Chapitre 11 : Elle est pas intérimaire – Padma Patil
Certains jours, Padma avait l'impression de n'être bonne que pour les collections de mauvais goût. Elle avait l'impression d'avoir raté sa vie. Ce qui était certain, c'est qu'elle n'était pas à la place qu'elle aurait voulu avoir. Elle était loin d'avoir réalisé ses rêves.
Elle aurait voulu être une voyante. Elle aurait voulu pouvoir continuer son école de divination et ne pas se faire renvoyer à cause de ses crises d'angoisses qui l'empêchaient de faire correctement ses examens.
Elle aurait voulu pouvoir avoir une grande carrière, de l'envergure de celle de sa sœur. Elle aurait voulu être appelée à l'étranger comme elle, proposer ses services à de grands gouvernements, dans de grandes nations qui croyaient aux magies alternatives comme elle, et aux pouvoirs qu'on ne maîtrisait pas.
Elle aurait voulu se voir proposer le poste de professeur de divination à Poudlard après l'entrée en retraite du professeur Trelawney. Elle aurait voulu pouvoir transmettre à tous les élèves l'importance de cette matière, son sérieux, et la concentration dont il fallait faire preuve pour la mettre en œuvre et avoir des résultats.
Elle aurait voulu ouvrir son propre cabinet, avoir ses clients, des gens qui croyaient en ses bienfaits, qui venaient la consulter pour lui demander son aide, ses conseils. Un endroit qui ne serait que le sien, ou qu'elle aurait partagé avec sa jumelle, pour y pratiquer en toute liberté son art. Cet art qu'elle chérissait tellement et qui avait encore tant d'importance à ses yeux.
Mais elle n'avait rien fait de tout ça. Elle n'avait pas du tout ce genre de vie. Et tous ses rêves s'étaient finalement envolés. Elle n'était même pas sûre de croire encore en la possibilité qu'ils se réalisent un jour. Après tout, qui ferait confiance à une femme qui n'avait même pas le diplôme de l'école de divination ? Et on ne l'autoriserait pas à s'y représenter, pas encore une fois.
Elle était tout simplement fichue. Son rêve était parti à jamais dans les méandres de son cerveau, il ne servait plus à rien d'y penser encore. De ressasser. De pleurer le soir dans son lit désormais vide.
Padma avait bien changé depuis ses années à Poudlard. Elle n'était plus la même femme. Elle n'était plus la jeune fille heureuse et innocente qu'elle était alors. Elle avait vu tous ses espoirs se briser un par un, ses rêves être fracassés, piétinés. Elle avait vu ses parents se détourner d'elle qui n'avait rien réussi à faire de sa vie. Sa sœur ignorer celle qui n'était pas à sa hauteur.
Elle était devenue la paria. La seule parmi tous ceux qu'elle connaissait à Poudlard à ne rien avoir réussi à faire de sa vie. Bon, sauf si on comptait Lavande Brown mais la pauvre avait vraiment mal tourné. Et Padma n'était pas sûre que ce soit rassurant d'être comparé à elle. Elle n'avait pas tellement envie d'être mise dans le même sac.
Et pourtant, pouvait-elle prétendre à une autre catégorisation ? Depuis qu'elle avait arrêté ses études, qu'avait-elle fait ? Elle avait galéré, ramé, encore et encore. Pour payer son loyer, elle avait pris un petit emploi de bibliothécaire dans une université de droit. Elle enchaînait les heures mais ça ne suffisait pas. Ça ne suffisait jamais à payer les factures qui s'amoncelaient. Elle avait déménagé dans un boui-boui plus petit, sous les toits, horriblement mal isolé, mais ça n'était pas tellement mieux.
Elle avait enchaîné les hommes aussi, pour oublier. Il y avait d'abord eu Seamus Finnigan. Un vrai imbécile. Pédant comme elle n'avait jamais vu ça, ne l'utilisant que comme potiche, une simple décoration à son bras pour ne pas aller seul aux soirées mondaines entre juristes auxquelles il était convié. Ils s'étaient retrouvés à la bibliothèque où elle travaillait. Elle avait fini par le quitter quand elle avait appris qu'il la trompait.
Il y avait ensuite eu quelques hommes de passage, rien de vraiment sérieux. Elle s'abandonnait quelques heures entre leurs bras, tentant de conserver autant de chaleur humaine que possible, essayant de s'en gorger pour tenir quelques jours de plus. Ils ne lui accordaient pas beaucoup d'attention, voyant en elle une fille facile à lever, une petite dinde dont ils pouvaient se repaître, un corps souple dans lequel se vider. Finalement, était-elle vraiment plus que ça ?
