11.
Jacob a jeté son dévolu sur une quiche toute simple au jambon, accompagnée d'une salade. Pendant qu'il fait revenir les lardons dans la poêle, je sors la salade du frigo et la lave avec application.
-Pourquoi tu as demandé à ce qu'on fasse à manger ?
-Je n'aime pas déranger, dit-il en haussant les épaules. Et puis, je me suis dit que ce serait amusant, dit-il en me jetant un coup d'œil et en remuant les lardons.
-Mary est une très grande critique culinaire, alors, on a intérêt à faire du bon travail !
J'allume la four, et reviens à ma salade, préparant la sauce dans un petit bol, tandis que Jacob étale la pâte dans un plat et éparpille du fromage râpé au fond. Je mets les feuilles dans un saladier avant de le mettre de côté.
-Tu coupes les oignons ? je demande.
-Il vaut mieux, sourit-il. Tu serais capable de te couper un doigt.
Je le frappe dans le dos, et il fait mine d'avoir mal.
-Je fais attention en cuisine, je rétorque en sortant les œufs du frigo et en lui lançant l'oignon, qu'il rattrape sans mal.
Il commence à le couper rapidement. Il est très rapide, ce qui m'agace. Pourquoi faut-il que je sois si lente et andouille ? Les œufs dans une main, j'ouvre le placard pour sortir une coupelle. Bien entendu, Jacob a raison. Même en cuisinant, je ne suis qu'une fille maladroite. En voulant le poser sur le plan de travail, la coupelle ripe sur le bord. Je fais un bond en arrière et pousse un petit cri surpris quand le verre se brise sur le sol. Jacob sursaute également et fait un bond, se retournant vivement.
-Excuse-moi, je marmonne. Je ne suis vraiment pas maligne.
-Tu m'as fait peur ! s'exclame-t-il.
Jacob a posé le couteau et se tient la main. Une tâche attire mon regard vers le sol. Du sang. J'écarquille les yeux. Jacob grimace, se tenant la main poissée de sang.
-Qu'est-ce que t'as fait ! je m'exclame en me précipitant vers lui et en écartant sa main.
Je découvre une plaie béante au niveau de la paume de sa main, qui n'est vraiment pas belle à voir.
-Tu m'a surpris, le couteau a glissé, marmonne-t-il en fronçant le nez. C'est rien.
-Tu plaisantes ? Tu pisses le sang !
En effet, l'hémoglobine s'échappe de la plaie, colorant ses mains puis les miennes par la même occasion, et goûtant sur le sol. J'inspire profondément, et l'odeur du sang vient me titiller les narines. Je chasse mon malaise et plonge sur le rouleau d'essuie-tout. J'en arrache plusieurs feuilles et les tends à Jacob.
-Mets ça sur la plaie !
-Je t'assure, ce n'est pas aussi grave que ça en a l'air.
-Tu rigoles ou quoi ? Tu t'es bien amoché ! J'appelle Mary.
-Ca va s'arrêter de saigner, proteste Jacob, mais je secoue la tête.
-Je ne crois pas, non. Il faut qu'elle vienne voir.
Je vais jusqu'au salon chercher mon téléphone en plissant le nez. Je supporte mal l'odeur du sang, et encore moins sa vision. Les mains moites, la respiration entrecoupée, je brandis le téléphone, espérant que Mary répondra.
-Alors, vous avez terminé le repas ?
Ma vision s'obscurcit un instant, je sens mes yeux se fermer. Je me fais violence et balbutie :
-Jacob s'est coupé.
-Coupé ? Beaucoup ? demande Mary, une pointe d'inquiétude dans la voix.
-Il y a du sang partout !
Un silence au bout du fil.
-OK, on revient tout de suite, mais on a pour presque dix minutes. Ca va aller ?
-Oui, je dis d'une petite voix.
Mary connaît mon manque d'entrain quant à la vue du sang.
-S'il a perdu beaucoup de sang, fais-le asseoir. Et essaie de stopper l'hémorragie avec un chiffon.
-D'accord, je bredouille avant de raccrocher.
Je m'appuie un instant contre la table, inspirant profondément pour chasser mon malaise naissant. Quand je relève la tête, mes paupières me semblent bien lourdes, comme si elles voulaient se fermer toutes seules. J'ai l'habitude de ce genre de sentiment. Je suis tombée dans les pommes il y a quelques années, quand j'étais justement à Forks et que je m'étais ouverte le genoux en faisant du vélo. Je prends une nouvelle inspiration et me précipite du mieux que ma cheville me le permet vers la cuisine. Jacob est penché sur la poubelle, jetant le papier pour englober de nouveau sa main dans de nouvelles feuilles. Il se tourne vers moi.
-Elle arrive, je dis d'un ton le plus calme possible, en évitant de regarder le sol maculé de sang.
J'ouvre à la va-vite un placard et en sors plusieurs chiffons.
-Mets ça, et appuie bien fort, je fais en lui en tendant un. Et assieds-toi, j'ajoute en lui désignant la chaise.
Jacob hausse un sourcil.
-Pourquoi ? Je vais très bien Bella, je t'assure.
Est-ce qu'il plaisante ? Il n'a même pas l'air d'avoir mal, alors que la chair semble bien à vif.
-Ce n'est qu'une petite coupure, insiste-t-il.
-Tu t'assois ! je lâche d'un ton brusque.
Il se laissa tomber sur la chaise en marmonnant, tandis que je reste à distance raisonnable de lui, les mains accrochés au bord du plan de travail.
-Bella, les lardons.
Je me rappelle alors que la poêle est toujours sur le feu. Je l'éteins brusquement en évitant les débris de verre, et quand je me tourne vers lui, il me regarde, un pli soucieux lui barrant le front.
-C'est peut-être toi qui devrais t'asseoir, tu es toute pâle.
Sa voix me parait lointaine, et mon champ de vision se rétrécit encore. J'essaie de cacher les tremblements de mes mains en me tenant au plan de travail. J'ai l'impression que mes jambes se sont transformées en coton.
-Ça va, je parviens à balbutier.
Mon regard est attiré par la tâche de sang sur le sol. Je ferme les yeux quelques secondes, avant de décider de combattre le mal par le mal. Je prends une éponge dans l'évier, la mouille généreusement, avant de me pencher pour essuyer.
