CRAC !
Harry ne l'entendit certes pas, mais il imagina parfaitement le craquement de son transplanage. Sous un soleil étincelant et écrasant, il porta une main à son front pour la mettre en visière et observa l'orée de la forêt d'Ashdown. Pendant toute la journée d'hier, alors qu'il achetait la poudre d'armoise et qu'il s'achetait une nouvelle garde-robe typiquement sorcière, il s'était demandé ce qu'il trouverait ici, dans cette forêt.
Repérant le fameux rocher annoncé dans le commentaire de Dauran, il le rejoignit et aperçut tout près un sentier s'enfonçant parmi les pins, les bouleaux et les chênes. La forêt d'Ashdown ressemblait plus à une lande de bruyère qu'à une forêt comme celle bordant le parc de Poudlard, mais Harry ne médita pas là-dessus plus longtemps, bien trop content de pouvoir profiter de l'ombre fournie par le feuillage des arbres.
Longeant le sentier, il lançait ici et là quelques regards, s'attendant à apercevoir quelque chose d'inédit ou un quelconque objet insolite. Il demeurait toutefois prudent, s'efforçant de ressembler à un simple promeneur sorcier venu s'apaiser auprès de la nature, au cas où un homoncule aurait déjà été chargé de le surveiller. Bien qu'il ne vît pas très bien comment un homoncule aurait pu savoir où il transplanerait une fois hors de son manoir.
La menace d'être ainsi espionné avait contraint Harry à procéder discrètement. En commençant par enfermer l'aquarium dans une pièce du sous-sol, puis en brûlant tous les messages de Dauran afin que tout espion soit dans l'incapacité de soupçonner que Harry connaissait déjà quelqu'un dans le pays. Il prit cependant soin de noter la méthode de préparation de Dauran dans un journal intime acheté sur un coup de tête sur le Chemin de Traverse.
Harry atteignit bientôt une intersection. Le chemin, en effet, se séparait brusquement en deux. Guettant tout signe d'une quelconque indication, il repéra, très bien dissimulé entre deux troncs, un autre rocher et fut aussitôt convaincu que Dauran l'avait envoyé dans un but bien précis. Empruntant le sentier du deuxième rocher, Harry traversa une longue zone déboisée au bout de laquelle se dressait un troisième morceau de pierre.
Apparemment, il s'agissait d'un jeu de piste. Quel en était l'objectif ? Harry se le demandait, mais il se sentait à présent plus calme : de toute évidence, Dauran s'était autoproclamé « guide », et Harry s'en réjouissait. Avoir quelqu'un comme le vieil homme pour mentor était un détail très important, même si Dauran n'avait pas particulièrement brillé face à Balthazar.
Le parcours se poursuivit ainsi pendant une heure, jusqu'à ce que Harry rencontre un autre croisement et prenne à droite, bien qu'il n'eût aperçu aucun rocher ni dans cette direction, ni dans l'autre. Au bout d'un moment, toutefois, il envisagea de faire demi-tour, considérant qu'il s'était peut-être trompé. Un cri autoritaire et incompréhensible le dissuada finalement de tourner les talons. Il n'était pas spécialiste en langues étrangères, mais il n'eut aucun doute que ce langage n'était pas humain.
Tirant sa baguette magique tout en sachant pertinemment qu'il commettait sans doute une erreur en se proposant de s'approcher de l'origine du cri, Harry s'avança le long du sentier puis s'en détourna pour poursuivre sa route à travers le labyrinthe des troncs. A mesure qu'il s'approchait, un bruit métallique s'élevait de plus en plus. On aurait dit une pioche heurtant un caillou à moitié enfoncé dans la terre, ou quelque chose de ce genre.
Harry atteignit finalement un épais buisson perché sur la crête d'une pente. Il se glissa derrière et, avec la plus grande prudence, se redressa légèrement pour assister au spectacle qui s'offrait au beau milieu d'une grande clairière. La première chose qu'il remarqua fut son erreur : ce n'était pas une pioche qui produisait ce bruit métallique, mais une grosse pelle que l'on enfonçait brutalement dans le sol semé de cailloux.
La deuxième chose qu'il nota – et il lui parut complètement surréaliste qu'il ne l'ait pas remarqué plus vite – fut les deux personnes qui se tenaient dans la clairière. Comme il s'en était douté, la langue qu'il avait entendue n'était pas humaine, et pour cause : les deux créatures ne ressemblaient en rien à des êtres humains, ni même à une quelconque race que Harry ait étudiée en classe.
