— Tu vois, j'avais raison.
— Oui. Je dis juste qu'avoir raison ne te donne pas le droit d'intervenir. Ça ne te regardait pas.
— Alors toi, tu peux être témoin de ce genre de scène et ne rien dire ?!
— Je ne me mêle pas des affaires des autres, surtout quand il s'agit de parfaits inconnus.
— Ce n'est pas une inconnue. Tu vois la caissière de la supérette au moins une fois par semaine.
— Oui. Mais je ne la connais pas. Et ce n'est pas à moi de lui donner des leçons de vie. Elle a vingt ans, bon sang Sherlock, je croyais que tu voulais faire profil bas ?!
— Vingt-six ans.
— On s'en fout. Ce n'est pas le propos.
— Si. Ce n'est plus une gamine, elle n'est pas étudiante et...
— Stop !
J'ouvre la porte et m'engouffre dans le hall, Sherlock sur mes talons, toujours en train d'argumenter sur la justesse de son action. Son explication, surtout devant d'autres clients, dépassait les lois de la bienséance. Surtout avec les détails très graphiques qu'il s'est assuré de donner.
Je veux bien que la fille ait été particulièrement désagréable, voire insultante... Cela n'excuse pas de l'humilier en public. Le hic, c'est qu'il pense probablement que la leçon était bénéfique...
Je dépose le sac de courses sur la table de la cuisine. En passant, je remarque un nouveau fauteuil dans le salon. Je recule, observe un instant le meuble qui encombre l'espace que je m'étais échiné à dégagé, soupire, et monte dans ma chambre. J'ai aussi vu que des bibelots et quelques bricoles bizarres amassées par Sherlock ont quitté leur zone de stockage pour reprendre leur place dans les vitrines et étagères...
Il est encore tôt. Si je me dépêche, je pourrais assister au cours de boxe. La salle est à une dizaine de minutes à pied d'ici, du côté de Regent's Park. Juste le temps de préparer mon sac. Je décide de me passer un peu d'eau sur la figure. Je constate alors le bordel qui règne dans la petite pièce. Visiblement, Sherlock n'a pas jugé utile de se servir de celle plus spacieuse, du premier étage. Il a réussi à mettre un foutoir digne d'un ado de 15 ans... Je ramasse les serviettes mouillées qui traînent et les étends sur la barre appropriée.
Ça me dépasse. Il est capable d'être d'une maniaquerie maladive pour des choses anodines – comme la disposition de ses chaussettes – range sa chambre et la nettoie comme si c'était un appartement témoin, et pourtant, le lieu où il vit vraiment, le salon et la cuisine – accessoirement les lieux que l'on partage – il les transforme en un capharnaüm infâme.
Je suis fatigué.
Hier encore, le monde me semblait solide. Avec des socles, des points d'attaches. Terne, triste parfois, mais solide. Aujourd'hui je marche sur des sables mouvants, piégés. Aujourd'hui, j'ai l'impression qu'un coup du sort a volé les points cardinaux, supprimé la gravité, changé les règles du jeu, les règles de la vie et de la mort. Mes émotions fluctuent trop vite pour que je puisse les identifier.
Je sais que je suis heureux.
Heureux et terrifié.
Je décide de dîner au retour du sport. Cogner le ventre vide me paraît mieux qu'être pris de nausée en plein combat. J'ai toujours une impression désagréable de flottement dans l'estomac. La cause n'a rien de physiologique. Là, elle s'agite dans le salon.
— Utilise ma machine si tu as besoin, le mot de passe c'est...
À son air contrit, je me tais.
— Je n'ai pas regardé tes données personnelles ! Dit-il précipitamment. Je me suis déconnecté de ton compte mail ! Je n'ai rien lu ni vu, en tout cas, rien de volontaire...
— Je sors. Je reviens dans deux heures. Si tu as faim, il y a de quoi manger dans le frigo.
— Je préfère t'attendre. Je veux peaufiner le document à remettre à Lestrade et en préparer un pour ton amie journaliste. Une version quasiment exhaustive du décès de Moriarty. J'aimerai ton avis...
— Je lirai ça en rentrant.
J'attrape mon sac par la anse de toile rouge que je passe autour de l'épaule et me précipite dans les escaliers. J'ai très envie d'être dehors.
Loin de lui.
Loin de cette agitation.
Le pas de Sherlock me suit dans ma lancée. Arrivé à la porte, je me retourne et le regarde, franchement curieux.
Il reste là, silencieux, perché sur la dernière marche de l'étroit escalier, à demi dans la pénombre. Il se dandine un peu, hésitant. C'est instinctif, je lui souris. J'ai remarqué depuis hier qu'il est visiblement agité à l'idée que je sois en colère après lui, que je lui en veuille. Quelque part dans sa caboche de génie, il y a une partie de son cerveau qui éprouve de la culpabilité. Il sait que ça a été dur. Très dur. Inconsciemment au moins, je pense. Enfin, je ne suis pas psy. Et mon opinion sur la discipline s'est grandement détériorée au contact de ma thérapeute.
Le silence s'étire encore un peu.
Il s'approche d'un pas. Puis d'un autre.
Suffisamment pour pénétrer dans mon espace. Sherlock a toujours eu une certaine difficulté avec le concept d'espace personnel. D'intimité.
— Je vais à la boxe.
Je précise. Parce que ce silence me trouble. L'éclairage faiblard qui coule de l'escalier suffit pour glisser sur l'iris translucide de Sherlock et lui donner un éclat étrange. Animal.
— Je sais.
À peine un murmure.
— Je reviens.
C'est con. Je chuchote. Quand quelqu'un parle à voix basse, je me sens obligé de répondre en ajustant mon volume.
— Je sais.
Soudain, il se penche et m'embrasse sur la joue. Surpris, je me raidis. Pas le temps de commenter ou tenter d'analyser son comportement. Il s'écarte, me regarde et cette fois, m'embrasse.
Sur les lèvres.
Un baiser, franc, appuyé, un peu maladroit.
— À tout à l'heure.
Encore merci à tous ceux qui suivent cette fanfic et me laissent des p'tites reviews :)
Je vous conseille vivement d'aller zieuter l'illustration sur mon blog "etang-de-kaeru" très... miam !