-Tu ne devrais pas faire ça, j'entends Jacob protester. Tu n'as vraiment pas l'air bien.
C'est lui le blessé, et c'était moi qui me sens mal ? Bien entendu, il fallait s'y attendre. Je ne réponds pas, et essuie frénétiquement le sol. L'odeur du sang me titille de nouveau les narines. Rien que sa vision me donne des vertiges. J'ai l'impression d'être prise de fièvre. Je suis en nage, les yeux me piquent. Je ne me suis pas accroupie par terre à cause de ma cheville, mes jambes sont sur le point de me lâcher.
-Il n'y en a plus, Bella, dit Jacob, qui me paraît à des kilomètres de là.
Je me redresse, et la cuisine tournoie autour de moi. Je m'accroche au plan de travail, et mets l'éponge sous l'eau, avant de la laisser tomber dans l'évier. Les mains à plat, j'essaie de prendre une profonde inspiration. Je sens la transpiration couler le long de mes tempes. Je n'ai jamais eu aussi chaud, et autant envie de dormir.
-Bella, viens t'asseoir, dit Jake d'une voix calme.
J'en suis bien incapable. Je sens que si je m'assoie, je ne me relèverai pas. Et je ne veux pas voir la main ensanglantée de Jacob. Je reste donc debout devant l'évier, essayant de calmer les tremblements de mon corps en prenant de profondes inspirations. J'entends Jacob me parler, mais je ne comprends pas ce qu'il dit. J'essaie de garder les yeux ouverts, luttant contre l'envie de les fermer. Si je le fais, je vais m'écrouler, c'est certain.
J'entends à peine la porte de la maison s'ouvrir. La voix de Mary me parvient.
-Jacob !
-Je vous assure, ce n'est rien. Ça a beaucoup saigné, mais ça s'est presque arrêté maintenant.
-Bella semblait inquiète, proteste Mary. Fais-moi voir.
-Bella ? j'entends alors, et je reconnais la voix de John.
-Je crois qu'elle se sent mal. Elle ne me répond plus, dit Jacob.
Je sens une main se poser sur mon épaule. Je tourne la tête et découvre le regard inquiet de John.
-Tu es toute blanche.
Je prends une profonde inspiration.
-Je crois qu'il me faut un peu d'air.
John acquiesce et me prend par la taille. Je lâche enfin le bord du plan de travail, et j'ai l'impression que mes jambes vont me lâcher. M'appuyant contre John, je lutte encore. Je ne vais pas tomber dans les pommes devant tout le monde, ça non.
-Je l'emmène prendre l'air, dit John.
Boitillante, j'arrive enfin jusqu'à la porte. Quand John l'ouvre et m'entraîne dehors, je prends un grand bol d'air frais. Je chancelle.
-Hé, reste avec moi, tu veux, dit John en me rattrapant et me faisant asseoir sur le perron.
Je prends ma tête dans mes mains, essayant de calmer les battements désordonnés de mon cœur et mes tremblements. John reste quelques instants avec moi, avant de murmurer :
-Ça va aller ?
Je hoche la tête.
-Bon, je vais voir comment ça se passe.
Je le sens se lever et s'engouffrer dans la maison. Après ce qui me semble une éternité, l'air un peu frais vient enfin me rafraîchir. Je relève la tête et rouvre les yeux. J'accueille la douceur du soleil avec joie. J'y vois de nouveau à peu près clair, même si j'ai toujours l'impression qu'un poids compresse ma poitrine. Je m'inquiète alors pour Jacob. Au même moment, John apparaît sur le seuil de la porte.
-Ah, tu as repris un peu des couleurs.
-Jacob ?
-Il va bien, rit John. Je crois que tu un peu montée sur tes grands cheveux, ce n'est pas une si grosse coupure que ça. Juste deux petits points de suture, et c'est réparé.
-Vraiment ? Pourtant, ça saignait beaucoup.
-Ça saigne beaucoup à ce niveau-là, ça peut sembler assez impressionnant. Mais ce n'est pas grand-chose. Comment il s'est débrouillé ?
Je suis tout de même surprise. Il m'a bien semblé que la plaie était plutôt longue et profonde. De quoi inquiéter, tout de même. Peut-être que ma panique m'a fait exagérer. Je lui raconte ma maladresse, et il sourit.
-C'est bien de toi ça.
Je lâche un maigre sourire. Nous restons encore un moment dehors, le temps que je me remette de mes émotions, avant de retourner à l'intérieur. Jacob est assis sur le canapé, et Mary nettoie les bouts de verre dans la cuisine. Jake m'accueille avec un grand sourire. Je viens m'asseoir près de lui, et il me prit dans ses bras.
-J'ai bien cru que t'allais t'évanouir devant moi, plaisante-t-il. Alors comme ça, madame ne supporte pas le sang ?
-Ne te moque pas, je souris en m'écartant.
-Ce n'est pas mon intention. Tu étais vraiment pâle.
-Mais ça va, maintenant, je lui assure. Et ta main ?
Il me tend sa main gauche. Heureusement, il n'y a plus une trace de sang, juste les points de suture.
-Tu vois, rien de bien grave. Ça va vite cicatriser, m'assure-t-il.
-Oh, pas si vite que ça, le prévient Mary. Plusieurs semaines tout de même. Bon, je vais essayer de terminer cette quiche, pour qu'on puisse déjeuner. Vous vous sentez de manger ?
-Bien sûr que oui ! acquiesce Jacob, ce qui lui valut des rires.
-Tu es vraiment un goinfre, je dis, résumant la pensée de tout le monde. Pour ma part, ça devrait aller. Je verrais.
Finalement, je ne mange que quelques bouchées de la quiche, l'appétit quelque peu coupé. Jacob, lui, semble en pleine forme, comme s'il ne s'était rien passé. Son comportement m'a quelque peu troublé. Comme s'il avait tout fait pour qu'on prenne sa blessure à la légère, pour nous assurer que ce n'était rien qu'une petite coupure.
Après le repas, Jacob finit par prendre congé. Il doit aller retrouver son père à la réserve. Je l'accompagne jusqu'à sa moto.
