Merci à vous tous qui avez lu ma fic, cette petite histoire que j'ai adoré écrire et qui, je l'espère, vous a plu.

Voici donc son dernier chapitre, la finale de mon joli récit.

Bonne lecture et encore merci.

L'Inquisition était demeurée. Gardiens de la paix œuvrant sous la gouvernance de la Divine Victoria, ses effectifs plus modestes n'avaient en rien altéré le respect que Férelden et Orlaïs lui portaient, mais, confiant envers sa Sainteté; ils avaient même démontré une certaine reconnaissance envers l'organisation lorsque celle-ci, en tant qu'arbitre à la neutralité certaine, était intervenue afin d'enrayer les petits conflits demeurés ici et là des suites de ce qui aurait pu devenir une grave guerre civile.

Les tâches qui avaient jusque-là incombées à Isilmë avaient, elles aussi, été considérablement réduites dans les mois qui avaient suivi l'adaptation à cette tutelle que la Chantrie exerçait maintenant. La charge accablante de l'avenir même du monde ne reposait plus sur ses épaules. Égérie d'un idéal de paix et d'ordre qui demeurerait, héroïne vivante ayant tenu tête à une menace perfide, survivante des plus profondes ténèbres, la belle Elfe prenait encore part aux pourparlers et décisions courantes auxquels était invariablement soumise l'Inquisition. Toutefois, elle ne prenait plus part aux affrontements en tant que tels si affrontements il y avait, étant plutôt impliquée dans les processus politiques. Une tâche bienvenue, un repos mérité après la tourmente dans laquelle elle avait été plongée et dans l'état dans lequel elle se trouvait. Elle reprenait ainsi les rênes du travail que Joséphine, retournée auprès de sa famille en Antiva afin de remplir les obligations que son rôle d'aînée de famille impliquait, avait accompli de main de maître, manœuvrant à son tour habilement les ficelles du Noble Jeu.

La talentueuse mage avait ainsi eu tout loisir de se consacrer à de longues et fastidieuses recherches, sa position en tant qu'imminence en Thédas lui permettant d'accéder aux archives les plus secrètes, à des écrits oubliés, elle avait pu retrouver quelques documents hérités des temps d'Arlathan, tâtant un peu de ce qui avait été. Connaissances qui lui octroyèrent une maîtrise plus précise des souvenirs qu'elle croisait dans l'Immatériel, pouvant ainsi mieux manipuler ses songes, accéder à des mémoires depuis longtemps endormies derrière le Voile. Sa compréhension grandie de cet univers éthéré lui avait permis d'entrevoir des potentialités que nuls n'avait pu jusque-là ne serait-ce qu'imaginer, un espoir ravivé de retrouver ce qui avait été perdu, ce monde qui était, les temps glorieux des Elvens. Ces sept années meublées d'une expectative sourde, de l'attente d'un retour escompté, s'écoulèrent comme un fleuve calme, une rivière au courant immuable. La vie suivit son cours, attentive et bienfaisante en ces temps de paix durement gagnés.

Fort Céleste était demeuré le même, n'eût été quelques changements mineurs dans son quotidien, ces habitudes qui s'étaient inévitablement établies. Ses aménagements s'étaient faits moins militaires, plus pratiques, adapté à l'existence de tous les jours, simple et paisible. Chacun s'était fait au rythme de vie qui fut établi, l'assemblée hétéroclite des membres qui y étaient demeurés y avait fait sa place, meublant de leur présence estimée ce quotidien apprécié, cassant juste assez souvent les rouages du calme devenu routinier.

On ne pouvait vraiment en souhaiter moins d'un endroit qui voyait cohabiter la Charge du Taureau et Sera qui avait, tout compte fait, décidé qu'elle aimait bien la sécurité du quotidien, savoir que peu importe dans quelle aventure sordide elle s'était plongée avec Les Amis, elle retrouverait un toit au-dessus de sa tête, un endroit où elle serait toujours la bienvenue. Malgré tout, la jeune voleuse avait grandement réduit le champ de ses activités, se contentant, la plupart du temps, de plonger un nobliau peu recommandable et encore moins estimé de ses compatriotes mondains dans une situation tout à fait gênante, évitant ainsi d'attirer des regards rébarbatifs sur l'Inquisition qui avait recouvrée ses titres de noblesse.

Cole, lui, demeurait égal à lui-même, soulageant tout un chacun de ses tracas de tous les jours, des petites blessures parfois bien douloureuses, faisant en sorte que les bonnes personnes en ce monde puissent évoluer dans les meilleures circonstances possibles, selon les dispositions les plus préférables, à travers la course tranquille et immuable du temps.

Les années furent ponctuées des allées et retours de leurs anciens compagnons d'arme partis refaire leur vie ailleurs, visites toujours grandement appréciées, séjour qui bien souvent se prolongeaient, encouragés par les souvenirs de camaraderie ravivés. Varric s'échappant aussi souvent qu'il le pouvait de ses obligations en tant que vicomte de Kirkwall, envoyant bien souvent un pauvre soldat qui se trouvait au mauvais endroit au mauvais moment quérir son courrier, ce dernier se trouvant soudainement dans l'impossibilité de terminer la mission qui lui avait été assignée puisque le futé Nain s'était mystérieusement volatilisé. Ainsi, un nombre impressionnant de soldats de l'Inquisition se trouva bientôt en possession de lettres énigmatiques en provenance de la Guilde Marchande ou d'un quelconque titré. À un point tel que, au fil des ans, cet évènement inusité et prévisible devint une sorte d'initiation pour les nouveaux venus dans la garde qui se voyaient bien démunis devant cette quête insolvable.

