Chapitre 11
Le même jour, dans la soirée
Après une journée de travail « chômée » au vu de son état de santé, André se rendit dans sa chambre. Il n'avait pas sommeil… Sa querelle avec Oscar, sa potentielle grossesse, la longue conversation qu'il avait eue avec Bernard l'avaient chamboulé. Jusqu'à présent il n'avait jamais douté de son choix de vie ni de son avenir. La proposition de Bernard était tentante pourtant.
A sa grande surprise, Oscar était là, elle se tenait devant la porte-fenêtre grande ouverte. Elle était pensive, triste même, une tasse fumante et odorante à la main.
Bien qu'elle avait entendu son ami entrer, mais elle ne bougea ni ne prononça aucune parole, par orgueil ou par peur d'être rejetée... Probablement un peu des deux, Oscar était d'une telle complexité…
- Que puis-je faire pour toi Oscar ? » Demanda André d'un ton froid.
Oscar fixait le liquide brun clair où tournoyait un fin tourbillon de mousse blanche. Des volutes gourmandes s'échappaient. Elle commença d'un ton détaché :
- Le chocolat n'a pas le même goût quand c'est toi qui le prépare… Il a quelque chose de différent, un ingrédient, je suis incapable de mettre le doigt dessus… »
Malgré l'affliction, elle était extraordinairement belle dans la lumière orangée du couchant, une légère brise venait jouer dans ses mèches blondes, dorées, sublimées par l'astre solaire déclinant. Cette voix, cette manière après une querelle qu'elle avait de revenir vers lui, l'air de rien, avec un sujet de conversation trivial. Il avait de la tendresse même pour ses petits défauts. Jamais il ne pourrait sortir volontairement de la vie de cette femme, la rayer de son existence. Il brûlait de la prendre dans ses bras, il s'approcha pour se placer tout juste derrière elle.
- Si je te le disais, tu n'aurais plus de raison de me garder près de toi… » Répondit André avec un sourire tendre qu'Oscar pouvait entendre rien qu'au ton de sa voix.
- Tu sais, c'est étrange… Tu m'as blessée tout à l'heure, et malgré tout, c'est encore vers toi que je reviens, immanquablement…
- Je ne voulais pas m'emporter comme je l'ai fait… » Oscar posa fermement sa tasse sur le guéridon et se retourna.
- Les sottises, on réfléchit avant de les dire André, ainsi, on n'a pas à s'excuser et encore mieux, on ne blesse personne ! Je sais bien que tu ne peux pas toujours être parfait, mais tu n'y es pas allé de main morte. Et tu as été injuste. Certes j'ai été stupide moi aussi…
- Toi non plus tu ne peux pas être toujours parfaite. Et avec ce que tu as traversé, je n'avais pas le droit…
- Merci…
- Comment peux-tu être sûre que tu es enceinte ? Cela ne fait que quelques jours que « c'est » arrivé, il est bien tôt pour le dire, tu ne penses pas ? Ca fait à peine une semaine.
- J'ai été malade chez Girodelle, je suis constamment fatiguée, j'ai failli m'évanouir dans les escaliers aujourd'hui… » Enuméra Oscar.
- Tu es fatiguée parce que tu n'as presque rien mangé depuis le bal, et très mal dormi qui plus est. D'ailleurs, Grand-Mère m'a encore sermonné, m'accusant de négligence envers toi… » Oscar sourit tristement.
- Que vais-je devenir si je suis enceinte… » Elle se glissa timidement dans les bras d'André qui lui rendit tout naturellement son étreinte, celle-ci était douce, l'odeur du jeune homme la rassurait, elle était envoutante, le cœur de la colonelle se mit à battre plus lentement.
- Tu sais j'ai parlé avec Bernard… » S'il avait voulu casser l'ambiance, André ne s'y serait pas pris autrement.
- Ah oui… Que te voulait-il celui-là ?
- Il souhaite épouser Rosalie. » La colonelle se défit de l'étreinte d'André.
- Quel sale petit ingrat ! » S'écria Oscar en serrant les poings. « Je consens à ne pas le dénoncer, alors que ça serait mon travail de le faire, je le fais soigner, je l'héberge et le nourris et voilà comment il me remercie ! Que me fera-t-il d'autre ensuite ?
- Eh bien, à vrai dire, il m'a proposé de partir, d'abandonner mon poste ici, et de le rejoindre lui et ses compagnons. » C'en était trop pour Oscar, elle laissa éclater sa colère.