-Tu vas réussir à conduire, avec ta main ?
-T'inquiète pas pour ça.
-OK. Et demain, qu'est-ce que tu fais ? je demande.
-Il y a l'anniversaire de Dan, dit-il, semblant déçu de ne pas être disponible.
-Oh, je vois, je souris.
Dan, qui est revenu la semaine dernière après plusieurs semaines d'absence, avec des muscles énormes et ayant pris trente centimètres. Ce Dan-là. Intriguée par sa nouvelle apparence, je suis allée demander à des gens de sa classe s'il est parti pendant longtemps. Apparemment, il a loupé les cours deux semaines avant les vacances.
-A propos de Dan… je commence alors.
-Oui ?
-Je me demandais… Tu sais, tu m'as dit que tu avais eu, comme lui, une poussée de croissance assez… significative.
Le regard de Jacob s'assombrit. Il n'aime pas parler de ça, c'est certain.
-Oui, et bien ?
-Ca me semble impossible, je lâche.
J'ai l'impression qu'il devient vert tellement ma réponse le surprend.
-Co… Comment ça ?
Cette idée a germé dans mon esprit depuis quelques temps.
-J'ai vu une émission là-dessus il y a quelques jours.
-Une émission sur quoi, Bella ?
-Sur les ados qui font tout pour changer d'apparence, je réponds. Qui veulent faire de la gonflette, comme on dit. Et qui, parfois, prennent des… choses, des produits, très mauvais pour la santé cela-dit, pour avoir plus de muscles, tout ça.
Jacob me regarde d'un air estomaqué.
-Attends, tu penses qu'on se… drogue en quelque sorte ?
-Eh bien, je n'en sais rien, c'est juste une idée qui m'est venu. Ça pourrait expliquer votre carrure, et puis la force dont a fait preuve Embry pendant l'accident de Marc. Ou encore… enfin, des tas de choses.
J'ai commencé à nourrir cette idée la semaine dernière, quand je suis tombée sur cette émission à la télé. Ça m'a paru l'explication la plus réaliste aux incroyables talents de certains des Quileute. Cette possibilité me fait tout de même peur. Est-ce qu'ils font partie d'un groupe, d'une sorte de clan qui s'amuse à prendre des tas de trucs pour être plus fort, plus impressionnant ? Cette idée me paraît idiote, bien entendu, mais c'est la seule que j'ai trouvé.
Pourtant, à l'expression de Jacob, je comprends que je me suis trompée. Mais il continue à me regarder d'un air étrange, comme s'il ne savait pas quoi répondre.
-Euh… Je… balbutie-t-il, et son air aussi désemparé m'inquiète. Tu ne devrais pas essayer de comprendre certaines choses, Bella, lâche-t-il enfin.
Je fronce les sourcils.
-Qu'est-ce que ça veut dire, ça ? Que j'ai raison ?
Il fuit mon regard.
-Laisse tomber, Bella. S'il te plaît.
-J'ai le droit de m'inquiéter, non ?
Jake grimace.
-Écoute moi, il y a certaines choses… Qu'il ne vaut mieux pas que tu saches. Je dois vraiment y aller.
Il se penche sur moi et dépose un baiser sur mes lèvres avant d'enfourcher sa moto.
-Attends, tu ne peux pas me laisser comme ça, c'est…
Le moteur démarre, et il met son casque.
-Je suis désolé, Bella. Oublie ça.
Alors que la moto s'éloigne, je reste interdite, confuse, perdue. Quand je lui ai parlé de mon idée, il a paru sincèrement surpris, comme si c'était la chose la plus stupide qu'il ait entendu. Puis il a laissé entendre que j'avais raison. C'est complètement illogique, contradictoire. J'ai vu dans ses yeux que c'est faux. Ce qui ne veut dire qu'une seule chose : il y a bien quelque chose qui se trame dans la réserve de la Push. Ce n'est pas du tout ce dont j'ai eu idée. Jacob a menti, pour que je pense que ce soit ça. Il veut que je crois à cette théorie. Sinon, il aurait rigolé, démenti, dit que je me fais des idées. S'il a voulu me laisser croire ça, cela signifie que la vérité était bien pire.
Un frisson me parcourt. Une seconde théorie s'insinue soudain dans mon esprit, mais je la chasse violemment, confuse. Ce n'est pas la première fois qu'une telle idée me vient en tête. Je deviens folle, à n'en pas douter.
J'arrive le lundi matin comme une véritable boule de nerfs. Mes cauchemars sont revenus ce week-end, encore plus prononcés. Pas une minute mes réflexions ne m'ont laissé tranquille. Si ma théorie de la drogue est fausse, il y a forcément autre chose.
Je n'ai pas parlé à Jacob du week-end. Après notre brève discussion avant son départ, je ne sais plus quoi penser. Il m'a seulement envoyé un message dimanche soir, me prévenant qu'il n'aurait pas la voiture de son père lundi, qu'il ne pouvait donc pas venir me chercher, sauf si je voulais qu'on prenne ma voiture. Je lui ai répondu que ce n'était pas un problème, que John m'emmènerait, pour une fois. Je m'en veux de lui faire ça, de lui dire de ne pas passer me prendre, mais je ne sais pas quoi faire d'autre. Il faut que je puisse discuter avec lui, réellement. Et cette idée m'angoisse bien plus que je ne le pense, parce que j'ai peur de ce que je pourrais entendre, ou des mensonges qu'il pourrait me servir.
C'est ma première sortie sans béquilles. Je me sens libérée, même si je suis obligée de marcher au pas de la limace. John me dépose sur le parking des élèves, me souhaitant une bonne journée avant de partir vers le parking réservé aux employés. Mon sac sur l'épaule, j'observe un moment les voitures qui commencent à se garer. Il reste encore plus d'une dizaine de minutes avant le début des cours. Je remarque Khristie, en compagnie de Teddy et Brad. Ils semblent attendre les filles. Au moment où je me décide à les rejoindre pour les saluer et leur demander des nouvelles de Marc, je remarque Jacob qui descend de sa moto. Nos regards se croisent.
Je prends mon courage à deux mains et m'avance vers lui. Il semble tendu, même s'il m'accueille avec un sourire. Tout de même moins éclatant que d'habitude.