Tom Rainier passait quelque fois par-là au cours de ses pérégrinations visant à réédifier une Garde des Ombres digne de ce nom et s'arrêtait invariablement au Fort. Les années avaient refermées les vieilles cicatrices, les fautes passées avaient depuis longtemps été oubliées. Il avait recouvré la totale confiance de tous ceux qui, pendant un temps, il avait pensé avoir perdu toute la considération. Lors de ses rares passages, Cullen se faisait un plaisir de le vaincre à plate couture aux échecs, mais refusait toujours de participer à une nouvelle partie de Grâce Perfide, son orgueil ne s'étant toujours pas remis de la dernière. Et les tonneaux de bière partagés avec Iron Bull promettaient inévitablement de retarder le départ du Garde de Ombres de quelques journées, trop assommé par une cuite comme seuls les Qunaris pouvaient en prendre. Il échangeait toujours des lettres empreintes d'une affection sincère, de sentiments nobles avec Joséphine retournée en Antiva. Un amour qui, malgré toutes les contraintes, malgré la distance d'un continent entier et des rangs sociaux différents, fleurissait délicatement. Timide bourgeon d'un bonheur qui ne promettait que de s'épanouir.

Fort Céleste avait même vu quelques imminentes visites de la part de la Divine Victoria et de la Grande Enchanteresse Vivienne, trop souvent retenues par leurs tâches usuelles et par les problèmes bien souvent rencontrés dans la réalisation de celles-ci. La première cherchant, en plus de ses devoirs en tant que supérieure de la Chantrie, à faire revivre de ses cendres l'Ordre des Chercheurs que tous avaient considéré être destiné à sombrer dans les ténèbres et les tourments qui l'avaient rongé, les secrets inavoués qu'il avait trop longtemps gardés. La seconde étant sans cesse confrontée aux mages qui s'opposaient encore farouchement à la réunification des Cercles. Leurs deux défis se rejoignant par la résistance qu'elles rencontraient, les oppositions qui bien souvent se ressemblaient, une contestation sans borne aux changements qu'elles souhaitaient apportés. Pourtant, elles parvinrent à imposer des réformes dont leurs plus vifs détracteurs furent contraints de reconnaître le bien fondé, au final. Et, chaque fois que l'une ou l'autre puit se rendre, pour des raisons diplomatiques ou non, à Fort Céleste, elle fut reçu invariablement à bras ouverts.

Le seul de leur compagnon qui n'avait pas remis les pieds dans la forteresse au cours de ces sept années était Dorian, confiné dans son double-rôle de représentant de sa famille au Magisterium, mais étant aussi celui qui devait garder un œil sur un prisonnier beaucoup plus résigné à purger sa sentence sans ambages que plusieurs l'avaient de prime abord prédit. Il communiquait parfois avec l'Inquisitrice, évitant toutefois le plus possible ce sujet.

Léliana, quant à elle, était restée, mais pas en tant que maître-espionne. Ses plus proches généraux se partageant désormais le poste. Bien qu'occupant maintenant un poste de conseillère auprès de ses remplaçants, personne ne mettait en doute l'influence qu'elle exerçait toujours. Mais ne plus avoir à juger de la vie ou de la mort de gens qui parfois n'avaient commis pour seul crime que de s'opposer à une autorité plus grande qu'eux lui était plus que bienvenue. N'ayant plus à allonger le bras afin d'accomplir une volonté qui lui était supérieure, elle se consacrait à un nouveau passe-temps dont plusieurs s'étonnèrent. En effet, on avait difficilement pu se représenter l'ancienne maître-espionne en tant qu'éleveuse de cochards et, pourtant, elle excellait dans ce domaine et ses petites créatures devinrent très prisées comme animal de compagnie chez les élégantes dames orlésiennes. Léliana se fit d'ailleurs un plaisir immense à établir les modes relatives aux coloris des petites bêtes qu'elle renouvelait sans cesse, établissant un commerce plus que rentable.

Et Cullen n'aurait pu imaginer avenir plus appréciable, gérant les petits conflits ici-et-là, formant les nouveaux soldats lorsque nécessaire, gardant un œil attentif sur le maintien de la paix à travers tout Thédas, il était le seul des Conseillers de l'Inquisitrice à avoir conservé son poste et n'était pas prêt de s'en défaire.

-Commandant?

La petite voix résonna dans la Salle de Commandement où, à son habitude, il jetait un œil à la carte étendue devant lui faisant état des développements ayant eu lieu récemment sur le continent et un peu au-delà. L'ancien Templier leva les yeux et croisa ceux, pleins d'une curiosité propre aux enfants, mais aussi d'une sagesse inhabituelle, du petit Elfe qui n'avait pas encore vu passer sept hivers. Il lui sourit. Ce petit être avait apporté un renouveau agréable, un vent frais comme ceux que le printemps apporte, sur Fort Céleste. Il tira deux chaises devant la table et invita son jeune invité à lui faire face :

-Alors, quelle histoire veux-tu entendre aujourd'hui?

Les yeux bleus pâles dans lesquels on devinait des reflets argenté pétillaient. Tout comme son père, l'histoire du monde dans lequel il évoluait était un de ses sujets de prédilection. Il écoutait même les récits les plus longs sans aucune interruptions, sans que son attention ne faillisse, le meilleur public qu'un ancien guerrier ayant assisté aux exploits les plus mémorables puisse espérer. Et, de toute évidence, il avait une excellente idée en tête de ce qu'il voulait lui être narré :

-La bataille d'Ostagar, Mamae m'a dit que vous l'aviez vécue.

(Mère)

-Oui, j'y étais, lui répondit Cullen avant de se lancer dans le récit qu'il ponctua du plus de détails possibles puisqu'il avait conscience que c'était ces détails historiques, l'impression des émotions, les paroles qui furent alors échangées, qui fascinaient tout particulièrement le jeune Elfe avide de connaissances. Comment aurait-il pu en être autrement avec des parents comme les siens.