- Ça suffit ! Je vais le voir ! Il va m'entendre ! Je vais lui régler son compte » André rattrapa Oscar par le poignet. « Mais laisse-moi ! Il veut vraiment m'empoisonner l'existence et tu veux que je le laisse faire ? »
- Ça n'a rien de personnel !
- Il veut m'arracher deux des personnes que j'aime le plus en ce bas monde et ça n'a rien de personnel ? Bien sûr que ça l'est ! » Flatté de faire partie de cette « élite affective d'Oscar de Jaryajes » André ne se laissa pas pour autant attendrir.
- Tout ne tourne pas autour de toi, Oscar !
- Tu insinues que je suis égocentrique ?
- Mais non… Laisse-moi te parler, ensuite tu pourras lui casser la figure autant que tu veux si tu en as encore envie.
- Bien… » Consentit la jeune femme avec un soupir excédé. André invita sa si séduisante cabocharde à s'asseoir près de lui.
- Tu sais, il m'a raconté qu'il était le fils illégitime d'un noble.
- Qu'est-ce que j'en ai à f…
- Laisse-moi terminer, tu ne sais même pas où je veux en venir. Ses parents n'étaient pas mariés, sa mère était la maitresse de son père… Celui-ci l'entretenait. Et quand il eut cinq ans, son père a décidé que sans doute, sa mère avait fait son temps puisqu'il a entamé une liaison avec une femme plus jeune, alors il les a chassés purement et simplement, sans se soucier de leur sort. Sa mère s'est donné la mort peu après ça. Dans ce geste désespéré, elle avait tenté d'emmener Bernard avec elle. Il a miraculeusement été sauvé.
- Moi aussi je me suiciderais avec un fils pareil… » Grogna Oscar, pleine de mauvaise foi.
- Oscar…
- Bien, c'est tragique… Je peux comprendre… Satisfait ? Je ne veux plus passer ton ami à tabac, voilà… » Oscar se leva brusquement pour s'en aller, mais André la reteint, une fois encore, Oscar retomba assise sur le lit.
- L'ironie, c'est que Bernard m'avait raconté ça pour me justifier sa haine des aristocrates et me convaincre de partir avec lui, mais il ne savait pas qu'il me convaincrait de tout autre chose.
- De quoi donc… ? » Demanda Oscar avec une curiosité feinte. Elle s'attendait à n'importe quelle réponse, même la pire, puisque après tout, un malheur n'arrivait jamais seul. Instinctivement, elle posa une main sur son ventre. Ressentant sa crainte, André posa une main sur cette dernière et enchâssa ses doigts entre ceux de la jeune femme.
- Oscar, si toutefois tu étais vraiment enceinte, laisse-moi prétendre que c'est mon enfant. » Stupéfaite, Oscar resta bouche bée. Le petit diablotin imaginaire perché sur son épaule gauche, prit le dessus sur le petit ange juché sur la droite, puisqu'elle ne trouva rien de mieux que de répondre :
- Je n'ai pas besoin de ta charité ! » André, habitué à ce genre de comportement, s'attendait à une telle réponse. Il réfuta :
- Je ne le ferais pas par charité, tête de mule !
- Aurais-tu perdu la tête, parce que si c'est le cas, mon père va t'aider à la retrouver, pour ensuite mieux te la couper ! » Sur ce point, la militaire n'avait peut-être pas complètement tort. Jamais à court d'argument, André botta en touche :
- Tu préfères qu'il te contraigne à épouser Fersen peut-être ?
L'imparable argument fit mouche, tel le légendaire carreau de Guillaume Tell dans la non moins mythique pomme, car Oscar se figurait déjà ce spectacle navrant : Sa personne au cœur d'une cérémonie ridiculement mirifique, comprimée dans une incroyable débauche de soies, fanfreluches et dentelles, au bras de ce benêt de Fersen et sous le regard de son père, en exécuteur de cette tartufferie. Cette image était d'autant plus effrayante que ce châtiment serait effectif jusqu'à la tombe.
- Oh… Non… » Articula Oscar péniblement. « Je peux certainement trouver quelqu'un en ville qui… » André comprit immédiatement ce à quoi Oscar faisait référence et coupa tout net :
- Non, c'est beaucoup trop dangereux. Tu pourrais y laisser la vie.
- Bien, en admettant que tu puisses m'épouser, comment pourras-tu supporter d'élever l'enfant d'un autre ?
- Oscar… » Commença André en caressant la joue de la noble jeune femme. « Même si c'est l'enfant de Fersen, c'est aussi et avant tout le tien, alors je ne pourrais que l'aimer. Je l'aimerais comme s'il s'agissait du mien.