-Salut, toi, dit-il en m'embrassant. Ça y est, tu es libérée de tes chaînes ?
-Oui ! je m'exclame. Je suis contente de pouvoir marcher sans ces bâtons.
Il pose sa main sur ma joue. Je me rappelle alors de l'accident de samedi, et attrape sa main gauche.
-Alors, fais-moi voir, tu n'as pas trop mal ?
-De quoi ?
-Ta coupure, je dis en lui retournant la main.
Quelle n'est pas ma surprise quand je ne vois… rien. Troublée, je prends son autre main.
-C'était bien la main gauche, non ?
Je sens Jacob se tendre comme un ressort.
-Oui, mais je t'ai dit que ce n'était rien de grave. C'est presque parti.
Je prends de nouveau son autre main, et finis par découvrir une petite cicatrice blanche, au creux de sa main. Je sens mon pouls s'accélérer, et je retiens un frisson, la gorge soudain nouée.
-Ca n'a pu cicatriser aussi vite ! je rétorque. C'est… impossible.
Le mot me donne un haut-le-coeur. Mes réflexions des dernières semaines me reviennent à l'esprit. Je ferme les yeux quelques secondes, un vertige me saisissant.
-Bella ? Ça va pas ?
Jacob me regarde d'un air anxieux. Il est pâle comme un linge.
-Si, si, je… Tu cicatrises vite.
-Ce n'était qu'une petite coupure, rien de bien grave, dit-il d'une voix grave.
Il ment. C'est flagrant. Et il sait que je ne suis pas dupe. Je ne sais pas comment, mais il sait que je ne suis pas tranquille. Personne ne peut cicatriser aussi vite. Je m'oblige à inspirer, à chasser mon angoisse, à faire un semblant de sourire, alors que je bouillonne intérieurement.
-Jacob…
Alors que je suis sur le point de déverser tout ce que je pense de ces mensonges, une voix me coupe :
-Je peux te parler un instant, Jake ?
Je lève les yeux et découvre Embry, qui s'est approché et regarde Jacob d'un air insistant. Il ne m'adresse même pas un regard, ce qui ne lui ressemble pas, lui qui est toujours si aimable.
-Je te laisse, Bella. On se voit plus tard.
Il m'embrasse rapidement avant de s'éloigner aux côtés de Embry. Je suis tendue comme un arc. J'ai l'impression que mon crâne va exploser. Il faut le bruit de la sonnerie pour me réveiller de ma torpeur.
Je sors du cours de chimie, dans un niveau de stress encore plus élevé que deux heures plus tôt. Je n'arrive plus à me calmer. J'ai passé les deux dernières heures sur des charbons ardents. Voulant éviter le plus possible le reste du groupe, je décide de sortir par derrière, et de contourner les bâtiments pour rejoindre notre banc. Je ne sais même pas si Jacob y sera.
J'entends soudain des éclats de voix et je crois reconnaître une voix bien connue, ce qui me fait frissonner. Je m'approche des voix, et cette fois-ci, j'en suis certaine, c'est bien Jacob qui parle. En compagnie de Paul. Ils sont derrière les bâtiments, à l'abri des regards indiscrets. Je me cache dans l'angle du mur.
-Il faut que tu arrêtes ça Jacob ! crie Paul. Ça prend trop d'ampleur, ça va mal finir !
-Je sais très bien ce que je fais.
-Ah oui ? Tu n'en as pas l'air du tout. Elle n'est pas idiote, Jacob, loin de là !
-Je sais, Paul !
-Ah oui, et qu'est-ce que tu comptes faire, alors ? J'étais là quand elle a vu Dan, quand Embry a arraché la ceinture ! Elle l'a vu, Jacob ! Et maintenant ça ! Tu as vraiment cru qu'elle n'allait pas se poser de questions sur ta main ?
Mon sang se glace. Ils parlent de moi. Je me colle contre le mur et pose ma tête contre celui-ci, le cœur palpitant.
-Laisse-moi gérer ça, Paul, dit froidement Jacob.
-Tu ne gères rien du tout ! Qu'est-ce qui se serait passé, d'après toi, si Embry n'était pas venu te sortir de là tout à l'heure ?
J'ai l'impression de me recevoir un poignard dans le dos. Embry est venu pour m'empêcher de discuter avec Jacob ? Je ne suis pas si parano que ça finalement…
-J'aurais trouvé un subterfuge, Paul !
-Ah oui, et tu penses que tu vas en trouver pendant combien de temps ? Elle n'est pas débile, tu le sais très bien, elle va finir par te mettre devant le fait accompli, et qu'est-ce que tu feras à ce moment-là, hein ?
-Elle ne saura rien ! rugit Jacob. Je l'en empêcherai !
-Et tu comptes t'y prendre comment ? Tu vas la regarder dans les yeux et lui demander d'arrêter de s'interroger sur toi, et elle va t'obéir, comme un gentil toutou ?
-Je sais me débrouiller !
-Ca, c'est que tu dis, mais on sait tous que tu ne peux plus reculer ! Ce n'est plus qu'une question de temps avant qu'elle comprenne réellement. Sam le sait lui aussi, et tu sais très bien qu'elle ne peut pas être au courant ! Il ne te laissera pas faire !
-Et qu'est-ce que tu veux que je fasse, Paul ! Le mal est déjà fait !
-Tu n'aurais jamais du t'approcher d'elle.
-Je pensais que ce serait possible, que je pourrai être avec elle sans que ce sujet ne vienne jamais sur le tapis !
-Tu n'es qu'un idiot, Jacob ! C'était évident que c'était impossible, et maintenant, tu nous mets tous dans la merde !
-Même si elle sait, elle ne dira rien, je le sais.
-Tu crois vraiment ? Elle sera morte de trouille, et quand les gens sont morts de trouille, ils sont capable de bien des choses ! Elle risque de nous poser des problèmes, est-ce que tu peux comprendre ça ?
-Elle ne fera rien contre nous !
-Qu'est-ce que tu en sais ! rugit Paul.
Je ferme les paupières, essayant de m'obliger à penser que cette dispute n'est que le fruit de mon imagination.