Ces deux Elfes qui bientôt seraient à nouveau réunis. La sentence de Solas avait pris fin quelques jours auparavant et il ne lui restait plus qu'à parcourir l'immense étendue qui séparait Tévinter de Fort Céleste où, pour la première fois depuis le Conseil Exalté d'Halam'shiral, la totalité de ses anciens compagnons d'aventure étaient réunis dans l'attente de ces retrouvailles espérées.

Isilmë, fébrile, arpentait de long en large la Grande Salle, partageant ici et là un mot d'esprit, une vieille histoire avec ses amis les plus proches qui l'avait rejointe pour l'occasion. Elle avait accueilli chaudement tous ses proches venus célébrer ce moment qui mettrait un terme à des années d'atermoiement. Pour une nouvelle fois, depuis trop longtemps, l'Inquisition des premiers jours serait rassemblée en entier. Même Joséphine avait fait le long trajet depuis Antiva, laissant pendant quelques temps les affaires familiales entre les mains de ses frères, ce qui n'avait, en soit, rien de rassurant, mais elle souhaitait de tout cœur être au côté de l'Inquisitrice alors qu'enfin, elle aurait réellement le droit de vivre la vie heureuse qui lui revenait de droit. Même si elle avait été grandement déçue d'apprendre qu'aucun mariage n'était prévu à l'ordre du jour. Cassandra et Vivienne avaient, elles aussi, désigné un représentant de confiance qui agirait en leur nom pendant quelques temps afin de s'éclipser à la forteresse. Le moment était aux réjouissances.

Soudain, rompant les discussions joyeuses, les rires francs des vieux amis retrouvés depuis peu, un éclaireur pénétra en trombe dans la salle, rayonnant d'un sourire fier des nouvelles qu'il apportait :

-Ils arrivent, je les ai aperçus du sommet des remparts, encore loin. Mais ne sous estimez pas la célérité des destriers d'Amaranthine, ils arriveront bientôt.

Prestement, Isilmë s'élança devant les immenses portes demeurées ouvertes, accueillantes. L'attente touchait à sa fin, envers et contre tout.

Et il franchit le portail qu'on avait levé dès le signal donné par l'éclaireur qui avait discerné le mouvement rapide des élégants chevaux à la toison d'un noir brillant au loin. Les deux cavaliers entrèrent en trombe dans l'enceinte du Fort, fatigués du voyage, mais plein d'un immense soulagement d'être enfin de retour. Ils mirent prestement pieds à terre, confiant les chevaux épuisés par l'immense distance qu'ils avaient fidèlement parcourue à Dennet. Dorian, avec sa fanfaronnade habituelle, s'empressa de demander où on pouvait bien avoir mis le champagne. La route lui avait donné affreusement soif.

L'Inquisitrice dévala les marches, la dernière chose qui la séparerait à jamais de celui qu'elle aimait. On s'écartait sur son passage, ému d'une joie non contenue. Les longues boucles d'ébène flottant allégrement dans son dos alors qu'elle courait pour se jeter dans les bras tendus du Loup Implacable qui lui avait tant manqué. Il l'étreignit avec un bonheur indescriptible, plein de l'attente et de l'amour qui les avaient séparés. Ils échangèrent un baiser long, qui les réunissait enfin à travers l'espace et le temps. Enfin, il retrouvait le doux contact de la Lune tout contre lui, le réconfort de cette étreinte adorée.

Et, alors que Solas relevait la tête vers le petit groupe de l'Inquisition qui s'était assemblé au bas des escaliers de pierre, son attention fut attirée par des yeux de la couleur d'un ciel d'été, moins orageux, un peu gris acier, un jeune Elfe au regard sérieux vers lequel Isilmë, radieuse, le guida. Comme dans un rêve, il se dirigea vers le petit garçon qui fixait sur lui un regard attentif, s'étant approché tranquillement des voyageurs nouvellement arrivés. L'antique Dieu elfique s'agenouilla afin d'être à la hauteur de ce visage juvénile aux traits à l'angularité caractéristiques, à la finesse héritée d'un peuple fier, de temps immémoriaux. Il écarta doucement les boucles noires que la course jusqu'en bas des escaliers, où enfin il rencontrerait celui dont il n'avait pu palper l'existence qu'à travers les récits qui lui en avaient été racontés, avait fait tombées sur le front du jeune garçon; le mage Elfe qui se reconnaissait comme dans un miroir qui lui aurait renvoyé son image depuis les millénaires. Il garda la main dans les boucles souples, fasciné par une réalité dont il venait à peine de prendre conscience, une réalité que le petit être dont il avait jusque-là ignoré tout, mais qui soudain prenait une place privilégiée dans l'existence de Solas, corrobora de quelques mots dans un elfique parfait qui ne laissait place à aucun doute quant à celle qui le lui avait enseigné :

-Etta ma ane ma'babae?

(Donc, vous êtes mon père?)

Une question qui était plus une simple constatation, la concrétisation de faits qui jusque-là s'étaient réduits à des impressions superficielles, aériennes, une image inexacte d'une réalité qui lui avait semblée si loin, mythique.

-Vin ma ane ma'isha'len.

(Oui, tu es mon fils.)

Au moment où Solas prononça ces mots, la tangibilité de ce qui n'avait été qu'une émotion diffuse pris toute sa consistance. Il avait engendré ce petit être rempli des promesses inavouées, des espérances lointaines qui avaient traversées les siècles, qu'un amour hors de son contrôle avait rendues possibles. Un souhait de renouveau se concrétisait. Il prenait le pouls véritable de ce que plusieurs considérait comme étant la plus grande joie du monde, l'accomplissement d'une vie. De l'amour qui l'unissait à Isilmë et avait donnée vie à ce petit Elfe qui lui ressemblait tant, ce bonheur inopiné. Un sentiment qu'il n'avait jamais connu, une certitude nouvelle s'offrait à lui, un lien de sang le liait à jamais à cet enfant, il avait une famille, une lignée à qui il transmettrait son savoir, ses valeurs, ses ambitions, aussi utopiques soient-elles. Et il s'aperçut soudain qu'une information cruciale lui faisait défaut :

-Quel est ton nom? demanda Fen'Harel à son fils dont il s'apercevait soudain rien ne connaître, mais qu'il aimait déjà profondément.