Dawlish avait essayé de la convaincre du contraire. John Dawlish. Un auror qu'elle avait rencontré au Chaudron Baveur, autour d'un verre, alors qu'il divorçait après plusieurs décennies de mariage. Il était bien trop vieux pour elle, il avait l'âge de son père et elle s'était dégoûtée de le trouver attirant. Et pourtant, quelques semaines plus tard à peine, ils couchaient ensemble.
Merlin que le sexe avait été bon avec lui. Il la faisait se sentir femme, il jouait avec son corps comme aucun des gamins qu'elle avait connu avant lui ne l'avait fait. Elle sentait l'expérience dans chacun de ses gestes et s'il était un peu rude, un peu brusque dans ses mots, s'il ne savait pas très bien les manier, il avait au moins l'énorme avantage d'être honnête.
Et quand il lui disait qu'elle était belle, qu'elle était intelligente, et qu'elle méritait un meilleur emploi que celui qu'elle occupait, elle finissait par le croire, et ses espoirs revenaient avec ses paroles. Quand il lui disait qu'il ne savait pas s'il l'aimait mais qu'il éprouvait de la tendresse pour elle, elle le croyait, et ça lui suffisait. Ça lui avait suffi pendant des mois, même. et ça aurait pu durer encore des années et des années, sans doute.
Elle était bien entre les bras de cet homme différent des autres, qui passait son temps au travail quand il n'était pas dans son lit. Cet homme si sérieux, si réservé, si propre sur lui, si intelligent, qui s'intéressait à une fille comme elle, qui lui disait qu'il avait de la chance de la connaître et qu'elle l'ait choisi. Un homme qui ne pensait pas qu'il était le seul à décider, mais qui considérait qu'elle avait son mot à dire. Un homme qui la traitait comme son égale.
Malheureusement, toutes les bonnes choses avaient une fin, n'est-ce pas ? Le bonheur ne pouvait jamais durer. Ça ne devait pas être écrit dans le livre de sa vie. Ça ne devait pas être dans son destin. Si elle avait lu son avenir dans les feuilles de thé, elle l'aurait peut-être su à l'avance, et s'y serait préparé, songea-t-elle avec ironie.
On avait demandé à John de choisir. Le divorce était en train de se prononcer avec sa femme. La procédure touchait à sa fin. Et on lui demandait de choisir. Soit il continuait à fréquenter une femme de petite vertu, une femme deux fois plus jeune que lui, qui aurait pu être sa fille, soit il choisissait ses enfants.
Padma n'avait pas le droit de leur enlever leur père, n'est-ce pas ? Elle n'avait pas le droit d'être égoïste et de lui demander de l'élire, elle. Elle connaissait Judith et Kyle, ils avaient besoin de leur père. Et John attendait leur garde depuis des mois. Elle ne pouvait pas lui enlever ça.
Alors elle s'était effacée. Elle n'aurait rien pu faire d'autre de toute façon. Elle n'aurait jamais pu se regarder en face, si elle ne l'avait pas fait. Et elle aurait eu une ombre le soir dans son lit. Elle n'aurait jamais pu compenser la perte de ses deux enfants. Alors elle venait de le quitter, quelques jours plutôt, et elle était à nouveau seule. A nouveau misérable. A nouveau malheureuse.
Cette décision lui avait coûté, quoiqu'on en dise, elle avait aimé cet homme, c'était peut-être même le seul qu'elle ait jamais aimé de sa courte vie. Mais elle n'avait aucun droit sur lui. Et il n'était pas écrit qu'ils avaient le droit au bonheur. Elle n'avait pas le droit de prétendre à sa couche. Elle n'en avait plus le droit. Elle devrait l'oublier. Et continuer sa vie, comme lui allait continuer la sienne, elle en était sûre.
Quand elle l'avait quitté, il n'avait pas bougé d'un cil. Elle avait lu la douleur dans ses yeux, et ça lui avait serré le cœur. Mais il savait comme elle que c'était la seule solution. Qu'ils ne pouvaient pas faire autrement. Même s'ils étaient heureux ensemble. Même s'il avait déjà parlé de remariage une fois, bien qu'elle l'ait fait taire rapidement. Même si les enfants l'appréciaient. Même si elle-même aimait de tout son cœur cette famille. Elle n'y avait pas sa place.
Elle allait continuer sa collection. Changer d'emploi parce que celui-ci ne lui plaisait définitivement plus, John avait raison. Et s'arracher le cœur au lieu de penser à cet homme qui l'obsédait. Tout irait bien. Elle n'avait été qu'un passage dans sa vie. Un passage comme tant d'autres. Une intérimaire, en quelque sorte.
Prochain vers "Elle est pas comme sa mère"... Là vous êtes obligés de trouver ! C'est un classique. Elle fait partie de la seconde génération...
En attendant, j'espère que cette lecture vous a plu, n'hésitez pas à me le dire !