-Je l'aime, est-ce que tu peux comprendre ça !
Paul laisse échapper un rire rageur.
-Qu'est-ce que tu peux être idiot. Tu as voulu rompre les règles, et maintenant, tu comprends pourquoi elles ont été instaurées !
-On peut lui faire confiance, pourquoi vous refusez tous de l'entendre !
-C'est impossible, Jacob! Est-ce que tu penses seulement à elle ? Tu es un danger pour elle ! Rien d'autre ! Tu ne pourras jamais rien être de plus pour elle, surtout quand elle aura compris !
-Arrête de me dire ce que j'ai à faire ! hurle soudain Jacob.
Je ne peux pas les laisser se crier dessus comme ça, ils vont finir par attirer l'attention. Essayant de calmer les tremblements de mes mains, je sors enfin de ma cachette. Je suis effarée par l'allure de Jacob. Il semble dans une colère noire, les poings serrés, et son corps tremble de façon déraisonnable.
-Tu n'es qu'un traître ! crie Paul en pointant un doigt accusateur vers lui.
-Tu sais très bien que c'est faux, c'est toi qui a toujours eu un problème avec moi, et tu profites de ça pour me discréditer !
Alors que je m'approche d'eux, Jacob lève le poing et pousse Paul qui se retrouve projeté contre le mur. Je pousse un hoquet de surprise et cours vers eux. Arrivée près d'eux, je remarque que le mur derrière Paul s'est craquelé. Jacob va le frapper de nouveau.
-Jacob, arrête ! je crie, mais il ne réagit pas, alors que Paul a levé des yeux effarés vers moi.
Je me jette sur Jacob et pose ma main sur son bras pour l'arrêter. Il balance son bras sur le côté pour échapper à ma poigne et me pousse violemment. Je sens mon dos puis ma tête percuter le mur et pousse un hoquet, le souffle coupé. Je me plie en deux et ferme les yeux un instant avant de lever la tête. Son regard me glace : tremblant, il a toujours le bras levé et des yeux aussi noir que l'ébène. Les lèvres à demi-retroussées, je crois bien qu'il va me frapper.
-Jacob, arrête ça, t'es fou ou quoi ! j'entends Paul crier à côté de nous, sans pour autant toucher Jacob, qui paraît complètement possédé.
Je n'ai jamais vu quelqu'un trembler de colère. Je sens alors la douleur à l'arrière de ma tête et gémis en me retenant au mur. Mon gémissement de douleur semble le transformer. Son visage se décompose, ses yeux s'écarquillent, ses poings se desserrent et il poussa un hoquet d'horreur et me découvrant devant lui.
-Bella... murmure-t-il en s'approchant de moi, les bras tendus, et sans vraiment le vouloir je me presse contre le mur, comme pour échapper à ses mains.
Il recule comme si je l'avais frappé.
-T'es complètement malade ! crie Paul.
-Je... balbutie-t-il. Je suis vraiment désolée Bella, je ne sais pas ce qui m'a pris... Dis-moi que tu vas bien...
Étourdie, je me sens incapable de prononcer une parole.
-S'il te plaît, me supplie-t-il sans s'approcher, dis moi que je ne t'ai pas blessé.
Il tremble de tous ses membres, et je suis à peu près dans le même état. Les larmes me montent aux yeux, et je me contente de hocher la tête pour le rassurer, les mains toujours plaquées contre le mur, comme en position de défense. Son visage déformé par la souffrance, il me murmure une nouvelle fois qu'il est désolé, puis tourne la tête pour découvrir Embry arriver en courant vers nous.
-Excuse-moi, Bella. Je.. Je n'aurai pas du croire que c'était possible, murmure-t-il avant de brusquement s'éloigner.
-Jacob.. je murmure, mais il est déjà parti.
J'ai l'impression que le monde est en train de s'écrouler autour de moi.
-Qu'est-ce qui s'est passé ! s'exclame Embry en nous rejoignant au pas de course.
-Ce qui devait finir par arriver, lâche Paul, à distance raisonnable de moi.
Embry semble tout de suite comprendre et s'approche de moi.
-Bella, est-ce que tu vas bien?
Déroutée, je le regarde d'un air bouche-béé, incapable de prononcer une parole. Je remarque qu'il reste relativement éloigné de moi, comme s'il pense que j'ai peur de lui. Il tend les bras vers moi et demande d'un air inquiet :
-Bella, est-ce que je peux m'approcher ?
Je comprends alors que je suis toujours dans une posture défensive, les yeux complètement exorbités. Je me redresse alors et romps le contact avec le mur.
-Je vais bien, je lâche.
Embry semble se détendre et cette fois-ci s'approche d'un pas franc en voyant que je ne pars pas en courant.
-Tu devrais venir t'asseoir, me dit-il
Il pose sa main sur mon bras, et je tente de le suivre, mais mon pas se fait chancelant. Il m'attrape par la taille, comme a l'habitude de le faire Jacob. Cette pensée me fait grimacer. Jacob... Son expression, son visage glacé par l'horreur, ne quitte plus mon esprit. Embry m'emmène jusqu'au banc le plus proche et me fait asseoir. Je pose mes mains à plat contre le bois, et essaie de rassembler mes idées. J'aimerais rappeler Jacob, lui courir après, mais je sais qu'il est déjà loin et que dans tous les cas je n'en aurais pas la force.
-J'ai l'impression qu'elle est dans un sacré état de choc.
Je relève la tête vers Paul et lâche d'un ton brusque :
-Je vais très bien.
Il me regarde d'un air surpris. Embry s'assit à côté de moi.
-Le plus important, c'est qu'on soit sûrs que tu n'aies rien.
-Je n'ai rien. Je me suis juste cognée la tête, rien de plus.
-On devrait peut être l'emmener à l'hôpital, suggère Paul, ce qui m'agace.
-Je n'ai pas besoin d'aller à l'hôpital. Et puis, qu'est ce que tu leur diras ? Que mon petit ami m'a poussé contre un mur, d'une force un petit peu trop décuplée ?
Paul tique au mot "petit ami" et grogne, tandis qu'Embry se penche sur moi.
-Je t'assure que Jacob ne voulait pas te faire de mal.