-Tïntil'las, lui répondit celui-ci avec toute la grâce simple dont savaient faire preuve les enfants.

-Espoir scintillant… C'est un nom magnifique.

La main douce d'Isilmë se posa sur son épaule, vibrante d'une affection maternelle qu'il découvrait à peine et qui pourtant lui semblait si naturelle. Une part d'elle-même qui toujours avait été présente, mais que la naissance du petit Elfe, qui monopolisait toute l'attention de son père qu'il avait impatiemment attendu de connaître, avait éveillée et qui fleurissait à chaque minute de ces premiers réels moments où cette étincelle d'espoir inattendue prenait place devant les deux êtres extraordinaires qui lui avaient donné vie.

Les quelques spectateurs qui assistaient à cette rencontre attendrissante et remarquable, resplendissante des plus beaux sentiments dont les êtres vivants étaient capables, ne pouvaient qu'être ému devant cette scène qui prenait tout son sens, ces émotions pleines de toute la beauté brute du monde, innées.

-Venez, allons manger, pressa Tïntil'las avec toute l'innocence pure que son âge lui octroyait en empoignant la manche de Solas qui s'était lentement relevé, mais ne pouvait détacher son regard de cet enfant, son enfant qu'il découvrait à peine. Dame Joséphine m'a dit qu'elle avait rapporté des gâteaux exotiques uniques à la culture culinaire antivane et j'ai bien hâte de pouvoir y goûter.

Le garçon dont l'élégante cascade de ses cheveux de jais touchait allégrement ses épaules alors qu'il s'éloignait en sautillant joyeusement, se retourna soudain avec, aux lèvres, une question pour son père qui fit sourire tous les proches de ses parents, les reconnaissant à merveille dans ce petit bout d'Elfe à la fois enjoué et sérieux :

-Certains livres en ancien elfique qu'a eu la gentillesse de m'apporter Dame Vivienne me causent certains problèmes de traduction. Vous voudrez bien m'aider à y voir plus clair une fois le repas terminé?

-Oui… oui, bien sûr, lui répondit Solas, revoyant Isilmë à travers les paroles de leur fils au moment, il y avait à présent bien longtemps, où il avait croisé sur sa route une jeune Dalatienne et son désir d'apprendre si vivace qui avait attiré son attention.

-Et demain… ajouta Tïntil'las avec entrain, essoufflé en essayant de conserver le même rythme de marche que les adultes en gravissant les marches qui les menaient à la Grande Salle de Fort Céleste où un petit banquet les attendait, ni trop faste ni trop raisonnable. Et demain, Sera, Varric et moi avions prévu aller pêcher, vous viendrez?

Une légère surprise fit s'élever les sourcils du mage, mais, encore une fois, il reconnaissait bien l'héritage du Clair-de-Lune dans ce jeune Elfe plein, de toute évidence, d'une volonté implacable qui savait nouer des liens d'amitié avec les gens les plus déconcertants. Solas devait par la suite s'apercevoir de l'attachement sincère qui liait Sera à son fils, à la manière d'une grande sœur veillant sur son jeune frère. Et il devait bien reconnaître que l'influence un peu chaotique de son imprévisible compatriote qui refusait catégoriquement toute association faite par rapport à ses origines, tous rapprochements avec ceux de son espèces qui lui semblaient bien trop différents, cette influence était plus que bienvenue pour Tïntil'las qui aurait sinon été un enfant bien trop sérieux, plongé dans les écrits et l'étude, passant à côté de sa jeunesse éphémère. Et Sera dont la jeunesse avait été bien trop sérieuse pour son esprit allègre et rebelle revivait à travers le petit Elfe l'enfance qu'elle n'avait jamais réellement eu. La seule activité que Solas trouva quelque peu discutable fut l'apprentissage de la chasse aux lézards à laquelle la jeune voleuse semblait un peu trop tenir à cœur…

Et, de leur côté, Varric et Cullen semblaient avoir tenu le rôle de figures paternelles en son absence, à la manière de vieux mentors férus de la vie et du genre humain, lui narrant les histoires des plus glorieuses batailles, lui décrivant les plus belles villes, les merveilles infinies qu'il était possible d'observer en ce monde qui en regorgeait à profusion. Mais Tïntil'las avait gardé cette place au fond de son cœur, cet espace privilégié que seul son père pouvait occuper, celui qui lui avait transmis sa sagesse, son amour de l'Immatériel et de ses mystères, des connaissances et des passions qu'il était le mieux placé pour lui enseigner et lui partager. Isilmë, malgré son pouvoir et son savoir croissant, n'avait pas les siècles de savoir dont disposait Solas.

Le petit Elfe fit part à son père de cet intérêt particulier dès le moment où il prit place à ses côtés à la table à laquelle, pour la première fois depuis sept longues années, les membres de l'entourage proche de l'Inquisitrice étaient réunis.

-Mamae m'a dit que vous connaissiez des esprits de sagesse. Qu'ils étaient vos amis. J'aimerais bien les rencontrer un jour.

Si jeune et si réfléchi, si semblable à lui, mais il sentait transparaître en son fils ce trait hérité de sa mère, cette qualité qui longtemps avait fait défaut au Loup Implacable, une grande humilité, la capacité de reconnaître ses lacunes, les capacités des autres qui n'étaient pas les siennes et les accepter. Une fierté humble, pleine de la sagesse que peu acquérait même après toute une vie, une fois leur cycle dans le monde des vivants achevé. Lui aussi avait beaucoup à apprendre de ce minuscule Elfe déjà bien sage.

