CHAPITRE XI

La première fois, la toute première fois qu'il avait ressenti ce sentiment terrible d'abandon, même s'il était alors trop jeune pour le formuler ainsi, il n'avait pas encore cinq ans. Charlie venait juste de naître et ses parents, aux anges, venaient de le ramener à la maison.

Il s'était fait une joie à la fois de retrouver sa mère, absente depuis trois jours, et de rencontrer ce nouveau petit frère qu'il attendait si impatiemment depuis ce qui lui semblait une éternité. Mais rien ne s'était déroulé comme il l'avait imaginé. Lorsqu'il avait couru pour se jeter dans les bras de sa maman, de retour de l'hôpital, elle ne l'avait pas serré contre elle, comme il s'y attendait. Il y avait dans ses bras un petit paquet enveloppé d'une couverture bleue qu'elle lui présenta tandis que son père l'arrêtait avant qu'il ne se jette sur elle.

« Regarde, avait-elle dit, c'est Charlie, ton petit frère. »

Il avait approché une main hésitante de la petite frimousse ridée qui émergeait de la couverture et s'était senti un peu déçu : c'était ça le petit frère ? Lui qui imaginait un camarade pour jouer avec lui au base-ball, quelle déception !

« Il est trop petit ! s'était-il exclamé, au bord des larmes.

- Mais il va grandir mon ange. Tu verras, il pourra bientôt jouer avec toi.

- Il est trop petit ! répéta-t-il.

- Tu étais tout petit toi aussi quand on t'a ramené de l'hôpital tenta de lui expliquer son père. Et tu vois, maintenant tu es devenu grand et fort !

- Donnie, lui avait doucement dit sa mère, tu as pourtant déjà vu des bébés.

- Oui mais…»

Bien sûr qu'il avait déjà vu des bébés, mais dans son esprit d'enfant, il n'avait jamais imaginé que ce petit frère qu'on lui promettait, dont tous lui disaient comme il serait heureux de jouer avec lui, serait un bébé incapable de partager ses jeux avant longtemps. Il pensait au gant de base-ball qu'il avait mis de côté pour lui et qu'il n'utiliserait pas de sitôt, à tous ces projets qu'il avait déjà formés pour l'arrivée du petit frère.

Mais comment expliquer tout ça quand on n'a pas encore cinq ans ? Les grandes personnes ont parfois tendance à croire que tout tombe sous le sens, qu'il suffit de dire à un enfant : « Tu vas avoir un petit frère », et si l'enfant a déjà vu des bébés, ils en déduisent obligatoirement qu'il additionnera un et un. Mais ce n'est pas toujours le cas.

Puis les adultes s'étaient dirigés vers la maison où les attendait un groupe de parents et d'amis et Don, resté près de la voiture, avait regardé ces grandes personnes qui d'habitude s'occupaient de lui, s'extasier sur le nourrisson, rire et s'exclamer sans plus prêter attention à lui. C'était à ce moment précis qu'il avait senti en lui un sentiment d'abandon indicible : l'impression que son monde partait en lambeaux et que rien ne serait plus jamais pareil, qu'il ne comptait plus pour personne. Et ses yeux s'étaient alors remplis de larmes : il n'était qu'un tout petit garçon et il n'avait pu empêcher les pleurs de rouler sur ses joues.

*****

« Vous voyez Don, la solitude, vous l'avez connue déjà très jeune.

- Mais je n'étais pas vraiment seul alors.

- Pouvez-vous vraiment dire que vous n'étiez pas seul ? Ce sentiment que vous avez ressenti alors n'était-il pas le même que celui d'aujourd'hui ? Cette impression d'être absolument seul au monde, de ne compter pour personne, de n'avoir plus personne à qui vous raccrocher ?

- Mais ce n'était pas le cas. D'ailleurs, à ce moment-là ma mère s'est retournée vers moi. Je me souviens, elle souriait et d'un seul coup, elle s'est aperçue que je pleurais. Si vous aviez vu alors son regard ! Elle a tendu Charlie à je ne sais pas qui, je doute qu'elle-même sache qui le lui a pris à ce moment-là et elle s'est précipitée vers moi. Elle m'a pris dans ses bras et elle m'a bercé en me chuchotant des tas de mots doux à l'oreille et en s'excusant de m'avoir laissé là. Ensuite mon père est venu la rejoindre et tout le reste de la soirée ils se sont occupés de moi, comme si j'étais encore leur seul enfant.

- Vous n'écoutez pas ce que je vous explique Don. Je ne vous dis pas que votre sentiment était justifié, je dis qu'il était le même que celui que vous ressentez aujourd'hui, c'est totalement différent. Et puis, vous l'avez connu d'autres fois n'est-ce pas ? Il est encore arrivé que vos parents vous laissent seul sur le bord du trottoir non ?

- Mes parents étaient de bons parents !

- Je n'ai pas dit le contraire. Mais ils vous ont pourtant laissé seul, et plus d'une fois, n'est-ce pas ? Je veux que vous me racontiez Don.

Et de nouveau, comme indépendamment de sa volonté, il se mit à raconter.