-Je le sais très bien. Où est-il parti ?
Embry paraît surpris par la question.
-Il.. Il a dû rentrer à la réserve. Réfléchir.
-Il faut que je le voie.
-T'es suicidaire ou quoi? ricane Paul.
Je serre les poings et le foudroie du regard.
-Bella, tu ne devrais pas avoir envie de le voir, explique Embry. Il... Tu ne te rends même pas compte de ce qu'il aurait pu te faire.
-Jacob ne me ferait jamais de mal, je proteste.
-Jamais de façon volontaire, ça je te l'accorde.
-Toute personne normalement constituée serait morte de trouille, précise Paul.
-Pas moi.
Embry fronce les sourcils.
-Ah oui ? J'ai bien cru que tu allais me frapper ou crier si je m'approchais de toi tout à l'heure.
J'écarquille les yeux.
-Tu as cru que j'avais peur, à cause de Jacob ?
-Tu n'avais pas peur ?
-Eh bien, sur le coup, légèrement oui, mais c'est surtout l'incompréhension qui m'a paralysée. Et... Son regard...
-Son regard ?
-Il ne savait pas ce qu'il faisait, je l'ai vu dans ses yeux. Quand il a compris, il a semblé tellement... Mal.
Je fais une pause.
-Il souffrait, Embry, et... je n'aime pas le voir souffrir.
-Alors ça c'est une première, persifle Paul. Il te frappe, il aurait pu te tuer, et toi tu es inquiète pour lui.
Ces mots me font froid dans le dos. Oui, je le sens il peut me tuer tellement facilement s'il le veut. Mais je sais qu'il ne le fera jamais.
-Là, tu es sensée pousser un hoquet de surprise et vouloir t'enfuir, dit Paul.
-Je n'ai pas peur de lui, je rétorque. Il ne me fera pas de mal.
-Tu es un peu trop sure de toi Bella, soupire Embry.
Je balaie sa remarque de la main.
-Moi, ce que je veux comprendre, c'est... Ce qui lui est arrivé. Je l'ai vu, il s'est disputé avec toi, et... Il s'est mis à trembler comme une feuille, comme si sa colère allait... exploser.
-C'est un peu ça en fait, dit Embry. Et je peux t'assurer que tu as eu de la chance qu'elle n'explose pas comme tu dis.
-C'est de ta faute ! je m'exclame en me levant d'un bond, plus du tout souffrante, en pointant un doigt accusateur vers Paul.
Celui-ci croise les bras.
-C'est à cause de tout ce qui tu lui as dit !
-Tu… tu as entendu ?
Il paraît franchement pâle tout à coup.
-J'en ai suffisamment entendu ! je crie, des larmes dans les yeux. Il... Il t'a poussé contre le mur ! Comment expliques -tu que le mur soit craquelé, hein ?
-On ne t'a jamais appris à ne pas écouter aux portes ? gronde-t-il.
-Est-ce que quelqu'un pourrait m'expliquer ce que se passe ?
Je ne veux pas y penser maintenant. Je ne veux pas réfléchir à ce qui vient de se passer. Pas tout de suite.
-Pourquoi tu ne me réponds pas !
Il s'avance vers moi et approche son visage du mien.
-Tu n'auras pas de réponses à tes questions, OK? Tu ferais mieux d'oublier ton "petit ami".
Ses paroles me font l'effet d'une gifle et je recule d'un pas. Il semble satisfait, mais je sens quelque chose d'autre derrière sa façon de dire « petit ami ». Du mépris, certes, mais… un autre sentiment, que je n'arrive pas à déchiffrer.
-Pourquoi est-ce que tu me détestes autant ?
-Je ne te déteste pas, soupire-t-il. Je te trouve juste complètement idiote, et Jacob ne vaut pas mieux que toi. Peut être que ce qui s'est passé aujourd'hui lui aura fait comprendre qu'il ferait mieux de rester loin de toi.
-Tu ne peux pas l'obliger à s'éloigner de moi!
-Je ne l'oblige à rien du tout. Tu verras, il prendra sa décision tout seul, lâche-t-il avant de tourner les talons.
Des larmes pleins les yeux, je sens la main d'Embry se poser sur mon bras.
-Tu ne devrais pas t'énerver comme ça. Et ne provoque plus jamais Paul comme ça, d'accord ?
-Il ment, n'est-ce pas ? je demande d'une petite voix. Jacob ne va pas s'éloigner à cause de ça ?
Embry soupire.
-Bella, cette histoire te dépasse. Je ne sais pas ce qui va se passer, mais Paul a raison sur un point : tu n'auras pas de réponses à toutes les questions que tu te poses.
Je dîne rapidement avant de monter dans ma chambre. Je me laisse tomber sur le lit, et vérifie une nouvelle fois mon téléphone. Jacob n'a toujours pas rappelé. Je sens des larmes me picoter les yeux. Les événements de la journée tournent en boucle. J'ai passé le reste de la journée à essayer de garder mon calme et à essayer de joindre Jacob. Sans réponse.
Je laisse ma tête tomber sur l'oreiller, et ferme les yeux. Je n'ai jamais vu quelqu'un autant en colère. Je ne pensais qu'il était possible de perdre le contrôle de son corps de cette façon. J'essaie de chasser mes pensées. Je n'ai pas envie de faire face à la réalité. Les Quileute ne se droguent pas, cette fois j'en suis sûr. Même de la drogue ne peut pas leur permettre de casser un mur, ou de cicatriser en deux jours. C'est impossible.
Toujours ce mot, qui revient inlassablement. Impossible. Comme si le monde se moquait de moi. Toutes ces choses, toutes ces remarques que je me fais tout le temps sur les Quileute. Elles sont toutes impossibles. Et pourtant. Jacob a voulu me faire croire à cette histoire de drogue pour paraître plus fort, pour que je ne me pose pas plus de questions.
Mais après ce qui vient de se passer, il est devenu évident que cette réponse n'est pas la bonne. Je passe une bonne partie de la soirée à essayer de trouver une autre explication rationnelle, mais aucune autre solution ne m'apparait.