Isilmë, heureuse comme jamais elle n'aurait pu le concevoir, observait affectueusement cet enfant, son enfant presser de questions celui qui, dès qu'il avait été en mesure de comprendre les récits qu'on lui en faisait, était devenu incontestablement son modèle, celui à qui il voulait plus que tout un jour ressembler.

-Peu importe que j'ai un jour sauvé Thédas, que j'ai risqué ma vie pour vaincre un ignoble magister, vous êtes son seul et unique héros, pour toujours et à jamais, puisque vous êtes l'ami des esprits, comme il le dit si bien, taquina la belle Elfe faussement jalouse au creux de l'oreille de celui qui naviguerait maintenant avec elle à travers la mer clémente de ces jours heureux.

Le mage jeta un regard affectueux sur Tïntil'las qui s'était lancé dans une conversation du plus grand des sérieux avec Varric sur le mystère que représentait pour lui l'impossibilité des Nains à rêver. Avec un air mi-rieur, mi-inquiet sur le visage, Solas se tourna en direction d'Isilmë :

-Il s'agit bien de la seule surprise que vous m'ayez réservée? Vous n'auriez pas, dans le même ordre d'idées de faits ignorés auxquels je pourrais me trouver intimement lié, réveillé une dangereuse engeance? Ou, imprévisiblement, commencé à pratiquer la magie du sang?

L'Inquisitrice rit de bon cœur avant de le rassurer sur un point comme sur l'autre. Si ce n'était qu'elle était devenue mère du jeune Elfe le plus prometteur de tout Thédas, elle était demeurée tout à fait égale à elle-même.

Et le repas se poursuivit dans la bonne humeur, empreint de la légèreté optimiste qu'apportent les rares moments où la paix est réellement acquise. La routine repris tranquillement son cours à Fort Céleste. Les anciens compagnons de passage retournèrent vaquer à leurs occupations coutumières. Un calme serein régna quelques temps sur la forteresse.

Solas se fit rapidement au nouveau rôle dont il ne s'était jamais douté en quittant Tévinter, libéré de la sentence qui n'en était pas vraiment une, si ce n'avait été l'absence de l'être aimé qui lui avait cruellement pesée. Étudier les artéfacts et écrits anciens qui lui avaient été soumis en nombre suffisant pour accaparer les sept longues années de sa peine lui avait permis d'accroître ses perceptions et son entendement des évènements postérieurs à sa création du Voile, alors qu'il était plongé dans le sommeil qui devait le conduire aux jours présents.

Et comme Isilmë avait pu parcourir l'Immatériel, retourner au Vir'Dirthara aux temps d'Arlathan, partagé avec les bibliothécaires des connaissances aujourd'hui parties en cendre, considérées comme désuètes et déchirées en lambeaux, remplacées par des intérêts nouveaux; les ambitions de revoir un jour renaître une immortelle et fabuleuse société elfique comme aux temps antiques semblait tranquillement se concrétiser. Toutefois, un critère d'exception devait s'inscrire devant cet objectif : préserver le monde connu, ce monde où évoluait des êtres valeureux, dotés de sentiments et de motivations nobles, ce monde qui était celui de leurs amis. Comme il le savait déjà, rendre leur immortalité et leurs pouvoirs d'antan aux Elfes errant en ces terres nécessitait de rompre le Voile, ce qui conduisait à faire sombrer Thédas, détruire ce monde, ce qui était, maintenant, inimaginable.

Bien vite, le couple uni à jamais des suites d'épreuves qui avaient semblées sans fin se rendit à l'évidence que le seul moyen qui éviterait la perte de ce qui était tout en reconstruisant ce qui fut était, pour les Elfes désireux de voir se rebâtir une grande cité pour les leurs, de s'effacer du monde connu, vers un lieu dont on ne pouvait plus, une fois entré, partir. Ils devaient rejoindre cette cité, pas la recréer ici-bas. Une cité qui prendrait ses racines dans l'Immatériel, qui pouvait ouvrir un passage pour la rejoindre, mais ne pouvait reformer le même passage pour en ressortir sans risquer d'absorber le continent extérieur. S'ils souhaitaient recréer l'Elhvenan d'antan, ils devaient se résoudre à abandonner tous les gens qu'ils avaient connus et appréciés qui ne les suivraient pas dans l'Immatériel, les laisser perdurer en Thédas, là où leurs vies s'étaient écrites et où, un jour, inévitablement elles devraient se terminer.

C'est à cela que songeait Solas alors que les rayons rubiconds du Soleil levant dissipaient lentement les derniers reliquats des ombres de la nuit dans les quartiers de l'Inquisitrice. Il jeta un œil protecteur sur la mage, maintenant plus puissante qu'elle n'oserait l'avouer de peur de la crainte que cela lui attirerait, encore endormie à son coté contre la poitrine de laquelle était blotti un jeune garçon aux oreilles pointues caractéristiques, aux cheveux noirs en bataille qui avait retrouvé son calme et était maintenant profondément assoupi après être venu chercher refuge dans les bras de sa mère, bouleversé par un violent cauchemar qui l'avait réveillé en sursaut. Isilmë l'avait bordé en séchant les larmes paniquées qui barbouillaient le petit visage de coutume serein, presque austère pour un enfant. Le Loup Implacable avait observé, attendri par la scène, la tendresse avec laquelle la belle Elfe que les astres nocturnes éclairaient d'une lumière diffuse, honorant de leurs reflets célestes les traits chéris de la Lune, elle calmait les rêves terrifiants de son fils effrayé. Solas, aux côtés duquel ils étaient alors plongés dans un sommeil profond, écoutait le son mesuré de leurs souffles paisibles.