- Je ne peux pas t'enchainer… Je l'ai trop fait… » Murmura Oscar, émue par cette proposition qui était par là même une irréfutable preuve d'amour. André saisit affectueusement le visage d'Oscar entre ses mains, plongea ses yeux dans les siens
- Laisse-moi te dire, une bonne fois pour toutes, tu te trompes… Ma vie à tes côtés je l'ai choisie, je n'en ai jamais désiré aucune autre. Comment peux-tu t'accuser de m'emprisonner alors que tu me donnes autant de bonheur ? »
Autant pour cacher ses larmes naissantes que par élan de cœur, Oscar se lova amoureusement contre celui qui n'avait jamais battu que pour elle. Elle savourait ce sentiment de sécurité et d'éternité. André pouvait sentir contre lui au travers de sa chemise, les seins d'Oscar que cette dernière avait omis d'enfermer, ce qui réveilla le désir du jeune homme à un point que ça devenait douloureux pour lui, il ne souhaitait pourtant pas mettre fin à ce moment de tendresse brutalement. Alors il optât pour le changement de conversation
- Ah, et sinon, c'est du piment d'Espelette…
- Pardon ? » Demanda Oscar perplexe.
- Mon ingrédient secret, pour ton chocolat…
- Ah… Tu me rassures, j'avais peur que ce soit quelque chose de dégoutant… » Avoua Oscar avec une moue.
- Quelque chose de dégou… Enfin, Oscar… » Soupira André consterné. L'intéressée rit malicieusement avant de poser ses lèvres sur celles du jeune homme. Ce changement de conversation n'avait pas suffi à rendre Oscar moins amène.
- Quand auras-tu la certitude pour… » Demanda André maladroit.
- « C'est » prévu dans une dizaine de jours. » Répondit Oscar gênée.
- Je ne t'abandonnerai pas, quel que soit l'issue.
- Merci André… » Chuchota Oscar en se serrant encore d'avantage contre son « plus qu'ami ».
- Ton chocolat va refroidir…
- Chercherais-tu à te débarrasser de mon étreinte ? » Questionna Oscar suspicieuse.
- Eh bien, disons qu'elle provoque en moi un « automatisme typiquement masculin, incommodant et inapproprié à la situation.» Expliqua André, certainement plus embarrassé qu'Oscar elle-même.
- Je vois… » Fit Oscar d'une petite voix.
Compréhensive, et il fallait le reconnaitre, flattée, elle s'éloigna. Elle saisit sa tasse de chocolat à peine entamée et la porta à ses lèvres, effectivement, le contenu était à peine tiède, elle grimaça et reposa aussitôt la tasse en soupirant.
- Je dois toujours parler à Bernard de cette idiote idée de mariage avec Rosalie, pour qui se prend-t-il celui-là ?
- Et Rosalie, qu'en pense-t-elle ? Tu lui as demandé au moins ?
- Je t'en prie… Elle ne connait pas les hommes… » Souffla Oscar, comme si elle était devenue experte en la matière. « Elle semble sous le charme mais elle s'est simplement laissée amadouer, il profite de sa naïveté c'est tout. Il n'a trouvé aucune femme assez bête pour vouloir de lui. C'est si facile, je sais de quoi je parle…
- Toute à l'heure tu disais que Bernard souhaitait épouser notre Rosalie juste pour te nuire… » Mise au fait devant sa contradiction, Oscar ne trouva pas d'argument. « Résumons veux-tu ? » Repris André. « Ils se connaissent depuis longtemps, il a toujours veillé sur elle de plus ou moins près, entre temps, elle est tombée amoureuse d'une autre personne : toi. Amour à sens unique. Bernard fait à nouveau irruption dans sa vie, et Rosalie prend conscience de ses sentiments pour lui. Ça ne te rappelle rien ?
- Comment peux-tu comparer ça à notre histoire… ? » Lâcha Oscar dédaigneuse. Le « Notre histoire » d'Oscar n'était pas tombé dans l'oreille d'un sourd.
- Vas la voir… » Recommanda André d'une voix douce.
- Je m'y rends de ce pas… » Oscar posa la main sur la poignée de la porte et prit à nouveau la parole : « André, depuis combien de temps, ressens-tu plus que de l'amitié pour moi ? » André la rejoint sur devant la porte.
– Je ne puis te dire, mes sentiments ont évolué peu à peu… Néanmoins mon regard sur toi a irrémédiablement changé un jour d'été. Tu avais 16 ans, j'en avais 17. Toi et moi nous chahutions dans l'herbe... Soudain, tu nous as fait basculer et tu t'es placée sur moi à califourchon, tu maintenais fermement mes mains au-dessus de ma tête, tes cheveux tombaient en cascade de chaque côtés de ton visage, tu me fixais avec ce regard pétillant, ce sourire mutin. Tu étais rayonnante. L'encolure de ta chemise baillait, alors j'ai entraperçu tes adorables petits seins. Tu t'en es aperçu, tu m'as giflé, et le lendemain tu portais tes bandelettes. Que tu ne portes pas aujourd'hui du reste.