Puis, l'idée qui m'a traversé l'esprit hier me revient en tête. La seule solution envisageable, mais qui me fait frissonner. Dès le début, dès notre rencontre, j'ai senti que les Quileute étaient différents, mais... pas à ce point-là. Quand je les ai découverts pour la première fois, à la cantine, ils m'ont donné un sentiment étrange. Ils dégageaient quelque chose de… particulier. Je me suis trouvée idiote ce jour-là, et par la suite, j'ai fait comme si de rien n'était. Je me suis voilée la face.
Quand j'ai commencé à nourrir des sentiments envers Jacob, j'ai su que quelque chose n'allait pas. Il faisait tout pour me garder éloignée de lui, il tenait toujours ce discours comme quoi je n'étais pas en sécurité près de lui. J'ai pensé que ce n'était qu'une simple peur de sa part de me faire du mal, parce qu'il n'osait pas s'engager ou montrer ses sentiments. Mais j'ai toujours su que je ne savais pas tout. Qu'il me cachait des choses. Quand j'ai compris qu'il ne se confierait pas plus, je lui ai promis de ne plus poser de questions. Je lui ai promis que c'était possible, que je pouvais être avec lui, l'aimer, sans tout connaître de lui. J'y ai vraiment cru. Je m'en fichais, des secrets. Je m'en fichais, du comportement des Quileute envers moi. Je voulais seulement être avec lui. Seulement avec lui. Plus rien n'avait d'importance.
Mais au fond, j'ai toujours eu cette envie de savoir. De comprendre ce qu'il voulait dire quand il disait que je ferais mieux de rester loin de lui. De comprendre pourquoi les Quileute me détestaient, pourquoi il avait eu tant de mal à accepter ses sentiments pour moi. J'ai fait comme si ça ne m'atteignait pas. Nous y avons cru tous les deux.
Aujourd'hui, je comprends qu'on s'est tous les deux trompés. Lui, il a cru pouvoir m'aimer sans jamais avoir à me dire la vérité. Il pensait que nous pouvions être ensemble, sans que je ne pose jamais de questions. Je pensais que ce serait possible, que je pourrai être avec elle sans que ce sujet ne vienne jamais sur le tapis ! a-t-il dit. Il y a cru tout ce temps.
De mon côté, je pensais réussir à l'aimer, en sachant qu'il me manquait toujours une partie de lui. Quand je pensais à toutes ces choses étranges auxquelles j'avais été témoin, cette idée m'avait effleuré l'esprit. Cette théorie m'était venu à l'esprit. Mais je l'avais chassé. Je m'étais dit que c'était impossible. Que je me trompais.
Puis avec le retour de Dan au lycée, l'accident de Marc, cette idée, cette solution complètement dingue, celle qui expliquerait tout, s'est de nouveau insinuée en moi. Je l'ai chassé de nouveau, et j'ai inventé cette théorie de drogue.
Sa carrure impressionnante, ses yeux si sombres, sa peau brûlante, sa force démesurée, sa façon de se déplacer, si légèrement, sans même que je m'en rende compte, son ouïe extraordinaire, que j'ai remarqué à plusieurs reprises, mais que j'ai pris soin d'oublier, parce que je trouvais ça impossible. A chaque fois, quand il mangeait encore avec les autres et que nous parlions de lui à table, j'avais surpris ses sourires amusés, comme s'il écoutait notre conversation. J'avais fait comme si j'avais rêvé. Cette façon qu'il a de savoir juste avant que ça n'arrive qu'un prof va nous reprocher nos bavardages. Sa rapidité d'analyse des situations, sa façon de me rattraper avec tellement de réflexe, la facilité avec laquelle il m'a retrouvé dans la forêt. Sa poussée de croissance extraordinaire. En quelques semaines, les Quileute reviennent transformés, comme s'ils prenaient plusieurs années en seulement quelques jours. Sa cicatrisation si rapide. Il a tout fait pour me faire croire que la coupure n'était pas importante, que ça disparaîtrait rapidement. Il voulait me préparer à ce qui est arrivé ce matin. Et enfin, son caractère changeant. Un jour, éclatant de joie et de santé, rigolant et blaguant comme tous les ados de notre âge, et quelques secondes plus tard, son regard si sombre, ses muscles tendus. La façon qu'il a de se mettre en colère si facilement, et à ne plus se contrôler.
Tout, absolument tout, me fait glisser vers cette seule possibilité que j'ai refusé de voir : les Quileute ne sont pas humains. Jacob n'est pas humain. Ou en tout cas, pas totalement.
Si je repasse tous les événements de ces derniers mois dans mon esprit, il n'y a pas d'autre solution. Jacob est autre chose, un être différent, et cette idée me tord l'estomac et me noue la gorge. En acceptant cette possibilité, je remets en cause toute ma vie, toute ma conception du monde.
Il ne peut pas être un simple humain, trop de caractéristiques l'en éloigne. Il a failli me tuer, Embry me l'a bien fait comprendre. S'il ne s'était pas finalement rendu compte de son geste, il aurait pu me briser comme une brindille. Il y avait une telle rage en lui. Je n'ai jamais vu ses yeux devenirs aussi sombres, quasiment entièrement noirs. Toutes ces allusions à ma protection, au fait que nous ne devrions pas être amis, sont claires à présent. S'il a disparu à mon arrivée, c'était pour éviter de devenir ami avec moi. Je ne sais pas ce qui l'a fait changer d'avis, mais il a finalement accepté de me côtoyer. Puis il s'est passé la même chose quand il s'est rendu compte que nous étions bien plus que de simples amis. Il a eu peur. Peur de me faire du mal. Il ne parlait pas sentimentalement. Pas du tout même. Il voulait parler physiquement. Il avait peur de me faire du mal, de me blesser, de me tuer, parce que je suis une simple humaine, fragile et mortelle.