Il était presque ardu pour le Loup Implacable de se remémorer que, seulement deux mois auparavant l'existence même de son fils lui était méconnue. Il avait été une époque où même la seule pensée de fonder une famille digne de ce nom lui aurait fait pousser un sifflement désapprobateur. Mais pourtant cela lui semblait si naturel, comme si tout coulait de source, comme si tout était simple, enfin. Il pouvait, tout compte fait, malgré les embuches qui avaient parsemé son chemin, espéré d'un avenir heureux, où il pourrait rêver d'une chance de réellement corriger ses actes passés vis-à-vis du peuple Elven.

Tïntil'las, Espoir scintillant… Il comprenait bien le sens de ce nom qu'avait donné Isilmë à leur enfant, au premier descendant du peuple d'Arlathan à voir le jour dans cette époque où la paix était possible, où espérer était permis. Il était fils d'un Evanuris, d'un des anciens faux Dieux qu'avaient vénéré une société avilie par les guerres de pouvoir, mais aussi fils de l'Inquisitrice qui avait vaincu un magister qui voulait s'ériger au rang de divinité, une Elfe aux origines antérieures à la création du Voile, mais héroïne des temps modernes, une Dalatienne des Marches Libres issue du clan Lavellan. Il était le renouveau qui s'annonçait pour un peuple ancien, un peuple déchu qui renaîtrait. L'espoir né d'un rêve d'apparence inaccessible qu'il avait éclairé et auquel il avait donné une nouvelle lumière, plus brillante, plus réelle.

Solas enlaça les deux êtres que des siècles entiers avaient été nécessaires avant qu'enfin le bonheur qu'il était en mesure de vivre par leur entremise ne soit placé sur son chemin. Il plaça un long et affectueux baiser dans les cheveux à l'odeur florale du Clair-de-Lune qui avait jeté une lueur nouvelle sur sa nuit qui n'en finissait pas, celle qui sans cesse avait retrouvé son éclat, même quand les ténèbres avaient tenté d'avaler sa lumière à jamais. Elle s'éveilla tranquillement, les rayons de l'astre du jour ayant commencé à jouer dans son dos, pleins de la chaleur de cette nouvelle journée et de sa promesse de joie réitérée. Isilmë sourit à celui qui maintenant partageait chaque jour de sa vie et serait à ses côtés pour l'éternité, un sourire resplendissant, comblé. Avec un amour non contenu, presque ému, Solas caressa sa joue blanche sur laquelle il avait fait couler tant de larmes. Il s'était juré que jamais plus il ne serait la cause de son chagrin. Elle n'allait plus souffrir par sa faute, l'orgueil du Loup Implacable se plierait désormais à la volonté de la Lune.

Le petit être que leur amour avait engendré commença à s'agiter et ouvrit de grands yeux azurés encore embrumés de sommeil, nuage duveteux sur un ciel de printemps. Immédiatement, il commença à narrer le cauchemar horrible qui l'avait tant épouvanté, le front barré d'un trait songeur. Ses boucles noires dansaient alors qu'il décrivait son rêve effroyable avec une emphase presque théâtrale. Mais ses parents, ses héros qui avaient vaincus des démons bien plus grands, des dangers bien plus menaçants, traversé, il lui semblait, mille et une aventures incroyables, le rassurèrent, comme toujours lorsque les ombres de la nuit le voyaient fuir sa petite chambre pour retrouver leur présence rassurante et protectrice. Il devinait à peine leur puissance, mais les histoires qu'il avait entendues suffisaient à lui confirmer les pouvoirs qu'il pouvait seulement imaginer. Il n'avait qu'une idée confuse de ce que pouvait être le Voile que Babae avait érigé ou l'Ancre qui avait marqué Mamae et les avait réunis tous deux, mais il était immensément fier de ses parents, de sa mère qui avait toujours su être là pour lui, malgré ses tâches diplomatiques prenantes, de son père qu'il venait à peine de rencontrer, mais qui lui avait été décrit tellement de fois qu'il le connaissait déjà.

Tïntil'las sauta élégamment en bas du lit, déterminé à aller pratiquer quelques sorts de base avant que tous à Fort Céleste ne se réunissent pour le petit déjeuner commun. Bientôt, il fut assis par terre, devant une coupe remplie d'eau qu'Isilmë lui montrait à geler puis à réchauffer avec de minces flammes contenues au creux de la main. Qu'elle était belle. Le temps n'avait aucune emprise sur elle. L'Ancre l'avait à jamais liée à l'Immatériel, à l'immortalité qui avait toujours fait partie d'elle, qu'elle avait réveillée en luttant contre les affres de la douleur que la marque lui avait fait subir, son esprit voyageant sans cesse entre les deux mondes, en proie aux pires épreuves, aux craintes les plus viscérales. Mais elle avait vaincu. Et maintenant, Solas contemplait sa grâce, le caractère irréel qui irradiait de son être que les rayons de Soleil, inondant sa tunique vaporeuse de mille reflets orangés, rendaient céleste, entourée d'une aura astrale. Et elle lui avait donné un fils, un tout jeune Elfe intelligent et sensible, l'héritier du savoir perdu d'Arlathan.

La quête douloureuse du Loup Implacable, ses pérégrinations désespérées, son désir de réparer les erreurs passées, cela achevait. Il arrivait inévitablement au bout du chemin. Ses vieilles plaies se refermaient à mesure que les rayons d'un jour nouveau le réchauffaient. Le moyen de rendre aux Elvens la splendeur antique de leur peuple prenait forme. Mais ce ne serait pas sans déchirements. Encore une fois, des sacrifices seraient nécessaires, mais ceux-là seraient volontaires.