- Je me souviens de ce jour, oui… Et je n'ai pas eu le temps de les mettre ce matin… Je me suis levée précipitamment parce que je m'inquiétais pour toi, figure-toi » Rougit Oscar en maintenant le col de sa chemise fermé. « Et puis pour ta gouverne, mes seins se sont étoffés depuis lors… » Ajouta Oscar vexée. André répondit par un sourire amoureux et ajouta avec un regard complice.
- N'oublie pas que tu t'es engagée à me masser chaque jour.
- Je n'ai pas oublié mon cher, et mets un point d'honneur à respecter cette promesse. » Elle embrassa rapidement André sur les lèvres et s'éclipsa.
Onze jours plus tard
La date fatidique s'approchait… Oscar ne tenait plus en place, elle ne supportait plus d'être dans l'incertitude. Elle surveillait le moindre symptôme, supposé ou réel, qui pouvait laisser penser à une grossesse. Elle était retournée travailler à Versailles depuis quelques jours déjà ...
André se portait de mieux en mieux, mais il devait toujours se ménager, alors il n'accompagnait pas Oscar à Versailles. Le retrouver chaque soir ravissait la jeune femme au plus haut point, elle se sentait très seule à Versailles, elle devait porter le poids de la culpabilité d'avoir fauté avec l'amant de la Reine. Ce qui aurait pu être facile si elle ne devait pas supporter le regard bienveillant et confiant de celle-ci, et ce quotidiennement. On aurait presque dit que Marie-Antoinette en eut fait exprès, puisque ces derniers temps, elle ne cessait de louer la loyauté d'Oscar. Si elle savait… Par chance, Fersen cachait fort bien son jeu, le bougre ne devait pas en être à son coup d'essai. Il n'a jamais fait allusion à cet écart.
Girodelle semblait se tenir à carreaux, mais l'héritière le surveillait comme le lait sur le feu, chacun de ses actes, même le plus anodin lui semblait suspect.
André et elle partageaient de longs moments de chaste tendresse dans l'intimité de la chambre de la militaire. Ils avaient parfois du mal en public, à cacher leur plus grande complicité. Des gestes attentionnés, et petites paroles douces leur échappaient parfois et Grand-Mère commençait même à trouver étrange qu'ils aient cessé leurs innombrables chamailleries, mais finalement elle appréciait cette paix relative quoique fort louche. Son angoisse se focalisait plutôt sur l'attitude toujours un rien fébrile d'Oscar, bien que celle-ci donnait habilement le change, on ne la faisait pas à Grand-mère.
Les blessures de Bernard commençaient à bien cicatriser. Cela ne l'étonnait guère au demeurant, Oscar n'avait jamais douté à quel point celui-ci était coriace. Bien qu'elle y ait mis toute la mauvaise volonté du monde, Bernard et Rosalie avaient su la convaincre que leur amour était réel et profond. Alors Oscar avait concédé, de manière honorifique, lui donner sa main.
Bernard avait quitté le château des Jarjayes et était rentré chez lui, sans Rosalie… Oscar ne comptait pas laisser sa précieuse brise de printemps partir sans un certificat de mariage en bonne et due forme. Si d'aventure, cet imbécile de Chatelet l'engrossait et l'abandonnait… De toute façon, elle l'avait averti, s'il s'aventurait à agir de la sorte, elle le tuerait de ses propres mains. Alors la jeune fille devait rester au château jusqu'à ce que leur amour (puisque, n'en déplaise à notre héroïne, il s'agissait bien de cela) soit solennellement officialisé. Rosalie était passée à côté du changement subtil dans l'attitude d'Oscar envers André, mais avait bien remarqué le comportement tendu de la colonelle, et les vagues prétextes de celle-ci ne l'avaient guère convaincue. Mais cette dernière était si heureuse de s'occuper des préparatifs du mariage qu'elle ne cherchait pas à en savoir davantage. Oscar s'impliquait le moins possible dans ces préparatifs, elle ne pouvait s'empêcher de s'y projeter. Si son père fraichement rentré de campagne, s'était réjoui de cette cérémonie à venir, il ne réagirait certainement pas aussi positivement à l'annonce de la grossesse de sa cadette, si celle-ci était avérée, et que dire de l'annonce du mariage qui s'ensuivrait.