Alors que toutes ces évidences me sautent aux yeux, je me mis à me demander comment les autres lycéens, comment les autres habitants de la ville n'ont pas fini par comprendre que les Quileutes sont bien plus qu'humains. Mais cette interrogation est très vite balayée. C'est tellement évident. Les Quileute ne côtoient jamais les autres, restent à l'écart. Ils sont polis, agréable avec tout le monde, mais ne deviennent pas amis avec ceux qui ne font pas partie de la tribu. Ce n'est pas parce qu'ils sont associables, ou à cause de vieilles traditions. Non, c'est pour ne pas se faire remarquer. Pour que personne ne fasse attention à tous ces petits détails qui les rendent bien plus qu'humains. Non, ils passent juste pour des indiens étranges, grands et forts, dont personne n'ose trop s'approcher. Ils se font juste assez remarquer pour que personne ne se pose de questions. Ils ne sortent qu'entre eux, ne traînent qu'entre eux, ne mangent qu'entre eux, ne se marient qu'entre eux, tout ça pour préserver leur secret.
Elle risque de nous poser des problèmes, est-ce que tu peux comprendre ça ? L'animosité de Paul et des autres Quileute me saute alors aux yeux. Jacob a dérogé à cette règle. Il est devenu ami avec moi, il est tombé amoureux de moi. Paul savait déjà que ce serait impossible, que nous ne pourrions pas être ensemble sans que je finisse par poser des questions, sans que je ne finisse par découvrir leurs secrets. En devenant aussi proche de lui, j'ai fini par remarquer, moi, tous ces détails, toutes ces petites choses qui m'ont surprise, parfois inquiétées à son sujet. Et les Quileute ne veulent pas que je le sache. Pensent-ils que je vais en parler à tout le monde, faire circuler la rumeur ? Personne ne me croirait, de toute façon.
L'après-midi dans la forêt me revient en mémoire. Je n'ai pas rêvé, j'en suis certaine. Quand j'ai glissé et me suis blessée, puis perdue dans la forêt, j'ai bien vu quelque chose dans les bois. J'ai pensé que ce n'était qu'une idée de mon esprit, que j'avais peur et que c'était pour ça que je m'étais imaginée ça, mais désormais, il n'y a aucun doute. C'est Jacob que j'ai fui ce jour-là. Je ne sais pas comment c'est possible, mais c'est Jacob qui hante mes rêves depuis cet accident.
Il est apparu sans bruit, au beau milieu de la forêt. Des détails me reviennent à l'esprit. Il portait un simple tee-shirt, un short et des vieilles baskets, il avait les cheveux emmêlés, les yeux noirs comme la nuit. Il m'avait fait clairement peur ce jour-là. Je n'avais pas compris pourquoi il n'avait pas crié mon nom dans la forêt, comment il avait pu me retrouver aussi facilement, sans aucun bruit, tellement calme.
Cette possibilité me fait frissonner, et je resserre la couette autour de moi, les yeux écarquillés par toutes ces prises de conscience. Peut-être que je suis en train de devenir folle, mais je ne vois pas quelle peut être l'autre solution à toutes ces questions que je me pose depuis des semaines.
Seule dans le noir, je prends peut-être la décision la plus importante de ma vie. En prenant conscience de la réalité, je devrais trembler de peur, rassembler mes affaires et prendre le premier avion pour retourner à Phoenix, mais au lieu de ça, je n'ai pas peur. Je suis inquiète, c'est certain, mais plus au sujet des autres Quileute. Je n'ai pas peur de Jacob. Il n'est pas humain, et alors ? Ça ne va pas m'arrêter. Je me sens complètement idiote de penser ça. C'est tellement… incongru d'avoir de telles pensées. Mais j'en suis certaine, je ne vais pas fuir. Je ne vais pas m'en aller, et oublier Jacob.
Il me reste une chose à découvrir maintenant que j'ai pris conscience de tout ça : je dois découvrir qui il est vraiment. Ou plut, ce qu'il est. De multiples idées me viennent à l'esprit, mais je les chasse, n'arrivant pas à me résoudre à le mettre dans une petite case. La première chose qui me vient à l'esprit est un vampire. J'ai lu et vu tellement d'histoires à ce sujet que c'est évident que ce soit ma première idée, mais elle me donne envie de vomir. Jacob, un vampire ? Un buveur de sang, un tueur ? Non, c'est impossible. Dans les différentes légendes que je connais, ils sont plutôt très pales, des yeux rouges, minces comme des brindilles mais extrêmement forts.
Je faillis éclater d'un rire nerveux. Je suis vraiment en train de me poser ce genre de questions ? Je ne connais rien à tout ça, je ne peux pas me permettre d'exclure une possibilité. Après tout, les légendes ne sont que des légendes. Là, dans la réalité, les vampires peuvent très bien exister, sous une forme bien différente de ce que je pourrais imaginer.
Je vais devoir entamer des recherches, une fois que j'aurais fini par accepter que mon petit ami n'est pas ce que je croyais être. Ce me semble tellement évident, allongée toute seule dans le noir. Jacob Black est loin d'être un simple humain.
NA: Et voilà, le grand moment est arrivé, Bella a compris, toute seule comme une grande! Mais elle n'est pas au bout de ses peines, croyez-moi, parce que même si elle le sait, Jacob ne va pas lui faciliter la vie pour autant! J'espère que vous avez apprécié ce chapitre, plutôt sombre il faut l'avouer, mais nécessaire pour la suite de l'histoire! On peut dire qu'il reste encore quelques chapitres avant qu'elle ne sache vraiment qui est Jacob, et ensuite nous entrerons dans une autre partie de l'histoire, plus riche en rebondissements et avec un scénario bien compliqué il faut l'avouer (j'aime bien me prendre la tête!)
A dimanche pour le prochain chapitre, vous vous attendez à quoi ? Dites-moi tout ! Merci à tous de lire et commenter ma fiction, lire vos commentaires me fait à chaque fois grandement plaisir :)
Réponses aux reviews précédentes:
-b: Contente que ce chapitre t'ait plu, je voulais faire quelque chose d'un peu plus original et changer la scène de l'accident, je suis contente que ce soit réussi :) J'espère que ce chapitre a répondu en partie à tes interrogations sur la réaction de Bella, tu en sauras plus dans les chapitres prochains! A la prochaine, merci encore de commenter toujours mes chapitres!
-Berenice: Merci pour ta review! Eh non, Jacob ne s'est pas imprégné de Bella (il ne le fera jamais je peux te l'assurer, ça n'existe vraiment pas dans mon histoire !) A bientôt, j'espère que tu as apprécié lire ce chapitre ;)