Il y avait longtemps qu'Elvhenan s'était envolé au profit de l'Empire Tévintide, d'Orlaïs et de Férelden. La magnifique société elfique n'était plus qu'un vieil oiseau dont la dernière plume était tombée, dont le chant s'étant tari. Un vieil oiseau qui survivait uniquement parce que certains conservaient le souvenir du temps où ses plumes étaient vives, son chant mélodieux, où il était exotique, où il était adulé et apprécié. Il devait inévitablement disparaître de ce monde où son souvenir s'étiolerait et où sa mémoire s'évanouirait. L'esprit aux mille couleurs rejoindrait un paradis où il serait inatteignable, mais, partout ailleurs, on l'oublierait. Tout comme lui, les Elfes de Thédas seraient bientôt un conte, un mythe à demi-oublié. Demeurer sur le continent, loin de l'influence bénéfique du Voile pour ce peuple intimement lié à la magie, était synonyme de déclin et de la mort immuable de leur race et de leur culture. Et les vibrations du Voile étaient de plus en plus ténue, ils devaient agir sous peu afin de préserver les derniers reliquats des leurs, afin de pouvoir perdurer en tant qu'êtres de chair et de sang.

Inévitable… Oui, plus que jamais Solas sentait que la présence du Voile s'affaiblissait, que la magie en Thédas se ferait de plus en plus ténue, jusqu'à entièrement disparaître.

Isilmë et lui devaient arriver à la même constatation et aux mêmes conclusions. Des préparatifs mis en branle par sa bien-aimée avant même que le mage ne soit libéré de Tévinter furent concrétisés. En tant qu'Inquisitrice et que diplomate, la noble Elfe avait pu réunir, avec l'aide de la marquise Brialla qui, un jour prochain, les rejoindrait, les siens, citadins ou Dalatiens, désirant voir renaître la glorieuse nation qui, un jour, ils avaient formée. Ils affluèrent au lieu de rencontre prévu, Fort Suledin, où la magie elfique, même à travers les âges, était restée vivace, là où un Eluvian fut disposé et activé, le dernier des Eluvians encore fonctionnels bien longtemps après le jour qui vit les Elfes quitter les terres de Thédas.

Les membres de l'Inquisition avaient été informés, un après l'autre, et, un après l'autre, ils avaient émis des objections amples de colère ou de larmes, parfois des deux. Tout était arrivé trop vite. Leurs anciens compagnons partaient sans possibilité de revenir en arrière, de leur rendre visite un jour, jamais ils ne les reverraient. La notion de Shemlen prenait tout son sens, la vie éphémère de ceux qui n'étaient pas éternels et n'avaient aucune possibilité de le devenir, privés de ceux qui pouvaient encore y croire, encore y accéder, de cette dernière chance offerte à ce peuple malmené de redevenir la société mythique qu'il avait été.

Les Elvens partaient vers la Croisée des Mondes, vers leur nouvelle contrée, où ils seraient inatteignables, car, une fois le pas passé, plus aucun de ceux qui y avait pénétré ne pourrait revenir. Un seul Eluvian demeurerait en fonction, mais comme accès unique, réduit à n'acheminer que dans un sens, stabilisant le Voile, lui permettant de conserver la puissance magique nécessaire pour cette nouvelle société renaissante. Ne restera plus bientôt à travers Thédas que les Elfes de sang qui ne s'associaient pas à cette race ou ne partageaient pas ses idéaux.

Sera, dont les adieux faits à ses amis, à ce petit Elfe à travers qui elle avait pu revivre la jeunesse qu'elle n'avait jamais eu, furent les plus douloureux d'entre tous. Elle perdait une nouvelle fois sa famille. Sa demeure permanente à Fort Céleste, cette stabilité qu'elle avait adoptée, n'avait en rien altéré son caractère enjoué, mais, à cet instant irréversible, elle avait vu disparaître une partie de cet entrain légendaire qui avait été le sien. Cole, dont la nature d'esprit signifiait la disparition inévitable si le Voile et son influence s'évaporaient de Thédas, se joignit aux Elvens, il fut le seul humain, même si ce trait était de plus en plus faible en lui, à être admis dans ce voyage ultime, la dernière aventure de l'Inquisitrice.

Un matin froid d'automne, où un givre nostalgique s'était posé sur Fort Céleste, deux majestueux hahls rouges quittèrent la forteresse, portant leurs cavaliers vers la dernière de leur chevauchée en ce monde. Disparurent au loin le Loup et la Lune dans les bras de laquelle l'Espoir scintillant qui allait gouverner son peuple, sage et avisé, plusieurs années plus tard, reposait, ruisselant de larmes dont il ne saisissait pas encore l'intensité intemporelle, l'impossible retour en arrière. Leurs amis s'en étaient allés, vers un monde nouveau, une nation qui renaîtrait de ses cendres. La vie à Thédas se poursuivrait, privée du bel et pur esprit de celle qui les avaient tous délivrés du plus pur mal, de la plus noire menace, laissant derrière elle un vide qui jamais ne serait comblé.

Elle était partie. Ils étaient partis. Un cycle s'achevait en Thédas. Un nouvel âge voyait le jour.

Le temps avait passé, comme l'eau sous un pont, comme le vent dans ses cheveux. Des rides barraient son visage encore beau, ses traits demeurés mystérieux, ses yeux n'avaient pas perdu leur acuité et sa voix, qui s'était à habituée à chanter plus souvent, était toujours mélodieuse. Léliana repoussa derrière son oreille ses cheveux roux maintenant striés de gris, se remémorant ce jour, plusieurs années auparavant, combien déjà? Une cinquantaine peut être. Elle avait fini par ne plus porter tout à fait attention au passage du temps. Les Elfes avaient quitté Thédas, à la suite de leurs amis, de l'Inquisitrice admirée et adorée.