Allongée dans son lit, immobile, Oscar se souvenait : Un jour, après un entrainement notablement fructueux, le général lui avait avoué sans ambiguïté qu'elle était sa fille préférée et à quel point il affectionnait leur relation. Cette déclaration était à double tranchant. Soit le patriarche allait lui « pardonner » de ne pas avoir été parfaite, une fois n'était pas coutume, soit au comble de la déception, tombée de son piédestal, elle tomberait en disgrâce, elle, Oscar, sa préférée, sa réaction serait d'autant redoutable. Elle jeta un œil à la pendulette posée sur le manteau de la cheminée, elle devait se lever dans quelques minutes, Grand-Mère n'allait plus tarder. Elle se leva d'un bon, se mit sur la pointe des pieds et étira les bras aussi haut qu'elle put. Elle alla ouvrir les rideaux avant de découvrir avec ébahissement une tâche écarlate sur le drap blanc. Oscar, qui pas une seule fois de toute sa vie n'avait pesté, fustigé ses menstruations se surpris à sautiller sur place de manière passablement grotesque devant ce drap tâché, allant même jusqu'à improviser une petite « danse de la victoire ». Immédiatement, elle songea à André. Il fallait l'avertir. Après une rapide toilette, elle alla précipitamment frapper à la porte de la chambre d'André. Geste inutile puisque, comme à son habitude, elle entra avant même que l'occupant ne lui donne l'autorisation d'entrer.
- André ! André ! Je ne suis pas enceinte ! » S'exclama Oscar, surexcitée.
- Chhhhhh… » Chuinta André en jetant des regards inquiets autour de lui. Il ferma la porte. « Alors tu en as la certitude ? »
- Oui ! Je viens d'en avoir la « confirmation »… Quel soulagement, n'est-ce pas ? » S'enflamma la jeune femme en prenant la main gauche d'André dans les siennes.
- Oui… » Répondit platement André en baissant la tête.
- Tu es sûr que ça va ? Tu ne sembles pas très enthousiaste…
- C'est juste que… Non, rien… » Oscar s'apprêta à maugréer mais saisit immédiatement de quoi il retournait. Elle caressa le visage de son bien aimé.
- André, si c'est ce qui te fait peur, ça ne remet pas en question ce qu'il s'est passé entre nous dernièrement et ce que j'ai pu te dire… » André enlaça amoureusement la militaire.
- Eh bien… Félicitations… Tu me connais parfaitement, je n'ai pas besoin de parler, tu sais déjà ce que j'ai en tête… » L'héritière Jarjayes se perdit avec bonheur dans le regard vert et d'une voix douce confia :
- Je souhaite plus que tout maintenir cette relation avec toi, mieux que ça, je veux qu'elle aille plus loin, je veux faire l'amour avec toi, je veux t'épouser, je veux être ta femme, oui, je veux être la femme de l'homme merveilleux que tu es, André Grandier… Même s'il n'y a pas d'enfant à légitimer… Simplement parce que je t'aime…
Toute sa vie André avait attendu ou sinon espéré ces mots. Bien plus grande, sublime était la réalité, plus que toutes ces fois, dans tous les contextes possibles et imaginables, il avait rêvé les yeux grand ouverts, entendre ces mots prononcés par la bouche interdite. Bouche dont il s'empara tendrement dans toute la tangibilité de l'instant présent, qu'ils savourèrent pleinement à deux. André serra Oscar encore plus fort, caressa par-dessus les étoffes son dos, ses bras, et murmura :
- Oscar, Oscar… Mon amour… » Avant d'ajouter, espiègle « Si nous le pouvions, crois-moi, je t'honorerais sur le champ ! » Oscar s'exclama en riant :
- J'espère bien ! Je suis aussi impatiente que toi de célébrer notre amour de cette façon. Mais nous allons devoir attendre encore un peu, et de plus, je dois partir pour Versailles, le docteur Lassonne doit venir te voir aujourd'hui il me semble ?
Alors qu'elle prononçait ces mots le bruit d'une calèche se fit entendre sur le parvis de la demeure familiale.
- Tiens, peut-être que le voici justement. Il semble bien matinal
André alla à la fenêtre s'enquérir de l'identité du visiteur.
- Non, ça n'est pas sa voiture… C'est celle de… » André se pétrifia. « Girodelle ? »
- Ne dis pas n'importe quoi… » S'agaça Oscar. Elle tira avec humeur sur les double-rideaux pour mieux voir. Son visage blêmi de manière spectaculaire en découvrant la vérité. « Oh mon Dieu tu as raison… »
