler où je manque de m'empoigner avec la pointe de la flèche. Je ne sais pas combien de mètre je parcours mais je ne fais rien pour arrêter ma chute. C'est quand je percute un arbre qu'enfin je pense à me relever.
Je sais que je ne peux pas rester à la lisère, alors je m'enfonce dans la sombre forêt. Les arbres sont très proche les uns et des autres, ils sont aussi très haut et cache le ciel, la pente ne rend pas la traversée facile. Je suis obligée de ralentir. Je me suis blessée. J'ai le souffle coupé. J'halète et prends appuie contre les troncs d'arbres, sans desserrer mes poings. J'ai la tête qui tourne et quand je ne suis plus qu'entourée de pins, je m'autorise à m'arrêter. Je ne peux pas continuer à courir sans but. J'observe à gauche, à droite, tout ce ressemble et je ne serais même plus dire d'où je viens. Mon buste se soulève tant ma respiration est forte.
Aller tout droit, faire marche arrière.
Il n'y a pas un bruit dans cette satanée forêt, rien qui pourrait m'orienter. Pas même le vent.
Je m'écroule sur moi-même, parce que la pression est trop forte. Tout ce que j'ai accumulé, l'appréhension, la peur, la colère, tout m'étouffe, j'ai l'impression de me noyer. Je tais mon cri, parce que je ne peux pas me permettre de donner ma signalisation aux autres tributs. Je me bouche les oreilles dans l'espoir de me créer une bulle où je serais en sécurité. Je tente de calmer les battements de mon cœur, mais un bruit sur ma droite me fait relever la tête. Quelqu'un court.
Quelqu'un court vers moi.
La peur m'empêche de me cacher convenablement : je panique. Cette personne qui arrive, je dois la tuer ou elle finira par le faire. Je sers les poings –si c'est encore possible- et sens une pression dans ma main droite : la flèche. C'est comme si je la voyais pour la première fois.
Ma respiration manque de masquer les bruits de pas, mais je les entends au détour de mon arbre. Je surgis, brandissant ma flèche en guise d'arme, prête à me protéger. Prête à attaquer.
Mais je m'arrête, frapper par mon propre geste.
C'est la fille du Douze, surprise elle est tombée à la renverse. Je pourrais lui sauter dessus, là maintenant et enfoncer la pointe dans sa gorge. Mais la peur que je lis sur son visage reflète la mienne et le temps d'un instant je me vois à sa place.
Paniquée, terrifiée.
Non ! Si j'ai fuis le bain de sang c'était pour éviter ça. Elle semble comprendre que je ne ferais rien et se redresse presque immédiatement. Elle trébuche sur une racine mais réussis à fuir dans le sens opposé.
Moi je baisse ma main, le regard fixe sur la trace au sol qu'elle a laissé.
Ça aurait pu être moi.
Le premier jour.
Le premier instant.
A ce moment, on n'est pas encore prêt. On est paniqué, terrifié, désespéré, mais pas prêt.
On n'a pas encore cette rage, entretenu par la peur de ce que nous réserve l'arène parce qu'on a déjà vu de quoi elle est capable. Au début, on est encore saint d'esprit, la faim et la soif ne nous ont pas encore fait pas perdre la tête. La douleur ne nous fait pas délirer. Au début, on veut juste fuir.
Mais ça, ce n'est qu'au début.