Ce jour était encore flou dans son esprit. Peu importait le nombre de fois où elle l'avait rejoué dans ses souvenirs. Il lui avait fait l'effet d'un froid paralysant qui l'avait traversé de part en part. La fin d'une époque. Le début d'une autre. Elle revoyait cette cape d'un blanc immaculé battre au vent, cette fourrure de loup luire sous les rayons du Soleil matinal, ce regard bleu un peu gris baigné de larmes, ce jeune visage qui s'était étiré une dernière fois pour contempler ceux qui l'avaient vu grandir. Qu'était devenu Tïntil'las maintenant? Probablement un grand roi. Il en avait toujours eu le potentiel, un charisme déjà impressionnant, une personnalité charmante, dès son plus jeune âge.

Une larme nostalgique coula sur la joue de la maître espionne devenue vieille, mais pas moins maligne ou moins réfléchie, au souvenir de cette minuscule présence qu'elle avait tenue au creux de ses bras et qu'elle avait presque jalousement protégée pendant les trop courtes années où ses jeux avaient égayé Fort Céleste. Elle se remémora le matin où le petit Elfe avait vu le jour, cet instant où, la première, elle l'avait tenu dans ses bras, ayant aidé leur Inquisitrice bien aimée le moment venu. Ne pas avoir elle-même été mère, c'était peut-être la seule chose qu'elle regrettait de sa vie qui inévitablement toucherait à sa fin. Les jours étaient plus nombreux derrière elle que devant, ils s'effritaient, s'envolaient comme les oiseaux quand l'automne arrivait. Elle le savait. Elle n'était pas éternelle. Seuls les Elvens qui étaient partis pouvaient accéder à l'éternité. Elles les imaginaient, dans leurs tours de cristal surmontées de hautes flèches d'argent. Heureux, enfin. Isilmë et Solas. La Lune et le Loup. Leur amour immortel.

Cullen, que l'âge n'avait pas épargné lui non plus, la barbe plus fournie, presque entièrement blanche, ayant troqué ses habits de soldats pour de confortables tissus plus appropriés à son grand âge, posa une main bienveillante sur l'épaule de sa vieille amie devenue compagne de vie, leurs deux solitudes, les guerres partagées, les épreuves surmontées les avaient fait se rapprocher petit à petit, deux êtres blessés qui avaient uni les forces qu'ils leur restaient afin de panser des plaies restées trop longtemps béantes. Il n'était pas déçu d'avoir eu pour bâton de vieillesse ces cochards qu'elle avait pris tant de plaisir à élever, ces petites bêtes étonnantes qui avaient tenues fidèlement compagnie aux quelques mabaris qui s'étaient succédés dans leur cossue maison féreldienne. Il s'assied à ses côté près du feu qui jetait sa lueur dorée dans les yeux d'un bleu surprenant, étonnamment songeurs sous les étoiles qui éclairaient leur petit feu au clair-de-lune qui était devenu une tradition depuis le moment où ils avaient échangés leurs vœux, tant d'années auparavant.

Léliana se tourna vers lui et sortit de sa poche un petit bout de papier parcouru de son écriture élégante :

-J'ai écrit une petite chanson en repensant à des évènements d'il y a maintenant tellement longtemps. Voulez-vous l'entendre?

Ce même sourire charmant du temps où elle se moquait gentiment de lui alors qu'elle était maître-espionne et, lui, commandant. Rien n'avait changé dans ce regard pétillant des étincelles qui précédaient ses compositions que de plus en plus souvent elle lui chantait.

-Vous savez que j'ai toujours adoré vous entendre chanter. Vous avez été le Rossignol d'Halam'shiral et maintenant vous êtes mon Rossignol, celui qui égaye de son chant mon petit domaine au fin fond de ce que Férelden a à offrir de plus pittoresque.

-Cette chanson-là n'est pas très joyeuse, s'excusa d'avance Léliana. Mais nous rappellera, à tous les deux, les mêmes souvenirs. Nous pleurerons dans les bras l'un de l'autre, comme à toute les fois. Deux vieillards qui ont vu presque tous les amis partir.

Elle reçut comme réponse un sourire en coin encourageant sous des yeux couleur de marrons chauds pleins d'une tristesse que les horreurs de la guerre avaient exacerbée, mais où la douceur intrinsèque finissait toujours par reprendre le dessus.

Une voix encore mélodieuse comme aux premiers jours s'éleva, accompagnée du souffle du vent, baignée de la lueur de la lune :

Au-delà du Voile, au-delà du monde,

Loin, là où l'ancienne magie abonde,

Les miroirs se sont ternis, fleurs à jamais flétries,

Les souvenirs de leurs pas pour toujours taris,

Devenus silencieux, hantés d'ombres,

Les bois pleurent les temps d'avant, d'avant l'opprobre,

Les temps d'avant, les temps des sylves radieuses,

Des rires de joies, de la grâce harmonieuse,

Sous les hampes, sous la voûte céleste,

Demeurent sa lumière, sa clarté, sa noblesse,

Le peuple d'autrefois, le peuple bafoué,

Corps et âmes de coups fourbes roués,

Des railleries, s'en est allé retrouver sa grandeur,

Du déshonneur, de l'abattement perdre la langueur,

Au-delà du Voile, au-delà du monde,

Loin, là où l'ancienne magie abonde,

Le Loup Implacable et le Clair-de-Lune ils ont suivis,

Rejoindre l'espoir scintillant, une nouvelle vie.

Au-delà du Voile, au-delà du monde,

Loin, là où l'ancienne magie abonde,

Une larme se perdit dans l'ombre de la nuit, mais jamais ne se tarirait la mémoire de ces êtres incroyables qui avait quitté ces terres, que leurs chemins ne croiseraient plus, mais dont l'image indélébile était gravée dans les cœurs de ceux les ayant connus.

Solas et Isilmë. Le Loup qui avait hurlé à la Lune, à cet amour qu'il avait crû impossible, cet amour retrouvé qui vivait au-delà des frontières de ce monde, à présent et à jamais.