De taille moyenne mais les muscles puissants, les deux créatures donnaient l'air de porcs humanoïdes et fantaisistes. Leur mâchoire proéminente, leur nez écrasé et leurs oreilles semblaient avoir surgi d'un esprit imaginatif et fantastique. Pour le reste, en revanche, tout était emprunté à l'humain, sauf que les deux créatures affichaient des musculatures bien plus impressionnantes. Leur peau, en outre, paraissait en cuir brun.
Ils voyagent vite, songea Harry en devinant qu'il s'agissait là des deux Orcs sylvains identifiés par les énigmatiques camarades de Flyis. Les deux créatures avaient traversé l'Angleterre d'ouest en est en un peu plus de deux jours, quittant le Gloucestershire pour le Sussex de l'Est. Ou bien elles possédaient la faculté de transplaner, ou bien elles marchaient plus vite et plus longtemps que le commun des mortels peuplant cette planète.
Quelle que fut l'explication, Harry sentit l'inquiétude monter en lui. Ses yeux venaient de se poser sur un rocher identique aux précédents et, apparemment, celui-ci annonçait la fin du jeu de piste. Or, il lui paraissait peu probable que les deux Orcs sylvains aient choisi de creuser précisément ici sans raison. A l'évidence, ils avaient deviné – ou senti – que quelque chose se dissimulait sous la terre.
Harry se baissa pour se dissimuler complètement derrière le buisson pour réfléchir, mais une branche craqua sous son poids. Figé, il entendit une fraction de seconde plus tard un étrange sifflement fendre les airs. La seconde d'après, un éclair argenté transperçait le buisson et lui passait tout près de l'oreille avant d'aller se ficher avec un bruit mat dans le tronc d'un chêne, derrière lui. Déconcerté, il se tourna vers le projectile : un poignard de la taille d'un couteau de cuisine.
Une main puissante l'attrapa brusquement par le col de sa robe de sorcier, le souleva et le projeta sans ménagements dans la clairière. Harry parvint à reprendre ses esprits juste à temps pour amortir autant qu'il le put sa chute. Roulant sur le sol, il se releva aussitôt et brandit sa baguette magique vers l'Orc qui l'avait envoyé valdingué. C'était celui qui, une minute plus tôt, creusait le trou.
L'autre Orc, apparemment le lanceur du poignard, émit un grognement, et Harry recula juste assez pour l'avoir lui aussi dans sa ligne de mire.
─ Ne bougez plus ! ordonna-t-il au creuseur.
Il se déplaça pour s'approcher du trou et jeter un œil à l'intérieur, mais il n'y découvrit rien. Pourtant, si les Orcs avaient commencé à creuser ici, c'était forcément qu'ils étaient capables de sentir certaines choses et que l'objectif de Harry se trouvait sous terre, à cet endroit précis.
─ Tu cherch'rais pas à nous voler, gamin ? grogna l'autre Orc d'un air mauvais.
─ Ce qu'il y a là-dessous ne vous appartient pas, répondit Harry. Son propriétaire m'a envoyé ici pour le récupérer…
Le creuseur lança un regard goguenard à son camarade, comme s'ils avaient eu un désaccord sur une éventuelle propriété de l'objet dissimulé sous terre. Le fainéant lui renvoya une œillade menaçante et considéra rapidement Harry.
─ Qui nous dit que tu mens pas ? lança-t-il.
─ Qui vous dit que je mens ? répliqua Harry.
Une partie de son cerveau s'intéressait à la conversation, tandis que l'autre s'efforçait de trouver une solution pour extirper l'objet enfoui sans qu'il n'ait à détourner son attention des Orcs sylvains. A part le poignard, cependant, les deux créatures ne lui manifestaient aucune hostilité. Juste de la méfiance, mais ce n'était pas plus rassurant aux yeux de Harry.
─ Et en admettant que tu dises vrai, on est les premiers à l'avoir trouvé ce truc ! dit l'Orc. Et crois pas qu'on va te laisser repartir sans avoir une compensation !
Harry réfléchit rapidement, mais la compensation s'imposa d'elle-même dans son esprit.
─ J'ai des informations, annonça-t-il.
─ Des informations ? répéta le creuseur en ouvrant la bouche pour la première fois.
─ Sur l'époque actuelle, sur la raison qui fait que vous êtes ici, précisa Harry.
Les deux Orcs sylvains échangèrent un regard, comme s'ils essayaient de converser visuellement pour savoir si ces informations pouvaient représenter une compensation suffisante au trésor enfoui dans le sol.
─ On t'écoute, lança alors le creuseur.
─ Vous avez franchi un portail temporel, indiqua Harry. Un être maléfique s'est échappé de sa prison et, pour une raison mystérieuse, plusieurs évènements ont engendré plusieurs portails temporels.
─ Un être maléfique, répéta l'autre Orc d'un air faussement terrifié.
─ Il y a eu plusieurs portails ? interrogea au même moment le creuseur.
─ Trois, officiellement, répondit Harry. Vous à Gloucester, des Chiens Infernaux dans le nord du pays et un navire-pirate encore plus au nord. Enfin, rien ne prouve que les créatures apparues au nord sont des Chiens Infernaux, mais nous avons de sérieux soupçons…
Les Orcs sylvains le dévisagèrent longuement, apparemment partagés. Harry ne put s'empêcher de les admirer car, à l'évidence, les deux créatures admettaient tout à fait possible qu'ils aient pu traverser un portail temporel. Ils échangèrent quelques coups d'œil, puis le creuseur reprit :
─ Très bien, déclara-t-il. Tu sembles dire la vérité. Mais nous ne pouvons te laisser prendre le trésor, à moins que tu nous aides. Des sorciers nous pourchassent depuis notre apparition dans cette ville, et les quelques bribes de conversations que nous avons surprises laissent à penser qu'ils ne nous veulent pas du bien.
Harry déglutit. Comment pourrait-il aider deux Orcs sylvains poursuivis par les sorciers du ministère ? Il ne détenait aucun pouvoir politique, aucune influence sur les Aurors, et ne disposait pas d'un savoir magique suffisamment grand pour pouvoir tenir tête à une armée de chasseurs de mages noirs. Surtout qu'il ne tenait pas du tout à finir sa vie comme hors-la-loi ou, pire, à la prison d'Azkaban.
Néanmoins, une idée lui traversa l'esprit. Téméraire, imprudente, mais il l'imaginait mal échouer. Sauf qu'il lui faudrait prendre ses aises, outrepasser ses droits. C'était la seule solution qu'il envisageait, de toute façon.
─ Albus Dumbledore pourrait vous aider, annonça-t-il. Il est le directeur d'une école de sorcellerie, en Ecosse.
─ C'est où, l'Ecosse ? grommela l'autre.
─ Le pays montagneux, au nord, dit maladroitement Harry. Poudlard, le collège, se trouve dans l'une des vallées, mais j'ignore laquelle précisément. Mais Dumbledore vous accueillera poliment et, si je ne me trompe pas, il vous aidera. Il tend toujours la main aux personnes qui la lui demandent.
L'Orc lanceur de poignard parut méfiant, mais le creuseur réfléchit sérieusement à la proposition, tout en scrutant attentivement Harry. Le jeune homme croisa les doigts : c'était le seul moyen qu'il avait pour atteindre le « trésor ». Le seul moyen pacifique, en tout cas, mais il ne pouvait espérer un plan qui puisse avoir autant de chances de réussir. Dumbledore était un homme sage, il écouterait les Orcs et leur proposerait son aide s'il le pouvait – et même s'il le pouvait pas, il ferait le nécessaire pour leur permettre de survivre sans craindre les Aurors.
─ Soit, déclara le creuseur. Nous irons voir cet Albus Dumbledore mais, si nous sommes trahis, croise les doigts pour que nos chemins ne se recroisent jamais, humain. Le trésor est à toi. Adieu !
Et malgré son incrédulité d'entendre son camarade accepter la proposition de Harry, l'autre Orc suivit son compagnon vers le sentier, le temps de récupérer son poignard, avant que tous deux ne prennent la direction du nord, coupant à travers les sous-bois.
Soulagé, Harry les regarda disparaître parmi les troncs et baissa les yeux sur le trou. La réponse à son souci lui était venu pendant la conversation ; aussi pointa-t-il sa baguette magique sur l'orifice :
─ Accio !
La terre se souleva et jaillit en tous sens sur le passage d'un coffret métallique et rouillé. Harry le saisit au vol. Impatient de découvrir ce qu'il contenait, il le posa délicatement au sol, tourna la petite clé en argent apparemment coincée dans la serrure puis rabattit le couvercle. A l'intérieur, enveloppé dans un épais morceau d'étoffe, un épais grimoire à la couverture rapiécée affichait le relief d'une unique tête de mort verte.
Un crâne que Harry se souvenait parfaitement avoir déjà vu sur la couverture de l'ouvrage apporté par Flyis, le soir de son départ définitif du 4, Privet Drive… de son époque, en vérité.
